‹ Espagne (volume 3)Chapitre 1 sur 75 · Espagne · texte numérisé non relu

Espagne

Lorsque le doigt de Dieu creusa les Galice et de Gibraltar sur le détroit mers, souleva les montagnes, dépri- de ce nom. Il faut au reste que la resma les vallées, au sud, et tout au semblance ne soit pas bien trappante, bout de l’Europe, il posa l’Espagne ca^ Juan Antonio de Estrada, tout en comme une transition entre nos ré- adoptant pour l’Espagne cette compa-

fions tempérées et les brûlants climats raison avec une peau de bœuf, place e l’Afrique. Il la plaça à l’extrémité la tête en Portugal et la queue aux la plus occidentale de l’ancien conti- Pyrénées; c’est précisément le con' nent, comme un promontoire d'où de- traire de ce qu’avaient dit ses devanvaient un jour s^lancer de hardis na- ciers.

vigateurs , qui franchiraient l’océan et Dans sa plus grande étendue en ligne agrandiraient le monde d’un nouvel droite, c’est-à-dire depuis le cap Creuz hémisphère. Jusqu’au cap Saint-Vincent, la Pénin-

Au nord , la péninsule Ibérique tient suie a cent quatre-vingt-quinze lieues à la France. De tous les autres côtés espagnoles de dix-septet demie au deelle est entourée par la mer. Son pé- gré, ce qui représente environ cent riniètre est très-irrégulier; aussi les vin^ de nos myriamètres. auteurs qui l’ont décrit ne sont-ils pas Quant à sa largeur, elle est excessid’acoord entre eux sur la manière de vement variable, puisqu’on pied des le définir. Florian de 0-Campo veut Pyrénées, une ligne droite tirée de

3u’il présente un quadrilatère , Pedro Portugalet jusqu’à l’extrémité de la e Médina y voit un pent^one, Stra- pointe de Tosa, qui se trouve entre bon ainsi que Mariana lui trouvent de Blanès et San Feliù de Guixols , aula ressemblance avec une peau de rait soixanteKÜx-huit lieues espagnobœuf. Le cou est'formé par l'endroit les, environ cinquante-six myriamèoù l’Espagne tient à la France. La tçes, tandis que de la pointe de queue, c’est le cap Saint-Vincent. Les Gibraltar à celle de Finistère il faut pieds de devant sont figurés par la pe- compter cent vingt-huit lieues ou quatite pointe de Bermeo près de Bilbao, tre - vingt - dix - sept myriamètres. et par le cap de Gata ; ceux de der- Le périmètre de la Péninsule est de rière, par les pointes de Finistère en six cent trente-quatre lieues. D’abord

!'• UvraUm. (Espagre.) 1

L’umvK^s.

il faut compter U f^ntière <le terre pour quatre-vingts lieues; ensuite en partant du cap Creuz, en suivant les côtes de la Catalogne, des royaumes de Valence, de Murcie, de Grenade, de l’Andabutie , en franchissant le détroit, en comprenant une partie de celles du Portugal et jusqu’au cap Saint-Vincent dans les Algarves, on trouve deux cent soixante-^ix lieues ; de cet endroit jusqu'à la pointe du Finistère en Galice, il y a encore cent cinquante lieues; enfln, pour achever de fermer le polygone, en longeant la côte de la Galice, des Asturies, de la Biscaye, de la Guipuscoa Jusqu’à la frontière de France, U faut ajouter cent trente-quatre lieues.

Sous la domination des Goths la Péninsule ne faisait qu’un seul royaume.

Sous celle des Maures, elle a été fractionnée «n une multitude de petits États indépendants les uns des autres.

La couronne d’Aragon, celle de Castille et celle de Portugal ont successivement absorbé toutes ces petites seigneuries.

Le mariage de Ferdinand et d’Isabelle a réuni la Castille et l'Aragon. EnGn, en 1Ô80 , le Portugal a été joint à l’Espagne par Philippe II; mais après etre resté province espagnole pendant soixante années, il a ressaisi son indépendance. Depuis cette époque il a tomours formé un État séparé.

Cet ouvrage doit traiter seulement de l’Espagne; et pour avoir la figure de ce royaume, il faut retrancher le territoire portugais de la Péninsule telle qu’elle vient d’étre décrite. Celuici forme un étroit parallélogramme, une espèce de bande, d’une largeur seulement de trente myriamètres , située le long de la côte occidentale, dont, au reste, il n’occupe pas toute l’étendue. Il n’a guère que soixante myriamètres du sud au nord , et s’arrête au bord du Minho, en sorte qu’il forme comme une entaille à l'extrémité de ce cuir de bœuf.

Des montagnes. — La Péninsule est presque entièrement couverte par des chaînes de montagnes que les habitants appellent sierras, scies, parce que les sommets qui se détachent sur le ciel

donnent gssez ^ieq l’idée des dents de cet outil. Ils les appellent aussi cordUleras, mot qu’on a essayé de franciser et qui est au moins'resté dans notre langue pour désigner les Andes, cette immense chaîne de montagnes de l'Amérique du Sud , qui s’étend le long du grand Océan depuis le détroit de Magellan Jusqu’au golfe de Darien.

Au nord , ce sont les Pyrénées qui servent de barrière entre la France et l’Espagne. Cette chaîne, qui s’étend, de l’est à l’ouest sur une longueur d’environ quarante-cinq myriamètres, est large de vingt à vingt-cinq lieues.

Les pics les plus élevés sont fa Maladeta , le mont Perdu , le pic du Midi , le Canigeu. Quoique ces montagnes soient très-élevées, et qu’en tout temps leurs sommets soient couverts de neige , cependant il y existe des chemins praticables. Les Espagnols les nomment des ports , puertos; ils désignent par ce mot, et quelquefois, quoique moins souvent, par celui de col tous les passages resserrés entre deux élévations , ou bien entre une élévation et la mer ou un précipice.

Les plus importants de ces chemins sont celui de Saint- Jean-de-Luz à Irun, celui deRoncevaux à Saint-Jean- Pied-de-Port , célèbre par la mort de Roland, celui de Canfranc à Oloron , celui de Puycerda à Prades, et enfin celui de Junquière au Boulou.

Les Pyrénées ont peu de ramifications sur leur versant septentrional.

Il n’en est pas de même du côté de l’Espagne. Elles donnent naissance à une toute de prolongement^ qui couvrent la Biscaye, la Navarre, l’Aragon, la Catalogne d’un dédale inextricable de collines et de vallées. Le plus important de ces rameaux est celui qu’elles envoient tout le long de la côte septentrionale, et qui, sous les noms de Sierra de Covadunga, de monts des Asturies, de Sierra deBenamarela, sépare la Biscaye de la Vieille-Castille, et les Asturies du royaume de Léon. Presue au sortir de la Biscaye, ce rameau onne lui-même naissance à un autre embranchement qui prend le nom de Sierra deBurgos. Jusqu’à Soria, cette

chaîne se dirige vers le sud-est , mais alors elle retourne vers le couchant et re^it différents noms. Au nord de Madrid , et près de l'Escurial , elle s’appelle la Sierra de Guadarrama.

Plus loin, elle devient la Sierra de Gata, de Estrella, de Alquecidao. Elle arrive ainsi jusqu'à la mer, auprès de Lisbonne, en suivant presque toujours le cours du Tage. Avant de prendre le nom de monts de Guadarrama, elle donne naissance à une branche nouvelle. Celle-ci , après s’étre d’abord dirigée vers le sud-est, retourne bientôt vers le couchant. Auprès de Cuenca, elle se subdivise elle-même en deux parties. Celle de droite est connue sous le nom de monts de Tolède. Elle suit la rive droite de la Guadiana, et va rejoindre l’Océan auprès du cap Saint-Vinoent; l’autre, qui s’avance plus vers le sud , qui se rapproche davantage de la Méditerranée, et qui suit la rive gauche de la Guadiana, est la fameuse Sierra Morena. Enfin celle-ci a plusieurs branches. La pids méridionale décrit de nombreux circuits dans les royaumes de Murcie, de Grenade. Elle reçoit successivement les noms de Sierra de Sagra , de Segura , de Sierra Nevada, de AIpuxarras, de Sierra de Alhama, de Antequerra, de Ronda, et va finir à la pointe de Gibraltar.

Plusieurs de ces montagnes conservent les traces d’une origine volcanique. Dans beaucoup d’endroits de la Péninsule, on rencontre des matières qui évidemment ont été vitriftees.

Entre Carthagène et Murcie, près de la mer, on voit encore, à Terre yieja, un ancien cratère. Il conserve toujours sa forme , quoiqu’il soit éteint depuis si longtemps que, ni les historiens ni les traditions les plus éloignées ne parlent de ses éruptions.

En Catalogne, entre Gironne et Figuières , on remarque deux montagnes de forme pyramidale, assez rap-

{>rochées l’une de l’autre pour que eurs bases se touchent. Elles sont égales en hauteur. Leur configuration, les matières dont elles sont couvertes, tout dénoontre de la manière la -plus

claire qu’elles ont été autrefois des volcans. Ces faits peuvent donner l’explication d’une vieille tradition répandue en Espagne, et recueillie par les anciens auteurs. Autrefois, disent-ils, les Pyrénées étaient partout couvertes d’épaisses forêts. Des pasteurs y ayantallumé du feu pour se ga'rantir du froid, ou pour faire cuire leurs aliments, la flamme gagna les bois, et l’incendie devint si violent, que nonseulement les buissons et les arbres, mais encore les rochers et les montagnes elles-mêmes brûlèrent jusqu’au Fond de leurs entrailles. La chaleur devint telle que les métaux fondus s’édiappèrent du sein de la terre, et qu’on les vit couler comme des ruisseaux de feu. Les flammes s’élevèrent si haut qu’on les apercevait des pro^ vinces les plus éloignées de l’Espagne, et que les endroits d’où l’on ne pouvait les voir étaient au moins éclairés par la lueur dont tout le ciel était embrasé. Depuis ce temps , ou les nomma les Pyrénées, c’est-à-dire, les montagnes enflammées, parce qu’en grec irtp signifie feu.

Voilà , dit Pedro de Médina , dans ses Grandeurs d’Espagne , la véritable étymologie du nom que les Pyrénées n’ônt reçu ni du roi Pyrrhus, ni d’une prétendue Pyrène, fille du roi Bébrix, amante d’H'ercule, déchirée par les ours et enterrée dans les montagnes qui séparent l’Espagne de la France.

Maintenant, si on dépouillé, ce récit de ce qu’il a de fabuleux , on pourra en tirer cette conséquence, que les volcans, dont le temps n’a pas entièrement effacé les traces, brûlaient encore lorsque les Grecs ont abordé sur la côte, et que c’est pour celte raison qu’ils ont donné aux Pyrénées leur nom, qui signifie montagnes de feu.

Parmi lesliauteurs de la Péninsule, H en est peu d’aussi célèbre que le mont Serrât {le mont scié) , situé à peu près au milieu de la Catalogne, à sept lieues au nord de Barcelone; il est assez élevé pour qu’on puisse, de son sommet, apercevoir les hauteurs des Iles Baléares, éloignées au moins de soixante lieues. Le mont Serrât

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•eut avoir huit lieues de circuit à sa lase , qui est arrosée par le Llohreat. Les pics de cette montagne sont écoupés comme les doigts de la main , ou plutôt ils représentent un immense jeu de quilles. C’est à cette conOguration singulière qu’il doit le nom de mont Serrât.

On a construit sur la montagne un couvent, dont, en 1522, est sorti Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre des jésuites. On y a bâti aussi douze ermitages, consacrés à saint Jérôme, sainte Madeleine, saint Onufre, sainte Catherine , saint Jacques, saint Michel , saint Antoine, au Sauveur, à saint Benoit, à sainte Anne, à la sainte Croix et au bon Larron.

On vénère dans ce monastère une image de la, Vierge, trouvée d’une manière miraculeuse. En plaçant ici la légende qui raconte cette decouverte, notre intention n’est en aucune faron d’approuver ou de contredire les faits qu’elle rapporte. Nous ne faisons as un ouvrage de critique. Notre ut , notre désir est de peindre l'Es-

Îiagne telle qu’elle est ; de représenter e pays avec ses inconvénients et ses avantages ; de montrer le naturel , les coutumes des habitants; de redire leurs croyances et même leurs préjugés. A d'autres le soin de vériiier si telle date est plus ou moins exacte, si tel fait est plus ou moins avéré.

Pour nous, notre opinion est que des fables , lorsqu’elles ont cours dans un pays , doivent être recueillies aussi soigneusement que la Vérité ; car elles sont vraies sous un certain point de vue; elles peignent le génie du peuple, et ne seraient pas devenues populaires si elles n’eussent été en tout point conformes au caractère national.

Au reste, la voici telle qu’on la conte : sept jeunes gens du village de Ministrol, en gardant leurs troupeaux au pied du mont Serrât, virent, pendant plusieurs samedis consécutifs, une grande quantité de cierges allumés qui descendaient du ciel , et se dirigeaient vers le flanc de la montagne, où ils entraient dans une caverne.

Puis ils entendirent ensuite sortir de

cet endroit une douce harmonie de voix et d’instruments. Surpris de ce prodige, que leur intelligence ne pouvait expliquer, ils le contèrent à leurs parents, qui eux-mêmes en donnèrent avis au recteur d’Avilesa. Celui - ci était un saint homme qui venait tous les dimanches dire la messe à Ministrol; il voulut vérifier le fait, et le samedi suivant, ayant vu lui-même ces lumières qui descendaient du ciel , ayant entendu les chants mélodieux dont les anges faisaient retentir les airs, il en prévint l’évêque de Manresa, car cette ville était alors un siège épiscopal. Le dimanche suivant, l’évêque, avec son clergé, vint escalader la montagne ; il entra dans la caverne, qui exhalait une odeur délicieuse, comme si les parfums les plus précieux y eussent été abondamment répandus.' C’est dans cet asile que fut trouvée l’image de Notre-Dame. Elle est maintenant sur le maitre-autel du couvent , et de toutes les parties de l’Espagne, il vient un grand nombre de pèlerins pour l’adorer.

Du détroit de Gibraltar et des mers qui baignent la Péninsule. — Les premiers temps de l’histoire espagnole sont un mélange de peu de vérités et de beaucoup de mensonges.

En la parcourant, vous rencontrez à chaque pas une légende chrétienne ou des souvenirs du paganisme; ainsi, le mont Serrât est renommé chez les modernes , mais Calpé et Abyla , les Colonnes d’Hercule étaient célèbres chez les anciens. Calpé est une hauteur située à l’extrémité de la Sierra la plus méridionale de l’Espagne. L’autre colonne est placée tout en face, sur la côte d'Afrique où elle forme l’extrémité occidentale du petit Atlas.

Tout porte à croire qu’autrefbis ces deux chaînes de montagnes ont été réunies. Quelque convulsion de la nature aura fait disparaître les monts

?|ui les joignaient l’une à l’autre. La able attribuait cette division à Hercule; ce serait lui qui, en les séparant, aurait fuit communiquer l’Océan avec la Méditerranée.

Il y a longtemps que Calpé s'est

dépouillé de son nom poétique pour prendre la dénomination mauresque de Gibraltar. Suivant quelques étymoloistes, celle-ci viendrait des mots Ciel, montagne , et Tarif, le général maure qui vainquit le dernier des rois goths. Bernard Aldrète, dans ses Anti* quités d’Espagne et d’Afrique , pense que ce mot vient seulement de Gibel* Aar, ou Gibel-Tarf, ce qui, dit-il, signifie le haut de la montagne.

Quant au nom d’Abyla ou d’Abina, il est d’origine orientale, il n’a pas changé. Il veut dire élevé.

Le bras de mer qui sépare en cet endroit l’Espagne de l'Afrique, et qu'on nomme détroit de Gibraltar, a environ quatre lieues de largeur. Il y existe un courant qui va de l’ouest à l’est, et qui rend l’entrée des bâtiments plus facile que la sortie. La quantité d’eau que l'Océan déverse ainsi dans la Méditerranée est immense, et on se demandait comment elle pouvait être absorbée. Pour expliquer ce phénomène, on avait supposé qu’il existait au fond du détroit des courants qui , allant de l’est à l’ouest, restituaient à l’Océan une grande partie de ce que lui enlevaient les courants supérieurs.

Des expériences récentes et des observations faites avec le plus grand soin ont prouvé que cette hypothèse était parfaitement fondée.

A l’est et au midi, depuis le pied des Pyrénées jusqu’au détroit de Gibraltar, l’Espagne est baignée parla Méditerranée a l’occident, et au nord par l’Océan.

Des eaux de la Péninsule. — On sait que les fleuves coulent presque toujours parallèlement aux chaînes de montagnes dont ils sortent. Avoir indiqué la direction de celles-ci , c’est avoir dessiné d’avance le cours des eaux qui arrosent la Péninsule. Toutes ses chaînes de montagnes, on se le rappelle, vont, en faisant plus ou moins de détours , de l’est à l’ouest.

Tous les fleuves importants de l’Espagne , qu’ils coulent vers l’orient ou vers l'ouest , suivront tous à peu près une ligne perpendiculaire au méridien.

L’Èbre, qui est le plus rapproché des Pyrénées, baignera, pour ainsi dire,

leurs bases ; il ira , du couchant au sudest, se jeter dans la Méditerranée.

Tous les autres suivront à peu près la même direction , mais avec une pente inverse. Ils roulent leurs eaux vers l’ouest , et vont en porter le tribut à l’Océan.

Les principaux fleuves sont : l’Èbre, le Guadalquivir, laGuadiana, leTage, le Duero et le Minbo. On en nomme encore d'autres d'une moindre importance, comme le Guadalete, le Rio- Tinto, la Segura, leXucar et le Turiu et le Llobregat. Parmi les rivières il faut citer le Ségré, le Génil , le Jalon, le Gallego, le Sil. Il faut enfin passer sous le silence beaucoup d’autres cours d’eau , car on ne porte pas leur nombre à moins de deux cent cinquante; il est vrai de dire que la plupart d’entre eux restent à peu près à sec pendant une grande partie de l’année, et qu'ils n’ont d’eau qu’à l’époque de la fonte des neiges.

L'Èbre , l’Ibérus des anciens , prend sa source au pied des montagnes de la Vieille-Castille. Il descend vers la Méditerranée. Son cours est d’environ cent vingt lieues espagnoles. Il reçoit presque toutes les eaux de la Navarre, de l’Aragon et de la Catalogne; la rivière d’Aragon, le Jiloca, le Jalon, le Gallego , le Cinca et le Ségré. On rencontre sur ses rives beaucoup de villes importantes : Logrono , Ùilahorra ,Tudèle , Saragosse , Mora , Tor^ tose ; il va se jeter dans la mer, audessous d’Amposta. Ainsi que tous les fleuves de la Péninsule, il doit à la fonte des neiges la plus grande quantité de ses eaux. Leur volume est donc très -variable. Il charrie une grande quantité de limon qui , en se déposant à son embouchure , a formé des bancs de plusieurs lieues d’étendue. Ces alfaques, c’est le nom que leur ont donné les Maures et qu’on leur a conservé, sont recouverts de quelques pieds, et plus souvent de quelqties pouces d’eau seulement; quelquefois même ils sont tout à fait à sec. Ils produisent abondamment des herbes qu’on brûle pour faire de la s(mde.

Dans d’autres endroits , il pousse d im-

L’UNIVERS

fi

menses touffes de roseaux qui sërrent de refuge à des myriades d’oiseaux aquatiques.

Le Guadalquivir (*) est celui que les anciens désignaient sous les noms de Jialis ou ' Far tenus.

On a déjà vu que la Sierra Morena se divisait en plusieurs branches. L’une d’elles se dirige le long de la Méditerranée, à travers les royaumes de Murcie «t de Grenade, c’est la Sierra Nevada.

La chaîne principale de la Sierra Morena «e prolonge en courant vers l’ouest; .puis , à une dizaine de lieues avant o’atteindre la frontière du Portugal , elle se détourne tout à coup vers le midi , et va finir à trente lieues environ au sud-est du cap Saint- Vincent.

C’est dans le bassin formé entre ces deux lignes de montagnes que serpente Je Guadalquivir. Il prend sa source dans cette partie de la chaîne méridionale, qu’on appelle la Sierra de Segura. Ses ondes fertilisent les fameux haras de Cordoue et les campagnes de Sé- .'ville. Les plaines qu’il arrose sont assez unies, surtout au-dessous de Séville; en sorte que lorsau'il vient à déborder, il couvre quelquefois une largeur de quatre lieues de terrain. Ses eaux ont de tout temps été renommées comme excellentes pour la teinture; voici à cet égard comment s'exprimait Martial (**) : «Bcetis aux cheveux « parés d’une couronne d’olivier, c’est ■« dans tes ondes limpides que les toi- ■K sons dorées prennent de si vives cou-

leurs. • Le Guadalquivir reçoit, audessous de Cordoue , les eaux du Genil qui descend des montagnes de Grenade. Il se jette dans l’Océan , à San Lncar de Barrameda.

La Guadiana a son lit tracé au fond du bassin formé au sud par la Sierra Morena ; su nord , par les monts de Tolède. Les anciens appelaient ce fleuve //na ou y^nas, ce qui , dans la langue des Celtes, signifie mère ou nourrice. Les Arab^ n’ont fait qu’ajou-

(') En arabe Ouad-al-Quebir, le grand Fleure.

(’*) BcBtis. olirlferl crinem redimite coront .

* .^aree qui Bitidit velierB tiusis aquis.

ter avant son nom le mot ouadi , fleuve. Il sort de plusieurs étangs qui communiquent entre eux , et qui sont alimentés par des sources intarissables.

Après un cours de quatre lieues, Il disparaît dans des prairies à côté d’AIcazar-san-Juan, dans la Manche. Sept lieues plus loin , il se montre de nouveau dans d’autres étangs, qu’on nomme les yeux de la Guadiana. C’est cette circonstance qui a fait dire que ce fleuve avait un pont de sept lieues, sur lequel on pouvait faire paître des milliers de moutons. La Guadiana ne s’engloutit pas dans un gouffre. Elle ne se précipite pas, comme le Rhône, sous une voilte creusée dans des collines. Elle décroît insensiblement à mesure qu’elle s’éloigne de sa source.

Pour expliquer ce phénomène, on a supposé que le sol était, Jusqu’à une certaine profondeur, composé de fragments de roches et de pierres calcaires, sans mélange de terres fortes capables de retenir l’eau qui passe à travers les interstices de ces cailloux. Ce qui donne quelque vraisemblance à cette supposition , c’est que , dans la partie du terrain qu’on appelle le pont, on a creusé des puits , et qu’au niveau du fleuve, on a trouvé oe l’eau qui ne s’épuise jamais. Les yeux de la Guadiana sont de grands étangs , ou plutôt des marais alimentés par des conduits souterrains. Lorsque le fleuve a reçu toute l’eau que ces étangs lui fournissent , il est assez fort pour faire tourner plusieurs moulins. Il a alors trentetrois mètres de large sur une profondeur de cent trente centimètres.

Le nom de ce fleuve , Anas , qui , en latin , signifie aussi un canard , a donné lieu à un jeu de mots que don Juan de Triarte a exprimé en deux vers latins, dont voici le sens (*) : « L’oiseau et le « fleuve Anas se ressemblent par leurs « habitudes ainsi que par leur nom :

O l'oiseau plonge dans l’eau ; le fleuve • plonge dans la terre. »

Les bords de la Guadiana sont couverts de pâturages si abondants que

(*) Airs ft amnis Anas sodant cmn nomÎM mortsi Mergltor aies ; mergitor anois humo.

Digiîized Dy Googic

la plupart des troupeaux de l’Estramadure et de la Castille viennent j passer l’hirer. La Guadiana coule à l'oueSt jusqu’à Badajoz. Un peu au-dessous de cette ville, et sur la frontière du Portugal , elle tourne vers le midi , et va se jeter dans l’Océan , à Ayamonte.

Elle sert , en plusieurs endroits, de limites entre l’Espagne et le Portugal.

Le Tage coule dans le bassin qui existe entre les monts de Tolède et la Sierra de Guadarraina. Sa source est au couchant de Molina d’Aragon , sur un des plateaux les plus élevés de l’Espagne, puisque les eaux de ce fleuve vont se perdre dans l’Océan , et que la source du Guadalaviar, qui se jette dans la Mé(literranée , se trouve fort voisine. Le Tage sort de la fontaine d’Abrega, dont les ondes sont trèsabondantes. Il n’est alors qu’un ruisseau , et fait tant de détours dans une petite vallée, nommée la plaine du Tage , qu’on est obligé de le traverser quatre fois dans l’es|»oe d’une demi-lieue. Cependant, assez près de là, DU village de Peralejos, il a déjà quinze mètres de large et quatre décimètres de profondeur. Il passe alors par une gorge très-étroite, qu'il a creusée entre deux montagnes de marbre blanc , coupées à pic et d’une hauteur de plus de cent vingt mètres.

En plusieurs endroits et notamment à Tolède son cours est ainsi resserré par des rochers. Son lit est souvent encaissé à une très-grande profondeur.

C’est , dit-on , ce qui lui avait fait donner, par les Celtes, le nom de Tag, qui signifie étranglé. Avant d’arriver à Aranjuez, il traverse des collines où 'il se charge de substances salines et calcaires, au point que ses eaux deviennent peu salubres et d’un godt désagréable. Elles tiennent alors en dissolution une proportion assez considérable de Sulfate de chaux et de sels d’Epsom et de Glauber. Sept lieues plus bas, à Tolède, ces mêmes eaux se sont dépouillées des matières qni les altéraient. Aucune rivière ne s’est pourtant jetée dans le Tage pendant ce court tra jet. C’est au-dessus d’Aranjuez que lé Jarama lui a versé ses

ondes avec celles de l’Henarez et du Tajuno. Commetit se fait donc cette purification surprenante? Dans son introduction à l’histoire générale de l’Espagne, Guillaume Bowles, qui a séjourné pendantquelquetempsà Aranjuez, raconte le tait, mais il ne l’eXplique pas. Le Tage traverse Talaverala-Reyna , Alcantara , pénètre en Portugal, et va se perdre à Lisbonne, dans l’Océan. En Estrémadure et en Portugal , on substitue au nom de Tajo , que les Espagnols donnent à œ fleuve, celui de Tejo. C’est une légère modification occasionnée par la différence des idiomes.

Pour écrire , on se servait autrefois de roseaux au lieu de plumes. Ceux ue produit le Tage étaient au nombre es plus estimés. Enfin , le sable de Oe fleuve contient des paillettes d’or.

Le Ouero, le Durius des Romains, coule entre la chaîne des Asturies et celle du Guadorrama. Il descend d’un lac excessivement profond , situé sur la montagne d'Orbion. Il se dirige vers le couchant, presque sans faire de détours. Sur seS bords, ofi trouve Soria et Gormaz. Il passe dans les environs de Valladolid , entre dans Toro, dans Zamora, traverse le Portugal, et , après un cours de pliia de cent vingt lieues , il tombe dans l’Océan , au-dessous d’Oporto. C’est sur ses rives qu’liait située la fameuse ville de Numanoe. Les champs arrosés par ce fleuve semblent être la patrie première du jasmin. Il y pousse de lui-mênte sans culture et sans soins. Soit qu’on fasse venir le mot Duero du basque ur, eau, du celte dwr, ou du grec Càup, qui présentent le même sèns, il exprimera simplement un courant d’eau.

Le Minno n’a que trente-cinq lieues de cours; il sort de terre au pied de la chaîne de montagnes qui fait suite aux Asturies. Il coule pendant vingtdeux lieues du nord au sud. Arrivé

firès d’Orense, il Se détourne vers 'occident, et se perd dans l’Océan à quelques lieues au-dessoos de Tuy.

Dans cette dernière partie de son cours , il forme la limite entre l’Espagne et le Portugal. Avec le Duero,

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il sert à désigner la province que les Portugais appellent Entre -Duero et Minho. Les Romains l’appelaient Minium, sans doute parce qu’il était voisin de quelque colline où se trouve cette substance si commune dans la Péninsule,

Les fontaines sont aussi fort nombreuses en Espagne; en donner la nomenclature serait une entreprise fastidieuse et peut-être impraticable. Mais il en est cependant quelques-unes qui méritent d’être cité^. Celles qui cimentent la capitale ont bien le droit de passer les premières. Elles viennent de sept lieues de loin , des montagnes de Guadarama. Voici comment les fontainiers les y conduisent avec beaucoup d’intelligence et de simplicité.

Quand iis ont reconnu l’existence d’une source, ils creusent un puits de trois pieds de diamètre jusqu’à ce qu’ils aient rencontré la nappe d’eau qu’ils cbercbent. Alors ils étendent du milieu de leur puits une corde de huit mètres environ en se dirigeant en ligne droite vers l’endroit où ils veulent mener l’eau. A l’extrémité de cette ligne, ils percent un second puits de trois pieds de diamètre qu’ils réunissent à l’autre par une galerie pratiquée au niveau de la source. Ils font ainsi des puits et des galeries Jusqu’à ce qu’ils aient amené T’eau au point où ils la veulent conduire ; ensuiteon l’élève atec des norias (*) pour pouvoir la distribuer dans les fontaines publiques. Cette méthode est simple et économique ; mais ces conduits souterrains ont l’inconvénient de s’ensabler rapidement. C’est pour cela sans doute que les eaux des fontaines de Madrid sontmaintenantsi peu abondantes. Les agnadores, aün de recueillir celle qui leur est nécessaire pour servir leurs pratiques, sont obliges de rester constamment auprès de ces filets d’eau qui coulent goutte à goutte; et comme la quantité que les fontaines jettent pendant le jour ne leur serait pas suffisante, ils veillent chacun à leur tour pour amasser celle qu’elles versent pendant la nuit.

(’j Boues i chapelet avec des aujels.

Les sources médicinales sont fort abondantes en Espagne ; et sans s’éloigner de Madrid , a trois lieues seulement de cette ville, à Vacia-Madrid, on en trouve une qui contient assez de sel de Glauber pour purger violemment.

Il y en a aussi beaucoup dont la température est très-élevée. Orense ne doit pas son nom à une autre cause. Les Romains ont appelé cette ville Aquse Urentes, les eaux brûlantes.

Ce dernier mot est resté seul; il s’est corrompu avec le temps et est devenu celui d’Orense. Cette ville possède en effet trois fontaines qui donnent des jets de la grosseur delà jambe, d’une eau dont la température est si élevée, qu’en y plongeant pendant quelques secondes un pied de mouton ou de veau, il est échaudé parfaitement, et on peut sans la moindre difficulté en enlever le poil et les ongles.

Alhama, dit Bernard Aldrete, tire aussi son nom de la chaleur de ses bains, et ces mots al-iam-mim sont un composé d’arabe et d’hébreu qui signifie ta chaude eau.

Il existe dans le seul royaume de Valence plusieurs fontaines auxquelles on attribue des propriétés merveilleuses. Celle qui a le plus de renom est celle de l’Aveja. Voici, dit-on dans le pays, comment elle fut découverte.

Parmi les saintes du paradis, il en est une qui favorise les aveugles d’une protection toute spéciale , c'est sainte Lucie, sans doute parce que son nom a quelque rapport avec le mot lux, qui exprime la lumière. Elle avait au pied des montagnes de Valence une chapelle connue sous le nom de Sainte- Lucie de l’Aveja. Une pauvre femme depuis longtemps privée de la vue avait fait un pelerin^e à ce sanctuaire; elle priait avec ferveur, lorsque la sainte lui fit entendre ces paroles : «Ayez confiance en Dieu. Partez; allez sans bâton et sans guide parcourir la montagne voisine. Dieu vous assistera et vous serez guérie. » La bonne vieille n’hésita pas, et ce qui était inévitable arriva. Au bord d’un précipice le pied lui manqua , et d'une

hauteur considérable elle tomba la tête la première sur un rocher. Suivant toutes les lois de la nature, elle devait se briser le crâne. Mais les voies de la Providence sont incompréhensibles :

ce fut la roche qui s’entr’ouvrit. Il en sortit une fontaine, et le contact de son eau rendit à la malade la vue et la santé. Dès ce moment, les eaux de l'Aveja acquirent un grand renom. Ce fait est-il exact? la légende est-elle apocryphe? Que d’autres le vérifient.

Ce qiii est certain, c’est que chaque année un grand nombre de malades se réunissent à l’Aveja, et boivent les eaux de sa fontaine, tout en déplorant que leur vertu curative ne soit plus tout à fait aussi puissante qu'au temps où le miracle a eu lieu.

Sur le territoire de Corpa, à deux lieues d’Alcala de Henarès, il existe une source à laquelle on a donné le nom de fontaine des Sept-Micbes {de les Siele Uogazas). Voici comment on explique l’origine de ce nom. Un berger venait de recevoir la provision de pain qu’il ne devait manger qu’eu sept jours, lorsque pour déjeuner il s’assit au bord de cette fontaine. Il en but pour se désaltérer. Mais à mesure qu’il buvait sa faim augmentait; si bien qu’en un repas et sans être rassasié il dévora les sept pains destinés à toute la semaine. Selon Ambrosio Moralez, qui rapporte cette anecdote , elle aurait la vertu de donner de l’appétit. Cet auteur ajoute qu’il en a fait lui-même l’expérience. «Tai, dit-il, l’estomac faible et délabré. J’ai bu abondamment de cette eau, et j’ai trouvé qu’elle me donnait des forces et favorisait mes digestions. « Une eau à l’aide de laquelle on peut dîner toujours! Oh! Brillât Savarin! oh! Grimod la Reynière! oh! Berchoux! oh!

Blaze! si vous l’aviez connue!...

Les lacs et les étangs sont trèsrares en Espagne ; il en est un cependant dont nous devons faire mention , car la vertu qu’on lui attribue se rattache à l’une des plus touchantes légendes de la Péninsule : nous voulons parler du lac de Saint-Vincent situé dans la Vieille-Castille, non loin de

Briviesca. Ses eaux ont, dit-on, la propriété de guérir le flux de sang et les autres maladies de ce genre. Sainte Casilda est la première qui en ait fait l’épreuve (*).

Au temps du saint roi don Fernando I" de Castille, vivait sainte Casilda, fille du roi maure Almenon de Tolède. C’était une jeune fille belle et vertueuse , aimant singulièrement son père, et pour laquelle se présentaient de riclies alliances. Mais elle avait mis en sa volonté de rester vierge. Elle était si remplie de piété envers les captifs chrétiens , qu’elle s’en allait les visitant elle-même dans les mazmorras (**), où ils étaient prisonniers, et cela à l’insu de son pere.

Elle les pourvoyait de ce dont ils avaient besoin ; et comme le roi vint à apprendre cela , il se sentit fort indigné contre sa fille; on dit même qu’à ce sujet il la maltraita vivement de paroles ; mais elle n’eut aucun souci de ses menaces, et, bien mieux, elle continua à mener la conduite qu’elle avait tenue par le passé; et il arriva que comme le roi était un soir à la porte de son palais, la guettant pour voir s'il était vrai qu’elle portât du pain et d’autres choses encore aux chrétiens captifs , il lui dit : — « Ma fille , que portez-vous là? » — Elle lui répondit subitement : « Que serait-ce, si ce nétait des roses ? » Et comme il écarta le bas de sa robe longue qu’elle avait relevée, il vit en effet que c’étaient des

(*) Cette légende est rapportée par Alcocer dans son Histoire de Tolède, et presque dans les mêmes termes par Pedro de Médina dans ses Grandeurs d’Espagne. Elle a été traduite par M. Ferdinand Denis. Elle fait partie de son excellent ouvrage intitulé , Chroniques chevalesques de l’Espagne et du Portugal. Nous ne pouvions mieux faire que d’emprunter la traduction qu’il a donnée; et ai nous y changeons trois ou quatre mots, c’est pour nous conformer an texte de Pedro de Médina qui nous a paru préférable à celui d’Alcocer.

(**) Les oiazmornu étaient des culs de basse fosse creusés en terre comme des citernes; c’est là que les Maures jetaient les prisonniers chrétiens. >

L’UNIVERS

roses blanches et vermeilles, et ne prit plus |K)ur vérité ce qu’on lui disait de sa fille.

Casilda, après avoir vu ce miracle, s’en fut vers les chrétiens captifs et le leur raconta ; puis, ils se mirent tous, de concert avec elle, à rendre des grâces infinies à Dieu.

Vers ce temps, il arriva que Casilda tomba dangereusement malade d’un flux de sang , et bien que de savants médecins s’occupassent de la guérir, et que son père fît de grandes dépenses à son sujet , elle ne put recouvrer la santé. Mais la jeune infante eut en songe une révélation ; il lui fut annoncé que si elle se baignait dans le lac de Saint-Vincent, à l'instant elle serait guérie. Et quand elle eut fait ce rêve, elle ditau roi son père qu’elle voulait aller prendre des bains danscelac.

Le roi ayant entendu son conseil, délibéra de lui donner permission, pour éviter qu’elle ne mourût de cette maladie, que les médecins disaient être Incurable. Il délivra tous les chrétiens qui étaient captifs à Tolède, et il les envoya avec sa fille Casilda ; il en écrivit au roi don Fernand , et la princesse maure s’en vint en Castille avec ces chrétiens, que son père avait mis en liberté, et le roi don Fernand la re"ut à merveille, lui rendant beaucoup d’iîonneurs. De là, elle et ses compagnons s’en furent chercher le lac de Saint-Vincent. Elle se baigna dans ce lac et fut à l’instant guérie. Alors elle reçut le baptême et ne voulut plus retourner en son pays. Elle fit son habitation en un ermitage qu’elle fit construire auprès du lac , et là elle vécut chaste et sainte jusqu’à sa mort, et elle fut inscrite par l’Eglise au nombre des bienheureux.

On trouve enfin, sur plusieurs parties du littoral de l’Espagne, de grands amas d’eau de mer; ou donne à ces espèces de lacs salés le nom i'Albuferas. Leur pêche donne un produit assez abondant.

Dans beaucoup d’endroits de la Péninsule qu’on regarde comme arides, l’eau se trouve cependant à très-peu de profondeur, et parfois à quelques

taras seulement de la superficie. II ne faudrait pour ainsi dire que frapper la terre du pied pour l’en faire jaillir; cependant on ne l’essaye pas. Sous le ministère d’OIavidès, on a fait en Espagne des tentatives de défrichement et de colonisation. Plusieurs systèmes ont été mis à l’épreuve. Dans quelques endroits les colons ont été parsemés sur le terrain , isolés les uns des autres ; on leur a donné de la terre et des instruments pour labourer; mais, abandonnés à leurs propres forces , ils n’ont pu se creuser de puits et ont manqué d’eau , cette première condition de prospérité dans les pays chauds. Ils se sont découragés, ont abandonné la concession qui leur était faite , ou bien ils sont morts à la peine, épuisés de fatigue et de misère. Dans d’autres endroits, au contraire, on a rassemblé les colons : alors ils ont pu réunir leurs efforts. Ils ont commencé par creuser des puits, par établir des norias, et bientôt la Carolina est devenue une des contrées les plus fertiles de l’Espagne. Qu’on ne dise donc plus que l’eau manque partout en Espagne.

Que des canaux soient creusés, que des étangs reçoivent cette fonte des neiges que les torrents vont sans profit porter à la mer; qu’on la retienne comme une précieuse ressource pour le temps de la sécheresse ; qu’on fasse pour toute l’Espagne ce que les Maures ont fait pour Valence , nul pays alors ne pourra se vanter de l’emporter sur elle en fertilité.

Des productions minérales. — Dès l’antiquité la plus reculée, on connaissait la richesse des mines de l’Espagne. Une tradition fabuleuse raconte, ue quand les Phéniciens abordèrent ans ce pays, ils y trouvèrent une telle abondance de métaux précieux, que, ne sachant comment emporter la quantité considérable qu'ils en avaient rassemblée , ils furent contraints de faire en or et en argent leurs ancres ainsi que toutes les ferrures de leurs vaisseaux. Suivant Strabon , l’argent était alors chose si commune dans l’Ibérie, qu’on s’en servait pour ferrer, les chevaux. Le premier Livre des'

Machabées fait mention de l’or qu’on tirait d’Espagne. Caton remit au trésor public Tingt-cioq mille livres pesant d’argent en lingots , cent vingt mille en monnaies , et quatre cents d’or qui provenaient de ce pays. Helvius, qui n’avait eu que le gouvernement de la Bétique , y recueillit , en une seule année , trente-sept mille livres d’argent monnayé, et quatre initie livres en lingots. Minucius , lors de son triomphe , présenta , comme dépouilles aes vaincus , quatre - vingt mille livres d’argent en lingots et trois cent mille de monnayé. Fulvins Flaccus, triomphant à son tour, fit porter devant lui cent vingt-quatre couronnes d’or, trente et une livres en lingots du même métal , et cent soixante ef dix mille monnayées. Pline ajoute que les Romains tiraient chaque année de la Lusitanie, de la Galice et des Asturies, soixante mille livres d’or. Justin affirme que dans la Galice l’or était en telle anondance , que souvent les laboureurs entrouvraient, avec le soc de leurs charrues, des mottes de terre toutes remplies de ce métal ; il ajoute enfin , que plusieurs fleuves coulaient sur un sable mêlé d’or , et qu’on en trouvait des grains qui pesaient quelquefois jusqu’à une demi-livre.

- Il y a certainement beaucoup d’exa-

?;ération dans tous ces récits : il faut aire la part de la vanterie méridionale. Cependant , quand on considère ce qui reste des travaux faits par les anciens pour exploiter les mines de l’Espagne, on ne peut s’emp^her de reconnaître qu’une quantité immense de métaux précieux a dû en être enlevée. Les Phéniciens, les Carthaginois, les Romains, les Goths et les Maures les fouillèrent successivement.

On di.<tingue encore parfaitement les puits des Romains et ceux des Maures.

Les premiers , habitués à construire leurs tours d’une forme circulaire, creusaient aussi des puits ronds. Ils cintraient les voûtes de leurs galeries. Les Maures , au contraire , faisaient leurs tours carrées. Ils donnaient la même forme à leurs puits et au ciel de leurs souterrains. On reconnaît en-

core les puits ronds des Romains dans les mines de cuivre de Rio-Tinto.

Quand on parcourt, au contraire, les environs de Linarès , on trouve des collines toutes criblées par les travaux des Maures. Pendant plus d’une lieue on voit leurs sommets percés de puits pratiqués de quatre pas en quatre pas.

Ces endroits contiennent encore du plomb, du cuivre et de l’argent.

On connaît plusieurs mines d’argent en Espagne. 11 en existe une à Zala* mea; mais la plus célèbre est celle de Guadalcanal , qui se trouve dans la Sierra Morena, à quatre lieues de Lierena. La ville de Guadalcanal parait avoir été fondée en 680 avant l'ère chrétienne , par les Celtes , qui lui donnèrent le nom de Teretes. Les Vandales , plus tard , y substituèrent celui de Canani. C’est aux Maures qu’elle doit celui qu’elle porte mainte>’ liant.

La mine est à une lieue de la ville.

Dans le dix-septième siècle, elle a été exploitée par des Allemands, les frères Marc et Christophe Fuggars, qui étaient plus connus en Espagne sous le nom de Fucares. La quantité dé métal qu’ils en ont tirée est considérable. La portion qu’ils ont versée an trésor ne s’est pas élevée à moins de huit millions , qui ont servi à construire i’Escurial; encore faut-il dire qu’ils avaient trouvé le moyen de frauder les droits en battant monnaie dans l’intérieur même de la mine. En 1636, lorsqu’ils avaient déjà acquis une Immense fortune , le ministre voulut changer les conditions de leur bail et les rendre plus onéreuses. Alors ils introduisirent dans la mine un courant d’eau , et la quittèrent précipitamment après l’avoir inondé. On a fait depuis de nombreux travaux pour l’exploiter de nouveau.'

Les mêmes frères Fuggars tinrent aussi à bail la mine de vif - argent d’Almaden. Ils avaient contracté l’obligation de donner annuellement au roi quatre mille cinq cents quintaux de mercure. Cette mine est, en effet, la plus productive de toutes celles de la Péninsule; die est aussi lu plus an-

L’UNIVERS

ciennement connue. Théophraste, qui vivait 300 ans avant Jésus -Christ, vante le cinabre d'Espagne. Vitruve, contemporain d’Auguste, en parle également avec éloge. Enfin, Pline rapporte qu’on la fermait soigneusement , et que le gouverneur de la province, dé|M)silaire de la clef, ne permettait pas qu’on l'ouvrit sans un ordre exprès de l’empereur; et il veillait à ce qu’on la refermât aussitôt

ii’on en avait extrait le cinabre qu'on

evait envoyer à Rome.

Almaden est le dernier village de la Manche. Il se trouve sur la limite du royaume de Cordoue, dont il n’est séparé que par un petit ruisseau. Son territoire est assez fertile ; seulement, on y voit une grande quantité de roches de grès, semblables à celles de la forêt de Fontainebleau, dont sont faits en grande partie les pavés de Paris. Le village est bâti sur le coteau même qui renferme la mine. Cette hauteur se dirige du nord-ouest au sud-est.

Elle peut avoir quarante mètres d’élévation. Sa longueur est environ de deux mille quatre cents mètres, sur une largeur de quatorze cents; elle est presque entièrement formée de grès.

Son sommet est divisé par une crête de roches pelées , et semées de taches de cinabre, qui servirent d’indices à ceux qui découvrirent la mine. C’est le grès qui sert de matrice au cinabre.

Mais on le trouve aussi quelquefois, quoique plus rarement, dans du sulfure de fer, dans du quartz blanc ou dans du spath l^r. Le mercure s’y trouve en telle abondance, que le grès en contient quelquefois jusqu’à dix seizièmes de son poids. Quand on a recueilli une quantité suffisante de ce minerai , on le porte au fourneau, où il est distillé de manière à séparer le vif-argent du soufre et d’un peu d’arsenic qui le niinéralisent.

On connaît encore en Espagne plusieurs mines de cinabre. Il y en a une dans la montagne d’AJcoraï, près d’A- Ijcante. Il y a aussi près de Saint- Philippe, au royaume de Valence, une terre dure, blanche et calcaire, qui contient du mercure vierge. Mais ccs

mines sont loin d’approcher de la ri-, chesse de celle d'Almaden.

L’Espagne produit beaucoup de cuivre. On peut citer l’exploitation de Rio-Tinto, qui était fort estimée des Romains, quoique son minerai soit très-difficile à réduire, à raison de la grande quantité de fer qu'il contient.

En 1762, dans une galerie ancienne et presque rebouchée par les décombres et les scories, on a trouvé une plaque de cuivre d’environ trois pierls sur deux. On y lisait une dédicace à Nerva, qui a possédé l'empire de 97 à 99.

Ih. NEBVXE. CAESABI . AUG PONTIFICI.MAXIMO TB...

... OTEST. P. P. COS III . . . G . IIII PUDENS . AUG. LIB ... PBOCUBATOa .... lO.POSUIX

La mine de cuivre des environs de Molina, en Aragon, connue sous le nom de la Platille, mérite aussi d’être citée. Quelques personnes se figurent que les vapeurs qui s’exhalent des mines sont nuisibles à la végétation , et qu’on ne doit les trouver que dans des roches nues et pelées. C'est une erreur. A Almaden, il pousse une grande quantité de plantes différentes dans le voisinage même des fourneaux. Les filons de la Platille, qui sont minéralisés par l’arsenic, ne sont pas, dans beaucoup d’endroits , recouverts par

filus d’un pied de terre. Cependant eurs émanations n’empêchent en aucune manière les arbres , les arbustes ou les herbes d’y croître avec vigueur. Ils sont couverts de chênes, de genévriers, de cistes, de romarins, d’églantiers, de sauges, de jacinthes, de glaïeuls. Et dans d’autres parties , il y a des prés où les troupeaux viennent paître sans éprouver aucun inconvénient de la proximité du minerai.

Le fer se trouve dans presque toutes les montagnes de l’Espagne. Il est à peu près inutile de faire réloge des aciers espagnols. Il est convenu chez certains écrivains qu’un liéros de la renaissance ne peut jurer que par sa bonne lame de Tolède. Les plus estimées de ces dagues si acérées , de ces

épées si élastiques et si tranchantes , portent les noms de Ferrara, de Pe> rillo de Saragosse, ou tout simplement ceux des villes de Sahagun ou Tolède. Elles étaient faites arec du fer tiré de la mine de Mondragon, dans la province de Guipuscoa. On l’y trouve dans une argile rouge. Il est assez difficile à fondre, mais il donne un excellent acier.

Le fameux fer de Somorostro , en Biscaye, passe pour le plus fusible et le pliis malléable qui soit connu.

L’Espagne est remplie de mines de plomb qui , presque toutes , sont argentifères. La ville de Réuss , en Catalogne, fait un grand commerce du plomb qui se tire dans son voisinage.

l.a Galice a des mines d’étain. Santa- Cruz-de-Mudela est enrichie par la fécondité de sa mine d’antimoine. Alcaniz en possède une d’alun. Cardona et la Migranilla exploitent des bancs de sel pmme. On trouve aussi l>eaucoup de sel dans les environs de Saragosse. C’est ce qui avait autrefois fait donner à cette ville le nom de Salduba.

On connaît en Espagne quelques mines de houille; mais jusqu’à ce ^our on en avait fort peu exploité. Le defaut de voies de communication avait sans doute été le principal obstacle à ce qu’on tirât parti de ce précieux combustible. Tout récemment , M. le marquis de Las Marismas vient de construire un chemin pour faciliter le transport à Gijon du charbon qu’il fait extraire des houillères qu’il possède dans les Asturies. Dans la Sierra Blanca, près de la source du Tage, on rencontre des filons de bois bitumineux qui ont un pied d’épaisseur.

Ce qu’il y a de singulier, c’est que ce oiarbon de terre contient aussi du plomb, et les paysans qui s’en servent recueillent le plomb qui en coule lorsqu’ils le brûlent , et en font de la grenaille pour aller à la chasse.

Les marbres blancs ou de couleur y sont excessivement communs. On y voit aussi des albâtres et des jaspes les plus variés. Les cinq cents colonnes de la mosquée de Cordoue peuvent en

rendre témoignage. La nature y a rassemblé tous les matériaux qui peuvent être nécessaires à la construction : la chaux, le gypse, l’argile, l’ardoise, les granits et les carbonates calcaires.

C’est en granit gris qu’est fait le revêtement de l’aqueduc romain de Séovie (*), et la conservation parfaite e cet antique monument atteste nonseulement le talent de ceux qui l’ont construit , mais aussi la bonté des matières qu’ils ont employées. La cathédrale de la même ville est bâtie .

en pierre calcaire d’une teinte jaunâtre et d’une grande solidité. Il y a beau- 1 coup de grès propre à faire des pavés, i Malheureusement il ne s’en trouve pas dans les environs de Madrid ; aussi ne fait-on usage, pour paver les rues de cette capitale, que de cailloux arrondis dont les environs contiennent une grande quantité. Pour les rues princi-

fiales on emploie des morceaux de siex qui s’usent très-vite et très-inégalement , en sorte que leurs aspérités coupent les chaussures; elles endommagent même les fers des chevaux et les bandes de fer qui entourent les roues. En un mot, elles faisaient, il y a un demi-siècle, le désespoir des personnes obligées d’aller à pied. Aujourd’hui cependant on a, pour la commodité des piétons, placé de chaque cêté des rues principales des dalles qui forment des espèces de trottoirè. Néanmoins , dans beaucoup d’endroits , le pavage est en mauvais état , et en ce moment on peut citer celui de la rue Hortaleza , qui depuis l’école Pie jusu’à la montée de Santa-Barbara, est ans un tel état de délabrement qu'un carosse n’v saurait passer sans éprouver de violents cahots, et que les voitures à deux roues, pour peu qu’elles aillent vite, y sont sans cesse exposées à verser. Fiez-vous , après cela , aux dictionnaires géographiques, qui s'entendent tous pour vous dire que Madrid est une ville merveilleusement pavée. Les maisons de Madrid sont construites en granit , en briques , en bois et en cailloux. Les rochers de la

(*) Voyei la planche g.

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Sierra deGna^arrama ne sont presque formés que d’une pierre de taille grise connue sous le nom de berroçuma.

C’est celle qui a été employée ^ur la construction du fameux couvent de l’F.scurial. Tolède s’élève sur un ro> cher qui peut avoir trois lieues de circonférence. Il est entièrement composé deberroquena. Au reste, ces matériaux ne se rencontrent pas partout avec la même profusion. Auprès de Séville, la vallée qu’arrose le Guadalquivir repose sur un terrain d’alluvion. Aussi n’y trouve-t-on aucune pierre ; et quand les Romains élevèrent les murailles qui servent encore d’enceinte à une partie de la ville , ils les construisirent avec un mortier qui est, avec le temps, devenu presque aussi dur que le silex.

Des productions végétales, — Celui qui , se fiant aux emphatiques descriptions qu’on a faites de l’Espagne, s’attendrait à y trouver partout de frais ombrages , des campagnes ' toujours vertes et toujours embauméesde Heurs, serait cruellement déçu lorsqu'il verrait la réalité. Au reste, il faut le dire, il n’y a pas moins d’exagération dans les peintures contraires, qui nous présentent toute la Péninsule comme un désert aride. Les montagnes qui la couvrent en grande partie lui donnent nécessairement l’aspect le plus varié.

Chaque localité a sa physionomie particulière. Juger tout le pays sous l'impression que vous laisse telle ou telle partie du territoire, c’est se préparer de continuels mécomptes. Les plaines sèches et monotones de la Vieille-Castilles ont-elles quelque similitude avec les champs de Valence, où la terre ne se repose jamais? Comment se figurer les ombrages frais et marécageux du Soto de Roma , lorsqu’on n’a vu que les montagnes boisées de la Navarre ou tes pinèdes de Tortose? Quelle analogie peut-il y avoir entre les Asturies couvertes de rouvres , de hêtres , de chênes verts, et les coteaux d’Albayda, au pied desquels on cultive le blé, dont la croupe se pare de vignes , qui plus haut portent une ceinture de caroubiers et d’amandiers, et dont le sommet est couronné d’yeuses , de lièges

et de pins? Chaque localité ne prendelle pas elle-même avec la saison un aspect différent? Lorsqu’elles sont dépouillées de leur moisson, les campagnes si fertiles de la Manche ne présentent plut à l’œil du voyageur qu’une terre nue, blanche et poudreuse. Chaque province a son caractère particulier.

Dans les plaines des deux Castilles, on chercherait en vain à reposer son regard sur un arbre; on n’y trouve as un rameau de verdure, pas un uisson, pas un abri contre les ardeurs du soleil. Quelquefois au milieu du village, auprès de l’église, il existe un orme, un noyer; mais c’est le seul arbre des environs. Il ne faut pas croire pour cela qu’on doive attribuer au sol ou bien au climat cette complète absence d’ombrage. On voit dans le livre de vénerie d^Alphonse XI , qu’il existait autrefois dans ces plaines si nues, sidépouillées, des bois où il chassait l’ours et le sanglier. On pourrait donc , à force de soins , repeupler le terrain d’arbres qui lui rendraient un peu de fraîcheur, et accroîtraient encore sa fertilité. A Aranjuez, où l’on a utilisé l’eau du Tage pour arroser les dépendances de la résidence royale, on trouve des arbres d’une dimension colossale : des ormes , des platanes , des cèdres que plusieurs hommes auraient peine à embrasser. Mais les habitants ne veulent pas eu planter, parce que, disent-ils, l’ombre fait pousser Pherbe, augmente la quantité des tiges, en même temps qu^elle empêi he les épis de mûrir. Enfin ils sont persuadés que les arbres ne servent qu'à multi-

filier les oiseaux qui viennent manger eur grain. Ne suffit-il pas d’énoncer ces motifs pour en reconnaître toute l'absurdité? Le royaume de Valence est couvert d’arbres , et cependant il n’a, pour la fertilité, rien a envier à la Castille, et le nombre des oiseaux n’y est pas plus considérable que dans, ce pays.

Si quelques gouttes de pluie ont mouillé ces plaines arides , les rayons du soleil, qui ne rencontrent aucun obstacle, pénètrent -profondément la

ESPàGNË. U

terre, et tarissent bientét cette bien* foisante humidité. La rosée du matin, qui est sur cette terre plus abondante que dans les royaumes d'Andalousie, s'’évapore cependant dès le point du jour. Les vents qui courent sur cette surface embrasée brdlent et dessèchent tout. Pour se faire une idée de cette chaleur dévorante, il faut, par le milieu du jour, avoir traversé cette ardente fournaise. Pendant la guerre de 1808, lorsque nos vieux soldats, si endurcis à la fatigue, étaient forcés de voyager dans la Castille , il leur est souvent arrivé d’avoir la peau havie et les lèvres couvertes a’ampoules avant d'atteindre leur étape. Cependant l'eau s’y trouve à peu de profondeur : quelquefois à moins de deux deux pieds. La grande quantité d'hièble et de bardane qui pousse dans les champs en atteste la proximité. Des arbres viendraient donc facilement; mais pour en garnir le pays, il faudrait d’abord vaincre l’entêtement des cultiv.ateurs; et, selon toutes 1rs probabilités, la Castille restera longtemps telle qu’elle est aujourd’hui ; car, s'il ne faut que quelques années pour fhire croître des bois, il faut des siècles pour déraciner nn préjugé. D’ailleurs, le caractère insouciant des Castillans viendrait augmenter les obstacles. Vivant au jour le jour, ne s’embarrassant pas du lendemain , ils sont actifs, intelligents pour tout ce qui doit leur procurer un bénéfice , un bien-être présent, actuel; mais ils ne veulent pas songer à l’avenir. Aussi un de leurs proverbes dit-il : Qui a vu le jour de demain? Çuien ha visto mananaf Pourquoi , se demandent-ils , pourquoi faire des plantations dont nous ne devons pas jouir?

La nature des guerres qui ont pendant si longtemps désolé la Péninsule peut expliquer comment , en de certaines parties, elle se trouve tellement dégarnie d’ombrage. Quand les Maures et les Espagriols entraient en campagne, c’était toujours en coupant les arbres , en incendiant les propriétés , en enlevant les troupeaux. C’est la même guerre de sauvages que les

Arabes nous font aujourd’hui dans l’Algérie. Ils entraient lur la terre ennemie, disent naïvement les vieux ebroiiiqueurs, pour couper, brûler et voler : par talar, qvemar y robar la iierra. Cette lutte de dévastation , continuée pendant huit cants ans, a détruit les arbres. Les conquérants ont trouvé la terre dépouillée. Dans leur esprit d' insouciance, ils l’ont presque partout conservée telle qu’elle était. Chaque génération l'a transmise à la génération suivante, sans arbres et telle qu’elle l’avait reçue de ses pères. Cependant, malgré son aridité, la Castille est fertile ; on ne laboure qu’à peu de profondeur. On ne fait, pour ainsi dire, qu’^ratigner le ter* rain. On y jette la semence sans précaution, et lorsqu’elle est poussée, les Galiciens viennent faire la moisson.

Le pays basque , c’est-à-dire , celui qui se trouve au pied de la partie occidentale des Pyrénées , a un aspect tout différent : a l’exception des terres qu’on laboure et du sommet des collines, qui se compose seulement de rochers pelés , tout le surplus est couvert de taillis de chênes, d’arbousiers, de tilleuls et de bruyère à feuille de myrte. Dans les endroits où la terre est moins profonde , on trouve de la bruyère ordinaire qui fournit pour les forges un combustible excellent. Le pays contient une grande quantité de châtaigniers , de poiriers et de cerisiers. Les pommes y sont en abondance, on en fait un assez bon cidre.

Les environs de Bilbao sont cultivés en jardins maraîchers qui produisent de superbes légumes.

Les raisins de la Biscaye sont beaux, ils ont la peau tendre ; mais , soit que les Pyrénées , en arrêtant les vapeurs de la' mer , rendent le pays trop humide , et que les vignes ne puissent y atteindre une parfaite maturité , soit que le sol ne convienne pas à leur culture, le vin qu’elles produisent est Apre, aigre et sans substance. On l’appelle dans le pays du chacoli. C’est le vin de Surêne , le vin de Brie de la Péninsule.

La manière dont les Basques la-

L’UNIVERS

bourent la terre est assez curieuse. La culture à la charrue serait souvent très-difficile dans les terrains en pente. Il est des plateaux où un cheval ne pourrait que difficilement parvenir.

Ils ont donc un outil particulier auquel ils donnent le nom de laya. Ils employent le verhe layar pour exprimer l'action de s’en servir. C’est une espèce de fourche qui a deux dents de fer droites, parallèles et séparées d’environ seize centimètres. Cet instrument offre cette particularité , que le manche n’est pas placé au milieu de la traverse qui réunit une dent à l’autre, mais au-dessus de l'une d’elles , en sorte que la laya ressemble à un trident dont une des dents latérales aurait été supprimée. Pour labourer, il faut toujours que plusieurs ouvriers travaillent ensemble ; un seul irait lentement et ferait de mauvaise besogne. Chacun tient deux layas ; une de ^aque main.

Les travailleurs se rangent en file , enfoncent en terre devant eux leurs deux outils ; puis , pour les faire pénétrer plus profondément , ils montent sur les deux traverses comme sur deséchasses; ensuite, agitant en avant et en arrière le manche de ces espèces de fourches , ils enlèvent une motte de terre qu’ils jettent devant eux en la retournant. Cette opération se fait assez vite, et souvent avec tant de précision , que les sillons qu’elle forme sont aussi droits que s’ils eussent été tracés par la charrue. Un autre ouvrier qui suit les premiers coupe les grosses racines des plantes ; ensuite on casse les mottes à coups de hoyau.

On trouve dans l’ Aragon, le long de l’Ëbre, des campagnes bien cultivées.

Le canal impérial, commencé par Charles V , permet d’arroser les terres.

Celles qui peuvent recevoir le bienfait de l’irrigation sont très-fécondes, aussi a-t-on donné à la capitale de cette province le surnom de la rassasiée. On dit : Saragoza la harta. On y trouve aussi de lieaux champs d’oliviers, qui seraient beaucoup plus productifs si les habitants savaient mieux tirer parti de cette richesse ; mais , soit incurie , soit impuissance , ils ne font que de

mauvaise huile. Au moment de la récolte , ils amassent les olives à terre par monceaux , et les abandonnent ainsi sans .autre soin , Jusqu’au moment où ils pourront les porter au pressoir. Celles qui sont au centre du tas , pressées par le poids des autres , s’écrasent ; l’huile qui en découle sur la terre ne tarde pas à rancir ; elle communique aux autres fruits un goût détestable, et l’huile, qui devrait être excellente , ne vaut absolument rien.

Au reste, ce n’est pas aux cultivateurs des bords de l’Èbre seuls qu’il faut adresser ce reproche, mais à tous ceux de l’Espagne. On a beau leur répéter qu’ils devraient prendre plus de précautions , ils aiment leur huile telle qu’ils la font ; et si par hasard il leur arrive d’en obtenir qui ne soit pas corrompue , qu’on puisse manger sans être forcé de se boucher le nez et sans u'elle vous prenne à la gorge : Oh !

isent-ils avec dédain, elle ne sent rien ; elle est bonne pour des Français.

Les vins de l’Aragon , sans valoir ceux de la Manche ou du midi de la Péninsule, ne sont pas à dédaigner.

La contrée la plus riche de l’Espagne est incontestablement celle qui s’étend au bord de la Méditerranée, depuis le pied des Pyrénées jusqu’à l’embouchure de l’Èbre , c’est la Catalogne; non pas que la nature l’ait avantagée plus que les autres , mais ses habitants sont actifs, industrieux , persévérants. Donnez-leur un rocher, ils sauront le convertir en un coteau fertile : ils y feront la terre, la porteront par bottées , par pellétées s’il le faut ; ils la retiendront en l’entourant de pierres , et bientôt ils l’auront fécondée. Ils cultivent beaucoup de noisetiers sur les hauteurs qui bordent la Méditerranée. Au pied de ces arbustes, et quand la noisette est nouée , ils sèment des pois ou d'autres plantes grimpantes , puis des choux ou quelque racine qui pivote ; la même terre leur donne ainsi trois récoltes : les avelines , dont ils font un assez grand commerce , les légumes qui ont ombragé de leur feuillage le pied de l’ar-

ESPAGNR.

buste, les pois ou les haricots auxquels ses branches ont servi de rames.

Ce n'est pas tout encore ; il n’est pas jusqu’au Dois qu’on en retire qui ne soit un avantageux produit. On brûle beaucoup de vin en Aragon et en Catalogne. Pour exporter les esprits , il faut une grande quantité de tonneaux.

On apporte du Nord les.douves toutes préparées , mais on n'apporte rien pour les cercler, et le noisetier fait des cerceaux excellents.

La réglisse est un arbrisseau à fleurs légumineuses qui couvre des plaines entières. Comme ses racines s’étendent beaucoup et .sont très-difCciles à détruire, on la regarde comme une mauvaise herbe. Cependant on la récolte, et dans quelques endroits on en extrait le suc. Les manufactures de réglisse de la Catalogne peuvent rivaliser avec celles de la Calabre.

En suivant vers le sud-ouest le bord de la Méditerranée, vous entrez dans le pays des Édétains,qui faisait partie de la Celtibérie. C’est aujourd'hui le royaume de Valence. Vous y retrouvez un grand système d’irrigation : c’est ce qu’on appelle en Espagne un jardinage, une huerta.

« La huerta (*) de Valence propre- 0 ment dite occupe un espace d'un peu « plus de trois lieues carrées; elle a la

• forme d'un triangle qui aurait la mer

• pour base... Ce sont les Arabes qui « ont doté Valence du système d’irri- « gation , qui subsiste encore tel qu’ils > l'ont établi. Les eaux du Tiiria ou n Guadalaviar, qui se jette dans la mer « un peu au-dessous de Valence, ont « été soutenues par une digue à deux « lieues environ de son embouchure; et « sept coupures principales, dont trois O sur une rive et quatre sur l’autre, O vont distribuer dans la plaine ces « eaux qui s'étendent en éventail et « fertilisent toute la huerta contenue « et comme embrassée entre leurs deux «branches extérieures. Maintenant, « sur chacune de ces sept artères prin- » cipales le même système est répété

(*) I.ettres sur l’Espagne par Ad. Guerniilt, Paria, i8S8.

2' I.wraison. (Kspaone.I

«en petit, et une multitude innom- « brable de veines seconda ires viennent « prendre l'eau et la porter au plus « humble carré de terre caché au centre « de la plaine. Ce système, dont l’idée «est fort simple, offrait néanmoins « dans l’exécution une complication « dont les difficultés n’ont pu être « résolues que par la prévoyance la « plus ingénieuse. Une de ces diffi- « cultés se trouvait dans la nécessité « d'observer partout une telle gradua- « tion de niveau que tous les terrains « sans exception pussent jouir à leur « tour des bienfaits de l’irrigation. Or,

« la plaine, bien qu’assez égale, ne « présentait pas cei^ndant ce nivelle- « ment parfait et géométrique. On y a « suppléé par de petits canaux et des « ponts-aqueducs. En se promenant « dans la plaine, on voit à chaque « instant de petits canaux qui passent « sur les grands, et je ne sais combien « d’aqueducs en miniature construits « les uns sur les autres pour porter è « quelques perches de terre un volume « a’eau trois fois gros comme la cuisse.

« Ailleurs, vous voyez au milieu d'un « terrain tout plat le chemin s'élever R tout à coup de quatre pieds , et vous « obliger de suspendre pendant douze « pas le trot de votre clieval. C’est un « aqueduc souterrain qui passe par là.

« Tout ce travail est peu apparent; la « plupart du temps n se cache sous « terre, mais il est plein de détails et « de prévoyance. Une autre difficulté,

« c’était de répartir les eaux équita- « blement, et que chacun pût en jouir « à son tour; car pour faire monter « les eaux d'une acequia (c'est le nom «des canaux), il faut presque mettre « les autres à sec. Après le travail de « l’ingénieur venait donc le travail de « l'administrateur et du légiste. Ce « travail a été également fait par les R Arabes et subsiste encore. A chacune « des sept branches mères correspond « un jour de la semaine; ce jour-là, « elle emprunte l’eau de ses voisines « pour élever les siennes au niveau «voulu; le tout, bien entendu, à « charge de revanche. Ce jour-là, tous 0 les petits filets qui s’alimentent des

L’UNIVERS

O eaux de la grosse artère sont égale- « ment ouverts; mais comme leur « nombre est immense, et qu’en ve- <■ nant la sucer tous à la fois , ■ les eaux ne pourraient se maintenir à la hauteur nécessaire, et se précipiteraient tout à coup vers les fonds inférieurs qui seraient noyés, tandis que les champs supérieurs jouiraient à peine du bienfait de l’irrigation, on commence par ouvrir ceux dont le niveau est le plus élevé. <> Cha- <■ cun d’eux a son heure dans la Jour- « née, comme la branche mère a son «jour dans la semaine... Quand cette « heure arrive , un des colons intéressés « défait en trois coups de pioche la « digue de gazon qui forme sa rigole; « l'eau monte, et à mesure qu'elle « vient à passer devant chaque pièce «de terre, le colon, qui l'attend la «pioche à la main, lui donne accès « par le même proche; alors la terre « est submergee et couverte de plu- « sieurs pouces d'eau pendant un temps « déterminé. Le lendemain, les choses > se passent de la même manière dans « une autre partie de la huerta, et au « bout de la semaine toute la campagne « a été imprégnée à son tour de ces « eaux fécondantes.

« Quelquefois il arrive qu’un pro- « priétaire impatient devance l'heure « prescrite, et donne par-ci par-là pen- ■ dant la semaine un coup de pioche « dans sa dtgue, au préjudice de son « voisin. De là des procès. » On comprend que s'il fallait instruire une procédure pour chacune des difficultés auxquelles donne lieu la répartition des eaux, pendant que les gens de loi feraient des écritures l'eau coulerait.

Telle propriété privée de l'arrosage fierait brûlée par le soleil; telle autre fierait noyée, et toutes perdraient leur récolte. Aussi dans tous les pays d’irrigation a-t-on établi en Espagne des magistrats connus sous le nom de alcoUdes de agitas, juges des eaux.

Tous les jeudis, à la porte de la cathédrale, on plaide devant Valcaldede aguas les procès qui se sont élevés pendant le cours de la semaine et que ce magistrat n’a pas encore terminés;

car le plus souvent, comme il y a urgence, il n’attend pas même ce jour pour vider la difficulté. Aussitôt qu’il reçoit la plainte, pendant que la cause de la discussion est encore flarante, il se transporte sur les lieux, écide sans désemparer, et sa sentence purement orale est exécutoire à l’instant même, sans opposition et sans appel. Afin que nulle procédure ne vienne ralentir cettejustice expéditive, la législation qui institue les alcaldes de aguas leur interdit de se servir dansleurs fonctions de papier, d’encre et de plumes.

Indépendamment de ce mode d’arrosage, les propriétés, qui aux environs de Valence sont excessivement divisées, ont presque toutes des puits avec des norias. Dans un pays où ni l’eau ni la chaleur ne manquent jamais, on comprend que la fertilité doit être extrême ; aussi la terre ne s’y repose pas , et donne jusqu’à trois récoltes et demie par année.

Il y a dans les environs de Valence des terrains qui restent presque constamment submergés, ce sont des rizières. Le riz qu’elles produisent n'est ni si gros ni si blanc que celui du Levant, mais tl lui est préférable en ce qu'il ne contracte jamais d'âcreté.

La culture du mûrier blanc occupe à Valence une grande partie des terrains arrosés. Pour semer ces arbres, les cultivateurs se servent d'un procédé bien simple. Ils frottent avec des fruits qui ont atteint une parfaite maturité une corde grossière à laquelle s'attachent les graines; ils enterrent ensuite cette corde à une profondeur de deux pouces dans un sol léger.

Quand les arbres lèvent, on arrache le plant pour le repiquer beaucoup plus espacé. On le laisse dans la pépinière pendant deux ou trois ans. Après ce temps, on lève de nouveau les jeunes arbres pour les placer où ils doivent rester.

Les Valenciens émondent leurs mûriers tous les deux ans. Ils prétendent que cela rend la feuille plus tendre, et que si leur soie est plus fine que celle de Murcie , c'est parce que, dans

Digilized by XjüOgle

leroyaumedeMurcie , on ne les émonde que la troisième année ; cependant la soie la plus belle est incontestablement celle de Grenade, où l’on ne taille jamais les branches. Mais il est juste d’ajouter que les mûriers de Grenade sont noirs, tandis que ceux de Valence et de Murcie sont blancs.

Il faut de grands soins pour élever les vers à soie ; et ce n’est pas ici la place de décrire toutes les précautions que leur éducation exige. Mais , pour donner une idée de l'attention excessive que cet objet réclame , Antonio Moralès va jusqu’à dire qu’on doit leur faire de la musique pendant qu'ils dorment , afln que des bruits fâcheux ne viennent pas troubler leur sommeil.

Je ne sais pas si , dans leurs magnaneries modèles, MM. Darcet et Camille Beauvais ont jugé nécessaire d’avoir recours à ce moyen d’hygiène.

Il y a des oliviers dans presque toute l'Espagne. On en trouve donc dans le royaume de Valence; mais, en général, cet arbre aime les endroits secs. Ceux qui viennent dans des terrains humides produisent de moins bons fruits.

Les collines des environs de Valence sont couvertes de caroubiers. La silique que produit cet arbre est d’une saveur douce et sucrée, en sorte que quelques personnes la mangent; mais, en général , elle est réservée, dans tout le midi de l’Espagne, pour la nourriture des chevaux et des bestiaux.

Dans les romans, au moins dans ceux de la vieille école , on ne parle pas de l’Espagne sans vous entretenir de ses bois d°orangers. Sans doute ces bosquets embaumés ne sont pas tout à fait une fiction; on en trouve quelquesuns, mais ils ne sont pas très -communs. Il existait, il y a un demi-siècle, des bosquets d’orangers dans les Asturies et dans la Galice; ils fournissaient la plupart des oranges qu'on expédiait pour la France ou pour l’Angleterre. Mais, depuis qu’on en a beaucoup planté en Portugal , ceux de la Gah ‘e et des Asturies ont été remplacés par des champs de pommiers ; et la consommation du cidre s’est beaucoup accrue dans ces deux provinces.

L’oranger, qui vient librement en pleine terre , est un arbre magniQque, presque toujours chargé en même temps de fleurs , de fruits verts et de pommes dorées; il s’élance dans les airs comme une fraîche pyramide de verdure. Il n’a aucune analogie avec ces arbrisseaux rabougris qu’on mutile dans nos serres pour leur faire prendre la figure disgracieuse d’une boule. Par quel travers d'esprit se donne-t-on tant de mal pour gâter ce qui est bieu.^ Comment se fait-il que nos horticulteurs s’obstinent à tailler en sphère cet arbre que la nature a créé d’une forme conique ?

La même terre qui produit l’oranger voit aussi le palmier balancer dans les airs sa cime élégante. Cependant, quoique cet enfant de l’Afrique y pousse grand et vigoureux , ses fruits n’y viennent guère plus gros qu’une olive.

Ils sont bien loin de valoir les dattes de Barbarie , que les Maures de Tanger colportent dans les villes du midi de l’Espagne , où i'on ne saurait traverser une place publique sans les entendre crier, avec leur voix accentuée : Christiano, quieretda files? Chrétien , veux -tu des dates? Malgré cela, on cultive le palmier, et on en voit beaucoup dans les environs d’Elche , ville du duché d’Arcos , au royaume de Valence. On lie et on entoure quelquesunes de ses branches avec de la paille , ou plutôt avec un jonc appelé sparte.

Ainsi à l’abri du soleil, elles jaunissent comme les cardons ; c’est dans cet état u’on les vend dans toutes les églises 'Espagne, pour célébrer le dimanche des Rameaux.

Passer du dattier au palmiste , c’est aller du géant au nain. Le palmiste, phœnix humitis , en castillan pa/»iIfo , en Valencien datifs de rabosa, dattiers de renard, ou bien encore marf allons et margalUmera, est une plante qui s’élève seulement à deux pieds de terre; elle vient naturellement dans presque tous les terrains.

Il existe, auprès de Valence, une plaine dans laquelle on en voit une si grande uantite , qu’on l’a nommée le d^rt es |>almistes. On mange une partie de

L’UNIVKRS.

cette plante , celle qui est au-dessus de la racine, et qui n’est pas sortie de terre. C’est une substance blanche, douceâtre , de plusieurs pouces de longueur, et de la grosseur de deux doigts. On mange au.ssi les fleurs avant qu’elles soient dégagées des spatlies qui les enveloppent; elles sont alors d’un goût assez agréable. Mais ce qu'il y a de plus utile, ce sont les feuilles': elles servent à faire des balais, des paniers, des cordes, des lacets, dont la fabrication occupe un grand nombred’ enfants.

Les figuiers préfèrent les terres légères ; cependant ils viennent partout.

Souvent on les a plantés au bord d’une source,pourque leurs larges feuilles ombrageassent le filet d’eaii qui s'échappe à le'ur pied. Aussi on n’aurait pas de peine à trouver en Espagne plus de cinquante localités du nom de fuente de ta higuera, fontaine du figuier. Le cactus opuntia, qui nourrit lu cochenille, croit de lui-méme dans les fentes des rochers.

L’aloës pite forme d’excellentes clôtures; ses feuilles contiennent aussi des fibres dont on fait des cordes et des rênes , et dont on fabrique à Barcelone une espèce de blonde.

L’amandier se plait dans les endroits élevés, dans les terres blanches et pierreuses. Au village d’Ibi, près d’Alicante, dans le royaume de Valence, on en trouve beaucoup qui sont entés sur des sujets sauvages. Ce mode de culture, et probablement aussi la nature du sol , assurent à leur fruit une grande supériorité sur toutes les amandes de l’Espagne. On peut conserver celles d’Ibi pendant dix années sans qu’elles rancissent , tandis que les autres s’altèrent en très-peu de temps.

C’est avec ces amandes qu’on fait dans une petite ville voisine, à Xijona, une espèce de nougat fort estimé, qui se vend sous le liom de Turron de Xijona.

On récolte la soude dans presque toute l’Espagne, mais surtout dans le midi ; et, comme le plus grand commerce de cette substance se fait dans le port d’Alicante, celle qui est le plus estimée a pris le nom de cette ville.

Alicante peut se glorifier encore d’une autre de ses productions. Les vins d’Espagne ont trop souvent flatté notre sensualité pour que nous n’en parlions pas avec quelque reconnaissance ; toute la côte , depuis les Pyrénées jusqu’.’i l’embouchure de la Guadiana, produit des vins délicieux. Ceux d’Alicante, de Malaga, de Xérès de la Frontera sont si connus , qu’il n’est pas besoin de faire leur eloge. Au reste, il n’est peut-être pas une province du midi de l'Espagne qui ne puisse s’enorgueillir de quelque cru fameux. Sancho Panza avait une estime particulière pour les vins de la Manche. Celui de Val-de-Penas est encore un des plus prisés par les gourmets de la Péninsule. Anciennement, les vins de Cazalla étaient très-recberchés; on en exportait beaucoup pour les Amériques. Leur culture devint si avantageuse que, pour leur faire concurrenee,on planta une grande quantité de vignes sur les côtes de l’Andalousie. Alors les vins de Cazalla ont été abandonnés et les vignes remplacées par des oliviers.

Les vins ne sont pas le seul produit que l’Espagne tire de ses raisins; on les sèche. Les passes de Valence , de Grenade et de Malaga sont les meilleures de l’Europe. Pour préparer celles de Valence, on trempe pendant quelques secondes la grappe entière dans une lessive de sarment; cette opération ouvre les pores de la peau.

Le sucre se cristallise à l’extérieur et on n’a plus qu’à suspendre la grappe au soleil , qui achève de sécher les rains; mais soit que cela provienne e cette préparation ou de la nature des raisins, les passes de Valence prennent un goût doux et un peu fade; aussi préfère-t-on celles de Grenade et de Malaga, dont les treilles mûrissent un raisin plus tendre. Pour le sécher, il suffit ae couper les grappes et de les exposer au soleil.

Les Maures avaient introduit sur la partie la plus méridionale de la côte , entre Gibraltar et Motril , la culture de la canne à sucre. Mais depuis que cette précieuse denrée nous vient de

ESPAGiNE.

l'Amérique , l’importance de cette culture a presque entièrement disparu.

Dans les environs de Salamanque et de Giindalcanal on cultive beaucoup de sumach. On le réduit en poudre; ainsi préparé, c’est un tan fort estimé des corroyeurs pour l’apprét des peaux de bouc, de chèvre, du maroquin noir et des fameuses peaux connues sous le nom de Cordoban.

Le liège est commun en Espagne.

On y trouve aussi plusieurs espèces de chênes qui donnent des glands doux. Dans la Manche on cultive le safran. Les piments de toute espèce, les tomates , les pois carrés ou Garbanzos font la nourriture principale d’une grande partie de la population.

Dans quelques parties de l’Andalousie , à Malaga par exemple , la température est SI douce, que les petits pois se vendent en abondance au marché dès les fêtes de Noël. L’Espagne produit aussi des poisons. Ainsi , on trouve l'ellébore (vedegambre) dans la Sierra de Guadarrama et dans celle de Bejar. On avait autrefois donné à cette lante le nom de Yerva de ballestero, erbe du chasseur, parce qu’on en tirait un poison très-subtil , dans lequel les Espagnols trempaient les traits employés a ta chasse. Son effet était si prompt, que pour peu que la flèche eût tiré du sang , en quelque partie du corps que la blessure fût faite, l’animal atteint mourait en peu de secondes. Cependant, ce poison n’altérait pas la chair, qui ne contractait aucune propriété malfaisante.

Philippe II trouvant que l’herbe du chasseur rendait trop facile la destruction du gibier, a, par la loi IV, au livre 8 de sa recopilacion , défendu sous des peines sévères qu’on en fit usage, et même qu’on en conservât chez soi. Seulement , aux termes de la loi suivante, on pouvait obtenir la permission de s’en servir pour détruire les loups.

Il pousse aussi dans les champs de la Péninsule des plantes qui sans être utiles méritent cependant d’être citées pour leur beauté, et les bords du Xenil sont ombragés de lauriers roses.

Malgré tout cela, il faut bien se garder de croire que l’Espagne soit partout verdoyante et fleurie ; les champs labourés y" sont rares, et la plus grande partie du sol reste inculte. Le quart au moins de la superQcie est couvert d’une espèce de jonc ou de genêt appelé Esparto, sparte dont on fabrique une foule d’objets divers connus sous le nom générique de sparterie, des nattes, des tapis, des cordes et des câbles qui ont l’avantage de ne s’user que fort peu par le frottement. C’est avec ce jonc qu’on fait les chaussures appelées Espartenas ou Alpargatas.

Quelquefois vous parcourez des plaines de plusieurs lieues d'étendue où l’oeil ne rencontre que des palmistes, des a^erges sauvages qui , au temps de la floraison, couvrent la campagne de leurs blancs pétales. Quelquefois aussi vous y trouvez le cardon et l’artichaut. Quelquefois les plaines ou les collines sont jaunes de gramen desséché par le soleil. On n^aperçoit que quelques rares arbrisseaux, quelques tiges de stœcha , quelques buissons du ciste qui donne la manne. Quelquefois aussi 1a terre est tout à fait nue et le regard se heurte contre des cailloux, contre des rochers; il ne trouve pour toute verdure que les feuilles pâles de la sauge ou quelques bouquets de romarin.

Productions animales. — La péninsule Ibérique ne contient aucun animal qu’on ne trouve dans d’autres parties de l’Europe. L’ours, le loup sont les seules bêtes féroces qu’on y rencontre. Les reptiles venimeux y sont rares, malgré sa température élevée, presque semblable à celle du nord de l’Afrique. Il ne faut pas cependant donner une foi entière aux exagérations des habitants. Toujours prêts à vanter leur pays, ils prétendent que les serpents y sont inconnus. Mais le nom seul d’un des courants d’eau qui arrosent le royaume de Cordoiie démentirait cette prétention. C’est un des affluents du Guadajoz. Il s’appelle la rivière des vipères (Aï rio Viboras).

Les ours étaient autrefois tréscommuns dans la Péninsule. Le livre

L’UNIVERS

de vénerie , du roi Alphonse XI , désigne avec grand soin les retraites où il faut les attaquer. Les guerres continuelles oui ont détruit presque tous les bois de l’Espagne , ont en même temps refoulé ces animaux sur les sommets des Asturies et de la Sierra Nevada.

Il n’en est pas de même des loups.

Les immenses troupeaux de bêtes à laine qui parcourent continuellement ses campagnes, leur offrent une nourriture trop assurée pour qu'ils ne se multiplient pas. Néanmoins , dans les années ordinaires , leurs ravages sont peu considérables, et leur férocité n’est pas très-grande; car, une alliance que Buffon regardait comme impossiole est, en Espagne, un fait avéré et fréquent. La louve ne refuse pas les carresses du mâtin , ni la lice celles du loup. Communément , les chasseurs font une assez grande destruction de ces animaux, pour que leur accroissement ne devienne pas dangereux ; mais, dès qu’on cesse de leur faire la guerre, ils se réunissent pour attaquer les hommes. Ainsi , pendant les années 1835-3G et 37, la guerre civile qui désolait le pays ayant empêché de les détruire, les loups s’étaient tellement multipliés dans la Manche , ils y étaient devenus si hardis , que pendant l’hiver de 1838, un petit corps armé, attaqué par eux , fut contraint de se retrancher dans une masure pour attendre que le jour, en dissipant ces féroces agresseurs , loi permit de continuer son chemin. Ce sont, au reste , des circonstances tout à fait exceptionnelles , et , en général , sur les routes de la Péninsule, on doit moins craindre la rencontre des loups que celle des hommes.

Les oiseaux de rapine y sont aussi nombreux. Il y a des faucons de toute espèce, des vautours et des aigles assez grands pour enlever des agneaux.

Martinez de Espinar {*), porte-arquebuse de Philippe III, raconte qu’un jour il accompagnait le roi à la chasse dans les bois du Pardo, lorsqu'on vit

(*) Arle de Ballesteria, lib. ni, cap. i".

un aigle s’abattre et lier une proie , à peu de distance de la reine Marguerite, qui se promenait de l’autre côté du Manzanarez. On jugea de loin qu’il avait pris quelque lapin ; et , pour le lui ôter , un des chasseurs , nommé Estacio Garcia, traversa la rivière, s’approcha avec précaution de l’endroit où l’oiseau s'était posé , et le trouva tenant dans ses serres non du gibier, mais une chienne de chasse à laquelle il avait déjà ouvert la poitrine et dévoré le cœur. Celle-ci était plus grosse qu’un lièvre, avait la robe de couleur grise, et portait un collier aux armes royales avec des grelots d’argent.

C’était une bête que la reine aimait beaucoup parce qu'elle lui avait été envoyée de Flandre par l’infante dona Isabelle. Elle s’était éloignée de sa royale maîtresse en chassant les lapins, etc’est lorsqu’elle les poursuivait qu'elle avait elle-même été tuée par l’aigle.

Les gibiers de toute espèce sont en abondance. Les bois contiennent le cerf, le chevreuil , le sanglier, le renard, le chat sauvage, le blaireau , la marte, le lièvre , le hérisson et le lapin. I.e cerf, sans être d’une espèce différente de celui qu’on trouve en France , est cependant un peu moins fort, et surtout il n'égale jamais pour la taille nos tragélaphes des Ardennes.

Les sangliers sont communs. On leur faisait autrefois une chasse qui exigeait beaucoup d'adresse de la part du veneur. C’est la chasse à la fourchette (con la horquiUa). Elle présente beaucoup d’analogie avec les courses de taureaux , et n‘a été pratiquée chez aucune autre nation. Quand on avait détourné un animal qu’on jugeait bien vigoureux, on construisait, avec des toiles , une enceinte tout autour du bosquet où se trouvait sa bauge. On disposait cet enclos de manière à ce qu’il allât en se rétrécissant , et qu’il vînt aboutir à un cirque de cent pas environ eu tous les sens, également entouré de toiles. C’est là qu’on devait combattre le sanglier. Pour disposer cette place, que lès veneurs espagnols

appellent la contraUla, oti choisissait l’endroit le plus uni qu'on pût trouver; lorsque tout était ainsi disposé , les veneurs entraient dans l'enceinte , allaient attaquer le sanglier à sa bauge ; par leurs cris et par le bruit des trompes, ils le forçaient à fuir; ensuite, pour l’empécher de revenir en arrière, on élevait des traverses en toile. De cette manière, on parvenait à le conduire dans la lice. Dès qu’il y était entré, on élevait derrière lui une dernière barrière qui lui interdisait le retour. Alors , par des ouvertures qu’on refermait derrière eux, les chasseurs pénétraient dans l'arène. Ils étaient à cheval , et n’avaient pour toute arme que leur fourchette. C'était une lance semblable pour la dimension à celle dont on se sert dans les combats de taureaux ; mais , au lieu de se terminer par une pointe , elle Gnissait par une petite fourche, dont les deux dents étaient seulement assez écartées pour pouvoir saisir le boutoir du sanglier; puis, comme on semblait craindre que si cette arme étant solide le combat fût trop tôt Gni, ou bien qu'il offrit peu de danger , on faisait ces lances eu bois de sapin, de manière à ce qu’elles se rompissent facilement.

Un chasseur courait au-devant du sanglier. Celui-ci , en l’apercevant, voulait se précipiter sur le cheval et le frppper de sa défense; mais, avec la fourchette dont il était armé, le chasseur lui saisissait le boutoir, détournait le coup , et lui maiutenait aussi longtemps que possible la hure immobile (*).Mais, lorsque le sanglier en se débattant était parvenu à se dégagerdes dents de la fourchette , ou bien que par ses efforts il avait rompu la hampe de la lance , il fallait que le chasseur fût assez adroit pour détourner son cheval et pour éviter le coup porté par son furieux adversaire. Aussitôt qu’il s’était échappé, un autre cavalier venait prendre sa place. Les combattants se succédaient ainsi jusqu’à ce que le sanglier, couvert d’écume , harassé de

(*) Voir la planche 74.

fatigue , allât s’acculer dans quelque coin. Alors, on lui jetait de petits dards garnis d’artiOce, ou d’étoupe enflammée qui , en s’attachant à ses flancs, lui causaient une vive douleur et ranimaient ses forces et sa rage. Il livrait donc de nouveaux combats.

Refusait-il encore d’avancer, on lançait sur lui quelques hourets, dont les aboiements et les morsures pouvaient exciter sa furie. Enfin , lorsque tous ces moyens étaient épuisés , lorsmi’il tombait exténué de fatigue, on lâcliait la meute qui achevait d^e le tuer. Il tombait toujours , mais c’était rarement sans vengeance. Lorsque la lance se rompait, lorsque la fourchette ne saisissait pas le boutoir , sa défense décousait le cheval, et faisait même au chasseur de terribles blessures ; ainsi, c’est à cette chasse que l’empereur Maximilien reçut dans la jambe un coup de boutoir dont il demeura boiteux pendant le reste de ses jours.

Les Espagnols étaient (*) et sont encore d’adroits chasseurs , car ils savent atteindre et frapper le gibier; mais ils n’ont jamais poussé aussi loin que les Français la science de la vénerie. En effet, la configuration de leur pays, coupé de ravins, hérissé de difGcultés de toute espèce, ne permet guère de forcer le gibier à la course.

Ils n’ont donc pas comme nous réduit en règles exactes l’art déjuger un animal et de placer des relais. Pour eux, la vénerie est tout simplement l’attaque de la grosse bête. Ils la noinnsent la' chasse au bois, la monteria; car leurs montagnes étant à peu près seules couvertes de forêts, le mot de mont et celui de bois y sont synonymes.

Mais ils excellent surtout dans la chasse à tir, qu’ils appellent ballesteria. Pour y réussir, quand on se servait d’arbalète , beaucoup de persévérance et la plus grande dextérité étaient nécessaires ; aussi le nom de balUitero, d’arbalétrier, était-il l’équi-

(*) Martial diiait en parlant de« habitants de Fuen-Girola , ville voisii» do Ma- Uga, qui de son temps s’appelait Svel,

El MrtoB jRcttIo Icvi Stelloi.

L’UNIVERS

valent d'Iioinine prudent et adroit.

Au reste, la grande quantité de menu gibier qu’on rencontre en Espagne explique tout naturellement la prédilection que les habitants avaient pour cet exercice. Les perdrix, les ca.Ües, y sont en abondance. Les bois près desquels le Tage prend sa source sont remplis de merles qui , nourris de baies de myrtes et de fraises d'arbousiers , ne le cèdent pas en délicatesse aux merles parfumés de la Corse.

Les oiseaux d'eau abondent dans les Alfaques. Le canard , l'oie sauvap , la poule d’au , la macreuse , le héron peuplent les Albuferas. I.e phénicoptère aux ailes écarlates étale au soleil de la Péninsule sa brillante parure, et le cygne balance sur les étangs ses formes élégantes et son plumage éclatant.

Le 26 juillet 1380, leroi Alphonse XI étant en marche pour le siège d’AIgeciras , s’arrêta auprès de l’étang de Médina Sidonia , et, s’étant mis à y chasser, il tua quatre cygnes , en prit six en vie, et, ajoute le* chroniqueur , l'histoire rapporte ce fait parce que le roi chassait tous les jours, quelque temps qu'il fît.

Le lapin est aussi très-commun; on peut meme penser que l'Espagne est sa première patrie. Autrefois il n’existait pas en Grèce, carXénophon n’en parle pas dans ses Cynégétiques, et Oppien garde, à son ^ard, le même silence dans son poème sur la chasse. Les Romains paraissent ne l’avoir connu que très - tard. Varron le désigne comme un lièvre d'une espèce particulière à l’Espagne, qui se construit line retraite souterraine, et c’est de cette habitude de creuser des terriers que lui vient le nom de cuniculus, qui signifie une mine. Ce mot , dont plus tard les Espagnols ont fait conejo, les Italiens coniglio, et les Français conil, ■l’était alors employé que par les Latins ; Strabon , en décrivant les dégâts exercés par cet animal, dit que les anciens Espagnols le nommaient leberidas. Quelques étymologistes prétendent que les Phéniciens l'appelaient saphan, et qu’ils avaient nommé le

pays Sphania ou S/>ania à raison du grand nombre delapinsqu’ilsy avaient trouvés.Une semblable origiiie ne mérite pas un examen bien sérieux. Quelquefois cependant il se rencontre, en matière d’étymologie, de singulières coïncidences. Le nom de la ville de Gadès signifie, en langue celtique, la femelle du lapin : Cad, un lapin, Gadés, une hase. Au reste , ce qui est positif, c’est que les lapins étaient autrefois très-nombreux dans ce pays ; et, sur les monnaies d’or et de bronze que l’empereur Adrien fit frapper à Rome, après la guerre de Celtibérie, cet animal fait l’attribut de fEspagne personnifiée. poète Catulle donne à la Celtibérie l’épithète de cuniculosa , remplie de lapins. A une époque fort reculée, ils s’y étaient multipliés au point de causer d’immenses dommages. Il y a peut-être un peu d'exagération dans ce qu’on raconte à cet égard ; nous le répétons sans nous porter garants de l’authenticité du r&it.

Dans les environs d'une ville de la Bétique ils étaient devenus si importuns, que non -seulement ils détruisaient toutes les récoltes au point d'affamer les habitants , mais encore , creusant leurs terriers de tous les côtés , ils en étaient venus jusqu’à miner une partie des édifices, qui ne tardèrent pas à s]écrouler. On essava vainement plusieurs moyens pour les détruire, mais, quelque quantité qu’on en tuât, il en naissait davantage , et le mal allait toujours en s’aggravant. Alors , on conseilla aux habitants de se procurer un animal qui existait en Afrique, et ui pourrait forcer les lapins à sortir e leurs terriers. Ils en trouvèrent le conseil bon , et ce furent eux qui , les premiers, introduisirent les furets en Europe.

Ce remède fut efficace. Pourquoi ne peut-on pas aussi en trouver un contre un autre fléau qui désole de temps en temps les champs de la Péninsule?

Comment ne peut-on pas se défendre contre les ravages que font les sauterelles? Tous les ans, on voit de ces insectes dans le midi de l’Espagne , et surtout dans les terres incultes de

KSPAG^E.

l'Estremadure. Ordinairement ils ne sont pas très-nombreux ; et comme il y a beaucoup plus de mâles que de femelles , ils ne se reproduisent pas dans une proportion trop considérable. Mais lorsque le malheur veut que les femelles naissent plus nombreuses, comme cela a eu lieu en 1754, alors elles se multiplient d'une manière effrayante, et elles portent de tous les côtés' la dévastation , la misère , la famine et la peste.

La femelle, pour déposer ses œufs, choisit toujours un terrain stérile et inculte , afin que le hoyau ou la charrue ne viennent pas les détruire. Elle les place dans un nid, qu’elle maçonne en terre avec une déplorable industrie. A la fin du printemps suivant, la chaleur du soleil fait éclore les œufs ; il en sort des vers qui bientôt se transforment en nymphes. Alors les insectes sont noirs et de la grosseur d'un moucheron. Rassemblés au pied de quelque arbuste , ils montent les uns sur les autres, et couvrent quelquefois un espace de douze pieds de circonférence sur deux pouces d’épaisseur, en sorte que la terre, en cet endroit, ressemble à une tourte noire qui se remue, ou à un drap mortuaire agité par le vent. Au bout de quelques Jours, les sauterelles ont acquis plus de force. Elles se jettent sur toute la verdure des environs , dévorant jusqu’aux racines des plantes les plus venimeuses, la jusquiame , la belladone, la ciguë, et môme la renoncule, caustique dont le suc est si corrosif qu’il brûle la peau des autres animaux. La feuille de la tomate a seule le privilège d’étre épargnée. Enlin , quand elles sont devenues parfaites, que des ailes roses ont remplacé leur enveloppe lugubre, elles entreprennent des migrations pour aller chercher une région moins désolée que celle qu’elles ont dévorée.

Elles s’wèvent peu à peu en l’air jusqu’à une hauteur de cinq cents pieds , et elles forment une nuée qui intercepte les rayons du soleil , au point que le beau ciel de l’Espagne parait , au milieu de l’été, aussi noir que celui de l.ondres par les plus tristes mati-

nées d’hiver (*). I,e bourdonnement de tant de millions d’ailes produit un bruit semblable à celui du vent qui gronde au milieu des arbres d’une lorét. Le chemin que suivent ces nuées funestes est toujours dans la direction du vent. De leur premier vol , elles s’éloignent d’environ deux lieues , détruisant tout sur leur passage. Elles s’écartent quelquefois jusqu’à une dcmi-lieue de la ligne droite, pour aller dévaster un champ de blé ou un verger; et lorsque la destruction est achevée, ce qui a lieu en quelques instants, elles se relèvent et reprennent leur première direction.

Dans un ancien conte espagnol intitulé : Histoire de la damoiselle Théodor (**) , un des sages qui dispute avec cette damoiselle , lui demande :

<1 Quel est l'oiseau qui va par les campagnes , et chez lequel on trouve huit caractères qui appartiennent aux grands animaux ? — L'oiseau dont vous parlez, répond-elle, est la sauterelle : elle a deux cornes comme le cerf, son cou est semblable à celui du taureau; on remarque en elle le poitrail du cheval, le mufle de la vache, les ailes de l’aigle , la queue de la vipère et les pattes de la cigogne. Ses yeux sont semblables à ceux d’une bete redoutable qui habite loin de ces contrées. > La belle Théodor aurait pu ajouter que la sauterelle surpassait tous ces animaux en voracité. En 1754 , on les a vues à Almaden s’abattre sur un champ , manger jusqu’aux chemises de toile et aux couches de laine que les pauvres gens du hameau avaient mis sécher sur l’herbe. Un détachement de cette légion étant entré dans l’église, y dévora les surtouts de soie qui couvraient les images et jusqu’au vernis de l’autel. Quelquefois, le vent emporte une de ces nuées dévastatrices et la précipite dans la mer, où les sauterelles se noient. Il faut alors en rendre grâce à

(*) Buwies, Hisloire naturelle de l’Espagne.

("jClironiques chevaleresques de l’Espagne et du Portugal, traduites par M. Eerdinand Denis.

L’UNlVEttS.

Dieu. Maie le plus souvent elles meurent sur terre , et leur mort est une nouvelle calamité. Dès que les mâles ont pu se rendre maîtres de leurs femelles, et qu'ils les ont fécondées, ils sentent leurs entrailles dévorées par une ardeur violente, lis volent vers l’eau la plus prochaine ; ils s’y plongent pour se rafraîchir ; mais leurs ailes , une fois mouillées , n’ont plus assez d’élasticité pour les enlever , et presque toujours ils se noient. Quand ils se sont jetés dans une rivière , cela est sans inconvénient , l’eau emporte leurs cadavres à la mer ; mais quand ils se sont abattus sur une eau dormante , sur un puits , sur une fontaine, leurs cadavres, en se corrompant, les infectent et les empoisonnent.

Quant à la femelle, apres avoir déposé ses oeufs, elle est tellement épuisée , qu’il lui reste à peine la force de s’élever et d’aller mourir à peu de distance. Quelquefois on a vu leurs corps , amoncelés à une hauteur qui surpassait celle du genou , couvrir une grande étendue de terrain ; et les miasmes qui , sous ce ciel hrdlant , s’exhalaient de cette masse énorme d'insectes en putréfaction , ont causé de terribles épidémies (*).

Ces terribles insectes ont presque toujours pris naissance dans les pâturages , qui , s’il faut en croire quelques économistes , renfermeraient encore une autre cause de ruine pour l’agriculture. Les troupeaux voyageurs de l’Espagne seraient aussi un fléau pour les cultivateurs. Il est vrai que d’autres écrivains considèrent les brebis ambulantes comme une des richesses les plus réelles du pays. De quel côté se trouve la vérité ?

(*) On lit dans les jouniaiix imprimésà Madrid dans les premiers jours du mois de juin 1841, que plusieurs provinces d’Espagne ont été ravagées par les sauterelles, mais que ce fléau ne les a pas toutes également aifligées. Ainsi dans la province de Ciudad-Réal, on n'a enterré que 375,000 livres pesant de sauterelles, tandis que dans le royaume de Jaën , séparé de la Manche par la Siarra-Morena, on en a enfoui plus de deux millions cinq cent mille livres. Le Temps du 1 1 juin 1841.

Il y a en Espagne deux espèces dt; brebis. Les unes dont la laine est commune : celles-là ne sortent pas du pays où elles naissent; les autres, dont la laine est fine et qui voyagent tous les ans. Elles passent les chaleurs sur les montagnes , et descendent pendant l’hiver dans les prairies chaudes de la Manche, de l’Estramadure et de l’Andalousie. En 1790, on ne portait pas le nombre de ces brebis ambulantes à moins de cinq millions ; mais les guerres dont la Péninsule a été le théâtre doivent l’avoir considérablement réduit.

La manière dont se fait cette ini-

f 'ration a toujours été réglée par les ois. Dès les premiers temps de la monarchie espagnole , les propriétaires de troupeaux ambulants ont , sous le nom de conseil de la mesta , formé une nombreuse et puissante association. C’était une espèce de maîtrise qui avait ses ofUciers , ses administrateurs , et même ses tribunaux particuliers. Les lettres de privilèges accordées par Alphonse XI (*) parlent de cette institution comme d’une société établie depuis longtemps.

Le conseil de la mesta se divisait en quatre quadrilles , qui prenaient les noms de Soria , Cuenca , Ségovie et Leon. L’association , ou plutôt la fraternité {la hermandad) de la mesta , avait tous les ans une assemblée générale, et chaque quadrille choisissait à son tour le lieu de la réunion.

Les délibérations n’étaient considérées comme valables que si quarante membres ou frères au moins y avaient pris

fiart. Pour avoir droit de voter dans es affaires du conseil, il fallait posséder depuis plus d’une année cent cinquante têtes de bétail ambulant , brebis , moutons ou chèvres. Chaque quadrille élisait quatre représentants ou aparlados , et le conseil des seize apartados s’occupait de l’administration de la société , de la décision des affaires urgentes , ou de celles qui lui

(*) Le samedi a septembre 1 3 1 1 ; Lihro de las leyes y privilegios del honrado consejo de la me.^la. V*. Madrid, i63g.

étaient envoyées par l’assemblée nérale.

11 y avait en outre quatre cont€uio~ res, quatre sous-contadorrs , quatre alcades d’appel, quatre alcades de pre.

niière instance. Chaque quadrille nommait un de ces officiers. Il y avait enfin un trésorier général , un secrétaire d’appel et un secrétaire ordinaire, élus à tour de rôle par chacun des quadrilles.

Les alcades connaissaient de toutes les difficultés qui pouvaient naître entre les frères de la mesta, relativement à la conduite ou à l’alimentation des troupeaux. Ils jugeaient aussi les procès qui s’élevaient entre les bergers pour injures , rixes ou blessures. Au reste, la proc^ure était toujours sommaire. La loi (*) veut que les bergers s’expliquent en personne. Elle condamne à trois cents maravédis d’amende la partie qui produit des moyens écrits; l’avocat qui a prêté son ministère pour rédiger un mémoire dans ces affaires, peut même être condamné h la même peine : tout doit être orah II n’y a d’exception que pour les causes graves, et lorsque le juge lui-même l’a ordonné.

La juridiction des alcades de la mesta s'étendait aussi sur les bergers des troupeaux sédentaires de la plaine, mais dans trois cas seulement : lorsqu’ils avaient voulu faire des mestas , c’est-à-dire, se réunir en conseil et fbire errer leurs brebis ; lorsqu’ils avaient introduit des troupeaux malades dans les pâtis communs ; lorsqu’ils s’emparaient des herbages dont les bergers de la mesta étaient en possession. Les endroits où devaient pâturer les brebis ambulantes étaient réglés par les lois; et il ne faut pas croire, comme l’ont écrit quelques auteurs , que ce droit de pâture s’étendit sur toutes les terres indistinctement. La loi ordonne que les troupeaux circuleront, sans être inquiétés dans toutes les parties du royaume , broutant les herbes , buvant les eaux , à la

(*) Loi I, titre xiv, livre lu de la Recopilacion de don Felipe II.

condition de ne faire de dommage ni aux moissons , ni aux vignes , ni aux autres endroits qui ont des bornes (*).

Le droit de pâture ne s’exerçait donc que sur les terres vagues et incultes , sur des propriétés louées par les contadores pour le compte oe la mesta , et sur des prairies assujetties à cette servitude, de même que nous avons en France des terres soumises aux droits d’herbage, de pacage et de paisson ; des bois grevés de droits d’usage, de pâturage, de parcours, de panage et de glandée. Quelques économistes se sont évertués à démontrer que la mesta causait d’immenses préjudices à l’agriculture, et que ces terres produiraient beaucoup davantage si on les semait en céréales. Mais a-t-on le moyen de les défricher ? Il ne faut pas perdre de vue que plus des trois quarts de l’Espagne sont incultes. A-t-on des bras pour les labourer , des fumiers pour les amender , de l’eau pour les arroser ? Et puis , à quoi servirait de faire produire à la terre tant de blé, dans un pays qui déjà en produit plus qu’il n’en consomme, et qui, manquant de chemins et de moyens de transport, ne peut exporter ses récoltes. Il n’est pas rare , lorsque plusieurs années ont été trop abondantes , de voir des fermiers castillans réduits à jeter une partie de leur grain , parce qu’il ne se vend pas au marché voisin , et que la difficulté des transports ne leur permet pas de le voiturer autre part.

C’est là un inconvénient qui n’existe pas avec une denrée qui marche. Chaque année, les brebis ambulantes apportent leurs toisons à Ségovie ou sur quelque autre marché , et toujours elles s’y vendent.

La loi s’était aussi occupée de distribuer les pâturages communs entre les frères de la mesta. Des alcades

(*) ... Manda el-Rey que anden

salvos e segiiros nor lodas partes de sus rejnos e pascan las yervas e bevan las agitas : e non faziendo dados en miesses , nin en viûas, nin eu olros liigares acolados .... Parlida m , tif. 1 8 , ley 1 9.

L’LNIVERS.

spéciaux (*) délivraient à chacun d’eux la portion qu’il devait occuper. Lorsqu’un berger avait trouvé une terre vague , et que , pendant une année , il y avait fait paître son troupeau sans être trouble; quand il avait joui, comme disent les légistes espagnols, en paz y enfaz, en paix et à visage découvert, il avait acquis le droit de conduire, les années suivantes, son troupeau dans le même lieu. Ce n’était pas un privilège qui appartînt au berger, car il ne pouvait pas le transmettre; c’était un droit inhérent à l’existence du troupeau lui-même; et le droit s’éteignait si le troupeau venait à périr. An reste, la mémoire avec laquelle les brebis ambulantes reconnaissent leurs pâturages est un fait digne de remarque. Chaque année, à la même époque, elles font le même voyage, elles suivent le même chemin, s’arrêtent d’elles-mêmes aux endroits où elles se sont arrêtées l’année précédente; et ce ne serait pas sans peine que le berger pourrait les déterminer a aller plus loin.

C’est au mois de septembre que les troupeaux quittent les lieux élevés pour descendre dans les plaines; les chemins, en Espagne, ne sont pas trèslarges, et ils seraient beaucoup trop étroits pour le passage des moutons.

Les propriétaires riverains sont donc obligés de laisser de cbanue côté de la route un certain espace libre, c’est ce qu’on appelle las canadas. Cette voie réservée aux troupeaux doit avoir de largeur six sagas de quarante - cinq palmes chacune ; ce qui représente environ quatre-vingt-dix pieds. Il n’est permis aux bergers ni de s’écarter de ce chemin , ni de s’arrêter. Si cependant la crue imprévue de quelque courant d’eau les empêche d’avancer, ils peuvent séjourner pendant quelque temps ; mais on leur désigne un terrain dont ils ne peuvent dépasser les limites , sous peine de trente moutons d’amende; et, dans tous les cas, ils doivent payer au propriétaire une indemnité proportionnée au dom-

(*) AlcalJes cnlrcgadores.

mage que lui cause (*) leur séjour.

On dit que les canadas, qui ne produisent que de l’herbe , sont autant de terrain perdu pour l’agriculture. Elles n’ont que quatre-vingt-dix pieds de largeur, et on les signale comme un mal ; mais si de larges routes sont un mal pour l’agriculture, que dira-t-on de nos routes françaises? Il faut bien d’ailleurs que les pâturages donnent un produit qui se rapproche beaucoup de celui des terres à nié, car il n’est pas rare de voir, en Andalousie, un propriétaire louer ses terres uniquement pour la pâture des moutons, parce que les pasteurs lui en donnent un prix supérieur à celui que pourrait lui rendre le fermier qui les cultive.

Cette circonstance est même si fréquente , que les Espagnols ont fait le verbe dehesar, pour exprimer l’action de mettre en pâturage des terres qui étaient précédemment cultivées. On a été jusqu’à incendier les bois pour les convertir en pâtis ; et il a fallu une loi pour détruire cet abus. Poursuivre les incendiaires eût été chose assez inutile, car il est bien difficile de les saisir, mais on défendit de laisser paître quelque espèce de bestiaux que ce fût dans les bois qui avaient été brûlés; et les incendies cessèrent (**). Les migrations continuelles des brebis causaientelles réellement du tort à l’agriculture ? C’est une question que nous n'osons pas résoudre. On a beaucoup déclamé contre l’institution de la mesta. Mais c’est au temps où l’agriculture était le plus florissante que la mesta était aussi le plus puissante et le plus riche. L’Espagne alors produisait les plus belles laines de l’Europe. Maintenant on a conservé seulement les lois sur les canadas; le conseil de la mesta n’existe plus. Les propriétaires de brebis errantes y ont perdu quelques privilèges.

Mais l’agriculture y a-t-elle gagné ?

Puisque nous parlons des productions animales de l’Espagne, nous ne

(*} Tit. 4o del libre de las leyes de la mrsla.

(") Rocopilacion de don Felipe II. I.ibi'O vtt, I. VII, ley 2 1.

saurions nous dispenser de dire un mot du nombre et de la beauté de ses cheraus. Dès la plus haute antiquité, leur élégance et leur vitesse étaient devenues proverbiales ; aussi on a prétendu que le nom spania venait des mots ispah, chevaux, et ania, contrée. Employé dans les langues de l’Orient, le nom d’Ispakan n’a pas une autre signiGcation. Les chevaux de la Péninsule étaient tellement estimés, que les Romains faisaient venir des bords du Bœtis et du Tage ceux qui devaient concourir dans le cirque.

L’abondance et la bonté des coursiers avaient fait des indigènes des écuyers parfaits. Leur adresse à cet égard avait quelque chose de merveilleux.

Souvent un cavalier conduisait deux chevaux, et voltigeait avec une grande aisance de l’un sur l’autre; ils excellaient aussi à conduire des chars.

L’histoire a conservé le souvenir d’un Espagnol nommé Dioclès, qui fit à Rome le désespoir de tous ses émules.

Il gagna mille fois le premier prix ; huit cent soixante et une fois le second ; cinq cent soixante et seize le troisième, et quatre-vingt-dix-neuf fois le dernier; en sorte qu’il fut deux mille cinq cent vingt-six fois vainqueur. Il concourut en tout trois mille huit cent soixante et dix-sept fois.

Les haras des bords du Guadalquivir avaient déjà la renommée qu’ils ont conservéejusqu’au commencement de notre siècle, et qu’ils n’ont perdue que par suite des longues guerres qui ont dévasté la Péninsule. Aussi les villes qui se trouvaient près de ce fleuve frappaient -elles, sur presque toutes leurs monnaies, une tête de cheval. Les cités des côtes de la Méditerranée mettaient sur les leurs des poissons ou un coquillage; c’est qu’en Espagne la terre n était pas seule féconde, et que les eaux renfermaient aussi d’abondantes richesses. Les côtes de la Galice , de la Biscaye et du Portugal fourmillent de sardines et de saunions. Dans presque toutes ces rivières , on trouve des truites d’un goût délicieux. Du temps des Phéniciens et des Carthaginois, les côtes de l’Anda-

lousie étaient renommées pour la grande quantité de thons qu'on y prenait.

Les Maures, qui, à leur tour, se sont beaucoup occupés de cette pêche, l’ont appelée al-madraba. De ce mot , les Provençaux et les Catalans ont fait celui de madrague , en usage pour désigner les filets qu’on y emploie. C’est pris du cap de Trafalgar et de la ville de Conil qu’elle est surtout abondante.

Aux mois de mai et de juin , les thons s’approchent des côtes pour déposer leur frai; ils viennent par bancs d’un à deux mille, et quelquefois davantage.

Voici comment cette pêche se pratique : Les pêcheurs montent six ou sept nacelles qui se placent assez éloignées l’une de l’autre , et de manière à former un croissant; deux d’entre elles restent près de terre, tandis que la

filus éloignée se trouve à un quart de ieue : un homme , placé à terre sur une élévation , guette l’arrivée de ces poissons qui font beaucoup de bruit en nageant, et qui agitent tellement l’eau , qu’il est facile de les apercevoir de plus d’une lieue. On peut même déterminer à peu près leur nombre.

Aussitôt que celui qui fait le guet voit les thons s’approcher des bateaux , il donne le signal , et les deux barques ui sont aux extrémités jettent leurs lets en s’avançant dans la mer, de manière à se rejoindre après avoir entouré le banc de poissons. Ce premier filet, qui est fait en corde de sparterie, se nomme açadal. Les thons pourraient facilement le rompre; mais ils sont si timides qu’ils se laissent effrayer par le moindre objet. Aussi, quoique très-léger, ce filet suffit-il pour les arrêter, et pour laisser à une autre barque plus grande le temps de jeter à l’entour de l’açadal un second filet, fait en grosses cordes de chanvre , qu’on appelle la grosse enceinte {la cinta garda). Celui-ci est destiné à tirer les thons a terre. Il faut environ deux cents hommes pour le haier.

A mesure que les poissons amenés près de terre se trouvent plus resserrés, ils s’agitent plus violemment, ils se blessent en se frappant l’un l’autre;

L’UNIVERS

et l’écume, qui tout autour d’eux était jusqu’alors restée blanche, devient rose et sanglante. Lorsqu’enfin ils sont tout à fait près de terre, des hommes nus entrent dans l’eau jusqu’aux genoux. Chacun d’eux est armé d’un long harpon , auquel est attaché Il n câble. Lorsqu’un thon est harponné , il faut que trois ou quatre personnes saisissent la corde pour le traîner à terre, car une seule ne le pourrait pas. Il arrive même quelquefois, lorsque le harponneur tient la corde attachée autour de son bras, que le poisson entraîne le pécheur à la mer. Quelquesuns ont tant de force, qu’il ne faut pas moins de dix hommes pour s'en emparer. Au reste, on ne fait pas partout usage des mêmes moyens. Dans le golfe de Biscaye, on les pèche à l'hameçon; mais, avec la madrague, on en prend , sur la seule côte de Conil, jusqu’à cinquante mille en une saison , qui ne dure que deux mois.

L’Espagne a des côtes , des rivières poissonneuses , une terre fertile ; les métaux s’y trouvent en plus grande abondance que dans aucune autre contrée de l'ancien continent. La même terre y réunit les fruits de l’Europe , le coton , la canne à sucre de l’Asie, et le dattier de l’Afrique; l’oranger, cette pomme d’or des Hespérides, embaume encore ses vergers; ses chaînps, ses monts, fourmillent de gibier; ses troupeaux, ses coursiers sont nombreux , d’une espèce supérieure. Avec tant de richesses , comment se fait-il que l’Espagne soit si misérable? La nature l’a traitée en enfant chéri. C’est donc aux fautes des hommes, c’est donc à de mauvaises institutions qu’il faut demander le secret de sa décadence et de sa pauvreté.

DES PREMIERS HABITANTS DE l’eSPAGRK ET

DE SIS AaClEKEIS DIVISIORS TERRITO-

niADES.

L’histoire ne nous apprend rien de positif sur les peuples qui les premiers ont habité l’Espagne. Il existe quelques rares monuments qui sont évidemment antérieurs à l’arrivée des Phéniciens et à celle des Grecs; mais on

ne sait à qui les attribuer (*). On voit

f)rès d’OIerda des niches taillées dans e roc , qui par leur forme semblent n’avoir pu servir qu’à recevoir des cadavres. On y reconnaît la place de la tête, celle des épaules. Ces sépultures ne sont pas phéniciennes. On a retrouvé à Cadix d’anciens tombeaux attribués aux Phéniciens (**).IIs avaient la forme d’une petite citerne , où un corps seulement pouvait tenir. Ils étaient revêtus intérieurement d’une rossière mosaïque. Il y en avait aussi e construits simplement en pierre et sans aucun revêtement; mais tous avaient la même forme.

Les sépultures d’OIerda ne sauraient avoir davantage une origine grecque ou romaine, car les Grecs et les Romains étaient dans l’usage de brûler les morts , et si quelques familles avaient, il est vrai, conservé la coutume antique de rendre à la terre les dépouilles mortelles de leurs ancêtres (***), leurs tombeaux n’ont aucune analogie avec ceux dont nous parlons.

On ne saurait davantage les attribuer aux Celtes, car dans les monuments celtes qu’on a ouverts, et dans ceux que le hasard fait enex)re trouver de temps en temps , les morts étaient couchés. Au contraire, dans les sépultures d’OIerda , les tombes creusées sur la face escarpée du rocher sont disposées de manière à ce que les cadavres n’aient pu être placés nue debout. Elles appartiennent donc a quelque nation dont l’histoire n’a pas conservé le souvenir.

Il existe aussi dans la Péninsule des restes de constructions gigantesques :

une partie des murailles de Tarragone

(*) Voir la planrhe n.

(**) Aiiligücdades gaditanas por Juan Baptisla Suarez Salazar.

(*'*) Pline , HIstoriæ naturalls lib. vu, cap. 54. Ipsum cremare, apud Romanu.s non fuit veteris instiliiti : terra condeban tur. At postqiiam longinqiiis bellis obrulos erui cognovere, tune inslilutiim. Et tanien niultie familia prisons servavere ritus : sient in pomelU nemo ante Syllam diclatorem traditor crematus. Idqiie voluisse, veritum taiionem, rruto C. Marii cadavere.

est encore ossise sur un assemblage irrégulier de blocs énormes de roches, dont quelques-unes n’ont pas moins de treize pieds de long sur huit de large et de haut. Les portes n’y sont point cintrées; mais, de méraè que dans les monuments égyptiens ou druidiques, la voûte est formée par une pierre posée à plat. Ces murailles présentent quelques caractères des constructions pélasgiques. Faut-il penser que les Pélasges ont été les fondateurs de quelques villes de la Péninsule? Le fait est possible; mais on ne saurait le regarder comme entièrement prouvé.

Quelques auteurs prétendent que l’Espagne aurait été peuplée par Tubal, un des fils de Japhet. C’est de lui qu’elle tiendrait le premier nom sous leauel elle a été connue , celui de SétuDalie; mais cette origine, qui ne r»' pose sur aucune preuve , sur aucune conjecture raisonnable, doit être classée au nombre des fables inventées au moyen âge par l’ignorance et la superstition. Plus tard , nous en chercherons la source, et nous en discuterons le mérite.

Les Hébreux donnaient à l’Espagne le nom de Sepharad, mot qui, dit-on, signifie le conGn ou l’extrémité. Les Grecs l’appelèrent l’Hespérie , c’està-dire, l’occident. Quant au nom d'Espagne, Hispania, il parait aussi d’oriine grecque.il ^urrait bien venirde é spania, la clair-semée.

On a aussi appelé l’Espagne Ibérie.

M. de Humboldl a écrit une savante dissertation pour prouver d’abord que les premiers habitants de la Péninsule sont les Basques; ensuite queces aborigènes portaient dès le principe le nom d'Ibères. Si la première de ces deux propositions n’est pas entièrement démontrée, au moins est-elle extrêmement probable. Dans toutes les parties de l'Espagne, on retrouvé des villes dont les noms sont formés de mots basques. Ainsi , Basturi veut dire, dans leur langue, beaucoup d’eau, lli berri signifie ville neuve. L’antiquité des Basques ne saurait donc sérieusement être contestée. Maintenant

ont-ils porté le nom d’Ibères ? Est-ce à cause d’eux que la Péninsule a été appelée Ibérie î Cette question est beaucoup plus douteuse. Les Basques, dans leur langue , ne se donnent pas à eux-mêmes le nom d’Ibères, mais bien celui d'Escuaraz; d’ailleurs, M. Charles Romey a, dans son Histoire W iispagne, réuni beaucoup de j>reuves pour démontrer que l’expression iber est d’origine celtique, et n’est autre que le mot aber, qui signifie onde et havre. On le retrouve en effet, ainsi que ses composés, partout où les Celtes se sont établis. Cette partie de l’Asie qui est le long du Caucase, et que nous appelons aujonrd’hui la Géorgie, se nommait autrefois l'Ibérie. Dans la Thrace , on retrouve un fleuve appelé l’Hèbre. Le mot aber, très-peu altéré, est resté dans la langue française.

Pour désigner l’emboucliure d'une rivière, on dit un havre. Il y avait en Espagne deux fleuves du nom d’Iber, l’un qui se jette dans la Méditerranée : c’est l’Ebre de nos jours; l’autre qui , d’après les passages du Périple d Himilcon, se jette dans l’Océan. Ces fleuves avaient probablement donné aux pays qui les environnent le nom d’Ibérie , qu’on a ensuite étendu à toute la Péninsule. Ce qui rend l’opinion de M. Romey encore plus vraisemblable, o’est qu’en Espagne on trouvait des Celtibères. On a longtemps entendu oe nom comme représentant cette idée: Celtes mélangé aux Ibères. On n'a pas fait attention que les Celtes étaient dans l’usage de joindre à leur nom la désignation de la contrée qu’ils habitaient. Ainsi on connaissait les Ceilt-Tor (Celtorii) , les Celtes de la montagne; les Ceiltac’li, les Celtes de la plaine. Les Celtibères ou Ceilt-Aber sont donc tout simpleineut les Celtes du fleuve.

C'est dans Pantiquité la plus reculée qu’eut lien en Es|»gne l'invasion des Oeltes. Déjà, dans le Périple d’Himiloon , le nom de Celtes est donné aux habitants de la Péninsule. Dans le récit de cette navigation entreprise par l’amiral cartliaginois au delà des Colonnes d’Hercule , 440 ans avant Père

L’UNIVERS

chrétienne, on trouve ce passage:

« La où les flots de l'Océan se pres- « sent et se heurtent pour s'introduire « dans le bassin de notre mer, cora- <t mence le golfe Atlantique , là est la O ville de Gadir, nommée autrefois n Tartessiis. Là sont les Colonnes « d’Hercule, Abila et Calpé. Les terres « voisines, à gauche, appartiennent à « la Libye; l’autre région (dans sa pur- « tie la plus éloignée) est exposée au « vent bruyant du nord. Les Celtes n l’occupent. »

L’historien Éphore, qui écrivait 340 ans avant la naissance du Christ, com-

f)renait l'Espagne presque entière dans e pays habité par les Celtes.

Cette nation, après avoir envahi l’Espagne, se fractionna en une foule de peuplades qui tirèrent leur nom de la nature des lieux où elles s'étaient établies. Il est donc très-difficile d’expliquer comment la Péninsule était divisée.

Il manque bien des éléments pour reconstruire avec certitude la carte de l’Espagne antique. Sur beaucoup de points, on en est réduit à de simples conjectures. D’ailleurs, pendant le laps de temps considérable qui a précédé les guerres puniques, les noms et les limites ont dû varier plusieurs fois, et la confusion qui résulte de ces changements n’est pas la moindre des difficultés. Ce serait une erreur de croire qu’on trouvait alors dans toute la Péninsule une nation unique, ayant une même origine, des lois générales et un centre de gouvernement. On se tromperait même beaucoup si on pensait que tous les habitants se donnaient un même nom; enfin, qu’il y avait une espèce quelconque d'unité nationale. On rencontrait, à la vérité, quelques noms de races , comme les Vascons, cantonnés déjà à cette époque au pied des Pyrénées, à l’endroit où s’étendent aujourd’hui la Navarre et les provinces basques; les Celtibères, les Bastules, les Turditains ; mais ces races elles-mêmes ne formaient pas des peuples distincts, des corps de nation.

La plupart des peuplades étaient maîtresses chez elles. A la vérité, quelques

cités plus puissantes que les autres avaient fondé des villes sur le territoire qui les environnait, ou bien elles avaient soumis quelques-uns de leurs voisins. Cës agrégations de villes formaient de petites souverainetés; les chef-lieux de ces petits États imposaient leurs lois aux villes qui se trouvaient dans leur dépendance, et elles y percevaient un impôt. Voilà pour- ' uoi plus tard les Romains avaient ivisé l’Espagne en villes stipendiât æ et stipendiarix , c’est-à-dire, qui payaient ou qui étaient payées. Avant l’arrivée des Romains, ces villes, colonisées par les Phéniciens , se nommaient des Bahalats, ce qui correspond parfaitement au mot de souveraineté. Dans les parties, au contraire, où la domination grecque avait prévalu, ces villes recevaient le nom d’autonomes, c’est-à-dire, qui se gouvernent par leurs propres lois.

Au reste, ce morcellement de la nation est une conséquence naturelle de la manière dont la Péninsule est sillonnée par des barrières de montagnes ui suffiraient à former les frontières 'États indépendants. « Ce caractère, « dit M. Romey, loin d’être indiffé- « rent à l’histoire de ses destinées, en « est peut-être l’explication et la clef. « C’est ce caractère qui les a déter- « minées en grande partie, et c’est là, « sans nul doute, qu’il faut chercher « la cause au moins principale, qui, i de tout temps, a tenu l’Espagne eloi-

< gnée d’une constitution nationale « unitaire, et, par une invincible ten- « dance naturelle , l’a portée au nior-

< cellement et à l’individualisme pro- « vincial. » Quand les Celtes ou Gaulois, car César dit qu’ils formaient la même race (*), eurent franchi les Pyrénées, ceux qui s’établirent sur les bords de l’Ibérus prirent le nom de Celtibères. Tout le bassin où coulent ce fleuve et ses affluents, à l’exception toutefois du pays habité par les Vas cons, et du littoral de la Méditerra-

(*) Cæsar, de Bello galllco , I. ii. Qui ipsorum lingué Cellæ, nostri veroGallirocaiilur.

née occupé par des colonies grecques, prit le nom de Ceitibérie (*). Cette

rande partie de la Péninsule se sub-

ivisait elle-même en une foule de petits peuples, comme les Édétains, les Âusétains , les Ilercavones , les liergètes. Quelques auteurs veulent même y faire entrer les Pélendones , les Numantins et les Arévaques, dont le pays n’est pas dans le Dassin de l’Ébre , mais bien près des sources du Duero.

A l’endroit où les Pyrénées séparent l’Espagne de la France, la côte septentrionale de la Péninsule forme un angle rentrant : c’est le fond du golfe de Biscaye. Les Celtes qui s’établirent le long de ce rivage le nommèrent Kent-Aber (**) .• le coin de l'onde ; ce qui les a fait appeler Cantabres. Suivant plusieurs auteurs, la Cantabrie s’étendait non-seulement le long de la côte d'Espagne , mais elle se prolongeait encore sur celle de France. Les Cantabres se subdivisent en Austrigons , Caristes et Vardules.

En suivant la chaîne de montagnes qui règne tout le long de cette mer, on la trouve habitée par les Astures. Ce nom décèle encore son origine celtique : as-thor{" ’) signiGe hautes montagnes.

Cette chaîne se termine à l’estréinité de l’Espagne par un long promontoire que les Romains avaient ap-

(*) Masdeii, et après lui M. Depping , ont soutenu que les Celtes étaient entrés en Espagne par le midi , en s'avançant du sud vers te nord. Nous ne discuterons pas celle opinion. Elle nous parait une de ces thèses paradoxales que quelques personnes aiment à jeter en avant pour y faire briller loutc la finesse et toute la subtililé de leur esprit.

M. Depping voudrait aussi restreindre la Ceitibérie à un petit district placé vers la source du Toge. Mais cette restriction ne saurait s’accommoder avec tout ce que les •“•surs anciens ont écrit de cette grande division de la Péninsule.

(**) Kent coin , angle. Le comté de Kent en Angleterre est ainsi appelé parce qu’il a la forme d’un coin. Goret de la Tour d’Auvergne , Origines gauloises.

(**’) .Ys baul , thor montagne.

3' t.ivraison. (Espagne.)

pelé finis terrx, nom qu’il conserve encore. Les Celtes l’avaient appelé Arot-aber (*) : sur la rive , ou au bout de la rive de l’onde; et, comme le constate Strabon (**) , les habitants de ce promontoire en avaient reçu le nom de Arotèbres , qui , avec le temps , s’était changé en celui d’Artabres.

Une rivière, nommée encore aujourd’hui le SU, descend des Asturies; elle va se jeter dans le Minho. Soit qu’on ait appelé Zili les populations qui vivaient sur les bords du Sil , soit

u'il ait existé en cet endroit une ville

e ce nom , on a conservé des médailles antiques sur lesquelles on déchiffre ce mot. Les hommes de race gallique, qui vinrent s’établir en cet endroit, prirent le nom de Oall-Zilî, Gaulois du Sil. Les Romains en ont fait , par euphonie, celui de Gallæci et Gallaici ; ce sont les Galiciens de nos jours.

Entre le Miiiho et le Duero, sur les bords du Léthé , on trouve les Gallaici- Braccari. Il faut se rappeler que la Gaule avait été séparée par les Romains en deux grandes divisions. La Gaule qui , se conformant aux coutumes latines, portait la toge, était appelée Gallia togaia. L’autre partie, qui avait conservé son ancien costume, était nommée GaUia braccata, du mot celte braîg, haut-de-chauiîses.

Les Gallaïques-Braccares étaient donc les Gallaïques à hauts-de-chausses.

En remontant le cours du Durius , on trouve les Vaccéens, puis les Arêvaques et les Pélendones. Ces derniers occupaient les montagnes qui s’élèvent entre la source de ce fleuve et le bassin de l’Èbre.

La Lusitanie s'étendait depuis les bords du Duero jusqu’à l’endroit où la Guadiana tombe dans la mer. Elle remontait , dans l’intérieur de la Péninsule, le long des rives du Tage et de la Guadiana.

Les montagnes qui séparent le bassin du Durius de celui du Tage étaient occupées par les Vettons. Depuis la

(*) Ar sur , ol rive , aicr onde.

(**) NostræælalirhominesArlabros Arolebras vocant, lilteris pernnitatis. ,

L’UNIVERS

frontière de la Lusitanie jusqu’à la source du Tage , le pays était habité par les Carpétains. Dans les plaines qui avoisinent la rive gauche et près de son embouchure, on trouve les Celtici; peut-être faudrait-il lire Celtiaci, et traduire par le mot de Celtrac’h, les Celtes de la plaine. Ce qu'il y a de certain , c’est que Pline met non loin de cet endroit la ville de CeUiaca , qui , évidemment , est la ville des Celt-ac’h.

En suivant le bord de la mer, et en descendant vers le midi, on arrive au promontoire que les Grecs avaient nommé Cyneo», le coin. Il était habité par les CynèUs.

Les bords de l’Ana et toute la vallée du Bétis appartenaient aux Tartesses, Turditains ou Turdules. Seulement, près des sources de l’Ana , se tenaient les Orétains. Le rivage méridional de la Péninsule , depuis la baie de Gadès jusqu’au promontoire de Dianium , était peuplé de colonies phéniciennes.

Ses habitants se nommaient les Bastilles-Phéniciens , BastuU - PœrU. Au cap de Dianium , on rentrait dans la Celtibérie.

Quand , après la première guerre punique , les Carthaginois et les Romains se partagèrent la Péninsule , ils la divisèrent en Espagne citérieure et en Espagne ultérieure. La citérieure, qui échut aux Romains , ne comprenait que le pays qui s’étend entre l’Ebre et les Pyrénées. L’ultérieure embrassait tout le reste. Dès que les victoires du premier Scipion l’Africain eurent chassé les Carthaginois de la Péninsule, les limites de la citérieure furent de fait reculées vers le midi ; on y comprit toute la Celtibérie , le pays des Arévaques et celui des Vaccéens.

Plus tard, lorsque César-Auguste fut resté seul maître de l’empire , il divisa l’Espagne en trois provinces : la Tarraconaise , la Bétique et la Lusitanie. La Bétique ou province sénatoriale se forma du pays des Bastules- Pbéniciens jusqu’au cap Charideme (*) seulement; de toute la vallée du Bétis et d’une partie de la rive gauche du

(*) Le cap de Gala.

fleuve Ana. Les deux autres provinces, appelées impériales , parce qu'Octave s’en réserva spécialement l’administration, étaient la Lusitanie, dont les anciennes limites ne furent pas changées , et la Tarraconaise, qui avait pour cheMieu la ville de Tarragone , et qui , comprenant tout le reste de la Péninsule , s’étendait depuis le pied des Pyrénées jusqu’au promontoire des Artabres; depuis Rosas jusqu’au cap Charidème.

Voilà quelles étaient les principales régions de l’Espagne. Elles se partageaient encore en une foule de subdivisions; mais la connaissance decelles-ci ne peut être de quelque utilité que lorsqu’on veut faire une étude toute spéciale des antiquités de la Péninsule.

Des différentes langues parlées en Espagne. — Au commencement du huitième siècle, dix langues étaient étudiées en Espagne. Il est vrai qu’on rangeait dans ce nombre le chaluéen , l’hébreu , le grec et le latin , qui pouvaient , dès cette époque , être classés parmi les langues savantes. Il faut aussi retrancher l’arabe, qui n’était vulgaire que par suite de l’occupation des Maures, et qui n’était pas propre à la Péninsule. Mais, selon Luitprand, il en serait encore resté cinq ; c’etaient l’ancien espagnol , le cantabre, le celtibérien, le valencien et le catalan.

Dans ces différents dialectes, peut-on retrouver quelque chose de l'ancien idiome du pays? Quel est celui qu’ont parlé les populations aborigènes ? Déjà, du temps de Strabon , il eût été bien difllcile de décider la question. Il y en avait plusieurs distincts , assujettis chacun à des formes régulières. Les Turditains, qui passaient pour les plus savants de l’Iberie, possédaient des ouvrages écrits en vers, et ils se vantaient d’avoir des annales qui remontaient à six mille ans. Qu’est-il resté de cette langue des Turditains? De courtes inscriptions en caractères indéchiffrables, découvertes sur des ruines antiques , sur quelques médailles, ont donné lieu à bien des dissertations; on s’est efforcé de les interpréter. On croit y être parvenu. Cependant

on n’a pas même la certitude d’avoir deviné la valeur des lettres qui les composent. L’opinion la plus généralement admise est que la langue basque ou escuaraz est celle des anciens baW fants. On croit qu’elle s’est conservée presque pure de tout mélange, malgré les vicissitudes qu’a subies la Péninsule. Une des circonstances qu’on invoque, et peut-être aussi une de celles qui doivent avoir le plus d’influence pour décider la question , c’est que les noms de beaucoupde villes qui existaient avant la domination romaine, se composent de mots encore en usage chez les habitants de la Biscaye (*).

Si cela ne paraît pas suffisant pour prouver que cet idiome était celui des anciens habitants , au moins les formes de sa grammaire , qui n’ont aucune analogie avec celles des dialectes modernes, attestent sa haute antiquité. Il procède d’une manière toute particulière et excessivement compliquée.

Pour exprimer les difficultés qu’il offre aux étrangers, les Basques disent que le diable est resté sept ans dans leur pays sans pouvoir en apprendre la langue.

Ses noms, ses adjectifs, n’ont qu’un seul genre, et cependant il possède à lui seul plus d’articles que le français, l’anglais, l’italien et l’espagnol réunis. Il en compte huit qui ne s’emploient pas indifféremment. Il faut les choisir selon que le sujet est actif ou passif,

(*) Uria ou Viria, ville des eaux; ur eau, ir/a ville. Basturia, ville abondante en eaux; bttst surilsanl, ur eau, iria ville. Itiherri, ville neuve; (fi peuplade, bcrri nouvelle. Il serait facile de multiplier ces exemples à l’inSni ; mais ceux-ci peuvent suffire, et nous nous bornei ou à ajouter que les indications données par ces élymologies sont toutes exactes. Il y avait deux villes du nom d’ Uria, toutes deux auprès de rivières. Basturia était dau le pays où circule l’Anas. Strabon désigne cet endroit comme ayant beaucoup de sources. Nou dirou euiin, quoique cela s'écarte un peu de notre sujet , que le joli nom d’Ëlvire s'est formé du mot d’Iliberri au moyen des trauforinations suivantes ; ElibrrrtUy E/bcrnUf Eîbirra.

selon que la phraae exprime une négation ou une proposition affirmative (*).

En n’en comptant que huit, c’est encore faire grâce des articles ee et aco dont on fait usage dans le dialecte de la provinced’Alava. Quant aux verbes, ils sont tellement compliqués qu’on ne peut essayer d’en donner une idée sans entrer dans des détails qui n’offriraient ici ancsn intérêt.

Mais on peut cependant signaler une singularité de ce langage. Les noms n’ont pas de genre ; mais les verbes sont masculins ou féminins , selon

?|u’on s’adresse à un homme ou à une emme.

Le basque diffère donc des autres langues par le nombre de ses articles, par les modes compliqués de ses verbes, par sa construction, qui rejette toujours l’article après le nom , et

(*) L’article en basque ae pose toujours après le nom , et même après l’adjeclif qui le tuxX’.Guizon homme; Guizon-a, homme le; Guizon-on-a, homme-bun-le.

L’article a s'emploie lorsque le nom auquel il se rapporte est sujet d’un verbe neutre ou passif. Dans ces phrases : l'homme tombe , l'homme est aimé , on mettra guizon a.

Lorsque le verbe est actif, il fant se servir de l'art, ae. Guizon ac.

Lorsque la phrase est négative , il faut se servir de l'arL ic. Dans celte phrase ; il n’y a pas d'homme , on mettra guizon ic.

Si dans ce cas le nom est terminé par une voyelle, comme buru, jugement , ou emploie l’art, rie ; buru rie.

Dans les phrases qui expriment nn rap-

Fort de propriélé, comme la maison de homme, on se sert du mot arena, qui est le génitif de l’art, ac : guizon arena; mais si ce n’est pas un rapport de cette nature qu’on veut exprimer; si on veut dire : Il est mécontent de l'homme, on emploiera les articles az ou arenzat. On dira guizonaz ou guizon arenzaz.

Lorsque le sens indique une provenance, une descendance , comme le fils de l'homme, il faut SC servir de l’art, es. Guizon-ez. Dans ce cas , lorsque le nom se termine par une voyelle, l’article ez se contracte en z/ ainsi les conséquences du jugement, on traduira ce dernier mot par buruz.

même après l'adjectif qui le qualifie.

Il n'est pas moins extraordinaire par la formation de ses mots, dont les racines n’ont aucune similitude avec nos mots , tirés presque tous du grec ou du lutin. Il en est quelques-unes qu'on rencontre presque constamment dans leurs noms de villes ou de localités.

IJr, eau; »r, iri, ville; il, ili, peuplade; on, bon; nava, vallée; erria ovLiria, contrée; ir-on, ville bonne; hay-on-a, la baie bonne; nava-rra, la contrée des vallées. Il en est beaucoup de cette nature dont l’antiquité est incontestable. Mais c'est ne savoir pas se tenir dans de Justes limites que de considérer tous les mots employés maintenant dans cette langue comme ayant la même origine, et de la pré- .senter comme absolument pure de tout mélange. Elle a conservé ses idiotismes , ainsi qu’un grand nombre de termes qui lui sont propres ; mais elle en a aussi emprunté beaucoup au grec et au latin. En basque, de même qu’en grec, du pain se dit arton; dans ces deux premiers vers de la traduction basque du Te Deum laudamus:

Jatingoicoé zu zaitùgu Bihotz ozoz laudaizen ,

le dernier mot décèle clairement sa provenance latine, et paraît formé du verbe laudare. Oihenart (*) donne une grande liste de mots espagnols qu’il indique comme dérivés du basque; mais il faut en retrancher plusieurs dont l’origine grecque ou latine se révèle au premier examen. Il en est d’autres qu’il cite comme basques et qui sont arabes : de ce nombre est le. mot atalaya, vedette.

Sur toutes ses frontières, soit de terre, soit de mer, l’Espagne est garnie d’une ceinture de tours placées très-près les unes des autres. Pour les mettre à l’abri d’un coup de main, on n’y pratique pas d’ouverture au niveau de terre. La garnison , qui consiste en quelques hommes seulement, ne s’y introduit qu’à l’aide d’une echelle, qu’elle retire après être mon-

Notitia iitriu.sqiie Vasconiœ.

tée. Construites pendant les guerres avec les Maures , elles ont été placées de manière à ce que ceux qui étaient au sommet pussent apercevoir au loin dans la campagne, et donner l’alarme en cas d’invasion de l’ennemi; car dans ces temps où tout l’art de la guerre consistait en surprises, en incursions subites, en courses, en pillages , c’était beaucoup de ne pas être attaqué à l’improviste. Après l’expulsion des Maures , l’Espagne est presque continuellement restée en guerre avec les puissances barbaresques ; alors ces tours ont servi pour signaler l’approche des pirates. Maintenant leur principal emploi est d’empêcher l’introduction de la contrebande. Ce sont donc de véritables observatoires plutôt que des forteresses, et les Arabes donnaient ces mots pour consigne à leurs garnisons ; At-al-aya, donne l’oeil, c’est-à-dire, surveille. Le mot atalaya est resté pour désigner ces tours , et ensuite les vedettes. 11 est d’origine arabe, et n’a rien à démêler avec le basque.

Au reste, quelle que soit l’antiquité de cette langue, dès les temps les plus reculés , elle se trouvait déjà cantonnée dans cette partie de la Celtibérie qui avoisine les Pyrénées et l’Océan , et dont les habitants avaient reçu le nom de Vascons. Les autres contrées s’étaient formé un langage en mêlant leur idiome avec celui des peuples qui étaient venus en Espagne , soit de l’est, soit du couchant. Ainsi les Phéniciens, en naviguant le long de l’Afrique , étaient arrivés aux Colonnes a’Hercule. Ils avaient traversé le détroit , s’étaient établis à Cadix et sur les côtes voisines. Ils Y avaient répandu leurs usages , leurs dieux et leur parler. Ces principes, fondus avec l’ancienne langue du pays , avaient composé le bastule. Les Grecs , au lieu d’entrer en Espagne par l’occident, avaient suivi dans la Méditerranée les rivages de l’Europe. Après avoir bâti Marseille, ils s’étaient avancés davantage vers l’ouest , et avaient pénétré dans la Celtibérie. La langue qu’on y parlait alors, et qui ne devait être

elle-même qu’une combinaison de la celtique et de l’idiome aborigène , se mêla avec la leur, et forma le celtibérique.

Les Grecs allèrent aussi fonder des colonies le long du fleuve Anas. Leur langage, en se mélangeant avec le bastule , créa une langne nouvelle , celle des Turditains. Le commerce avec les Carthaginois, la domination

9 ère qu’ils exercèrent dans la Pée,vinrentencorecompIiquertous ces éléments. Ce ne fut pas seulement leur langage, mais aussi leur écriture, que les conquérants donnèrent à l’Es-

K. Sur les rares monuments , sur édailles qui sont restés de cette époque, l’archeologue peut reconnaître trois alphabets bien différents : celui des Bastules , qui est presque entièrement phénicien; celui des Celtibères, où se trouvent, avec des altérations légères, les caractères grecs primitifs et quelques caractères pélasgiques; enfin le turditain, qui , formé presque entièrement de lettres grecques, avait emprunté aussi quelques signes phéniciens. Au premier abord , il est facile de distinguer ces alphabets l’un de l’autre. Les lettres celtibériques se composent presque entièrement de lignes droites faisant entre elles des angles plus ou moins aigus. Ce n’est que par exception qu’il s’y rencontre des courbes. Les lettres bastules , au contraire, ont des formes arrondies, et se composent de lignes sinueuses.

L’alphabet turditain se rapproche plus du celtibérique que du bastule.

Cependant il emprunte quelquefois à celui-ci ses formes contournées. Il se rencontre enfin dans cette dernière écriture un élément qui en rend la lecture encore plus difficile : c’est l’élément libyque. A quelque époque reculée qu’une race descendue des pentes de l’Atlas, ou venue des plaines du Sahara, se soit établie au couchant de l’Espagne, il est impossible de méconnaître sa présence. On trouve dans l’alphabet turditain des caractères en forme de clous , accouplés tantôt deux à deux, ou trois à trois, tantôt dans une position verticale, tantôt

dans une situation horizontale, quelquefois disposés en sautoir, quelquefois en croix. Ils présentent une grande analogie avec les inscriptions cunéiformes, et leur présence dans les légendes turditaines a rendu celles-ci à peu près indéchiffrables.

S’il est facile, avec un peu d’étude, de reconnaître auquel de ces alphabets appartient une inscription, il ne l’est pas autant d’en donner la signification. Tous les interprètes ne s'accordent pas sur la valeur de ces caractères : tantôt il faut les lire en allant de droite à gauche, quelquefois de gauche à droite, et quelquefois, comme dans l’ancien grec, récriture est boustrophède, c’est-à-dire, qu’il faut prendre alternativement une ligne dans un sens et la suivante dans le sens inverse. L’écriture bastule doit toujours se lire de la droite à la gauche; on pense qu’il faut prendre la turditaine quelquefois dans un sens, quelquefois aans l’autre; la celtique, presque toujours de la gauche à la droite. Ce qui rend l’interprétation de ces écritures plus difficile encore , c’est qu’il faut souvent, de môme que dans les langues orientales, suppléer les voyelles qui ne s’écrivent pas. Cela a constamment lieu dans les inscriptions bastules, presque toujours dans les turditaines , et souvent dans les celtibériques. Malgré ces obstacles , on croit être parvenu à déchiffrer la plupart des inscriptions qu’on a découvertes; et s’il n’est pas absolument prouvé que l'e.xplication qu’on en a donnée soit exacte, on doit dire au moins qu’elle parait très-vraisemblable.

Ces quatre langues principales, la basque, la celtibérique, la bastule, la turaitaine, et probablement un grand nombre de dialectes, étaient en usage dans la Péninsule quand les Romains vinrent à leur tour imposer leur idiome aux peuples qu’ils avaient vaincus; mais il ne faut pas croire qu’on puisse faire entièrement oublier à une nation les formes de son ancien langage.

Dans le parler du peuple, il est de ces vieilles habitudes qui reparaissent toujours. Certainement, en Espagne,

ts

L’UNIVERS

quelques personnes savaient le latin aussi purement qu’on le savait à Rome.

Sénèque était de Cordoue, Quintilien de Calaguris, et Martial de Bilbilis.

Mais le peuple n’avait pas encore entièrement désappris le turditain , le bastule ou le celtibérique. A côté de l’idiome des maîtres du pays, il se forma autant de patois qu'il y avait auparavant de langues difl'érentes.

Puis quand les barbares remplacèrent les Romains , ils adoptèrent le langage altéré comme ils le trouvaient. Les

fiatois se polirent et redevinrent des angues.

Le savant M. Renouard émet un avis différent. Il pense qu’un latin bâtard était vulgairement parlé à Rome, même pendant les plus brillantes années de sa prospérité; que ce latin rustique se répandit dans toute l’Europe, où il donna naissance à la langue romane, d’où seraient enfin sorties toutes celles du midi de l’Europe, le provençal, le catalan, le valencien,le portugais*, l'espagnol et l’italien. Il a soutenu cette opinion avec tout son talent , avec toute son immense érudition; mais, malgré l’autorité d’un nom comme le sien, malgré tout le poids de sa science, nous ne pensons pas que pour se former, toutes les langues modernes aient nécessairement passé par cette double filière. Supposer qu’il j a eu un idiome rustique répandu universellement, c’est supposer que ce latin dégénéré était soumis à des règles, et que les règles suivant lesquelles la langue de Virgile s'était corrompue avaient été adoptées également par tout le monde. N’est-il pas plus vrai de dire que la langue rustique était celle des gens qui ne connaissaient pas la grammaire? C’était l’altération du latin. Évidemment, cette altération n’était soumise qu’aux habitudes, qu’au caprice de ceux qui s'en servaient. Les usages, la prononciation variant suivant les pays, la corruption n’a jamais pu être partout la même.

Soutenir le contraire, ce serait supposer qu’il peut y avoir uniformité dans des choses composées de printipes différents. Sur quoi se basera-

t-on ensuite pour ajouter que la langue romane est venue effacer toutes ces dissemblances et ramener le parler à l’unité de formes, de mots et de syntaxe? Mais les idiomes qu’on en prétend sortis diffèrent entre eux. Dirat-on que de nombreuses analogies existent dans leurs tournures, dans les racines des mots qu'ils emploient?

Est-il donc besoin pour expliquer ce fait de recourir à l’intervention de la langue romane? et ne suffit-il pas qu’ils aient tous puisé à une source commune? que chacun d’eux ait, sans intermédiaire, emprunté beaucoup au latin?

Le savant M. Renouard s’attache à démontrer que la langue catalane dérive de la provençale ou romane. Des auteurs catalans soutiennent la proposition inverse. A quoi aboutit ce débat f N’est-il pas plus probable que toutes les deux ont dû se former simultanément, et qu’elles ont dû aussi se trouver à peu près semblables? Lorsque les Grecs civilisèrent la cdte de la Provence, l’idiome usité était le celtique. Ils y mêlèrent celui des Hellènes; le latin vint ensuite. Ce sont donc le celtique, le grec et le latin qui, broyés ensemble, ont forméle provençal. Dans le catalan, vous rencontrez ' absolument les mêmes principes, et en outre quelques restes de l’ancien espagnol.

C’est peut-être à celui-ci qu'il faut attribuer la rudesse qu’on reproche à cette langue. Les Arabes, qui ne restèrent qu’un siècle à Barcelone , n’eurent pas le temps de l’altérer beaucoup; et quand les Français, après avoir chassé les Maures de cette partie de l’Espagne, y fondèrent le comté de Barcelone, ils y trouvèrent à peu près la langue qu’ils parlaient euxmêmes. Cette seigneurie et une partie du Languedoc eurent longtemps les mêmes souverains, et la communauté de gouvernement ne peut qu’avoir contribué à rendre les deux langues plus semblables. Enfin, quand le fils de Marie de Montpellier, quand en Jayme le Conquérant voulut entreprendre la conquête de Valence, la plupart des seigneurs catalans refusèrent de l’ac-

eompaper, en disant qu’ils n’étaient tenus (le combattre que pour la défense de la Catalogne. Alors en Jayme forma son armée de guerriers rassemblés en I.anguedoc et dans les montagnes de l’Auvergne. Après la victoire, les terres enlevées aux Maures furent distribuées par le conquérant à ceux qui l’avaient suivi. Ceux-ci étaient pour la plupart du midi de la France; dans leur bouche , le catalan perdit presque toute sa dureté; il se forma un nouveau dialecte qu’on désigne sous le nom de valencien. La ressemblance entre cette langue et celle de l'Auvergne devint telle, que les Espagnols appelèrent le catalan et ses dialectes la langue limousine , el lemosino; et lorsque nos compatriotes du Cantal vont porter à Valence leur industrie cosmopolite , ils entendent facilement la langue du pays, et n’ont que peu d’efforts à faire pour être compris.

Le catalan a donc remplacé le celtibérique. Si nous avions à nous occuper (lu portugais, nous pourrions peutêtre émettre la pensée qu’à cêté du latin, qui en fait la base principale, on doit y rencontrer un peu de la langue turditaine; mais nous n’avons à parler que de ce qui concerne spécialement la partie espagnole de la Péninsule.

Quant au castillan, il a emprunté presque tous ses mots au latin. Il y a ajouté beaucoup de termes arabes. On peut penser aussi qu’il a conservé un peu du bastule(*). La prononciation gutturale des lettres J et X, celle du G devant les voyelles e, f ne se retrouve dans aucune langue de l’Europe. Elle est au contraire très-fréquente dans celles de l’Orient, et comme elle existe dans l’arabe, on pourrait croire qu’elle a été apportée

ar les Maures, si on ne la rencontrait

éjà dans la Péninsule du temps même des Itomaius. Catulle etStrabon repro-

(*) Il ne serait pas dirOcile, dit M. Romey, de relroiiver encore de nos jours dans le earaclère et les mœurs de certaines provinces espagnoles, quelque chose qui témoigiitt de leur origine phénicienne. Uittoire d‘£spognt, cliap. I, p. 8i.

cbent aux Espagnols la dureté de leurs aspirations. Ces lettres aspirées ont donc une origine antérieureà l’invasion des Maures. Elle ne peut venir que du bastule. La domination romaine n’a été établie déflnitivement que par César, et n’a duré que jusqu’à l’invasion des barbares, c’est-a-dire jusqu’à la fln du quatrième siècle; elle n’a donc pas été assez prolongée pour détruire cette prononciation. On s’étonnera moins encore qu’elle ait persévéré, quand on se rappellera que du temps même des Romains, les anciens idiomes mélangés sans doute de latin se parlaient encore dans la Péninsule. Ceci n’est pas une simple conjecture; il en existe des preuves materielles. On a trouvé des médailles dont une face portait des caractères romains et le revers une inscription turditaine. Il en existe une représentant une tête de femme, et en lettres roniaines le mot Obulco, nom de la ville à laquelle appartenait cette monnaie. Sur le revers , on voit une charrue, un épi, et des caractères turditains dont on n’a pu donner l’interprétation (*). D’autres portent à la fois des caractères romains et des lettres bastules. Ainsi il en existe qui représentent d’un côté une tête avec le nom A'Âsido en caractères romains; au revers est un taureau courant vers sénestre;puis au-dessous, en caractères bastules ou phéniciens, Aclphoc{**). C’est le même nom avant

ue les Romains l’eussent latinisé. Au

os d’une médaille de Sagunte portant cette légende Saguntum invictum , on trouve une inscription celtibérienne ('**). On retrouve ainsi sur les médailles les noms de beaucoup de villes que,

(*) Celte pièce existe au cabinet de médailles de la bibliollicque royale, n° 448. Elle csl la sixième de la plauclie 3 1 de (»t ouvrage.

(**) Celte pièce a été gravée d’après une médaille de la bibliotlièque rèyale, cla.ssèe sous le n° gS. £Ue est la detixième de la plaucbe 3a.

(***) Cette pièce a été gravée d’après une ■Braille de la bibliothèque royale. Elle est la première de la plaucbe 3a.

L’UNIVERS

suivant leur habitude, les vainqueurs ont appropriés à leur langue. Ainsi A'Âimphats ils ont fait Amba , et de Osckerd Osicerda.

Quoique le castillan ait emprunté au latin le plus grand nombre de ses racines, il a des caractères qui lui sont propres. Ainsi il possède deux verbes auxiliaires être, ser et estar, qui ne doivent pas s’employer indifféremment. Le premier sert à conjuguer tous les verbes passifs; il exprime l’état où l’on se trouve habituellement; l’autre désigne celui où l'on ne se trouve que d'une manière accidentelle.

Le premier, comme on dit en philosophie, indique la substance; l’autre la modiCcation. Ser se traduit toujours en français par le mot être. Estar représente plutôt le sens de se trouver.

£1 Cld l«t digéra t Amigos Kl isentage babeis errado»

Pnrque jo no soj srnor Adonde tsta el rej Fernando.

Le Cid leur dit : « Amis, vous avez mal adressé votre message; je ne suis pas seigneur là où se trouve le roi Ferdinand. »

Le choix de l’un de ces verbes peut modifier beaucoup le sens de l’adjectif joint au sujet de la phrase. Soy malo, soybueno, signifie je suis mauvais, je suis bon; estoy bueno, estoy malo, je me trouve bien, je me trouve mal.

Il serait possible de citer ainsi beaucoup de singularités du castillan ; mais cet examen nous entraînerait trop loin, et nous nous bornerons à citer le jugement qu’efi porte M. de Laborde dans son Itinéraire descriptif de l'Espagne ; « Malgré quelques petits dé- «^auts, la langue espagnole est une « des plus belles langues de l’Europe; «elle est noble, harmonieuse, poéti- « que, remplie d’élévation, d’énergie, « d’expression et de majesté ; elle « abonde en expressions sonores , pom- « penses, dont la réunion forme des « phrases cadencées qui flattent agréa- « blement l’oreille. Cette langue est • très-propre à la poésie; mais aussi « elle prête beaucoup à l’exagération, «à l’enthousiasme, et dégénère aisé- « ment en boursouflure. Elle est na-

« turellement grave; cependant elle se < prête aisément à la plaisanterie; elle « est généralement expressive et noble « dans la bouche des hommes bien « élevés ; vive et saillante dans celle du «peuple; douce, séduisante et per- « suasivedans celle des femmes; élevée « etronflantechez les poètes; touchante « et imposante, quoiqu’un peu diffuse, « chez les orateurs ; barbare au barreau « et dans les écoles. Les personnes de « la cour la parlent d’une manière ■ concise et agréable. » Ajoutons à cela ce qu’en disait Charles-Quint :

« L’espagnol est la langue qu’il faut parler aux rois. »

De la mythologie et des traditions fabuleuses de la péninsule ibérique.

— Lorsque les Phéniciens vinrent s'établir en Espagne, ils y introduisirent leurs usages et leurs dieux. Ils adoraient les astres; et, sous les noms d’Astarté et de Melkarth, ils vénéraient la lune et le soleil. Aussi rapporte-t-on qu’ils élevèrent près de Cadix un ternie à ce dieu Melkarth, qui était tout

la fois l’Apollon et l’Hercule des Grecs. La crédulité populaire ne tarda pas à lui attribuer une foule de travaux merveilleux. Au reste , voici la manière dont les apprécie un auteur auquel on ne reproche guère de ne pas être assez crédule : « Mais surtout, dit Pline r.4ncien en parlant de l’Espagne, je regarde comme fabuleux tout ce qu'on rapporte d’Hercule et de Pyrène ou Saturne. »

Aux fables que le paganisme avait inventées sur la maniéré dont l’Espagne a été peuplée , les auteurs chrétiens ont substitué des légendes qui ne méritent guère plus de confiance. Ce fut, racontent-ils gravement , Tubal, petit-fils de Noë, qui vint en Espagne , et qui , à la tête de ses descendants , occupa le premier cette partie de l’Europe. Mais où ces écrivains ont-ils puisé le récit de ce voyage?

Les livres sacrés n’en parlent pas , aucun des auteurs païens n’en fait mention. Ces fables ont-elles été inventées à plaisir, ou ne sont-elles que le résultat de l’erreur? Les moines ont-ils, du fond de leurs couvents où

Googl

s’écrivaient les premières chroniques , jeté volontairement au public des contes pour remplir une lacune qu’ils trouvaient dans l’ordre des faits ? On doit difGcilement le présumer , si on trouve le moyen d’expliquer leur erreur. Nous essayerons timidement de montrer comment cette fable de la venue de TubaI.a pu se répandre. Nous hasarderons cette conjecture avec bien de la défiance, car personne ne l’avait présentée avant nous ; et cependant cette interprétation ne nous parait pas improbable.

Le mot Bal, ou plutôt Bahal, de la langue phénicienne ou bastule , exprime l’idée de chef ou de souverain.

Celui de Bahalat présente le sens de souveraineté ou de gouvernement. Les premières colonies fondées par les Phéniciens étaient libres ; et , comme Carthage, comme Cadix, elles se gouvernaient par des magistrats qu’elles élisaient elles-mêmes , et qu’on nommait juges ou suffètes. Quelquefois elles étendaient leur domination sur des pays voisins. Les cités libres de la partie colonisée par les Grecs, celles qui ne dépendaient que d’elles-mémes, s’appelaient autonomoi, c’est-à-dire, régies ar leurs propres lois. Dans le langage astule, cescités libres sedistinguaient par le titre de bahalat, souverainetés.

Beaucoup de médailles bastules représentent une tête d’Hercule , avec des caractères qu’on a interprétés de cette manière : Bahal a Gadès (*) , souverain de Cadix. Sur beaucoup d’autres on a trouvé le mot Bahalat , puis le nom de la ville, c’est-à-dire, souveraineté ou gouvernement de telle cité. Il est donc hors de doute que le mot Bahal, Bal et Bel, était répandu dans une partie de la Péninsule pour exprimer l’idée de souverain.

Il est un autre nom qu’on retrouve le même dans presque toutes les langues , c’est le nom de Dieu : Theos chez les Grecs , Taaut , Adod ou

(*) Une de ces pièces a été gravée d’apres

une médaille d’argent de ta bibliothèque royale, portant le numéro 77. Elle est la deuxième de la planche 3c.

Dod (*) chez les Syriens , Thoth chez les Égyptiens , T’êtes chez les Celtes et les Gaulois , Teotl chez les Mexicains, Deus chez les Romains , Dio chez les Italiens , Dios en espagnol moderne , Dieu chez nous. De Teut à Tu , de Dio à ZTo, il y a bien de la ressemblance ; et, sans crainte de se tromper beaucoup, on peut avancer que, dans l’ancien langage bastule ou thrditain , ces syllabes tu , to et do ont eu cette signification. Tu bal sera donc dieu souverain..Ce qui prouve que ceci n’est pas une supposition sans fondement, c’est que lÀ^.Espagnols adoraient Dieu sous le nom de Àn-Tubal, An-Tubel, En-Dobel, quelquefois seulement En- Do : c’est ce dieu que les Romains ont appelé Endovellicus. La syllabe an, en qüt précède le nom, est un article employé dans les langues bastule , tiirditainéou celtibérique, etqui s’écrivait an ou en , suivant le dialecte auquel il ap' partenait. Cet article en de la langue celtibérique existe encore dans le catalan ; on le place devant les noms qu’on veut honorer; on dit : en Jayme, en Père, comme les Espagnols disent:

don Juan, don Pedro. Lorsque les Catalans se servent du mot don , c’est un emprunt fait par eux à la langue espanole. Ainsi an tubel, an tubal, endo el, c’est le dieu souverain. Ce qui prouve que le mot Do a réellement la signification que nous lui donnons , c’est que sur la voie militaire qui conduisait à Braga , on a trouvé une pierre qui portait cette inscription :

Endo castrorvm , le dieu des camps.

Dans quelque vieille page échappée aux désastres de la guerre, et traduite peut-être du bastule, au temps où l’on commençait à ne plus bien l’entendre, un moine aura lu que Tubal avait conduit le premier vaisseau abordé en Espagne, comme nous disons ; Dieu mène la France; il aura pris le dieu souverain pour un homme (**) : t ,

(*) La lettre a qui précède le mot mtod est un article qui ne fait pas partie du nom.

(**) Pour démontrer combien celte erreur était facile, et combien elle est probable, il faut ajouter que de même que nous avons

L’UNIVERS

voulant lui donner une famille , dans son zèle tout catholique il en aura fait le petit-fils de Noë.

Suivant Strabon, les habitants primitifs de l'Espagne adoraient un dieu qu’ils ne représentaient par aucune idole , auquel ils n’élevaient aucun temple ; mais plus tard ils reçurent les dieux des Phéniciens et ceux des Grecs, qui, sous des noms différents, avaient cependant les mêmes attributs, La cause de cette ressemblance s’explique d’elle-méme. Les divinités païennes n’étaient souvent que la personnification de quelque qualité de l’âme; il n’est donc point étonnant qu’on ait employé dans différents pays les mêmes signes pour les représenter , quoique leurs noms fussent différents, suivant les époques et suivant les nations qui les avaient déifiées. A Cadix, les Phéniciens avaient construit un temple au dieu qu'ils appelaient Melkarth. Ils le représentaient couvert d’une peau de lion et armé d’une massue, ou bien lançant des flèches. C'est le même dieu que les Grecs nommaient Hercule. Ce temple était, dit-on, dans une petite lie qui a été submergée. On rétend même que, quand la mer est asse, on aperçoit encore sous les eaux les ruines dé ce monument.

Dans son Histoire d Espagne , M. Romey, qui a éclairci tant de questions douteuses, et qui, sur des points qu’on ne saurait prouver, a fourni tant d'ingénieuses conjectures, pense que Melkarth , l’Hercule tyrien , est une personnification du génie de Tyr.

On pourrait ajouter peut-être qu’il est un emblème des forces de la civilisation. Ce qui donnerait un caractère de probabilité à cette explication, c’est ue le nom de Melkarth parait formé es mots phéniciens melech, roi ou puissant et kartha , cité. Il ueut donc

en France des familles qui onl pris le mot Vieil pour nom patrons miijue, Ue même en Espagne queluurs individus avaient pris celui de Tubai ou Dübal. Un des cliefs qui combattirent contre Scipion après la prise d'iliiurgi se nommait Ên-Oohal. Les Romains ont fait de ce nom celui d’indibilis.

signifier ou le puissant de la ville, ou

filutât la Duissance de la cité. Alors es fables a’Hercule deviennent faciles à expliquer : c’est le pouvoir civilisateur des Phéniciens qui extermine les monstres, et qui marche de l’orient à l’occident en suivant les côtes d’Afrique. Il triomphe des habitants f6roces de ces contrées, caractérisés sous les noms de Busiris et d’Antée; puis il passe en Espagne, y répand ses lumières, dissipe l’ignorance des indigènes. Ce Géryon à trois corps qui tombe sous les coups d’Hercule, c’est la barbarie qui succombe sous les atteintes de la civilisation phénitienne.

Peut-être cette manière d’entendre des fables satisfera-t-elle quelques esprits.

Cependant il ne faut pas se laisser entraîner par le désir de tout expliquer; ces interprétations ne sont souvent que des jeux d’esprit sans fondement, sans réalité. Les fables anciennes euvcnt se rapporter quelquefois à es faits dont rien ne saurait maintenant révéler les circonstances véritables. Alors elles forment un dédale dont le fil conducteur est à jamais perdu.

Souvent donc il serait sage de renoncer à l’espoir de trouver leur sens figuré , de découvrir leur pensée morale, et l’on devrait se borner à les accepter comme des romans agréables, comme des récits amusants.

Après Hercule, la divinité dont le culte était le plus répandu était la lune, qu’on vénérait sous le nom d’Astarté. Ou la représentait sous la figure d’une femme dont la tête était entourée de rayons. On en retrouve l’image sur des médailles bastilles (*).

Dans les pays soumis à la domination des Grecs , on adorait la même divinité sous le nom d’Artémis, qui était la Diane des Romains. C’est , dit-on, à cette divinité que la ville de Dania doit le nom qu’elle porte (**).

Ce culte était si profondément etira-

(*) Velasquez. Essai sur les lettres ineoniiues , planche xvri , médaille a. Dans le texte hébreu des saintes Écritures, ou trouve cette divinité désignée sous le nom d’Asthoretb.

(*') A l’occasion de cette étymologie, on

KSPAGNE.

ciné dans la Péninsule , que le christianisme n’a pas pu l’extirper entièrement ; il reste encore un peu de l'idolâtrie antique dans la manière dont les Espagnols honorent la mère de Dieu. Pour eux , elle remplace Diane, déesse de la chasteté; elle représente la triple Hécate , et vous ne verrez jamais un artiste espagnol peindre le mystère de la Conception , sans que la Vierge ait sous les pieds ou bien près d'elle le croissant , attribut de la divinité païenne.

Les dieux des Phéniciens n’étaient pour la plupart que la personnification du soleil , dont ils modifiaient le nom selon celui des attributs de la divinité qu’ils voulaient exprimer. Il en était ainsi de Neto , Nito , ou Neton , dont ils avaient introduit le culte en Espane. On représentait ce dieu sous la gure d’un jeune homme couronné de rayons , ou sous la forme d’un taureau : c’était , dit Macrobe , le soleil vainqueur, le dieu des conquêtes ou de la guerre. Aussi Montfaucon , dans V Antiquité expliquée , etM. Depping, dans le savant travail qu’il a publié sur l'histoire d’Espagne, le nommentils le Mars radié des Espagnols. Son culte avait la plus grande analogie avec celui d’ Adonis ; et lorsqu’on se rappelle qu’ Adonis représentait le soleil qui triomphe des ténèbres, on sera volontiers porté à penser qu’Adonis et Neto sont la même divinité. En effet, n’est-il pas évident que Donis et Nito sont identiquement le même nom dont les syllabes ont été interverties? Le culte de Néton était fort répandu en Espagne ; et ces figures colossales de taureaux qu’on rencontre dans quelues localités de la Péninsule, sont es idoles de ce dieu(*).

doit observer que le nom de Dianium n’a jamais pu éire donné à cette ville par les Crées qui l’avaîeut fondée. En effet, le mot Diana, ainsi que le constate Varron, liv. iv, S 10, est d'origine purement latine. Il n’a donc été donné à cette ville qu’aprés l’occupalion des Komains, qui l’ont subslitiié au nom primitif. En effet, Slraboii la nomme Arléiniun.

(*) Apud HcUopolim taurum soit conse-

Les Phéniciens avaient encore établi en Espagne le culte de la Vénus génératrice, que les Babyloniens, aussi bien que les habitants de Tyr , nommaient Salambo. C’est aussi sous ce nom que les Espagnols vénéraient cet emblème de la beauté, de la fécondité de la nature. Chez presque tous les peuples anciens , la tête de cette divinité a été pompeusement célébrée, soit qu’on ait appelé cette déesse Salambo, Isis, ou bien Cérès Ëleusine. Ou faisait en son honneur des processions où l’on promenait son image. Les femmes l’accompagnaient en portant dans des corbeilles ou dans des vases de terre les fleurs et les fruits de la saison. Les Actes des martyrs racontent que sainte Justine et sainte Rufine, qui , pour vivre, vendaient de la poterie sur une place de Séville, ayant refusé de céder des vases que les femmes de la ville destinaient à la célébration de cette fête, furent insultées par la populace , et que ce refus devint une des causes de leur martyre.

Sur beaucoup de pierres votives , on a lu des noms latinisés qu’on a ju gés devoir être ceux de dieux adorés par les Espagnols ; mais rien ne fait connaître leurs attributs , et dès lors on doit peu s’occuper de ces prétendues divinités. En effet, il faut se mé fier de la facilité avec laquelle des antiquaires, pour interpréter une inscription qu’ils ne comprennent pas, vous font un dieu inconnu avec autant d’aplomb que Snncho Pança en mettait a enchanter l’incomparable Dulcinée.

Veut-on un exemple du laisser - aller de quelques auteurs en cette matière? Qu’on prenne ce passage d’une histoire d’Espagne , d’ailleurs fort bien faite et consciencieusement élaborée :

O On lit sur une cornaline annulaire trouvée dans le territoire d’Almeida :

N'offense pas le dieu Ypsislos , c’est un grand nom. La curiosité renonce à apprendre quel est ce dieu dont le

crâtum, quem Neton cogiK>minant, maxime colimt, Macrobe.

nom paraissait si redoutable aux anciens (*). U

L’auteur se trompe. La curiosité peut facilement être satisfaite; et il suffit de rectifier une erreur qui s’est glissée dans sa traduction. Le traducteur a pris le Pyrée pour un homme.

Cette devise est évidemment chrétienne; en voici le sens littéral : Tu ne

m’outrageras pas, moi, le Dieu Très- Haut; mon, nom est grand. »

Les Phéniciens , les Grecs , les Romains ne sont pas les seuls qui aient donné des dieux à la Péninsules Un peuple, qui les avait dès longtemps devancés dans ce pays, y avait aussi apporté sa mythologie. Avec les Celtes, et peut-être même avant eux , le culte druidique s'était établi en Espagne.

Dans beaucoup d’endroits, on rencontre des pierres énormes, entassées de manière à former des autels sur lesquels a coulé le sang des victimes immolées à Teutatès.

Le dieu des Germains , le dieu de la guerre , Erman , était adoré , en Espagne, sous le nom d’Elman. Il est probable que ce sera quelque temple élevé à ce dieu qui aura donné son nom à la ville d’Elmantica, aujourd’hui Salamanque (**).

(*) TON.0EON.rOI.r<PISTON MH.ME.AEIKHÏIÏ MErA.TO ONOMA

Je dirai d'abord que cette pierre gravée ne doit pas être très-antique. Elle ne peut guère remonter qu'au temps où déjà les langues anciennes étaient corrompues, c'est-àdire au moyen âge, quand on a commencé à employer en Espagne le datif au lieu du nominatif, oot est un hispanisme ; correctement il faudrait av. Au lieu de doixnott il faudrait àocyritei;. L’altération du tangage, en prouvant que celle inscription est presque moderne, devait éveiller la défiance du traducteur ; car le nom d’un dieu adoré encore au moyen âge serait probablement venu jusqu’à nous. Hypsislos n’est donc pas le nom d’une divinité. C’est tout simplement le superlatif de l’adjectif flij/oç, haut, wl'toroç c’est le très-haut.

(**) Nous donnonsla gravure d’iinemédaille d’argent de la bibliothèque royale (n” i4go), sur laquelle on lit en caractères celtibcriens

Après ces dieux principaux , il y avait encore beaucoup de divinités inférieures vénérées seulement dans quelques localités particulières ; mais il est sans intérêt de les connaître. Nous ne nous arrêterons donc pas davantage sur les anciennes superstitions ; nous quitterons les épotjties fabuleuses pour arriver à des événements qui , bien éloignés encore cependant, présentent déjà moins d’incertitude.

Établissement en Espagne des Phéniciens, des Grecs, puis des Carthaginois. — I.a venue des Phéniciens en Espagne est un fait hors -de contestation ; mais à quelle époque faut-il la reporter .!* On ne peut, sur ce point, faire que des conjectures. Cependant M. Romey a déterminé cette date par des raisonnements si plausibles, que son opinion ne saurait s'écarter beaucoup de la vérité. Voici comment il s’exprime :

« Le temps de l’accomplissement des « promesses de Dieu faites à Abraham « était arrivé. La postérité de ce pan triarche devait enfin entrer dans la «possession de la terre promise; et O cette terre, c’était le riche pays des « Phéniciens. Josiié , successeur de « Moïse , et conducteur du peuple « choisi de Dieu, l’y introduisit le fer « à la main, 1452 ans avant Jésus- « Christ. Jéricho, Haï, Gabaon, Jéru- " Salem, Béthel, Yérimoth, Hébron,

« Gader et Lachis , toutes villes phé- « niciennes de l’intérieur des terres ,

« tombèrent au pouvoir du chef des « Hébreux ; il en chassa et dispersa les « habitants ; et cette invasion refou- « lant la population cananéenne vers « les grandes métropoles de la côte ,

« Sidon , la vieille Tyr, Biblos et Arade,

« regorgèrent d’habitants. Ce surcroît « de population fit bientôt naître la « pensée d’aller établir des comptoirs « et des citadelles dans les pays où «Jusque-là les Phéniciens ne s’étaient

le mol Etmnn. La plupart des numismatographe.? pensent que cette légende exprime le nom primitif de la ville de Salamanque. L’académie espagnole a émis l’opinion qu'elle indique celui du dieu Elman. Celle médaille est la cinquième de la planche 3i.

« présentés qu’en simples marchands ;

« et les vaisseaux de Sidon et de Tyr

• portèrent à la fois des colonies ca- « nanéennes parmi les populations sau-

• vages de l'Attique et du Péloponèse ,

< et parmi ceux qui habitaient les ex- « trémités occidentales de la Méditer-

• ranée, jusque dans le sud et l'ouest « de l’Espagne. »

Il y avait déjà plusieurs siècles que les Phéniciens étaient établis sur les cdtes de l’Espagne, lorsqu’un autre peuple maritime vint y fonder une colonie. On fait remonter à neuf cents ans environ avant l’ère chrétienne, l’époaue à laquelle lés Grecs de l’ile de Rlioaes vinrent s’établir au pied des Pyrénées, et y fondèrent une cité dont le nom a toujours rappelé celui de ses premiers habitants. C’est la ville de Rosas , située presque sur la frontière de France, dans le voisinage du cap Creuz.

Les Phocéens, à leur tour, naviuant le long des côtes de l’Italie et e la Sicile, arrivèrent dans le golfe que forme le rivage méridional de la Gaule. Ils y élevèrent une ville qu’ils appelèrent Massilia (Marseille).

Ils commercèrent aussi sur les côtes d’Espagne; mais d’abord ils ne s’y fixèrent pas. Plus tard, lorsqu’une partie des habitants de l’Asie Mineure, fuyant devant les cruautés d'Harpages, lieutenant de Cyrus , vint chercher un refuge dans les colonies que les Phocéens avaient depuis longtemps établies , ce surcroît de population ne tarda pas à se trouver à l’étroit. Alors ces Grecs fugitifs allèrent s’établir sur la côte orientale de l’Espagne.

D'autres poussèrent plus loin; mais ayant trouvé le pays occupé par les Phéniciens, iis poussèrent plus loin encore, franchirent le détroit pour aller au pays des Turditains. Ils y furent accueillis par un roi auquel la tradition donne le nom d’Argantonius.

On rapporte beaucoup de fables sur son compte. Pour qu’on en apprécie la valeur, il suffit de signaler une seule des invraisemblances que ces récits renferment. Il suffit de dire que , d’après les traditions anciennes , Argan-

tonius aurait déjà été im chef puissant à l’époque des victoires de Nabuchodonosor, et qu’il aurait été encore plein de force et de vigueur près de cent ans plus tard , lorsque Cyrus soumit l’Asie Mineure. Aussi ajoute-t-on que ce prince régna très-longtemps, et qu’il vécut trois cents ans. Quoi qu’il en soit , ces fables n’ont pu dénaturer entièrement la vérité; et le point principal, l’établissement des Grecs au pays des Turditains, n’en est pas moins considéré comme un fait incontestable.

On à des détails plus positifs sur l’expédition des Grecs qui , partis de Marseille, vinrent se fixer sur les côtes de la Celtibérie.

545 ans environ avant .Tésus-Christ , ils formèrent leur premier établissement à peu de distance de Roses.

C’était un simple entrepôt de commerce, ainsi que le prouve son premier nom Emporium (*) , qui s’est conservé presque sans altération , car on reconnaît encore le mot grec dans le nom actuel d’Ampurias. Les naturels du pays se montrèrent pru satisfaits de l’arrivée de ces étrangers ; la conduite des habitants de Roses leur avait appris le danger de recevoir chez soi des aventuriers presque toujours violents et cupides. Ils résistèrent donc avec énergie aux envahissements que les Massaliotes s’efforcaient de faire chaque jour. Enfin , après des luttes sanglantes , acharnées , les deux peuples firent un arrangement si singulier, qu’on en chercherait en vain un semblable dans l’histoire. I.es naturels du pays cédèrent aux colons grecs une petite partie de leur ville; mais il fut convenu aussi qu’une muraille serait construite de manière à empêcher toute communication entre le quartier assigné aux nouveaux venus et ceux réservés par les anciens habitants.

On a peine à s’expliquer comment il fut possible d’exécuter cette convention , et surtout comment elle put avoir quelque durée. Cependant les Grecs prirent possession de la portion

(*) ’E|Mtôpiov signifie niartlié, place publique.

L’UNIVERS

qui leur était attribuée. Elle était située du côté de la mer, et u’atait que quatre cents pas d’étendue; tandis que les naturels se réservèrent le reste de la ville et le territoire environnant.

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