LE BATAILLEUR
Le concile de Palencia, en déclarant la nullité du mariage d’Alphonse le Batailleur, détruisit toutes les prétentions que ce prince pouvait élever sur les royaumes de Castille et de Léon.
Il tourna donc ses armes vers les Ftats des rois arabes de Tudèle et de Saragosse. Il lui vint de. France de nombreux auxiliaires. Gaston de Béarn , Centulle de Bigorre , Rotron du Perche , le comte de Comminge et bien d’autres seigneurs, qui regariiaientcette entrepri.se comme une guerre sainte, se joignirent à lui. Alphonse commença par s’emparer de quelques villes voisines, Borja, Almudebar. Il y mit de bonnes garnisons pour qu’elles cou-
(*) Pour peindre sa mort, la chronique d'Alphonse se .sert d'une expression dont noire langue n'ose pas rendre la triviale énergie : rebenth, elle creva.
russent le pays ; puis , quand il eut ainsi ruiné les environs et affamé Saragosse , il vint , dans le courant de l’année 1116, mettre le siège devant cette cité.
Les Maures de Tudèle comprirent bien que Saragosse une fois entre les mains des chrétiens , leur ville située sur l’Èbre, 14 lieues plus haut, se trouverait privée de toute communication avec les autres États musulmans de l’Espagne, et ne tarderait pas à succomber. Défendre Saragosse, c’était se défendre eux - mêmes. Ils firent donc tout ce qui était en leur pouvoir pour secourir Abd-el-Melech surnommé Amad-Dawlah , qui en était alors le souverain. Ils ne cessèrent de harceler les assiégeants. Rotron, comte du Perche, ayant été chargé de mettre un terme à ces attaques continuelles , alla se placer en embuscade dans les environs du Tudèle. Il détacha ensuite quelques cavaliers avec ordre de courir la campagne afin d’attirer à eux les mahometnns de la ville.
En effet, la garnison voyant un si petit nombre de fourrageurs, sortit pour leur donner la chasse. Les chrétiens , afin de l’attirer plus loin , se retirèrent avec précipitation. Abusée par cette fuite simulée, elle se laissa entraîner à les poursuivre. Mais le comte Rotron ne la vit pas plutôt éloignée, qu’il sortit de son embuscade , courut s’emparer des portes de Tudèle , faisant main basse sur tous ceux qui essayèrent de se défendre , en sorte qu’à leur retour, les musulmans trouvèrent les portes fermées et les remparts occupés par les troupes d’Alphonse. Le roi de Saragosse, Amad-Dawlah, vivement pressé par les chrétiens, réclama le secours des Almoravides. On se rappelle que le royaume de Saragosse et les autres petites souverainetés de l’Espagne orientale étaient les seuls dont Yousef-bpii-Taschfyn ne se fût pas emparé. Teinin, qui administrait l’Andalousie, l’Algarbe et le royaume de Valence pouf Aly-ben-Yous.souf son frère, ne voulut pas laisser échapper cette occasion d’étendre sa domina-
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tion. Il envoya au secours de la place une armée dé Lamtounes sous le commandement d’ Abd - allai] - ben - Mezdeli (*), qui Ht lever le siège. Ce général reprit aussi Almudebar et plusieurs villes voisines. Mais Tudèle et d’autres positions importantes restèrent au pouvoir d’Alphonse.
Les Almoravides n’étaient pas venus à Saragosse seulement pour délivrer cette ville de l’attaque des chrétiens, mais bien pour s’y établir en maîtres. Amad-Dawlali ne tarÿa pas à deviner leurs projets, et craignant que B'-n-Mezdeli ne le fit arrêter et ne l'envoyât mourir en Afrique, il s’évada et courut se réfugier dans la plus inaccessible de ses forteresses, dans Rotha-al-Yehud , cette ancienne place d’armes d’Uafsoun , située , comme on se le rappelle, au pied des Pyrénées , sur des rochers escarpes , entourés de presque tous les côtés par un torrent (**). Quelques auteurs pensent qu’il reprit le gouvernement de Saracosse après la retraite des Ahnoravides. Zurita dit au contraire, et cette opinion nous parait préférable, que ceux-ci restèrent maîtres de la ville jusqu’au moment où les chrétiens vinrent la leur enlever.
Alphonse, pour avoir échoué une première fois dans son entreprise , n’avait pas renoncé à l’espoir de s’emparer de cette capitale de l’Aragon. Il commença par reprendre Almudebar, et vint , 'en 1118 , mettre de nouveau le siège devant la ville.
Saragosse était une ville d’une trop haute importance pour que les Almoravides voulussent la laisser tomber sans la secourir. Temin, frère d’Aly, vint lui-même à la tête d’une armée de Lamtounes. 11 avait établi son camp à quatre lieues au sud de Saragosse , près du château de Maria sur les bords de la Guerba. Mais il ne crut passes troupes assez nombreuses pour attaquer le camp des Aragonais. Il se
(*) Ferreras l’appelle Amazaldi.
(*^ Condé, Mistoria de la dominacion de los Arabe* en Espana, deuxième partie, ch. So.
retira donc sans rien entreprendre; il espérait d’ailleurs que la mauvaise saison forcerait bientôt Alphonse à se retirer. Il se contenta d^envoyer son neveu , le propre fils d’Aly, a la tête d’un gros corps de troupes, pour qu’il se jetât dans la ville et qu’il y introduisit des vivres. Mais Alphonse , instruit de sa marche, s’avança au-devant de lui et le rencontra à quatorze lieues de Saragosse dans les environs de Cutanda. Il l’attaqua avec tant d’impétuosité, que les Almoravides ne purent soutenir son choc. Ils furent culbutés; le plus grand nombre d’entre eux resta sur le champ de bataille, et leur général , le fils d’Aly, fut retrouvé parmi les morts. Apres cette victoire, Alphonse revint continuer le siège. Il considéra même la prise de la place comme tellement assurée, qu’il nomma d’avance don Pedro de Librana évêque de Saragosse.
Les musulmans, en apprenant la défaite de Temin, perdirent tout espoir d’être secourus. Aussi ne tardèrent-ils pas à capituler; ils rendirent la ville aux chrétiens le mercredi 3 ramadan, 512 de l’hégire (t8 décembre 1118). Un des premiers soins du vainqueur fut de purifier et de rendre aux chrétiens le temple de Notre- Dame.del-Pilar. Déjà nous avons raconté la fondation de cet édifice. Mais s’il faut ajouter foi aux récits des auteurs aragonais, Notre-Dame-del-Pilar n’est pas la seule église de Saragosse qui peut se glorifier d’une origine i miraculeuse. 11 faut y joindre encore !
Notre-Dame-del-Portilio. 'Voici com- ’ ment le père Murillo rapporte cette légende (*) : « Le roi Alonzo ayant • arraché aux Maures la ville de Sara- « gosse, qui était restée quatre cents « ans en leur possession , les infidèles « tentèrent de la reconquérir par sur- « prise. Une nuit, à l’aide de pics , ils « percèrent le rempart, et déjà ils « s’étaient ouvert un passage {un por- 0 tillo) et ils commençaient à entrer,
» lorsque les gardes , réveillés par le O bruit, aperçurent une vive clarté.
{*) Ëxceleucia* de Saragoza, f° a53.
L’UNIVERS
<1 La Vierge, assista des anges, ooin- « battait ainsi qu'un valeureux capi- > taine et ibisait un grand carnage aes « infidèles. En arrivant sur le lieu du « combat, ils virent un grand nombre « d'ennemis terrassés, et sur la brèche •I on trouva une petite image de la « Vierge. » On bâtit d’abord en ce lieu une simple chapelle, puis dans la suite une église qui a reçu le nom de Notre- Oame-del-Portillo. C’est par allusion à cette légende qu’on y a gravé ce dis* tique :
O Ssldub» pol«ns, Aa^octi nominis b»res,
Félix qnod munis sit pis virgo tibi.
La prise de Saragosse jeta la consternation panni les Maures de ces contrées, et presque toutes les villes qu’ils y possédaient encore leur furent rapidement enlevées. En 1120, Alphonse gagna Calatapd. En 1121, il assiégeait Daroca; les Almoravides vinrent au secours de la place, mais ils furent battus, et laissèrent aux vainqueurs un butin immense et plus de deux cents rbameaiix. Suivant Ferreras , ce serait à cette occasion seulement (ju’on aurait combattu près de Cutanoa. Cependant le plus grand nombre des historiens chrétiens sont d’avis que la bataille de Cutaiida eut lieu pendant le siège de Saragosse (*). Il n’y aurait rien de bien étonnant à ce que le même point eût servi deux fois de champ de bataille, et tout ce qui paraît certain , c’est que les Almoravides furent défaits en venant au secours de Daroca, de même qu’ils l’avaient été lors du siège de Saragosse.
Le prince des Almoravides, Alyben-Youssoiif, qui se trouvait en Afrique, résolut de passer lui-même en Espagne afin de mettre un terme aux progrès des chrétiens. Il y était aussi appelé par le soulèvement des habitants de Cordoue. qui, fatigués des insultesetdes vexations de toute espèce que se permettaient ses soldats, les
(*) Quant aux auteurs arabes, ils la placent an ip de rabia prior ou î3 de rabia posteriorde l’année 5i4 do riiégîrc, iS juin ou na juillet iiao, c’est-à-dire, pendant le siège de Calatayud.
avaient attaqués et chassés de la ville. Aly parvint à calmer cette révolte.
Mais ce fut à peu près tout l’avantage qu’il retira de son expédition dans la Péninsule; il fut rappelé en Afrique
f)ar un ennemi qui devait être, pour a puissance des Almoravides, plus funeste encore que les chrétiens.
Un célèbre philosophe nommé Abii- 'Walid-Algazali, qui tenait son école à Bagdad , avait publié un livre intitulé : De la réturrection des sciences et de la loi. Les doctrines qui s'y trouvent enseignées furent déclarées , par l’école de Cordoue, contraires à la pureté de l’islamisme , et l’auteur en fut blâmé comme hérétique. Aly avait ap-
frrouvé cette décision. Il avait été plus oin encore : il avait ordonné de recueillir, soit en Elspagne, soit dans ses États d’Afrique, tous les exemplaires u'on pourrait trouver de ce livre , et e les brûler publiquement. C’est au milieu de ses disciples qu’Algazali reçut la nouvelle de ces condamnations. En entendant qii’Aly avait donné l’ordre de brûler son ouvrage , il changea de couleur, et levant au ciel ses mains tremblantes, il invoqua Dieu contre ceux qui avaient Jugé son écrit, et contre le roi qui avait ordonné de le livrer aux flammes. O Allah ! disaitil , déchire , détruis ses royaumes comme il a détruit et déchiré mes livres; fais qu’il cesse d’en être le souverain. Tous ses disciples se Joignant à sa prière , répondirent : Qu’il en soit ainsi. L’un d’eux ajouta : Iman, demande à Dieu que tes imprécations s’accomplissent par mes mains. Amen!
continua l’iman. O Allah ! fais que mes demandes s’accomplissent par les mains de celui-ci.
Ce disciple qui demandait à devenir l’instrument dont se servirait la Providence pour détruire l’em|iire des Almoravides était Africain. Après avoir étudié à la célèbre école de Cordoue, H était allé en Orient pour achever de s’instruire. Il se nommait Mobammed-Abd-.\Uah, filsdeXimurtf*). IJ fut
(*) [-'erreras l'appeUe Maboaiet-Befllu»
inait.
j^lus tard désijroé sous le noni A'^i- Mehedi ( le prophète). De retour dans son pays au connmencemeot de la pre> mière lune de rabia 510 (aoât 1116), il commença à prêcher une doctrine très-austère et à déclamer contre les vices du peuple et des rois. Ses paroles ne tardèrent pas à fanatiser la populace et à lui attirer un grand nomlire de sectaires, qui se donnaient le nom de al-monhedyn , c’est-à-dire unitaires.
De ce mot, les Espagnols ont fait celui d’Almohades. Ses disciples, dans leur zèle insensé, voulaient exterminer tous ceux qui ne erovaient pas en un Dieu unique, qui n'a point de pair, qui n'a point engendré et n’a point été conçu ; qui n’a pas eu de commencement et qui n’aura pas de fin.
Al - Mehedi nnarchait toujours accompagné du premier de ses disciples qu’il appelait son vizir, et qu’il nonunait abd-el-moumen , le serviteur du croyant. Il prêchait dans les mosquées et dans tes places publiques. Toléré d’abord , il avait bientdt causé tant d’agitation par l'exaltation de ses doctrines, qu’Aly avait cru devoir le proscrire. La persécution avait encore augmenté le nombre de ses disciples. Enfin ils devinrent assez nombreux pour foriner une année qui battit à plusieurs reprises les troupes d’Aly, et qui s’empara de ia ville de Timnâl , située au milieu des montagnes. Les Almuhades n’en portaient que pour faire des courses contre les Alinora vides, et pour porter dans les environs le pillage et la dévastation.
Cette guerre retenait Aly en Afrique. Elle l’occupait tellenient qu’il ne pouvait donner iui-méme ses soins aux événements de la Péninsule. Les gouverneurs des villes frontières, chargés presque seuls de soutenir tout le poids de ia guerre, lui annonçaient chaque jour de nouveaux désastres.
Ils se plaignaient de ce que les chrétiens mozarabes, qui étaient ses vassaux et qui vivaient librement dans ses États, méiés aux inusulmnns, servaient eux-méoies de guides et d’éclaireurs aux ennemis et facilitaient ainsi leurs
succès et leurs déprédations. Aly, pour mettre un terme a ces trahisons continuelles, écrivit aux gouverneurs de ses villes d’Espagne de faire promptement et en secret enlever tous les chrétiens des frontières; de faire transporter en Afrique ceux qui seraient convaincus d’avoir excité les troupes d’Aragon ou de Castille à faire des courses dans leurp.-iys; quant aux autres, de les amener dans le cœur de l’Andalousie et de les disséminer au milieu des musulmans. Ces ordres sévèrement exécutés causèrent ia mort d'un grand nombre de ces infortunés. Arrachés au pays où ils étaient nés, ils furent déportés sur la terre d’Afrique , où les regrets, la misère et l’inclémence du ciel les eurent bientôt fait périr. Ceux qui , traités moins cruellement, furent seulement emmenés dans le fond de l’Andalousie, réclamèrent l’assistance d’Alphonse le Batailleur. Iis lui promirent que s’il paraissait au milieu de l’Andalousie avec une armée capable de protéger leur révolte , ils se soulèveraient en sa faveur; qu’ils lui livreraient Grenade et bien d’autres cités, ou bien que s’il ne lui était pas possible de s’établir solidement dans le |>ays, ils reviendraient avec lui, emmenant leurs femmes , leurs enfants , leur famille , emportant leurs richesses, leur industrie, et qu’ils peupleraient les parties de ses États que iu guerre avait rendues désertes. Alphonse consentit à tenter cette entreprise. Il réunit quatre mille cavaliers seulement, qui jurèrent de suivre sa bannière et de ne jamais tourner les épaules à l’ennemi. Otte expé.dition fut consiilérée comme une guerre sainte. Ceux qui en iirent partie prirent la croix; aussi dans plusieurs endroits Condé appelle t-il les soldats d’Alphonse ses croisés (*). Il pénétra d’abord sur les terres du royaunve de Valence , et de toutes parts les chrétiens accouraient à son camp. Guidé par eux , il ravageait les
(*) Troisième partie, cb. xxxsx. Combatià la furtaleza jior algunos dias, pero no la pudà entrar y perdiè baria gculc de mis cnizadus.
L’UNIVERS
propriétés musulmanes. Il y faisait un butin immense, prenant les grains enfouis dans les mazmorras, enlevant les troupeaux. Comme il n’avait apporté avec lui aucune machine pour battre des murailles, il ne put faire avec succès aucun siège important; mais partout il restait inaitre de la campagne, et son armée s’augmentait à chaque pas qu’il faisait en avant.
Tous les chrétiens que les Maures avaient pris dans les guerres précédentes trouvaient moyen de briser leurs fers et de venir le’ rejoindre. Les Mozarabes qu’Aly avait fait arracher de leurs foyers, tous ceux que les vexations des Almoravides avaient exaspérés , venaient se ranger sous ses bannières. Il parcourut ainsi les royaumes de Dénia, de Murcie, et il arriva au village de Degma près de Grenade (*). Cette armée qui , lors de son départ de Saragosse , se composait de quatre mille cavaliers , comptait alors plus de cinquante mille combattants, dont la plus grande partie de cavalerie. Elle s’avançait portant de tous les côtés la terreur; à son approche, on répéta dans toutes les mosquées de Grenade la prière de la crainte (/a asa/a rfel temor), qui ne se récite que dans les plus pressants dangers.
Cependant Temin , qui gouvernait l’Andalousie pour son frère Aly-ben- Yousouf , avait réuni une puissante armée. Il vint avec elle camper sous les mursde Grenade, en sorte qu’Alphonse ne crut pas devoir entreprendre le siège de cette ville, et qu’il continua sa marche et s’avança jusqu’au hord de la Méditerranée. Les Almoravides cherchèrent à inquiéter sa marche. Un matin ils attaquèrent son arrière-garde, y jetèrent le désordre, et déjà ils se mettaient à piller le bagage, lorsque Alphonse accourut à la fête de quatre corps de cavalerie , se précipita sur les musulmans avec tant d'impétuosité, qu’ils ne purent supporter le choc de ses
(*) C'est probablement aujourd’hui le village de Diezma , à peu de distance du Rio- Fardez, qiieCondé, d’après les auteurs arabes, appelle le Fardiix.
escadrons. Ils furent culbutés , mis en fuite; les chrétiens les poursuivirent jusqu’à la nuit, et non-seulement ils recouvrèrent le peu de butin que les Almoravides avaient enlevé, mais ils leur prirent tout leur bagage.
Temin , rendu plus prudent par cette leçon, n’osa plus attaquer l’armée chrétienne ; mais il se contenta de la suivre et de la hareeler. Alphonse , dont le camp était encombre de butin, qui marchait suivi par ces populations chrétiennes qu’il venait arracher à l’oppression des Almoravides, ne crut pas sage de rester plus longtemps dans un pays où cette multitude ne pouvait tarder à manquer de vivres. Il se retira donc tranquillement en passant par Guadix, par Murcie, parXativa, et, après une campagne de dix-huit mois, il revint en Aragon, chargé de butin , et ramenant avec lui toutes les familles chrétiennes que les Almoravides avaient voulu déporter au cœur de l’Andalousie. L’auteur de l’essai sur l’histoire des Arabes peint cette expédition d’Alphonse comme une course de chevalier errant, sans but et sans résultat. Nous nous abstenons pour notre compte d’apprécier les faits; nous nous bornons à les rapporter.
Cependant, entrer en Andalousie avec une troupe de quatre mille cavaliers seulement, la parcourir pendant dix-huit mois, y subsister aux dépens des musulmans, en revenir avec une armée plus que décuplée, rapporter un butin immense, briser les fers d’un grand nombre de captifs, favoriser l’émigration de 40,000 familles chrétiennes qui y vivaient opprimées, en appauvrir le pays ennemi, en enrichir ses propres États, ne nous semble pas un si minime résultat, qu’on doive le considérer comme sans importance.
Aly, furieux de cette expédition et ne pouvant en tirer vengeance sur Alphonse le Batailleur, fit porter sa colère sur ceux des chrétiens mozarabes qui n’avaient pas abandonné ses États ; vengeance aveugle et folle, puisqu’elle ne frappait que ceux qui lui étaient restés fidèles ; il en fit déporter le plus grand nombre en Afrique; en sorte.
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qu’à partir de cette époque, il n’en resta plus que très-peu dans la partie de l'Espagne soumise à sa domination.
Quant à l’Espagne orientale, elle se trouvait déjà presque en entier au Muvoir d’Alphonse et des comtes de Barcelone. Cependant l’ancien roi de Saragosse, Amad Dawlah, y possédait encore quelques villes, et, après l’usurpation des Almoravides, il s’était retiré dans la forteresse de Rotah-al- Yehud. Il mourut dans le courant de la lune de sjaban 524 de l’hégire (Juillet 1130), laissant pour successeur son fils Abu-Giafar-Ahmed , surnommé Saïf-al-Dawlah (l’épée de l’État) (*).
Celui-ci voyant cette place et les autres villes qui lui restaient encore entièrement entourées par les chrétiens , n’ayant aucun secours à espérer des Almoravides, ne voulut pas attendre qu’elles lui fussent enlevées par les armes. Il les échangea donc pour d’autres domaines qui lui furent donnés sur les confins du royaume de Tolède.
-Avec quel prince fît-il cet échange.!* C'est un point assez difficile à éclaircir. Condé dit que ce fut avec Alphonse Raymondez. En effet, Alphonse Raymondez était roi de Castille, et pouvait seul donner des terres dans les environs de Tolède : d’un autre côté, uel intérêt pouvait-il avoir à posséer une forteresse dans les Pyrénées dont il était séparé par tout l’Aragon ? D'ailleurs Condé confond quelquefois Alphonse le Batailleur et Alphonse Raymondez, puisqu’il fait mourir ce dernier à la bataille de Fraga. Ce qui est contraire à toutes les données de l'histoire.
La chronique d’Alphonse VII n’élude la difficulté qu’en commettant une erreur énorme ; car, pour tout concilier, elle place Rotah-al-Yehud sur les confins de l’Andalousie, tandis que cette forteresse était réellement au pied des Pyrénées : Mariana etFerreras commettent la même faute ; l’un veut quecetteplaceaitétéàl’embouchuredu Guadalquivir, l’autre l’a dit située dans
(*) Mariana et Ferreras l’appellent Safadola.
la Manche. On comprend que c’est là un moyen trop facile de trancher la question. Pour la résoudre d’une manière plus satisfaisante, n’est-il pas possible de croire qu’un traité est intervenu entre Alphonse le Batailleur, Alphonse Raymondez et Saîf-al-Dawlah ? ce dernier aura cédé ses Efats de l’Espagne orientale à Alphonse d’Aragon, qui, de son côté, aura rendu, à Alphonse de Castille , des terres dans la Rioja, ou bien sur quelque autre point de ses frontières. Alphonse de Castille, à son tour, aura donné à Saïf-al-Dawlah, dans le royaume de Tolède, des domaines qui ont incontestablement été possédés par celui-ci. Cet arrangement paraît d'autant plus probable que, suivant la chronique d’Alphonse VII, cette cession fut faite, par Saîf-al-Dawlah, à une époque où les rois chrétiens étaient sur le point d’en venir aux mains. Alphonse le Batailleur, lorsqu’il avait été marié à Urraca , s’était assuré de la possession d’un grand nombre de places dépendant de la Castille et du royaume de Léon. En 1114, lorsque le concile de Palencia eut déclaré la nullité de son mariage , il laissa reprendre quelquesunes de ces villes. Il en conserva néanmoins encore beaucoup. Lors de la mort de dona Urraca, en 112G, Alphonse Raymondez avait levé une armée pour les reconquérir. Le Batailleur, de son côté, s’était avancé pour les défendre. Les Aragonais et les Castillans étaient sur le point de combattre, quand, en 1127, un arrangement fut conclu entre les deux princes, et l’Aragonais s’engagea à restituer la
f)lus grande partie des domaines dont a possession lui était eontestée. Deux ans ne s’étaient pas écoulés, que, mécontent de cette concession, Alphonse le Batailleur reprit les armes. Il alla mettre le siège devant Moron. Alphonse Raymondez s’avança de son côté pour dégager cette place. Dans cette circonstance, les évêques qui se trouvaient dans les deux armées essayèrent d’éviter l’effusion du sang chrétien. Un nouvel arrangement fut conclu en 1129, et c’est précisément en
L’UNIVfiRS.
2fi6
1 139 ^ne Ja dirooique d’Alphonse VII place la cession faite par Saïf-al-Dawlah de Rutah-al-Yehud et de ses autres États. En présence de ce rapprochement de dates , est-il déraisonnable de penser 4]ue oes deux transactions se rattachaient l’une à l’autre par quelque lien commun? Au reste, ce ne sont là que des conjectures , et ce qui seulement parait prouvé d’une manière incontestable, c’est que Saïf-al-Dawlah, ce dernier descendant des Beni-Hud de Saragosse, reçut dans le royaume de Tulèdedes domaines, d’où nous le verrons bientôt s’élancer pour se mêler à toutes les tourmentes qui vont renverser la domination des Almoravides.
Abu-Tahir-Temin, frère du roi Al^ et son représentant en Espagne , était mort en 1126.TascJvfyn-ben-Aly, propre fils du roi, lui avait succédé dans ce commandement. Quelques courses, exécutées avec bonheur sur les frontières des ctirétiens , lui valurent bientôt cliez les musulmans le renom d'un vaillant capitaine. Enhardi par ces petits avantages, il résolut en 1132 d'entreprendre le siège de Tolède, et, dans ce but, il réunit une nombreuse armée. Saïf-al-Dawlab , qui haïssait profondément les Almoravides , auxquels il attribuait la ruine de sa famille , entretenait des espions parmi les musulmans d'Andalousie. Ceux-ci l’avertirent des projets de Tasclifyn, et il s’empressa d'en donner avis au roi de Castille, qu’il servait comme un fidèle vassal. Alphonse, prévenu à temps, rassembla ses forces, marclia à la reciie.rche de l’armée des Almoravides et la tailla eu pièces. Il continua sa marclie victorieuse jusque dans les environs de Séville, où il rencontra de nouveau et battit une seconde fois l'armée eomtnandéepar Tascfafyn. Les musulmans de ces contrées , effrayés par cette double défaite et par les ravages que les chrétiens exerçaient de tous les côtés, réclamèrent l’intervention de Saïf-al-Dawlah , et, sur sa recominandatiou. Ils furent ^argnés par le roi Aiplioiise, qui se contenta de leur imposer un tribut, et qui se retira dans ses États, à la tête de son armée victo-
rieuse et chargée de riches dépouilles.
Pendant que le roi de Castille portait ainsi les armes chrétiennes jusquedau les champs de Séville, celui d’Aragon continuait ses conquêtes dans l'Espagne orientale. 11 venait de s’emparer de Mequinenza, ville très-forte, située près de l’endroit où la Segré reçoit les eaux de la Cinca.Il avait ensuite été mettre le siège devant Fraga , qui se trouve à deux lieues au-dessus de l’embouchure de la Cinca. Mais comme la ville est entourée de ravins et placée sur des rochers escarpés, qu’elle était d’ailleurs défendue par une bonne garnison , les chrétiens ne faisaient pas de progrès , et le siège traînait en longueur. Zacharia Ben-Gania, qui commandait à Lerida pourles Almoravides, se mit à courir la campagne à la tête d’un corps de cavalerie, afin de harceler les assiégeants et de leur couper les vivres. Les défenseurs de Fraga, de leur côté, faisaient de vigoureuses sorties. Le 23 ramadan de l’année 528 de l'hégire, mardi 17 juillet 1134,
.jour delà fêle desainte Juste et desainte
Rufine , les chrétiens étaient occupés à repousser une sortie des assièges, lorsqu’on vit paraître la cavalerie de Ren-Gania. Le roi Alphon.se prit aussitôt une partie de ses cavaliers, el courut à la rencontre des Almoravides; mais cette troupe n’était nas assez nombreuse pour soutenir If choc des guerriers de Ben-Gania : elle fut mise en déroute, et Alphonse fut tué en combattant. Son corps ne fut pas reconnu au nombre des morts, ce qui a donné lieu à une foule de romans. Quelques écrivains ont dit qw, désespéré de sa défaite, il avait etc s’enfermer dans un couvent où il s e-
tait laissé mourir de chagrin; d’autres
ont raconté qu’il avait été à Jérusalem. Ce sont évidemment là des fables. Un roi qui , pendant viiigt-neui ans , a fait la guerre avec des fortunes diverses, n'abandonne pas sou royaume pour une défaite, qui, coinme ceUÇ de Fraga, n’avait rien d’irréparable, il ne l’abandonne pas surtout, quana il ne laisse pas d’ijéritiers , que sa retraite peut plonger ses États don
tous les maux de l’anarchie ou dans tous les embarras d’une élection , et Alphonse est mort sans avoir d’enfant.
Il avait, à la vérité, écrit un testament, par leifnel il laissait tous ses États aux hospitaliers de Jérusalem ; mais on comprend que de semblables dispositions sont trop contraires au bien public pour qu’elles puissent jamais recevoir leur exécution.
aucrioar os gaxcxa - RAMinu par les
ITAVAARAIA. — il.ECrH»N DE RAMIRE LE
MOIKE PAR LEE AHAGONAIS. ALPHONSE