MORT DE FERDINAND LE CATHOLIQUE
En écrivant la préface de son histoire d’Espagne, Mariana avait annoncé l'intention de terminer son récit à la prise de Grenade. En effet, cette guerre de huit cents ans , que les Espagnols ont soutenue pour délivrer leur patrie du joug des mahométans , est si pleine d’intérêt, elle forme tellement une période à part, qu’aprcs avoir raconté l’expulsion des Maures, tout historien doit être tenté de s'arrêter. Jusqu’à cet instant l’Espagne avait vu toutes scs forces absorbées par celte lutte à laquelle le reste de l'Europe n’avait pris aucune part. Elle s'était trouvée en quelque sorte isolée des autres nations ; ce n'était que passagèrement et à de rares intervalles qu'elle s’était mêlée à leurs disputes. Mais, dès qu’elle fut débarrassée de l’adversaire qui l’avait exclusivement occupée, elle vint se jeter au milieu des autres peuples ; elle ne demeura plus étrangère à leurs querelles; elle prit parti dans toutes leurs guerres. Son histoire perd donc le caractère qui lui était propre. Jusqu’à présent l’Espagne avait été seul acteur du drame. Maintenant d’autres personnages vont paraître sur la scène.
Son histoire n’est plus à elle seule; elle lui devient commune avec d’autres nations. C’est en quelque sorte une ère nouvelle qui commence.
Lors de la prise de Grenade , l’Espagne n’était nas arrivée au dernier degré de grandeur qu’elle devait atteindre, et cependant elle renfermait déjà des éléments de dissolution. Elle
Ir* Livraison. (Espagne.)
n’avait pas encore acquis toute sa puissance, et déjà le germe de sa décadence commençait à se développer. L’inquisition , l’intolérance religieuse , ces bourreaux de tout ce qui est progrès et liberté, occupaient une large place dans ses institutions et s'appliquaient à tarir les sources de la prospérité publique.
L’expulsion des juifs, qui suivit de peu de jours la reddition de l’Alhambra, fut un des événements qui devaient avoir pour l’avenir de l’Espagne les conséquences les plus funestes. Le succès que les chrétiens venaient de remporter sur les infidèles avait exaspéré les passions religieuses. L’inquisiteur Torquemada, dont le fanatisme absurde ne connaissait pas de bornes, demandait que les nombreux Israélites qui vivaient dans les États de Ferdinand fussent contraints à recevoir le baptême, ou qu’ils fussent chassés du royaume. Il portait contre eux ces accusations que le fanatisme invente et que la sottise répète. Il disait que les juifs dérobaient des enfants chrétiens pour les crucilier. Il leur imputait les mêmes crimes que les païens avaient imputés aux premiers chrétiens , dans les plus mauvais jours de la persécution. De son côté, Ferdinand, qui voyait ses finances épuisées par les dépenses énormes que la guerre de Grenade avait entraînées, prêtait à ces accusations une oreille facile ; car il pensait qu’en expulsant les juifs il pourrait les dépouiller des immenses richesses qu’ils avaient amassées par l’usure ou par le commerce. Les juifs, avertis du péril dont ils étaient menacés, firent offrir au roi la somme de 32,000 ducats s’il consentait à les laisser pratiquer tranquillement leur religion. Ferdinand hésitait.
Torquemada en fut prévenu ; et , soit qu'il n’ait été inspiré que par son fanatisme , soit qu’il ait joué une odieuse comédie, pour exciter les esprits et ren-
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dre plus facile la mesure qu'il sollicitait, il se présenta devant les rois Ferdinand et Isabelle; et, leur tendant un crucifix qu’il portait à la main, il leur adressa ces paroles : « Judas a vendu le Christ « pour trente, deniers ; vous voulez à « votre tour le vendre pour trente-deux • mille pièces d'argent. Le voici! pre- « nez-le et livrez-le aux juifs. » Cette allocution n’avait pas le mérite d’être neuve. Elle était la parodie d’un des mots spirituels qui échappaient souvent à Alphonse V ■. Au reste, le grand inquisiteur s’embarrassait peu d’être plagiaire, pourvu qu'il arrivât à son but ; et ses paroles eurent l’effet qu’il eu attendait. Le 3t mars 1492 , Ferdinand rendit une ordonnance qui enjoignit à tous les juifs de sortir de ses Etats avant le 31 juillet. Ce fut seulement un délai de quatre mois , qui leur fut laissé pour quitter leur patrie.
On les autorisa à emporter tous leurs biens ; mais cette permission ne fut qu’un acte d’hypocrisie, pour déguiser la honteuse spoliation qu’on n’osait pas avouer; car on ne leur laissa pas un délai suffisant pour réaliser leur fortune. D’ailleurs il ne leur était permis de faire sortir du royaume ni or. ni bijoux, ni aucune des denrées dont les lois prohibaient l’exportation, et la liste des prohibitions était considérable : on ne pouvait exporter ni les blés, ni les armes, ni les chevaux ; les laines payaient à la sortie un droit considérable; en sorte que la permission donnée à ces infortunés d’emporter leurs richesses était une amère dérision. Aussi André Remaillez raconte-t-il dans son Histoire des rois catholiques, qu’il a vu donner par des juifs une maison pour un âne, et une vigne pour un peu de drap. Quelques-uns de ces malheureux, pour ne pas être obligés de quitter leur pays, reçurent le baptême ; mais l’inquisition leur prouva bientôt que leur conversion n’était pas sincère. La plupart
1 ün marchand bon chrétien, mais issu de parents Israélites, voulail vendre au roi Alphonse V une précieuse image île saint Jean. Il en demandait cinq cents «eus d’or. » Par Notre. Daine , lui dit ce prince, vous entendra mieux les affaires que vos aïeux. Vous d»mandez Cinq cents éens pour un disciple, tandis que. les Juifs ont livré son maître, Notre-Seigneur Jésus-Christ pour trente deniers. v Antonius Pmiormitje.
d’entre eux furent condamnés comme relaps et leurs biens furent confisqués. Au dire des historiens contemporains, il sortit d'Espagne en cettecirconstance plus de huit cent mille âmes qui allèrent porter à l’étranger leur industrie et les débris de leur fortune. Malgré la défense qui leur en avait été faite, Ils parvinrent à emporter line grande quantité d’or cachée dans les bâts et dans les selles de leurs montures, dans d’autres endroits secrets et jusque dans leurs propres intestins. Aussi, plusieurs de ceux qui s’étaient réfugiés sur les côtes d’Afrique furent-ils égorgés par les Maures, qui cherchaient de l'or dans leurs entrailles.
C’est ainsi que l’intolérance des moines et l’avarice du souverain concouraient à dépeupler le royaume. Si à ce nombre de nuit cent mille Israélites qui furent chasses d'Espagne, vous joignez celuidesinfortunésquè l’inquisition a fait périr; si vous y ajoutez dix-sept mille familles maures qui furent contraintes de s’expatrier pour échappera la persécution , car, malgré le, capitulations qui leur promettaient le libre exercice de leur religion, les Maures furent forcés de quitter 1’Kspagne, vous trouverez que Ferdinand etlsubelle, sans honneur pour eux-mêmes , sans avantage pour l’Etat, appauvrirent le pays de plus d’un million d'habitants. Lesémigrations pour le nouveau monde, qui commencèrent sous leur règne , furent encore une cause de dépopulation ; mais au moins celle-ci ne fut pas sans compensation. La découverte et la conquête de l’Amérique forment un des plus glorieux épisodes de ce règne.
Christophe Colomb, né en 1441, dans l’État de Gênes, s’étant adonné à l’élude de la cosmographie , jugea que notre hémisphère ne pouvait pas former le monde entier. Il pensa qu’en naviguant vers le couchant on rencontrerait nécessairement des terres qui devaient servir de eontrr-poids à l'ancien continent. Il disait d'ailleurs que, puisque la terre était ronde, si l’on ne trouvait pas un second hémisphère en allant dans la direction de l’ouest, on ferait le tour du globe; qu’on arriverait ainsi aux rives qui forment la partie orientale de notre continent ; qu’on
trouverait cette terre de Cypangu, décrite par Marco-Paulo; qu’ou découvrirait la ville aux toits d’or. Ces discours, où quelques rêveries se trouvaient mêlées à beaucoup de vérités, firent regarder Christophe Colomb comme un visionnaire. On se moqua de lui, quand il proposa à la seigneurie de Gênes d'aller découvrir un nouveau monde. Rebuté dans son pays, Christophe Colomb vint offrir ses services à Ferdinand et à Isabelle; mais les rois catholiques, engagés dans la guerre de Grenade, n’avaient pas le loisir de s’occuper d’une expédition maritime dont tout le monde regardait lesuccès comme au moins incertain. Christophe Colomb alla successivement offrir ses services au Portugal et à l’Angleterre. Ses projets furent considérés comme une extravagance, et ses offres furent repoussées. Il se détermina donc à revenir en Andalousie. Quand la ville de Grenade se fut rendue aux rois catholiques , Christophe Colomb leur présenta de nouveau sa demande. Il fut encore refusé. U songeait à se retirer; mais il fut retenu par un religieux du couvent de la Ravida, auquel il avait expliqué ses projets. Ce moine promit de parlera la reine, dont il avait l’honneur d’être connu. Il tint parole, et sut si bien faire valoir les raisons que Colomb alléguait en faveur de son entreprise , qu’lsabelle résolut d’en hasarder les frais. Mais elle manquait d'argent , et pour se procurer la somme de 17,000 ducats que devait coûter l’armement jugé nécessaire , elle était sur le point d’engager ses bijoux , lorsque don Luiz de Saint-Angel , qui était attaché à sa personne, lui fournit les fonds dont elle avait besoin. Christophe Colomb se rendit à Palos de Moguer, petit port situé sur la côte occidentale de l’Espagne, à l’embouchure du rio Tinto. Les préparatifs furent promptement achevés, et il en partit le 3 août 1492. On lui avait donné pour accomplir ce dangereux voyage trois caravelles, qui n’etaient pas même pontées et dont on ne voudrait pas aujourd’hui pour caboter. Celle de ces caravelles qui portait Christophe Colomb était nommée la Santa-Maria. C’était la seule qui eût un château, c’est-à-dire uue proue elevee, comme ou en cons-
truisait alors. Il n’y avait dans ces navires que cet endroit’qui fût abrité; tout le reste était découvert, et les vivres même n’étaient pas garantis. C’est avec ees faibles ressources que Christophe Colomb entreprit ce hasardeux voyage. Il gagna d’abord les Canaries ; puis de là, faisant voile à l’ouest, il navigua pendant trente-cinq jours , et dans la nuit du 11 au 12 octobre, il découvrit la première des Lucayes, à laquelle il donna le nom de San-Salvador. Pendant cette courte traversée, ses équipages ne cessèrent de murmurer; et il lui fallut toute l’énergie dont il était doué pour mettre à fin son entreprise. Il découvrit aussi Espanola, que nous avons appelée Saint-Domingue, du nom de sa capitale. Un des bâtiments qui lui avaient été confiés périt dans la traversée. Les deux autres, malgré les affreuses tempêtes dont ils fu rent tourmentés à leur retour, entrèrent à Palos de Moguer, au commencement d’avril 1493. Christophe Colomb partit aussitôt pour Barcelone, où se trouvaient les rois catholiques. Il conduisait avec lui plusieurs Indiens, qu’il avait enlevés, et il apportait l’or et les objets curieux qu’il avait recueillis. Ferdinand et Isabelle le reçurent comme il le méritait. Ils voulurent qu’il se couvrît en leur presence ; qu’il leur parlât assis, ils le créèrent amiral du nouveau monde et duc de Veraguas.
Ils l’anoblirent lui, sa famille et toute sa postérité, et le renvoyèrent, la même année, a la tête d'une Hotte de dix-sept vaisseaux, pour continuer ses découvertes , et pour prendre possession des pays dont il avait enrichi la couronne. Christophe Colomb employa plusieurs années a faire ce second voyage. Le récit de ses découvertes appartient à l’histoire du nouveau monde, et ce n'est pas le lieu de s’en occuper ici ; mais il est impossible de passer sous silence l’ingratitude avec laquelle ce grand homme fut récompensé. Des envieux profitèrent de son absence pour le calomnier. Ils l’accusèrent de vouloir se faire souverain des pays qu’il avait découverts. Des juges, envoyés pour surveiller sa conduite, le firent arrêter, le firent charger de chaînes et le ramenèrent en Espagne. Quatre années se passèrent avant qu’il eût obtenu jus-
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tice. Enfin son innocence fut proclamée. On le renvoya encore dans son nouveau monde. C'est dans cette dernière expédition qu'il atteignit le continent. De retour en Espagne, il mourut à Valladolid en 1506. Il n’avait pas oublié à ses derniers moments l'injustice avec laquelle il avait été traité. Aussi , ordonna t il par son testament qu’on renfermât dans son cercueil les fers dont il avait été chargé. 11 demanda aussi que sa dépouille mortelle fût portée à Espanola. Ses dernières volontés furent accomplies; et ses ossements ont reposé pendant longtemps dans la cathédrale de Saint-Domingue. Lorsque les Espagnols cédèrent cette ville à la France , ils enlevèrent les ossements de Christophe Colomb, et les portèrent dans File de Cuba, où ils sont encore ensevelis, près du maître-autel, dans ia cathédrale de la Havane.
Pendant que Christophe Colomb augmentait les États de Ferdinand d'une immense étendue de terre, ce prince, sans recourir à la voie des armes et sans épuiser ses finances, recouvrait deux provinces que son père avait aliénées pendant ses discussions avec le prince de Viane. Il y avait déjà trente nus que don Juan II avait remis à Louis XI le Roussillon et la Cerdagne, comme garantie du payement d'une somme de 200,000 écus d’or. Ferdinand, débarrassé de la guerre de Grenade, fit demander la restitution de ces deux provinces. Charles VIH était en mésintelligence avec l’empereur Frédéric. Il venait de renvoyer la fille de ce souverain , à laquelle il avait été fiancé ; il avait épousé Anne de Bretagne , et par ce mariage il avait égalementmécontenté l’empereur et l’Angleterre. Il avait donc intérêt à s’assurer l’alliance du roi d’Espagne. Charles se proposait d’ailleurs de réclamer le royaume de Naples, en vertu des droits de la maison d'Anjou ; et ce projet lui rendait l’amitié ue l’Espagne encore plus nécessaire. On négocia; et, le 19 janvier 1492, il intervint un traité par lequel Ferdinand et Isabelle s’engagèrent à ne jamais marier leurs enfants avec les souverains d’Autriche ou d’Angleterre ni avec les descendants de ces princes, ni avec aucun autre ennemi
déclaré du roi de France. Ils firent avec Charles VIII alliance contre tous leurs ennemis, quels qu'ils fussent. En considération ae cette alliance Charles VIII, sans exiger le payement des 200,000 écus qui étaient dus à la France, remit à Ferdinand le Roussillon et la Cerdagne, qu’il se réservait de reprendre dans le cas où le traité serait enfreint '.
Charles Vil I exécuta ces conventions, malgré les représentations de son conseil et malgré les réclamations des habitants de Perpignan, qui voulaient rester Français. Il espérait assurer ainsi le succès de l’expédition qu’il allait tenter en Italie, où il était appelé par Ludovic Sforce, duc de Milan, par une partie des seigneurs napolitains qui étaient demeurés dévoués à la maison d'Anjou , et par le pape lui-même.
Le fils naturel d’Alphonse V régnait encore à Naples , accablé d'années , et chargé de la haine de ses sujets. En apprenant que ses ambassadeurs avaient été renvoyés de France et que la résolution de Charles VIII était inébranlable, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie , et il mourut le 25 janvier 1494, laissant pour héritier son fils Alphonse. Le pape, qui déjà se repentait d’avoir appelé le rot de France eu Italie, s’empressa de donner à Alphonse l'investiture du royaume de Naples. Néanmoins, Charles VIII, qui avait rassemblé son armée, franchit les Alpes, et il arriva jusqu'à Rome sans rompre une lance. Ce fut là surtout qu’il commença à se convaincre du mauvais vouloir de ceux qu’il avait considérés comme ses alliés. Il fut sur le point d’assiéger le pape dans le château Saint-Ange. Deux fois il fit préparer son artillerie; il ne fallut pas moins que cette menace pour empêcher le saint-père de se montrer ouvertement hostile et pour le contraindre à conclure avec le roi de France un nouveau traité d'alliance.
Jusqu'alors le royaume de Naples était resté tranquille; mais, quand on vit Charles VIII arrivé à Rome, les populations commencèrent à s'agiter, et l'Abruzze se souleva en faveur de la
1 Le texte entier de ce traité se trouve dans le premier \olume de la collection publiée par Frédéric Léonard; Paris, 8 vol. in-V*.
France. Alphonse, qui était haï de ses sujets autant que l’avait été son père, ne vit d'autre remède que d’abdiquer la x couronne en faveur de son fils Ferdinand, jeune prince qui avaitsu mériter l'amour des Napolitains.
I„e roi d'Espagne avait bien reçu de Charles VIII la Cerdagne et le Roussillon pour prix de l'alliance qu’il lui avait promise. Il avait consenti à ce qu’il entreprit la conquête de Naples ; car il n’avait pas pensé que ce prince pût faire en Italie des progrès aussi rapides ; mais, en voyant les Français arrivés jusqu’à Rome, il réfléchit que s’ils se rendaient maîtres de Naples, ils deviendraient pour la Sicile de dangereux voisins. Il prit donc la résolution de faire tous ses efforts pour leur susciter autant d’embarras que cela serait en son pouvoir.
Il commença par leur envoyer comme ambassadeurs Antonio de Fonseca et Juan de Albion. Lorsque ceux-ci arrivèrent à Rome, le roi de France venait de sortir de cette ville. Ils se hâtèrent de le rejoindre; et ce prince leur donna audience à Vélitri , le 29 janvier 1495.
Antonio de Fonseca exposa que Ferdinand le Catholique ayant un droit personnel sur le royaume de Naples, Charles VIII ne devait pas trouver mauvais que l'Espagne s’opposât à son entreprise. Le roi répondit qu’en vertu du traité par lequel il avait rendu le Roussillon et la Cerdagne, Ferdinand s’était engagé par serment à ne point s’opposer à la conquête du royaume de Naples. Il edt été difficile de repousser cet argument par quelque bonne raison : aussi, Antonio de Fonseca ne l’essayat-il pas. Mais il tenait à la main l’original du traité de Barcelone ; il le lacéra en présence du roi, comme si, pour dégager son maitre de la parole jurée, il suffisait de joindre l’impudence à la mauvaise foi. Au reste, cette protestation du roi d’Espagne n’arrêta pas un instant la marche de l’armée française. Ce fut en vain que Ferdinand de Naples essaya de défendre ses États; lâchement abandonné par ses soldats, il fut obligé de fuir et de se réfugier à Ischia. Charles VIH entra à Naples, le 22 février; et bientôt il fut maître de tout le royaume, à l’exception de quelques villes et de quelques ports qui lui
parurent de trop peu d'importance pour qu’il en pressât vivement la conquête.
Cependant, le roi de Castille ne s’était pas borné à de simples protestations. Il avait fait équiper une flotte à Alicante, et il en avait donné le commandement au comte de Trivento. Il avait aussi mis Gonzalve de Cordoueà la tête de cinq cents lances qui devaient aider le roi de Naples à se défendre; mais la conquête avait été faite si rapidement, qu’elle était achevée avant que ses secours fussent arrivés. A u reste, les Français ne la conservèrent que peu de temps.
Ferdinand le Catholique parvint à former, sous le nom desainte liyue, une coalition entre l’empereur, le pape, le duc de Milan et la république de Venise. Le but avoué de ces puissances était de défendre l’Italie contre les attaques des Turcs; le but secret était de remettre sur le trône Ferdinand de Naples, de barrer le chemin à Charles VIII, lorsqu’il voudrait retourner en France, de maniéré à s’emparer de sa personne, pour forcer de cette manière les Français à abandonner tout ce qu’ils avaient conquis. Cette affaire fut conduite avec tant de secret que Comines, ambassadeurdu roi de France auprès de la république de Venise, n’en eu t connaissance que peu d’instants avant que le doge lui-même la lui eût publiquement annoncée. Lescoalisés assemblaient des troupes pour réaliser leur projet. En de semblables circonstances, il n’edt pas été prudent à Charles VIII d’attendre que ses ennemis fussent en mesure de lui couper la retraite. Il confia au comte de Montpensier le gouvernement du royaume de Naples : il lui laissa la plus grande partie de son armée, et il reprit la route de France, à la tête d’environ neuf mille hommes. Les coalisés avaient réuni une armée, qui, suivant Guicciardin, n’était que de vingt mille hommes, mais qui s’élevait à plus de trente cinq mille, d’après ce que rapporte Comines, ils attendaient Cliar- . les VIII dans les plaines de la Lombardie. Ce prince les rencontra près de Fornoue, le fi juillet 1495; et il se fraya un chemin vers la France, en remportant sur eux une victoire.
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Pendant ce temps, Ferdinand de Naples, avec le secours des Espagnols que Gonzalve de Cordoue lui avait amenés, attaquait les Français, commandés par le comte de Montpensier. Ceux-ci se défendirent avec courage; mais, trahis par les Napolitains, ne recevant aucun secours de France, et accablés par le nombre, ils se virent successivement enlever toutes les villes, toutes les positions qu’ils occupaient; et le roi détrôné reconquit entièrement son royaume.
L'Italie ne fut pas le seul théâtre de la guerre. Ferdinand le Catholique lit encore faire des courses dans le Languedoc; mais il ne tarda pas à s’en repentir; Albon de Saint-André, qui commandait dans ce pays, non-seulement contraignit les Espagnols à la retraite, mais encore il alla attaquer la ville de Salses, place du Roussillon, et il s'en rendit maître en dix heures de temps.
Quoiqu’il n’ait pas conservé cette ville, la vigueur avec laquelle il avait agi ôta aux Espagnols l'envie de faire la guerre de ce coté. On entama des négociations; le roi catholique fit demander une trêve, qui fut renouvelée à plusieurs reprises , et qui durait encore (jiiaud le roi Charles VI II mourut, frappé d’une attaque d'apoplexie, le 7 avril 1498. Louis XII, qui lui succéda sur le trône de France, convertit cette trêve en une paix définitive.
On ne reproduisit en aucune manière, à cette occasion, la principale clause du traité par lequel Charles VIII avait restitue le Roussillon. Les rois catholiques s’étaient engagés à cette époque a ne marier aucun de leurs enfants à un ennemi déclaré de la France; mais cette disposition n’avait pas été respectée par eux plus qu’ils u’avaient respecté les autres. Pour resserrer l'alliance qu’ils avaient contractée avec l’empereur .Maximilien, en formant la sainte ligue, un double mariage avait été convenu , entre l’archiduc Philippe, et dona Juaua, leur seconde lille ; entre Marguerite, lille de l’empereur, et don Juan, leur (ils, prince des Asturies et présomptif heritier de la monarchie espagnole. Mais on eût dit que le ciel voulait punir sur les enfants la mauvaisefoi de leur père. Toutes ces unions furent malheureuses. Le priuce
des Asturies épousa la prineesse Marguerite, le 4 août 1497 ; mais bientôt, atteint d'une fièvre violente, il mourut soixante jours après son mariage; et sa veuve, qu’il avait laissée enceinte, accoucha d’un enfant mort.
Les rois catholiques furent accablés de douleur par la mort de don Juau ; il était le seul héritier mâle auquel ils
Ï lussent transmettre leur couronne, et eurs autres enfants étaient des filles.
Dona Isabelle, qui était l’alliée , avait déjà été mariée à l'infant don Alonzo, (ils unique du roi don Juau de Portugal; mais, au bout de neuf mois de mariage, l'infant don Alonzo était mort d'une chute de cheval. Il y avait six années qu’elle était veuve, lorsque don Manuel, ui avait succédé à don J uan sur le trône e Portugal, demanda sa main. Ces nouvelles noces furent célébrées sous de funestes auspices. Elles suivirent de peu de jours la mort du prince des Asturies. Isabelle et son nouveau mari furent proclamés, par les cortes, héritiers présomptifs de la monarchie espagnole.
Mais le 23 août de l'année suivante (1498) dona Isabelle mourut en mettant au monde un enfant, qu’on appela don Miguel: ce prince n’accomplit pas sa deuxième aimée.
On reconnut alors pour héritière de la couronne, la seconde fille des rois catholiques : c’était doua Juana, mariée à l’archiduc Philippe. Cette princesse eut plusieurs enfants. Le 15 novembre 1498 , elle mit au monde une lille, à laquelle on donna le nom de Léunor; deux années plus tard, le 24 février 1500, elle accoucha d'un iils, qu'on uoiniiia Charles, en mémoire du duc de Iîourgogne, son aïeul. Le 15 août 1501, elle mit au jour une fille, qu’ou nomma Isabelle. Enfin, le 10 mars 1503, elle donna naissance à l'infant Ferdinand, qui fut ein- ' pereur et roi de Hongrie. Cette dernière couche eut pour Juana des suites funestes; et, si elle ne lui coûta pas la vie, elle altéra sa raison.
Dona Marie, troisième tille des rois catholiques, remplaça, sur le trône de Portugal, Isabelle, sa sœur aînée. Elle épousa le roi don Manuel, à la fin de l’année 1500. F.llefutleseul desenfants de Ferdinand dont le mariage ne sembla pas frappé de la malédiction céleste.
S niant à Catherine, la quatrième et ernière fille de Ferdinand , mariée le 14 novembre 1501 , à Arthur, prince de Galles, elle perdit son mari au bout de cinq mois. Elle épousa en secondes noces Henri VIH, qui, plus tard, fit annuler son mariage, afin de s’unir à Anne de Boulen, dont il était épris.
Toutes ces alliances avec l’Autriche, avec l’Angleterre, avaient été contractées dans une pensée hostileàla France1 Il.
La paix qui fut faite avec Louis XII sembla uu instant avoir fait disparaître tout motif d’inimitié entre les deux pays. Cependant, la bonne intelligence fut de courte durée. Louis XU était petit-fils de Valentiue Visconti. Il avait, du chef de cette princesse, des droits incontestables au duché de Milan. C’était justice, d’ailleurs, de punir Ludovic Sforce, qui, après avoir usurpé le duché de Milan, avait appelé Charles VIII en Italie, l’avait ensuite trahi pour s’allier à l’empereur, au roi d’Espagne, à la république de Venise , et qui avait ainsietécausedela malheureuse issuede cette expédition. Louis XII envahit le Milanais; et, le duc Ludovic étant tombé entre ses mains, il le fit enfermer dans le château de Loches, où ce prince mourut vers l’année 1510. Ferdinand le Catholique, voyant le roi de France maître du Milanais et de l’État de Gênes, craignit que l’envie ne lui vînt de tenter la conquête de Naples.
Déjà le lils d’Alphonse II ne régnait plus surce pays. A peine avait-il achevé de reconquérir sa couronne, avec le se-
1 On lit dans Ascargorla, livre 10 :
n Louis XII, successeur «le Charles VIH, envahit avec succès le Piémont et le Monferrat;tl s’empara ep peu de temps de toute la Lombardie et de l'Etat de Gènes, et lit craindre au roi catholique qu'il ne voulût se rendre maître également ne la Calabre , de la Sicile et de la Sardaigne. Pour l’eu empêcher. Ferdinand ht une ligue avec l'empereur Maximilien 1". Le lien qui servit à resserrer cette ligue fut le mariage de dona Juana, princesse de Castille . qui ensuite avec l'archiduc Philippe hériladu troue d'Espagne. »
Il y a dans cette manière d’exposer les faits plusieurs inexactitudes : la sainte ligué ne fut pas formée contre Louis XII, mais contre Charles VIII.
l e mariage de doBa Juana et de l'archiduc Philippe fut convenu pur un traité passé en mars 1495, et il fut contracté le la octobre lino, c'est-è-dire deux ans avant i’avéucimnt de Louis XII. Il ne fut donc pas te lien d'une coalition formée contre ce roi.
cours des Espagnols, qu’il était tombé malade des suites de ses fatigues, et il était mort de la dyssenterie, le 7 octobre 1496, à Monte di Somma. Il avait eu pour successeur Frédéric son oncle.
Le roi catholique fit représenter à Louis XII que Frédéric n’avait aucun droit réel à la couronne de Naples; qu'Alphonsele Magnanime n’avait pu la transmettre à son fils naturel, qui, par l’illégitimité de sa naissance, en était indigne; que les descendants de ce bâtard, c’est-à-dire Alphonse II, Ferdinand et Frédéric, ne pouvaient avoir plus de droit qu’il n’en avait eu lui-même; que la couronne de Naples ne pouvait appartenir qu’au roi catholique eu qualité d’héritier légitime d’Alphonse V, son oncle, ou bien au roi de Franee, comme représentant le duc d’Anjou, adopté par la reine Jeanne; que le débat ne pouvait s’établir qu’entre ces deux prétendants; que, pour trancher toute difficulté, il lui proposait de partager le royaume de Naples.
Cet arrangement fut accepté par Louis XII, et il fut convenu que le roi d’Espagne aurait pour sa part la Calabre et la Pouille. Celle du roi de France devait se former de la capitale avec le reste du royaume et le titre de roi de Naples et de Jérusalem. Jusqu'à ce que l’armée fût arrivée dans les environs de Rome, ce traité resta secret, et Frédéric, qui n’était pas en état de résister aux attaques du roi de France, avait réclamé l’assistance de Ferdinand le Catholique; il avait même reçu des troupes espagnoles dans quelques villes de la Calabre et de la Pouille. Quand les ambassadeurs de France et d’Espagne eurent publié , à Rome, la convention arrêtée entre leurs souverains, cela seul suffit pour faire abandonner Frédéric de tous ses sujets. La résistance ne lui parut pas possible; il fit au profit de Louis XII l’abandon de ses droits sur la moitié du royaume de Naples, et il se retira en France, où le roi lui assigna quelques domaines. Les Français exécutèrent les conditions du partage avec tant de bonne foi , qu’ils aidèrent Gonzalve de Cordoue à se mettre en possession de la portion attribuée à f Espagne. Mais , quand on en viut à régler les limites
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de chaque lot, il s’éleva des difficultés. Chacun des partageants prétendait avoir droit à la possession de la Capitaliste et de la Basilicate. Pour la première de ces deux provinces le droit pouvait être douteux; mais pour la seconde les prétentions du roi de France paraissent avoir été parfaitement fondées.
Néanmoins Ferdinand ne voulut rien entendre, et Gonzalve commença la guerre en attaquant un poste français qui se trouvait à Tripalda-
Dans les premiers temps les affaires ne tournèrent pas comme Ferdinand l’avait espéré. Les Français se rendirent maîtres presque en totalité des provinces en litige, et les Espagnols se virent réduits aux dernières extrémités; mais le roi catholique sut bien forcer la fortune à se montrer plus favorable.
L’archiduc Philippe était venu en Espagne, afin d’assister aux cortès où il devait être reconnu conjointement avec l’infante dona Juana pour héritier présomptifde la couronne. Après cettecérémonie, il voulut passer par la France, pour retourner en Allemagne; et il proposa de servir de médiateur afin de rétablir la paix entre la France et l’Espagne.
Ferdinand n’yconsentitqu’en restreinantles pouvoirs du négociateur dans es limites très-étroites. En même temps il écrivit à Gonzalve de Cordoue de n’obtempérer en aucune manière aux ordres qu’il pourrait recevoir de l’archiduc et de regarder comme non avenus tous les traités de paix que ce prince pourrait consentir. Enfin il s’occupa de faire passer beaucoup de troupes en Italie.
Cependant l’archiduc, étant arrivé à Lyon, convint, avec Louis XII, d’une paix avantageuse pour la couronne d’F.spagne. Louis XII envoya le traité au général de l’armée française, et l'archiduc l’adressa à Gonzalve. Les exprès qui les leur portaient leur transmirent l’ordre de cesser toute hostilité. Gonzalve répondit que, dans l’état actuel des choses, il ne pouvait oliéir aux instructions de l'archiduc, sans avoir reçu auparavant des ordres directs de soii souverain. Tout étrange que dût paraître cette réponse, les Français ne s’en inquiétèrent pas, et la paix paraissait tellement avantageuse
à l’Espagne , qu’il ne put venir à personne dans l’iuée que Ferdinand voulût la violer. Louis XII fit suspendre le départ des troupes qui étaient sur le point de s'embarquer pour l'Italie; il fit rétrograder celles qui déjà étaient en route; Gonzalve deCordoue, au contraire, rassembla ses forces. Il tira chaque jour de nouveaux secours de Sicile; et bientôt il eut assez de force pour ehasser les Français du royaume de Naples. La mauvaise foi de Ferdinand avait préparé ce succès; la prudence et les hauts faits de Gonzalve firent le reste. Les détails de cette guerre ne sauraient trouver place ici; mais il faut dire que les talents que Gonzalve y déploya l'ont placé au rang des généraux les plus illustres; son nom est une des gloires de l’Espagne, et, quoiqu’on puisse reprocher à Gonzalve d’avoir manqué souvent de bonne foi , ses adversaires eux-mêmes l’ont surnommé le grand capitaine.
On fit aussi la guerre dans le Roussillon sans succès de part ni d'autre; et Ferdinand, qui n’avait rien à gagner de ce côté, fit proposer une trêve qui lui fut accordée. On convint qu’elle durerait trois années et qu’elle ne concernerait que les frontières des Pyrénées; cet arrangement fut conclu le 30 mars 1504.
Le roi de France eût désiré signer une paix définitive; mais les prétentions de son adversaire étaient tellement exagérées, qu’il ne fut pas possible de s’entendre. Il résolut donc de se tourner d’un autre côté, afin de briser la ligue qui avait été formée contre lui. L’archiduc Philippe était justement irrité de ce que son beau-père se fût servi de lui pour tromper Louis XII. Il regardait comme un déshonneur d’avoir été l’instrument, même involontaire, de la perfidie qui avait assuré le royaume de Naples aux armes espagnoles. Le roi de France profita de cette mésintelligence, qui divisait le roi d’Espagne et l’archiduc, pour conclure avec ce dernier prince et avec l'empereur un traité particulier. Cette convention, sinée a Blois, le 22 septembre 1504, est e la plus grande importance; car, plus tard elle servit de base aux prétentions que Charles V fit valoir sur le Milanais et sur le duché de Bourgogne. Voici
quelles en étaient les principales clauses : Il était convenu que Charles de Luxembourg, fils de l’archiduc et de doua Juana, et petit-fils du roi des Romains, épouserait Claude de France, fille aînée de Louis XII ;
Que l'empereur donnerait à Louis XII, l’investiture du duché de Milan pour lui et pour ses hoirs milles, et à leur défaut pour sa fille aînée et pour le duc de Luxembourg;
Que le duché de Bourgogne, les comtés d’Aussonne , d’Auxerre, de Mâconnais et de Bar-sur-Seine, avec les duchés de Milan, de Bretagne, de Gènes, les comtés d’Ast et de Blois, et tous les biens patrimoniaux du roi, formeraient la dot de la princesse ;
Que dans le cas où le mariage ne s'effectuerait pas par la volonté du roi , les duchés de Milan, de Bourgogne et d’Ast, demeureraient au fils de l’archiduc.
Ce traité, fait sans le concours du roi d'Espagne, blessa vivement ce souverain et augmenta la mésintelligence qui existait entre lui et son gendre.
Aussi , quand la reine Isabelle se sentit atteinte de la maladie qui la conduisit au tombeau , on fit de vaines instances pour déterminer l’archiduc à passer en Espagne. Il se méfiait de son beau-père, et ne voulait pas aller se livrer a un prince ambitieux et capable de tout. Ce n’était peut-être pas sans raison qu’il redoutait le sort de l’infortuné don Carlos de Viane. Il motiva son refus de passer en Espagnesur la guerre qu’il faisait contre le duc de Guéldre, et il resta dans les Pays-Bas. Cependant, la maladie de la reine Isabelle faisait tous les jours de nouveaux progrès. Enfin , cette pieuse princesse mourut le 26 novembre 1504. Cet événement remplit ses sujets de douleur; car Isabelle fut une des reines les plus sages qui aient jamais porté la couronne. Elle avait les talents et les qualités de Ferdinand, sans en avoir la duplicité.
Isabelle, avant de mourir, fit un testament. Elle institua pour héritière universelle de ses royaumes dona Juana , sa fille; et comme la folie de cette princesse la rendait incapabledediriger elle-même le gouvernement de l’État, elle ordonna que Ferdinand conserverait la ré-
gence jusqu’à ce que son petit-fils Charles de Luxembourg eût atteint l'àge de vingt ans.
Ces dispositions n’étaient pas de nature à calmer l’irritation qui existait déjà entre Philippe et Ferdinand. L’archiduc regardait comme une grave injustice la clause qui lui enlevait l'administration du royaume II commença donc à rassembler des troupes en Flandre, afin de se présenter en Espagne, à la tête d’une puissante armée. Ferdinand, de son côté, se mit en état de défense, et chercha à se faire des alliés. 11 demanda au roi de France la main de sa nièce Germaine de Foix, promettant d’assurer la couronne de Naples aux enfants qu’il aurait de cette princesse. Louis XII, qui avait pour sa nièce la plus vive tendresse, consentit volontiers à ce mariage. Il donna pour dot à Germaine de Foix les droits qu’il avait à la moitié du rovaume de Naples et renonça au titre qu'il portait de roi de Naples et de Jérusalem.
Ce mariage fut un coup très-sensible pour l’arcluduc. Il perdait un allié qui pouvait lui être fort utile, et Ferdinand, n’ayant que cinquante-trois ans, était encore en âge d’avoir des enfants ’. Si sa femme lui eût donné un fils, les royaumes d’Aragon, de Naples et de Grenade eussent été perdus pour l’archiduc Philippe, dont toutes les espérances à cet égard se seraient trouvées déçues. Ce prince crut que c’était un motif nouveau pour se hâter de passer en Espagne, où il comptait sur de nombreux partisans. Cependant, Maximilien , plus prudent ou plus timide, désapprouvait une résolution qui pouvait causer des maux incalculables. Il offrit de servir de médiateur; et Philippe consentit à ce que la difficulté fût tranchée d’une manière amiable. Un accommodement fut conclu à Salamanque. Il fut convenu que l’administration du royaume serait partagée entre dona Juana, qui en était propriétaire, Philippe son inari et Ferdinand, qui en resterait gouverneur perpétuel. Charles de Luxembourg fut reconnu pour présomptif héritier de la
’ Ferdinand eut en effet un fils de sa femme Ormalne de Foix. Mais ce jeune prince, aui|uel on donna le nom de I). Juan , vécut seulement quelques Jours.
L’UNIVERS
couronne. Enfin, aux termes de ee traité, les revenus de la Castille et du nouveau monde devaient être partagés par moitiéentre le roi catholique et ses enfants. Dès que cet arrangement fut terminé, l’archiduc s’embarqua pour passer en Espagne ; mais sa flotte, battue par la tempête , fut jetée en Angleterre . où il resta trois mois. Après ce temps, il débarqua à la Corogno, et ne fut pas plutôt à terre qu’une foule de seigneurs mécontents s’empressèrent d’accourir auprès de lui. Comme il les trouva mieux disposés en sa favêur qu’il ne l'avait pensé, et qu’il avait l’espoir de réunir bientôt autour do lui in plus grande partie de la noblesse castillane, il déclara qu’il n’exécuterait pas la convention de Salamanque. Ferdinand, de son côté, fit de vains efforts pour arrêter les progrès de Philippe: il essaya de gagner les Castillans par des grâces et par des promesses; mais ces tentatives lui réussirent mal; presque toutes les personnes et même les prélats qui l’accompagnaient l'abandonnèrent pour passer du côté de son gendre, en sorte que l’archiduc s’avançait, à la tête d’une réunion nombreuse de seigneurs espagnols et flamands armés en guerre, tandis que Ferdinand n’avait avec lui que peu de monde. La première entrevue des deux souverains eut lieu dans une maison de campagne, nommée Jtemexal. Cette conférence ne produisit pas le résultat que Ferdinand en attendait. L’archiduc 11e voulut rien relâcher de ses prétentions, et Ferdinand, forcé de eeder à la nécessité, souscrivit , le 27 juin 1506, un arrangement par lequel il abandonna à ses enfants le gouvernement de la Castille. Il se réservait la moitié des revenus de l'Amérique et vingt-cinq mille ducats sur les rentes des maîtrises, dont l'administration lui était conservée. Cette convention fut immédiatement exécutée.
Niais le gouvernement de Philippe ne tarda pas à exciter des plaintes. On reprocha à ce prince de 11e s’occuper que de ses plaisirs, de se laisser gouverner par des favoris et de dépouiller les Castillans des emplois qu’ils occupaient pour en investir des Flamands.
Enfin il laissa entrevoir l’intention de porter un œil sévère sur les abus de l’in-
quisition. Mais il n’eut pas le temps d’accomplir de grandes reformes. Il s’était rendu à Tudelc pour faire un traité d’alliance avec le roi de Navarre. A son retour à Burgos , il fut pris de la fièvre et il mourut, après six jours de maladie, le 25 septembre 1506, neuf mois seulement après son entrée en Espagne. C’est ainsi que périt de la manière la plus inopinée ce prince, qui n’était encore âgé que de vingt-neuf ans et qui, par sa grâce et par ses manières aimables, avait mérité le surnom de Philippe le Beau, fl laissait sa veuve enceinte d’une princesse qu’elle mit au jour, le 14 juin 1507, et à laquelle on donna le nom de Catherine. Bien des personnes attribuèrent cette fin prématurée à un empoisonnement; d’autres soutiennent qu’elle fut causée par les débauches auxquelles Philippe se livrait; d’autres, enün, prétendent que ce roi mourut pour s’être trop échauffé eu jouant à la paume. Au milieu de ces allégations différentes , où est la vérité? Cette perte enleva à l’infortunée Juana le peu de raison qu’elle avait encore; il lui resta seulement quelques instants lucides, trop rares pour qu’elle pût s'occuper du gouvernement. Elle était tout entière à la mémoire de son mari, et elle ne voulait pas se séparer de son cadavre, qu'elle portait toujours avec elle.
Dans des circonstances aussi critiques, il fallait prendre des mesures pour assurer le gouvernement de l'Etat jusqu’à ee que le prince Charles eût atteint sa vingtième année. Touslesgrands étaient d’accord sur ce point; mais iis différaient sur le parti qu'il fallait adopter. Ceux qui voulaient sincèrement la tranquillité publique proposaient de rappeler le roi catholique : mais un grand nombre de personnes craignaient que Ferdinand ne cherchât à se venger de l'abandon injurieux où presque tout le monde l’avait laissé. Les uns voulaient qu’on fit un conseil de régeuee dont les membres seraient choisis par les cortès; les autres songeaient à confier le gouvernement à Maxilimien, d'autres au roi d’Angleterre. L’archevêque de Tolède, Ximenez de Cisneros, se mit à la tête du parti qui voulait conlier le gouvernement de la Castille à Ferdinand le Ca-
tholique; et malgré la vive résistance qu'il rencontra , il sut le faire prévaloir. Pour prix de cet important service, il reçut le chapeau de cardinal, que Ferdinand lui rapporta en revenant d’Italie , où les affaires du royaume de Naples avaient nécessité sa présence. Dès que le roi fut de retour en Espagne, il rétablit la tranquillité, calma les esprits et rendit aux lois toute leur puissance.
Non content d’avoir détruit en Espagne la puissance des musulmans, il alla porter la guerre sur les côtes d'Afrique, où les Espagnols firent d’importantes conquêtes. Enfin, aux couronnes d’Aragon, de Castille, de Naples et de Sicile qu’il portait déjà il ajouta une couronne nouvelle. Pour bien se rendre compte des événements qui ont amené la réunion de la Navarre à la monarchie espagnole, il faut se rappeler quelle était alors la position des puissances européennes. Le pape Jules II, né au village d’Abbezale, près Savone, dans les États de Gênes, souffrait impatiemment que son pays natal fdt soumis à la domination française.
Il eût voulu chasser tous les étrangers qui se disputaient la souveraineté de l’Italie. Il eût voulu exterminer à la fois les Espagnols, les Français et les Impériaux ; mais, sentant bien que les forces de l'Italie étaient insuffisantes pour une semblable tâche, il cherchait a les détruire l’un par l’autre. Il les brouillait ou les raccommodait l’un avec l’autre, suivant ses intérêts; ce fut eu grande partie le caractère turbulent de ce poniife qui causa toutes les guerres de cette epoque. La république de Venise avait profité de la sainte ligue formée contre Charles VIII, pour s'emparer de quelques ports de la Pouille, dequelques villesdëpendantesdu saintsiège, du duché de Milan ou des domaines de l’Empire. Le pape voulait avant tout dépouiller les Vénitiens des conquêtes qu’ils avaient faites sur le atrimoine de Saint-Pierre 11 parvint se liguer contre eux avec la France , l’Espagne et l'empereur. Cette coalition , fameuse dans les annales de l’Italie , reçut le nom de ligne de Cambrai. Une armée, envoyée par Louis XII, battit les forces vénitiennes. Tous les alliés profitèrent de cette victoire que
les armes françaises avaient seules remportée. Les Êspagnols recouvrèrent ceux des ports du royaume de Naples que les Vénitiens avaient usurpés. Les terresdudomainedc Saint-Pierre furent rendues au pape. Quand Jules eut ainsi atteint le premier but qu’il s’etait proposé, il songea à détruire en Italie la puissance des Français ; et, n’osant attaquer sans motif ceux avec lesquels il venait de jurer amitié, il commença par s’en prendre au duc de Ferrare , ni était leur allié. Louis XII refusa 'abandonner le duc à la vengeance du pape. Ce fut pour Jules un motif suffisant de rupture. Il attira dans son parti l’empereur, la république de Venise, l'Espagne et l’Angleterre. Cette nouvelle coalition avait pour but de chasser les F’rançais d’Italie; et, de même que celle dirigée contre Charles VIII, elle prit ic nom de sainte ligue. Mais l’armée des coalisés fut battue par les Français, auprès de Ravenne.le 11 avril 1512. Au reste, le pape ne s’était pas contenté d’employer contre ses adversaires les armes temporelles. Il avait fulminé l'excommunication contre Louis XII . et il avait mis le royaume de France en interdit. J^ouis XII, de son côté , en avait appelé au futur concile; il avait fait convoquer, par les cardinaux dévoués à la France, un concile général qui s'était réuni à Fisc. Jules H proclama ce concile schismatique. Il déclara tous ceux qui s'y rendraient ou qui le soutiendraient ennemis de Dieu et fauteurs d’hérésie. La France , eu ce moment, se trouvait abandonnée de presque tous ses alliés ; cependant , le roi de Navarre lui était resté fidèle.
Quand, en 1479, la reine Léonore de Navarre avait senti la mort s’approcher, elle avait mis par son testament la couronne de Navarre sous la protection de la France, parce qu’elle se méfiait de la perfidie de Ferdinand, sou frère consanguin. Elle eut pour successeur François Phébus, son petit-lils. II était à peine sur le trône, que Ferdinand et Isabelle firent de pressantes démarches auprès de-Madeleine, sa mère, pour qu'il épousât une de leurs filles. Madeleine, pour ne pas être contrainte de céder à leurs obsessions, se retira dans les domaines qu’elle possédait eu
L’UNIVERS
France. Le 30 janvier 1183, elle était à peine arrivée à Pau, que François phébus mourut. 11 n’était âgé que de quinze ans, et n’avait pasencore accompli la quatrième année de son règne. On pensa qu'il avait été empoisonné; mais l’intérêt que Ferdinand avait à se défaire d’un prince qui repoussait son alliance fut peut-être le seul motif qui fit croire à l’existence de ce crime, dont les historiens ne rapportent aucune reuve. Après la mort de François Phéus, sa sœur Catherine hérita de la couronne de Navarre. Isabelle et Ferdinand s’empressèrent de faire demander la main de Catherine pour don Juan, leur (ils; mais la reine mère répondit qu’elle ne pouvait prendre aucune résolution sans avoir consulté le roi de France. Le 14 juin de l'année suivante, la reine Catherine fut mariée à Jean d’Albret, comte de Périgord. En 1512, lorsque Jules II réunit presque toute l’Europe contre la France, Catherine et Jean d’Albret refusèrent d’entrer dans la coalition. Le roi catholique leur fit demander qu’au moins ils livrassent un passage par la Navarre aux troupes espagnoles qu’il voulait envoyer en Guyenne, où le roi d’Angleterre devait porter la guerre. Jean d'Albret réponuit qu'il désirait garder une stricte neutralité. Alors Ferdinand fit rassembler des troupes nombreuses dans l’Alava , sous le prétexte de les faire passer en Guyenne par les ports de la Guipuscoa." Le 8 juin, une flotte anglaise de quatre-vingts voiles vint aborder au Passage et mit à terre une armée anglaise , commandée par le duc d’Orset. Ferdinand, au lieu d’employer ces troupes en Guyenne, ainsi que cela était convenu avec le roi d'Angleterre, profita de leur présence pour envahir la Navarre. L’armée espagnole, sous la conduite du duc d’Albe, s'empara de Pampelune. Cette capitale se rendit, sans faire la moindre résistance; et son exemple fut suivi par toutes les villes de la Navarre, à l’exception de Tudèle, d’Estella et de la Vallée d’Escua.
A l’approche du danger, la reine Catherine et ses enfants s’étaient retirés en Béarn. Jean d’Albret s’était d’abord enfermé à Pampelune, avec l’intention de s’y défendre; mais , trahi par la fac-
tion des Beaumont, qui faisait cause communeavec les Castillans, il fut obligé de se réfugier de l’autre côté des Pyrénées. Au mois d’octobre , il revint, à la tête d’une armée française, assiéer Pampelune; mais il ne' put se renre maître de cette capitale , il fut obligé de repasser les Pyrénées, et la Nav.irre entière resta au pouvoir des Castillans. Quant aux Anglais , iis se retirèrent furieux d’avoir été pris pour dupes , et d’avoir fait un coûteux armement pour venir assister a la conquête que Ferdinand avait faite de ce royaume. Beaucoup d’historiens espagnols 1 s’attachent à justifier, en cette circonstance, la conduite de Ferdinand.
Ils trouvent tout naturel que ce prince ait détrôné sa petite-nièce, qui n’avait fait contre lui aucun acte d’hostilité.
Il me semble cependant qu’il stiflit d’exposer les faits pour que la conscience de tout homme de bien les qualifie.
La conquête de la Navarre fut la dernière action d’une grande importance qui ait signalé le régné de Ferdinand le Catholique. Trois ans plus tard , le 23 janvier 1516, ce prince remit son âme à Dieu.
Les jugements les plus opposés ont été portes sur ce roi. En général, les écrivains , pour baser leur opinion à son égard , ont consulté leurs propres passions plus souvent que la vérité des faits. Ainsi, les auteurs espagnols, cédant presque tous à un sentiment de fierté nationale, ne veulent pas s’avouer à eux-mêmes que la mauvaise foi de Ferdinand a servi à l’agrandisse-
1 Aoreste, ce n’estqu’en dénaturant les fnils, qu’en oubliant les dates que ces panégyristes de l’usurpation savent écrire l'histoire.
Voici, par exemple, un passage d’Ascargorta, livre X, dernier alinéa : « Si Ferdinand leCatlio- « lique avait sollicité pour son tils aîné ta « main de Catherine de Navarre, ce n’élait pas, « comme te pensent quelques auteurs étmn- « gers, pour Joindre à ses vastes domaines a cette riche portion de la Péninsule, mais s pour garantir de cecoléses fronlieres contre « les invasions des Français . qui lui dispu- « talent alors(enlonces) ses droits au royaume « de Naples, u ,
Voici les dales: c’est en 1483 que Ferdinand a fait demander la inain de Catherine ; c'est en 1181 que celte princesse a épousé Jean d’Albret. Or, il n’était pas question a cette époque de la guerre de Naples, qui n'a commencé que onze ans plus tard, c'esl-a-dirc en I486.
ment de leur pays. Ils inventent les sophismes les plus extravagants pour justifier toutes les actions de ce roi. Les auteurs étrangers, au contraire, se laissent souvent aller à un sentiment de jalousie. Ils vont jusqu’à nier les grandes qualités dont ce prince était doué. Cependant, il a su faire la guerre avec courage et avec bonheur. Ce dont il faut surtout le louer, c’est qu’il a su rétablir l'ordre et la tranquillité dans des États bouleversés depuis tant d’années par les discordes civiles ; il a rendu In force aux lois ; il a institué une milice chargée de poursuivre le vol et le brigandage; aux royaumes qu’il avait reçus de ses aïeux îl a joint les royaumes de Grenade, de Naples et de Navarre. Il a fait aussi des conquêtes en Afrique. C’est sous son règne que le nouveau monde a été découvert ; enfin , quand on pense aux grands événements oui s’accomplirent de son temps, on oublie involontairement ce qu’il y avait dans son caractère de perfidie et de cruauté.
RÊCNF. DE CIURI.ES V. — MORT DF. XIMENEZ DE CISNEROS. — LA GERgANIA DE VALENCE ET LES r.OMCNFROS DE CASTILLE. — LETTRE DE DON JC AN DE PADILLA. — COERRES EN FR ANCE, EN ITALIE ET EN ALLEMAGNE. — CON.JIÉTE DE TLNIS. — TENTATIVE CONTRE ALGER. — ABDICATION DE CHARLES V.
A peine connut-on en Flandre la maladie du roi Ferdinand, que le conseil de l’archiduc Charles envoya en Espagne, avec des instructions secrètes, Adrien Boyens, qui était précepteur de ce jeune prince , afin qu’il déjouât par sa présence toutes les intrigues qui auraient pu porter préjudice aux intérêts de son élève. Aussitôt que Ferdinand fut mort , Adrien essaya de s’emparer du pouvoir pour gouverner l’Espagne, au nom de Charles , jusqu’à ce que celui-ci fût venu prendre lui-même les rênes de l’État. Cependant, cette prétention n’était pas entièrement fondée; car Charles n’avait pas encore atteint la majorité de vingt ans, fixée par le testament d’Isabelle; et, d’un autre côté, Ferdinand avait, par son acte de dernière volonté, laissé le gouvernement de l’Espagne au cardinal Ximenez de C.isneros, jusqu'à ce que Charles fût en
âge de gouverner par lui-même. Ces discussions donnèrent lieu à quelques troubles. Mais la sagesse d’Adrien et de Ximenez les eut bientôt apaisés ; ces deux ministres, malgré la différence de leurs caractères, convinrent de gouverner en commun. Cet arrangement ne satisfit pas tout le monde. Il y eut des grands qui voulurent s’opposer à la régence du cardinal, et qui exigèrent qu'il leur justifiât des pouvoirs en vertu desquels il gouvernait la monarchie. Ximenez essaya de les contenter en leur montrant le testament de Ferdinand ; et, comme ils répondaient que cela n’ctait point suffisant; que Ferdinand, simple gouverneur delà Castille, n’avait pu déléguer un pouvoir qu'il n’exerçait lui-même qu’à un titre précaire, le cardinal fit approcher les grands d’une des fenêtres de son palais, et leur montrant deux mille hommes de vieilles troupes rangés en bataille et soutenus par une nombreuse artillerie : « Voilà encore, leur dit-il, les pouvoirs en vertu desquels je gouvernerai l’Espagne jusqu'à l’arrivée du roi. »
De son côté, Charles, voulant assurer la tranquillité des Pays-Bas, avant de se rendre dans la péninsule, avait envoyé M. de Chièvres comme ambassadeur à François 1er; et par un traité, signé à Noyon le 13 août 1516, il fut convenu que Charles épouserait Louise, fille aînée du roi de France; qu’il payerait à ce souverain cent mille éeus pour le désintéresser de ses droits au royaume de Naples ; enfin, que , dans l’espace de six mois, il rendrait laNavarre à Henri, fils de Jean d’Albret. Ce fut seulement une année après la signature de cette convention que Charles s’embarqua pour l’Espagne. Il aborda le 19 septeniDre à Villa viciosa, port des Asturies; et, après s’être reposé quelques jours dans cette ville des fatigues delà mer, il se mit en route pour Burgos. En allant au-devant de lui, lecardinal Ximenez mourut dans la ville de Roa. Bien des auteurs prétendent qu’il mourut empoisonné. Le poison, disent-ils, lui fut donné dans un pâté détruites par des personnes intéressées à ce que le jeune roi ne reçût
Îias ses conseils salutaires. Mais les listoriens n’allèguent aucune preuve, et il n’est pas besoin de recourir à la
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supposition d’un crime pour expliquer la mort d’un vieillard de quatre-vingt et un ans. Ximenezde Cisneros est un des plus grands hommes dont l'Espagne puisse se glorifier. Ministre d’Isabelle et de Ferdinand, il n’usa jamais de l’autorité qui lui fut confiée que dans l'intérêt du pays. Sa modération et sa modestie ne le mirent pas à l’abri des attaques de l’envie ; mais il méprisait les calomnies et les libelles dirigés contre lui. Il répondit à quelques personnes, qui l’excitaient à en tirer vengeance : « Laissonsles parler, puisqu’ils nous laissent faire. Si ce qu’ils disent est mensonger, il faut en rire; si cela est vrai, tâchons de nous corriger. » Issu d’une famille obscure, il s’éleva par son mérite seul aux plus hautes dignités. Il fut confesseur d’Isabelle, archevêque de Tolède, cardinal et ministre. Doté, d’immenses revenus, il sut les administrer avec tant d’économie, qu’il put avec scs épargnes lever une armée, à la tête de laquelle il conquit la ville d'Oran.
Il fonda et il dota richement l’université d’Alcala de Hénarez. Voulant empêcher que le rite mozzarabe ne se perdît entièrement, il fondadans la chapelle de Tolède un chapitre de chanoines, auxquels il imposa l’obligation d’officier selon ce rite. Versé dans la connaissance des langues orientales, il consacra des sommes énormes à l’acquisition de précieux manuscrits hébreux, grecs, latins et chaldaïques de la Bible , et c’est à ses soins quest due la première Bible polyglotte.
Personne ne fut plus simple que Ximenez de Cisneros dans sa vie privée.
Au temps de sa plus grande élévation, il alla visiter ses parents, qui étaient dans une position modeste. Il les combla de bienfaits; mais il ne voulut pas les tirer de l’humble condition dans laquelle ils étaient nés. Étant arrivé à la porte d’une paysanne, qui était sa proche parente, il" la surprit au moment où elle était occupée à pétrir le pain de sa famille. Cette femme voulait changer de vêtement et mettre un costume plus convenable pour le recevoir. » Non!
non, lui dit-il; ce costume et cette occupation vous siéent à merveille. Ne vous embarrassez que de votre pain, de peur qu'il ne se perde. »
A près la mort de Xiinenez, Charles se rendit d’abord à Burgos et ensuite à Valladolid , où les cortès de Castille étaient convoquées. Ce ne fut pas sans peine qu’il s’y fit reconnaître comme roi. Cette assemblée, fidèle aux anciens usages de la monarchie , voulait maintenir les droits de la reine Jeanne; il n’obtint son consentement qu’à la condition expresse que le nom de sa mère précéderait le sien sur tous les actes , etqu’elle rentrerait dans tous sesdroits, si jamais elle venait à recouvrer l'usage de la raison. Avant de prêtcrle serment, les députés voulurent exiger que le jeune roi jurât d’observer et de maintenir les fueros et les libertés du royaume. Ils réclamèrent surtout l’exécution d’un règlement, fait en 1. SU, dans les cortès de Burgos, qui défendait de donner aucun emploi à des étrangers. Mota, évêque de Burgos, qui présidait les cortès, et qui parlait au nom du roi, promit que ce prince confirmerait les privilèges de la nation. Charles fut donc proclamé roi, le 7 février 1518; et il obtint, en même temps, des cortès un don gratuit de G00,Q()ü ducats, payables en trois ans. Mais il lie tarda guère à manquer à la parole donnée en son nom. Il éleva un étranger à la dignité de chancelier de Castille. Guillaume de Croy, neveu de Chièvres, bien qu’il n’eilt pas même l’âge canonique, fut aussi nommé archevêque de Tolède.
Enfin, la rapacité des Flamands, qui formaient la cour de ce prince, augmenta encore le mécontentement général. On se plaignait de ce qu’ils faisaient sortir tout le numéraire du royaume. Chièvres , qui , par ses exactions , avait ramassé des sommes immenses, les avait fait passer dans les Pays-Bas ; et la monnaie d’or était devenue si rare que, quand on en trouvait une pièce, on lui disait :
Dobton de a dos nora buena estedes, pues con vos no lopô Xebres.
« Petit doublon, soyezle bien-venu, puisque Chièvres ne vous a pas encore trouvé. »
Au mois de mai, Charles passa en Aragon, où il éprouva, relativement ù sa reconnaissance comme roi, les mêmes difficultés qui lui avaient été faites en
Castille. 11 ne fut proclamé à Saragosse était contraire aux lois du royaume, que le 22 septembre. Il rencontra en- Néanmoins, le roi, persistant dans sa récore les mêmes objections, lorsqu’il se solution de se rendre en Allemagne le rendit en Catalogne, au commencement plus promptement possible , jura sur le de l’année suivante. Il ne fut reconnu livre des Évangiles d'observer les lois et comte de Barcelone que le 13 avril. Il privilèges des Valenciens. Il chargea était en cette ville, quand il reçut la son précepteur Adrien, qu’il avait fait nouvelle delà mortde Maximilien, son nommer cardinal , d’aller présider en aïeul. Les sommes énormes qu’il avait son nom les cortès de Valence, d’v tirées des Espagnols lui servirent à présenter aux députés le livre sur léacheter le suffrage du corps germani- quel le serment avait été prêté par lui que. Il fut proclamé empereur, sous le et de leur en répéter les termes. Mais nom de Charles V, le 28 juin 1519 ; et le le bras noble et le bras ecclésiastique ne duc de Bavière vint, en qualité d’am- voulurent pas se contenter de cet ncbassadeur des électeurs, lui apporter, en commodément. Ils refusèrent de laisser Catalogne, la nouvelle officielle de sa enfreindre leurs privilèges. Leroi fut si nomination. A partir de ce moment, mécontent de cette obstination des cor- Charles crut devoir changer le titre qui tès de Valence, qu'il rendit à la conféjusque-là lui avait été donné. Il prit dération desGermanatsIe privilège qu’il celui de Majesté, que les autres souve- lui avait retiré de se maintenir en arrains ont bientôt adopté, puis il se pré- mes et de se nommer des syndics, para à passer en Allemagne, pour aller Avantde partir pour l’Allemagne", Chary recevoir la couronne impériale. Ce- les était dans la nécessité de réunir les pendant, il n’avait pas encore visité tous cortès de Castille et de Léon. Les dons ses royaumes delà Péninsule; et les gratuits qui lui avaient été accordés troubles qui commençaient à se mani- étaient deia dépensés. Probablement fester à Valence y eussent rendu sa une grande partie de ces subsides présence nécessaire. Sous le prétexte de avaient servi à acheter les suffrages du se tenir en garde contre les tentatives corps germanique; denouvellrs sommes -des Maures, qui , disait-on, étaient res- lui étaient nécessaires pour faire face tés en relation avec les musulmans aux frais de son voyage et de son coud’Afrique , les corps de métiers de Va- ronnement. Il convoqua donc les cortès lence avaient formé une association ar- de Castille et de. Léon dans la ville de niée que, dans leur dialecte, ils avaient Saint-Jacques de Compostelle. Le choix appelée Germania. Ce nom répond au de cette ville fut un nouveau sujet de mot espagnol Hermandad, c’est-à-dire mécontentement, jamais les cortès n’y fraternité. Les associés se donnaient le avaient été réunies. Aussi, les députés nom de Germanats ou fraternisants, de Tolède, de Salamanque et de quel- Ils avaient pour but réel, en faisant nues autres cités allèrent-ils à Vallacelte confédération, de se défendre mu- dolid au-devant du roi, pour lui faire tuellement contre les violences et les des représentations; mais il refusa de vexations des nobles et des ecclésiasti- les recevoir, et il leur fit dire qu'il les ques. Ils avaient élu trente d’entre eux, entendrait à Tordesillas, où il se rendait qu’ils avaient chargés du soin de veiller pour prendre congé de sa mère. Dès à leurs intérêts communs et de faire que celte réponse tut connue, le bruit rendre la justice. Pendant que ces élé- se répandit que Charles voulait emmements de discorde fermentaient à Va- ner avec lui la reine Jeanne en Allemalence, le roi, qui était pressé de se rendre gne. Le peuple de Valladolid se souen Allemagne, envoya demander en leva. Au son de la cloche d’alarme de la cette ville que les trois bras du royaume paroisse San-Miguel, plus de cinq mille lui fissent le serment accoutumé, en le nommes se réunirent sur la place pudispensant d'assister aux cortès. Les blique en criant: t ive le roi D. Carlos! trois bras s'assemblèrent; et, après périssent ses mauvais conseillers ! Ils avoir longtemps conféré, ils décidèrent étaient déterminés à mettre à mortM.de qu’il n'était pas possible de condes-- Chièvres et les autres Flamands; mais cendre aux désirs du roi, parce que cela le premier parvint à s’échapper, et les
lft
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autres pressèrent le roi de sortir de la ville. Le roi monta aussitôt à cheval; il trouva à la porte de la ville un peloton de séditieux qui voulurent le retenir; mais sa garde lui ayant ouvert un passage au milieu d’eux, il sortit et se rendit à Tordesillas. Après son départ, l'émeute de Valladolid s’apaisa; ce qui permit au roi de continuer promptement son voyage. Après être resté un jour seulement avec sa mère, il se remit en route pour Santiago de Compostelle, où les cortès furent ouvertes, le I" avril 1520. On tint inutilement beaucoup de séances, parce que les députés de Tolède, de Salamanque, de Séville, de Cordoue, de Toro, de Çamora, d’Avila et d'autres cités, refusèrent d'accorder le subside qui était l'objet principal de cette assemblée. Charles, vivement irrité dece refus, transporta les cortès à la Corogne ; et si les circonstances le lui eussent permis, il aurait prouvé son ressentiment, en punissant les députés; mais il se contenta pour le moment d’exiler le représentant de Tolède, qui avait montré le plus de fermeté. A cet acte de tyrannie, Tolède se souleva. Cette ville prit les armes pour la défense de ses fueros et de ses privilèges. Un des principaux habitants, nommé Juan de Padilla, qui avait pour femme Maria Pacheco, fille du comte de Tendilla, fut choisi pour chef par les révoltés. Ce fut inutilement que Charles voulut faire arrêter les personnes qui se trouvaient à la tête de ce mouvement; ses ordres ne servirent qu'à exaspérer la multitude.
Non-seulement le peuple empêcha l’arrestation, mais encore il aurait mis à mort le corrégidor et le grand alguazil, s'ils ne s'étaient dérobés par la fuite à la vengeance populaire. On donna le nom de Comuncros aux mécontents, parce qu’ils défendaient les privilèges de la commune. Réunis au nombre de plus de vingt mille, ils s'emparèrent de i’alcazar, des portes de la ville, et ils ehassèrent de Tolède les officiers du roi.
Les cortès de la Corogne furent fermées aucommenccmentde mai, et, malgré l’opposition d’un grand nombre de cités, le roi Charles obtint un subside de deux cents millions de maravédis, paya-
ble en trois ans. Les députés présentèrent au roi un mémoire contenant les demandes des villes. Ils insistèrent surtout pour que le roi revint promptement en Espagne et pour qu’il se mariât. Ils demandèrent qu’à son retour il n’amenât avec lui aucun étranger ni pour le gouvernement politique ni pour le gouvernement militaire; qu’il réglât sa maison avec économie, comme l’avaient fait les rois catholiques; enfin, aue le gouvernement de la monarchie tût confié uniquement à des Espagnols.
Charles ne tint aucun compte de ces réclamations, et, avant départir pour l’Allemagne, il nomma pour gouverneur du royaume le cardinal Adrien, auquel il adjoignit le président et les conseillers de la chancellerie de Valladolid; le vice-roi de Valence, don Diégo de Mendoza; le justicier d’Aragon, don Juan de Lanuza. Il confia le commandement général de l’armée à Antonio de Fonseca.
Les représentations qu’on put faire au roi sur le choix de ces gouverneurs ne furent pas écoutées, et il mit à la voile le 20 mai 1520.
La nouvelle du départ du roi et la condescendance que les cortès avaient montrée à l’égard de ses dernières demandes, en lui accordant un subside, firent éclater partout le feu de l'insurrection. Le premier mouvement eut lieu à Ségovie. Un des deux députés de cette ville qui avait voté le subside, Rodrigo de Tordesillas, fut pendu par la populace entre les cadavres de deux nlguazils qu’elle avait attachés la veille au gibet.
A Çamora, les députés de la ville auraient éprouvé le meme traitement, si le comte d’Albe n’était parvenu à les faire échapper. A Valladolid, ils furent aussi obliges de se soustraire par la fuite à la vengeance populaire. La révolte se communiqua de proche en proche avec une telle rapidité, qu’en un instant les villes de Burgos, d’Avila, de Madrid, de Guadalaxara, de Cuenca , de Médina del Campo, de Sigüenza, de Jaen, de Baeza, d’Alcala, de Léon, en un mot, presque toutes les villes du royaume embrassèrent le parti des comuneros. Les gouverneurs que Charles avait laissés pour administrer le royaume, surpris parla violence de ce soulèvement, pen-
gèrent qu’ils en arrêteraient les progrès en punissant avec vigueur quelques-uns des séditieux. Ils chargèrent Ronquillo, alcade de casalycorte, d'aller à Segovie et de frapper d’un châtiment sevère toutes les personnes qui avaient pris part aux excès commis dans cette ville. Ce magistrat, ayant rassemblé quelques troupes, s’avança vers Ségo vie. Il n’avait pas assez de forces pour s’en rendre maître. Les habitants avaient fermé les portes , et s 'étaient préparés à une résistance désespérée. Il se borna à s’établir dans le voisinage et à couper les vivres aux assiégés.
Ceux-ci envoyèrent demander des secours aux comuneros des autres villes. Des députés des communes de Tolède, d’Avila, de Salamanque, de Toro , de Çamora et de Léon, s’assemblèrent à Avila,et formèrent une assemblée ou, comme on dit en Espagne, une junte pour s’occuper des affaires du pays. Les membres qui la composaient jurèrent , dans le chapitre de la cathédrale, sur la croix et les Évangiles
?|u'ils n’avaient d’autre vue que de déendre le royaume et d’y rétablir le bon ordre. On choisit pour commander les troupes des comuneros don Juan de Padilla , qui s’était distingué dans toutes les occasions comme un des plus zélés patriotes. 11 avait pour concurrent don Pedro Lasso de la Vega; celui-ci se vengea plus tard de n’avoir pu l’emporter sur son rival. Les troupes de Tolède, réunies à celles de Ségovie, chassèrent Ronquillo de la position qu'il avait choisie;elles lui tuèrent quelques hommes, lui firent quelques prisonniers, lui enlevèrent une grande partie de son bagage et prirent sa caisse militaire, où se trouvaient deux millions en argent *.
Cependant le cardinal, persistant dans la volonté de réduire par la force les habitants de Ségovie, donna l’ordre à Antonio de Fonseca de réunir autant de monde qu’il le pourrait pour les assiéger, et d'aller chercher l’artillerie qui était conservée à Médina del Campo. A l'approche de Fonseca, les habitants de
' Probablement deux millions de mnravédls. I.e maravcdis valant un centime un quart, celle somme représente 25,000 francs de notre monnaie.
5* Livraison. (Espagne.)
cette ville prirent les armes. Ils refusèrent de laisser enlever les canons, et résistèrent avec avantage aux troupes qui voulaient s’en emparer de vive force.
Alors, Fonseca fit mettre le feu aux maisons, espérantque les bourgeois quitteraient le combat pour aller éteindre l'incendie. Cette conduite atroce augmenta, au contraire, leur courage; ils chargèrent les troupes de Fonseca avec une nouvelle furie et les obligèrent a se retirer; mais ce succès leur coûta cher, car la ville presque tout entière fut réduite en cendres. Elle était alors une des plus considérables du royaume; on y tenait, chaqueannée, quatre foires, célèbres dans toute l’Espagne; c’était le marché pour leMpieries de Burgos et de Tolède et pou Mes étoffes de laine de Ségovie, qui, à cette époque, étaient déjà célèbres. Les ravages de l’incendie furent épouvantables. Neuf cents maUons furent réduites en cendres; quelques femmes et quelques enfants périrent dans les flammes, et la plupart des habitants furent entièrement ruinés. Le jour même on apprit à Valladolid l'incendie de Médina. Le peuple en devint furieux. Il sonna la cloche d’alarme de la paroisse de San-Miguel , et courut incendier la maison de Pedro Portello, député de la ville qui avait voté le don gratuit, et celledeFonseca, qu’ils réduisirent en cendres ■ Le régent, effrayé de l’effet que ses ordres avaient produit , protesta que c'était contre sa volonté que l’on avait agi. Pour le prouver, il rappela Fonseca; mais ce général ne voulut pas venir se livrer aux connineros ; il passa en Portugal et de là en Flandre, où, dit-on, il fut très-mal reçu par l’empereur.
En apprenant ce qui s’était passé à Médina, un grand nombre de villes qui n’avaient pas encore embrassé le parti des comuneros se soulevèrent , et envoyèrent des députés à la junte d’Avila, qui alors se trouva formée des représentants des villes de Tolède, de Madrid, de Guadalaxara, de Sorin, de Murcie, de Cuenca, de Ségovie, d’Avila, de Salamanque, de Toro , de Çamora , de Léon, de Valladolid, de Burgos et de Ciudad-Rodrigo.
Ce qui manquait surtout aux comuneros, c’était un chef, dont le nom
L’UNIVERS
pût légitimer tout ce qu'ils avaient fait. Padilla s'empara de Tordesillas, où était la reine Jeanne, sous la carde du marquis de Dénia. I.a junte d'Avila se transporta a Tordesillas; la reine, qui était dans un instant lucide, approuva tous les actes des comuneros. Ceuxci , de leur côté , répandirent le bruit que la reine avait recouvré la raison, qu’elle réclamait l'exercice de sesdroits, et ils n'agirent plus qu'au nom de la reine. Ils décrétèrent l’arrestation du président et des conseillers de la chancellerie de Valladolid, et ils prirent des mesures pour que cette arrestation eût lieu. Mais ces magistrats reçurent avis du danger qui les menaçait, et purent prendre la fu^tà l'aide de différents déguisements", e cardinal luimême, ne se trouvant plus en sûreté à Valladolid, fut obligé de se déguiser pour sortir de la ville et pour se réfugier à Rioseco. Jusqu’à ce moment les affaires des comuneros avaient été prospères; mais cette assemblée renfermait les éléments de ruine qui se trouvent presque toujours dans les réunions populaires. L’envie ne tarda pas à diviser les différents chefs de ce parti et, d’un autre côté, la junte de Tordesillas ne fut pas assez prudente pour s'apercevoir qu’en demandant la réforme de tous les abus, elle allait s'attirer de nombreux et de redoutables ennemis. Tant que les comuneros avaient parlé seulement de défendre contre l’autorité royale les privilèges de la commune, les nobles et le clergé s’en étaient peu émus; mais, quand la junte réclama l’annulation de toutes les aliénations du domaine royal qui avaient été faites en faveurde la noblesse, quand elle réclama l’interdiction de prêcher aucune indulgence dans tout le royaume, avant que le but en eût été examiné et reconnu légal par les cortès, elle souleva contre elle et la noblesse et le clergé. Charles, averti par le cardinal de l’etat désastreux où se trouvait le pays, avait donné une demi-satisfaction à l’opinion publique en associant au cardinal, pour gouverner les affaires, l’almiranle de Castille don Fadrique Enriquez et le connétable don lnigo de Velasco. Burgos déposa les armes, et plusieurs villes
imitèrent son exemple. Les nobles de Castille et de Léon rassemblèrent des troupesdans leurs domaines, et bientôt ils purent opposer aux comuneros une armeede plus de dix mille hommes.
Celle des bourgeois était encore plus nombreuse . mais elle n'était plus commandée pur padilla On avait nommé à sa place don Pedro Giron, fils aine du comte d’Urena. Ce seigneur, pensant qu'il y avait plus à gagner à se réconcilier avec le roi qu’a rester dans le parti des communes, convint avec le connétable de lui livrer la reine. En effet, il se mit en marche avec son armée sous prétexte d’aller attaquer Villalpando, où il n'avait que faire. Il laissa Tordesillas presque sans défense, et les troupes royales coururent s’en emparer.
Les comuneros rendirent alors le commandement à Juan de Padilla. Ce chef s'empara de Torrelobaton, ville qui appartenait en propre à l'almirante.
Mais, sachant qu'il allait être attaqué dans ce poste désavantageux par toutes les forces des royalistes, il prit la résolution de se retirer à Toro, où il lui était plus facile d’opposer une défense vigoureuse. Les royalistes étaient instruits de toutes les démarches et de tous les projets des comuneros par don Pedro de Laso , qui se vengeait par cette infâme trahison de ce qu’on lui avait préféré un autre général.
Attaqué dans sa marche auprès de Villalnr, Padilla vit bien qu’il était perdu. A l’approche de l’armée ennemie, trois bannières et troiscents lances l’abandonnèrent. Pour comble de malheur il survint une pluie violente qui donnait dans le visage de ses soldats et les empêchait d’avancer. Le désordre devint général, et les soldats se mirent à fuir. Ils arrachèrent de leurs habits les croix rouges, qui étaient la marque des communes, pour les remplacer par des croix blanches, qui étaient le signe des royalistes. Paddy, voyant que tout était perdu, saisit sa lance, leva sa visière et se jeta au milieu dps ennemis, en criant : Saint Jacques et liberté. Mais une large blessure qu’il reçut à la cuisse le renversa à terre, et il fut obligé de se rendre. Les régents tinrent conseil pendant la nuit, et décidèrent que Padilla et les principaux chefs tombés au pouvoir des
vainqueurs seraient suppliciés. Prévenu de cette décision, Paailla demanda un confesseur; et, après avoir rempli ses devoirs religieux, il écrivit à la ville de Tolède et à sa femme les deux lettres suivantes '.
Lettre de don Juan de Padilla à la ville de Tolède.
« A toi, couronne d'Espagne et lumière du monde, libre depuis le temps des Goths; à toi, qui en n'épargnant pas ton sang pour verser celui de l’ennemi, as conquis la liberté pour toi et pour les autres villes , je m'empresse de faire savoir que moi, Juan de Padilta, ton (ils légitime, je vais rafraîchir de mon sang le souvenir de tes anciennes victoires. Si le destin n’a pas permis que mes exploits fussent placés parmi ceux qui te rendent illustre, la faute en est à ma mauvaise fortune, et non à ma bonne volonté.
Je te prie d’accepter mon sacrifice comme une bonne mère, puisque Dieu ne m'avait pas donné plus à risquer que ce que je perds pour toi. Je tiens plus au souvenir que je te laisse de moi qu'à ma vie. La fortune est changeante; mais je vois avec joie que c’est moi, le moindre de tes enfants, qui souffrirai la mort pour toi. Tu en as nourri dans ton sein d’autrrs qui me vengeront. Rien des langues te raconteront mes derniers instants : quant à moi , je les ignore encore en ce moment. Je sais seulement qu'ils sont proches, et ma mort te prouvera ma bonne volonté. Je te recommande mon âme, comme à la patronne de la chrétienté.
Je ne parle pas de mon corps, puisqu’il n’est plus a moi. Je ne puis t’écrire davantage; car dans ce moment j’ai le couteau sur la gorge, et je crains plus ton mécontentement que la mort qui me menace. »
Lettre de don Juan de Padilla à sa femme.
« Madame, si votre douleur ne m’af-
1 Le telle de ces deux lettres sc trouve dans Sanduval. remprunte la traduction qu’en a donnée M. Ternaux-Compans, dan» son excellente histoire des comuneros. Pour tout ce qni a trait a la révolte di s communes, j'ai suivi les détails contenus dans cet ouvrage; car il est impossible de trouver un meilleur guide.
fligeait pas plus que ma mort, je me regarderais comme très-heureux; car comme tout le monde doit mourir, je rends grâce à Dieu de ce qu'il me fait mourir à son service, et pleuré de bien des gens. Il faudrait plus de temps que je u’en ai pour écrire des consolations ; je ne demande pas qu’on retarde le moment où je dois recevoir la couronne qui m’attend, et mes ennemis ne me l'accorderaient pas. Pleurez votre perte, madame, mais ne pleurez
{ias ma mort; car elle est trop honora- »le pourétre pleurée. Je vous lègue mon âme, qui est la seule chose qui me reste. Traitez-la comme ce qui vous a le plus aimée. Je n’écris pas à mon père Pedro Lopez, parce que je ne l’ose pas ; car, quoique j’aie hérité de son courage, en osant risq :er ma vie je n'ai point hérité de sa bonne fortune. Je n’en écrirai pas plus long pour ne pas faire attendre le bourreau, et pour qu'on ne croie point que j’allonge ma lettre pour allonger mes jours. Mon domestique Lossa , qui sera spectateur de ma mort et à qui j’ai confie mes plus secrètes pensées, vous dira ce que je ne puis écrire; je termine dans l’attente de l’instrument de vos chagrins et de ma délivrance. »
Après avoir écrit ces lettres, Padilla se prépara à marcher au supplice.
Ainsi que Bravo, commandant des troupes de Ségovie , il fut placé sur une mule , et un crieur les précédait en répétant : « Voici la justice que le roi et en son nom les régents et le connétable fout exécuter contre les gentilshommes traîtres et rebelles. » «Tu mens! s’écria Bravo en entendant ces paroles.
Nous n’avons pas été traîtres. Nous avons défendu le bien public et la liberté. » L’alcade Cornejo le frappa rudement de sa baguette. Comme Juan Bravo se mettait en défense, Padilla l’arrêta, en lui disant : Bravo, nous avons combattu hier comme des hommes; mourons aujourd'hui comme des chrétiens. Padilla tomba sous la hache du bourreau, et avec lui périrent toutes les anciennes libertés ae la Castille.
Valladolid, effrayé par la déroute des comuneros, implora le pardon des vainqueurs. Une amnistie générale lui fut accordée. On u’en excepta que
L’UMVF.RS.
dix-huit personnes. Ségovie, Salamanque , Médina del Campo et les autres villes suivirent l’exemple de Valladolid. Tolède, au contraire, loin de se laisser intimider par le supplice de Padilla, en reçut un nouvel élan. Ceux des habitants qui favorisaient le parti des royalistes ouvrirent les portes de la ville au marquis de Villena. Mais la veuve de Padilla , la vaillante Maria de Pacheco, se renferma dans i’alcazar; et non-seulement elle ut s’y maintenir, elle parvint encore chasser les royalistes de Tolède. Alors la ville fut assiégée par l’armée de la noblesse ; mais les comuneros, animés par Maria de Pacheco, se défendirent avec la plus grande intrépidité. Ils manquaient de vivres et de munitions; mais ils allaient en chercher dans le camp même des assiégeants, où ils se précipitaient avec cette furie que donne le désespoir. Ces combats, dont ils sortirent souvent vainqueurs, se répétaient chaque jour-, mais, dans une de ces rencontres , on leur tua seize cents hommes; et cette perte épuisa leurs moyens de défense. La ville capitula, et par l’intervention du clergé elle obtint une amnistie. Tout le monde déposa les armes, à l'exception de Maria Pacheco. Cette héroïne, qui n’espérait ni ne demandait de pardon, se renferma dans l’alcazar. On l’y assiégea, mais elle se défendit pendant trois mois. On parvint à forcer cette citadelle; cependant Maria ne se rendit pas encore ; elle se retrancha dans sa maison. Enfin, quand toutedéfense fut devenue impossible, elle s’échappa déguisée en paysanne, et avec son fils elle se rendit en Portugal auprès de l’archevêque de Braga son parent. Son fils y mourut bientôt , et elle-même ne tarda pas à succomber.
Pendant que l’Espagne était agitée de ces discordes intestines, Henri d’ A 1bret essaya de recouvrer le royaume de ses pères. François Ier, ayant inutilement demandé plusieurs fois que la Navarre fût rendue à ce prince, ainsi uue cela avait été convenu par le traité de Noyon, crut que les circonstances étaient favorables. Une armée française entra en Navarre. Elle se présenta’ devant Pampelune, qui, se trouvant sans
défense, lui ouvrit ses portes. T.a citadelle voulut faire quelque résistance, mais elle fut bientôt forcée decapituler. Ce fut dans cette circonstance qu’lgnace de Loyola fut blessé à la jambe d’un éclat de pierre. Pendant qu’il était retenu par sa blessure, on lui donna quelues livres de dévotion. Cette lecture étermina sa vocation religieuse, et il fonda plus tard la compagnie de Jésus.
Toute la Navarre suivit l’exemple do Pampelune; mais l’armée française, au lieu de s’y établir solidement’ comme elle l'aurait dd, voulut entrer en Castille pour donner secours aux mécontents. Elle alla mettre le siège devant Logrono. La ville se défendit courageusement , et l’armée de la noblesse castillane étant venue au secours de la
Îilace, les Français furent défaits dans es plaines d’Esquiros, le 30 juin 152t. La garnison française de Pampelune abandonna la ville, et la Navarre fut perdue aussi rapidement qu'elle avait été conquise.
A cette époque le siège de Saint-Pierre étant venu à vaquer par la mort de Léon X, l’empereur Cnarles V parvint A faire tomber les votes du conclave sur le cardinal Adrien, son ancien précepteur. Ce prélat ne porta la tiare que pendant une année, mais Charles V profita du règne de ce pape, qui lui devait tout, pour obtenir du saint-siège que la couronne d’Espagne conserverait l’administration perpétuelle des maîtrises des ordres militaires. Il fit aussi confirmer le droit qu’avait le roi catholique de présenter à tous les évêchés qui viendraient à vaquer dans son royaume.
La guerre de Navarre était heureusement terminée, la révolte des communes était apaisee, quand Charles V revint en Espagne au commencement du mois de juillet 1522. Sa modération et sa clémence contribuèrent à pacifier le pays. La Germania cependant existait encore. Cette association, qui s'était répandue dans presque toutes les villes du royaume de Valence , les avait remplies de désordres, de crimes et de brigandages. Malgré les excès de toute espèce auxquels ils s’étaient livrés, les Germanats avaient paru moins redoutables que les Comuneros, aussi les avait-on combattus avec moins de vi-
gueur. Ils étaient encore maîtres de Xativa et de plusieurs autres villes. On envoya contre eux des forces auxquelles ils né purent résister. Ils furent battus en plusieurs rencontres; et l'associa* tion de la Germania fut entièrement détruite.
Débarrassé de la guerre de Navarre • et de ees agitations intestines, Charles V se vit bientôt engagé dans une lutte plus longue et plus sanglante. Le nombre de ses États, l’étenaue de sa puissance excitaient la défiance et l'envie de toute l'Europe. Le moindre prétexte devait nécessairement amener la guerre. Une difficulté entre un seigneur, nommé d’Aimeries, et les héritiers du prince de Chiinay, relativement à la possession de la ville d'Hierge dans les Ardennes, fut la première étincelle qui enflamma cet incendie. Robert Lamarck, duc de Bouillon, avait pris le fait et cause des mineurs de Chimay. Il entra sur les terres de l’empereur, qui se montrait favorable aux prétentions du seigneur d’Aimeries. Les troupes impériales, à leur tour, ne se bornèrent pas à dévaster la souveraineté de Robert de Lamarck ; elles firent le siège de Mézièrcs, et la guerre entre la France et Charles V se trouva commencée sur les bords de la Meuse. Elle éclata aussi en Italie, où François I" essaya de reconquérir le Milanais. De son côté , Charles V fit une invasion en Provence, et ses troupes allèrent mettre le siège devant Marseille, le 19 août 1524; mais les Marseillais se défendirent avec tant de courage que les Espagnols furent obligés de se retirer. Cependant François 1" avait rassemblé une nombreuse armée; il s'avançait pour faire lever le siège, quand il apprit que les ennemis s’étaicut retirés. Alors il se jeta en Italie, Milan lui ouvrit ses portes. Il n’en fut pas de même de Pavie.qui était défendue pardon Antonio de Leyva. François I*r, à la tête de son armée, alla mettre le siège devant cette ville. Il y avait près ae quatre mois que le siège durait, quand l’armée française fut attaquée dans ses lignes par le marquis de Pesquaire et par le connétable de Bourbon, qui commandaient les troupes de l’empereur. L’armée française fut entièrement défaite; François Ier, après avoir tué plusieurs
ennemis de sa main , fut lui-même fait prisonnier. Henri d’Albret tomba aussi entre les mains des vainqueurs; mais il parvint à gagner les soldats qui le gardaient et à répasser les Alpes. Le roi de France fut conduit à Madrid, et d’abord il refusa de souscrire aux conditions que Charles V voulait lui imposer pour prix de sa rançon. Ensuite, ennuyé de sa captivité, il promit tout ce qu'on demanda. Par un traité signé à Madrid le 14 janvier 1526, il déclara renoncer à toutes ses prétentions sur les États de Gênes, de Milan, de Naples et sur les Pays-Bas. Il s’engagea a restituer la Bourgogne à l’empereur, qui soutenaity avoir droit comme petit-fils de Charles le Téméraire. Il donna en otage ses deux fils aînés; mais à peine fut-il en liberté qu'il protesta contre les engagements qu’on lui avait arrachés par la contrainte. Il répondit aux ambassadeurs de l’empereur qui demandaient la ratification du traité de Madrid, que ce traité ne concernait pas seulement sa personne, mais encore toute la France , et qu’il ne pouvait rien faire à cet égard sans consulter les états généraux du royaume.
Pendant la durée des négociations pour le rachat du roi de France, les souverains italiens, effrayés de l'accroissement qu’avait pris là puissance espagnole, firent ensemble une ligue qu’ils appelèrent la ligue de la liberté italienne, ou bien la Clémentine, parce que le pape Clément VII en était râine. La république de Venise, le duc de Milan, Florence et presque tous les princes italiens entrèrent dans celte confédération, ainsi que les rois de France et d’Angleterre. Le connétable de Bourbon, à la tête des troupes impériales, marcha droit à Rome, décidé a prendre d’assaut cette capitale du monde chrétien. Il marcha l’un des premiers pour escalader les murailles , mais il fut tué d’un coup de mousquet. Sa mort n’arrêta pas ses soldats, qui, après avoir escaladé les remparts, livrèrent la ville au pillage et la saccagèrent pendant sept jours. Le pape avec quelques cardinaux se réfugia dans le château Saint-Ange. Il s’y défendit pendant un mois ; mais entin, manquant de vivres, de munitions et d’argent, il se rendit, le 6 juin 1527. Il pritl’enga-
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gement de payer quatre cent mille ducats, de livrer aux Impériaux CivitaVecchia, Parme, Plaisance, Modène, et de rester six mois prisonnier entre les mains des Espagnols, afin que, pendant ce temps, les conditions du traité pussent être accomplies Mais, avant que ces conventions eussent été exécutées, le pape parvint à s’évader a l'aide d’un déguisement, et il se réfugia à Orvieto, place forte qui était défendue par les troupes de la ligue.
Eu apprenant la nouvelle du sac de Rome, Charles V feignit d’être vivement affecté. Il ordonna de suspendre les réjouissances publiques qu’on célébrait à Valladolid pour l'heureux accouchement de l’impératrice dona Isabelle. Elle venait de mettre au monde son fds aîné, le prince Philippe II. Mais sans doute, ces démonstrations de l’empereur n’avaient rien de bien sincère; car lorsqu’il feignait de déplorer la captivité de Clément VII, il eût suffi d'un ordre de sa part pour la faire cesser. Le roi de France, sous le prétexte de délivrer le saint-père, entra en Italie, à la tète d’une armée nombreuse. Il obtint d’abord de grands avantages, il s'empara de Gênes et de Pavie, et alla mettre le siège devant Naples. La (lotte française, commandée par Filippiui Doria, remporta une victoire complète sur celle des Espagnols; et la garnison, réduite aux dernières extrémités, ne pouvait espérer d'être secourue. La reddition de la ville paraissait assurée, quand la trahison vint changer la face des choses.
André Doria, mécontent de ce que le roi de France avait enlevé à Gènes le trafic exclusif du sel pour le transportera Savone, et séduit par les offres avantageuses qui lui étaient faites de la part de l’empereur, donna l’ordre à Filippiui Doria, son neveu et son lieutenant, d'abandonner le parti des Français et d’introduire dans Naples des secours d'hommes, de vivres et de munitions. Cette défection et les maladies qui se répandirent dans le camp français forcèrent de lever le siège. Toutes les conquêtes que François Tr avait faites lui turent enlevées en peu de temps. Enfin ce prince, fatigué de lutter contre un adversairedunt les armes étaient constamment heureuses, lit demander la paix,
qui fut signée à Cambrai, le 5 août 1529. Le roi de France s'engagea à payer pour la rançon de ses deux lits aînés, qu’il avait donnés en otage, deux millions d’écus d'or au soleil ; il promit également de retirer ses troupes d'Italie et de renoncer a toutes ses prétentions sur ce pays. Cette paix fut commune au roi d’Angleterre , à tous les princes et à toutes les républiques de l'Italie, à l'exception de Florence , qui , dans le principe , se refusa avec obstination à tout arrangement, mais qui, en definitive, fut obligée de se mettre à la discrétion du vainqueur. Charles V passa aussitôt à Bologne, où il reçut aes mains du pape la couronne impériale. Il se rendit ensuite en Allemagne, et il fit couronner comme roi des Romains son frère l'infant Ferdinand, qui réunissait déjà aux Etats héréditaires de ia maison d’Autriche, les royaumes de Bohême et de Hongrie.
De retour en Espagne, l’empereur s’occupa de préparer la guerre contre le corsaire Chéredin Barberousse , qui , après avoir désolé les côtes de la Méditerranée, s’etait emparé du royaume de Tunis et en avait chassé Muieÿ Hascen , vassal du roi d'Espagne. Charles V prit sous sa protection le prince détrôné. Il se présenta devant la Goulette avec une flotte de quatre cents «odes , et il emporta de vive force cette citadelle qui défend l’entrée du port de Tunis, quoiqu'elle passât alors pour inexpugnable.
Il chassa Barberousse de Tunis, et rendit à Muley Hasc.cn la couronne qu'il avait perdue.
Le règne de Charles V présente une suite continuelle de guerres. La mort de François Sforce, duc de Milan, fut un nouveau motif qui vint troubler encore la paix de l'Italie. Le roi de France lit revivre ses prétentions sur le Milanais, et son armée obtint de brillants succès dans le Piémont. De son côté, Charles V entra en Provence à la tête de plus de quarante mille hommes; il se rendit maitre de plusieurs places, ctalla une seconde fois assiéger Marseille. Dans le camp impérial on se croyait tellement certain du ; sucrés, qu’on se partagea d’avance I les dépouilles du royaume de France.
Mais l’événement vint démentir toutes ces bravades. L’armée française, sans s’exposer aux chances d’une bataille,
harcelait sans relâche les assiégeants; elle leur coupait les vivres; et comme on avait eu soin d’enlever tous les grains et tous les fourrages, les hommes et les chevaux souffraient également.
La dyssenterie ne tarda pas à désoler l’armée espagnole, dont la moitié périt par les maladies. Charles V fut oblige de lever le siège, le 10 septembre 1536, et de se retirer à Nice. Il abandonna dans sa marche précipitée une partie de ses malades et des bagages de l’armée. C’est dans cette retraite que fut tué le célèbre Garcilaso de la Vega y Guzman. Ce poète ne se bornait pas au culte des muses: il suivait aussi la carrièredesarmes Étant encore très-jeune, il avait accompagné Charles V dans ses principales expéditions. Il avait assisté au siège de la Goulette et avait été blessé à la prise de Tunis. Lorsqu’en se retirant l’armée impériale fut arrivée près de Fréjus, Garcilaso de la Vega fut chargé d’attaquer une tour défendue par cinquante paysans français. Il monta le preinierà l’assaut, et fut atteintà la têted'un coup de pierre. Cette blessure était mortelle, il expira après vingt et un jours de souffrances. L’empereur, irrité, lit pendre les cinquante prisonniers, comme si, dit un auteur espagnol , une atrocité pouvait réparer un malheur. L’intervention du pape Paul 111 détermina Charles V et François Ie' à convenir d’une trêve de dix années, qui fut signée à Nice, le 18 juin 1538.
Une lutte si longue et si acharnée avait nécessairement entraîné d'immenses dépenses ; le trésor était épuisé. Il fallut recourir à de nouveaux impôts.
Quelques villes refusèrent de se soumettre à ces charges nouvelles. Gand se révolta et prit les armes, pour ne point payer les sommes qu'on lui demandait.
Ou craignait un soulèvement de tous les Pays-Bas. La présence de l'empereur pouvait seule empêcher la sédition de se propager. Comme en de pareilles circonstances, il faut avant tout se presser, Charles V, se confiant à la bonne foi de François Ier, lui lit demander la permission de traverser la France. Sa demande lui fut accordée sans la moindre difficulté. Il fut reçu à Paris avec les plus grands témoignages d’affection et de cordialité. François l*r le reçut
dans son propre palais, et le traita avec une généreuse magnificence. On engagea François Ier a saisir l’occasion qui se présentait et à retenir l’einpereurprisonnier, jusqu’à ce que ce prince lui eût rendu le Milanais. Mais le roi de France ne voulut pas violer les lois de l 'hospitalité. Charles sortit librement de France, et sa présence dans les Pays- Bas suffit pour y apaiser les révoltes. A voir celte conduite généreuse, on aurait dû croire que la réconciliation entre les deux rivaux serait sincère et durable. Cependant une année s’était à peine écoulée, que la trêve était rompue. Deux ambassadeurs que le roi de France envoyait auprès de la république de Venise et de la Sublime Porte furent assassinés, à l’embouchure du Tésin, par la garnison espagnole de Pavie. Les assassins avaient pour but de s’emparer de papiers importants dont ils supposaient que les ambassadeurs étaient chargés. Mais ceux-ci les avaient laissés entre les mains de Langey, lieutenant général, qui commandait en Piémont.
Le marqmsdel Vasto, gouverneur espagnol du Milanais, protesta en vain qu'il était étranger à ce crime, et que des bandits déterminés par le seul appât du pillageavaient attaqué les ambassadeurs pour les dépouillerde l’argent qu’ils portaient. On n’ajouta pas foi à ses dénégations, et François I", justementirrité, lit demander à Charles V raison de cette violation du droit des gens. Au reste, l’empereur s'embarrassa peu de la colère du roi de France ; car il ne le croyait pas en ce moment en état de faire la guerre. Il se disposa donc lui-même à une autre entreprise. Il réunit une flotte de près de soixante-dix galères et de près de trois cents batiments à voiles de différentes forces pour aller attaquer A Iger, qui était défendu par un lieutenant de Barberousse. Mais l'année espagnole fut à peine à terre qu'une, horrible tempête dissipa la (lotte et fit périrunepartiedes bâtiments. Privé par ce désastre de vivres et de munitions, l’empereur fut forcé de se rembarquer, non sans avoir auparavant éprouvé des pertes douloureuses. Le roi de France saisit cette occasion pour tirer vengeance de l’assassinat de ses ambassadeurs. Ses années envahirent à la fois le Pié-
L’UNIVERS
mont, le Brabant, le Luxembourg et le Roussillon. Le dauphin assiégea Perpignan, à la tête d’une armée de quarante-quatre mille hommes; mais la place Se défendit avec tant de courage, qu'il fallut lever le siège. Les armes françaises furent plus heureuses dans le Luxembourg, dans le Brabant et surtout dans le Piémont, où le comte d’F.nghien gagna la célèbre bataille de Cérisoles. Mais l’empereur, avant détaché le roi d’Angleterre de l’alliance de la France, se jeta sur la Champagne : il fut arrêté sept semaines par la courageuse défense de la petite ville deSaint- Dizier. Déjà il manquait de vivres et de fourrages, et ne pouvant subsister longtemps dans ce pays, ruiné par son armée et par celle au dauphin, il aurait été bientôt forcé de se retirer, s’il ne fût parvenu à surprendre Épernay et Château-Thierry, où se trouvaient des magasins bien approvisionnés. Mais comme l’armée du dauphin était postée à la Ferté-sous-Jouarre, il n’osa pas contiauer sa marche sur Paris. Il se jeta dans le Soissonnais, espérant y faire subsister plus facilement son armée. Il désirait la paix aussi ardemment que François I" lui-même, et, comme le dit alors Éuiggi Alamani, gentilhomme florentin qui était au service de France, « la paix se fera, parce que l’un la v eut et que l’autre en a besoin. » Il accueillit les premières buvertures qui lui furent faites, et la paix fut conclue à Crépy en Valois, le 18 septembre 1844. On convint de se rendre réciproquement tout ce qui avait été pris de part et d'autre depuis la trêve de Nice. L’empereur s’engagea à donner sa fille Marie pour femme au duc d’Orléans, second fils du roi, et promit de lui constituer pour dot tous les Pays-Bas avec les comtés de Bourgogne et de Charolais; mais, le duc d’Orléans étant mort le 22 janvier suivant, cette seconde partie du traité ne fut pas exécutée.
L’empereur, débarrassé de la guerre avec la France, tourna ses armes contre les princes protestants d’Allemagne.
Ils avaient fait une ligue redoutable et avaient réuni une armée de plus de cent mille hommes. Néanmoins, il parvint à les vaincre; l’électeur de Saxe fut pris à la suite d'une bataille qu’il avait per-
due; le landgrave de Hesse, autre chef de cette ligue, fut forcé de venir se mettre lui-même à la discrétion de l’empereur, qui le retint prisonnier, malgré la promesse qu’il lui avait faite de respecter sa vie et sa liberté et de lui laisser une partie de ses États. Les membres du corps germanique, qui avaient engagé le landgrave à venir se remettre entre les mains de l’empereur et qui s'étaient rendus garants que la liberté ne lui serait pas ôtée, furent vivement irrités de la conduite de Charles V ; mais ils attendirent que l’occasion se présentât d’en tirer vengeance. Cette captivité dura cinq années. Pendant ce temps, le roi Franois Ier était mort (en 1547), et avait lé remplacé sur le trône par Henri II, son fils. Les Impériaux ayant voulu enlever le duché de Parme’ à Octave Farnèse, que le roi de France protégeait, la guerre s’était rallumée en Italie, et le maréchal de Brissac avait obtenu sur les Espagnols de nombreux avantages.
C’est dans ces circonstances que Maurice de Saxe , qui avait succède à l’électeur prisonnier, l’électeur de Brandebourg, le duc de Deux-Ponts, le marquis de Bade et d'autres princes allemands formèrent une ligue contre l’empereur.
Le roi Henri II fit partie de cette confédération, et il fut convenu qu’il prendrait en main la défense de la liberté germanique; qu’il fournirait aux confédérés quarante mille écusd’or; enfin, qu’il se rendrait maître des quatre villes impériales qui n’étaient pas de la langue germanique, savoir, Cambrai, Toul , Metz et Verdun.
Ces villes ouvrirent presque sans difficultés leurs portes à l’armee française. Henri II s’empara aussi de la Lorraine, dont la duchesse était nièce de l’empereur. Les princes allemands, de leur côte, avaient rassemblé une nombreuse armée, et ils s’avançaient vers Inspruck, enlevant dans leur marche toutes les villes qui leur résistaient. L'empereur, qui n’avnit pas de troupes en Allemagne , fut obligé de prendre la fuite, et, ne pouvant résister par la force, il eut recours aux négociations ; par un traité signé à Passau, le 20 juillet 1552, il fut convenu qu’il y aurait une entière liberté de conscience dans tous les domaines des princes d’Allemagne; que le landgrave de
Hesse serait relâché et que ses États lui seraient rendus ; mais on ne décida rien à l'égard du roi de France.
Cependant l’empereur, rassuré par le traité de Passau et par les troupes qui lui venaient d’Espagne et d’Italie, essaya de reprendre (es villes dont Henri II s'etait emparé. A la tête d’une armée de cent’ vingt-six mille hommes, il alla faire le siège de Metz. La défense vigoureuse du duc de Guise, la rigueur de la saison et les maladies qui désolèrent le camp des assiégeants , firent périr à peu près le quart de l’armée impériale, et le 10 janvier 1553 elle fut forcée de lever le siège, qui durait depuis quatrevingt-quatre jours. Ce revers fut encore plus sensible a l’empereur que celui qu’il avait essuyé devant Marseille. Il commença à regarder la couronne avec dégoût. L’annéesuivante, son armée ayant encore etémiseen déroute parles Français auprès de Renty, dans l’Artois, il reçut la nouvellede cette défaite en homme désabusé des gloires de ce monde. « On voit bien , dit-il, que la fortune est une courtisane, qui n’aime que les jeunes gens et qui fait les barbes grises. »
Néanmoins, avant de renoncer au pouvoir, il voulut agrandir encore par une alliance les États qui dépendaient de la couronne d’Espagne. Le mariage de dona Juana avec Philippe le Beau avait ajouté les Pays-Bas aux royaumes laissés par Ferdinand le Catholique. Charles V voulut y joindre encore l’Angleterre.
ÉdouaroVi était mort, laissant pour héritière Marie, sa sœur consanguine, fille de Henri VIII et de Catherine d’Aragon. L’empereur demanda pour son fils Philippe II la main de cette reine. Elle avait déjà trente-neuf ans. Philippe, né le 21 mai 1527, n’en avait encore que vingt-six. Il avait été marié en premières noces à Maria, infante de Portugal ; mais il y avait déjà neuf années que cette princesse était morte, cn# donnant le jour à l’infant don Carlos*. Charles V abdiqua en faveur de son fils les royaumes de Naples et de Sicile, afin que ce prince ne fût inférieur ni en titre, ni en puissance, à la reine qu’il épousait. Le mariage fut célébré en Angleterre, le 25 juillet 1554. Une année s’était à peine écoulée, que, le 25 octobre 1555 , Charles V, fatigué des
affaires, accablé d’infirmités, se démit encore en faveur de Philippe de la souveraineté des Pays-Bas. Cette cérémonie se fit avec beaucoup de pompe , mais Charles V en voulut mettre encore davantage lorsque, deux mois plus tard, c’est-à-dire le 6 janvier 1556, il lui abandonna tous ses autres royaumes. Après avoir fait cette renonciation , l’empereur s'embarqua pour l’Espagne, et se retira dans le couvent de Saint-Just, auprès de Placencia. Il mourut dans ce monastère, le 21 septembre 1558.
L’impératrice Isabelle lui avait donné trois fils, nommés Philippe, Ferdinand et Juan ; mais ces deux derniers moururent peu de mois après leur naissance.
Elleavait aussi mis au monde deux filles, dona Maria et dona Juana , qui survécurent à leur mère. Enfin, Charles V avait payé son tribut aux faiblesses humaines. Il avait eu hors de mariage une fille nommée Marguerite. Cette infante fut mariée, en 1536, à Corne de Médicis , duc de Toscane , et après la mort de ce prince, à Octave Farnèse.
Il eut aussi d'une Allemande un Gis nommé don Juan; ce jeune prince jusqu’à la mort de son pcre fut élevé par Luis de Guixada sans connaître son illustre origine.
RÉGNR DF. PHILIPPE n. — bataille de saint- QUENTIN. — MORT DE LA REINE MARIE. — PAIX DE CATEAU-C4MBRES1S. — MARIAGE DE Philippe avec Elisabeth, fille de iienri U. — troubles des pats. bas. — supplice
DES COMTES D’eCMONT ET DE MORT