I.es confesseurs en faisaient uneoWi
gation pour leurs pénitents. Tous les ans , le troisième dimanche de carême, on lisait à la messe, après l’évangile, un mandement appelé l’édit des délations; il enjoignait à toute personne, sous peine d’excommunication majeure , de faire connaître au saint^sffice , dans le délai de six jours , fous les actes contraires à la pureté de la foi donton pouvaitavoir connaissance.
Par un autre édit, lu en chaire le dimanche suivant , on déclarait frappé de l’anathème toute personne qui avait laissé passer la semaine sans faire la déclaration qui avait été prescrite.
Pour comprendre jusqu’à quel point les tribunaux de l’inquisition avaient poussé l’absurdité des accusations, il faut lire le texte de cet édit des délations. Il a été modifié plusieurs foi?
par des additions successives. Le voici tel qu’on le publiait dans les derniers temps :
n Nous, les inquisiteurs contre la dépravation hérétique et l’apostasie dans le royaume et dans l’arrnevêclié deValenceJ dans les évêchés deTorInse, Ségorbe, Albarracin et Teruel, nommés et députés par l’autorité apostolique, etc., etc.
« A toutes personnes habitant, résidant ou demeurant dans les cités, villes ou villages de notre district, de quelque état, condition, prééminence ou dignité qu’elles soient, exemptes ou non exemptes, et à chacun de vous à qui parviendra la connaissance de notre présente lettre, de quelque manière que ce soit , salut en Notre- Seigneur Jésus-Christ, qui est le véritable salut, puissiez -vous obéir à nos mandements, les garder et les accomplir, car ils sont en vérité la parole apostolique.
« Savoir faisons, que devant nous est comparu le promoteur fiscal du saintoffice, lequel nous a exposé que depuis quelque temps , ainsi que nous le savons et que cela est notoire, tiqus n’avons fait ni inquisition ni visite générale dans les cités , villes et vil-
lages de ce district, en sorte que nous n’avons pas eu connaissance de beaucoup de délits commis et perpétrés contre notre sainte foi catholique; qu’il en résulte que le service de Notre- Seigneur est négligé au grand dommage et préjudice de la religion chrétienne ; qutl est donc urgent que nous fassions et que nous prescrivions lesdites inquisition et visite générale , lisant pour cela des édits publics, et châtiant ceux qui se trouveront coupables, pour la plus grande gloire et pour la propagation de notre sainte foi catholique.
Considérant que sa demande est juste et voulant y faire droit, ainsi que cela convient au service de Dieu Notre-Scigneur, nous vous donnons et mandons les présentes, afin que si vous, ou chacun de vous, savez, apprenez ou avez ru, ou avez entendu dire qu’une ou quelques personnes vivantes, présentes, absentes ou mortes , aient émis , avancé ou embrassé des opinions ou des doctrines hérétiques , suspectes , erronées, téméraires, malsonnantes, scandaleuses ou blasphématoires contre Dieu Notre-Seigneur et sa sainte foi catholique, et contre ce que prêche et enseigne notre sainte mère l'Eglise de Rome, vous le disiez et le déclariez devant nous.
• C’est-à-dire, si vous savez ou avez entendu dire que quelques individus ont gardé le samedi comme une fête, ce qui est une pratique de la loi de Moïse; s’ils ont mis le samedi des chemises blanches ou des vêtements plus propres, ou de fête; s’ils ont posé sur leurs tables des nappes blanches; s’ils ont mis des draps blancs à leur lit en l’bonneur du sabbat; s'ils se sont abstenus d’allumer du feu ou de se livrer à aucun travail à partir du vendredi soir; s’ils ont purifié la viande destinée à leur nourriture, en la plongeant dans l’eau pour en ôter le sang; s’ils en otit enlevé la graisse; s’ils ont ôté la noix du gigot du mouton ou de tout autre animal ; s’ils ont égorgé le gibier ou les oiseaux destinés a leur nourriture, en prononçant de certaines paroles, en essayant d’abord le couteau •ur l’ongle pour voir s’il a des brèches
et en recouvrant le sang de terre ; si, sans une absolue nécessité, ils ont mangé de la chair en carême, et pendant les jours où elle est prohibée par notre sainte mère l’Eglise; s’ils ont cru ou soutenu qu’ils la pouvaient manger sans péché; s’ils ont observé le grand jeûne, qu’ils appellent le jeûne du pardon; si ce jour ils ont marché les pieds nus; s’ils ont récité des prières judaïques; si, à la nuit, iis se sont'demandé réciproquement pardon; si les pères ont posé la main sur la tête de leurs enfants sans leur faire le signe de la croix, et en leur disant: Soyez bénis de Dieu et de moi ; car ce sont des cérémonies que prescrit la loi de Moïse.
«Vous direz aussi s’ils ont observé le jeûne de la reine Esther ou le jeûne du Rebiaso qu'ils appellent le jeûne de la destruction de la sainte maison; s’ils observent d’autres jeûnes de la loi judaïque dans le cours de la semaine, comme le lundi ou le jeudi, s’abstenant lesdits jours de manger jusqu’à ce que la nuit soit arrivée, et jusqu'au lever de la première étoile; s’ils se privent ce soir-là de manger de la viande; s’ils se sont purifiés la veille, pour se préparer au jeûne; s’ils ont coupé leurs ongles et l’extrémité de leurs cheveux, et s’ils les ont gardés ou jetés dans le feu; s’ils ont recité des prières judaïques en baissant et levant alternativement la tête, le visage tourné vers la muraille, après s’être lavé les mains avec de l’eau ou de la terre ; s’ils sont vêtus de serge, d’étamine ou de lin, ayant les reins serrés avec des cordes ou des courroies qui forment plusieurs nœuds.
« S’ils célèbrent la Pâque des Azymes, commençant par manger des laitues, de Tache ou d’autres herbes potagères.
« S’ils célèbrent la Pâque des Tabernacles, en parant leurs maisons de branches vertes et d’ornements; s’ils donnent ou acceptent ce jour quelque festin.
« S’ils célèbrent la fête des Flambeaux, s’ils les allument un à un jusqu’à dix , et s'ils les éteignent ensuite en prononçant des oraisons judaïques.
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L’tÎNlVEtiS.
« S’ils font des bénédictions sur la table à la manière des Juifs: s’ils ont bu le vin fait par un juif; s’ils ont fait la Bahara, c’est-à-dire s’ils ont pris le vase de vin à la main en prononçant quelques paroles et donnant à boire à cliacuii une gorgée ; s’ils ont mangé de la chair de quelque animal égorgé par les Juifs; s’ils ont mangé a la même table qu’eux, et s’ils ont partagé leurs aliments.
« S'ils ont récité les psaumes de David sans dire le Gloria i’atri; s’ils attendent le Messie et s'ils disent que le Messie promis par la loi n’est pas venu, qu’il doit venir, et qu’il doit les tirer de la captivité et les mener à la terre de promission. Si pour observer la loi de Moïse, une lemme est restée, quarante jours après son accouchement, sans entrer dans le temple. Si, lorsqu’il leur naît des enfants, ils les font circoncire; s’ils leur donnent des noms en usage chez les Juifs; si, lorsqu'ils les ont fait baptiser, ils grattent le .saint chrême ou s'ils le lavent. Si, sept Jours après la naissance d’un enfant, ils l’ont plongé dans un bassin rempli d’eau, où l’on a mis de l’or, de l’argent , des perles . du froment , de l’orge et d’autres substances , et .s’ils ont lavé l’enfant dans ce vase en prononçant certaines paroles.
<1 S’ils ont fait tirer l’horoscope de leurs enfants.
« Si quelques personnes se sont mariées suivant le rite jud.aïque; s’ils ont fait le Ruaya, c’est-à-dire, si au moment de partir pour un voyage ils ont réuni leurs amis dans un repas. S’ils ont porté des noms usités chez les Juifs.
Si en pétrissant le pain ils ont pris une partie de la pâte et l’ont tait brûler en signe de sacrifice. Si lorsqu’une personne est à l'article de la mort ils lui ont tourné le visage vers la muraille et l’ont laissée dans cette position
fiour expirer. Si afirès la mort iis ont avé le cadavre avec de l’eau chaude ; s'ils lui ont rasé la barbe, les aisselles et les autres parties du corps ; s’ils l'ont fait ensevelir dans un linceul neuf, avec des chausses, une chemise et UQ manteau; a’ils lui ont mis sous
la tête un oreiller fait avec de la terre vierge; s’ils lui ont placé dans la bou. che une pièce de monnaie, une perie ou quelque autre chose. S’ils ont répandu l’eau des cruches et des autres vases dans la maison du défunt et dans les maisons voisines, [loiir se conformer à la coutume des Juifs ; si en signe de deuil et pour honorer le défunt, ils ont mangé à terre, derrière la porte, des olives et du poisson, au lieu de viande.S’ils sont restes pendant une année sans sortir de leur mai.son en conformité de la loi des Juifs; s’ils ont enterré les morts dans de la terre vierge ou dans un ossuaire de Juifs; s’ils sont retournés à leur première religion après avoir reçu le baptême.
Si quelqu’un a dit que fa loi de Moïse est aussi bonne que celle de notre rédempteur Jésus-Christ, vous devez le dénoncer. »
L’edit des délations , après avoir examiné de cette manière avec la plus minutieuse attetition tous les actes qui peuvent faire considérer par l'inquisition un individu comme hérétique judaïsant, passe en revue avec autant de soin tontes les pratiques du mahométisme, et le fait de s’étre revêtu de linge blanc le vendredi, suffisait [mur faire traduire quelqu’un devant l’inquisition, parce que le vendredi est le Jour de fête des Musulmans.
A ces détails , qui dans le principe formaient presque tout l’edit, on a, suivant les circonstances, fait diverses additions qui en ont plus que triplé retendue. Les opinions prêchées par Luther, celles de la secte des illuminés ainsi que les autres hérésies condamnées par l’Église y sont passées en revue. Tout ce qui touche à la sorcellerie, tout ce bagage de l’ignorance et de la friponnerie fournissait aussi de la pâture à l'inquisition. Pour être coirpable à ses yeux, il suflisait du mot le plus inoflensif ; d’avoir laissé percer un doute sur l’utilité des institutions monacales; il suflisait d’avoir In ou possédé un livre prohibé par la sainte inquisition, et en cette matière le zèle absurde de Torquemada c’avait pas de limite.
Enfin, les choses les plus étrangères à la pureté de la foi rentraient dans les attrîDutions de l’inquisition. On était déclaré fauteur d’hérésie pour avoir fait sortir d’Espagne des chevaux par les ports des Pyrénées. Ou aurait peine à le croire, si un paragraphe de l’édit des délations n’était là pour en fournir la preuve. Il s’exprime en ces termes : O Vous devez aussi déclarer si vous savez ou avez entendu dire que quelques individus aient donné, vendu ou procuré, ou, si à l’avenir, ils donnent, vendent ou procurepit des chevaux, armes,munitions et approvisionnements aux infidèles, hérétiques ou luthériens, s’ils ont servi d’interniédiaire |K)ur les leur faire obtenir de quelque manière que ce soit; si dans ce but ils ont fait passer ou par la suite font passer des chevaux, munitions ou approvisionnements , par les ports de Béarn, de France, de Gascogne ou d’autres parties; s'ils les ont vendus ou achetés; si à l’aven'r ils les vendent ou achètent, ou s’ils prêtent aide et assistance pour ce trafic; contre tous lesquels aussi bien que contre ceux qui, connaissant ces faits, ne les déclareraient pas. il sera procédé , conformément aux édits publiés par le saint-office et dans toute la rigueur du droit, comme contre des fauteurs d’hérésie. •
Cet édit se termine en prononçant l’exeommnnication majeure contre tonte personne, quelle qu’elle soit, qui , ayant eu connaissance de quelu’uu des actes signalés dans l’édit, ou e quelque attaque contre la foi catholique, ne l’aurait pas immédiatement fait connaître à l’inquisition.
Quand pai» ces moyens on avait arraché une dénonciation à la faiblesse ou à la simplicité de quelque âme timorée, on commençait une procédure ui n'avait pas pour but la découverte e la vérité , mais seulement la condamnation de celui qui était accusé.
Tout était calculé pour arriver immanuablement à ce résultat ; aussi sur eux mille accusés, souvent ce terrible tribunal ne prononçait pas un acquittement. Depuis que l’inquisiteur Eymeric et plus tard Torqueuiada ont
rédigé les pramiers codes de l’inquisition, l’instruction a subi des modifications ; mais l’esprit et la tendance de ces lois sont toujours restés les mêmes.
L’audition des témoins était le premier acte de cette monstrueuse procédure; on Défaisait pas savoir à ceux qu’on mandait devant le saint-office sur quel fait il.s étaient appelés à déposer. Il fallait qu’ils cherchassent dans leurs souvenirs ce que l’inquisition pouvait avoir intérêt à connaître ; aussi arrivait-il souvent que les témoins se méprenaient sur l'objet de l’aeciisation , en sorte qu’ils racontaient des actes qui ne s’y rattachaient en aucune manière, et que par leur récit iis compromettaient d’autres personnes que les accu.sés. Les inquisiteurs recueillaient avec soin ces dépositions, qui étaient aussitôt transformées en dénonciations et servaient de fioint de départ à d’autres poursuites.
J'ai en ce moment entre les mains les pièces originales d’un procès suivi devant l’inquisition de Valfadoiid, où les ciioses se sont passées de cette manière : Don Christoval de Padiila, habitant de Zamora , était poursuivi comme luthérien et comme hérétique dogmatisant, Un des témoins, interrogé relativement aux faits qu’oii lui reprocliait, ayant nommé dona Marina de Sayaveiira, épouse de don Pablo Cisneros de Sotelo, et ayant dit qu’elle avait assisté au prêche, cette simple énonciation donna lieu à une procédure nouvelle contre Marina de Sayavedra. Le 22 avril 1558, les inquisiteurs Francisco Vaca et Guigelmo délivrèrent un mandat de prise de corps contre cette infortunée. Il résulte des déclarations faites par deux médecins, devant l’inquisition et sous la foi du serment, qu’elle était atteinte d’une fièvre et dVn tremblement qui ne la quittaient pas; qu’elle était paralysée et qu’elle ne jouissait pas toujours de la plénitude de son jugement. Cependant elle fut poursuivie par le saintoflice et elle figura dans [’auto-da-fé célébré à Valladolid le dimanche de là Trinité 21 mai 1559. Don Christoval
L’UNIVERS
de Padilla y fut brûlé avec treize autres personnes, sans compter Leonor de Vibero, dont ie cadavre fut déterré et porté sur le bûcher. Marina de Sayavedra y parut revêtue du sanbenito. Elle fit abjuration et fut réconciliée; mais pour pénitence, le saintoflice lui imposa une prison perpétuelle et ses biens furent confisqués.
Llorente, qui parle de ce mémorable auto-da-fé dans le chapitre xx de son histoire de l’inquisition , dit que Marina de Sayavedra était veuve. C’est une erreur que n’aurait pas dû commettre un écrivain qui commence par accuser d’inexactitude tous les auteurs qui l’ont précédé. Greffier du saint office, il a eu certainement entre ses mains les pièces originales que je tiens maintenant.
Dona Marina de Sayavedra n’était pas veuve, car ie 31 mai 15S9, dix jours après \' auto-da-fé , don Pablo Cisneros de Sotelo ( et non Juan Cisneros de Soto, comme écrit Llorente) présenta au saint-office une requête, pour demander que sa femme, qui était paralytique, et que la terreur produite par l’auto-da-ié avait rendue entièrement folle, lui fût remise, afin u’il l’a fît soigner et guérir, si cela tait possible. Le même jour intervint une ordonnance des inquisiteurs, qui permettait de transporter la pauvre insensée à Zamora, et qui lui donnait provisoirement pour prison la maison de son mari. L’exemple d’amour conjugal que donnait don Pablo de Sotelo, en réclamant une personne condamnée par l’inquisition , ne tarda pas à lui attirer des persécutions. En effet, le 17 septembre 1563, Marina de Sayavedra, qui avait été réintégrée dans les prisons du saint-office , présentait cette requête aux inquisiteurs :
« Très-magniliques et très-révérends « seigneurs, pour l’amour de Notre- « Seigneur et par pitié pour tout ce < que j’ai souffert, je vous supplie, <> moi Marina de Sayavedra , d’user « en ma faveur de votre miséricorde « habituelle. Cisneros de Sotelo, mon ■ mari, à raison du procès et des « peines qu’il a supportées et qu’il sup-
« porte encore à cause de moi , ne > peut subvenir à mes besoins, co « sorte que je suis dans ie plus grand « dénûment. Je vous supplie donc de « vouloir bien me permettre d’aller R passer dans ma maison les froids « de cet hiver , afin que je ni’y fasse < soigner pour mes iulirmités et pour « ma paralysie , etc., etc. »
Quatre lignes , d’une écriture à peu
rès indéchiffrable , sont tracées au
as de cette requête. Contiennent-elles la permission qui était demandée.’ Quelques mots que j’ai pu lire me le feraient penser ; cependant je n’en ai pas la certitude.
Qu’on me pardonne cette digression, je reviens maintenant à la procédure du saint-office. Avant de recevoir la déposition d’un témoin, on lui faisait prêter serment de ne rien révéler des questions qui lui seraient adressées, ni des réponses qu'il pourrait faire. Les personnes poursuivies par ie saint-office étaient admises à témoigner les unes contre les autres. Si la déposition de ces témoins n’avait pas répondu à l’attente des inquisiteurs , on avait recours à la torture; car devant l’inquisition , on recevait la question , ou pour son propre compte , et parce qu’on était accusé, c’était la torture in proprium caput, ou bien comme témoin , et parce qu’on était présumé avoir mis des réticences dans sa déposition , c'est ce qu’on appelait la torture in caput alienum.
Quand les commissaires d’un tribunal inquisitorial avaient silencieusement recueilli un certain nombre de dépositions contre un individu , ils adressaient une circulaire à tous les autres tribunaux de la Péninsule, pour demander s’il n'existait pas dans leurs greffes de dénonciations contre la même personne. S’il s’en trouvait, on envoyait toutes ces notes au tribunal qui en avait fait la demande.
On remettait alors à des docteurs en théologie qu’on appelait les qualificateurs du saint-office, uneanaly.se de la dénonciation et des dépositions de témoins ; mais on en retranchait tout ce qui pouvait leur faire connaître les
giti.:cd by CiOO^Ic
circonstances de temps , de lieu ou de personne. Aucune des pièces originales du procès ne leur était montrée. Leur décision n’était plus dès lors qu’une vaine formalité, puisqu’elle dépendait nécessairement de l’exactitude plus ou moins rigoureuse avec laquelle avait été &it cet extrait. Sur l’examen de cette pièce incomplète et tronquée, seul document qui leur fût fourni , les qualificateurs devaient décider par écrit si le fait en lui-même méritait une censure théologique ; si les propositions étaient hérétiques , voi.sines de l'hérésie ou capables d’y conduire ; ils décidaient si on devait présumer que celui qui les avait prononcées avait donné son assentiment à l’hérésie, s’il en était seulement suspect, et dans ce cas si le soupçon était léger, s’il était véhément ou grave au dernier point.
Muni de cette pièce, le fiscal requérait l’arrestation de l’accusé. Un mandement signé des inquisiteurs était remis à un alguazil , qui procédait à la prise de corps. Le greffier des séquestres l’accompagnait toujours dans cette opération ; il mettait les biens de l’accusé sous la main de l’inquisition , et il était bien rare qu’ils en sortissent. On était au prisonnier ses armes, son aigent, ses papiers; et on ne lui laissait du linge et des vêtements qu’après en avoir fait une visite minutieuse, pour s’assurer qu’on n’y avait caché ni poison, ni argent, ni instrument tranchant. Le prisonnier était alors jeté dans les cachots de l’inquisition. Tous les malheureux qui nous ont laissé la relation de leur séjour dans ces tristes demeures , les dépeignent comme des cabanons sombres, humides et infects. Llorente prétend au contraire que c’étaient des cellules claires, sèches et aérées. Il est probable que des deux côtés on dit la vérité, et que, suivant les temps, suivant les localités, suivant les administrateurs, le régime de ces prisons aura beaucoup varié; mais partout, autant du moins que les circonstances l’ont permis, l’emprisonnement a été solitaire. L’accusé était privé de toute communication avec qui que ce fût. Il
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y avait certainement dans cet isolement de quoi abattre le courage le plus énergique et confondre l’esprit le mieux organisé. Lorsqu’un condamné est renfermé seul pour subir la peine d’un forfait, sans doute son sort est à plaindre; mais au moins il sait quelle doit être la durée de sa peine; il en voit le terme, et cela doit suffire pour soutenir son courage. Mais l’infortuné, plongé dansles cachots de l’inquisition, ne pouvait connaître la peine qui le menaçait, ni calculer le temps ou son procès serait terminé. Nulle règle ne prescrivait aux inquisiteurs de juger dans un délai donné. On avait adopté dans les procédures de l’inquisition un usage qui devait nécessairement entraîner d’immenses longueurs. A l’exception de quelques cas très-rares, on n’expédiait aucune copie des actes rédigés devant l’inquisition. Lorsqu’on voulait faire ratifier par un témoin la première déposition qu’il avait faite, on la lui représentait en original. S’il avait changé de pays , on envoyait ces pièces au lieu où il s’était rendu , et on attendait qu’elles fussent de retour pour Juger le procès. On a vu des dépositions de témoins qui, ayant été ainsi envoyées aux Indes, se sont perdues en route, et ce n’est qu’au bout de cinq ans qu’on a su qu’elles n’étaient pas parvenues à leur destination. Pendant tout ce temps, le malheureux prisonnier restait dans sa cellule , privé de toute consolation , de tout conseil , ignorant la cause de ces déplorables délais , et ne connaissant pas même le motif de son arrestation ; car on ne lui indiquait pas même le fait dont il était accusé. Devant toutes les cours criminelles, celui que la Justice poursuit sait de quelle imputation il faut qu’il se défende; devant l’inquisition , on voulait qu’il s’accusât lui-même. On le faisait comparaître devant le tribunal ; on lui répétait que l’inquisition ne faisait jamais arrêter une personne sans avoir acquis une preuve suffisante des délits qu’elle avait commis contre la .sainte foi catholique ; on l’engageait à confesser spontanément ses fautes ; on lui
L’UNIVERS
promettait avec une douceur hypocrite ^ que s’il les avouait franchement, l'in- 'j- quisition se montrerait indulgente à son égard . On faisait ainsi comparaître l’accusé à trois reprises successives, et on appelait ces trois comparutions les audiences de monition. Si l’accusé, fouillant dans sa conscience , décou> vrait le fait qui avait provoqué son arrestation , il était possible qu’il abrégeât la durée de la procédure , et qu’il fût jugé avec indulgence ; mais cela était aus» un piège qui lui était tendu; car, si ses aveux n’étaient pas entièrementconformes aux dépositions des témoins , on le considérait comme ayant voulu tromper le tribunal par ses réticences, et le fiscal en tirait un argument, pour requérir contre lui des peines plus sévères. Quand les trois audiences de monition étaient épuisées, le fiscal faisait enfin connaître à l’accusé les charges qui s’élevaient contre lui. Mais les dépositions des témoins n’étaient jamais communiquées en entier au prévenu. On avait toujours soin d’en retrancher les circonstances de lieu ou de personne , de manière à ce qu’il ne pût pas deviner qui avait été son dénonciateur , ni quels témoins avaient déposé dans sa cause. On l’interrogeait sur chaque fait; on enregistrait ses réponses, et si elles n’étaient pas telles que les inquisiteurs les espéraient, on avait recours à la torture. Tout ce qu’ou a écrit sur ces horribles tourments, dit Llorente, reste bien au-dessous de la vérité ; ils étaient si épouvantables , qu’ils avaient fait horreur à l’inquisition elle-même, et le code inquisitorial avait défendu qu’on donnât deux fois la question au même accusé.
Mais les inquisiteurs avaient trouvé le , moyen d’éludercette prohibition. Lorsqu’un accusé était sur le point de succomber par l’excès de la douleur, ils suspendaient la question; iis attendaient que l’accusé eût recouvré des forces pour supporter ces affreux supplices. Alors on le torturait de nouveau. Mais, disaient les inquisiteurs, ce n’était pas lui donner une seconde fois la question , c’était la con-
tinuer; c’était toujours la même opération, qui seulement avait été iDte^ rompue. Enfin quand l’affaire était instruite, le fiscal formulait l’accusation; mais cette accusation restait dans le vague; elle ne précisait ni les circonstances de lieu , ni les circonstances de temps.
Un des arguments les plus puissants qu’un accusé puisse employer en matière criminelle, pour prouver son innocence , est de dire : Au moment précis où le crime a été commis, j’étais éloigné de l’endroit où il a eu lieu. Mais comment faire usage de cet argument, si l’accusation ne précise rien? La confrontation des témoins et de l’accusé est indispensable pour connaître la vérité; car, dans un grand nombre de cas, un témoin peut de bonne foi se tromper sur le nom de la personne à laquelle il impute un délit; il a pu prendre Jayine pour Christobal , et l’accusé qui se sent innocent peut lui dire : Mais regardezmoi donc ! Est-ce bien moi qui ai tenu le propos que vous rapportez? Devant l'inquisition, il my avait pas de confrontation , et l’accusé ne connaissait jamais les noms des témoins.
On ne pouvait opposer qu’une défense vague a une accusation qui ne se présentait pas en face. C’était un véritable colin-maillard judiciaire , où l’accusé cherchait à l’aveuglette ses moyens de salut. On lui accordait un avocat; mais cet avocat devait être choisi parmi ceux que l’inquisition avait agréés. Cet avocat ne communiquait jamais librement avec son client; il ne pouvait pas examiner les pièces du procès, on ne lui donnait qu’une analyse tronquée des dépositions. Comment aurait-il pu en contester la sincérité? Il ne les connaissait qu’imparfaitement. Il qe pouvait discuter la moralité des témoins- Tout son râle se bornait à réclamer l’indulgence du tribunal, ou à fournir des témoins à décharge. Mais devant l’inquisition, les témoins qui déposaient en faveur de l’accusé étaient toujours suspects, et n’influaient que peu sur la décision des inquisiteurs.
Ainsi, dans l’aiŒaire de Marina dé
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Sayavedra, cette infortunée fit entendre Antonio Sanchez, prieur de Sainte- Marie, de Zamora; le frère du prieur qui , lui-méme, était curé d'une des {Ktroisses de Zamora ; un autre prêtre nommé Antonio Garrote, et plusieurs habitants notables de la même ville. Ces témoins déposèrent unanimement u’ils l’avaient toujours connue pour onne chrétienne ; qu’elle faisait aux pauvres de nombreuses aumônes. Cela ne l’empêcha pas d’être condamnée à une prison perpétuelle et à la confiscation de ses biens.
Les débats qui avaient lieu par écrit, n’étaient qu’une parodie de la Justice.
Après ce simulacre de défense, on donnait encore une lecture des charf^es; on qualifiait de nouveau les faits ; puis on rendait la sentence. Les absolutions étaient si rares , qu’à peine en pouvait-on compter une sur deux mille jugements; car pour peu que le juge eût le moindre doute, l’accusé était déclaré légèrement suspect d’hérésie, et le plus léger soupçon suffisait pour motiver des pénitences. Si l’accusé était véhémentement soupçonné d’hérésie, la peine devenait plus ‘sévère. Elle s’accroissait encore, si l’accusé était hérétique formel. Maiss'il avait donné des marques de repentir, il n’y avait pas encore lieu à l’application de la peine de mort. Dans ces trois cas, l’accusé pouvait être réconcilié; il était absous de l’excommunication et des censures canoniques; mais l’inquisition lui imposait des pénitences dont la gravité variait suivant les circonstances. Si le soupçon d’hérésie était très-léger, la réconciliation pouvait avoir lieu dans la salle même du tribunal, à huis clos et en présence seulement des membres du saint-office, ou bien, les portes ouvertes, en présence des personnes ue cette cérémonie ne manquait pas ’appeler. L’accusé comparaissait la tête nue et revêtu d’un san-benito, portant à la main un cierge de cire verte, il se mettait à genoux et faisait abjuration de l’hérésie dont il était soupçonné. D’autres fois, suivant la pavité des cas, la réconciliation avait lieu dans une église de la ville, ou
bien en public et en prêéence d’un grand concours de peuple. Celte cérémonie était nommée un acte de foi , un auto-da-fé.
Il ne faut pas croire que tout fût fini après Vauto-da-fé, et que, moyennant la honte de son abjuration publique, le réconcilié demeurât quitte avec le saint-office. Il était presque toujours condamné à porter le sanbenifo pendant un temps plus ou moins long. Ses biens ou la plus grande partie de ses biens était confisquée. Il lui était interdit de se servir de cheval ou de mule. Il ne lui était permis de porter ni bijoux, ni or, ni soie. Il était déclaré incapable d’occuper ni emploi , ni charge civile ou ecclésiastique. Il n’était pas seul frappé de cette incapacité : elle s’étendait a tous les enfants qui pourraient lui naître par la suite , et à leur postérité. Cependant la décision du saint-office ne devait nuire en aucune manière aux enfants du réconcilié, lorsqu’ils étaient déjà nés à l’époque où leur parent avait commis la faute qui avait attiré les censures théologiques. Ainsi dona Marina de Sayavedra avait cinq fils : Juan de Cisneros, chanoine de Zamora; Pedro et Christobal, chevaliers, de l’ordre de Malte; Alonzo et Juan Batista, trop jeunes pour avoir encore un état.
Elle avait aussi deux filles qui étaient déjà mariées. Ses enfants , plusieurs années après Vauto-da-fé, présentèrent requête pour faire fixer l’époque à laquelle leur mère avait commencé à commettre la faute pour laquelle \ elle avait été réconciliée. Il intervint une décision de l’inquisition, pour déclarer que le crime d’hérésie avait conamencé à être commis le jour de Noël de l’année 1557 ; en sorte que la réconciliation de Marina de Sayavedra ne pouvait porter de préjudice ni à la noblesse, ni à la pureté de leur sang. Ils furent donc déclarés aptes à posséder des bénéfices ecclésiastiques , ou à porter les habits de Saint-Jacques de Calatrava et d’Alcantara.
Lorsqu’un accusé persistait dans son hérésie , malgré les exhortations des inquisiteurs , il était déclaré im-
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pénitent. On appelait relaps celui qui, après avoir été réconcilié , était une seconde fois poursuivi par l’inquisition. Le relaps et l’impénitent étaient toujours relaxés. En espagnol comme en français , relaxer est synonyme d’élargir, de mettre en liberté; mais ne vous y trompez pas , devant l’inquisition les mots ne s’accordaient plus avec les idées. C’était au nom d’une religion toute d’amour et de charité qu’on organisait la persécution ; c’était au nom d’un Dieu clément qu’on instituait les plus épouvantables supplices. Il fallait donc, pour les inquisiteurs , chan|;er le sens des mots.On a vu que vous reconcilier voulait dire vous voler vos biens, vous rendre infâme vous et votre postérité ; vous relaxer, dans le langage du saint-office , cela signiGait vous envoyer à la mort. Si l’on voulait trouver dans l’histoire un autre exemple de cette hypocrisie de langage, il faudrait chercher dans les plus mauvais jours de notre révolution.
Lors du massacre des prisonniers de l’Abbaye , les septembriseurs , parodiant les formes de la justice, s’étaient érigés en tribunal. On amenait devant eux chaque prisonnier. Élargissez le prévenu , était le mot dont on se servait pour donner le signal de le massacrer. Ces gens-là avaient deviné le vocabulaire de l’inquisition. Tout était li3-pocrisie dans cet affreux tribunal.
La devise même qu’il avait choisie était un mensonge. Les inquisiteurs inscrivaient sur leurs bannières : Exurge, Domine, et judica causam tuam; «Levez- vous. Seigneur, et jugez votre cause; » et c’étaient eux qui se chargeaient de juger la cause de Dieu et de venger ses injures. Les inquisiteurs disaient que leur caractère ecclésiastique ne leur permettait pas de prononcer la peine de mort : alors ils faisaient préparer le supplice; ils y conduisaient les victimes, ns les livraient au bourreau. C’était ce qu’ils appelaient remettre l’accusé entre les mains de l’autorité séculière. L’accusé, disaient-ils, était relaxé des prisons du saint-ofGce pour être remis a la justice ordinaire; c’était un juge séculier qui
prononçait la sentence et qui acceptait la iresponsabilité de tout ce que l’arrêt avait de sanguinaire.
On habillait l’accusé d’un vêtement appelé zamarra ou san-benito. Dans les premiers temps , lorsque Dominique de Guzman commença à réconcilier des hérétiques , il jugea convenable de leur faire porter le signe de la rédemption, comme témoignage apparent de leur retour à la foi; mais toutes les personnes qui étaient venues combattre les Albigeois portaient également la croix. Pour qu'elles ne fussent pas confondues avec les hérétiques réconciliés, l’inquisiteur prescrivit à ceux-ci de mettre sur leurs vêtements lieux croix , faites en étoffe et d’une couleur qui tranchât avec le reste de leur costume. D’abord ces deux croix étaient placées des deux côtés de la poitrine; ensuite on n’en mit plus qu’une sur la poitrine et l'autre sur l’épaule. On substitua enfin à ces croix le sac des pénitents qui était bénit par les évêques, ce qui lui a fait donner le nom de sac bénit, saco-bendito , d’où est venu par corruption le nom de san-benito. Plus tard , pour distinguer le san-benito de l’habit de plusieurs corporations religieuses , on ordonna qu’il descendrait a peine au genou , qu’il serait de couleur jaune, qu’il n’aurait plus la forme d’un sac, mais qu’il serait ouvert sur les côtés ; enfin qu’on y représenterait des croix de couleur rousse. Le cardinal inquisiteur Ximenès de Cisneros trouva qu’il était injurieux pour la croix de la faire servir à signaler les hérétiques, et de la leur imposer comme une marque d’opprobre. Il ordonna donc qu’à l’avenir on ne tracerait plus de croix droites sur les san - benitos ou zamarras, mais seulement des sautoirs, ou croix de Saint-André.
L’esprit fécond des inquisiteurs a inventé autant d’espèces de san-benitos qu’ils établissaient de catégories de condamnés. Il y en avait trois pour les réconciliés. Lorsque le réconcilié était légèrement suspect , il portait son sanbenito jaune sans croix. S’il abjurait comme véhémentement suspect, il
avait une demi^croix sur son san-benito. S’il était hérétique formel, la croix était entière (*). Les condamnés portaient presque toujours une corde autour du cou.
Il y avait également trois sortes de san-benitos pour les accusés qui devaient être relaxés. Celui qui s’était repenti avant la prononciation de la sentence , portait un san-benito Jaune avec une croix rousse et entière. Il avait en outre la tête couverte d’une coroza, c’est-à-dire d’un bonnet pyramidal fait de la même étoffe que le san-benito, et sur lequel on avait tracé des croix rousses. Il était condamné à la mort , mais son corps ne devait pas être livré au bûcher.
La seconde catégorie de condamnés parmi ceux qui devaient être relaxés, étaient ceux qui avaient donné des signes de repentir après leur condamnation. Le san-benito était de la même étoffe que le précédent , mais on y avait représenté une figure sur un bûcher, au milieu des flammes ; le sanbenito et la coroza étaient également semés de flammes ; mais les flammes étaient renversées pour exprimer que le coupable ne serait pas brûlé vif ; qu’on commencerait par l’étrangler et qu’on ne mettrait son corps sur le bûcher qu’après sa mort.
Sur le san-benito destiné à ceux qui étaient considérés comme mourant dans l’impénitence finale, on avait représenté une figure entourée de flammes. La coroza et le reste du san-benito étaient semés de flammes dans leur direction naturelle et de figures de diables. L’infortuné qui portait ce vêtement était brûlé vif.
(*) Les figures représentées par la parure 57 sont des condamnés du sainl-oûice. Celui qui marche en tête est un hérétique formel qui doit être réconcilié. Si , à son costume , o« eût ajouté la coroza , cette addition eût indiqué qu’il était destiné à mourir étranglé. Celui qui marche ensuite doit être étranglé, puis brûlé; euûn le dernier doit être brûlé vif.
Derrière ces condamnés s’avancent des pénitents. Sur le dernier plan , on aperçoit tes ballébardiers qui les escortent.
Quand les inquisiteurs avaient décidé qu’un accusé serait remis au bras séculier, on lui faisait connaître cette décision, afin qu’il se préparât à la mort; mais les réconciliés n’avaient aucune connaissance de la sentence prononcée contre eux, et on avait commencé à l’exécuter avant de la leur avoir lue. Au jour indiqué pour \'auto-da-fé , on faisait sortir sur la place publique les condamnés revêtus de leurs hideux costumes. Ils étaient suivis des pénitents , du clergé , et gardés par les familiers du saint-office. On les amenait au lieu préparé pour le supplice , où des estrades avaient été préparées pour les juges séculiers et pour toutes les personnes notables de la ville. On faisait monter les condamnés sur un échafaud. On y lisait la sentence relative à chacun d’eux.
L’arrêt par lequel on remettait l’accusé au bras séculier, se terniinait toujours en priant le juge ordinaire d’user de clemence à leur égard (*).
Aussi , dit Melchior Macanaz dans son apologie de l'inquisition, « l’inquisition n'impose aucune peine à ceux qui s’obstinent dans leurs erreurs , et ne demande autre chose sinon qu’on n’ôte pas la vie aux coupables ; s’ils se convertissent , elle se borne à leur appliquer les peines canoniques ; mais l’épée de la justice que le roi tient déposée dans le tribunal pour le châtiment des coupables , ne laisse pas de se rougir quelquefois de leur sang...
Alors même il le fait dans la sainte vue de convertir plusieurs par la mort d’un seul , comme cela arrive ordinairement. »
N’est-ce pas le comble de l’hypocrisie? au moment de l’exécution on parlait d’humanité, et cependant les bûchers étaient préparés, et l’on y conduisait déjà les condamnés, qui le plus souvent étaient poursuivis par les imprécations d’une populace frénétique.
A l’auto-da-fé du 21 mai 1559, où Marina de Sayavedra fut réconciliée, un des accusés relaxés, nommé Antonio Herrezuelo, étant sur le bûcher au milieu
(*) Llorente, ch. iv, art. n, n’ ai.
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L’ÏINJVERS.
du bois qiü commençait à s’aliumer, repoussait les exhortations qui lui étaient adressées. Un des soldats de l’escorte, cédant à un excès de fanatisme, lui donna un grand coup de hallebarde.
Le sang se mit à tomber jusque sur le bûcher, et necessa de couler que lorsque les flammes eurent dévoré la victime.
L’inquisition ne fut jamais arrêtée par le rang ou par les talents de celui
u’elle poursuivait. Ainsi , du temps
e Ferdinand , elle persécuta le savant historien Antonio de Nebrixa. Llorente donne une longue liste des hommes célèbres qu’elle a poursuivis ; mais si longue qu’elle soit , cette liste reste incomplète. On pourrait choisir beaucoup de noms parmi ceux qu’il a oubliés. Je ne citerai que Vesale, ce médecin fameux de Philippe II. Il est le premier qui ait osé étudier la structure de notre corps sur des cadavres humains. C’est à lui qu’on doit les premiers progrès de l’anatomie. Les planches aeson ouvrage intitulé : Corparis humani fabrica ont été dessinées par le Titien. Son amour pour la science fut pris par les inquisiteurs pour de l’impiété et pour une profanation. Ni sa renommée , ni la protection de Philippe II , ne purent le garantir des atteintes du saint-office.
Une partie des papiers où il avait consigné ses études et ses expériences furent brûlés , et lui-même il fut condamné à faire à pied le voyage de Jérusalem. Jusqu’à nos jours l’inquisition est restée la même ; elle était moins violente parce que les états de crise ne peuvent toujours durer ; mais elle n’avait changé ni de règle ni de maximes ; et il ne lui fallait que des circonstances favorables pour reprendre toute son activité. A une époque trèsrapprochée de l’entrée de Napoléon en Espagne , les prisons de l’inquisition ont vu mourir des victimes. En 1800, une béate de Cuenca mourut dans les cachots du saint-office , et son effigie fut brûlée.
Vers l’année 1790, Michel Maffre des Rieux, né à Marseillan (Hérault), et non à Marseille, comme le dit Llorente avec son inexactitude accoutu-
mée, se rendit en Espgne pour y prendre du service; il rat o’abora placé dans les gardes walonnes , d’où il passa dans le régiment de la Havane avec le grade de lieutenant. Quelques plaisanteries qu’il se permit sur la religion le tirent jeter dans les prisons du saint-office. Les inquisiteurs lui ayant promis de le réconcilier en secret , il avoua tout ce qu’on lui reprochait. Mais on ne tint pas la parole qu’on lui avaitdonnée; on le conduisit, revêtu d’un hideux san-benito, dans l’église, où il trouva un grand concours ae personnes de la ville qui avaient été attirées par l’annonce publique d’un autUlo. Alors il entra en fureur; il maudit une religion qui permettait de déshonorer un homme pour quelques légèretés de langage. Il fallut le reconduire dans sa prison. Là, désespéré de voir son avenir brisé par une condamnation qui lui enlevait son grade et lui fermait la carrière militaire, il parvint à s’étrangler, quoiqu’on l’eût enchaîné.
Plusieurs procès entamés par l’inquisition étaient à peine commencés quand l’invasion française est venue y mettre fin. Un décret de l’empereur Napoléon , en date du 4 décembre 1808 , a aboli ce terrible tribunal ; c’est un immense service qu’il a rendu à l’humanité tout entière, et l’Espagne l’a trop vite oublié.
COMMIHCIMVKT DB LR OVXmRX DE OEBITADB.
ABU*L-EASAir Birt.AVB ZAHAEA AClt
CHRériEVS. X.B8 CEEKTIXITS FEBirHBITT
ALHAMA. OZPV^BBHDS XITTRI ABD'l-
BASAIf BT soif riI4 ABÜ-ABD'ALliAH.
MALHEUREUSE EirTRBFRlSE DBS CBRBTZEHS SUR I^XA. ABU-ABD-ALLAH E.ST PRO- CLAMÉ ROt DE OREVADE. DÉFAITE DBS
CHRBTIEirS DARS LA CAMPAGRE DE MA- LAGA. — ABD-ABD-ALLAH EST FAIT PRl-
SORRIBR PAR LES CHRBTIBRS. XL XST
MIS ER LIBBRTR ET SB RECORVAir VAS- SAL DU ROt FBRDIRARO. LE ROTAUMB
DE GRERADB SE PARTAGE ERTRE ABU- ▲BI>-ALLAB-lL-CBtCO ET ABU-ABD-ALLAH-
BL-ZAGAL. 8IBOB RT PRISE DE VELRl-
MALAGA.— PRtSB DE MALAGA. RL OBICO
•’eROAGB a livrer ORRRADE aux CHRÉ- TIERS DBS qu’ils AURORT CORQUIS TOUS
tES ÉTATS D*tL-ZAOAI». — CBAlTGElfEim DAirS tA COKSTITUTIOlf ARAGOïT AISE ; IK- TRODÜCnOir DE E.A BERMAKDAD Xlf ARA.- GOir. oisposmoBS relatitxs aux pages DE REMBirÇA.
Quand les rois Ferdinand et Isabelle oirent apaisé les troubles qui avaient désolé si lon^emps la Castille ; quand, par la création de la hermandad , ils eurent pourvu à la répression des dé* lits; lorsqu'enfln l'extension donn^ à l’inquisition fut devenue pour eux une source de revenus, ils se préparèrent à cette lutte , qui devait se terminer par la destruction du royaume de Grenade. Les circonstances se montraient aussi favorables que les chrétiens pouvaient le désirer. L’empire des Maures portait le germe de sa destruction. Les dissensions intestines devaient accélérer sa ruine. Les membres de la famille royale étalent divisé! entre eux. Mobammed-abu-abd- Allah avait longtemps refusé de reconnaître la suzeraineté de son frère Muley-Abu’I-Hasan. Ce dernier, d’un caractère cruel et superbe, avait rendu son autorité odieuse à ses sujets , et l’intérieur même de son palais était rempli de troubles et d’intrigues.
11 avait eu , de la sultane Aija , sa première femme et sa cousine, un fils nommé Abu-abd-Allah , que les auteurs espagnols appellent Boabdil , Abo-Abdéli, ou Alcadurbil. Muley était déjà avancé en âge , lorsqu’il avait épousé une chrétienne renégate, nommée Zoraya , fille de l’alcaide de Martos; il l’a chérissait et en avait eu deux enfants, Cidi Yahya et Cidi Almayar, auxquels il voulait assurer le trône, au préjudice de son fils aîné.
Chacune des deux reines abhorrait sa rivale et cherchait à la perdre. Ces inimitiés ne restaient pas renfermées dans l’enceinte de l’Albambra. Elles divisaient la ville de Grenade en deux factions. Une partie de la noblesse du royaume avait embrassé le parti de l’infant Abu-abd-Allah, qui, par ses manières affables, savait gagner tous les cœurs. C’est au milieu de ces éléments de ruine et de dissolution que le roi Muley -Abu’l-Hasan commit
l’imprudence d’attaquer les chrétiens.
Sachant que la ville de Zahara, qui avait été enlevée aux musulmans, du temps de Ferdinand l’Honnête , était mal gardée, il profita de l’obscurité d’une nuit de tempête pour en escalader les murailles. Ceux des habitants qui firent résistance furent massacrés ; tous les autres furent réduits en captivité et emmenés à Grenade. Abu’l- Hasan revint triomphant, et une partie de la noblesse alla au-devant de lui pour le féliciter de sa conquête.
Cependant ces éloges ne furent pas unanimes , et un vieillard nommé Macer fit entendre ces paroles prophétiques : « Les ruines de Zahara retomberont sur nos têtes. Fasse, Allah , que je me trompe; mais il me semble que la fin de notre domination en Espagne est arrivée. » En effet la prise de Zahara ne resta pas longtemps sans représailles. 3,000 cavaliers et 4,000 fantassins , sortis de Séville sous les ordres du marquis le Cadix , arrivèrent devant Alhama, le jeudi 27 février 1482, avant la pointe du jour (8 muharrem 887 de l’hégire). Juan Ortesa, suivi de plusieurs soldats, escalada les murailles de la citadelle, et ouvrit la porte qui donnait sur la campagne, en sorte que tous les chrétiens purent y entrer et en chasser la garnison. Dès que les habitants d’Alhama surent que la citadelle était au pouvoir de leurs ennemis, ils élevèrent des barricades à l’entrée de toutes les rues qui aboutissaient auprès de la porte de cette forteresse, et ils s’y postèrent en grand nombre, bien résolus à se défendre. Aussitôt qu’il fit jour, les chrétiens voulurent pénétrer dans la ville; mais ils furent reçus par une grêle de projectiles. Don Sancho de Avila , alcalde de Carmone , et Martin de Roxas, alcalde d’Arcos, les premiers qui sortirent de la citadelle, tombèrent frappés de plusieurs balles.
Cependant il ne fallait pas hésiter ; car Alhama n’est qu’à 8 lieues de Grenade, et pourvu qu’on tardât à se rendre maître de la ville, elle devait recevoir des secours. Alors les chrétiens percèrent la muraille de la cita-
J ■ 'Ogic
L’UNIVERS
delle en face d’un endroit où les Maures n’avaient pas élevé de retranchements.
Par cette ouverture , ils se précipitèrent dans la ville, et prirent à revers les barricades des habitants. On se battit avec acharnement pendant toute la journée. La nuit ne mit pas lin à la lutte. Enfin le courage des chrétiens l’emporta; les défenseurs de la ville furent massacrés ou faits prisonniers.
Quand la nouvelle de cette perte arriva à Grenade , la consternation fut générale. Abu’l -Hasan partit à la tête de 3,000 cavaliers et de 60,000 fantassins rassemblés à la hâte. Pour arriver plus vite, il n’emmena pas d’artillerie , en sorte qu’il ne put forcer l’enceinte d’Alhama , et du haut des murailles, les vainqueurs repoussèrent tous ses assauts. Il se détermina donc à les y assiéger. De leur côté les chrétiens, attaqués par une armée si nombreuse , firent demander des secours aux gouverneurs de la frontière. Don Enrique de Guzman , duc de Médina Sidonia , et don Rodrigo Giron , maître de Calatrava , s’avancèrent à la tête de .'>,000 chevaux et d’une nombreuse infanterie pour attaquer le camp des Maures ; mais ceux-ci ne les attendirent pas , et levèrent précipitamment le siège. On mit dans Alhama une garnison nouvelle; on l’approvisionna abondamment de tout ce qui pouvait être nécessaire à la défense, et l’armée se retira. Elle ne fut pas plutôt éloignée qu’Abii’l-Hasan vint de nouveau mettre le siège devant cette ville; en sorte que Ferdinand hésitait à conserver une place qu’on ne pouvait secourir qu’avec peine et à grands frais. Beaucoup de capitaines étaient d’avis qu’on abandonnât Alhama après l’avoir rasée; mais Isabelle insista pour qu’on la gardât , parce que c’était la première conquête qu’on eût faite sur les musulmans depuis le commencement de son règne. On résolut donc d’aller de nouveau la dégager, et d’aller en mên)p temps assiéger Loxa , ville située sur le Genil, à peu de distance d’Alhama. i Lorsque les secours arrivèrent, les Maures s’étaient déjà retirés. Abu’l- -
Hasan avait été obligé de retourner à Grenade, pour apaiser les troubles qui agitaient cette ville. Persuadé que ces désordres étaient fomentés par la sultane Aija et par son fils Abu-abd-Allah, il les lit arrêter et les fit emprisonner dans la tour de Comarès. La sultane Aija, redoutant la cruauté du roi , et craignant qu’il ne fît périr son fils , parvint , avec l’aide de ses femmes , à faire échapper ce jeune prince. Elles le descendirent avec des cordes par la fenêtre de sa prison.
Aussitôt qu’il fut en liberté, ses partisans le proclamèrent roi. Abu’I-Hasan était détesté ; aussi un grand nombre des habitants embrassèrent-ils le parti d’ Abu-abd-Allah. Les deux factions se livrèrent des combats sanglants et acharnés ; elles s’étaient en quelque sorte partagé la cité. Le roi Abu’I-Hasan occupait l’Alhambra , château fortifié qui s’élève au sùd-est de Grenade. Abu-abd-Allah s’était emaré d’un autre château appelé l’AIayein , situé à l’extrémite opposée de la ville.
Pendant que la guerre civile déchirait ainsi la capitale des Maures , les chrétiens avaient été mettre le siège devant Loxa ; mais l’emplacement de leur camp était mai choisi ; ils n’avaient pas de forces suffisantes pour une entreprise de cette importance ; la ville était défendue par un vaillant capitaine nommé Aly Athâr; enfin la garnison était nombreuse et expérimentée. Elle faisait des sorties vigoureuses et fréquentes. Cependant elle n’eût peut-être pas sutfi pour contraindre les chrétiens à la retraite; mais Abu’I-Hasan vint à son secours. Le 13 juillet 1482 (26 sjumada l'"' 887) , il attaqua le camp de Ferdinand , pendant que, de son côté, Aly Athâr faisait une sortie. Les chrétiens, pressés à la fois des deux côtés, firent des pertes considérables , et furent obligés de se retirer. Le maître de Calatràva fut au nombre de ceux qui périrent dans cette malbeureuse rencontre.
Abu’I-llasan , glorieux de ce succès, alla se présenter devant Alhama ; mais il la trouva trop bien détendue pour
essayer de s’en emparer ; alors il courut attaquer la ville de Canete, dont il se rendit inaitre. Après cette heureuse expédition, il revenait à Grenade , quand il apprit que son fils Abu-abd-Allah avait profité de son absence pour se saisir de l’Alhambra, que le peuple entier avait reconnu ce jeune prince pour roi , et que beaucoup de villes avaient suivi l’exemple de Grenade. Il fut donc obligé de se retirer à Malaga , qui lui était restée fidèle, ainsi que Guadix et Baza.
Les chrétiens ne tardèrent pas à reprendre Canete; mais ce succès fut bien balancé par un désastre tel que depuis bien longtemps les armes chrétiennes n’en avaient pas éprouvé en Espagne. A la fin du mois de mars 1483 (saphar 888), 2,700 cavaliers, sous les ordres du maître de Saint-Jaques , du marquis de Cadix et du comte de Cifuentès, entrèrent dans l’Axarquia (*) de Malaga; ils ravagèrent toute la campagne, et ils y 'firent un immense butin ; ils incendiaient les moissons et les fermes ; ils coupaient les arbres et les vignes. Du haut de leurs murailles, les habitants de Malaga voyaient les colonnes de fumée qui s'élevaient de leurs récoltes ou de leurs granges , que la flamme dévorait. Ils prirent la résolution d’aller attaquer les chrétiens, et sortirent sous la conduite d’Abu-abd-Allab, gouverneur de Cadix, et de Reduan Bénégas. Ce dernier, qui commandait les arbalétriers, gagna , par des chemins détournés , les montagnes qui entourent la plaine de Malaga, tandis qu’ Abu-abd-Allah , à la tête de la cavalerie , marcha droit aux chrétiens. Ceux-ci , désireux de garder leur butin , voulurent éviter le combat , et se Jetèrent dans les montagnes, dont ils ne connaissaient pas les passages. Ils trouvèrent les hauteurs occupées par les Maures qui les habitaient, et par les arbalétriers que Reduan Bénégas y avait conduits. Ils s’avançaient presque au hasard au milieu d’étroites vallées; bientôt ils ren-
(*) yixarquia, le levant. C’était le nom donné à une partie des environs de Malaga.
contrèrent des obstacles élevés par les Maures pour rendre le chemin impraticable. Ils se virent dans l’impossibilité d’avancer, et la retraite leur était coupée par les cavaliers d’Abuabd-Allah (*). Resserrés dans ces défilés , ils ne pouvaient ni fuir ni combattre , et les Maures , embusqués sur les hauteurs , les tuaient à coups d’arbalètes ou d’armes à feu. Ce ne fut qu’à la nuit que le maître de Saint- Jacques parvint à surmonter les obstacles qui s’opposaient à son passage ; il escalada les hauteurs , et après un sanglant combat, il put regagner Antequera. Le marquis de Cadix , guidé par des transfuges qui connaissaient tous les sentiers de ces montagnes , trouva aussi le moyen de s’échapper d’un autre côté. Le comte de Cifuentès, qui formait l’arrière-garde, fut moins heureux ; il fut fait prisonnier.
800 chrétiens furent tués dans cette journée. Il resta entre les mains des Maures deux fois autantde prisonniers.
Cette victoire donna au gouverneur de Malaga, qui l'avait remportée, une grande importance parmi les Maures.
On avait surnommé Abu’I-Hasan le Vieux. Son fils avait été surnommé Abu-abd-Allah-el-Zaquir, en espagnol el Chiquito , c’est-à-dire l’enfant ; je mettrais volontiers le bambin. Son oncle, le gouverneur de Malaga, qui portait aussi le nom d’Abu-abd-Allan , fut surnommé el Zagal ; ce qui signifie l’homme dans toute la vigueur de la jeunesse. On répétait qu’Abu-abd-Allah-el-Chiquito était aussi inutile que son vieux père , et qu’Abu-abd-Allahel-Zagal pouvait seul sauver le royaume. Voulant mettre un terme à ces discours , el-Chiquito prit la résolution de faire aussi quelque action d’éclat qui pût lui mériter les applaudissements de ses partisans. A la tête d’une troupe nombreuse de cavaliers et de fantassins, il se présenta devant Lncena , ville grande et riche , mais très-mal fortifiée ; il espérait l’emporter aisément. Il arriva sous les murs de la place le 21 avril 1483 ( 13 rabia
(*) Mariona l’appelle Aboltardil,
L'ÜNIVERS.
prior 888 ). Diego Fernandea de Cor* dova, qui en était gouverneur, sachant qu'il ne pourrait résister aux attaques des Maures, fit (trévenir les villes voisines du danger où il se trouvait , et pour gagner du temps, il se mit à parlementa. Tout en promettant de se rendre, il eut l’adresse de faire traîner ces négociations jusqu’au moment où l’on vit paraître les premiers coureurs des chrétiens qui venaient au secours de Lucena. A leur approche , le roi Abu-ahd-Allah, craignant d’avoir à combattre toutes les forces de l’Andalousie, commença à faire retirer son armée. Le comte de Cabra et Gonzalve de Cordoue, son neveu, qui commandaient les chrétiens , se mirent à la poursuite des Maures , et les atteignirent à une lieue environ de Lucena , près d’un petit ruisseau dont les rives sont couvertes de frênes , de saules et de buissons. Aussitôt l’infanterie des Maures , qui avait déjà traversé le ruisseau , fut saisie d’une terreur panique; elle se débanda et se mit à fuir dans tous les sens. Abu-abd- Allah essaya de soutenir le choc des chrétiens avec sa cavalerie; mais Aiy Athâr, alcaide de Loxa, ayant été tué d’un coup de lance , et prevue tous les cavaliers qui accompagnaient le roi étant morts, ou ayant pris la fuite, ce prince se jeta à bas de son cheval , qui était trop fatigué pour pouvoir le mettre en sûreté. Il essaya de se cacher au milieu des buissons ; mais des fantassins chrétiens qui étaient à la poursuite des fuyards l’ayant aperçu , il déclara qu’il était le roi de Grena'de, et il se rendit à eux.
Lorsque ce désastre fut connu à Grenade , la ville entière fut plongée dans le deuil et dans la désolation. Le vieux roi Abu’I-Hasan se réjouit seul du malheur commun. Il s’empressa de revenir dans sa capitale , et il s’empara de l’Alhambra , sans que les partisans de son fils cherchassent à lui en disputer l’entrée.
Pendant ce temps, le roi Ferdinand , encore tout chagrin de l’échec éprouvé par les chrétiens dans l’Axarquia do Malaga , pressait de tout son
pouvoir les préparatifs de la guerre ; il s’occupait de ce soin quand il reçut la nouvelle du succès inespéré qui venait de couronner ses armes sous les murs de Lucena. Voulant profiter des circonstances, il se mit aussitôt en route, et vint ravager la campagne de Grenade. Les habitants de cette ville voyaient incendier leurs récoltes, sans essayer de les défendre; ils se bornaient à se lamenter et à maudire le vieux roi qui avait attiré sur les musulmans cette guerre d’extermination.
Celui-ci , connaissant toute la haine qu’on lui portait , n’osait pas aller combattre les chrétiens; il craignait que, s’il sortait de Grenade , on ne l’y laissât pas rentrer. Il se contenta donc de députer des ambassadeurs au roi Ferdinand, pour lui proposer une trêve. Mais encore tout rempli d’orgueil par la victoire de l’Axaruia de Malaga, il eut la prétention e dicter des conditions; aussi Ferdinand répondit-il qu’il n'était pas venu pour recevoir des lois, mais pour en imposer. Abu’l-Hasan fit aussi demander que son fils lui fût livré ; il offrait de donner en échange le comte deCifuentès et neuf autres prisonniers.
Mais le roi Ferdinand trouva qu’il serait indigne de lui de livrer Abu-abd- Allah entre les mains de son père ; car c'eût été l’envoyer à une mort certaine. Il pensait d’ailleurs qu’il était plus profitable pour les chrétiens de mettre ce prince en liberté, puisque c'était le moyen de perpétuer les factions qui déchiraient le royaume des Maures. Il traita donc son prisonnier avec générosité , et conclut avec lui un traité , par lequel Abu-abd-Allah-el-Chiquito se reconnut vassal du roi de Castille , et s’engagea à donner en otage son fils aîné et les fils de douze principaux seigneurs de Grenade, pour garantir qu’il ne manquerait pas à sa fidélité envers son suzerain. Il se soumit à l’obligation d’assister aux cortès générales du royaume toutes les fois qu’il serait convoqué. Il promit en outre de payer un tribut annuel de 12,000 écus, et de délivrer , en l’espace de cinq ans, 400 captifs chrétiens.
Dès que ces conditions furent arrêtées, la sultane Aija envoya au-devant de son fils les seigneurs qui lui étaient le plus dévoués, afin qu’ils lui servissent d’escorte. Ceux-ci firent entrer de nuit Abu-abd-Allah dans Grenade, et ils parvinrent à s’emparer de l’Altnycin. Ee lendemain matin, quand 00 sut dans la ville que le roi Chiquito était de retour, une grande parue du peuple se mit à le proclamer de nouveau, en criant : Vive notre roi Abu-abd-Allah! Les trésors de la sultane, habilement répandus, mirent presque tout le bas peuple dans ses intérêts , et Grenade fut de nouveau livrée à toutes les horreurs de la guerre civile.
Pansd’espoir d’apporter un terme à ces maux , un vieillard qui exerçait une grande influence sur les musulmans de Grenade, représenta que le vieil Abu’l-Hasan, accable par les années, ne pouvait plus veiller aux besoins de l’État; que son fils Abu-abd-Allah-e/- Chiquito s’était fait le vassal et le tributaire des chrétiens, ce qui le rendait odieux et suspect à la noblesse du royaume ; que ni l'un ni l’autre ne pouvaient donc rester roi. Que le gouverneur de Malaga, Abu-abd-Allah-ef- Zagcilj la terreur des frontières chrétiennes , était seul capable d’apporter un remède aux maux du pays. Abu’l- Uasan, touché de ces raisons, ou plutôt dans l’espoir de priver du trône son fils qu’il abhorrait , consentit à ce qu’Abu-abd-Allah-eZ-Zagta/ fût proclamé roi , et il lui remit l’Alhanibra.
Ni le roi Chiquito, ni ses partisans, n’acceptèrent cet arrangement ; et la lutte continua entre les deux factions.
Alors el-Zagal lui proposa de partager l’autorité. El-Zagal serait resté maître de l’Alharabra, et son neveu aurait gardé l’Albaycin, et tous les deux se seraient réunis pour combattre les chrétiens. Abu-abd-Allah-el-Chiquito craignit que cette proposition ne cachât quelque piège. Cependant il fut contraint de se soumettre à un partage qu’il ne pouvait empêcher;
Quant au vieil Abu’l-Hasan , il fut assez heureux pour ne pas voir la des-
truction de son ropume. Il se retira avec son harem à Illora, et ensuite à Almufiecar, où il mourut bientôt. Plusieurs écrivains pensent que son frère el-Zagal le fit assassiner. Dieu seul le sait , disent les historiens musulmans.
Cependant les chrétiens, favorisés ar les discordes qui leur livraient les laures sans défense , portaient dans le royaume de Grenade le ravage et la désolation. Ils soumirent successivement Alora, Alozayna, Cazarabonela , Setenil , Cohin et Marbella.
L’importante place de Ronda fut enlevée par eux le 23 mai 1485 (8 sjumada prior 890). C’est au siège de cette place qu’on fit le premier usage des projectiles creux. Les historiens de cette époque , après avoir décrit les fusées incendiaires dont on se servait, ajoutent : Les canonniers fabriquèrent avec de la fonte de fer une autre sorte de grosses et de petites boules , qu’ils lançaient dans la ville, où elles faisaient d’aftreux ravages. Les chrétiens tentèrent aussi une expédition contre Moclin. Mais Abu-abd-Allah-el-Zagal marcha au secours de cette place. Il leur fit éprouver quelques pertes et les contraignit à la retraite.
L’année suivante, ils vinrent mettre de nouveau le siège devant Loxa. Aly- Athâr, ce brave capitaine qui avait défendu la ville lors de la première attaque, n’existait plus. Il était mort dans le désastre de Lucena ; mais ses fils habitaient encore Loxa , et sa fille avait épousé le roi Abu-abd-Allah-el-Chiuito. Ce prince envoya des ambassaeurs à Ferdinand pour demander que cette place, qui lui appartenait, fût épargnée. Il rappela qu’aux ternies de leurs conventions les troupes chrétiennes ne devaient pas inquiéter les villes qui reconnaissaient son autorité. Le roi Ferdinand répondit que la ville de Loxa avait été expressément exceptée de cette convention , et que d’ailleurs Abu-abd-Allah en transigeant avec son oncle, pour le partage de l’autorité dans le royaume de Grenade, avait manqué aux obligations qu’il avait contractées comme vassal de la couronne de Castille. Le
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roi Chiquito voulant prouver qu’il ne négligerait rien pour défendre ses domaines , rassembla des troupes , força le camp des chrétiens , et se jeta dans Loxa. Mais ce secours n’empêcha pas Ferdinand de presser vivement lesiége.
La ville se défendit courageusement et Abu-abd-Allah-el-Chiquito fut plusieurs fois blessé en repoussant les attaques des assiégeants. Mais enfin la place fut obligée de capituler. Les chrétiens reprochèrent a Abu-abd- Allah-el-Chiquito d’avoir violé le traité qu'il avait contracté et d’avoir porté les armes contre son suzerain. Le roi maure allégua, pour se disculper, qu'il n’avait pas été maître d’agir différemment. On avait intérêt à le croire, et on le laissa libre, pour que sa liberté continuât à fomentei les dissensions qui déchiraient le royaume de Grenade. Ferdinand accorda aux assiégés des conditions avantageuses, et il entra dans Loja, le 29 mai 1486 (25 sjumada prior 891 ). Dans le courant du mois suivant, les chrétiens se rendirent maîtres d'ilora, que les Maures avaient l’habitude d’appeler l’œil droit de Grenade, et de Moclin, qu’ils nommaient son bouclier. La prise de Zagra , de Banos , et de quelques autres places , suivit de peu de jours la reddition de Moclin. Après ces conquêtes, l’armée chrétienne entra dans la campagne de Grenade pour la ravager. F.l-Zagal fit de vains efforts pour empêcher ces dévastations ; mais ses troupes furent culbutées et poursuivies jusque dans les champs d’oliviers qui entourent la ville, où l’on se battit de nouveau.
Pendant plusieurs jours la campagne de Grenade fut mise à feu et à sang. Enfin les chrétiens se retirèrent ; mais leur départ ne rendit pas la tranquillité à la ville. La guerre civile ensanglanta ses places publiques. Les artisans d’el-Zagal, qui occupait l’Alambra , et ceux du roi Chiquito, dont l’Albavcin faisait la demeure , se livrèrent plusieurs combats acharnés, sans que l’un des deux rois pût parvenir à chasser son compétiteur.
L’année suivante, l’armée chrétienne
alla mettre le siège devant Velez-Malaga. El-Zagal chargea Reduan Bénéas de se jeter dans la place et de la éfendrc. Il lui promit d’aller Wentôt en personne pour la secourir. En effet, il rassembla des troupes à la hâte et s’approcha de Velez-Malaga, à la tête de 20,000 hommes. Mais il fut tottu; son armée fut entièrement dispersée, et il retourna à Grenade, accompagné seulement de quelques cavaliers. Lorsqu’il y arriva, la nouvelle de sa déroute Lavait précédé. Le peuple soulevé accablait le roi vaincu de ses malédictions; les personnes même le plus attachées à sa cause l'abandonnèrent pour embrasser le parti de son neveu. On lui refusa l’entrée de Grenade, et il se retira avec le petit nombre de serviteurs qui lui étaient restés fidèles; il se rendit à Guadix, qui, ainsi qu’Almeria et que Baza , le reconnaissait encore pour souverain.
Reduan Bénégas défendit courageusement la ville de Velez-Malaga; mais il ne pouvait résister longtemps aux ravages que faisait l’artillerie de Ferdinand ; il rendit la place le 27 avril 1487 (3 sjumada prior 892).
La ville de Malaga fut assiégée à son tour. Elle avait une garnison composée en partie de troupes africaines , que le gouverneur avait prises à sa solde. Ces ens , féroces et indisciplinés, se méaient des habitants et même de leurs propres officiers. Craignant qu’on ne les livrât aux chrétiens , ils ne voulaient pas entendre parler de négociation. Ils mettaient a mort quiconque cherchait à sortir de la ville. Cependant Malaga, bloquée de tous les côtes, commençait à souffrir de la famine, lorsque le 18 août 1487 ( 27 sjaban 892), la place fut livrée à Ferdinand par un des principaux habitants, nommé Aly Dordux. Tous les soldats africains qui ne parvinrent pas à gagner le port et à se sauver par mer , furent réduits en e.sclavage. Les transfuges chrétiens, et ils étaient assez nombreux, furent misa mort. Lesjuifsqui,aprèsavoireinbrassé la religion chrétienne, avaient apostasié, furent brûlés par l’inquisition. Les autres habitants, juifs ou
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maures , purent se racheter pour une faible rançon.
Abu-abd - Allah-el-Chiquito avait , autant que cela avait été en son pouvoir, contribué à la prise de celte ville; car il avait attaqué et taillé en pièces un corps d’armée que son oncle conduisait au secours de Malaga. Il envoya complimenter Ferdinand de sa conquête, et lui lit demander sûreté pour tous les Maures de son parti. En réclamant cette garantie pour ses sujets , il promit de livrer aux chrétiens la ville de Grenade, trente jours après qu’ils se seraient rendus maîtres des villes qu’occupait encore ebZagal.
La reddition de Malaga entraîna celle d’un grand nombre de places des environs. Cependant le roi Ferdinand fut un instant distrait des soins de la guerre par des troubles qui éclatèrent en Aragon. Il se rendit à Saragosse avec la reine Isabelle, pour y rétablir l’ordre. On fit, à cette occasion, à la constitution aragonaise, un changement d’une grande importance. Jusqu’à ce jour, les fonctionnaires et les magistrats avaient été élus par le peuple et par le corps municipal ; mais ces élections donnaient presque toujours lieu à quelques troubles. Pour éviter les désordres dont elles étaient le prétexte , on abandonna au roi le soin de faire les nominations. C’était une. grave atteinte aux anciennes libertés du pays ; cependant elle provoqua peu de réclamations , tandis que l’établissement d’une institution utile éprouva une vive résistance. La hermandad, qui existait depuis plusieurs années en Castille, n’avait pas encore été introduite en Aragon. On l’organisa dans ce royaume; mais les jseigneurs dont elle blessait les intérêts , et dont elle compromettait le pouvoir, ne cessèrent de faire des efforts pour la renverser; en sorte que dans les cortès tenues à Taraçone en 1495, ils obtinrent que la juridiction de la hermandad demeurât suspendue pendant quelques années.
Il existait une lutte continuelle entre les seigneurs qui voulaient étendre leur autorité et les vassaux qui cher-
chaient à s’y soustraire; c’était surtout en Catalogne que se montrait ardente et passionnée cette guerre de la liberté contre les privilèges. On connaissait dans ce pays une classe de vassaux appelés Pages de rachat ( Pageses de remença). Le mot page s’explique de lui-même , il vient du latin pagus, et signifie villageois. On nommait ces gens vassaux, ou pages de rachat , parce que leurs ancêtres , réduits en esclavage par les musulmans, avaient été rachetés à prix d’argent par les seigneurs, qui , par cette raison , les considéraientcomme leurs esclaves, et les avaient assujettis à une foule de redevances aussi onéreuses qu’avilissantes. En 1483, les vassaux de rachat avaient pris les armes pour se soustraire aux vexations de toute nature auxquelles iis étaient ?n butte. Le roi Ferdinand, attentif à maintenir la tranquillité dans ses Etats, s’efforça d’apaiser cette révolte. Les seigneurs, aussi bien que les pages de rachat, étant convenus de s’en rapporter à son jugement, il abolit, en 1486, toutes les redevances avilissantes auxquelles les pages avaient été soumis; il ordonna qu’ils serviraient à leurs seigneurs une rente annuelle, en témoignage de leur servitude, et il décida u’ ils pourraient , quand ils le vouraient, racheter leur liberté, en payant une somme qu’il fixa d’avance.