MAURES DE GRENADE. MORT DE DON
ENRIQUS LE MALADE.
Quand la mort de don Juan de Castille fut connue, toutes les ambitions s’agitèrent; les grands accoururent en foule, dans l’espoir de prendre une part à l’administration au royaume.
Peu de temps avant la bataille d’AIJubarrota, le roi don Juan se trouvant à Cellorico, en Portugal, avait rédigé ses dernières volontés. On retrouva ce testament parmi les papiers du roi; mais il avait déjà plus de six années de date ; et les dispositions qu’ii contenait n’étaient plus en harmonie avec les circonstances. D'ailleurs elles ne contentaient personne. Tous les seigneurs qu’elles n'appelaient pas à prendre part à la régence étaient oppos^ à son exécution ; ceux qui étaient désignés pour administrer l’État pendant la minorité trouvaient trop restreints les pouvoirs qui leur étaient légués.
On convint donc de ne pas parler de ce testament, et même le plus grand nombre était d’avis qu’on le brûlât
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immédiatement. Mais l’archevêque de Tolède sV opposa, parce qu’il contenait, en faveur de la cathédrale de Tolède, plusieurs legs dont il soutenait la validité. On le lui laissa donc entre les mains; et, sans s'arrêter aux clauses qu’il énonçait , on nomma un conseil de régence, composé : 1° de Fadrique, duc de Benavente, fils naturel du roi don Enrique de Trastamare; 2’ don Alphonse d'Aragon, marquis de Villena, celui qui , à la bataille de Najara, commandait l’aile droite de don Enrique (*). Il avait été élevé, par don Juan, à la dignité de connétable de Castille. Le troisième était don Pedro de Trastamare, petit-fils du maître de Saint-Jacques don Fadrique.
On leur avait adjoint les évêques de Tolède et de Saint-Jacques, les maîtres de Saint - Jacques et de Calatrava ; et 1 on avait décidé que huit des seize représentants des cités ayant voix aux cortès , feraient partie de ce conseil , et qu’ils seraient changés tous les trois mois. L’archevêque de Tolède fut mécontent de cet arrangement. Il trouvait qu’on ne lui avait pas attribué assez d’autorité. Il invoquait une loi des partidas, aux termes de laquelle, en cas de minorité, la régence doit être confiée à une, trois ou cinq personnes ; tandis que le conseil qu’on avait nommé se trouvait composé de quinze membres. Il eût été bien difficile que quinze personnes pussent rester d’accord. L’archev^ue de Tolède fut le premier qui se sépara de ses collègues. Il réclama l’execution du testament de don Juan : le duc de Benavente ne tarda pas àsuivreson exemple.
Ils rallièrent à leur parti le maître d’Alcantara et don Diego de Mendoza, gui fut la souche des ducs de l’Infan-
(*) Son fils aîné. Pedro de Villena, avait épousé en 1378 duüa Jiiana , sœur d’AIpoonse de Gijon et fille naturelle de den Enrique de Trastamare et de dona Elbira Inigiiez de Vega. Don Pedro était mort à la bataille d’AIJubarrota.
Son second fils, don Alonzo de Villena, avait épousé une autre fille naturelle de don Enrique, doua I.éonor, fille de don a Léonor Alvarez.
tado; et, sous le prétexte de mettre fin aux troubles qui commençaient à désoler le royaume, ils levèrent 1,500 cavaliers et 3,500 fantassins. De son côté , l’archevêque de Saint-Jacques , pour opposer un compétiteur de plus au duc de Benavente et à l’archev^ue de Tolède , demanda qu’on mît en liberté le comte de Gijon , et qu’on le plaçât au nombre des régents; car, par sa naissance et pat l’étendue de ses États, il ne le cédait à personne; et , comme s’il n’y avait pas encore assez d’éléments d’agitation dans le royaume, on ouvrit les portes de la prison où était renfermé ce prince turbulent. Une part du pouvoir lui fut conférée. Les inquiétudes , les rivalités, suites nécessaires de ce morcellement de l’autorité , ne furent pas , en ce temps, le seul mal dont le peuple eut à souffrir. Les prédications fanatiques de Fernand Martinez, archidiacre d’Ecija , excitèrent la populace , qui n’attendait qu’un prétexte pour se soulever. A Cordoue, on courut aux armes, on saccagea les maisons des juifs, on pilla leurs meubles; on enleva leurs bijoux, leur argent. Tolède et beaucoup d'autres villes du royaume suivirent cet exemple; et, de tous les côtés, la religion servit de prétexte au vol et à l’assassinat.
Les hostilités que commirent les Maures de Grenade vinrent aussi troubler la tranquillité publique. Mohammed-Abu’l-Hagein avait fourni l’exemple unique, chez les Maures, d’un règne sans révoltes et sans guerres. Il s’était toujours montré l’ami fidèle des chrétiens. Il était mort dans le courant de l’année 793 de l’iiégirefl 391 ). Abu-Abd- Allah Yuzuf, son fils, qui lui avait succédé, partageait ses dispositions pacifiques. Il commença par adresser , le 10 saphar 793 (17 janvier 1391), une lettre au conseil de la ville de Murcie, pour demander la continuation des trêves. Mais Yuzuf avait quatre fils , nommés Yuzuf, Mohammed, Aly et Ahmet. Le second. Mohammed, ne supportait qu’avec impatience la pensée que son frère aîné hériterait seul du pouvoir; oubliant donc le respect
L’UNIVERS
qu’il devait à son père, il cooimença à couspirer contre lui; et, cherchant dans la religion un prétexte à son crime , il répandit dans le peuple le bruit que son père n’était musulman que de nom ; qu'il laissait les chrétiens en repos, quand on pouvait profiter de leurs divisions pour les attaquer et pour les vaincre. Le peuple se mutina, courut en armes, aux portes de l’Albambra, demander la déposition de Yuzuf. Ce prince était sur le point d’abdiquer la souveraineté et de la remettre à son fils rebelle, quand l’ambassadeur du roi de Fez, qui était un homme d’autorité, sortit à cheval sur la place, et se mit à haranguer les mutins avec tant d'éloquence, qu’il les fit rentrer dans le devoir. Néanmoins , il fallut que Yuzuf commençât la guerre contre les chrétiens. Les campagnes de Murcie et de Lorca furent dévastées par ses troupes; mais l'adelantade de Murcie, don Alonzo Faxardo, bien qu’il n’eût que peu de troupes, attaqua les ennemis avec tant de valeur, qu’il en tua un grand nombre, et qu’il leur enleva tout le butin qu’ils avaient ramassé. Yuzuf, qui ne faisait la uerre que contre son gré , consentit ientôt les trêves qui lui furent demandées. Les ambassadeurs de la Castille n’obtinrent pas les mêmes résultats en Portugal. Ils demandèrent en vain le prolongement de la paix; don Juan de Portugal, rempli de confiance par ses victoires passées, par la fainlesse du jeune roi, et par les dissensions qui agitaient la Castille , répondit qu’il voulait encore tenter la fortune des armes. Il fut d’ailleurs encouragé dans ce refus par les menées du duc de Benavente , qui , mécontent des autres régents, cherchait à se procurer une alliance particulière avec le roi de Portugal. Il avait demandé la main de dona Béatrix, fille naturelle de ce souverain. Les autres régents eurent connaissance de ce projet de mariage , qui pouvait devenir dangereux pour la tranquillité du royaume, car tous les domaines du duc de Benavente.étaient situés sur la frontière des deux États. Ilslui firent donc proposer une autre union aussi
riche. Don Fadrique resta quelque temps indécis; en sorte que les deux mariages manquèrent également. Pendant qu’il hésitait, de nouveaux ambassadeurs avaient été envoyés au roi don Juan, qui avait enfin accordé une trêve de quinze années, à condition 0*00 rendrait aux Portugais les villes e Miranda et de Sabugal, qui leur avaient autrefois appartenu. Le temps de la minorité se passa en discordes et en intrigues. Le jeune roi, qui montrait déjà une raison au-dessus de son âge, se détermina à prendre le gouvernement de l’Etat, quoiqu’il s’en fallût de deux mois qu’il n’eût atteint l’époque de sa majorité. Dans les premiers jours du mois d’août 1193, comme il n’avait encore que treize ans et dix mois, il déclara aux régents qu’il les déchargeait du soin de gouverner le royaume, et il ordonna que les actes de l’autorité fussent désormais revêtus de son sceau particulier. Il convoqua les cortès à Madrid , pour le mois d’octobre. Dans cette assemblée, on s’occupa de rétablir l’ordre dans les finances, que la mauvaise administration des régents avait placées dans l’état le plus déplorable. On réduisit les pensions que les seigneurs s’étaient attribuées.
Une anecdote qui peut-être n’est pas bien vraie , mais que presque tous les historiens rapportent, peint à merveille le caractère du roi et les dé^rdres de la régence. A l’époque où il prit le gouvernement, il se plaisait à résider à Burgos. La chasse était soa passe-temps mvori ; et la chasse aux cailles était de toutes celle qu’il préférait. Unsoir, qu’il revenait des champs,
fhtigué et bien affamé, il ne trouva rien de préparé pour son repas. Il en demanda la cause. Son dépensier lui répondit qu’il n’avait pas d’argent, et ue les marchands, dont les inémoires taient déjà considérables , refusaient de lui faire davantage crédit. Cette réponse mécontenta le roi , qui , néMmoins, se contint. Il donna au dépensier un manteau pour qu’il le en gage, et qu’il lui achetât un morceau de mouton , afin de le Joindre aux
ESPAGNS.
enillea qu’il apportait de la chasse.
PendaDt le repas, don Enrique causa avec le dépensier , qui le servait en guise de page. Celui-ci lui dit que les uands faisaient bien meilleure chère; U lui raconta que l’archevêque de Tolède, le duc de Benavente, le comte de IVastamare. et d’autres seigneurs, donnaient ne somptueux festins ; et que ce jour-là même , l'archevêque les recevait tous à sa table. Le roi voulut véri6er par lui-même comment les choses se passaient. A la faveur d’un déguisement, il eutra dans la salle du festin, confondu avec les gens qui servaient. Il entendit chaque seigneur faire parade des revenus que ses biens lui rapportaient , et des pensions qu’il s’était fait attribuer sur le domaine royal. Don Enrique recueillit soigneusement tous les faits , et prit la résolution de mettre un terme à ces abus. Le lendemain matin , il fit répandre le bruit qu’il était très -malade , et qu’il allait dicter son testament. Il envoya l’ordre aux grands de se rendre au château. On ne permit l’entrée qu’à eux seuls. Leurs domestiques et leurs escortes restèrent dehors. Une fois que les grands furent introduits dans le château , les portes se refermèrent derrière eux, et il ne leur fut plus possible d’en sortir. Le roi les laissa attendre pendant très-longtemps. Enfin, vers l’heure de midi , il entra dans la chambre dans laquelle on les avait réunis. Il tenait à la main son épée nue. Tous les seigneurs restèrent stupéfaits de cette manifestation. Ils ne savaient ce que cela signifiait. Iis se levèrent , et IcL roi , dont le visage paraissait animé par la colère , alla s’asseoir sur son trône. Alors il s’adressa à l’arcbev^ue , et lui demanda combien il avait vu de rois en Castille. Il adressa ensuite la même question à chacune des autres personnes présentes. Les unes répondirent : j'ai vécu sous trois rois , sous quatre ; les plus âgés dirent sons cina. Comment cela peutil être , reprit don Enrique , si moi , qui suis bien plus jeune que vous, je connais plus de vingt rois? Et comme
ils se récriaient , il ajouta : C’est vous qui êtes les rois, pour la ruine du royaume. C’est un affront pour nous.
Mais nous aurons soin que cette royauté ne dure plus longtemps. Nous ne vous laisserons pas plus longtemps vous jouer de nous. Eu disant cela , il appela les ministres de justice, qui entrèrent suivis de six cents soldats.
Les seigneurs furent grandement effrayés. Alors l’archevêque de Tolède se mit à genoux , et , les larmes aux yeux , il demanda pardon au roi des fautes qu'il avait commises contre sa personne et contre son service.
Les autres suivirent son exemple. Le roi , après qu’il les eut bien épouvantés , déclara qu’il leur faisait grâce de la vie; mais il ne voulut pas les mettre en liberté avant qu’ils eussent rendu les places dont la garde leur avait été confiée. Il exigea qu’ils restituassent les sommes qu’ils s’étaient indûment fait payer sur le domaine royal. En public , tout le monde approuva cette mesure ; ceux même qui s’en trouvaient atteints osèrent d’abord à peine en murmu* rer. Dès que le roi fut entré dans sa quinzième année, on célébra son mariage avec dona Catalina. On ne tarda pas non plus à célébrer les noces de l’infant don Ferdinand , frère du roi , avec la comtesse d’Albuquerque.
Elle était, on se le rappelle, fille de l’infant don Sancho , mort d’un coup de lance qu’il avait reçu dans une émeute. Elle possédait tous les domaines que son père avait reçus de don Enrique de Trastamare , et tous ceux que sa mère avait apportés en dot; aussi passait-elle pour la plus riclie héritière du royaume.
Les premiers temps du règne de don Enrique furent signalés par la mort du maître d’Alcantara, Martin Yanez de la Barbuda , qui avait été auparavant clavero de l’ordre portugais d’Avis. Les détails de cette catastrophe, rapportés par la chronique de Raaèsy Andrada, sont assez curieux pour qu’il ne soit pas permis de les passer sous le silence.
Il y avait à ceue époque en Espa-
L’ÜNIVÈRS,
gne un ermite du nom de Sayo. C’étaif un saint homme; il vivait depuis longtemps dans la solitude; l’austérité de sa vie l'avait mis en grande renommée ; on ne parlait que de l’efficacité de ses prières ; de toutes parts on venait réclamer ses conseils , bien qu’il eût peut-être plus de piété que d’expérience des choses de ce monde, plus de vertu que de lumières. Cet ermite avait prédit au maître d’Alcantara qu'il ferait la conquête de Grenade comme le Cid avait fait celle de Valence. Le maître eut foi dans les paroles de Juan Sayo. Il envoya deux de ses écuyers pour défier en ces termes le roi de Grenade, Yuzuf : » La foi de Jésus- « Christ est seule sainte et bonne ; la « foi de Mahomet n’est qu’erreur et « que fausseté. Si vous dites le con- •> traire , c’est un mensonge que vous « soutiendrez , et Martin Yanez de la « Barbuda, qui nous envoie vers vous, « vous défie et vous offre le combat ; « et si vous ne voulez pas combattre • seul à seul , il combattra à la tête de « 10, de 20 ou de 500 chrétiens , et « vous aurez avec vous un nombre « double de Maures. On combattra à « pied ou à cheval , selon que vous le « choisirez , et la foi de celui qui rem- « portera la victoire sera reconnue « pour être seule la vraie foi. »
Ce défi futaccueilli par le roideGrenade comme l'acte d’un insensé , et les écuyers qui ie lui avaient apporté furent chasses ignominieusement. Le maître d’Alcantara se mit donc aussitôt en marche, et il écrivit au jeune roi don Enrique, pour le prévenir qu’il allait faire la guerre aux Maures de Grenade. Ce roi fut vivement affligé de cette détermination. Il envoya aussitôt des lettres au maître pour lui défendre de rompre les trêves que les chrétiens avaient conclues avec le roi Yuzuf; mais lorsque les messagers arrivèrent , le maître d’Alcantara était déjà parti. Ils firent grande diligence, et parvinrent à le rejoindre. Martin Yanez faisait porter devant sa troupe, à côté de sa bannière, une perche surmontée d’une grande croix. C’est dans cet ordre qu’il s’avançait, lorsqu’au lui
remit les ordres du roi de Castille. Il les lut , et dit qu’il les respectait comme venant de son souverain ; mais qu’il n’était pas question d’une affaire de souveraineté , et seulement d’une affaire de religion ; que ce serait une grande honte si la croix était obligée de retourner en arrière, et s’il ne mettait pas son entreprise à fin. Il continua son chemin, et arriva à Cordoue.
Ceux qui commandaient dans cette ville voulurent d’abord refuser de lui laisser traverser le pont; mais alors le peuple commença à murmurer.
« C’est , disait-on , une œuvre sainte qu'on veut empêcher. Juan Sayo nous a promis la victoire, et nul de nous ne doit périr dans le combat. Qu’on nous laisse donc le passage libre, ou nous allons forcer les barrières. >- Des murmures on allait en venir à la révolte, il fallut donc céder. Martin Yanez franchit le Guadalquivir, et continua à s’avancer vers le royaume de Grenade , quoiqu’il n’eût avec lui que 300 lances ; car il faut à peine compter 5,000 fantassins qui s’étaient rangés sous sa bannière. C’étaient des gens de toute espèce, des hommes sans connaissance de la guerre, sans discipline ; pour la plupart des aventuriers ou des fanatiques , nus , et presque sans armes. Plusieurs seigneurs coururent au-devant de lui pour le dissuader de sa périlleuse entreprise, et pour lui répéter qu’il conduisait ces malheureux a la boucherie ; car le roi de Grenade pouvait aisément réunir 5,000 cavaliers et plus de 200,000 fantassins. Le maître d’Alcantara les remercia de leurs conseils ; mais il répondit qu’il avait confiance en Dieu et qu’il comgfait dans le courage des braves gens qui l'accompagnaient. Il poussa donc en avant, et arriva sur la frontière du royaume de Grenade le dimanche de l’Octave, 26 avril 1394 (24 sjumada posterior 796) (*).
Il y avait en cet endroit une tour appelée Exea , défendue par quelques Maures. Le maître d’Alcantara les fit
(^) Condé place cette défaite en 798, c’està-dire deux années après sa date réelle.
sommer de se rendre et de se convertir à la foi chrétienne ; mais ils se mouèrent de cette sommation. Il donna onc aussitôt l’ordre de les attaquer.
La garnison se défendit vigoureusement, et fit pleuvoir sur les assiégeants une grêle de traits et de pierres. Martin Yafier,, qui voulait lui-inéme monter à l’assaut , reçut une blessure à la main ; trois hommes furent tués à côté de lui. On s’éloigna pendant un instant de la tour, et le maître appela Juan Sayo, qui faisait partie de l’expédition. « Mon ami, lui dit-il, vous m’aviez assuré que personne ne périrait , et cependant il vous faut prier pour les trépassés : car voici trois braves soldats qui sont morts à la première affaire. » — « Cela est vrai, répondit l’ernaite ; mais ce que je vous ai prédit , je le répète encore : j’ai parlé seulement des batailles que vous livreriez en rase campagne.» — « Nous le verrons bien,»
répondit Martin Yanez. En attendant, il se mit à déjeuner, pendant qu’on entassait une grande quantité de bois contre la tour, de maniéré à l’incendier. Dans ce moment, les Maures de Grenade arrivèrent. Ils paraissaient si nombreux, qu’il était fort difficile de juger combien ils pouvaient être; mais si l’on en croit les auteurs contemporains, on ne devait pas compter moins de 120,000 fantassins et de 5,000 cavaliers. A la vue d’une armée si puissante, l’infanterie de Martin Yanez commença à se débander. Cependant le maître, pour lui rendre un peu d’assurance en lui offrant l'exemple de ses hommes d’armes , décida que ceux-ci combattraient à pied. Il plaça au milieu d’eux sa bannière et la croix. Ces disjrasitions étaient à peine terminées lorsque la bataille s’engagea. Les Maures se précipitèrent de manière à séparer les hommes d’armes du reste de l’armée. Us y parvinrent, non sans perdre bien du monde; mais enfin ils en vinrent à bout. Alors l’infanterie de Martin Yanez , ramassis de gens sans expérience et sans valeur, se mit à fuir dans toutes les directions. Elle fut poursuivie par les Maures, et de 5,000 hommes qui la composaient en
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commençant la bataille, il n’en échappa guère plus de 1,500. Quant aux hommes d’armes, ils combattirent vaillamment, et le maître d’Alcantara, impassible au milieu du danger, se distingua parmi les plus braves." Mais les Maures, qui les enveloppaient de toutes parts , les accablaient d’une pluie de flèches , de carreaux et de pierres.
Aussi, pas un seul de ces braves guerriers ne survécut. Les chevaliers d’Alcantara demandèrent et obtinrent des Maures la permission de venir enlever le corps de leur maître. Ils l’emportèrent à Alcantara, l’ensevelirent dans l’église de Sainte-lWaried’Almocovara, et sur sa tombe ils gravèrent cette épitaphe :
À qui y ace aquele que, por neva cousu , nunca ovve pavor en seu corazaon.
« Ci gît celui dont , pour aucune cause , jamais le cœur ne connut la crainte (*). »
Cette défaite répandit l’alarme parmi les chrétiens. On s’attendait à voir les Maures, fiers de leur victoire, se précipiter sur la Castille; mais ifusuf se montra rempli de modération. Il déclara qu’il ne rendait pas don Enrique responsable de l’acte de quelques fanatiques, et il continua à observer la trêve.
Don Enrique mit tous ses soins à rétablir le calme dans ses États. Affable et libéral, il savait aussi dans l’occasion se montrer sévère. Il lui fallut, dans les premières années de son règne, lutter contre les prétentions exagérées des grands ; il parvint à les gagner par sa bonté ou à les réduire par la force des armes. Don Alphonse, duc de Gijou, fut celui dont les révoltes troublèrent le plus longtemps le royaume. Enfin le roi , obligé de recourir à la force des armes pour ré-
(*) Pour ne rien omettre sur Martin Tanez de la Barbuda, il faut rappeler un mot attribue à Charles V, quoiqu’d paraisse peu digne de la majesté impériale. On lui citait l'épitaphe du maitre d’Alcaiilara : Ce gentilhomme, dit l'empereur, n’a donc jamais mouche la chandelle avec ses doigts ; car il aurait eu peur de se brûler.
L’UNIVERS
duire ce sujet rebelle, alla mettre le sié);e devant la ville de Gijon , où il s’était fortifié. Don Alphonse, vivement pressé , et n’ayant plus l’espoir de résister longtemps, proposa au roi de terminer leurs différends par un arbitrage , et de s’en rapporter au jugement du roi de France Don Enrique accepta ce compromis. 11 envoya des ambassadeurs à Paris, et le conseil du roi de France , après avoir entendu les raisons des deux parties , déclara don Alphonse, duc de Gijon, coupable de félonie envers son souverain. Il fut donc banni d'Espagne, et dépouillé de tous ses domaines.
Don Enrique eut aussi des guerres étrangères à soutenir. Tous les régents du royaume n’avaient pas apposé leur signature au traité par lequel des trêves avaient été conclues entre la Castille et le Portugal. Ils avaient même refusé de le ratifier dans les délais convenus. Ce fut un prétexte dont s’empara le roi don Juan pour recommencer la guerre; mais don Enrique, bien qu’il fût presque toujours malade, et que les forces ae son corps ne répondissent pas à son courage, ne redoutait pas la guerre. Il préférait la paix, parce qu’elle lui laissait le loisir de protéger le commerce et d'assurer le bonheur de ses sujets; mais il avait coutume de dire : « Je crains plus les malédictions de mon peuple que les armes de mes ennemis. » Il fit donc la guerre contre le Portugal ; il remporta quelques avantages, et, en 1396, les Portugais lui firent demander la paix. « Ce n’est pas moi, répondit-il, qui ai commencé la guerre : je ne m’opposerai pas à la paix, ourvu que, les conditions en soient onorables.» Néanmoins on ne put s’entendre pour conclure un arrangement définitif ; mais, dans le courant de 1 393, on convint d’une trêve de dix années.
Il fallut aussi que le roi don Enrique repoussât les attaques des Maures.
Deux années environ après la défaite d’Yanezde la Barbuda, dans le courant de l’année de 798 de l’hégire (1396), le roi Yuzuf était mort. On se rappelle que quelques auteurs ont accusé Mohammed Lagus d’avoir fait périr le
roi don Enrioue de Trastamare en loi envoyant des nrodequins empoisonnés.
On prétendit qu’à son tour Yuzuf avait été victime d'une semblable perfidie; on raconte que le roi de Fez lui avait donné une robe richement brodée.
Mohammed ne s’en fut pas plutôt vêtu, qu’il se sentit saisi de cruelles douleurs. C’était l’effet du poison subtil dont elle était imprégnée. Il souffrit pendant trente jours, au bout desquels il expira. D’autres auteurs, et cette version parait plus raisonnable, disent u’il mourut des suites d’une maladie ont il était atteint depuis longtemps.
Suivant le modede succession adopté chez les Maures d’Espagne, le trône devait passer au fils aîné d’Yuznf.
Mais Mohammed-ben-Balba, son second fils, était d’un caractère remuant et ambitieux ; par ses intrigues, il s’était depuis longtemps assuré de la couronne. Dès que le roi fut mort, Mohammed s’empara du pouvoir, fit enfermer son frère aîné dans la forteresse de Salobrena; puis, craignant
?|ue le roi de Castille ne se montrât àvorable au parti du prince qu’il détrônait, il prit la résolution d^aller en ersonne lui demander son amitié, ous le prétexte de visiter les frontières de son royaume, il sortit de Grenade sans appareil et presque sans escorte. Il se, rendit à Tolède, accompagné seulement de vingt-cinq braves cavaliers. Il y fut très-bien reçu parle roi don Enrique. Les deux rois renouvelèrent les trêves, et Mohammed-ben- Balba retourna fort satisfait à Grenade , où l’on ne connaissait pas son voyage. Cette paix, au reste, ne dura pas longtemps. Quatre années plus tard, en 1401 , la guerre avec les Musulmans recommença. Les Maures et es Castillans se reprochaient mutuellement d’avoir les premiers violé la trêve. Mais il est fortement à présumer que les torts furent réciproque- Les garnisons des frontières firent de part et d’autre des incursions. En 1405, Mohammed-ben-Balba, enbawi
par la faible santé du roi de Castnlei qui, étant presque toujours inalade, ne pouvait se mettre à la tête des ar-
mées, surprit Ayamonte, attaqua plusieon autres places et exerça de grands ravages sur la frontière des chrétiens.
L'apnée suivante, il entra dans le rojiaume de Jaen à la tête de 4,000 c^Wi et de 36, 000 fantassins-, il alla assiéger Quesada; mais il ne put enlever la place, et fut obligé de se retirer. Le roi don Enrique s’empressa de mettre ses frontières en état de défense, et, a6n d’obtenir les subsides néocfsaires pour faire la guerre, il convaqua les cortès à Tolède pour le jour de la Saint-André (30 novembre).
Les cortès accordèrent tout ce que la position des finances permettait de donner, et supplièrent le roi de subvenir au reste de la déf)ense avec les trtitrs qu’il avait amassés. Pendant qu’on s’occupait de tous ces arrangements, le roi, qui était continuellement malade, sentit ses maux s’aggraver. Il reconnut que sa lin était arrivée, et se prépara pieusement à la mort. Il avait deux Olles, dona Maria et dona Catalioa,et un fils, né le G mars 140.5. Don Ënrique, avant de mourir, recommanda ses enfants à don Fernand, son frère, ft il rendit l’ânne à Dieu le jour de Koël (îs décembre 1406).
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