‹ Espagne (volume 3)Chapitre 24 sur 75 · RAMON BERENGUER , SURNOMME TETE · texte numérisé non relu

RAMON BERENGUER , SURNOMME TETE

D*£TOUPE, MEURT ASSASSINS EN XOSr.

RAMÜN BERENGUER SON FILS. ^

Tous les auteurs ne sont pas d’accord sur le nom des épouses qu’Al*

fthonse Gt succeüsiv«ment asseoir sur e trâne de Castille. La première a été Agnès. Glie du duc d'Aquitaine, avec laquelle il avait été fiancé dès 10G9, mais qu’il parait n'avoir épousée qu'en 1074 lorsqu’il fut remonté sur le trône.

En 1078 il se sépara d’Agnès, sans que l'histoire noiis fasse connaître les motifs (le ce divorce. Il épousa Ximena Munos , qui était sa cousine au sixième degré. Les représentations du pape le déterminèrent a rompre cette nouvelle union, que l’Eglise regardait comme nulle a cause du lien depaienté qui e.xistait entre les épou.x.

En 1080 il épousa Constance, veuve d’Huuues , comte, de Chdlon-sur- Saône. En 1083, et lorsque Constance vivait encore, il reçut presque pour épouse Zaîda , Qlle (]u roi de Seville Ben-Ahéd. Elle se Gt chrétienne, et recrut lors de son baptême le nom de Marie, et, disent quelques auteurs, celui d'Isabelle. Apres la mort de Constance , elle devint l'épouse légitime d’Alphonse. Ce fut de toutes ses femmes celle que ce roi parait avoir le plus affectionnée.

Ensuite, en 1095 , Alphonse se maria avec Berte, née en To.scane, et qui avait été répudiée par Henri quatrième, roi de Germanie. Enlin il épousa èncore une dame du nom de Béatrix , dont on ne connaît ni la famille ni I I patrie.

En 1085, lorsque la ville de Tolède fut enlevée aux musulmans, la reine était Constance. qui, ainsi qu’on l’a vu, étiit d’origine française. Beaucoup de ses comjiatriotes faisaient partie de farinée qui avait pris c- tte capitale, et unarand nombre d'entre eux s’y étaient établis après la victoire. Plusieurs moines deCluny avaient également assisté au siège ; êniiu Bernard , prieur du couvent (ie Sahagun , qui était aussi Français et né dans un village des environs d’Agen, y avait suivi la reine Constance , sa protectrice ; après la conquête de Tolède , il avait été nommé par Alphonse archevêque (le cette ville. Ce prélat signala les premiers temps de son épiscopat en violant la capitule* Uvraison. (Espagne.)

lation conclue avec les Maures. On était convenu que la principale mosquée continuerait à être consacrée à l’exercice de leur culte; mais les chrétiens , jaloux de voir le plus beau temple de la ville occupé par les musulmans, s’y rendirent pen(lant la nuit avec l’archevêque , en brisèrent les portes, s’y établirent, et les réclamations (les musulmans, pour obtenir qu’il leur fût restitué , demeurèrent inutiles. Une autre question religieuse, qui pouvait aussi avoir de graves conséquences, fut tranchée par des moyens dont certes on ne s’avi.serait pas aujourd’hui. Dans toute l’Espagne, on célébrait la me.sse suivant le rite gothiijue , tel qu’il avait été arrêté par saint Isidore. Les Français et les autresétrangers habitués il répéter l’office de Borne ne pouvaient s’accoutumer à cette nouvelle manière de prier. Un grand nombre d’Espagnols, et surtout ceux qui avaient vécu sous la domination arabe, tenaient avec obstination aux prières que leurs pères leur avaient enseignées. C’est cette circonstance qui Gt donner au Bréviaire réglé par saint Isidore le nom de Missel mozarabe. On plaida avec chaleur pour le mozarabe et pour le romain ; mais les raisons fournies de part et d’autre n’ayant pu convertir personne, on convint de s’en rapporter au jugement de Dieu. On nomma un champion pour chacun des oflices, et ils combattirent en champ clos. Le champion du Bréviaire mozarabe fut .luan Buiz de los Matanzas. Il eut l’avantage; cependant sa victoire ne fut pas décisive, car il ne put forcer le champion du Bréviaire romain à se reconnaître vaincu. On se détermina donc à recourir a une autre épreuve : celle du feu. On alluma une grande fournaise, et on y jeta eu même temps les deux livres. Le Bréviaire romain sauta hors du feu un peu roussi {chamuscado) ; quant au Missel mozarabe, il resta longtempsilaiisla fuurnaise.dont il fut retiré intact. Le peiqile proclamait donc la victoire du Missel mozarabe ; mais , ainsi qu’on l’a vu , Constance était Française, et par conséquent portée

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pour l’office romain. Tout le monde sait quelle influence une femme exerce en toute matière sur les déterminations de son mari. Alphonse déclara donc comme juge, que, puisque les deux missels étaient sortis intacts de l'épreuve, tous deux étaient agréés de Dieu. Il ordonna que le Missel romain fût adopté dans toutes les églises nouvelles, et que dans les anciennes on pût conserver l’office mozarabe. Ce fut cette décision , fort sage à notre avis , mais peu en rapport avec le résultat des épreuves , qui donna lieu au proverbe : « Alla van tas letjes do qvieren reges;o « Si veult le roy, ce veult la loy. »

Avec le temps, l’office romain finit par prendre la prééminence. Il est généralementadopté; néanmoins il existe dans la cathédrale de Tolède une chapelle richement dotée par le cardinal Ximenès , où l’on célébré encore le saint sacrifice de la messe suivant le rite mozarabe. Il y a aussi une chapelle mozarabe à Salamanque, et pendant les dernières années du dix-huitième siècle le cardinal Lorenzana, archevêque de Tolède , a fait réimprimer le missel mozarabe avec beaucoup de soin.

La Péninsule était, du temps d’Alphonse leBrave,cou|)ée en tant de royaumes que les événements se croisent, s’entremêlent, et, pour u’omettre aucun fait Important, on est souvent obligé de se reporter en arriére. On se rappelle

?iu'aprrs la bataille d'Atapiierca, où ut tué Garcia, le roi Ferdinand I" de Castille laissa la souveraineté de la Navarre à son neveu Sancho Garcès, (ils du prince qui venait de succomber. Ce jeune roi administra ses Etats avec sagesse; mais il avait un frère nommé Raymond , qui , ambitieux, turbulent et envieux du pouvoir, ne songeait qu’aux moyens de s’emparer du trône. Il n'y pouvait parvenir ne par un fratricide : il ne recula pas evant cet abominable crime. Le 4 Juin 10T6, Sancho , qui était un intrépide veneur, était allé chasser dans les environs de Milagro et de Funès. La meute n'avait pas tardé à se ré-

crier ; bientôt elle avait lancé un sanglier. En quittant sa bauge , cet animal prit un grand parti et se mit à percer devant lui , enlevant tous les chiens à sa suite. Soit que le roi eût perdu la chasse et qu'il espérât de cette manière la retrouver plus facilement, soit qu’il voulût la voir sans se fatiguer à la suivre, il escalada une roche escarpée nommée Penalen , qui domine toute la contrée : elle est d’une grande hauteur , et en quelques endroits elle se trouve taillce a pic. Il s’était approché du bord d’un de ces précipices , pour mieux apercevoir ce qui se passait dans la vallée, quand don Raymond et plusieurs conjurés le poussèrent tdut à coup rudement par derrière et le firent tomber du haut du rocher. Ce crime, au reste, ne profita guère à son auteur. Les peuples eurent horreur du fratricide et refusèrent de le reconnaître pour roi. lieux Jeunes (ils que laissait don Sancho- Garcès étaient trop Jeunes pour qu’on leur confiât le gouvernement; on redoutait le caractère de don Kamire , second frère du roi ; les grands .se déterminèrent donc à appeler son cousin germain Saticho-Ramirès , roi d’Aragon. Alphonse à la main trouée , qui était son parent au même degré , prétendit aussi avoir part à sa succession. Il s’avança à la têle d’une armée puissante; mais la guerre n’eut pas lieu : Sancho-Ramirès et Alphonse s’accommodèrent. Toute la partie des États de Sancho-Garcès, qui se trouva sur la rive droite de i’Èbre , fut adjugée au roi de Léon et de Castille. Toute la portion située sur la rive gauche de ce fleuve revint à Sancho- Ramirès , qui fut proclamé, à l'ainpelune roi rte Navarre et d’Aragon. Quant aux meurtriers de Sancho-Garcès, on ignore ce qu’ils devinrent; mais plusieurs auteurs suntd’avis qu’ils allèrent chercher à Saragosse un asile auprès d’AI-Moktadir-Bi’llah.

Depuis longtemps nous n’avons pas parlé du comté de Barcelone, et cefiendant , de même que les autres États chétieus de la Péninsule, la Catalogne s’agrandissait aux dépens de l’empire

musuimân. Noos avons vu en loto le coiiite Ramon-Borell venir, comme auxiliaired’Al-IVIahadi, comhattredans les environs d'Algrziras contre les Berbères de Soleïinan. Ce prince mourut sept années pins tard, en 1017, laissant pour successeur Eii-Bemif'iie r, son fils,

quietaitcncoresousIatiUeiledesaniére la comtesse Ermesinde. Les commencements de ce règne furent malheureux. L’année même de la mort de Rainoii- Borell , un parti de Maures envahit la CaMlogne, pillant et saccageant tout le pays, jusqu à peu de distance de Barcelone. L’année suivante, aucontraire, la comtesse Ennesinde ayantdemandédes secours à Richard , duc de Normandie, qui avait eponse une de ses filles, attaqua à son tour les Maures, tira vengeance de l’hnasion qu'ils avaient faite dans ses États, et eowtra'gnit le ro4 de Saragos>e à lui payer iin tribut.

Berenguer régna pendant dix-huit ans et mourut eu 1035, laissant de la comtesse Sanxa, qu’il avait épousée en 1023, trois enfants : Rn-Ramon- Berengiier, En-Willelm et En Sanxo.

L’ainé de ces trois lils, En-Ramon- Berenguer, fut proclamé comte de Barcelone. 11 épousa en premières noces dona Beatnz. Il en eut deux fils, l’un appelé En-Pere-Ramon , l’autre En-Berenguer-Ramon. Ces deux enfants, dit dans sa chronique le moine anonyme de Ripoll, étaient une race de vipères. Après la mort de Beatriz, Ramon-Berengiier, qu'on appelle l’ancien parce qu’il est le premier des quatre comtes de ce nom qui se succédèrent sans interruption sur le trône de Barcelone, épousa Almodis, fille du comte de Limoges; elle avait elle-même été mariée deux fois, en premier lieu nu comte Hugues de Lesignam, et ensuite a Pons , comte de Toulouse ; mais ces deux mariages avaient été annulés pour cause de parenté.

1« régne de Rainon-Berenguer l’ancien fut signalé par des conquêtes faites sur les IMaures. Les Barcelonais leur enlevèrent Rlanresa, Prados-del-Rey , Cerbera et quelques autres villes. Mais l’acte de son gouvernement le plus important, celui qui devait avoir le plus

d'inlliience sur le sort de la Catalogne, fut la promulgation d’un nouveau code de lois. Depuis longtemps les dispositions du Forum jiidicuin n’étaient plus en harmonie avec les mœurs ; il était devenu nécessaire de le modifier. En-Rainon Berenguer et la comtesse Almodis eurent l’honneur d’être les législateurs de leur pays. Ils publièrent en I0C8 Un nouveau code sous le nom de l.ols usatigvc.i, nu simplement dUsatiques de Barcelone. Ces lüi.s é.taient encore en vigueur au dixhuitième siècle ; elles fomiaient encore le droit commun de la Catalogne.

Publiées d’abord en latin, elles ont été traduites en catalan dans les cortès générales tenues à Barcelone par Ferdinand en 1413. Dans ces cortès on fit un recueil de toutes les constitutions de la Catalogne; on les divisa en chapitres, où furent classées toutes celles qui avaient trait à la même matière.

Au commencement de chaque division on plaça religieusement les usaliques qui s’y rapportent; on les mit en tête comme le principe et comme la source de tout le droit catalan. Dans les cortès de 1585, les constitutions de la Catalogne ont de nouveau été révisées, et les usatiques ont été respectueusement maintenus h la place qu’ils occupaient. Dans ses Commentaires , imprimés à Barcelone en 1039, le jurisconsulte Fontanclla disait : « Dans nos lois , le droit canonique est préféré au droit civil ; mais le droit des usatiques l’emporte sur l’un et sur l'autre (*). » Enfin, en 1702, dans les cortès tenues à Barcelone , Philippe IV faisait encore reviser ces lois.

Comment se fait-il que les historiens éné.raux de l’R.spagne, et même ceux e la Catalogne, aient à peine accordé!

une mention fugitive au code qui a régi

(*) Par le droit civil il faut entendre ici le> constitutions votées par les cortès ; cartes usatiques avaient vgaleiiicia trait à des matières civiles, adiniiiistratives ou criiiiioelles.

« Lcglbiis nostris jus canoiiicum præporiilur civili, jus usaucoruin piielcJlur unique.

Page 385, Fontanella , Sacri regii senatusCatlialoniiedecisiones. Karduoiiæ, io3(j,

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cette princip:iuté pendant sept cents ans , et sous l’empire duquel elle est devenue la contrée, sinon la plus fertile, au moins la plus industrieuse et la plus active de la Péninsule? C’est un oubli qui ne se comprend pas.

Ces lois sont au nombre de 174. Bien qu’elles se ressentent de l'époque de barbarie à laquelle elles ont été promulguées, cependant on y trouve des dispositions de la plus profonde sagesse. Le caractère de ces temps était la domination de la force brutale : on comprend, en effet, que tout devait se terminer par la force dans un pays où il avait fallu reprendre par les armes cliaqiie pouce de terrain, où celui qui enlevait une ville, un cbdleau sur les ennemis, en restait propriétaire et seigneur. La moindre discussion entre les détenteurs des liefs, ou bien entre leurs vassauv , se terminait par des combats et par des guerres. Substituer la puissance de la Toi à celle des armes, remplacer la violence par le droit, voilà quelle fut la tendance principale de cette légi.slation. Les usatiques 61, 63, 83, 98, 99, 172, 173, 174 traitent de la pai.v et de la trêve , pacis et treugæ. Us n'ont d'autre but que de défendre aux seigneurs de se faire Justice par leurs mains.

Pour inspirer le respect de la loi à ses sujets, il fallait que le comte commençât par la respecter lui-même ; aussi', dans l’usatique 124 , Ramon- Berenguer, en retraçant les devoirs du prince, lui impose-t-il l'obligation déjuger en droit, c’est-à-dire d’après la loi, et de ne Jamais Juger en équité; car sous le prétexte de décider d’après l'équité, le Juge substitue ses passions et ses préjugés à l'inflexible impartialité du droit. Rien n'est plus contraire à la Justice que ces décisions où le magistrat est assez présomptueux pour se croire plus Juste et plus éclairé que le législateur. Aussi l’usatiqiie dit-il que le prince et ses successeurs doivent entretenir une cour de Justice et juger suivant le droit : Ço es que tenguessen justicia , e jusiiassen per dret (*).

(*) ia4. Alium naiiique, etc.

En France, à la (in du treizième siècle, celui qui avait été dépouillé par la force était autorisé à reconquérir par la force l'objet qu’on lui avait enlevé. Ce fut saint Louis qui proscrivit cet usage. La célèbreordonnance connue sous le titre d'Établis.sements de salut Louis condamne à 60 livres d'amende le gentilliomme qui s'est ressaisi par 1a force de la chose qui lui appartenait. Et, dit- Beaumanoir, en parlant de la reintégranile , l’amende est plus forte si Je suis baron ou noble puissant; car de tout comme r/ioinme. ed plus fort et plus puissant , de loiil fait-il plus grand dépit au roy quand il va contre son élaülissemeiil qu’il fcl pour te quemuH proficl de sou royaume. On a beaucoup vanté la sagesse de cette ordonnance, mais personne n’a dit que depuis déjà deux cents ans Ramon-Berenguer avait établi en Catalogne ce principe, qu’d n'est pas permis de se faire Justice par ses mains. L'usatique 154 (*) est ainsi conçu :

« Quiconque aura par la violence « dépouillé quelqu'un de ce qu'il pus- « sédaii avant que cela ait été ordonné « par la sentence du juge, lors inêine « que sa cause serait Juste, perdra tout « ce qu’il a ainsi repris , et celui qui a « été dépouillé sera remis en posses- « sion de ce qui était entre ses iiiains « et le gardera en toute propriété.

« Et si celui qui a eu ainsi recours « à la violence s’est emparé de ce qui « ne pouvait pas lui être attrilwé par « le Juge , il rendra à celui qu’il a de- « poùillé non-seulement la chose gu il « lui a enlevée, mais encore une chose « semblable. »

Pour prévenir la foule des mauvais procès, l’usatique 87' (**) condamne l’appelant qui succombe, à payer a son adversaire quatre fois le montant des dépens que celui-ci a déboursés, tes une di.-ipusition tellement sage, go' n’est de nos jours personne ayant i u • bitude des affaires, qui ne fcgcette ne pas trouver dans notre code queque disposition analogue.

(*) i.S.;. Qiiiciinque violenter, etc.

(**) 8;. Si quaudo, etc.

Les lois usntiques accordaient aux voyageurs et aux commercants une protection toute spéciale. Elles punissaient sévèrement ceux qui coupaient les arbres, les vignes ou les autres productions de la terre. L’esprit public n’était pas assez avancé pour nu’clles pussent proscrire le combat judiciaire et les épreuves par le feu ou par l’eau, mais elles tendaient à restreindre le nombre des cas où il était permis d’y recourir. Ces usages, malgré les éloges qu’il est juste de leur accorder, avaient aussi bien des côtés défectueux ; mais il faut se rappeler l’époque à laquelle ils ont été ptibliés. L’esclavage y est maintenu, et la loi gradue le taiif des sommes dues à celui qui ramène un esclave fugitif, suivant le lieu où il l’a repris (*).

Celui qui prête un faux témoignage est condamné par I’u.satique85 à avoir le poignet tranché (**); mais il peut se racheter de cette peine par une amende de cent sous d’or. Enfin celui qui est convaincu d’homicide, lorsqu'il n’a pas voulu ou n’a pas pu s’arranger sidoant le droit pour payer le prix du sang, est re.mis à la merci de l’héritier du mort, qui reste maître de f.iire ce qu’il voudra du coupable, pourvu qu’il ne le tue pas (***).

Ces lois étaient donc assez douces :

elles ne permettaient que rarement de répandre le sang. Leur but principal était de sub.stituer le droit à la force. Aussi, quand on les compare à ce que nous connaissons des codes en usage au onzième siècle dans les autres parties de l'Europe , on est étonné que les histoiicns n’aient pas rendu hommage à leur sagesse.

Huit ans après avoir doté son pays de ces lois, En-Ramon-Berengu'er mourut le 25 mai 1076. Il avait eu de sa première femme deux enfants : En- Pere Itainon et llerenguer-Rarnon. Il avait de son mariage avec la comtesse Almodis un autre filsappeléEn-Ramon- Berenguer , que l’épaisseur de sa che-

(*) Us. n6. Sarracenis, etc.

(**) Us. 85. Precipinuis , etc.

(***) Us. loo. De bomicidio.

velure avait fait nommer Cap-d’Estopa , tête d’étoupe. Les entants de Beatriz , comme le disent les historiens, étaient une race de vipères. Il paraît que l’un d’eux , En-Pere-Ramon , avait , du vivant même de son père , attenté à la vie de la comtesse Almodis, et que, chassé de la Catalogne pour punition de ce parricide, il avait été mourir en pays étranger de honte et de désespoir. Quand Ramon- Berenguer le Vieux décéda . ses seuls héritiers étaient Berenguer-Ramon et Cap-d’Eslopa. Ils partagèrent les Etats de leur père. Ce dernier eut en partage le comté de Barcelone , et obtint bientôt pour épouse Mahalta ou Mathilde, fille de Robert Guiscard , un de ces chefs normands qui, au retour de la terre sainte, s’étaient emparés de la .Sicile et de la Fouille. Cette alliance avait augmenté lu puissance du comte de Barcelone. Respecté des Maures qui redoutaient son courage, adoré de son peuple qu’il s’efforçait de rendre heureux, il ne lui restait à désirer qu’un héritier de son nom et de sa couronne. Pour l’obtenir, des prières publiques avaient été adressées à Dieu, et Dieu les avait exaucées.

Le 11 novembre 1082, jour de la Saint-Martin, la comtesse Mahalta était accouchée d’un fus. Il y avait vingt-cinq jours que cet heureux événement avait comblé de joie les Catalans et leur souverain, lorsque celui-ci se mit en route pour Girone. Après s’étre arrêté à San-Celoni , afin d’entendre l’office de saint Nicolas, qu’on fêtait en ce jour, il continuait son voyage , accompagné .seulement de quelques chevaliers. A un endroit de la route ap|>elé la Perxa del Estor, il fut contraint par la difficulté du chemin à ralentir la marche de son coursier.

Tout h coup il pousse un cri : il tombe sur le cou de son cheval, vomissant des Ilots de sang. Un trait lancé par une main inconnue l’avait mortellement frappé. Is premier soin de ceux qui l’accompagnaient fut de se presser autour de lui , de lui prêter secours ; quand ils songèrent à le venger, il était

L’LNIVRRS.

trop tard, son assassin avait disparu.

Il serait difTicile d’exprimer par combien de douleur fut aecueillie cette nouvelle. Il semblait que la mort du comte fût plus douloureuse encore ,

Sarce qu’on ignorait son mcuririer.

[ul indice ne l’avait fait connaître j quelques soupçons s’étaient portés sur ibereiiguer - Kamon. On savait qu'il était jaloux de la puissance de son frère, et qu’il se montrait peu content de la part qui lui était échue dans les domaines paternels. Mais ces soupçons étaient vagues, et nulle voix ne. s’etait élevée pour accuser un homme qu’on regardait comme appelé à gouverner le comté ; car chacun sentait qu’un État continuellement en guerre avec des ennemis puissants comme les Maures, entouré de voisins ambitieux, avait besoin d’un chef qui pût combattre. Une longue tutelle ne promettait au pays que des malheurs et que des désastres.

Le fils de Cap-d’Estopa n’avait que vingt-cinq Jours quand le crime fut commis. l.a couronne était donc bien près du front de Berenguer. Ce n’est pas, s’il eût existé des preuves de son crime, qu’il eût manqué de voix courageuses pour le dénoncer ; mais en l’absence de preuves on se taisait.

Ne sachant sur qui venger la mort du comte, on lui préparait en silence de mngnitiques obsèques. C’était vers Girone qu’il se dirigeait quand il fut frappé. C’est dans l'église de Girone qu'on lui rendit les derniers honneurs.

Lorsqu’on apporta son corps, le clergé et le peuple en larmes sortirent tout entiersde la ville pour le recevoir. Le prêtre, en approchant du cadavre, était au moment d’entonner, ce verset : Suceurrite, sancti Dei , ooeurrile, angeli (*).

(*) Ce double niirarle est raconté par presque loii.s les historiens de la Catalogue, par Gorcli del Compte, |iar P. Toiiiicb; d'autres, au contraire, nient non-seulement quecesmiractesaieiit eu lieu, mais ils nient aussi que Herengiier-Ramoii ait été l'assasain de son frère. La tutelle de son neveu lut fut , dil-on , déférée , et il administra le comté Jusqu'en 109 1 , é|>0(|ue à laquelle il partit pour faire le pèlerinage de la terre sainte. Il mourut pendant ce voyage. On

Mais ses lèvres ne purent le prononcer; tous ses efforts furent vains; malgré sa volonté, de ses lèvres s'échappèrent ces mots de la Genèse, qui retentirent au loin et glacèrent à la fois les assi.stants de surprise et d'épouvante : LU est Abel , /rater tuus? ail üommm ad Chaim. Il voulut se reprendre et

Ïirononeer le capitule que lui indiquait a liturgie : il ouvrit la bouche, et une seenude fois on entendit cette phrase accusatrice : «Où est Abel tou frère?

dit le Seigneur à Caïn. »

C’est Dieu qui désigne le coupable, s’écria le peuple. Berenguer Ramon est l'assassin de son frère. Le comte protesta en vain de son innocence. On exigea qu’il jurât sur la croix qu’il était innocent. Le prêtre étendit vers lui le signe de notre rédemption. Bérengiier, sans hésiter, leva la main, ouvrit la bouche pour parler; mais il ne put articuler une parole. Sa langue resta immobile et glacée ; il était muet.

On ne douta plus de son crime. Les barons le bannirent. En horreur à tout le monde, chargé du poids de l’anathème, privé de Ta parole, dépouillé de tout ce qu'il possédait , il partit pour la terre sainte , afin d'expier par ce pèlerinage une partie de ses crimes. Le petit Qls de Grifa-Pelos, devenu un pauvre pèlerin, fut réduit à tendre, sur la route, la main aux passants ; enfin il expira dans ce pénible voyage, de fatigue, de misère et de désespoir.

Dirrsioir kvtrb alpboksb xt Biir-Atéo. —

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