LES ACCUSÉS
Dès que le mot d’inqtiisition est prononcé, les yeux se tournent vers
(•) Llorcnte a commencé la préface de son Histoire de rinquisilion , en aemsant d’inexactitude tous les historiens qui Tonl devancé.
s «Aucun d’entre eux, dit-il, n’a parie • de l’inquisition avec le soin que le pti- « blic n droit d’attendre de ceux qui écri- « vent rhisloire. C’est ce qu’on peut dire de « l'auteur français de VHiUoire des incfuisi^
** tions t laquelle a paru dans le di\-sep- « tième siècle, et plii.s particulièrement de » M. Lavalléct qui, en 1809, a publié à « Paris ruistoire des inquisitions religieuses «d’Italie, d’Espagne et de Portugal, qnU « assure avoir découverte à Saragosse, etc. •• Probablement Llorente n’avait pas lu ou n’avait pas compris l’ouvrage de mon grandpère dont il parle si légèrement. En aucun endroit, en aucune circonstance, mon aïeul n’a dit avoir trouvé son Histoire des inquisitions à Saragosse , où il n’a jamais été. Il a écrit au contraire, et de la manière la plus claire, page 7 dn i®'" volume, qu’il a composé eu entier cette histoire; qu’il l’avait commencée lorsque l’inqui-siiion était encore debout , et qu’il l’a achevée apres que ce tribunal a été renversé. Il a indiqué, pag. Il et suiv., les auteurs qu’il a consultés pour son travail. Il n’a donc pas fait ce conte ridicule que Llorente lui prête. On peut, d’après celte seule circonstance, juger de la véracité de l'auteur espagnol et de la foi due à ses critiques.
Au reste , je serai plus juste avec Llorente qu’il ne l’a été avec ses devanciers. Son ouvrage n’est pas à l’abri de tout reproche ; mais il est bon. Llorente a pu fouiller dans les archives de l'inquisition , dont il était secrétaire. Il a ainsi été à même de recueillir beaucoup de renseignements que mil autre n’avait encore pu se procurer; je me suis donc souvent servi de son travail ; mais tout en le prenant quelquefois pour guide, j’ai puisé encore à d’autres source.s; je me suis efforcé d’éviter les exagérations déclamatoires aous lesquelles il dierche à dis-
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L’UniVERS.
la Péninsule. Le souvenir de ce terrible tribunal est tellement lié à celui de l’Espagne , qu’on ne saurait les séparer, et , pour bien des personnes , le saint-office est une institution purement espagnole. Cependant il est juste de rendre à chacun le bien qu’il a fait, ou les iniquités qu’il a commises; et ce n’est pas en Espagne que le saintoffice a pris naissance.
Au douzième siècle , dans presque tous les Etats de la chrétienté , le clergé était profondément corrompu.
f/ie;norance , l’avarice, la luxure et la SVmonie étaient les moindres de ses vices. Arnauld de Brescia , disciple d’Abailard, prêcha la réforme de tant d’abus. Ses attaques allèrent-elles au delà des limites que la religion et la Justiceauraientdû lui prescrire.^ C’est une question qu’il est inutile d’examiner ici; mais lesabusqu’il attaquaitétaient trop évidents pour que ses prédications ne fissent pas de nombreux prosélytes. Sa doctrine donna naissance à plusieurs sectes. Ceux des réformateurs qui trouvèrent un asile dans le pays de Vaud, reçurent le nom de Vaùdois; ceux établis entre la Garonne et la rive droite du Rhône furent appelés les pauvres de Lyon , les parfaits , les croyants, les bons hommes, et plus généralement les Albigeois , parce u'ils avaient commencé à s’établir ans la ville d’Albi.
Leurs principes , dit-on , n’étaient pas entièrement conformes à ce qu’enseigne l’Église; mais peut-être eût-il été possible de les ramener et de les convaiticre par la douceur. Saint Bernard eût été d’avis qu’on employât la conciliation; mais saint Bernard mourut en 1153, et la cour de Rome jugea plus facile et surtout plus profitable à ses intérêts d’avoir recours à des voies rigoureuses. En 1179, le concile de Latran déclara que , bien que l’usage des peines qui font verser le sang soit réprouvé par la religion , cependant l’Église ne refuse pas les
simuler son vieux levain d'inquisiteur. J’ai tâché surtout d'éviter les erreurs dont il n’est pas exempt.
secours qui lui sont offerts par les princes, pour punir les hérétiques, parce que la crainte du supplice est souvent un remède utile pour l’âme.
Le concile réuni à Vérone, en 1184, alla beaucoup plus loin; il ordonna de livrer à 1a justice séculière tous ceux gui seraient déclarés hérétiques par les evêques. Il prescrivit à ceux-ci oe visiter au moins une fois par an le pays soumis à leur obédience, pour examiner si la foi de leurs diocésains était pure. Il leur était enjoint d’obliger quelques-uns des habitants à promettre par serment de dénoncer tous les hérétiques qu’ils pourraient découvrir.
En 1197, don Pedro II d'Aragon publia un édit par lequel il ordonnait à tous les hérétiques de sortir de son royaume avant le dimanche de la Passion, déclarant que si, cette époque passée, il s’en trouvait encore dans ses domaines, leurs biens seraient saisis, et que le tiers en serait donné aux dénonciateurs.
Cependant toutes ces mesures n’empêchaient pas le nombre des réformateurs de s’accroître. Le pape Innocent III , voulant apporter un remède aux progrès du mal , envoya dans le Languedoc Arnauld Amamy, abbéde Cîteaux , Pierre de Castelnau ou de Château-Neuf, et Raoul, tous trois revêtus de la dignité de légats. Ceuxci commencèrent à prêcher les Albigeois; mais leur parole obtint peu de succès. Alors Arnauld, pour être aidé dans cette tâche difficile, appela douze abbés de son ordre , auxquels vinrent bientôt ,se joindre Diego Acebes, évêque d'Osma , et le sous-prienr de la cathédrale de la même ville, Dominique de Guzman, qui fut canonisé en 1234. Néanmoins les prédications ne parurent pas encore au pape un moyen assez efficace ; il voulut y joindre les peines temporelles, et il lit menacer de l’excommunication les princes qui ne travailleraient pas d’une manière assez énergique à extirper l’hérésie. Pierre de Castelnau, qui avait été chargé d’adresser ces menaces au comte deToulouse, se nova en passant le Rhône. On s’empressa de dénaturer cetéïénement;
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00 prétendit que ce légat avait été assassiné par les Albigeois; on alla même jusqu'à dire qu'ils avaient agi d’après les ordres du comte Raymond de Toulouse , et il ne manque pas d'historiens qui donnent l'assassinat de Pierre de Castelnau comme certain, le pape aperçut tout le parti qu'il pouv.-iit tirer de cette mort. Il rangea son légat au nombre des martyrs , et le béatiFia par une bulle en date du 9 marsl208; puis, profitant de l'émotion causée par ces événements, il chargea Pabbé de Cîteaux de prêcher une croisade contre les assassins et contre leurs complices. Toutes les chaires retentirent de l'anathème fulminé contre les Albigeois. Aux fanatiques soulevés par ces prédications incendiaires, vinrent se Joindre tous les bandits du royaume attirés par l’appât du pillage.
Une année nombreuse, réunie à Lyon, se mit en marche sous la conduite de Simon de Montfort, pour se préci-
fiiter sur les Etats des comtes de Tououse, de Beziers, de Foix et de Comminges. Il serait trop long de rapporter toutes les abominations commises par ces gens qui marchaient sous l’invocation de la croix. Un seul mot donnera la mesure de ce que pouvait ce ramassis de fanatiques. Le 22 juillet 1209 , les remparts de Béziers turent forcés , et le sac de la ville commença. Hommes, femmes, lilles, enfants, vieillards, tout fut massacré sans pitié. Des soldats cependant avaient demandé à l'abbé de Ctteaux à quel signe ils distingueraient les catholiques des Albigeois. « Tuez ! tuez toujours ! ré- « pondit-il. Dieu saura bien reconnat- « tre les siens."
Cependant l’exécution littérale de cette parole du légat eût été l’extermination de tous les habitants du Languedoc; et Arnauld Amaury, le comprenant lui-même, délégua à Dominique de Guzman le pouvoir qu’il avait reçu du pope , de réconcilier les hérétiques avec l’Eglise. Saint Dominique fut donc chargé de s’enquérir de la foi de ceux qu'il réconciliait, des erreurs dans lesquelles ils étaient tombés; il eut le pouvoir de leur imposer
des pénitences ; c'est ainsi qu'il de'yint le premier chef de l'inquisition. Mais la tâche qui pesait sur lui était trop vaste pour qu’il pût l’accomplir sans être secondé; il conçut donc le projet de fonder un ordre de frères prêcheurs, occupés exclusivement de combattre les hérésies. Cette institution fut approuvée par le pape quelques années plus tard, et les moines qui la composaient furent appelés Dominicains , du nom de leur fondateur. C’est ainsi que l’inquisition reçut sa première organisation.
En 1 215, le quatrième concile de Latran üt faire de nouveaux progrès àcette institution; il décréta à l’égarddes Albieois : 1° que ceux qui auraient été conamnés par les évêques, comme hérétiques impénitents, seraient livrés à la justice séculière, pour subir le juste châtiment qu’ils méritaient, après avoirété dégradés du sacerdoce, s’ils étaient prêtres ; 2° que les biens des laïques condamnés seraient confisqués, et ceux des prêtres appliqués à l'usage de leurs églises ; 3° que les habitants suspects d’hérésie seraient sommés de se purger par la voie canonique ; que ceux qui ne voudraient pas se soumettre à cette mesure seraient frappés d’excommunication, et que s'ils restaient plus d'un an sous l’anathème sans avoir recours au pardon de l’Église, ils seraient traités comme hérétiques ; 4° que les seigneurs seraient avertis et même contraints par la voie des censures ecclésiastiques à s’engager par serment à chasser de leurs domaines tous les habitants notés comme hérétiques; 5° que tous les seigneurs convaincus de négligence dans l’exécution de cette mesure, seraient excommuniés par le métropolitain ou par ses suffragants, et que si , au bout d’un an, ils n’avaient pas satisfait au devoir qui leur était imposé, il en serait donné avis au pape, afin que Sa Sainteté pût déclarer leurs sujets déliés du serment ■de fidélité, et offrir leurs terres aux catholiques qui voudraient s’en emparer ; que ceux-ci en jouiraient paisiblement , en vertu de la décision du concile , après en avoir cliassé les héréti-
L’UNIVERS
ques; qu’ils conserveraient avec soin la foi catholique , et seraient soumis aux mêmes charges à l’égard du suzerain, pourvu que celui-ci ne mît aucun obstacle à l’exécution du décret; 6° que les catholiques qui se croiseraient pour exterminer les hérétiques, auraient part aux indulgences accordées à ceux qui faisaient le voyage de la terre sainte; 7° que l’excommunication décrétée par le concile ne regardait pas seulement les hérétiques, mais tous ceux ui les auraient lavorisés ou acnueillis ans leurs maisons ; qu’ils seraient déclarés infâmes, si, au bout d’un an, ils n’avaient pas satisfait à leurs devoirs, et qu’ils seraient comme tels exclus de tous les emplois publics: qu’ils seraient privés du droit d’elire leurs magistrats, déclarés inhabiles à déposer devant les tribunaux, à faire des dispositions testamentaires et à recueillir aucune succession; que personne ne serait obligédeparaîtreen justice lorsqu’ils seraient demandeurs ; s’ils étaient Juges, que leurs sentences seraient déclarées nulles,et qu’aucune cause ne pourrait être portée à leur tribunal ; que ceux qui seraient avocats n’auraient plus le droit de plaider ; que les actes des notaires frappés par le décret cesseraient d’étre authentiques; que les prêtres seraient condamnés à la dégradation et à la perte de leurs bénéfices; que tous ceux qui communiqueraient avec ces excommuniés apres qu’ils auraient été notés comme tels, seraient sous l’anathème; qu’ils ne pourraient participer aux sacrements de l’Eglise, même à l’article de la mort ; que la sépulture ecclésiastique leur serait refusée; que leurs dons et leurs offrandes ne seraient pas reçus, et que les prêtres qui ne se conformeraient point à cette dernière disposition , seraient interdits s’ils étaient séculiers, et dépouillés de leurs bénéfices s’ils étaient moines; 8° que personne n’aurait droit de prêcher sans en avoir reçu l’autorisation du saint-siège ou d’un évêque catholique; que ceux qui ne se conformeraient pas à ce décret, devaient être excommuniés et subir d'autres peines s’ils ne se soumettaient
pas promptement; 9* que tous les ans, chaque évêque visiterait lui-même ou ferait visiter par un homme habile la partie de son diocèse où l’on croirait qu'il existe des hérétiques ; qu’après avoir appelé trois habitants les plus estimés (ou même un plus grand nombre s’il le jugeait convenable), il les obligerait à lui découvrir les hérétiques du canton , les personnes qui se réunissaient en assemblées secrètes, ou gui menaient une vie singulière et différente de celle des autres chrétiens ; qu’il se ferait amener tous ceux qui lui seraient dénoncés , et les punirait canoniquement s’ils ne prouvaient leuinnocence, ou si , après avoir fait abjuration , ils retombaient dans l’hérésie ; si quelque habitant refusait d’obéir à 1 évêque dans ce qui lui serait commandé , et de prêter serment de déclarer tout ce qui serait parvenu à sa connaissance, il devait être déclaré hérétique pour ce fait seul; et enfin les évêques, convaincus d’avoir négligé de purger leurs diocèses des hérétiques, seraient eux-mêmes traités comme coupables , et déposés de leurs sièges.
Ce sont ces lois d’intolérance et de persécution que les inquisiteurs étaient chargés d’appliquer ; elles faisaient un devoir de l’espionnage et de la délation. Cependant, ni les prescriptions canoniques, ni les monitoires ne stimulaient assez vivement le zèle des dénonciateurs. L’inquisition voulut avoir des espions qui fussent reçus dans la société , qui pussent pénétrer au sein de la famille; ce fut encore Dominique de Guzman qui , en 1219, organisa cette police religieuse. Il fonda un ordre de femmes qui devaient vivre saintement et s’occuper de l’extirpation des hérésies ; enfin il en créa un troisième pour les personnes qui vivaient dans le monde. Cette nouvelle institution devait concourir au même but. Il lui donna le nom de tiers-ordre de pénitence. On l’appela aussi milice du Christ. Enfin il fallait aux inquisiteurs un corps armé permanent qui veillât à la sûreté de leur personne , ou qui exécutât leurs sentences. Dominique de Guzman n’eut pas le temps de s’oc-
cuper de l’organisation de cette troupe de moines armés. Il mourut en 1221 ; mais sa mort n’arrêta rien , et l’année même de son décès , un ordre de chevalerie fut créé par Conrad , légat du pape. Les chevaliers qui le composaient devaient combattre l’hérésie , et prêter en toute circonstance assistances l’inquisition. Ils reçurent également le nom de milice au Christ. Ces deux milices, qui tenaient de si près au saint-office, et qui étaient, comme on le disait, desa famille, se confondirent bientôt sous le nom de familiers de Cinqmilion.
Voilà donc quelle était cette institution dès les premières années du treizième siècle. Un tribunal, composé de frères prêcheurs , auxquels enjoignit bientôt des franciscains, était chargé lie pour.suivre et de condamner les hérétiques , et de les livrer après la fondamn.ition nu bras séculier pour l'eiéculion de la sentence. Ce tribunal était assisté par une police de femmes bieotes et d’hommes fanatisés; il était défendu par une force armée toujours permanente. C’était là un pouvoir temporel fortement constitué; néanmoins il ne dura que peu de temps aux lieux qui l’avaient vu naître. Il ne put pas jeter en France de profondes racines.
Il n’en fut pas de même en Italie , où la puissance papale se servit de l’inquisition comme d'une arme terrible pour écraser les Gibelins. L’inquisition devait aussi prospérer en Kspagne. Les institutions, dit-on, ne grandissent qu’au lieu où elles sont nées, /.ex «ala, lion lata. Il faut une loi qui soit née et non pas apportée. L’inquisition fit mentir ce proverbe , et cependant en Espagne elle fut d’abord humble et faible ; elle y végéta pendant deux siècles avant d’acquérir son droit ôe naturalisation. Elle s’introduisit en Aragon et en Catalogne à la faveur des troubles qui suivirent la mort de don Pedro II. Mais les fueros de l’Aragon garantissaient la liberté individuelle; ils étaient un obstacle à ce que •inquisition püt y prendre un grand développement. Néanmoins les inquisiteurs surent déjà s’y rendre tellement
odieux, que beaucoup d’entre eux périrent de mort violente. Aiii.si, en 1277 , l’inquisiteur Pedro de Cadireta fut lapidé par le peuple.
Jusqu’au règne de Ferdinand et d'Isabelle , l’inquisition resta confinée dans les Etats de la couronne d’Araon, et si Llorente pense qu’il y eut , ès le treizième siècle, un tribunal d’inquisiteurs en Castille , il ne signale aucune preuve à l’appui de cette opinion , qui paraît démentie par tontes les données de l’histoire. Ce fut en 1481 que l’inquisition fut introduite dans le royaume d’Isabelle la Catholiue. On peut croire qu’en l’établissant ’abord en Andalousie , et plus tard dans le reste de ses domaines , cette princesse céda aux sentiments d'une piété peu éclairée ; mais un semblable motif ne saurait suffire pour expliquer la conduite de Ferdinand; car ce prince ne connut jamais d’autre culte que son ambition , d’autre mobile que son intérêt. Il tirait gloire de sa mauvaise foi , et répondait , en parlant de Louis XII , qui se plaignait d’avoir été dupé par lui : « Il dit que je l’ai trompé deux fois ; il en a bien menti, je l’ai trompé plus de dix. » Il lui fallait un intérêt positif pour agir, et cet intérêt n’est pas difficile à trouver. Ses finances étaient épuisées par la guerre; l’inquisition lui offrait le tiers de tous les biens qu’elle confisquerait, et elle promettait de confisquer les biens de tous les juifs qui se trouvaient en grand nombre en Espagne. Ensuite ce tribunal, qui frappait dans l’ombre, qui jugeait et qui punissait sans publicité, pouvait aider Ferdinand à se défaire de ceux de ses ennemis qu’il n’oserait pas attaquer en face. L’inquisition poux’ait abattre tous ces grands d’Aragon et de Castille, toujours prêts à se soulever , et dont la puissance était sans cesse menaçante pour le souverain. La cour de" Rome s’était servie de l’inquisition pour éeraser les Visconti , les Malatesta , les Ordelafe , les Manfredi. Pourquoi donc voudraiton que le roi d’Aragon n’eût pas cédé à la tentation de s’en servir pour ruiner la famille royale de Navarre, dont il
L’UNIVERS
convoitait le* États? Ferdinand trouvait dans l'inquisition le moyen de remplir son trésor et d’abattre ses ennemis ; aussi, sans s’inquiéter de ce gue l’organisation de ce tribunal avait d^attentatoire aux libertés du pays et de menaçant pour l'autorité du prince, il commença par l'établir à Seville. Le 6 janvier 1481, six condamnés furent livrés aux flammes; le 26 mars, 17eurent le même sort; le 4 novembre, 298 victimes avaient déjà subi la peine du feu dans Séville seulement. On ne porte pas à moins de 2,000 le nombre des malheureuxqui, cette année, furent brûlés en Andalousie. Un plus grand nombre de contumax furent exécutés en effigie ; enfin 1 7,000 furent frappés de peines diverses. Beaucoup de personnes remarquables par leur position ou leur fortune se trouvaient au nombre de ceuxqui périrent. Leurs biens furent partagés entre le fisc et l’inquisition. Les supplices de ces infortunés .«e renouvelaient si souvent, qu’on bâtit, au champ de ta Tahlada , une plateforme en pierre, à laquelle on donna le nom de Quemade.ro (*). On y éleva quatre grandes statues, qu'on désignait sous le nom des quatre prophètes.
Les condamnés, dont on voulait rendre le supplice plus affreux , y étaient renfermés, et y étaient brûlés, de même qu’autrefois les victimes offertes par les druides à leurs fausses divinités étaient consumées vivantes dans des statues d'osier. Le premier inquisiteur général qui présida à ces horreurs fut Thomas Torquemada, dominicain. Il avait été le confesseur d’Isalielle lors-
?|u’elle était encore enfant, et lui avait ait jurer que si jamais elle devenait reine, elle ferait sa principale affaire du châtiment des hérétiques. Ce qui peut donner une idée du caractère et de l’ignorance de ce moine fanatique, c’est qu'il était imbu de tous les préjugés populaires de son temps ; il croyait à l’existence de la licorne; il attribuait à la défense de cet animal fantastique l’effet de neutraliser l'effet
(*) L’endroit où l'on brûle. Je dirais le
irüioir, ai o* mot était firançaia.
de tous les poisons (*); et comme il avait la conscience de l’exécration qu’il inspirait, il craignait d’être emijoi- j sonné , et gardait sans cesse sur si table une prétendue défense de licorne.
Pour se mettre à l’abri du poignard des assassins, il ne marchait qu’escorté d'une troupe de 50 familiers à clieval et de 200 à pied.
1^8 régies de l’ancienne inquisition rédigées, il y avait un siècle, par Nicolas Kymeric, inquisiteur d’Aragon ("), ne lui suffisaient plus; il lui fallut des lois plus sévères, et le 29 octobre 1484, un nouveau code de l’inquisition en 28 articles fut publié sous le titre d’instructions.
La réforme de l’inquisition fut étendue à l’Âragon, où elle occasionna des murmures et des troubles. Pour être suspect à l’inquisition, il siifTisalt d’être chrétien nouveau, c’est-à-dire d’avoir au nombre de ses ancêtres une personne qui eût été entachée de judaïsme et d’hérésie. Le nombre des chrétiens nouveaux était fort considérable; aussi la résistance qu’éprouva l’établissement de l’inquisition fut-elle presque générale. On adressa au roi des réclamations. On invoqua les fueros du pays qui interdisaient la confiscation des biens. Les rois Ferdinand et Isabelle n’avaient pas encore statué sur les réclamations des Aragonais.
Rien n’était donc encore perdu pour eux; mais il est dans tous les partis des individus impatients et disposés à substituer la violence aux voies légales. Quelques chrétiens nouveaux résolurent de faire assassiner un des inquisiteurs pour effrayer les autres. On chercha des gens’qiii voulussent se charger de tuer Pedro Arbuès de
(*) De la corne de licorne, on faii d« vases à boire, et eussiez-vous pris le poisM le plus l'edoutable, eussiez-vous été aneiol de la flèche la mieux herbéet une eau lin* pide, un vin généreux bu dans celte coupe suffira pour vous guérir. ( Le Monde «• chanté, par M. Ferdinand Denis, ch. lU*)
(**) Directorium in^uisilorum, inipriflic* Rome eu *587, avec des commeiilairci de Francisco de Peoa.
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Epila, inquisiteur principal de Saragosse. Celui-ci portait par précaution sovs ses vêtements une cotte de mailles. 11 gardait contituielleiiieiit sous sa toque une calotte d'acier. Les ineiirtn'ers l'assaillirent dans l'église; l'un ÿéa lui donna sur le hras gauche un riwnt coup d'épée, tandis qu'un autre le^ppaitpar derrière au cou avec un poignant , et lui faisait une blessure si profonde qu’il mourut au bout de dent jours.
£e crime eut un effet tout opposé à odui qu'eti attendaient ceu.x qui l'a- Tiient comploté. Tous les chréliens cieiix, c'est-à-dire qui ne comptaient ni juife ni hérétiques parmi leurs ancêtres, s'attroupèrent, et s'étant diïiMen bandes, se mirent à la poursuitgdes chrétiens nouveaux pour les massacrer. On ne peut calculer quelles auraient été les conséquences de cette émeute, si le jeune evéqne de SaiagosM ne fût monté à cheval , et ne se fût jeté au milieu des partis pour con- Iroirla iniiliitucle, en promettant que tous les coupables seraient punis, ('et assassinat produisit dans les esprits une réaction en faveur de l'inqnisition. Pedro Arbuès de Epila fut béatifié, et uue horrible persécution commença contre les chrétiens nouveaux, qui furent presque tous soupçonnés d’avoir concouru a cet as.sassinat. 1. 'inquisition poursuivit non--^eulemeut les per.sonnes tU-spectes d'avoir provoqué ce crime, mais encore tontes celles qui avaient donné asile aux proscrits ou favorisé leur fuite; ni le rang ni la fortune des accusés ne put les mettre à l’abri, des cruautés du saint-office , et l'infant de Navarre, le propre neveu de Ferdinand, le fils de sa .sœur consanguine doha Léonore et de Gaston de Foix(*),fular-
0 Llorente dit dans sa préface que don Jayme était fils de l'iiiforniné prince deViane. C’est une erreur énorme qui, au reste, n'est pas répétée dans le coiir.s de foiivrage. Llorente éerit, chapitre vi, arliele V, § IV et v, que Jaynie était fils lé- Siiirac de dona Léonon-, ce ipii est vrai. Mais, quelques lignes pins bas, on a inleieaié dans la traduction française, faite sous les ;eaa de Llorente, cette phrase qui ne
rété pour avoir favorisé la fuite de quelqiies-iins des accusés. Il fut mené à Sarugosse et jeté dans les cachots de riiiquisition , dont il ne sortit que conilamné à une pénitence publique.
Le roi Ferdinand , en introduisant l'inquisition en Castille, avait toujours eu la (lensée que son influence pourrait diriger ce tribunal ; il s’était, dans ce but, réservé la formation du conseil suprême de l’inquisition; il en nomma président de droit et à vie le grand inquisiteur; mais il lui adjoignit comme conseillers Alphonse de Carillo, évêque nommé de Mazara en Sicile, Sancho Velasquez deCuellar, et Ponce de Valencia , tou? les deux docteurs en droit. Les conseillers avaient voix délibérative pour les affaires où la puissance royale était engagée, et purement consultative, dans ce qui touchait à la juridiction spirituelle, dont le grand inquisiteur était seul investi aux termes des bulles apostoliques. Cette organisation donna lieu à une immense quaiititéde conflits. L'inqnisition s'empara d'une foule d'affaires qui ne concernaient en réalité que l’autorité temporelle Les magistrats eurent à lutter contre les empiétements continuels des inquisiteurs. En 14h6 , le capitaine général de Valence ayant fait mettre en liberté un individu arrêté par ordre des inquisiteurs , fut obligé de rendre compte de sa conduite, et se vit forcé de recevoir l’absolution des censures qu'il avait , disait-on, encourues. La puissance temporelle se trouva ainsi dans presque tous les cas soumise à l'arbitraire d’inquisiteurs ignorants et fanatiques,
se trouve pas dans le texte espagnol ; » Don Jn yme était cousin de Catherine , reine Je JVnvarre (non pas, vraiment, il était son onde), et /jnoitjn'il ne fut pas enfant iégi~ lime (si vraiment il ét.iil enfant légitime de la reine Léonore), il inspirait toujours des craintes. » Quatid Lloretite et son Iradncleiir se melleiit à deux pour coiiimellrc de semhlaitles erreurs historiques, ils ne devraient ptts parler de rtdk*s qit'ils imputent aux aiiires sans eependant les indiquer. Il ne faut pas jeter de pierres aux voiaios quand on a un« maison da verre.
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L’UNIVERS
au grand préjudice de la justice et de riiiimanité. Ces empiétements ne furent pas les seuls que Ferdinand et Isabelle eurent à repousser. La cour de Rome , voyant les sommes immenses que l’inquisition retirait des confiscations, voulut aussi puiser à cette source de richesses. Elle admit les appels desjiigements de l’inquisition, etfit chèrement payer les sentences qu’elle rendait. Le plus grand nombre des chrétiens nouveaux achetèrent à grand prix des bulles qui les déclarèrent réconciliés. Cette manière de procéder portait un grand préjudice au fisc et aux inquisitéurs , qui voyaient ainsi tarir la source des confiscations. Ce fut de leur part et de celle de Ferdin.ind le motif de vives réclamations. Enfin, après de longs débats, Alexandre lîorgia, par des brefs du 23 août 1497 et 17 septembre 1498, révoqua toutes les bulles de réconciliation données par lui-même ou par ses prédécesseurs; mais il ne rendit pas le prix énorme que la cour de Rome avait reçu pour les délivrer.
Dans les premiers temps, Torquemada déléguait ses pouvoirs à des inquisiteurs qui se rendaient passagèrement dans une ville, et quand ils y avaient accompli leur mission , ils se transportaient dans un autre endroit.
Ces juges voyageurs ne pouvaient atteindre le bût que Ferdinand et Torquemada se proposaient ; on organi.sa donc des tribunaux sédentaires à Tolède, à Séville, à Cordoue, à Murice , <à Cuenca , à Logrono , à Valladolid, àLlerena et plus tard à Grenade.
Voici comment ils procédaient : Une dénonciation était toujours la base et le point de départ de leur instruction. Au reste , ils s’inquiétaient peu du caractère de celui qui avait porté l'accusation. Ils recevaient des déclarations anonymes , ou venant de personnes infâmes ; peu importait au saint-office de quelque source impure qu’elles arrivassent. La dénonciation pouvait être écrite ou verbale. Dans ce dernier cas, l’inquisiteur, qui la recevait, en dressait un acte, après avoir fait prêter, à celui qui la faisait, le serment qu’il dirait
la vérité. On stimulait le zèle des délateurs par tous les moyens possibles.