I.a crainte rendit les Grecs vigilants
Ils pourvurent à leur défense avec une
firudence qui assura peut-être leur saut. Ils fortifièrent la muraille qui les séparait des anciens habitants, de manière à la rendre imprenable; elle n’avait qu’une seule porte. Pendant le jour, elle était soigneusement gardée;
fiendant la nuit , une grande partie des labitants veillait sur les murailles.
Quelques auteurs portent au tiers des citoyens le nombre de ceut qui restaient ainsi sous les armes. Il y a là une exagération évidente. Un semblable régime edt bientôt exténué de fatigue tous les Massaliotes. Ce (ju’on doit croire , c’est qu'ils se gardèrent romme s’ils eussent été dans une ville assiégée. Ils ne sortaient jamais dans la partie habitée par les naturels sans être en grand nombre et armés; enfin ils prirent tant de précautions, que, lors de l’arrivée des Romains en Espagne , cet arrangement s’exécutait encore dans toute son intégrité ; la muraille subsistait toujours , et chaque peuple se gouvernait par ses lois particulières. La ville , comme on l’a vu , avait reçu le nom d'Emporium ; quant à une petite île située en face de cette partie de la côte, et dans laquelle les Grecs s’étaient d’abord établis, elle reçut le nom de Palœopolis, ou la vieille ville.
Des aventuriers nombreux , entreprenants, devaient se trouver bien resserrés dans un terrain de quatre cents pas. Cependant ils observèrent la convention , soit qu’ils ne se sentissent pas assez puissants pour la rompre, soit ou’ils tussent arrêtés par le respect de la foi jurée ; mais rien de semblable ne les retenait 5 l’égard des côtes voisines ; ils commencèrent par s’emparer de l.i ville de Roses; puis ils s’avancèrent ensuite vers le couchant, et fondèrent trois villes dans le pays des Édétains, aux environs du fleuve Sucro( le Xucar de nos jours).
Dianium , célèbre par le temple consacré à Diane, était une de ces cités.
Quant aux deux autres, on ne peut dire ni leur nom, ni l’endroit précis où elles s’élevaient. Près de là , sur la même côte , et en remontant vers l’Ibériis, on trouve encore une autre ville d’originegrecque.Sagunteavait,dit'«n,
tiré son nom de celui de ses premiers fondateurs, qui auraient été des Zacynthiens, ou habitants de l’ile de Zante. Sagunte était renommée par ses produits céramiques ; et , de nos jours encore , on estime les poteries de Murviedro (mur-viejo), qui s’élève près des vieilles murailles et des ruines de la cité zacynthienne.
Parmi les colonies que les Phéniciens avaient jetées sur la terre africaine , il en était une qui s’élevait audessus de toutes les autres. Elle égalait déjà la métropole en influence , mais elle la surpassait de beaucoup en ambition. Puissante par son commerce , puissante par ses armes , la ville de Didon , Carthage , qui devait être la rivale de Rome, ne négligeait aucun moyen d’étendre sa domination. Elle saisit avec empressement la première occasion qui se présenta de pénétrer en Espagne. Les anciens habitants s’étaient soulevés contre les 'Phéniciens, les avaient vaincus, avaient pris lusieurs villes, en avaient passé les abitants au fil de l’épée, en avaient profané les temples. Enfin , les Phéniciens se trouvaient étroitement resserrés dans quelques villes du littoral.
Il eût fallu un long voyage pour aller réclamer du secours de la métropole.
Les colons se déterminèrent donc à implorer l’assistance des Carthaginois, avec lesquels ils avaient, comme on l’a vu , une commune origine. Ceux-ci attendaient depuis longtemps un prétexte honnête pour mettre le pied en Espagne. Ils saisirent cette occasion , et s'annoncèrent comme les défenseurs des Bliéniciens leurs frères, eomme les vengeurs des dieux immortels, de la religion profanée , et du temple de Meikarth, qui avait été détruit. Ils commencèrent par combattre pour les Phéniciens; puis, après avoir repoussé^
les ennemis, ils changèrent de rôle , et voulourent s'ériger en maîtres , là où ils n’étaient venus que comme alliés.
Ils suscitèrent des discordes intestines entre les habitants de Cadix et leurs magistrats. Ils les firent accuser de tyrannie et de concussion. Ils se présentèrent comme les soutiens de ceux qui étaient opprimés. Ils eurent cependant à surmonter une résistance énergique. Il leur fallut battre en brèche les murs de Cadix ; et, si l’on doit croire les anciennes traditions , ce serait à cette occasion que, pour la première fois, on aurait employé le bélier, cet instrument de destruction le plus puissant dont on ait fait usage dans les sièges avant qu’on eût découvert la poudre. Une fois maîtres de Cadix, les Carthaginois eurent peu de peine à s’emparer de toute cette ceinture de villes florissantes qui s’étendaient sur le littoral , depuis l’embouchure du Bœtis jusqu’au cap Charidème.
Pour maintenir leur domination sur la partie de l’Espagne dont ils venaient de ravir la souveraineté aux anciens colons phéniciens, les usurpateurs sentirent la nécessité d’avoir un point de relâche, un port intermédiaire entre Carthage et la cdte d’Espagne. Ils s’étaient déjà emparés depuis longtenms d’une des îles Pithuses, d’Iviça.
Ils fondèrent encore dans la plus petite des Gymnésiennes (Minorque) une ville à laquelle ils donnèrent le nom de Magon, l’un de leurs généraux. C’est, dit-on, aujourd’hui le Port-Mahon.
Les expéditions guerrières n’étaient pas les seules que les Carthaginois employassent pour étendre leur influence. Us ne reculaient devant aucune des entreprises qui pouvaient augmenter leur puissance ou favoriser le développement de leur commerce.
La navigation .au delà des colonnes d’Hercufe avait été longtemps regardée comme une tentative téméraire, comme une chose impraticable. Les Carthaginois , pour lier des relations nouvelles , pour acquérir des pays nouveaux , osèrent naviguer sur l’océan Atlantique. Le sénat de Carthage fit équiper deux flottes, dont il remit le
vr
commandement aux deux frères Hannon et Himilcon , qui avaient été élus suffètes. Ceux-ci franchirent le détroit qui sépare l’Afrique de la terre d’Espagne. Uannon, à la tête d’une escadre de soixante penfecontores , ou alères à cinquante rames, chargées ’hommes et de femmes , parcourut la rive occidentale de l’Afrique et y établit des colonies. On raconte qu’il pénétra jusqu’au fond de la mer Rouge, d’où il envoya par terre des messagers à Carthage. Ce récit paraît en contradiction avec un extrait du récit de ce voyage , traduit en grec , sans doute , par quelque navigateur sicilien , et qui est parvenu jusqu’à nous sous le nom de Périple d'Hannon. On y lit que le navigateur suivit la côte jusqmà un
Eaontoire qu’il appelle le cap du , et qu’il fut forcé de revenir, parce que les vivres lui manquaient.
Himilcon, après être sorti du détroit, prit une direction opposée à celle que suivait Ilannon. Il côtoya le couchant et le nord de l’Espagne , visita les rivages de l’Armorique et de la Grande-Bretagne, et revint à Carthage après une navigation de deux années.
Le Périple d’Himilcon n’est pas venu
Du’à nous ; on en connaît seulement ques passages par les citations faites dans le poème d’Avienus (*) Cette époque était celle des premières grandes tentatives de ce genre.
Darius, fils d’Hyslapes, chargea le géomètre Scylax de Cariande de diriger une de ces longues expéditions maritimes. Quelques biograplies prétendent que c’est à Scylax qu’il faut attribuer rinvention des tables géographiques.
C’est un fait qui importe peu à notre sujet; mais il en est un autre qui s’y rattache plus directement. Scylax est le premier qui ait donné à l’Espagne le nom d’ibérie.
Les Carthaginois cherchèrent les premiers à pénftrer dans l’intérieur du pays , car les Phéniciens paraissent s’étre bornés à occuper le littoral. Mais cruels et avides comme le sont tous les peuples qui font passer avant
(*) De Oris maritirnts.
L’UNIVERS
tout les intérêts de leur négoce, ils furent bientôt détestés, et ils éprouvèrent de la part des Espagnols une vive résistance. Us trouvèrent aussi sur la côte orientale de redoutables adversaires. Ennemis implacables de tout ce qui pouvait faire concurrence à leur commerce, ils voyaient d’un œil de jalousie ces nombreux comptoirs, ces riches entrepôts dont les Massaliotes avaient garni le bord de la mer, depuis le pied des Pyrénées jusqu’au romontoire de Diane. Ces villes renaient à Carthage la haine dont elles étaient l’objet, et ce fut cette animosité mutuelle qui plus tard lit des colonies grecques les fidèles alliés des Romains. Cependant, pour le moment, les Carthaginois laissaient reposer l'Espagne. Leurs forces étaient engagées autre part. Rome et Carthage venaient de se heurter pour la première fois. Depuis longtemps maîtres d’une partie delà Sicile, ils venaient d’attaquer Messine. Les habitants de cette ville réclamèrent le secours des Romains, et le sénat, accordant l’appui qui lui était demandé, envoya le consul Appius Claudius en Sicile. La lutte fut acharnée. Enfin, après vingtquatre années de résistance, les Cartliaginois durent céder une première fois à la fortune de Rome , et la paix qui termina la première guerre punique leur enleva la Sicile et la Sardaigne.
Ils résolurent de chercher des dédommagements à ces pertes, et d’asseoir enfin leur empire sur toute l'Espagne.
C’est dans ce but qu’ils y envoyèrent une armée commandée par Jmilcar Barcas. On raconte que ce général avant de partir offrit un sacrifice aux dieux. Il amena près de l’autel son fils Annihal qui n’avait encore que neuf ans , et sur les victimes sanglantes qui venaient d’être immolées, il lui fit jurer de rester éternellement ennemi des Romains, et de venger sa patrie des outrages qu’ils lui avaient fait subir.
Les opérations d’Amilcar furent excessivement rapides. Il s’assura d’abord de la possession de tout le pays arrosé par le Bétis; puis, pour tenir en res-
pect les cités grecques du littoral de la Celtibérie, il construisit sous le nom de Barchino la puissante ville de Barcelone. Il avait aussi choisi pour établir ses magasins de guerre un rocher situé sur le rivage des Édétains, en face des lies Pithuses. Cet établissement qu’on appelait Àcra-Leuké, la Roche-Blanche , lui servit de principale place d’armes et de centre d’opérations. Cette position était bien près de Sagunte; cependant il n’osa pas encore attaquer cette cité. Elle lui avait envoyé des ambassadeurs pour lui rappeler que depuis plusieurs années elle était ralliée de Rome. Il s’arrêta devant cette qualité; car malgré toute sa haine pour les Romains , il ne croyait pas le temps venu de leur faire de nouveau la guerre. La ville d’Hélikê(*), dont les Romains, suivant l’habitude qu’ils avaient de dénaturer tous les noms , ont fait Ilicis, ne pouvait invoquer la même garantie; Amilcar l’attaqua. Héliké réclama le secours de plusieurs villes de l’intérieur. Les habitants de ces cités se liguèrent pour la défendre ; ils vinrent livrer bataille aux Carthaginois, et ceux-ci furent vaincus malgré tout le talent, malgré tous les efforts de leur général. Des auteurs rapportent qu’Amilcar, forcé de prendre la fuite, se noya en passant une rivière; d’autres dfsent qu’il mourut dans le combat. C’est dans le courant de l’année 516 de Rome qu’Amilcar était venu en Espagne. Il mourut en 521 . .Son fils Anmbal était encore trop jeune pour qu’on lui confiât le commandement. Le sénat de Carthage nomma donc pour gouverner l’Espagne Asdrubal, que des liens de parente attachaient .à Amilcar. Le premier soin de ce général fut de tirer vengeance de la mort de son prédécesseur. Il s’efforça ensuite d’établir d’une manière plus solide dans la Péninsule la puissance de son pays. Il fonda la ville de Carthagène (Carthago Nova), dont il voulait faire le centre de sa domination. Il l’éleva, l’embellit avec un soin tout particulier. Polybe a donné de
(*) "11/1X111, ,'mjoiird’hiii EIrhe.
cette ville une description dont on peut encore de nos jours apprécier l’exactitude.
« Cartiiagène (*), dit-il, est située « au milieu de la plage maritime de
• l’Espagne , et au fond d’un golfe qui ,
• long de deux milles et demi et large « de la moitié, forme un port assez « vaste. Un flot placé à l’entrée du « golfe la rend étroite de part et d’au- « tre, et, en brisant les vagues, main- « tient le port dans un état calme, « interrompu seulement de temps à «autre par le vent d’Afrique, contre « lequel il ii’est pas toujours en sdreté,
■ puisqu'il pénétré par un passage à
• droite et a gauche de l’îlot. Grâce à « la terre ferme , le port est abrité « contre tous les autres vents. Tout au
■ fond du golfe, s’élève une colline en «forme de presqu’île; c’est celle sur « laquelle Carthagène est bâtie. A l’est
• et au midi , elle est entourée par la « mer; à l’ouest, est un étang qui par « sa communication avec la mer favo- « rise la navigation et semble être « l’ouvrage de Part : un pont y est Jeté « à l’endroit où est la petite langue de « terre , et sert de passage à ceux qui « viennent de la campagne pour ap-
< porter des vivres. Le milieu de la
• ville est plus bas que les extrémités, « parce qu’elle est située dans une « vallée formée par cinq collines , dont
< deux sont plus élevées et plus rudes «que les trois autres, tellement per- « cées de cavernes qu’elles en devien- « nent inaccessibles. La plus considé- « râble, qui du côté de l’est s’étend
• jusqu’à la mer, porte un temple dé- « dié à Esculape. Sur la colline oppo- « sée et située à l’ouest, a existe le « magniiique palais construit, à ce «qu’on dit, par Asdrubal, qui aspi- « rait à la monarchie. Parmi les autres
• petites collines du côté du nord, les
• deux extrêmes portent le nom de « Vulcain et de Saturne, et celle du « milieu le nom d’Alétès, qui Jouit des « honneurs divins pour avoir le pre- « mier découvert le moyen d’exploiter
• les mines d’argent. »
(*) Traduction de M. Ocppiiig.
4' lAvrnison. (Kspaonk.)
Asdrubal s’adjoignit bientôt le Jeune Annibal comme lieutenant, et conserva le commandement pendant deux années. Il fut tué par un esclave espagnol , qui voulut venger ainsi sur lui la mort de son maître. C’était (*) un des principaux seigneurs de l’Espagne nommé Tagus. Asdrubal l’avait fait périr pour quelque cause injuste. Son esclave le vengea en frappant le général carthaginois au pied de l’autel où il offrait un sacrifice. On saisit aussitôt le meurtrier , on broya ses membres dans les tortures , mais on ne put lui arracher une plainte; son visage , loin d’exprimer la douleur , ne peignit que la Joie. Il était content de mourir, il avait vengé son seigneur.
Annibal , qui n’avait encore que vingt -six ans, fut choisi par le sénat de Carthage pour succéder à Asdrubal.
Ce jeune capitaine, malgré la fougue de son âge, malgré l’exces de sa haine contre Rome , ne crut pas prudent de rompre encore la paix. Il voulut achever d’établir en Espagne la domination carthaginoise. Il fit la guerre à quelques peuplesde l’intérieur. Enfin, quand il fut certain de ne plus laisser d’ennemis derrière lui, il se retourna vers Rome. Il songea d’abord à détruire les colonies grecques, car elles étaient alliées des Romains. Il saisit la première occasion de les attaquer; et, prétextant un différend survenu entre une peuplade alliée de Carthage et les habitants de Sagonte, il rassembla une puissante armée pour mettre le siège devant cette ville. LesSagontins, pleins de confiance dans l’alliance romaine , envoyèrent en toute hâte des ambassadeurs au sénat.
Mais au lieu de prendre un parti énergique et rapide , ce corps se mit à discuter. Comme cela arrive presque toujours dans les assemblées délibérantes, ce fut le parti de la faiblesse qui prévalut. On députa des ambassadeurs au général carthaginois , qui les renvova au sénat de Carthage. On amusa Tes députés , et , pendant ce temps , Annibal poussait le siège avec activité.
Les Sagontins se défendirent avec
'•) Mnriana, liv. it, ch. S.
L’UNIVERS
courage. Annibal ayant lui-méme conduit sea aoldats à l’asaaut, eut la cuisie traversée d’un dard (‘).
Cette résistance opiniâtre ne le rebuta pas. Il fit construire une tour de bois qui dominait les murailles «tméme les tours les plus élevérs de la ville assiégée. De la on faisait pleuvoir sur les Sagontins une grêle de flèches et de pierres ; en même temps , le bélier ne cessait de battre les murailles. Plusieurs brèches furent ouvertes, les assiégeants s’y précipitèrent en foule; mais derrière la brèche ils trouvèrent de nouveaux retranchements , que les habitants avaient élevés avec les débris de leurs demeures. Les Sagontins, affaiblis par les fatigues d’un siège de
(*) Nous ne dirons pas, comme un historien moderne, qu’Annihal eut la cuisse traversée d'un coup d’arbalète ; autant vaudrait
{iresque dire qu’il fut blessé d'un coup de eu. L’arbalète, arcus tatislarius, ne fut pas connue en Europe avant les croisades. Piilcherius, ijiii a écrit l’histoire de la première guerre sainte, remarque, liv. i , ehap. 5, que les croisés avaient été effrayés et mis en fuite par la quantité de sagetles que les Sarrasins avaient fait pleuvoir sur eux : - Et, ajoute-t-il, cela n’ était pas étonnant; car cette manière de combattre nous était entièrement inconnue. > Ces traits causaient tant de dommages aux croisés , que , sous le pape Innocent II, on crut nécessaire de frapper d’anathème ceux qui se servaient contre les chrétiens d'arbalètes et de sagettcs. Voici les termes du vingt-neuvième canon du concile de Latran ; •< Nous défendons, • sous peine d’anathème, de faire usage « contre les chrétiens et les catholiques de ■■ cet art pernicieux et exécrable des arba- « létriers. » L'histoire, au reste, ne dit pas que par suite de cette prohibition les Gressins aient tiré moins juste et moins dru.
Dans le second livre de la Philippide, Guillaume le F, reton , contempuraiii du héros qu’il chantait , dit aussi : ■ A cette « époque, nos Français ignoraient entière- « ment ce que c'était qu’une arbalète ou « une baliste, et dans toute l’armée le roi « n’avait pas un homme qui sdt en faire « lisage,
Francigenij noitris itlis ignou Jiebus Bcs erat omninô quid balistarius arcus,
Qiiid balista rorel; ncc babebat in agmiiie loto Rex aitnls qaamquam acîret qui lalibus uli.
oeuf mois , par les maladies et la disette , ne perdirent pas courage ; et lorsqu’ils virent qu’ils ne pouvaient plus attendre de secours des Romains, que les vivres leur manquaient entièrement, que la défense devenait impossible , ils se déterminèrent à mourir plutôt que de se rendre. Ils dressèrent un énorme bûcher au milieu de la ville, y déposèrent tout ce qu’ils avaient d'effets précieux ; puis , quand la nuit fut venue, tous ceux qui pouvaient encore soutenir leurs armes se jetèrent sur le camp des ennemis pour les chasser, ou bien pour périr en combattant. Ce fut une affreuse mêlée, une nuit de carnage ; et quand , aux premières lueurs du Jour, les femmes des Sagontins virent cet effroyable désastre, lorsqu’elles purent apercevoir les cadavres de leurs maris , de leurs enfants , lorsqu'elles virent tomber sous le fer ceux qui jusqu’alors avaient résisté , le sacriBce qu’elles avaient projeté s'accomplit. Les vieillards, les Diessés, les malades se poignardèrent.
Les femmes , après avoir mis le feu à l'immense bûcher qui était préparé , après avoir égorgé leurs jeunes enfants , se jetèrent jusqu’à la dernière dans les flammes qu’elles venaient d’allumer. Le vainqueur, qui se précipitait avide de carnage et de butin , fut trompé dans son horrible attente :
toutes les richesses avaient disparu consumées, et son fer ne trouvait plus une victime à frapper. Il ne rencontra que des cadavres sanglants ou des ossements déjà blanchis par l’incendie, et il recula d’épouvante.
C’est dans le courant de l’année 536 de la fondation de Rome que succomba Sagonte, offrant au monde le premier exemple de ce courage sublime dont les Espagnols ont donné tant tie
preuves quand ils ont combattu pour la défense de leurs foyers. La ruine de Sagonte fut un coup terrible porté à la puissance de Rome. Tous les peuples apprirent que le nom d’allié des Romains ne présentait plus qu’une garantie illusoire. On apprit que si Rome pouvait quelquefois venger ses alliés, quelquefois aussi elle les laissait tom-
SI
ber sans défense. Ce fut non-seulement une cruauté de laisser ainsi périr cette cité héroïque , ce fut une faute.
Elle fut la cause première des désastres que les Romains éprouvèrent au commencement de la deuxième guerre punique. Lorsque le Carthaginois victorieux arriva en Italie, il trouva à demi délié le faisceau d’alliances avec les peuples italiens qui faisait la force principale de Rome, et il lui fallut peu d’efforts pour achever de le rompre.
Presque tous les auteurs sont d’accord pour flétrir la lâche inertie du sénat romain.
« Un particulier, dit M. Depping, n passe pour lâche dans la société quand « il abandonne son ami dans la dé- « tresse, et il serait permis à un p;ou- « vernement d’abandonner un allie qui « lui donne les preuves les moins équi- « voques de son attadiement, et de le
< laisser abandonné à la cruauté d’un « ennemi furieux ? Non , tant qu’il y « aura de la bonne foi sur la terre , « une pareille infamie sera la honte « des Romains. C’est ce que pensèrent « aussi tous les autres peuples d’Es- « pagne, qui, avec moins de politique « et de raflinement , avaient tout au-
< tant de bon sens que le sénat de « Rome. » Aussi , lorsque le sénat de Rome réclama plus tard leur alliance, ils la refusèrent ; et voici la réponse que Polybe met dans leur bouche :
« N'étps-vous pas honteux de nous « offrir votre amitié après les désas- « très de Sagonte ? En abandonnant « vos alliés, vous les avez traités avec > plus de cruauté qu’Annibal leur en- « nemi. Allez chercher des alliés dans « les pays où le sort des Sagontins
■ est encore ignoré. Les ruines de « cette cité sont pour tous les peu- < pies de l’Espagne une leçon salu-
■ taire , qui doit leur apprendre à ne « point se fier à votre sénat et au peu-
■ pie romain. »
A Rome même, le peuple s’éleva contre cette lâche conduite. L’inertie du sénat dans cette circonstance passa en proverbe ; et , (wur désigner ceux qui donnent des paroles quand on leur demande des secours , on répétait :
IHtm Romse coHsuHtur, expu^natur Sagvntum , pendant qu’on délibère à Rome, Sagonte est prise.
Seconde guerre punique- Armes des anciens Espagnds; leur manière de.
combattre- — La nouvelle du désastre de Sagonte parvint à Rome au moment où les ambassadeurs envoyés à Arinibal arrivaient de Carthage. Les regrets du sénat, la douleur du peuple, ne pouvaient réparer le mai qui était fait; mais on pouvait prévenir un mai plus grand dont on était menacé. Il était aisé de comprendre que l’ennemi qui avait outragé la puissance romaine, qui pendant tant d’années avait formé une armée nombreuse, ne l’avait pas fait pour s’en tenir à la prise d’une seule ville. Annibal voulait venger son pays des traités qui avaient terminé la première guerre punique. On courut donc aux armes ; mais en même temps le sénat romain , pour n'avoir pas à se reprocher la rupture de la paix, envoya encore une ambassade à Cartilage. Elle fut reçue par les magistrats assemblés. Le député romain leur demanda si c’était par leurs ordres ue Sagonte avait été attaquée ; et , ans le cas contraire , il exigea qu’on lui livrât le général qui, au mépris des traités, avait osé assiéger une cité alliée de Rome. Les Carthaginois répondirent que peu importait de savoir par les ordres de qui la guerre avait eu lieu; qu’il fallait examiner seulement si elle était juste; que la première agression venait des habitants de Sagonte, qui avaient été chercher querelle aux Turbolétains, alliés de Carthage.
L’ambassadeur romain tenait le bas de sa toge relevé, comme s’il y eût renfermé quelque chose. « Nous vous apportons, dit-il, ou la paix, ou la guerre; laquelle des deux clioisissez-vous? — Comme il vous plaira, lui réponditon. — Eh bien! dit-il en secouant le pan de sa toge, c’est la guerre ! ••
Annibal n’avait pas attendu cette déclaration pour faire ses préparatifs.
Il avait tire d’Espagne des troupes pour garnir les parties de l’Afrique susceptibles d’être attaquées, et il
L’UNIVERS
nvait envoyé en Espagne des troupes africaines sous le commandement d’Asdrubal son frère. Il avait lui-méme rassemblé à Carthagène une armée de plus de cent mille fantassins, de douze mille cavaliers et de cent éléphants. Parmi ses troupes se trouvaient des corps nombreux de soldats espagnols, auxquels il dut plus d’une fois In victoire.
Les fantassins espagnols étaient ordinairement armés de deux petites piques ou javelines de trois ou quatre pieds de longueur; ces javelines, qu’en Espagne on appelle ckuzos, y étaient une arme nationale. Maintenant que les vieilles coutumes s’en vont, presque tout le monde, dans la Péninsule, j^ssède des armes ù feu. Mais , encore en 1808, il n’était si pauvre laboureur qui n'eut un c/itizo dans sa cabane.
Le fantassin espagnol était aussi armé d’une épée droite peu longue et à double tranchant. Les Romains, qui ne tardèrent pas à apprendre à leurs propres dépens combien cette épée était redoutable, la substituèrent à cellë que jusqu’à ce jour les légions avaient portée.
Quelques antiquaires ont cru reconnaître aussi sur des médailles espagnoles des guerriers armés d’un sabre courbé en forme de faux , et dont le tranchant se trouve en dedans de la courbure; mais en examinant ces médailles avec soin, on peut aisément reconnaître que ce qu'on avait pris pour une épée courbée n’est autre chose qu’une palme ou rameau d'arbre. Sur
Jjuelques médailles très- frustes , les eu il les de la branche ont entièrement disparu, et l'erreur est possible; mais si on les compare à d’autres pièces du même type d’une conservation plus parfaite , on retrouve les feuilles qui garnissent le rameau parfaitement distinctes. Les fantassins étaient aussi quelquefois armés de la fronde ou bien du bident, dont ils se servaient pour arrêter la cavalerie. C’était une lame courbée en forme de croissant, emmanchée au bout d'une hampe , et semblable au croissant, dont on se sert dans quelques colonies espagnoles du nouveau monde pour couper le jarret
des taureaux sauvages. On en fait usage encore aujourd’hui à Madrid dans les corridas (*), sous le nom de media luna (**).
Sur plusieurs médailles on trouve aussi des archers; cependant ce ne sont pas les armes de jet qui rendaient si redoutable l’ancienne infanterie espagnole. Elle aimait mieux combattre corps à corps. Ses armes défensives consistaient en un petit bouclier rond appelé cetra, fait de bois ou d’osier, et couvert de cuir. Dans quelques contrées septentrionales, les fantassins portaient un bouclier de deux pieds de diamètre , couvert de peau ou de nerfs d’animaux , et semblable à celui d'une partie des Gaulois. Ils ne se couvraient pas la tête d’un casque, mais bien d’une espèce de mitre ou de bonnet. Leur vêtement était une e.spèce de sayon, de blouse de toile ou plutôt de peaux de chèvres ou de moutons.
Ce vêtement laissait nus leur cou et une partie de leur poitrine. Leurs pieds étaient chaussés de grosses bottines de cuir, de ces abarcas que portent encore une partie des montagnards espagnols.
Les cavaliers étaient armés d’une hache , d’une massue , d’un sabre ou d’une lance longue environ de deux mètres. Plusieurs auteurs citent le mot lance, lancia, comme appartenant a l’ancienne langue espagnole. Souvent on trouve dans les médailles antiques les cavaliers espagnols coiffés de casques.
Ces guerriers étaient très-agiles, et habitués à lutter contre des bêtes sauvages. Les combats de taureaux étaient dès cette époque un de leurs passetemps favoris. Aussi , accoutumés à maîtriser la furie de ces animaux , ils surent plus d’une fois la tourner contre leurs adversaires. A la bataille où ils vainquirent Amilcar, auprès d'Ilicis, ils usèrent d'un stratagème qu’Annibal , à son tour, employa contre les Romains. Ils placèrent, au premier rang de leur armée, une grande quantité de chariots attelés de taureaux;
(*) Course! de taureaux.
(**) Demi-lune, croissant,
>glc
sur le front de ces animaux ils attachèrent des bottes de paille enduites de poix. Ils y mirent le feu, en sorte que les taureaux , rendus furieux par la douleur, se précipitèrent avec leurs chariots au milieu des ennemis, où ils portèrent le désordre.
Les soldats espagnols avaient-ils un fleuve à franchir, ils construisaient un radeau avec des outres gonflées de vent, sur lesquelles ils mettaient leurs boucliers; à l’aide de ce bac improvisé, ils gagnaient rapidement l'autre rive.
C’est a la tête d’une armée composée en grande partie de ces Espagnols sobres, agiles, infatigables, qu’au commencement de l’année 537 de la fondation de Rome, Annibal s’élança pour aller porter la guerre a u cœur de l’Italie.
Les Romains étaient bien loin de s’attendre à cette invasion. Ils pensaient que l'Espagneet la Sicile serviraientde théâtre à la guerre. C’est en Espagne qu'ils voyaient s’accumuler les forces des Carthaginois ; c’est en Espagne qu’ils envoyèrent Publius Cornélius Scipion.
En s'y rendant , la flotte qui portait ce consul et son armée vint relâcher à Marseille. Alors seulement Scipion apprit qu’Annibal avait quitté l’Espagne, qu’il traversait la Gaule, et que déjà il avait atteint les bords du Rhône. Aussitôt le général romain se mit à remonter ce fleuve, dans l’espoir d’atteindre les Carthaginois; mais ils avaient beaucoup d’avance, et quand Scipion arriva au confluent du Rhône et de la Saône , il y avait déjà trois jours que l’armée ennemie était passée sur la rive gauche. Alors il revint à Marseille, où il divisa ses forces.
Avec une partie de son armée, il vint débarquera Gênes (Geneba), capitale de la Ligurie, pour se joindre, dans la haute Italie, aux troupes romaines qui devaient s’opposer à la marche d’Aniiibal. L’autre partie de ses forces passa en Espagne sous le commandement de Cneius Scipion , son frère.
Toutes les colonies grecques, depuis le
fied des Pyrénées jusqu’au bord de Ëbre , accueillirent comme des libérateurs les Romains qui venaient venger Sagonte. Leur flotte trouva d’a-
bord un abri dans le port d’Emporium, et plus tard, quand Scipion fit de Tarragone le centre de ses opérations , elle vint mouiller à cinq quarts de lieue de cette ville, à Salaü. Cette plage, qui n’est plus de nos jours fréquentée ue par de pauvres p&heurs, eut penant longtemps un port renommé.
Dès que les (^rthaginois connurent l’arrivée des Romains, ils s’empressèrent de marcher au-devant d’eux. Ceuxci avaient également hâte d’en venir aux mains. Les deux armées ne tardèrent donc pas à se rencontrer. T.a lutte eut lieu auprès de la ville de Cissa, et les Carthaginois, commandés par llannon , lieutenant d'Asdrubal, furent entièrement défaits. C’était la première bataille que les Romains et les Carthaginois se livraient dans la Pésule. Le résultat en était doublement important. Un début heureux devait être regardé par les Romains, naturellement su|»rstitieux, comme d’un heureux augure , et leur énergie morale devait s’en accroître. Une pre^ mière victoire devait aussi ébranler l’alliance de toutes les villes qui ne s’étaient unies aux Carthaginois qu’a regret , et en cédant à la contrainte.
Les avantages matériels ne furent pas moins considérables, car les Romains s’emparèrent du camp d’Hannon. Ils y firent un immense butin; bs y prirent tous les bagages qu’Annibal avait laissés en Espagne, dans la crainte qu’ils n’entravassent la rapidité de sa marche. A la nouvelle de ce désastre, Asdrubal s’avança pour en tirer vengeance. Il surprit, vers les bouches de PÈbre, quelques détachements isolés ; mais ne se sentant pas assez fort pour résister a l'armée romaine , il repassa le fleuve , et se retira à Carthagène. De retour dans cette ville , il rassembla de nouvelles forces, confia à Himilcon le commandement d’une flotte de uarante galères , et lui ret;ommanda e gagner les bouches de l’Èbre. tandis que, de son côté, il se rendrait sur les bords de ce fleuve, à la tête d’une armée de vingt mille hommes. Cneius Scipion ayant eu connaissance de ces préparatifs , déjoua par son activité
U’ÜMVERS.
les projets d’Asdrübal. H surprit la flotte conduite par Uimileon-, prit ou coula à fond tous les navires qui la composaient, et Asdrubal, spectateur de ce nouveau désastre sans pouvoir i’empécher, se vit encore une fois forcé à la retraite.
Cette sériedesuccèsdevaitavoir pour effet dedétacberungrand nombre d’Es* pagnolsdupartideâirthage.On trouve dans les anciens auteurs le nom de cent vingt cités qui recherchèrent alors l’amitié des Romains; presque tous les Celtibères prirent les armes en leur faveur. Ces heureuses nouvelles vinrent apporter quelque adoucissement à la douleur que causaient à Rome les victoires d’AnnibaI.On comprit que le salut de la république dépendait de ce qui se passait en Espagne. Les Romains étaient maîtres de la mer. L’armée d’Annibal ne pouvait donc se recruter que par terre; et si on lui enlevait cette Espagne qui lui avait fourni ses meilleurs soldats, le seul pavs d'où elle pdt tirer des secours, il était évident que, abandonnée à ses propres ressources , elle ne devait pas tarder à se détruire par ses victoires elles-mêmes. Aussi le sénat prit-il la résolution d’envoyer des forces nouvelles en Espagne. Publius Cornélius Scipion fut chargé de conduire à son frère une flotte de trente galères , huit mille soldats et beaucoup de munitions. Les armes des deux frères réunis furent longtemps heureuses. Ils reprirent Sagonte, et trouvèrent dans cette ville les otages qu’Annibal s’était fait donner pour garantie de la fidélité d’un grand nombre de villes. Ils pouvaient les conserver à leur tour; ils préférèrent les mettre en liberté , espérant par cette action se concilier l’amitié des Espagnols.
Ce ne fut pas en Espagne seulement que se fit sentir l’influence de ces victoires. Elles vinrent paralyser en Italie les succès d’Annibal. Les Journées de la Tréhie, deTrasimène et de Cannes avaient été funestes aux Romains ; mais chaque bataille que gagnait le général carthaginois diminuait ses forces. Il
ne pouvait remplir le vide que chaque triomphe laissait dans ses rangs. Aussi, quoique toujours victorieux , demandait-il des secours. Il voulait de nouvelles forces pour écraser par un coup décisif la puissance romaine. Asdrubal avait rassemblé une puissante armée. Il avait remis le commandement de l'Espagne à Himilcon , fils de Bomilcar, et il se dirigeait vers les Pyrénées pour traverser la Gaule et aller rejoindre Annibal en Italie; mais les Scipions lui barrèrent le chemin , le battirent , et le forcèrent à se retirer encore une fois à Carthagène.
Carthage fit passer de nouvelles forces en Espagne, sous le commandement de Magon , qui était aussi frère d’Annibal. Mais les secours que celui-ci amenait furent impuissants pour rappeler la victoire dans les rangs de ses compatriotes. Asdrubal et Magon furent battus plusieurs fois, soit ensemble , soit séparément. Enfin les armes romaines, après quatre années de victoires continues dans la Péninsule, éprouvèrent tout à coup un de ces revirements de fortune que le génie des énéraux ne peut prévoir, que leur ravoure ne peut conjurer. Asdrubal avait reçu de nouvelles forces , et Massinissa , prince africain , était passé en Espagne à la tête d’un corps de cavaliers numides.
Asdrubal, qui n’avait pas renoncé à la pensée de conduire en Italie des secours à Annibal, garda sous ses ordres la plus grande partie de ses troupes. Il partagea le reste entre Magon son frère, Asdrubal , fils de Gisgon , et Massinissa. Les Scipions, pour faire face à ces nombreux adversaires, commirent la faute de se séparer.
Cneius, à la tête du tiers des troupes romaines et de trente mille Celtibères, s’avança pour s’opposer à la marche d’Asdrubal. Tout a coup, sans que l’histoire nous en fasse connaître la cause d’une manière certaine , les Celtibères abandonnèrent Cneius. Quelques auteurs pensent qu’ils furent gagnés par l’argent des Carthaginois.
Le général romain , privé par cette défection de la plus grande partie de ses
forces , fut contraint de se retirer vers le nord. Ce mouvement permit à Asdrubal de joindre une partie de ses forces à celles qui déjà attaquaient Publius. CeluiKii livrait bataille à Massinissa et à Asdrubal Gisgon , lorsque Magon l'attaqua subitement par derrière. Scipion fut renversé de son cheval par un coup de lance qui l’étendit mort. Ce malheur répandit la consternation parmi les Romains, qui furent bientôt mis en déroute. Après cette victoire, toutes les armées, d’Asdrubal-Gisgon , de Massinissa , de Magon et d’ Asdrubal, se réunirent contre Cneius Scipion , qui , forcé de combattre dans une position défavorable , vit son armée dissipée au premier choc. Une partie des Romains se sauva dans les bois ; quelques-uns , avec le général , se retirèrent dans une tour voisine. Mais cette tour fut prise, et tous ceux qui s’y trouvaient furent massacrés. C'est ainsi que ces deux frères , également célèbres , périrent par le fer de l’ennemi à vingt-neuf jours d’intervalle.
Il existe , à peu de distance de Tarragone, un monument auquel on donne encore aujourd'hui le nom de Torre de lot Scipiones (*). Nous aurons occasion d’en parler de nouveau en examinant le caractère des monuments que les Romains ont construits dans la Péninsule.
Asdrubal crut avoiranéanti lesforces de ses ennemis en Espagne. Il n’y voyait plus d’armée à combattre. Les deux généraux étaient morts, et les Romains fugitifs avaient vu se fermer devant eux les villes où iis avaient été chercher un refuge. Dans quelquesunes même de ces cités qui désertaient ainsi tout à coup l’alliance romaine, à Iliturgi, à Castulo, à Astapa, on ne s’était pas borné à leur refuser un asile. On avait poussé la barbarie jusqu’à les massacrer. Dans la pensée du général carthaginois, tous les Romains qui se trouvaient en Espagne avaient été exterminés. Il rassembla donc presque toutes ses forces , et se dirigea vers les
(*) Voir la planche xi.
Pyrénées , pour traverser la Gaule et gagner l’Italie par la route qu’Annibal avait tracée. Cependant les débris des deux armées de Publius et de Cneius s’étaient rassemblés sous le commandement de Marcius, simple chevalier.
Celui-ci conduisit les soloats avides de vengeance contre Magon et contre le fils de Gisgon , qui demeuraient affai blis par le départ d’Asdrubal. Il les battit à plusieurs reprises; et le bruit de ces victoires, en forçant Asdrubal à revenir sur ses pas , rempêcha une seconde fois de passer en Italie, et d’exécuter un plan qui pouvait alors entraîner la ruine de la république.
Pour achever de réparer le désastre des Scipions , le sénat envoya en Espagne des troupes nouvelles , sous le commandement de Claude Néron. Ce énéral , qui se montra plus tard le igné adversaire d’Annibal, ne fit alors rien qui mérite d’étre rapporté. Il se borna à des marches sans résultat.
Ayant eu le bonheur de surprendre Asdrubal dans un défilé où il pouvait aisément détruire son armée , il se laissa amuser par des propositions de paix; pendant qu’on négociait, l'armée d'Asdrubal s’étmappa , et le général romain resta dupe de son aveugle confiance. Le temps de son commandement expiré, il retourna à Rome, et l’on s’occupa de lui choisir un successeur. Le sénat, après une longue délibération , renvoya au peuple assemblé le soin de nommer un général. On s’attendait à voir, suivant l’usage, un grand nombre de candidats briguer le commandement de l’armée romaine.
Mais soit que le sort des deux Scipions et le peu de succès de Claude Néron eussent découragé tous les esprits,
fiersonne ne se mit sur les rangs. Enfin, 'assemblée allait se dissoudre, quand Scipion , qui portait, comme son père, les noms de Publius Cornélius, et qui n’était encore âgé que de vingt-quatre ans, réclama l^onneur de conduire cette guerre difficile, et de venger à la fois son père , son oncle et le nom romain. La jeunesse de ce candidat devait inspirer peu de confiance. Mais dans les nombreuses assemblées, il
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y a (les inspirations subites qui leur révèlent le génie. On eut foi dans les promesses du jeune Scipion, et on remit entre des mains de vingt-quatre ans le salut de la république.
Arrivé à Tarragone, le nouveau général agit avec une prudence qui n’est pas ordinaire à son âge et que les ennemis attribuèrent à de la timidité. .
Ils en conçurent une sécurité funeste, et s’occupèrent uniquement d’organiser des moyens d’agression. Asdrubal était à recruter des troupes au fond de la Lusitanie. Asdrubai-Gisgon se tenait auprès de Cadix , lorsque Scipion s’élança tout à coup pour une des plus hardies entreprises que le succès ait (xturonnées.
Carthagène était en Espagne la principale place d’armes des Africains; Scipion préparait depuis longtemps en silence les moyens de l'attaquer. Il partit de Tarragone sans avoir fait connaître le but de son expédition. Il avait seulement donné à Léiius, commandant de la flotte, l’ordre de suivre lentement la côte , de manière à arriver devant Carthagène à un jour donné.
Pour lui, il s’avançait à la tête dè vingt-cinq mille hommes d’infanterie et de deux mille cinq cents cavaliers.
Sa marche fut si rapide, que sept jours après son départ il arriva devant Carthagène, au moment où sa flotte entrait dans le golfe. Ainsi que nous l'avons expliqué, cette ville est située sur un isthme entouré au levant et au midi par la Méditerranée; au couchant et en partie au nord , par un étang qui communique avec la mer; au nord, elle ne se rattache au continent que par une étroite langue de terre. De ce (;ùté, les murailles étaient hautes et soigneusementdéfendiies; mais comme des autres côtés elles étaient entourées d’eau, on en avait cru l'accès trop difficile pour qu'il fût nécessaire de les construire aussi élevées ou de les garder avec autant de vigilance. Carthagène est située sur la Méditerranée, mais assez près de l’Océan pour que l’effet de la marée, s’y fasse encore sentir. Scipion avait appris que lorsque la mer était très-basse, l’étang qui en-
tourait la ville du côté du raidi se.vidait en partie. Il se garda bien' d’expliquer ce phénomène a ses soldats; mais il leur dit qu’il était d’intelligence avec Neptune, et que ce dieu , pour faciliter l’attaque de la ville, ferait retirer les eaux de la mer à une heure qu’il désigna d’avance. On commença par assaillir la muraille la plus forte, de manière à attirer de ce côté tous les efforts et toute l’attention des assiégés ; puis, quand à l'heure dite on vit l’eau se retirer, un corps d’élite s'élança dans l’étang. Les soldats le traverseront n’ayant de l’eau que jusqu’à la ceinture, et, persuadés que les dieux combattaient pour eux, ils surmontèrent aisément les faibles obstacles que leur opposaient les défenseurs sur-
firis. Une fois qu'ils furent entrés dans a ville, la défense devint impossible.
Magon se retira dans la citadelle; mais avant la fin de la journée, il fut obligé de capituler. Les avantages de cette conquête furent immenses. On trouva dans la ville beaucoup de coupes et de bijoux d'or formant ensemble un poids de deux cent soixante et seize livres.
Il y avait dans le butin dix-huit mille trois cents livres d’argent monnayé ou de vases de ce métal. I..es arsenaux étaient pleins d’armes et de munitions de guerre. Le port contenait cent trente vaisseaux et dix galères; enfin dix mille prisonniers carthaginois furent vendus comme esclaves. Si le général romain se montra rigoureux pour les Carthaginois, il usa au contraire de beaucoup de douceur à l’égard des Espagnols, et il laissa en liberté tous ceux qui se trouvaient dans la ville, soit qu’ils y fussent retenus comme otages, comme prisonniers, soit même qu'ils s’y trouvassent de leur gré et comme ennemis des Romains.
Au nombre des captifs se trouvait une jeune fille d’une beauté rennarquable. Les soldats l'amenèrent à Scipion comme la part du butin qui devait plaire davantage à un général de vingt-cinq ans. C’était la fiancée d'Allucius, un des principaux chefs celtibères. Scipion la rendit à sa famille et à son mari.
«Je vous ai remis votre épouse, « dit-il à Allucius, et j’ai jugé que c'é- « tait un présent digne de vous et de
• moi. Elle a été au milieu de nous
• comme elle aurait été dans la maison " de son père. En retour de ce don , « je vous demande votre amitié pour « le peuple romain. Si vous me jugez « homme de bien , tel que mon père et
mon oncle ont paru aux peuples de « votre pa^'s , je veux que vous soyez « persuade qu’il y en a neaucoup dans « Rome qui nous ressemblent, et qu’il « n’y a point de peuple dans l’univers « que vous deviez plus craindre d’avoir
• pour ennemi , ni souhaiter davantage « d’avoir pour ami. »
Scipion, après avoir mis dans Cartliagène une puissante garnison, après en avoir fait augmenter et réparer les fortiOcations, revint à Tarragone, satisfait de sn première campagne. La prise de Carthagène eut lieu en l’an £43 de la fondation de Rome, 208 ans avant Jésus-Christ.
Cette perte causa une grande douleur à Asdrubal, qui désirait ardemment prendre sa revanche. Dans cet espoir, il avait rassemblé une nombreuse armée pour accabler Scipion; mais celui-ci le prévint encore. Il l’attaqua et le battit avant qu’il eût eu le temps de concentrer toutes ses forces.
Il est vrai que cette victoire ne fut pas très-décisive , car elle n’ empêcha pas le général carthaginois de mettre à exécution le projet que les victoires des Scipions avaient d’abord rendu impraticable, et que plus tard l’énergie et les succès de Marcius avaient une seconde fois fait échouer. Asdrubal franchit les Pyrénées, traversa la Gaule et passa en Italie. Nous ne l’y suivrons pas. Nous sommes attachés au sol de l’Espagne, et notre tâche est seulement de nous occuper des événements qui se sont passés dans la Péninsule.
Il nous suffira de dire qu’avant d’avoir pu rejoindre Annibal, il fut défait par les consuls Livius et Claude Néron dans une bataille où il perdit la vie.
Hannon , qui avait été appelé à prendre le commandement des troupes carthaginoises en Espagne après le
départ d’ Asdrubal, réunit inutilement ses efforts à ceux de Magon et d’Asdrubal-Gisgon. Il ne leur restait pas assez de forces pour contre-balancer la puissance des Romains, qui chaque jour s’affermissait dans la Péninsule- Us furent plusieurs fois défaits par Scipion. Ce général ne se borna pus à ces victoires, il avait des vengeances à exercer. Il n’avait pas oublié que plusieurs cités, après avoir juré alliance avec Cneius et Publius Scipion, les avaient tout à coup abandonnés; que quelques-unes avaient massacré des Romains fugitifs. Pour demander compte de cette trahison, il assiégea Iliturgi. La place se défendit avec tout le courage que peut inspirer le désespoir; mais enun elle fut emportée d’assaut. Tous les habitants furent passés au fil de l’épée, la ville fut rasée, et sur l’endroit où elle avait existé on promena la charrue et l’on sema du sel. Voici ce que rapportent les historiens; mais il faut croire que pour effrayer les villes qui seraient tentées d’imiter la trahison d’Iliturgi, on a mis beaucoup d'exagération dans le récit du châtiment qui lui a été infligé, ou bien il faut s’étonner de la voir se relever aussi prompte, ment de ses ruines; car à quelques années de là on la retrouve déjà florissante; il existe des médailles bilingues de cette ville frappées dans les premiers temps de l’occupation romaine (*), et plus tard on lui voit prendre le nom de Forum Julium. Quoi qu'il en soit, Castulo n’attendit pas un semblable sort; elle implora la clémence du vainqueur et obtint son pardon.
Les habitants d’Astapa, au contraire, prirent la résolution de ne pas se rendre. De même que les Sagontins, ils rassemblèrent tous leurs effets précieux sur un bûcher destiné à consumer aussi leurs femmes et leurs enfants, et quand les Romains se furent rendus maîtres de la ville, ils n'y trouvèrent plus que des cadavres et que des cendres.
(*) M. de Saulcy, Essai de classification des monnaies autonomes , légende i8.
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L’UNIVERS
La rigueur déployée à Iliturgi aussi bien qu’a Astapa pouvait être dans le droit de la guerre ; elle pouvait même paraître une juste punition de la trahison des Celtibères; mais loin d’être utile à la cause des Romains , elle ne servit qu’à exciter des ressentiments, qu’à faire naître des haines. Deux chefs celtibères, Mandonlus et Andobal (les auteurs latins appellent ce dernier Indibilis) , soulevèrent leurs compatriotes et rassemblèrent une puissante armée. En ce moment , Scipion était atteint d'une grave maladie, et l’armée , privée de son chef , avait oublié les lois de la discipline. Huit mille Romains s’étaient mutinés sous le prétexte que leur solde ne leur était pas exactement payée ; mais le général ayant recouvré la santé, les fit rentrer dans le devoir, et les conduisit contre l’armée de Mandonius et d'Andohal.
La résistance des Espagnols fut acharnée, car les Romains, quoique mieux armés et mieux disciplinés , perdirent cinq mille hommes dans In bataille.
Cependant, malgré cette perte, ils furent vainqueurs et forcèrent Mandonius et Andobal à se retirer et à venir demander la paix, qu’on ne leur refusa pas.
Les Carthaginois avaient été successivement chassés de toutes les positions importantes qu’ils avaient occupées dans la Péninsule. Une seule leur restait; c'était la plus ancienne des colonies phéniciennes, c’était Cadix. Les habitants de cette ville , gémissant sous la dureté de la domination punique, entretenaient déjà des intelligences avec Scipion. Un premier complot qu’ils tramèrent pour livrer la ville aux Romains fut découvert par Magon.
Ce général fit arrêter les auteurs de cette conspiration , et les envoya en Afrique, où ils expièrent dans les supplices l’insuccès ae leur tentative.
Cependant les Carthaginois songeaient eux-mêmes à quitter l’Espagne. Magon avait reçu l’ordre de réunir tonte son armée et de tenter un dernier effort pour aller porter des secours à Annlbal. Il devait aller débarquer en Ligurie , et traverser l'Italie pour re-
joindre son frère. Il arma donc sa flotte ; et, avant de partir, il dépouilla toutes les caisses publiques de Cadix , tous les édiBces qui renfermaient quelques richesses. Il ne respecta pas même le temple d’Hercule, et Dt enlever les offrandes précieuses que, pendant douze siècles, la piété des habitants et celle des navigateurs y avaient accumulées. Après ce pillage, il mit à la voile, et vint débarquer auprès de Carthagène, qu’il espérait enlever par surprise ; mais il échoua dans cette entreprise ; et , ayant appris que la flotte romaine se tenait dans les environs , il n’osa point passer outre et s’exposer aux chances d’un combat. Il retourna donc à Cadix.
Il avait laissé la garde de cette ville aux habitants et aux Numides de Massinissa; mais, depuis longtemps déjà, celui-ci , voyant que la fortune avait abandonné le parti qu’il servait, s’était laissé gagner par silanus , lieutenant de Scipion ; et , après avoir eu une entrevue avec le proconsul lui-même, il était devenu l’allié des Romains.
Les habitants , restés seuls , avaient aboli l’autorité de Carthage, et lorsque Magon se présenta devant la ville, ils refusèrent de lui en ouvrir les iwrtes.Le Carthagiivois demanda à conférer avec les suffètes. Les magistrats eurent la simplicité de se rendre auprès de lui ; mais ils ne furent pas plutôt dans son camp, qu’il les fit saisir, les fit déchirer à coups de verges et mettre en croix ; puis , après ce supplice , il se rembarqua et se rendit dans les Baléares. Repoussé de Mavorque par les habitants, qui firent pleuvoir sur ses vaisseaux une grêle de pierres, il se retira à Minorque, où il demeura pendant quelque temps. Suivant l’usage des anciens , il tira ses vaisseaux sur le rivage ; et de là , disent quelques auteurs , vient le nom de port de Magon, aujourd’hui Port-Manon, donné a la ville construite en cet endroit.
Mais, comme nous l’avons déjà dit, d’autres historiens font remonter la fondation du Port-Mahon à une époque antérieure de plus de deux siècles.
Ils l’attribuent à un autre Magon , pa-
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rent et contemporain des fameux na< vigateurs Hannon et Himilcon. S’il faut admettre une de ces deux opinions, la dernière nous parait préférable ; car le général qui abandonnait l’Espagne en fugitif, qui était tout préoccupé de l’expMition qu’il devait, au printemps prochain, tenter contre la Ligurie, ne pouvait pas songer à bâtir une ville.
Ce soin et ce loisir n’appartenaient qu’au vainqueur. Aussi Cornélius Sci>’ pion, après avoir purgé entièrement l'Espagne de la domination carthaginoise , et avant d’aller à Rome recevoir les honneurs qu’il avait mérités, voulut-il élever une ville près des bords du Bétis. Il la peupla d’anciens compagnons de ses travaux , des vétérans de son armée, et il donna à cette cité le nom d’italica.
Après le départ de Scipion , les Celtibères se soulevèrent de nouveau.
Sous le commandement de Mandonius, chef des Ausétans , et d'Andobal, chef des Iler^ètes , ils vinrent attaquer les Romains , commandés par les proconsuls Lentulus et Accidinus.
Le combat fut long et meurtrier ; mais Andobal ayant été tué d’un coup de javeline, le désordre se mit dans les rangs de ses soldats , et la victoire se décida pour les Romains. Mandonius, forcé de prendre la fuite , eut un sort plus malheureux que celui d’Andobal ; il fut livré aux Romains par ses compatriotes, qui lui reprochaient d’avoir attiré sur eux le fléau de la guerre.
Scipion, de retour à Rome, obtint bientôt le commandement d’une armée , avec la permission de porter la pierre en Afrique. Annibal , rappelé dans sa patrie, que menaçaient les armées romaines , fat oblig'é d’abandonner l'Italie, où il combattait depuis quatorze années. 11 fut vaincu dans les plaines de Zama , et sa défaite mit un a la seconde guerre punique. Dans le traité par lequel les Romains accordèrent la paix aux vaincus, on stipula qu’aucuo Carthaginois ne pourrait à l’avenir mettre le pied en Espagne.
Donümlion des Romains en Espa- 9«e, — Commencement de la guerre <^re Numan.ee. — Guerre contre 'i^iathes. —Destruction de Numance.
— Guerre contre Sertorius. — Les Romains s’étaient présentés dans la Péninsule seulement comme des alliés , comme les vengeurs des Sagontins, et c’est à ce titre qu’ils avaient obtenu l'appui et les sympathies d’une partie des Espagnols ; mais quand ils avaient mis le pied dans un pays , ils ne l’abandonnaient plus. C’est pour cela qu’ils avaient fait leur dieu Terme sans jambes , afin que , porté quelque part, il ne pdt jamais reculer. Ils s’étaient donc établis en Espagne , non plus en alliés , mais en dominateurs. Avant leur arrivée , les habitants ne formaient pas un seul corps de nation. Ils étaient séparés en une foule de petits États indépendants les uns des autres. Un semblable morcellement ne pouvait être pris pour base d’un bon gouvernement. Us tracèrent une division plus large; ils appelèrent Espagne citerieure toute la partie comprise entre l’Èbre et les Pyrénées , et Espagne ultérieure tout le pays qui s’étend de l’autre côté de ce fleuve jusqu’à l’Océan. Cette circonscription a paru vicieuse à quelques historiens.
Ils font observer que l’Espagne citérieure était à peine égale au quart de l’autre partie. Mais il faut faire attention que les Romains n’occupaient pas encore la Lusitanie; que le pays des Gallaïques et des Astures leur était à peine connu de nom. Le territoire soumis réellement au préteur de l’Espagne ultérieure, se bornait à la Bétique et à une partie de la Carpétanie. L’inégalité qu’on critique dans l’étendue des deux gouvernements , n’existait donc pas à cette époque. Ils donnèrent le commandement de l’Espagne successivement à des proconsuls , à des consuls ou à des préteurs , qui , n’ayant plus les Carthaginois à combattre, ne s’occupèrent que du soin de tirer du pays toutes les richesses qu’il était possible d’en extorquer. Aussi bientôt les Espagnols trouvèrent-ils le joug des Romains plus insupportable que celui de Carthage, et ils ne tardèrent pas à se soulever. Les proconsuls eurent donc des révoltes continuelles à étouffer, des guerres éternelles à soutenir. Ils ne cessèrent de combattre ,
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quelquefois remportant des victoires, quelquefois éprouvant des revers. Plusieurs d’entre eux obtinrent les honneurs du triomphe ou de l’ovation ; et telle était déjà la vénalité et la corruption des Romains , que ces honneurs ne se mesuraient plus d’après l’importance des victoires que les proconsuls avaient remportées , mais d’après la uantité d’argent plus ou moins consiérable qu’ils versaient au trésor.
Les armées de la république ayant éprouvé des échecs en Espagne , on envoya pour gouverner ce pa^s le consul Porcins Caton , qui mérita plus tard le surnom de Caton le Censeur.
Celui-ci se signala dans son gouvernement par une sévérité inflexible qu’il poussa plus d’une fois jusqu’à la cruauté. Il remporta plusieurs victoires; mais ce qu’il y eut de plus remarquable dans son administration, ce fut l'énorme quantité de métaux précieux qu’il parvint à arracher des Espagnols.
Il fit porter à son triomphe, comme dépouilles des vaincus, quinze cent quarante - huit livres pesant d’or et cent quarante-huit mille livres d’arent, sans compter une livre d’argent onnée à chacun de ses soldats.
On approuvait fort à Rome cet usage des gouverneurs de piller le pays vaincu. Aussi, lorsque Scipion Nasica, fils de Cneius Scipion , envoyé comme préteur dans l'Espagne ultérieure, demanda au sénat des fonds pour subvenir aux besoins de son administration, sa réclamation sembla ridicule. On lui répondit, que s’il avait besoin d’argent il n’avait qu’à en prendre dans le pays. Scipion Nasica n’ayant pas suivi ce conseil , fut considéré comme un très- mauvais administrateur. Puis, comme tout n’e.st que contradiction dans les choses de ce monde, il fut, ar décret du sénat, déclaré le plus onnéte homme de la république. Quoique les Romains s’attribuassent la souveraineté de l’Espagne entière , ils n’étaient en réalité maîtres que du littoral de la Méditerranée. Ils ne s’étaient pas avancés vers le coeur du pays. Dans l'Espagne ultérieure, à mesure que les Romains s’étendaient vers la côte occidentale, ils venaient
se heurter contre les Lusitains. Scipion Nasica avait bien eu l’occasion de combattre ces peuples qui avaientfaitune invasion sur les terres delà 6étique;il les avait repoussés, mais il ne s’était pas établi cliez eux. Dans l’Espagne citérieure, à mesure qu’ils remontaient vers le nord , ils rencontraient de nouvelles populations dont bientôt ils méritaient l'inimitié. | Tibérius Sempronius Gracchus était le premier parvenu jusqu’au pays des Arévaques. Comme nous l’avons expliqué en commençant, l’Espagne est coupée de l’est à l’ouest par plusieurs chaînes de montagnes; la plus septentrionale est celle des Asturies. Celle qui venait ensuite portait le nom de monts Carpétains {montes Carpetant).
Le Durius, actuellement le Duero, coule dans le bassin formé parces deux sierras. A l’endroit où ce fleuve prend sa source, vivaient deux peuples signalés comme les plus belliqueux des Celtibères, les Arévaques et les Pélendones. Presque sur la limite des deux peuples s’élevait la ville de Numance, dont les habitants passaient pour les
filus braves et les plus aguerris de eurs compatriotes. 'Tibérius Sempronius Gracchus en arrivant dans leur pays fit avec eux un traité d’alliance. Mais bientôt les motifs pour rompre cette paix ne manquèrent pas. Les Romains prétendirent empecher la ville de Ségéda de relever ses remparts.
A cette occasion la guerre éclata. Les Pélendones, les Arévaques et les habitants de Numance, qui dans le principe étaient restés neutres entre les combattants, ne tardèrent pas à prendre parti pour les habitants de Ségéda.
La lutte fut acharnée et désastreuse pour les Romains, au point que personne à Rome ne voulait plus se charger de la soutenir; et comme il ne se trouvait plus de légions qui se présentassent spontanément pour aller en Espagne, il fallut qu’on tirât au sort celles qui y seraient envoyées.
Sans doute une des causes qui contribuèrent le plus à entretenir contre les Romains l’animosité dés peuples qu’ils subjuguaient, ce fut l'inégalité révoltante que leurs lois civiles éta-
ESPAGNK.
blissaient entre les citoyens et les étrangers. L’ancien droit 'de Rome ne reconnaissait d'unions légitimes que celles contractées entre les citoyens romains (*}. Il assimilait celles entre les Aomains et les étrangères à ces liaisons que le plaisir provoque, mais que la morale réprouve. I.es enfants qui en naissaient étaient flétris de l’épttlièle iispurii, bâtards. Cependant, quarante-sept années s’étaient écoulées depuis que les Romains étaient venus en E^agne, sous la conduite de Cneius Scipion , et il était né plus de quatremille enfants de leur commerce avec des femmes espagnoles. Ces hybrides s’adressèrent au sénat poiir qu'on leur donnât des terres ou ils ^ssent vivre conformément aux lois et aux coutumes de Rome. Le sénat chargea le préteur Canuleius de leur assigner Carteya , une des villes phéniciennes du littoral de l'Océan. Cette colonie fut dotée des avantages dont jouissaient les cités latines et fut appelée la colonie des affranchis. Ceux des anciens habitants qui voulurent demeurer chez eux reçurent des terres, et furent comptés au nombre des colons. Quelques historiens regardent cette colonie comme la première fondée en Espagne par les Romains; c’est oublier que Scipion l'Africain avait peuplé Italica des
O Le leste de cette loi qui a soulevé tut de difOciiltés n'est pas venu jusqu'à nous. Elle était anlérieure aux douze tables ; mais elle a dd être relatée, soit dans la qualrième qui traitait de la puissance pateraelle et du mariage , soit dans la dixième qui s'occupait du droit public, et qui comnieuçail comme notre cnarle française, par poser en principe l'égalité des citoyens devait la loi ; Privilégia ne inrogaiilo , qu’on asccorde de privilèges à personne. Il ne poos reste que des fragmcnis de la législa- Iwn des décemvirs, et le seul passage qu’on nlrouvedans les lois romaines relaiivement w mariage avec les étrangers est bien posl^ur à cette époque. C’est un morceau "Ljj'un, jurisconsulte contemporain de C'Jt-
Connubium lutbent cives romani clan civ "O romanis ; ciim Latinis aulem et peregr •a ila si concessiim sit.
vétérans de son année (*). Pendant la préture du même Canuleius les Romains érigèrent aussi en colonie romaine une petite ville fond^ par les Phéniciens sur les bords du Rétis ; c’est Corteba ou Corduba , dont le nom, dans la langue de ses fondateurs, signifle un pressoir à huile. Bientôt il devint de mode, parmi les Romains les plus riches , de posséder une maison à Corduba , et cette ville prit le surnom de colonie patricienne. Rome s’établissait partout où elle pouvait atteindre, et cependant sa souveraineté était presque partout contestée.
Les Celtibèresne cessaient de s’agiter.
Si la guerre avec les Nuniantins était un instant interrompue , c'était pour se rallumer bientôt avec plus de fureur. Dans l’Espagne ultérieure , les Lusitains combattaient avec acharnement. Cessaron , leur chef , avait vaincu le (iréteur Nummius. Fier de ce succès , il promenait dans les campagnes de la Lusitanie les dépouilles et les aigles qu’il avait enlevées aux Romains, lor^u’il se laissa surprendre par celui qu’il croyait avoir anéanti.
Attaqué à l’improviste , il fut à son tourdéfaitettuedans le combat. Cette victoire valut à INummius les honneurs du triomphe; mais elle ne contraignit pas les Lusitains à rester tranquilles. Marcus Atilius, qui lui succéda dans le commandement , battit plusieurs fois les Lusitains sans pouvoir les soumettre. Enfin , l’année suivante (602 de Rome) , le sénat envoya le préteur Setgius Sulpicius Galba pour gouverner l’Espagne ultérieure , et le consul Lucius Licinius
(*) Toici le passage de Tite-LIve ; - Et .-ilia novi generis liominiim ex llispania legalio venit; ex miliiibus romanis et ex bispanis miiUeribiis, ciim quibus coiinubiiim non esset, natos se memorantes, siipra quatuor millia hominiim orabant iit sibi oppidum, in qiio habitarent, daretiir. Seiiatiis derrevit : uti nomina sua apud L. Canuleiiim profilerentiir; eonimqiie si quos manumisset eos Caririam ad occasum dediici placere. Qui Carteiensiiim domi manere velleiit, potestatem fore , uti numéro colonoriim esseul agro adsignato. Latiuam eam coloniam esse, liberlinorumque adpellari. »
L’UNIVERS
Lucullus pour la citériaure. Ces deux chefs se sont également rendus célèbres par leur avarice , leur perfidie et leur cruauté. Ainsi , Lucullus ayant assiégé la ville de Cauca, les habitants capitulèrent. Ils s’engagèrent à payer cent talents d’argent et à donner des otages. Pleins de confiance dans la capitulation, ils ouvrirent leurs portes aux Romains ; mais ceux-ci ne turent pas plutôt entrés , que Lucullus donna l’ordre de passer tous les habitants au fil de l’épée , sans distinction d'âge ni de sexe, et il fit livrer au pillage la ville dont les richesses avaient tenté sa cupidité. On aimerait à croire qu'il était impossible d’égaler en déloyauté l’auteur de cette infâme trahison ; cependant Galba laissa en cette matière Lucullus encore bien loin derrière lui. Il commença par courir la campagne, égorgeant*, incendiant, pillant tout ce qu’il trouvait. Il causa tant de dommage, que les Lusitains se déterminèrent a lui envoyer des ambassadeurs. Le préteur les reçut avec un air de bonté et de douceur auquel ils étaient loin de s’attendre. Il les plaignit de ce que la stérilité de leurs campagnes, en les forçant à se livrer au brigandage, attirait sur eux la colère des Romains. Il leur dit qu’il voulait leur donner des champs plus riches, des terres plus fertiles, où ils pourraient vivre sans attaquer leurs voisins. Il parla avec tant de bonhomie, tant d effusion, qu’ils se laissèrent convaincre. Au jour indiqué par lui, ils vinrent pour prendre possession des terres qu’il leur avait promises.
Ils arrivaient par petites troupes, portant avec eux tout ce qu’ils possédaient. Galba les fit entourer, et lorsqu’on les eut désarmés , il les fit lâchement égorger. Il donna une partie des dépouilles à ses soldats; mais, ce qu’il conserva suffit pour le rendre le plus riche des citoyens de Rome. On porte à neuf mille le nombre des infortunés qu’il fit ainsi massacrer; il en fit aussi prendre et enchaîner plus de vingt mille, qu’il fit vendre comme esclaves dans les Gaules. Au nombre de ces prisonniers se trouvait un jeune pâtre, qui parvint à s’évader, et qui
fut pour Rome un ennemi redoutable.
C’était Ouriathous , Uriatthô , ou Viriathus ; car les auteurs ne sont pas d’accord sur son nom. Les historiens modernes ont généralement adopté celui de Viriathes (*}. Il était d’une basse extraction , et avait commencé par garder les troupeaux. Quand il se fut échappé des mains de Galba , il se mit à courir les grands chemins , et rassembla bientôt une foule d’hommes de son espèce. Les gens de mauvaise vie, ceux qui étaient criblés de dettes, ceux que les désastres de la guerre avaient ruinés et réduits au désespoir, vinrent se joindre à lui. A la tête de cette troupe, qui formait déjà une petite armée, il s’appliqua à dévaster les terres qui étaient sous la domination romaine, et principalement le pays des Turditains, situé a l’embouchure du fleuve Ana.
Caius Vetilius, successeur de Galba dans le gouvernement de l’Espagne ultérieure, s’étant mis à la poursuite de Viriathes, parvint à acculer les Lusitains à une colline escarpée, et à les placer dans une situation où ils ne pouvaient ni combattre ni se retirer sans désavantage. Alors ils parlèrent d’envoyer des députés à Vetilius; mais Viriathes leur rappela les trahisons de Galba; il leur demanda comment, après tant de perfidie , ils pouvaient songer à se confier aux Romains. Il ajouta qu’ils n’avaient qu’à suivre ses ordres, qu’il saurait bien les tirer du mauvais pas où ils se trouvaient. Ces paroles leur rendirent courage. Il les rangea en bataille, mettant en première ligne ses cavaliers, puis derrière ses fantassins. Il commanda à ceux-ci de se débander aussitôt qu’ils le verraient monter à cheval, et de fuir dans toutes les directions pour le rejoindre auprès de la ville de Tribola où il
(*) II y avait en Espagne plusieurs villes du nom de Viria, Uria. Ces mots qu'on dit basques , ont une grande analogie avec relui de Üiriats qui parait avoir la même origine. Il est donc probable qu'en adoptant le nom de 'Viriathes on ne s’est pas beaucoup éloigné du véritable.
Ur, üri signifie de l'eau.
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comptait se rendre. Pour lui, à latétc de mille cavaliers, il resta en bataille, priti soutenir le choc des Romains, ou même à les charger le premier s’ils se débandaient afin de pour* sairre les fuyards. Le préteur , en voyant les Lus'itains s’échapper de tous les côtés , ne sut quel part: prendre.
Quand il se décida à attaquer ceux qui, sous le commandement de Viriathes, étaient restés en bataille, les fantas* sins s’étaient déjà mis en sûreté dans les bois ou dans les montagnes. Alors Viriathes tourna bride , partit au plop, et Vetilius resta tout confus (Ta* voir iaissé fuir une armée qu’il reprdait déjà comme prisonnière. Les Romains, pleins de dépit, se mirent en marche pour aller assiéger Tribola.
Viriathes avait prévu ce mouvement.
Dans le chemin, il leur dressa une embuscade où plus de quatre mille Romains furent tués; le préteur luimémefut pris par un soldat, qui ensuite le tua par mépris, paree que, dit un historien , il avait un gros ventre.
Six mille Romains se retirèrent en fuyant jusqu’à Tartessus , où ils s’enfermèrent avec le questeur; celui-ci demanda des secours de tous les côtés ; cinq mille Romains s'étaient mis en marche pour venir le rejoindre. Viriathes eut connaissance de leur marche; il les attaqua à l’improviste, et pas un seul d’entre eux ne put s’échapper pour porter la nouvelle de ce désastre.
L'année suivante , le commandement de l’Espagne ultérieure fut donné à Caius Plautius. Lorsque celui-ci arriva, le général lusitain ravageait les champs de la Carpétanie. Le préteur marcha pour l’attaquer; mais à la vue des Romains , les Lusitains se retirèrent comme s’ils étaient forcés de fuir. Caius Plautius les poursuivit imprudemment, à la tête seulement de quatre mille hommes , pensant que ce nombre suffisait pour les vaincre ; mais dès que Viriathes eut entraîné les Romains loin du reste de leur armée, et u’il les eut amenés dans une position ésavantageuse , il fit volte-face , les
chargea avec impétuosité, et les contraignit à fuir.
Il passa le Tage et alla attendre le questeur sur une colline auprès d’E* bora. L’armée romaine tout entière vint l’attaçiuer. Cette affaire ne Ait plus une simple embuscade, mais bien une bataille rangée. Les Romains fu* rent encore vaincus, et Caius Plautius, ne se sentant plus le moyen de tenir la canmagne , se renferma dans les places fortes.
Claiidius Unimanus vint , au commencement de l’année 606 de Rome , pour remplacer Caius Plautius. Il fut plus malheureux encore que les généraux qui l’avaient précédé. Vaincu par les Lusitains, il resta sur lechampde bataille avec la plus grande partie de son armée ; des aigles et les insignes de la préture tombèrent au pouvoir de Viriathes , qui fit placer ces trophées sur les montagnes de la Lusitanie. Le courage des Espagnols s’accrut tellement par cette série de succès , que trois cents d’entre eux ne craignirent pas d’attaquer mille Romains. Dans le combat, ils ne perdirent que soixantedix des letirs , et tuèrent trois cent vingt ennemis. Lorsqu’ils se retirèrent, un fantassin espagnol , se voyant poursuivi par dix cavaliers romains, s’arrêta pour leur faire face. Il tua d’un seul coup de pique le cheval de celui qui s’avançait le premier ; puis d’un coup de sabre il abattit la tête du cavalier; et les Romains, étonnés de cette vigoureuse résistance , renoncèrentà le poursuivre plus longtemps (*).
(*) Mariana , Depping et plusieurs autres historiens pensent que la bataille où périt Unimanus eut lieu près de Urique. Ils rapportent à l’appui de leur opinion cette in.scription trouvée auprès de la ville dans les ruines d'une tour antique :