‹ EspagneChapitre 2 sur 153 · DE L'INFANT DON CARLOS. — RÉVOLTE DES · texte numérisé non relu

DE L'INFANT DON CARLOS. — RÉVOLTE DES

MAURtSQUES GUERRE CONTRE LES TURCS.

— BATAILLE DE LÉPANTE. — LE PORTUGAL EST JOINT A L’ESPAGNE. — DÉFAITE DE LA FLOTTE INVINCIBLE. — ABOLITION DES LI- BERTÉS DE L’ARACON. — EFFORTS DE PHI- LIPPE POUR FAIRE RECONNAITRE SA FILLE REINE DE FRANCE. — IL ÉCHOUE DANS 80N ENTREPRISE. — IL ABANDONNE A SA FILLE ET A L’ARCHIDUC, 80N CENDRE, CE QU LU RESTE DES PATS-BAS. — SA MORT.

Philippe, en héritant des États de son père, avaitbérité aussi de la guerre contre les Français. La reine d’Angleterre, qui avait à cœur de voir le régné de son mari commencer d’une manière pacifique, parvint à conclure une trêve entre les deux couronnes. Cette négociation fut terminée à l’abbaye de Vauxelles ;

L’UNIVERS

près Cambrai, le 5 février 1656. Elle était faite pour cinq années entières ; mais à peine dura-t-elle douze mois.

Le pape Paul IV travaillait à chasser les Espagnols de l'Italie, et le roi de France, nu mépris du traité qui venait d'étre si* gué, lui avait envoyé de puissants secours. La guerre recommença donc avec une nouvelle fureur en France et audelà des Alpes. Le duc d’Albe, vice-roi de Naples, qui commandait les troupes espagnoles, s'empara du port d'Ostieet s'avança jusqu'à la vue de Rome. Cette capitale du monde chrétien aurait probablement éprouvé le même sort qu’au temps de Charles V, si le pape ne s'etait empressé de solliciter la paix, qui lui fut généreusement accordée.

En Picardie, l’armée des Espagnols et des Anglais ne lut pas moins heureuse.

Commandée par Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, elle alla mettre le siège devant Saint-Quentin , place forte des bords de la Somme, où s'était jeté l'amiral de Coligny. Le connétable de Montmorency , chargé de secourir la ville, s'avança à la tête de toute l'armée française; puis, après avoir jeté quelques troupes dans un marais, d où elles gagnèrent Saint-Quentin , il voulut se retirer; mais il fut attaqué dans sa retraite et fut complètement battu. Un grand nombre d’ofüciers français restèrent sur le champ de bataille; un plus grand nombre encore furent faits prisonniers. Tous les bagages tombèrent entre les mains des vainqueurs, ainsi que l’artillerie, à l’exception de quelques iècesquele brave Buurilillon parvint conduire à la Fère. Philippe, en ap-

f menant la défaite des Français, éprouva a joie la plus vive; et , plus tard , pour en perpétuer le souvenir, il lit élever, à sept lieues de Madrid, lesuperbe couvent de l’Escurial, qu’il plaça sous l'invocation de saint Laurent, parce que la bataille a été donnée le 10 août , jour où l’on célèbre la fête de ce martyr. Philippe, qui lors de cette bataille n’etait pas au camp, s'y rendit quatre jours apres la victoire. Le siège de Saint-Quentin fut pressé avec toute la vigueur possible; mais la place se défendit avec obstination, et ce fut seulement dix-sept jours après la bataille que les Espagnols purent s’en rendre maîtres. La vihe fut

emportéed’assnutet la plus grande partie de la garnison fut passée au fil de l'épée. Les auteurs espagnols pensent que, si l’armée victorieuse avait marché immédiatement vers Paris , où tout le monde était dans la consternation, elle s'en serait emparée sans éprouver de résistance. Quand Charles V, retiré dans son couvent, apprit les détails de la bataille, il demanda si Philippe était à Pans. Néanmoins les généraux espagnols, appréciant peut-être leurs ressources et les difficultés qu'ils auraient à surmonter, mieux que ne le font tous ces historiens, ne jugèrent pas à propos de marcher en avant, sans s'être rendus maitresdes principales villes de la Picardie. Les garnisons de toutes ces places fortes auraient pu se joindre aux débris de l’armée vaincue, que le duc de Nevers rassemblait sous les murs de Laon. Ils auraient pu tomber sur les derrières des Espagnols. Aussi, les généraux de Philippe, craignant une résistance que la présence de Henri II à Paris rendait certaine , n’osèrent pas s'avancer, a quarante lieues de leurs frontières, dans un pays ennemi , où ils n’auraient eu aucun magasin pour faire subsister leur armée , aucune place pour s’abriter en cas de revers. Ils se contentèrent de s’emparer encore de Ham, du Catelet, et de surprendre Noyon. Au reste, l’experience a prouvé que la cause de la France était loin d’être desespérée. La bataille de Saint-Quentin avait été livrée le 10 août 1557, jour de la fête de saint Laurent. Cinq mois s’étaient à peine écoulés, que les Français avaient réuni une armee formidable, et qu'au cœur de l'hiver, ils reprenaient en huit jours aux Anglais les villes de Calais et de Guines. Au commencement du printemps suivant ( 1558 ), ils assiégèrent et prirent Thionville. Un autre corpsd’arinée , sous les ordres du maréchal de Thermes , prit Dunkerque et Hergues- Saint-Vinok ; mais cette expédition se termina par une défaite. Le comte d’Egmont attaqua les Français auprès de Gravelines. Le maréchal de Thermes avait raugé son armée sur le rivage de la mer; et, quoique les troupes espagnoles fussent supérieures en nombre, il leur résistait avec avantage. Mais des vaisseaux anglais, attirés par le bruit de

la bataille , vinrent s’embosser près du rivage. Leur artillerie jeta le désordre dans les rangs des Français, qui furent entièrement défaits. Ces vicissitudes de fortune déterminèrent les rois de France et d’Espagne à songer sérieusement à la pais. Ou convint d'abord d’une trêve; mais il se présentait de graves diflleultés pour arriver à un arrangement définitif. Les Anglais voulaient avant tout que Calais leur fût rendu, et le roi de France était fermement décidé à conserver cette place. Dans ces entrefaites, la reine Marie vint à mourir, au mois de novembre de l’année 1558. Philippe Il ne conservait aucune autorité en Angleterre, et rien ne l’engageait à ménager les intérêts de ce royaume.

La ville de Calais fut laissée à la France, et la paix fut signée à Cateau* Cambresis, le 3 avril 1559. Pour la rendre plus durable, on stipula que le duc de Savoie épouserait Marguerite, sœur du roi de France, et que Philippe Il recevrait pour femme Élisabeth, fille de Henri II, qui, dans le principe, avait été promise à l’infant don Carlos. A l’occasion de cette paix , et pour célébrer les noces du duc de Savoie, Henri II fit annoncer un pas d’armes uui devait durer trois jours. A la fin de la deuxième journée, le roi de France, en luttant avec Montgoineri, fut atteint par un éclat de lance qui lui entra fort avant dans l’oeil droit. Il mourut de cette blessure, après dix jours de souffrances, le 10 juillet 1559. Cette mort n’empêcha pas que le traité de Cateau-Cambresisne fût exécuté. Philippe, qui n’etait pas retourné en Espagne deuis que la couronne lui avait été abanonnée, se rendit en ce pays, où la jeune Élisabeth lui fut amenée- Avant de uitter la Flandre, il prit des mesures ans le but d’assurer la bonne administration de ces provinces. Il en confia le gouvernement à Marguerite, duchesse de Parme, fille naturelle de Charles V. Ce choix mécontenta la noblesse flamande, qui aurait préféré Christierne, duchesse-douairière de Lorraine. Leprince d’Orange, Guillaume de Nassau, fut surtout blessé de ce choix; car il avait espéré obtenir pour épouse la fille de madame de Lorraine; mais le roi d’Espagne s’étant opposé à cette union , le prince

d’Orange se maria a la fille de l’électeur de Saxe, qui avait embrassé la secte de Luther. Les doctrines de ce réformateur commençaient à se répandre dans les Pays-Bas. La gouvernante et le cardinal Granvelle, son ministre, cherchaient en vain à arrêter les progrès rapides que faisaient les sectaires. Ils publièrent contre eux les édits les plus sévères; iis employèrent les mesures les plus rigoureuses. Ils essayèrent même d’introduire l'inquisition en Flandre; mais ils éprouvèrent de la part de la noblesse une vive résistance. Le seigneur de Brederode et le comte Louis de Nassau, accompagnés d'un grand nombre de personnes les plus importantes du pays, allèrent trouver la gouvernante Ils lui présentèrent un mémoire où ils demandaient que la rigueur des édits royaux fût mitigee et que toute espèce d'inquisition disparût des Pays-Bas. Le peuple suivit ce premier élan donné par la noblesse; il prit les armes, et Philippe 11, pour réprimer la révolte, qui était devenue générale, envoya dans les Pays-Bas une armée, sous le commandement de don F'erdiuand Alvarez de Tolède, duc d’Albe. A l’approche de ce chef, dont la cruauté était connue , un grand nombre de religionnaires se réfugièrent en Allemagne. Les autres prirent en apparence le parti de la soumission.

A peine arrivé à Bruxelles, le duc d’Albe y convoqua tous les gouverneurs des provinces et fit arrêter, au sortir du conseil, lescomtesdeUorn et d’Kgmont, qui avaient commis l’imprudence d'assister à cette assemblée. Il fit aussi sommer à son détrompé le prince d’Orauge de venir rendre compte de sa conduite ; mais ce seigneur, ainsi que Louis de Nassau, sou frère, s’étaieni prudemment retirés dans les Etats des princes protestants. Le duc d’Albe s’était imaginé qu’il pourrait étouffer la révolte et l’hérésie, en répandant la terreur de tous les cd tés. Il institua un tribunal de dohze

K, chargés de faire le procès des rebelle conseil fit mettre à mort tant de monde, que le peuple ne le désignait plus que sous le nom du conseil r/e sang. Beaucoup de bourgeois ou de nobles s’enfuirent en France ou en Angleterre. Quelques malheureux abandonnèrent leurs

L’UNIVERS

maisons, et se retirèrent, avec leurs familles, dans les bois, d'où ils sortaient de nuit, comme des furieux , pour massacrer les Espagnols qu’ils rencontraient.

Pendant ce temps, le prince d’Orange et son frère s'occupaient à rassembler des troupes. Le comte Louis de Nassau entra dans la Frise, à la tète d’une armée; et cette première tentative fut signalée par un succès. Le comte d'Aremberg, envoyé contre lui par le duc d’Albe, fut vaincu et tué dans la déroute. Le duc , ému par le danger où le mettait cette victoire, résolut d’aller en personne combattre Louis de Nassau , mais avant de partir il Gt exécuter les arrêts de mort prononcés contre plus de trente seigneurs flamands, et il lit décapiter, sur la place publique de Bruxelles, les comtes de llorn et d’Egmont. Ensuite ayant conduit son armée en Frise, il força le camp de Louis de Nassau, et mit en une déroule complète l’armée de ce général, qui fut oblige de se réfugier de nouveau en Allemagne. Après cette victoire, le duc d’Albe ramena en toute hâte ses troupes dans le Brabant, pour s'opposer au prince d’Orauge, oui s’avançait a la tête ac trente-cinq mille hommes. Il ne voulut pas lui livrer bataille; et, sachant que ce général manquait de vivres et d’argent, il se contenta de le harceler et de le fatiguer par des contre-marches. Les doux armées, toujours en présence, parcoururent ainsi le Brabant, la province de Namur et le Hainaut. A la Gn de cette promenade, le prince d’Orange se trouva sans armée ; une grande partie de ses soldats avaient déserté , parce u'ils manquaient de vivres; les autres taient morts dans des escarmouches ; et il fut obligé de se réfugier en France, a la tête de trois mille hommes, nus et mourants de faim. C'étaient les restes des forces avec lesquelles il était entré en Flandre. Le général espagnol , couvert de gloire, retourna à Bruxelles. Il avait, dit Grégoire Leti, étouffé jusqu’aux murmures. Mais, pour assurer d’une manière plus certaine la soumission des Flamands, il voulut élever de tous les côtés des citadelles. Il manquait d’argent pour entreprendre ces travaux et pour solder ses troupes. U prétendit imposer, sur toutes les marchandises vendues un impôt d'un dixième, sembla-

ble à l 'alcavala, qui se percevait en Espagne. Les Flamands trouvèrent intolérable d’être opprimés et de payer encore les instruments de leur servitude. Un nouveau soulèvemenléclata. La Zélande d’abord, puis la Hollande s'insurgèrent, ainsi que plusieurs villes situées près des frontières de France. Louis de Nassau s'empara de Mons. Leduc d’Albe courut aussitôt mettre le siège devant cette ville. Le prince d’Orange s’avança pour secourir la place, mais il ne put y parvenir; et le massacre de la Saint-Barthélemy ayant privé les religionnaires flamands des secours qu’ils attendaient de la part des calvinistes de France , le prince d’Orange fut obligé de se retirer, repoussé plutôt que vaincu. Il se réfugia dans les provinces de Zélande et de Hollande , ou la révolte se trouva concentrée. Ces contrées sont défendues par la mer et par de larges courants d'eau. Une flotte eût été nécessaire pour les attaquer; mais le duc d’Albe n’avait ni flotte ni argent. Elles furent le noyau où vinrent se rattacher les autres Provinces-Unies , que , dès ce moment , on peut regarder comme à jamais perdues pour la monarchie espagnole.

Elles s’étaient soulevées d’abord pour défendre leurs privilèges violés; elles combattirent ensuite pour conserver la liberté qu’elles avaient conquise.

Le duc d’Albe demandait, depuis quelque temps, la permission de retourner en Espagne. LcducdeMédina-Céli fut envoyé pour lui succéder dans l’administration des Pays-Bas. Mais ce général, en voyant l'irritation des population et l’état désespéré des affaires, refusa le commandement qui lui était offert; et le gouvernement fut conGé en 1373 à don Louis de Zuniga y Hequesens, grand commandeur de Castille.

Ce ne fut pas seulement en Flandre et dans les provinces bataves que ces luttes firent des victimes; peut-être faut-il compter l’infant don Carlos au nombre des infortunés dont elles causèrent la mort. Dans les premiers temps du soulèvement, et lorsque Marguerite de Parme gouvernait encore les Pays- Bas, les seigneurs mécontents avaient envoyé deux ambassadeurs en Espagne pour’exposerlcursgriefsauroi : c'étaient

le marquis de Berghe et le frère du comte ae Horn, Florent de Montmorency, seigneur de Montigny. Cette ambassade fut assez mal reçue par Philippe et par ses ministres ; mais elle trouva un accueil plus favorable auprès du prince des Asturies, don Carlos. Les mécontents sollicitaient secrètement le fils de Philippe de passer en Flandre et de s’emparer du gouvernement des Pays-Bas. Ils promettaient que ces provinces n’hésiteraient pas à reconnaître son autorité. Ces démarches étant venues à la connaissance de Philippe II, il fit emprisonner le seigneur de Montigny dans l'alcazar de Segovie, et plus tard il le fit supplicier. Mais don Carlos conserva l’impression qu’il avait reçue , et il se montra désormais le partisan avoué des Flamands, contre lesquels son père ne prenait que des mesures rigoureuses. Au reste, ce n’était pas par humanité qu’il s’intéressaitàlcur cause, et tout sentiment généreux semblait étranger à l'Âme de ce jeune prince. Lorsque Charles V, après son abdication, était revenu en Espagne, il avait désiré connaître son petit-fils, dont il avait presque toujours vécu séparé; mais il avait porté sur l’héritier de la monarchie un triste jugement. * Il me semble, avait- • il dit, que Philippe, mon fils, est mal « pourvu en enfant; les traits, l’air et « le naturel de don Carlos, dans cette « première jeunesse, ne me plaisent pas ; « je n’en augure rien de bon pour l’a- « venir. Je ne sais ce qui arrivera lors- ■> qu’il sera parvenu à un Âge plus « avancé1 » Ce prince, étant encore enfant , s'amusait à égorger lui-même les lapins qu’on lui apportait de la chasse. Il se plaisait à les voir palpiter et mourir.

Philippe II, espérant corriger le caractère cruelet emporté deson fils, l’avait envoyé pour étudier à l’Université d’AIcala de Hénarez, et il lui avait donné pour compagnons don Juan d’Autriche et Alexandre Faruèse, qui étaient à peu près de son Âge. Don Carlos pro%a peu des leçons et des bons exemples qu'il recevait. Il n’apprit rien ; et une chute qu’il fit à l’Âge de dix-sept ans dans l’escalier de son palais, vint affaiblir encore

' Grciorio Lcll, Vie de Philippe II: première parlic, livre X.

ses facultés mentales. En tombant, il se blessa à la tête, et il s’y amassa une si grande quantité d'humeur, que, pour l'en débarrasser, il fallut lui ouvrir le crâne. Cette opération sauva la vie du prince; mais il resta sujet à des douleurs dans le cerveau, qui ne lui permettaient pas de se livrer avec attention à l’étude et qui lui causaient quelquefois un certain désordre dans les idées. Il ne pouvait supporter la contradiction. 11 frappait les domestiques ou les gentilshommes qui n’obéissaient pas assez viteàscs premiers ordres. Quelquefois ses actes de fureur ressemblaient à la folie; et l’on rapporte qu’un cordonnier lui ayant apporté des bottes trop étroites , il entra en fureur; il ordonna de les couper par morceaux , de les faire cuire, et il contraignit ce malheureux artisan à les manger.

Quand don Carlos apprit, en 1567, nue son père venait de nommer le duc d'Albe gouverneur de la Flandre, il s’abandonna à toute la violence de sou caractère. Ce général , étant venu prendre congé de lui, prononça quelques paroles pour l’apaiser ;. mais ces excuses ne firent que l’irriter davantage. Il tira son poignard, se jeta sur le duc pour l’en frapper. « Je vous empéche- « rai bien, lui dit-il, d'aller en Flan- « dre; je vous percerai le coeur avant « que vous partiez. > Le duc d’Albe évita le coup qui lui était porté. Il saisit le prince à bras-le-corps, de manière à l’empêcher de faire aucun mouvement, et il poussa des cris pour qu’on vînt à son secours.

Don Carlos, déterminé à se rendre en Flandre, fit emprunter l'argent qui lui était nécessaire pour une semblable entreprise. Il écrivit à presque tous les grands d'Espagne, pour leur demander leur appui dans un projet qu'il avait formé. Il fit aussi connaître ses intentions à don Juand’Autriche, qu'il désirait avoir pour compagnon de sa tentative. Don Juan promit tout ce que le prince lui demanda ; mais il ne l'eut

fias plutôt quitté, qu’il s’empressa d'aler donner avis à Philippe des confidences qu’il avait reçues. Don Carlos voulait partir dans la nuit du samedi » 7 janvier 1568. Mais le roi, qui en ce moment était absent , ayant été averti

L’UNIVERS

par don Juan, arriva inopinément à Madrid; sa présence empêcha le départ du prince. La nuit suivante , Philippe présida lui-même à l’arrestation de son iils. Voici comment ces faits sont reportés par l’huissier même de la chantre de don Carlos :

« Il y avait,, dit-il, plusieurs jours

• que le prince, mon maître, ne pouvait

• limiter un moment de repos : il di- « sait continuellement qu'il voulait « tuer un homme qu’il haïssait. Il lit « part de ce dessein a don Juan d’Autri- « elle, a qui il cacha le nom de la per- < sonne à qui il en voulait. Le roi alla « à l’Escurial, d’où il envoya chercher « don Juan. Ou ignore quel fut le su- « jet de leur entretien ; on croit seule- « ment qu’il roula sur les sinistres pro- «jets du prince. Don Juan découvrit « sans doute ce qu'il savait. Aussitôt « le roi envoya chercher en poste le « docteur Veiasco ; il causa avec lui de « ses projets et des ouvrages de l'Escu- « rial, donna des ordres, et ajouta « qu’il n'y reviendrait pas de si tôt. Sur « ces entrefaites, arriva le jour du iu- « bilé, que toute la cour était dans I u-

■ sage de gagner aux fêtes de Noël ; le « prince alla ie soir du samedi au cou- « vent de Saint-Jérôme. J’étais de garde « auprès de sa personne; Son Altesse « Royale, s'étant confessée dans ce cou- « vent, ne put obtenir l'absolution, à

• cause des mauvais desseins qu’elle « avait. Elle s’adressa à un autre con- > fesseur, qui la refusa aussi ; le prince « lui dit : Décidez-vous plus vite; le « moine lui répondit: Que VotreAltesse « fasse consulter ce cas par des sa- « vants. Il était huit heures du soir; le « prince envoya chercher dans sa voi- « ture les théologiens du couvent d’A- « tocha. Il en vint quatorze, deux à

■ deux ; il nous envoya à Madrid cher- « cher deux moines encore, l’un au-

• gustin, et l’autre mathurin; il disputa « avec eux tous , et s'obstina à être ab- «sous, en répétant toujours qu’il en « voudrait à un homme jusqu'à ce qu’il « l’eüt tué. Tous ces religieux ayant « dit que ce que le prince demandait « était impossible, il imagina un autre « moyen, et voulut qu’on lui donnât une « hostie non consacrée , afln que la « cour crût qu’il avait rempli les mêmes

« devoirs que les autres membres de la « famille royale. Cette proposition jeta « tous les religieux dans la plus grande « consternation ; il se traita, d >ns cette * conférence, beaucoup d'autres points « d'une extrême délicatesse, qu’il ne « m’est pas permis de répéter. Tout « allait très-mal : le prieur du couvent « d’Atocha pritle prince h part , et cher- « eha adroitement à lui faire dire quel « était le rang de l’individu qu’il vou- « lait tuer ; il répondit que c’était un « homme d’une très-haute qualité , et « il s’en tenait là. Enfin , le prieur le « trompa eu lui disant : Seigneur, dites « quel nomme c’est ; il sera peut-être « possible de vous donner l’absolution, « suivant le genre de satisfaction que « Votre Allasse se propose de tirer. Le « prince dit alors que c’était au roi son « père qu’il en voulait , et qu’il enten- « dait avoir sa vie. Le prieur lui dit « alors avec calme: Votre Altesse veut- « elle tuer seule le roi son père, ou « bien se serur de quelqu’un? Le prince « tint si fortement à son projet, qu'il « n'obtint pas l’absolution, et ne put ■ gagner le jubilé. Cette scène finit à « deux heures du matin ; tous les reli- « gieux se retirèrent, accablés de tris- « tesse, et son confesseur plus que les « autres. Le lendemain, j’accompagnai « le prince à son retour au palais, et « l’on envoya à i’Escurial informer le « roi de tout ce qui venait d’arriver.

« Le monarque se transporta à Ma- « drid le samedi. Le lendemain, il alla, « accompagné de son frère et des prin- « ces, entendre la messe en public. Don « Juan, malade de chagrin, fut voir don « Carlos ce jour-là. Celui-ci fit fermer « les portes, et lui demanda quel avait « été le sujet de sa conversation avec le « roi son père. Don Juan lui répondit « qu'il avait été question des galères x. « Le prince, le questionna beaucoup pour « savoir quelque chose de plus. I.ors- « qu'il vit que son oncle ne lui en disait «pas davantage, il tira* l’dpée ; don « •ian recula jusqu’à la porte, et, la « trouvant fermée, il se mit en garde, « en disant: Que Votre Altesse s’arrête. « Ceux qui étaient dehors l’ayant en-

1 On armait en ce moment îles galères, dont le commandement devait être conlié b don Juan.

« tendu, ouvrirent les portes : don Juan « se retira dans son hôtel. Le prince, se « sentant indisposé, se coucha jusqu'à « six heures du soir; alors il se leva , et « mit une robe de chambre : comme il « était encore à jeun à huit heures , il se « fit porter un chapon bouilli; à neuf « heuresetdemie il se remit au lit: j’étais • encore de service ce jour-là, et je sou- « pai au palais. A onze heures du soir, « je vis le roi qui descendait de l’esca- « lier; il était accompagné du duc de « Feria, du grand prieur, du lieutenant ■ général des gardes et de douze de ces « derniers : ce monarque était armé par- « dessus ses habits , et avait la tète court verte d’un casque; il s’achemina vers « la porte où j’étais; il me fut ordonné de la fermer et de ne l’ouvrir à qui que ce fdt. Tous les personnages étaient déjà entrés dans la chambre du prince quand il cria : Qui est la? Les officiers s’étaient approchés de son lit et s’étaient emparés de son épée et de sa dague; le duc de Feria avait pris aussi une arquebuse chargée de deux balles.

Le prince ayant jeté des cris et s’étant répandu en menaces, on lui répondit:

Le comeil d’Étatest ici. Il voulut se saisir de ses armes et en faire usage, et il sautait déjà de son lit, lorsque le roi entra ; son fils lui dit alors : Qu’estce que Votre Majesté veut de moi?

— Vous allez le savoir, lui répondit le monarque. On condamna bientôt les portes et les fenêtres : le roi dit à don Carlos de rester tranquille dans cette chambrejusqu’acequ’il luienvoyàtdes ordres ultérieurs. Il appela ensuite le duede Feria, et lui dit : « Je vous charge de la personnedu prince, afin que vous en preniez soin et que vous le gardiez.» S’adressant ensuite à Louis Quiiada, au comte de Lerma et à don Hodrigo de Mendoza, il leur dit: « Je vous charge de servir et de contenter le prince ; ne faites lien de ce qu’il vous commandera , sans*nue j’en sois auparavant averti. J’oraonne que tout le monde le garde fidèlement, sous peine d’être déclaré traître. » A ces mots, le prince commença à jeter les hauts cris , en disant, Votre Majesté ferait mieux de me tuer que de me tenir prisonnier:

c’eSt un grand scandale pour le royaume : si elle ne le fait, je saurai bien

« me tuer moi-même. Le roi lui répon- « dit qu’il se gardât bien de le faire, « parce que de telles actions n’apparte- « naient qu’à des fous. Le prince lui ré-

■ pliqua : Votre Majesté me traite si mai « qu’elle me forcera d'en venir à celte «extrémité, non comme fou, mais « comme désespéré. Il y eut encore d’au- « très choses dites de part et d’autre et « rien de terminé, parce que ni le temps

■ ni le lieu ne le permettaient. »

Dès les premiers jours de sa captivité, don Carlos s’etait abandonné au désespoir. Son sang, allumé par la colère et par le défaut d exercice, s’échauffa au point que rien ne pouvait le calmer: il faisait un usage continuel d’eau glacée; et, dans l’espoir d’obtenir un peu de fraîcheur, il faisait mettre de la glace dans son lit. Au mois de juin, il refusa toute nourriture, etne prit pendantonze jours que de l’eau glacée ; puis, changeant tout à coup de régime, il se mit à manger plus que sou estomac ne pouvait le supporter. Ces excès eurent bientôt détruit le peu de forces qui lui restaient. Il fut atteint de la dyssenterie, et il mourut dans sa prison, le 24 juillet 1568. Le roi ordonna qu’on fit à ce malheureux prince de magnifiques obsèques.

C’est une opinion assez généralement admise, que la mort de don Carlos ne fut pas entièrement naturelle et qu’il fut empoisonné. Cequi paraîteertam, c'est que le 20 juillet le docteur Olivarez fit prend renne médecineau malade. Quelle était la nature de ce breflVage ? on ne saurait le dire; mais voici ce qu’on lit dans un auteur contemporain » : • Cette médecine « ne fut suivie d’aucun bon résultat; et, « la maladie paraissant mortelle, le mé- « decin annonça au malade qu'il était ur- « gent qu'il se disposât à mourir en bon

■ chrétien et à recevoir les sacrements. - Quant à ce que beaucoup d’historiens ont écrit de la part que l’inquisition aurait prise dans cette affaire, ou d'un prétendu jugement qui aurait été rendu contre don Carlos, ce sont autant d’erreurs; et Llorente l’a parfaitement démontré dans son histoire de l'inquisition *. Quant à la supposition d’une intrigup amoureuse entre don Carlos et sa belle-mère, il faut la laisser aux

1 Luli Cabrera, Histoire de Philippe II,

» Cli. XXXI.

L’UNIVERS

romanciers. La mort malheureuse de la reine, qui suivit de peu de jours celle de don Carlos, est la seule circonstance oui ait donné quelque semblant de vérité à toutes ces fables. Il ne restait plus à Philippe II d'enfants de son mariage avec doria Maria de Portugal. 11 n’en avait jamais eu de Marie d’Angleterre, sa seconde femme. Élisabeth, qu’il avait épousée le 24 juin 1539, lorsqu’elle n’avait encore que treize ans et quelques mois, lui avait déjà donné deux tilles , Isabelle- Claire- Eugénie, née le 12 août 1566, et Catherine, venue au monde le 10 octobre 1567. Une troisième grossesse faisaitespérer au roi la naissance d’un Qls, lors-

3ue la reine mourut, le 23 octobre 1568, es suites d’une fausse couche. Cependant, Philippe, voulant donner un héritier à la monarchie, lit choix d’une quatrième épouse. Il jeta les veux sur Anne d’Autricne, sa nièce, fifle de sa sœur Marie et de l’empereur Maximilien. 11 épousa cette jeune princesse, qu’on avait eu la pensée d’unir a l’infant don Carlos, et le sort voulut que deux fois Philippe prit pour femmes les princesses qui avaient été fiancées à son fils.

Une des causes qui avaient amené le soulèvement des Pays-Bas, l’intolérance religieuse, occasionna également une révolte dans le royaume de Grenade. Quand Isabelle et Ferdinand avaient soumis les Maures, ils s’étaient engagés à laisser aux vaincus leurs lois , leurs usages et le libre exercice de leur religion. Mais on avait bientôt trouvé des prétextes pour violer ces promesses. Les inquisiteurs revendiquèrent comme appartenant à l'Église tous ceux oui descendaient d’anciens chrétiens , devenus musulmans, et qu’on nommait Elchès.

lis prétendirent les contraindre à recevoir le baptême. Ces musulmans, ayant refusé de changer de religion , furent cruellement tourmentés par l’inquisition. Cette persécution occasionna de violentes émeutes sous les règnesdeFerdinandet de Charles V. Les Espagnols avaient profilé de ces révoltes pour rompre la capitulation , et ils n’avaient plus laissé aux Maures que l’alternative ou de quitter le royaume en acquittant une rançon , ou de se faire chrétiens.

I.e plus grand nombre de ces infortunés , trop pauvres pour payer la som-

me qu’on exigeait , se déterminèrent à recevoir le baptême. On donna le nom de Maurisques à ces musulmans ainsi convertis par force. Quant aux Maures qui , avant cette époque , avaient volontairement embrassé le christianisme, qui étaient restés dans les lieux occupés par les chrétiens, qui avaient combattu avec eux et sous leurs bannières , on les appelait Mudejares.

Pour ceux-là leur religion était sincère , on n’en doutait pas; mais ceux qui n’avaient été convertis que par l’épée n'étaient , disait-on , chrétiens que d’apparence; au fond du cœur iis étaient restés musulmans; ils faisaient, dans leurs demeures, les prières enseignées par le prophète; ils observaient en secret les pratiques de l'islamisme. L’inquisition ne leur laissait pas de relâche ; aussi , un nombre immense d’infortunés , se voyant menacés par cet horrible tribunal, prenaient la fuite; et, de même ue les malfaiteurs , avec lesquels ils taient obligés de s'associer, ils se retiraient dans les montagnes, d’où ils ne descendaient plus que pour se livrer àdes actes de brigandage. Tous ces gens vivaient en hostilité permanente contre la société; et quelle qu'eût été d’ailleurs la cause de leur fuite, ils recevaient le nom de Monfis, qui, dans la langue des Maures , répond à notre mot de bandits. Chaque jour le nombre de ces fugitifs devenait plus considérable.

Chaque jour aussi les plaintes de l’inquisition devenaient plus ardentes; et Philippe II, désirant extirper dans ses États jusqu’aux derniers germes du mahométisme, rendit contre les Maurisques les ordonnances les plus oppressives.

Il était prescrit à tous les descendants des Maures d’apprendre en trois années la langue castillane. Passé ce temps, il leur était défendu de converser en arabe, de lire ou de garder des livres écrits en cettelangue, sous quelque prétexte que oe fût. Ces ordonnances prescrivaient aux Maurisques de s’habiller comme les chrétiens. Hélait interdit à leurs femmes de se voiler le visage , lorsqu’elles sortiraient de leurs maisons. Leurs chants nationaux , leurs danses , les cérémonies en usage chez leurs ancêtres étaient prohibés. Les portes de leurs maisons devaient rester ouvertes les vendredis et

lés jours des fêtes mahométanes. Enfin, ils devaient quitter leurs noms et surnoms maures pour prendre des noms chrétiens. Quand cette ordonnance fut publiée , au commencement de l'année 1567, Philippe avait à soutenir la guerre contre les religionnaires des Pays-Bas.

La plus grande partie de ses forcés était engagée dans cette lutte; et le moment parut bien choisi aux Maurisques pour tpnter une révolte. Après avoir adressé de raines réclamations, afin d'obtenirla révocation de l’ordonnance, ils commencèrent à comploter. Il leur était défendu de tenir des assemblées. Ils demandèrent la permission d’élever pour les Maurisques un hôpital en l'honneur de la Sainte-Résurrection ; et, sous le prétexte desotliciter la charité de leurs compatriotes, ils envoyèrent des émissaires dans tous les villages des Alpuxarras.

La révolte fut organisée. Il fut convenu qu'elle éclaterait dans la nuit qui précéderait le jour de Noël (15G8). Par suite de cette conjuration , à l’instant indiqué , dix mille Maurisques s’étaient mis en route pour venir surprendre Grenade; mais il tomba tant de neige dans la montagne , que ces troupes ne purent pas arrivera temps. Cependant, Aben-Farax, à la tête de cent quatrevingts Maurisques seulement, pénétra dans l'Albaiein. Il tenta de faire soulever les musulmans qui habitaient ce quartier; mais ceux-ci, voyant les révoltés en si petit nombre , n’osèrent pas bouger. Aben-Farax fut obligé de se retirer; et le marquis de Mondejar, gouverneur de Grenade, averti par cette tentative , prit des mesures pour rendre à l'avenir une semblable surprise à peu près impossible. Ce premier contre-temps n’empêcha pas les Maurisques des montagnes de se soulever et de se choisir un roi. Au sommet des Alpuxarras, non loin d’Ugijar, dans le village de Valor, vivait une famille dont on faisait remonter l’origine aux anciens émirs de Cordoue. A raison du Heu qu’ils habitaient , on les avait nommés de Valor, ou les Valoris. Ce fut dans cette famille que les Maurisques élurent leur roi. Un alfaqui donna lecture de quelques anciennes prophéties,

1 La Sainte- Ré$urreetinn% suivant Diego de Mendoza- La Sa in te- Tria ité, suivant Ferreras.

3* Livraison (Espagne.)

qui annonçaient la délivrance des Maures du royaume de Grenade. Elles prédisaient qu’ils devraient leur liberté à un jeune homme de race royale qui aurait été baptisé, et qui serait hérétique, selon leur loi ; car il aurait en public professé la foi des chrétiens. L’alfuqui démontra qhe toutes ces indications se rapportaient à Ferdinand de Valor; et qu’en considérant le cours du temps et la marche des étoiles, on reconnaissait que l’instant de la délivrance était nrrivé.On mit donc à Ferdinand un vêtement de pourpre, on lui ceignit le cou et les épaules d’une écharpe de couleu r ; ensuite on étendit à terre quatre bannières dirigées vers les quatre points cardinaux. Le nouveau roi s’accroupit au centre de cette croix, et le visage tourné vers l'Orient, il fit sa prière, que les musulmans appellent cala. Il jura de.

vivre et de mourir en fa foi de Mahomet. Il lit serinent de combattre pour protéger la religion musulmane et pour défendre son royaume et ses sujets.

Ensuite il se leva : alors Aben-Farax, pour montrerque les Maurisques reconnaissaient la souveraineté du nouveau roi , se prosterna devant lui , et baisa la terre où il avait posé le pied. Cela fait, les assistants prirent Ferdinand sur leurs épaulés, et l'élevèrent en criant : Qu’ A liait protège Mohamed beu-Ommyah , roi de Grenade et de Cordoue.

La plus grande partie des Alpuxarras, des Alhunuelas et des Salarès se soulevèrent; Orgiba , Poqueyra, Jubiles, Laroles, Andarax, Üalia et une foule de villages embrassèrent Je parti de la révolte , et massacrèrent les chrétiens. Le marquis de Mondejar commença la guerre contre les insurgés. Il remporta contre eux quelques avantages; mais, comme il voulait surtout apaiser la rébellion en employant la douceur, on trouva qu’il n’agissait pas avec assez d’énergie. Ce fut à don Juan d’Autriclie que Philippe II confia la mission d’exterminer les rebelles. Une des premières mesures que prit le nouveau général fut de déporter en masse tous les Maurisques de la ville de Grenade : on craignait qu’ils ne tramassent quelques complots avec les émissaires delîen-Ommyah. On disait qu’ils servaient d’espions aux révoltés et qu’ils

LTJNIVKRS.

les avertissaient de tous les mouvements des chrétiens. Pour éviter la possibilité d'une trahison, Philippe ordonna que toute cette population fût transportée dans la Castille ou dans d'autres parties éloignées du royaume. Cet ordre fut exécute avec une excessive barbarie : on convoqua les Maurisques dans leurs paroisses, sans leur dire le motif de cette réunion ; quand ils furent assemblés, on leur annonça qu’ils allaient abandonner leur patrie. Ils furent tous arrêtes, attachés enchaîne, la cordeau cou, et, sans plus de forme ni de délai, traînés dans l’intérieur de l' Espagne. Ce fut un triste spectacle de voir ces infortunés de tout âge , la tête baissée, les mains en croix, le visage baigné de larmes , accablés de douleur, qu’on arrachait de leurs maisons, de leur patrie, et qui ne savaient dans quelle contrée on allait les conduire.

Tous ceux qui purent échapper à cette horrible exécution, se jetèrent dans les montagnes, et allèrent augmenter le nombre des Moulis de Ben-Ommyah.

Les insurgés, dont les rangs s’étaient renforcés de tous ces fugitifs, et qui avaient reçu en même temps des renforts d’Afrique, remportèrent quelques avantages sur les troupes chrétiennes; mais la discorde se mit parmi leurs capitaines. Plusieurs d'entre eux , mécontents du roi , s’emparèrent de sa personne, et le firent étrangler. Ils élurent pour lui succéder un chef nommé Aben-Aboo. Ce nouveau roi continua la guerre, d’abord avec succès; maison envoya à don Juan des forces imposantes : il poursuivit les insurgés avec activité; il gagna sur eux plusieurs victoires. Tous les Maurisques, dont il obtenait la soumission, étaient enlevés et conduits dans le centre de l'Espagne; de celte manière, en ppu de temps, les Alpuxarras se trouvèrent dépeuplées. Il ne restait que quelques bandes, forcées de se cacher dans les rochers et dans les cavernes. Néanmoins, Aben-Aboo ne voulait pas déposer les armes; et sans doute il aurait pu se défendre encore pendant longtemps, s'il n’edt provoque la haine de plusieurs de ses compagnons d'armes. Un des principaux iusurgés, nommé Seniz, as ait fait construire une barque, afin de pouvoir,

en cas de désastre, se réfugier en A finque. Aben-Aboo, l'ayant appris, donna l'ordre de brûler cet esquif. Seniz en fut vivement irrité; et, le hasard l’ayant mis en rapport avec des émissaires de don Juan , il demanda qu’on lui assurât un pardon entier pour lui et pour tous ceux qui l'accompagneraient; et, à cette condition, il s'engagea à livrer Aben- Aboo mort ou vivant. Pour accomplir sa promesse, il assomma Aben-Aboo d'un coup de crosse de fusil ; ensuite il lui ouvrit le corps, en retira les entrailles ; et, pour empêcher que le cadavre ne se corrompît, il le couvrit de sel, il le bourra de paille; et, l'avant revêtu des habits qu'il portait habituellement , il l’attacha sur un mulet de manière à ce qu'il s'y tint comme s’il eût été encore en vie. Dans cet état , il le conduisit à Grenade. Il marchaitsuivi de tous les insurgés qui voulurent profiter du pardon promis par don Juan d’Autriche. Il fut reçu au bruit des salves que tirait l’artillerie de l’Alhambra. Il alla remettre au ducd’Arcos le corps, le cimeterre et le fusil d'Aben- Aboo. « J'ai fait, dit-il en les lui pré- « sentant , comme le bon berger, qui ne « pouvant ramener la brebis à son mal- « tre, en rapporte au moins la toison, »

La tète d Aben-Aboo fut elouee dans une cage, au-dessus de la porte de Grenade qui conduit aux Alpuxarras. Tous les Maurisques firent leur soumission :

ils furent dispersés dans l'intérieur de l'Espagne. Il ne resta plus dans le royaume de Grenadeque aes Mudejares et des chrétiens vieux. Ce pays, si florissant sous l'administration des Maures, devint désert et stérile; c'est ainsi que Philippe II dévastait volontairement ses États, et qu'il ruinait à jamais ses plus riches provinces.

Pendant cette guerre , qui n’avait pas duré moins de deux années, don Juan d’Autriche avait montré de grands talents comme capitaine et comme administrateur : aussi, lui defèra-t-on le commandement de ia Hotte qu’on rassemblait pour combattre les Turcs. Les escadres de Sélim 11 ue cessaient de ravager les côtes de la Sicile, de l'Italie, et même de l'Espagne. En dernier lieu, le Grand Seigneur avait entrepris la conquête de l île de Chypre qui apparte-

jOOQle

hait aux Vénitiens : il avait déjà enlevé aux chrétiens la ville de Nicosie et celle deFamagoustc. A Gu de mettre un terme aux progrès des musulmans, la république de Venise Bt une ligue avec le pape Pie V et avec le roi d’Espagne.

Les confédérés armèrent une (lotte de plus de deux cents voiles : on en déféra le commandement à don Juan d’Autriche. Ce jeune capitaine rencontra la dotte des Turcs, forte de trois cents voiles , dans le golfe de Lépante, auprès de Céphalonie, le 7 octobre 1571. Après une lutte acharnée, il rehiporta la victoire. Aly, qui commandait lesTurcs, fut tué; sa capitane tomba au pouvoir des chrétiens. Il y eut trente galères turques coulées à fond; vingt-cinq furent brûlées, et les chrétiens en prirent cent trente. On porte à trente mille le nombre des Turcs qui perdirent la vie. On Ut dix mille esclaves, et l’on délivra quinze mille chrétiens qui ramaient sur les galeres ennemies.

Les historiens reprochent aux confédérés de n’avoir pas su profiter de leur victoire , et de sfétre retirés à Corfou, au lieu de faire voile pour Constantinople, dont ils auraient pu s’emparer.

On ne fait pas attention que sept mille chrétiens étaient morts dans la bataille; qu'il y avait sur la flotte de don Juan un grand nombre de blesses , dont plus de mille étaient mortellement frappés ; qu’enlin, les bâtiments, dans une lutte aussi acharnée, avnieut éprouvé de nombreuses avaries. La flotte avait donc besoin de se réparer et de se renforcer. La nouvelle de cette victoire fut reçue en Espagne et en Italie par des acclamations de joie générales. Philippe II, soit par modération, soit par jalousie de la gloire de son frère, reçut d’un air impassible les félicitations qui lui furent adressées. « Monsieur, ré- « pondit-il a l'ambassadeur de \ eni.se, « ce n'est pas à don Juan , mais à Dieu, « qui dirige, selon son bon plaisir, le « succès des armes chrétiennes contre « les inlideles , qu'il faut donner l'Iion- • neur et la gloire d’un aussi mémora- « ble événement. » Il dit au nonce du pape : « Don Juan a beaucoup risqué;

« il est sorti victorieux; mais il aurait « pu perdre la bataille. » Pic V reçut

bien différemment la nouvelle de cette victoire; et, dans l'élan de sa joie, en entendant le récit du combat, Il répéta ces paroles de l'Évangéliste : « Il y eut « un homme envoyé de Dieu , et cet << homme se nommait Jean. »

L'année suivante, les confédérés ne purent tomber d’accord sur les opérations qu'ils devraient entreprendre; et toute fa saison favorable s'écoula sans qu'ils cusseut rien fait de prolitable.

Les Vénitiens abandonnèrent bientôt la ligue, et firent la paix avec les Turcs. Cette défection imprévue n'empécha pas les Espagnols de s’emparer de Tunis. Don Juan d'Autriche, à la tête de deux cents voiles et de vingt-deux mille hommes de débarquement, se présenta, en 1578, devant le fort de la Goulette; et il s’en empara sans éprouver presque de résistance. Il prit de môme Tunis , que sa garnison avait abandonné; et il remit le royaume à Muley-llamet, Gis de Muley-Hacem, avec qui Charles V avait usé d’une semblable générosité.

Pour assurer la silreté de la place, don Juan ordonna d’elever un fort entre Tunis et la Goulette ; puis il se retira en Sicile. L’année suivante, avant qu’on eût achevé les fortifications qu’il avait prescrit de construire, les beys d’Alger et de Tripoli, soutenus par une formidable escadre turque et par cinquante mille hommes de débarquement, vinrent assirger cette place. La défense courageuse de don Pedro de Porto Carrero ne put empêcher qu’ils ne se rendissent bientôt maîtres de la Goulette : Tunis résista plus longtemps; ils ne purent s’en emparer qu’apres un mois de combats, après que toutes les défenses de la place eurent été ruinées, et lorsque la garnison se trouva réduite à trente hommes seulement.

Ces revers, que les armes espagnoles venaient d’essuyer en Afrique, ne furent pas les seuls qui affligèrent l’orgueil de Philippe II. Don LuizdeRequesensyZuniga avait, en 1573, succédé au duc d’Albe dans le gouvernement des Pays-Bas; son administration n’avait pas été plus heureuse que celle de son prédécesseur, il avait, à la vérité, remporté quelques victoires contre les religionnnires ; mais n'ayant pas d’argent pour payer ses troupes, il les vit

L’TJNtVERS.

Sfl

plusieurs fois se mutiner; et leur indiscipline lui avait fait perdre tous les avantages que leur valeur lui avait obtenus. Les fatigues qu'il se donna pour apaiser un nouveau soulèvement de ses soldats, le chagrin qu’il éprouva du mauvais succès de ses entreprises, le conduisirent en peu de jours au tombeau. Il mourut le 5 mars 1576. Il fut remplacé dans le commandement par don Juan d’Autriche. Philippe II, jaloux de la gloire que son frère avait acquise, et toujours rempli de méfiance contre les chefs qu’il employait, avait placé en qualité de secrétaire auprès de don Juan un nommé Escovedo. C’était un espion que le roi avait prétendu mettre auprès de ce jeune prince; mais Escovedo, loin de remplir le but qu’on s’était proposé, fît germer, diton , dans l'esprit de don Juan les projets les plus ambitieux : il entretint des correspondances secrètes avec le duc de Guise et avec la cour de Rome. Ces intrigues parurent si dangereuses pour la tranquillité de l’État , que le marquis de los Velez , consulté sur ce point, répondit: Si on me demandait quelle personne il importe le plus de faire périr, ou de Juan Escovedo ou de quelque autre personne des plus dangereuses, eussé-je l'hostie dans la bouche, je dirais que c’est Juan Escovedo'. Un procès contre un semblable coupable aurait présenté les plus grands inconvénients. Philippe JI jugea qu'il fallait le faire périr par le poison ou par un assassinat : AntonioPerez, ministre du roi, fut chargé de faire exécuter ce crime. S’il faut en croire quelques auteurs contemporains, il accepta cette commission avec d'autant plus d’empressement, qu’il avait contre Escovedo des motifs personnels de vengeance; et il avait lui-méme excité le roi a prendre cette détermination. Escovedo, que don Juan avait envoyé à Madrid, y fut assassiné vers la fin de mars 1578.'

Don Juan éprouva un grand chagrin de la mort d’ Escovedo, et lui-même ne survécut que peu de mois à son confident. Les fatigues qu’il supporta pour soutenir la guerre dans les Pays-Bas, les inquiétudes dont il était accablé, lui

* Relociones d« Antonio Vervz, Mémorial del hccho de sa causa parte

causèrent une fièvre violente dont il mourut dans les premiers jours du mois d’octobre 1578. On crut généralement que le poison n'avait pas été étranger à cette mort prématurée. Néanmoins Philippe II en témoigna une douleur profonde; mais on peut croire que son chagrin ne fut pas plus sincère que celui qu’il montra la même année en apprenant la défaite de doin Sébastien de Portugal. Ce prince infortuné avait porté la guerre en Afrique ; il fut vaincu a la bataille d’Aleazar Kébir, et mourut dans le combat II laissait pour héritier du trône le cardinal dom Knrique son oncle , qui était âgé de soixante-dix ans. Ce prince ne régna qu’environ d'Xhuit mois , et mouru t le dernier jour de janvier 1580, sans avoir désigné celui des prétendants è la couronne qui serait appelé à lui succéder. Philippe II était, par sa mère, le plus proche parent du dernier roi; il avait bailleurs pour appuyer ses droits une puissante armée, commandée par le duc d’Albe. Il envahit le Portugal , et ce royaume fut réuni à la couronne d'Espagne '.

Le prieur Antoine de Crato, bâtard de l’infant dom Luiz, deuxième (ils du roi Emmanuel , tenta d’inutiles efforts pour disputer la couronne. Il fut vaincu, et ne put résister a la puissance de Philippe II, bien qu’il edt reçu des secours de la France et de l’Angleterre. Cette dernière puissance ne cessait de provouer par ses agressions la colère du roi

'Espagne. Depuis que les Provinces- Unies s’étaient soulevées, l'Angleterre leur avait constamment prêté son appui. Les sommes énormes que les Espagnols tiraient du nouveau monde étaient une des principales sources de la puissance de Philippe II ; les corsaires anglais commencèrent à attaquer les flottes espagnoles, à intercepter l’arrivée des galions. Le célèbre amiral François Urake vint incendier une flotte dans la rade même de Cadix. Il alla aussi le premier porter dans les colo-

1 Quoique le récit rte la bataille d'Alca/ar- Kébir et la réunion tlu Portugal a rtèspagne présentait le plus grand Inlérél , Je n’ai pas ilù les rapporter ici; Ils auraient fait double emploi avec tes détails qui se trouvent dans unu autre partie da celle collection , dans l’escetlenle histoire de Portugal rpi'a écrite M. Ferdinand Denis.

nies espagnoles de l’Amérique les ravages et la désolation. Philippe H, pour se venger de ces insultes , Ot construire, en 1588, à Lisbonne, une flotte considérable. Elle se composait de bâtiments plus élevés que tous ceux qu’on avait vus jusqu’à ce jour; elle était armée d’une nombreuse artillerie, et portait vingt mille hommes de débarquement : aussi, les Espagnols , dans leur présomption, l'avaient-ils appelée la flotte invincible. L’événement ne répondit pas au nom superbe qu’elle avait reçu ; à peine eut-elle doublé le cap Finistère, quelle fut battue par la tempête. Ou eût dit que c’était un présage de la funeste destinée qui l’attendait. Elle se réfugia dans les ports des Asturies et de la Biscaye; et, après s'y être réparée, elle reprit la iner, et se rendit sur les côtes de la Hollande, où elle fut assaillie par de nouveaux coups de vent. Les bâtiments , dispersés par la tempête , et n’ayant pas un port ami où ils pussent trouver un refuge , furent attaqués par les flottes de l’Angleterre et de la Hollande, qui , com-

fjosées de vaisseaux plus légers et ineileurs voiliers, ne combattaient qu'avec avantage. Pour éviter une entière destruction , la flotte iuviucible fut obligée de se jeter dans la mer du Nord et de doubler l’extrémité septentrionale de l’Écosse. Les débris de cet immense armement regagnèrent les ports de l’Es-

Çagne dans l’état le plus lamentable.

’out le inonde futdans la consternation en apprenant un semblable désastre.

Philippe seul conserva son caractère impassible. Il répondit à ceux qui déploraient le malheur de ses vaisseaux : « Je « les avais envoyés pour combattre les « Anglais et non pas les tempêtes. »

Élisabeth, enorgueillie par cette victoire, flt désoler les côtes de la Galice par une flotte de soixante-dix voiles.

Sept ans plus tard, en 1596, les Anglais vinrent attaquer Cadix; ils détruisirent la flotte espagnole , s'emparèrent de la ville, et retournèrent en Angleterre, après avoir fait un immense butin.

Pendant qu’à l'extérieur les armes de Philippe éprouvaient ces désastres , à l’intérieur, son royaume était agité par les troubles les plus graves; et l’iin de ces événements qui décident de l’a-

venir des peuples s’accomplissait en Aragon. Parmi les ministres auxquels Philippe avait donné sa conflance, Antonio Ferez occupait un des premiers rangs. C’était lui que le roi chargeait d( s affaires les plus importantes;c’était à lui qu’il avait confié le soin de faire périr Escovedo. Au reste, ses fonctions ne s’étaient pas bornées à des actes politiques, et il avait servi d’intermediaire entre Philippe et la- princesse d’Éboli. On dit même que, non content du rôle de confident, il avait osé être dans cette intrigue le rival et le rival heureux de son maître1. On dit que Philippe, averti que sa maîtresse et son confident le trompaient , résolut d’en tirer vengeance. Les fils d'Escovedo accusèrent hautement de l’assassinat de leur père Antonio Perez et la princesse d’Éboli.

Mais ils manquaient de preuves, et le ministre de Philippe II n était pas de ces hommes dont ou peut facilement se défaire. Perez connaissait tous les secrets de Philippe ; il avait entre les mains des papiers dont la publication pouvait compromettre l’honneur du roi et les intérêts de la monarchie. On usa d’abord de ménagements avec lui; on parla d’arrangement, de transaction : le père Chavez, confesseur du roi, s’entremit dans cette négociation. Antonio Perez fut emprisonné, puis relâché; mais, quand bien des années se furent écoulées , Philippe pensa que les faits étaient assez éloignes pour que les révé-

' I-es amours d’Antonlo Pern avec la princesse d’Kboll ont été révoqués eu doute par beaucoup d’auteurs. Cependant ils soûl excessivement probables ; eu effet, ou n* peut donner aucune autre raison de l'acharnement avec lequel Philippe II a persécuté son ancien ministre. Le savant M. Mignet vient de publier la vie d' Antonio Perez. Il a puisé dans les archives du ministère des affaires étrangère» et dan» les papiers de Siinancns une fouie de documents curieux qui jusqu'il ce jour étaient restés Inédits. Il cite notamment les dépositions reçues dans le cours de l’inslruclion criminelle ; et les témoins se sont clairement expliqués sur la nature des relations qui existaient entre Ferez et la princesse d’Eboli. Mais doil-on considérer comme une preuve Irrécusable celte procédure dirigée par Philippe contre un malheureux qu’il voulait perdre? cette enquête reçue par des Juges en Demis déclarés de l’accusé? ces déclarations faites par des gens dont plusieurs ont été convaincus de faux témoignage?

Ne disons donc pas que les faits sont prouvés, et coutcutoiu-DOUs de dire qu ils sont probables.

L’UNIVERS

lations de son secrétaire présentassent moins d'inconvénients, il le laissa accuser une seconde fois du meurtre d’Escovedo. Perez fut de nouveau incarcéré; il fut traité d’abord avec douceur; mais

3uand le père Diego Cliavez, confesseur u roi, et les autres personnes qu’il employait, furent arrivés par l’adresse, aussi bien que par la violence, à se faire remettre les papiers qu’Antouio Perez avait entre les mains, on crut que ce malheureux ministre était entièrement désarmé; on le traita avec la dernière rigueur, et il fut appliqué à la torture. Alors il se décida a dire toute la vérité. Il déclara que c’était, en effet, lui qui avait fait assassiner Escovedo ; mais il ajouta qu'en commettant ce ci ime , il avait agi par ordre du roi. 11 avait eu la précaution de conserver plusieurs lettres de Philippe H; il produisit des billets écrits delà main de ce prince, qui ne pouvaient laisser aucun doute sur la vérité de ce qu'il avançait. En efiet, dans un de ces billets, on trouve ce passage : « Ne prenez nul souci de « tout ce qu’ils font et de tout ce qu’ils « disent; je ne vous ferai pas défaut, « et la passion ne pourra rien faire cona tre vous. >< Et plus bas, le roi ajoute; « Il faut surtout avoir soin de ne pas a laisser entendre que cette mort a eu a lieu par mon ordre1. »

Philippe, persuadé que toutes ses lettres lui avaient été remises par Antonio Perez, ne s’attendait pas à voir produire de semblables preuves; sa colère redoubla , et le prisonnier devait tout redouter de sa part; aussi ne voulut-il pas attendre l’effet de sa vengeance. Il parvint à s’évader de la prisou; et quoique brisé par la torture, il courut la poste jusqu’eu Aragon. Il invoqua les privilèges de ce royaume, où il était né, et il demanda à être, jugé par le tribunal suprême de la Manifestation. Pour sa défense, il produisit un mémoire où tous les faits de sa cause sont expliqués. Pour prouver la véracité de ses allégations, il y joignit eu original plusieurs lettres émanées de la main du roi lui-même. Cependant Philippe prétendait que l’accusé fût reconduit en Castille; car c’était là qu’il

1 Kelnciones de Antonio Perez. Genève, 1844, page us.

voulait le faire condamner; mais le Ju.uicia répondit que les fueros de l’Aragon ne permettaient pas qu’un Aragonais fût remis à un tribunal etranger, lorsqu’il avait saisi de sa cause les magistrats de son pays. Il refusa donc de livrer la |iersonne d’Antonio Perez, et il retint devant sa juridiction suprême l’instruction du procès. Philippe II voulut alors avoir recours a l’inquisition.

Don Diego de Mendoça, marquis d’AImenara, qui suivait à' .Saragosse cette affaire dans l’intérêt du roi , suborna des témoins, qui accusèrent Antonio Perez d’hérésie. Les agents de l’inquisition vinrent demander que l’accusé leur fût remis. Ils le tirèrent malgré ses protestations, de la prison de la Manifestation, et le conduisirent à l’Aljaferia. C'était l’ancien palais des rois maures; il servait aux inquisiteurs de tribunal et de prison. Il ÿ avait , dans la manière dont l’accusé était enlevé à la juridiction ordinaire du pays, une violation manifeste des fueros de l’Aragon; aussi, le peuple se souleva-t-il pour maintenir ses privilèges. On courut investir la maison du marquis d’ Almenara. On s’empara de sa personne, on l’accabla d’injures . de coups et de blessures dont il mourut quelques jours apres qu’il eut été renfermé dans la prison. L’irritation des esprits était si vive, les Aragonais étaient tellement exaspérés contre ce seigneur, que , pour pouvoir porter son corps en Castille, il fallut le cacher dans une peau de bœuf; car, dit Antonio Perez dans ses mémoires, si le peuple avait senti son cadavre, il l’aurait mis en pièces. Pendant qu’on attaquait la maison du marquis d’Almenarn, une autre partie du peuple alla investir l’Aijaferia et menaça de l’incendier, si Antonio Perez n'était pas reconduit dans la prison de la Manifestation. Il fallut que les inquisiteurs cédas-ent; et, pour cette fols, ils lâchèrent leur proie , non sans espoir de la ressaisir. Quelques jours plus tard, le 24 septembre 1591, les inquisiteurs, ayant rassemblé une assez grande quantité d’hommes de guerre, vinrent encore enlever Antonio Perez de la prison de la Manifestation. A la vue de cette nouvelle violation de leurs droits, les habitants de Saragosse couru-

rent aux armes attaquèrent les soldats, les mirent en fuite et coupèrent les jarrets aux mules du carrosse où l’on conduisait Perez, qui fut mis en liberté.

Depuis longtemps les rois d’Espagne attendaient, avec impatience, un prétexte pour abolir la constitution et les privilèges de l’Aragon. Isabelle la Catholique avait dit un jour : « Mon plus « grand désir est que les Aragonais « se révoltent pour avoir une occasion « de détruire leurs fueros. »

Philippe II ne laissa pas échapper celle qui se présentait. Il ht rassembler sur la frontière de l’Aragon une armée de dix mille fantassins et de deux mille chevaux. C’étaient, disait-on, des troupes que don Alonzo de Varias devait conduire en France au secours des ligueurs. Un des fueros aragonais défend au roi d’introduire en Aragon des troupes étrangères; aussi, dés qu’on sut qu’une armée se réunissait sur la frontière, les Aragonais, de leur côté, prirent les armes. Xœjusticia procéda juridiquement contre les violateurs des fueros. Il prononça une sentence de mort contre Alonzo dé Vargas et contre l’armée qu’il commandait, pourlecas où il entrerait dans le royaume d’Aragon.

Quatre huissiers furent chargés d'aller lui notifier cette décision. Ils le trouvèrent sur l’extrême frontière et lui intimèrent la défense dont ils étaient porteurs. Don Alonzo lit peu de cas de cette déclaration. Il s’avança vers Saragosse. Les troupes des Aragonais, mal conduites et mal disciplinées, ne purent arrêter sa marche. Il entra dans la capitale, où il lit mettre à mort les principaux chefs de l'insurrection.

Juan de la Nuça, justicia d’Aragon, eut la tête tranchée sur In place publique, et les libertés de l’Aragon périrent avec lui, de même que, sous le règne précédent, celles de la Castille étaient mortes avec le malheureux Padilla.

Quant à Antonio Perez, il sortit de Saragosse deux jour» avant l'arrivée de Vargas. Il se retira en France. L’acharnement avec lequel Philippe le poursuivit encore en ce pays prouve qu’il voulait à tout prix se défaire d’un homme qui avait ete l’exécuteur de sps crimes et qui restait le dépositaire de ses se-

crets. Il tenta plusieurs fois de le faire assassiner *.

Mais Antonio Perez trouva une protection efficace auprès de Henri IV , qui faisait alors la guerre à Philippe.

La France, à cette époque, n’avait pas une frontière qui ne touchât aux possessions espagnoles : nu nord c’étaient les Pays-Bas , à l’est c’était la Franche- Comté; au pied des Alpes nous trouvions encore les Espagnols comme nous les trouvions au pied des Pyrénées. La France était en quelque sorte une enclave au milieu des domaines de la maison d’Autriche. Aussi Philippe, dans l’espoir de s’emparer de cette proie magnifique, ne cessa-t-il pas de fomenter en France des troubles et des rébellions. Pendant nos malheureuses guerres de religion, il s’était déclaré, le protecteur de la ligue. Lorsqu’en 1590 Henri IV tenait Paris assiégé , le duc de Parme, Alexandre Farnèse, qui avait succède à don Juan d’Autriche dans le gouvernement des Pays-Bas , fut chargé par Philippe II de venir au secours des assiégés. A la tète de quatorze mille fantassins et de trois mille chevaux, il marcha vers Paris, et força Henri IV de lever le siège; Pt, apres avoir jeté dans cette ville des hommes et des vivres, il se retira, sans livrer bataille, quoique le roi de France fit tous ses efforts pour l’y engager. Deux années plus tard, en 1592, le duc de Parme entra encore en France, et fit lever le siège de la ville de llouen que Henri IV tenait étroitement serrée.

Pendant ce temps, Mendoza et (barra, les représentants du roi catholique, prodiguaient les trésors de l’Espagne pour acheter des partisans. Le projet ae Philippe était de mettre sur le troue de France sa fille l’infante Isabelle- Claire-Eugénie , qu’il avait eue de son mariage avec la fille de Henri II. Cette prétention ne fut pas plutôt hautement avouée par lui , qu'elle indisposa Mayenne et les autres chefs de la li-

1 Gaspar Burcés fu! condamné à Bordeaux, pour avoir tenté d'empoisonner Antonio Perez Il fut gracié sur la demande de celui-ci (Relaciones (U Antonio Perez, p. 174). Rodrigo de Mur, seigneur de Pinilla, fut aussi condamné a mort a Paris, pour une tentative d’assassinat exécutée contre Antonio Perez; et il lut supplicie {Mémoires de l'Étoile, ht janvier

L’UNIVERS

gue. S’il fallait qu’ils reconnussent un souverain, ils aimaient mieux obéir à un prince français qu’à un étranger.

Ils songèrent donc à faire leur paix avec Henri IV. Celui-ci , de son coté , pour mettre un terme à la guerre civile, abjura le calvinisme; et, dès qu’il eut été réconcilié avec l’Èglis*, presque tous les Français reconnurent son autorité, les uns par amour pour lui, les autres par haine des prétentions espagnoles. Philippe n'en continua pas moins à donner des secours aux débris de la ligue. Cependant , il finit par se lasser de dépenser ainsi des sommes immenses dont il ne tirait aucun profit. Il sentait d’ailleurs sa fin s’approcher, et ne voulait pas laisser à son fils, qui avait à peine vingt ans, un ennemi aussi redoutable que le roi de France. Il conclut donc la paix avec ce monarque. Ce traité, signé à Vervins, le 2 mai 1598, ne laissait plus à Philippe II l’espoir de faire asseoir sa fille sur le trône de France. Il voulut au moins lui assurer une souveraineté.

L’archiduc Ernest avait succédé au duc de Parme dans le gouvernement des Pays-Bas; mais il était mort au bout de peu de temps, et il avait été remplacé par l’archiduc Albert , qui était cardinal. Ce fut lui qui, après avoir obtenu les dispenses nécessaires, fut choisi pour époux de l’infaute. Philippe donna en dot à sa fille le comté de Bourgogne et ce qui restait des Pays-Bas. Ainsi cette province , dont la conservation avait, depuis trente-neuf ans, coûté à l’Espagne tant d’hommes et tant d’argent, fut distraite de la monarchie. Philippe maria aussi le seul fils qui lui restât à Marguerite d’Autriche.

Ce fut le dernier acte important de son règne. Bientôt, accable par la maladie, couvert d’ulcères, il expira à l’Escurial.aprèsde longues souffrances, le 13 septembre 1598.

Les auteurs espagnols considèrent le règne de Philippe II comme une des époques les plus glorieuses de la monarchie. En effet, sous le fils de Charles V, l’Espagne, avait atteint le plus haut degré de puissance où elle se soit jamais élevée. Elle embrassait toute la péninsule ibérique, les Baléares,

les Pityuses, la Sicile, la Sardaigne, Naples et presque toute l’Italie; le Roussillon, la Franche-Comté, les Pays- Bas, une grande partie de la côte septentrionale de l’Afrique, les deux Amériques, les Açores, les Canaries, les Philippines; c’était sans exagération qu’on disait à cette époque : Quand l’Espagne se meut, le monde tremble.

Cependant , si l’on contemple d’un œil calme et sans prévention les événements de ce règne, on s’aperçoit bientôt u’au milieu de tout ce. développement e force et de grandeur, il devait se trouver des causes de dissolution et d’affaiblissement. Presque toutes les entreprises de Philippe U ont échoué. Il a voulu étouffer dans les Pays-Bas l’esprit de réforme et de liberté; mais après trente-neuf ans d’une lutte acharnée, les Pays-Basont été séparés de la monarchie. Il n’a su obtenir la tranquillité dans le royaume de Grenade qu’en le ruinant et en en faisant un désert. La guerre contre les Turcs a couvert son pavillon de gloire; mais il n’en a tiré aucun profit. La victoire même de Lépaute lui a coûté des sommes énormes et ne lui a rapporté qu’un honneur stérile. Il a conquis Tunis; mais il en a clé chassé l’année suivante. Il a rassemblé contre l’Angleterre la flotte la plus redoutable qui soit sortie des ports de la Péninsule; mais cette flotte, qu’on avait surnommée l’invincible, a été détruite.

Il n’a cessé d’exciter en France les troubles- et la rébellion; il a dépensé des sommes énormes pour soutenir la ligne; il voulait faire monter sa fille sur le trône de saint Louis ; mais tous ses efforts n’ont abouti qu’à uue paix désavantageuse. De tous les princes de son temps il était celui dont les revenus étaient les plus considérables. La quantité de métaux précieux que l’Espagne tirait chaque année du nouveau inonde ne s'élevait pas à moins de onze millions de piastres Eli bien , malgré ces immenses ressources , il vit souvent ses finances dans un tel état de pénurie qu’il ne pouvait payer ses troupes et que plus d’une fois elles se mutinèrent , parce qu'elles ne recevaient

’ 57,200,000 livres: mais, en tenaut compte de la dépréciation du numéraire , celte somme représeuterail 171,000,000 fr. de uotre époque.

pas leur solde. Comment donc cette monarchie , si grande et si puissante , a-t-elle tout à coup éprouvé tant de revers? Sans doute c’est que les causes qui avaientfaitsa prospérité n’existaient plus ; c’est que la sagesse et la modération, qui avaient autrefois présidé à ses conseils, s’étaient retirées. C'est que les anciennes constitutions nationales avaient été détruites; c’est que le despotisme avait été substitué à une monarchie tempérée par des institutions libérales. Don Juan II avait, en Aragon et eu Catalogne, commencé la lutte contre les franchises du pays. Ferdinand le Catholique l'avait continuée avec plus de succès, et l’inquisition lui avait servi à la fois à pressurer son peuple et à détruire ceux de ses sujets qui lui paraissaient trop puissants. Charles V avait mis plus de franchise dans ses attaques. Vainqueur dans la guerre des Comuneros et dans celle des Cermanats, il avait anéanti toutes les libertés de la Castille et du royaume de Valence. Philippe Il avait suivi le même système de destruction contre les institutions qui pouvaient entraver son pouvoir. En Flandre , il échoua dans son entreprise ; il s'efforça en vain d’anéantir les privilèges dû pays ; la Flandre, se souleva ; et, après une lutte sanglante et prolongée, elle fut séparée de la monarchie. En Aragon, au contraire, ce prince parvint à étouffer les derniers restes de Ja liberté espagnole. Alors, le pouvoir despotique resta sans contre-poids dans la Péninsule, et c'est ce qui a perdu la monarchie; car, dit Montesquieu , « com- « me les démocraties se perdent, lors- « que le peuple dépouille le sénat, « les magistrats et les juges de leurs « fonctions; les monarchies se corrom- « pent lorsqu'on ôte peu à peu les pré- « rogalives des corps ou les privilèges « des villes. •

Après l’abolition des libertés publiques, il n’y eut plus en Espagne d autre règle que la volonté du prince. Le souverain fut maître d’entreprendre tout ce qu’il voulut. Non-seulement le pouvoir modérateur des cortes , qui avait souvent arrêté l'ambition des rois, ne conservait plus aucune autorité, il n’était même plus consulté. Les dix-sept dernières années du règne de Charles V

s’écoulèrent sans que les cortes fussent assemblées une seule fois. Sous Philippe , on les réunit seulement pour leur faire prêter serment au roi etaux infants, qui fureut successivement proclamés héritiers de la couronne. Une seule fois on les convoqua pour s’occuper des affaires de l'Étal. Ce fut en juin 1690. Le trésor était vide; et Philippe II se déterniiua à demander un subside aux représentants de la nation; mais soit par crainte , soit par indifférence , les elecleuis ne se rendirent pas aux assemblées où les députés devaient être nommés. Il fallut que les choix fussent faits par le conseil municipal de chaque ville. Philippe II, resté maître absolu de l’Espagne, put concevoir les desseins les plus gigantesques; il put tout oser; mais ses ressources ne répondaient pas à la grandeur de ses entreprises. Aussi, Alexandre Farncse, appréciant à leur juste valeur tous ces vastes projets, ne put-il s'empêcher de laisser échapper ces paroles. » Sa « Majesté embrasse trop. Dieu veuil- « le que tout aille bien '. Antonio Perez disait aussi : « Je crains beaucoup, si les hommes ne se modèrent pas et s'ils continuent à se faire Dieu sur la terre, que Dieu ne se fatigue des monarchies, ne les bouleverse, et ne donne une autre forme au monde *. » Philippe II embrassait trop. A sa couronne il voulait joindre les couronnes de France et d'Angleterre. Ce fut cette chimère qu’il poursuivit pendant tout son règne. Croyant toujours l’atteindre, il prodigua les richesses et le sang de ses sujets. Il amena par sa politique envahissante et oppressive la décadence de la monarchie et ne laissa à son successeur que des États épuisés d'hommes et d’argent.

Page 1