FERDINAND
■< Sao-Lorenzo le 0 noveiiibe l»o7. »
« En conséquence de ces lettres , et a la prière de la reine mon épouse bieuaimée, je pardonne à mon fils; et il rentrera dans ma grâce dès que sa conduite me donnera des preuves d’un véritable amendement.
« J’ordonne aussique les mêmes juges qui ont connu de cette cause depuis le commencement la continuent; et je leur permets de s’adjoindre d’autres collègues, s’ils en ont besoin. Je leur enjoins , dès qu’elle sera terminée , de me soumettre le jugement qui devra être conforme à la loi , selon la gravite des délits et la qualité des personnes qui les auront commis.
« Ils devront prendre pour base , dans la rédaction des chefs d’accusation , les réponses données par le prince dans l'interrogatoire qu'il a subi; elles sont paraphées et signées de sa main , ainsi que les papiers écrits aussi de sa main , qui ont été saisis dans ses bureaux.
« Cette décision sera communiquée à mes conseillers et à mes tribunaux, et on la rendra publique, afin que mes peuples connaissent ma pitié et ma justice, et pour soulager l'affliction où ils ont été jetés par mon premier décret; cor ils y voyaient le danger de leur souverain et de leur père, qui les aime comme ses propres enfants et dont il est aimé.
» Charles.
« San-Lorenzo, le s novembre 1807. »
Conformément aux dispositions de ce décret, le procès fut suivi contre les principaux fauteurs du complot de FEs-
curial. On mit en cause Eseoiquiz, le duc de rtnfantado, le comte d’Orgaz, le marquis d’Ayerbe et quelques personnes de la maison du prince des Asturies. Mais le principal coupable étant écarté, il n’eût pas été juste que les autres fussent condamnés. On prononça leur acquittement. Seulement le roi, de son autorité privée et par voie administrative, envoya en exil Eseoiquiz, lesducs de l’Infantado et de San-Carlos. Au reste, cette mesure fut exécutée avec tant de négligence, que le prince des Asturies ne cessa pas d’élre en correspondance avec Eseoiquiz et avec les autres individus de ce parti.
Bientôt Charles IV , cédant à sa bonté habituelle, sembla avoir oublié le complot de l’Escurial; et lui-même, entraîné par la force des circonstances, écrivit à l’empereur, en lui demandant pour Ferdinand la main d'une princesse du sang impérial. Napoléon, qui se trouvait alors en Italie et qui sans doute n’avait pas encore arrêté d'une manière definitive la marche qu’il voulait suive à l’égard de l’Espagne, proposa à Lucien de donner sa fille pour épouse au prince des Asturies; mais les événements se succédèrent avec une telle rapidité que ce projet d'alliance fut abandonné aussitôt que conçu.
L’agitation causée par le complot de l'Escurial n’arrêta pas un seul instant la marche des Français. Junot pénétra en Portugal sans rencontrer de résistance ; et, le 30 décembre, il arrriva à Lisbonne, que le prince régent de Portugal venait d’abandonner. Les Espagnols, de leur côté, sous la conduite du marquis del Socorro et de Francisco Taranco, prirent part à cette invasion, ainsi que cela avait été convenu par le traité de Fontainebleau. Le Portugal était conquis, et l’empereur n'avait plus de prétexte pour envoyer de nouvelles troupes dans la Péninsule. Cependant, à la fin de décembre, une seconde armée de plus de vingt-sept mille hommes, commandée par le général Dupont, pénétra en Espagne; dans les premiers jours de janvier, celle-ci fut suivie par une troisième désignée sous le nom de corps d’observation des côtes de l'Océan et commandée par le maréchal Moncey. A l’autre extrémité des Pyrénées, a Perpignan, des troupes françaises et italiennes se réunissaient sous’le nom de di-
vision des Pyrénées orientales, et s’avançaient en" Catalogne, sous le commandement des généraux Duhesme, Chabran et Lecclii. 11 fallait pallier par quelque prétexte toutes ces infractions au traité de Fontainebleau. Deux rapports, adressés à l'empereur par M. de Champagne et insérés dans le Moniteur du 24 janvier 1808, exposèrent que les Anglais scqjrépa raient a attaquer les côtes de l’Andalousie, en sorte qu'il y avait nécessité pour l’empereur de veiller sur toute l’étendue de la Péninsule.
S’il avait pu rester quelque illusion dans l'esprit des Espagnols, s’il* avaient pu croire que Napoléon pensait à partager le Portugal , comme cela avait été convenu par le traité de Fontainebleau, une proclamation, publiée par Junot, le 1er lévrier, aurait dû les détromper.
Il y était dit que la maison de Bragance avait cessé de régner en Portugal, et que ce royaume serait gouverné en totalité par le général en chef de l’armée impériale. Il n’étailplus question du royaume de la Lusitanie septentrionale, promise au roi d'Étrurie en échange de ses États, dont l’empereur s’était emparé ; il n’était plus question de la principauté des yflgarves, dont on avait leurré la crédule ambition du prince de la Paix ; c’était la totalité du Portugal que l’empereur prétendait conserver pour lui.
Chaque jour des troupes nouvelles entraient en Espagne. Déjà on y comptait plus de cent mille Français, "qui, accueillis partout comme des 'alliés, comme des amis, employèrent la ruse et la violence pour se rendre maîtres des places fortes les plus importantes.
Le général a Armagnac, reçu avec trois bataillons dans la ville de Pampelune, sollicita du vice-roi, marquisdeVallesantoro, la permission d’introduire dans la citadelle deux bataillons suisses, sous le prétexte qu’il avait des doutes sur leur fidelité. Le vice-roi s’étant excusé de ne pouvoir accéder à une proposition aussi grave sans une autorisation spéciale de son gouvernement, le général français résolut de s’emparer de la forteresse par une trahison. Il choisit pour logement une maison située au bout de l’esplanade, en face de la porte principale de la citadelle .afin Je guetter le moment favorable. Pendant la nuit du 15 au 10 février, un certain nombre de
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grenadiers se rendirent un à un et en armes à sa demeure. Le lendemain matin, des soldats d’élite , guidés par un chef de bataillon vêtu en bourgeois , se rendirent à la citadelle, comme ils y allaient chaque matin pour recevoir leurs rations. Sous le prétexte que leur chef n’était pas encore arrivé , ils s’arrêtèrent à la porte de la citadelle; et, comme il neigeait, ils commencèrent à se lancer des boulesde neige, de manière à occuper l’attention des soldats espagnols. Quelques-uns d’entre eux se placèrent sur le pont afin d’empêcher qu’on ne pût le lever ; puis, à un signal convenu, d'autres se précipitèrent sur le corps de garde , désarmèrent les sentinelles , s'emparèrent des fusils qui étaient au râtelier et donnèrent libre entrée aux grenadiers réunis chez le général d’Armagnac, qui furent bientôt suivis de tous leurs camarades. Cette action s’exécuta avec tant decélérité, que les Français étaient maîtres de la forteresse avant que la garnison eût songé à se mettre en défense.
Ce fut aussi par une trahison que les Français s’emparèrent de la citadelle de Barcelone. Les troupes du général Duhesme avaient été reçues dans la ville; mais on ne leur avait livré ni Montjoey ni la citadelle. Duhesme prit donc la résolution de s’en emparer, et, pour y parvenir, il publia qu’il venait de recevoir l’ordre de continuer sa marche sur Cadix. Il annonça aussi qu’avant de partir, il passerait la revue de son armée.
* En effet , ses troupes se réunirent sur l’esplanade de la citadelle. Elles y manœuvrèrent pendant quelques instants, et firent plusieurs simulacres d’attaque et de défense, à la grande satisfaction des Espagnols, qui admiraient la précision de leurs mouvements. Par suite de ces manœuvres, la droite d’un bataillon de vélites se trouva appuyée à la palissade, et le général Lecchi, suivi d’un nombreux état-major, vint se placer sur le pont-levis, comme s’il eût dû y rester pour faire défiler les troupes. Les vélites continuèrent à avancer, et lorsqu’ils furent a la hauteur du pont, déjà encombré de chevaux , ils s’v précipitèrent en culbutant la sentinelle. Ils désarmèrent le poste qui gardait la porte , et pénétrèrent dans l’enceinte principale, ils furent à l’instant soutenus par quatre autres bataillons , se jetèrent sur les batteries ,
et, en quelques instants, ils se rendirent maîtres de la citadelle. Ils auraient voulu s’emparer de même de Montjouy ; mais cela était plus difficile. Le "terrain élevé et entièrement découvert sur lequel cette forteresse est établie la met à l’abri d’une surprise. Quand on vit les Français approcher on leva le pont , et don Mariano Alvarez, qui commandait, refusa d’ouvrir les portes; mais les Français parvinrent à intimider le capitaine général de la province en menaçant d’enlever de force ce qu’on ne leur donnerait pas de bonne volonté. Il n’osa pas prendre sur lui la responsabilité d’une collision dont on ne pouvait prévoir les conséquences, et il donna l'ordre d’ouvrir Montjouy aux étrangers.
A Figùières, le gouverneur de la place ayant permis d’enfermer dans la citadelle deux cents conscrits , qui , disait-on , voulaient déserter, au lieu de conscrits on fit entrer deux cents soldats d'élite. Ceuxci s’emparèrent des portes et chassèrent de la citadelle le petit nombre d’Espagnols qui en formaient la garnison.
I)cs actes d'une si audacieuse perfidie jetèrent les plus vives alarmes dans l'esprit de Chartes IV et dans celui de ses ministres. L’arrivée d’isquierdo à Madrid vint accroître leurs inquiétudes. C’était Isquierdo qui avait signé pour l’Espagne le traité de Fontainebleau. Il venait soumettre à l’examen du gouvernement espagnol les vues nouvelles de l’empereur qui lui avaient été verbalement exposées. Bonaparte proposait d’abandonner au roi d’Espagne la totalité du Portugal. Il demandait en échange les provinces situées entre l’Ébre et les Pyrénées. Il insistait aussi pour la conclusion de l’union entre Ferdinand et une princesse du sang impérial. Isquierdo ' repartit pour Paris avec des instructions
■ Les notes rédigées par Isquierdo le J4 mars, el arrivées * Madrid seulement après les événements d’Aranjuez, portent encore sur d’autres points. II y est quesUon d’établir la liberté réciproque de commerce pour les Français et les F.spagnols dans toutes leurs colonies de faire un nouveau traité d'alliance offensive et défensive; enfin, de régler dfflnitivemenl la succèssion au Irilne d’Espagne. Quel motif faisait insérer ce dernier article dans les préliminaires des négociations? Bonaparte avait-il l'intention de faire rapporter le decret de Charles IV qui admet les lemmes au droit de succéder? son but était il de mettre les lois espagnoles sur l’hérédité en harmonie avec les dispositions des ti-
nouvelles , plutôt dans le but de gagner du temps qu’avec l’espoir de détourner le coup dont on se voyait menacé. Aussi, Charles IV, cédant au conseil que lui donnait Godoy, prit la résolution de transporter sa cour à Séville, où il pourrait attendre les événements et où il lui serait plus facile de préparer sa fuite , s’il était forcé de chercher un refuge au delà des mers.
Quelque secret que l’on apportât dans les préparatifs du voyage . le bruit des intentions de la cour se répandit bientôt dans le public, et y produisit une vive effervescence. Plusieurs membres du cabinet se prononcèrent vivement contre le départ. Cependant, les circonstances devenaient chnquejour plus pressantes. Murat, grand-duc de Berg, nommé par l’empereur général en chef des différents corps d’armée qui avaient pénétré en Espagne, approchait de Madrid.
Déjà le voisinage des Français ne permettait plus ni retard ni hésitations. Si on voulait fuir, il était temps de le faire; plus tard cela n’aurait plus été possible. La cour résidait en ce moment a Aranjuez, château royal sur le Tage, à quelques lieues de Madrid. On y fit venir une partie des troupes qui étaient en garnison dans la capitale; mais on y vit accourir en même temps une foule de ces individus à figures sinistres qu’on rencontre lors de toutes les agitations populaires. Le bruit circula enfin que le départ aurait lieu dans la nuit du 1 7 au
1res IT, 111 et IV du sénahisconsulte organique du JS floréal an XII? Avait-on simplement en vue de rassurer le prince des Asluries contre les craintes que pouvaient lui avoir inspirées les projets d’usurpation attribués par les malveillants à fJodoy? Cette dernière explication se trouverait assez en rapport avec ce passage de la dépêche d'Isuuieruo : « F.n parlant de la succession au trône d’Espagne , j’ai dit tout ce que le roi notre seigneur m’avait fait l’honneur de m’ordonner, ainsi que tout ce qui a été nécessaire pour démentir les calomnies inventées par des Espagnols malveillants et racontées ici comme des vérités, jusqu'au point d’avoir perverti l'opinion publique. » Cependant ce dernier motif me semble bien puéril. Il n'ctalt pas besoin d’un traité avec la France pour dire que le prince des Asturies succéderait à son père. Son droit résultait des lois de La monarchie.
l’eut-étrc seralt-on plus près de la vérité, si on disait que l’empereur, dont les projets n’étaient pas arrélés, voulait qu’on multipliât les questions, atin de mulliplier les difficultés et de tirer parti des occasions imprévues que ces embarras feraient naitre-
18 mars , et l'on assure que le prince des Asturies en avait lui-même prévenu les malveillants, en disant à un garde du corps : Cest cette nuit qu'a lieu te voyage; mais moi je ne veux pas partir. Le peuple et une partie des troupes qui improuvaient le voyage étaient disposés a empêcher qu'il ne s’exécutât. Ils se préparaient à manifester leur mécontentement, quand la famille royale se mettrait en route. Mais, avant cet instant , une horrible émeute éclata dans Aranjuez. On n'est pas d’accord sur la manière dont le tumulte commença. Voici comment la reine d’Espagne rend compte des faits dans une lettre écrite le 2fi mars 1808 à sa fille la reine d’Étrurie et envoyée le mêmejour parcelleci au grand-duc de Berg. « Mon fils était « à la têtede la conjuration. Les troupes « étaient gagnées par lui. Il fit sortir une « de ses lumières a une de ses fenêtres, » signe qui fit commencer l’explosion.
« Dans ce même instant les gardes et les « personnes qui étaient à la tête de cette « révolution firent tirer deux coups de r fusil. On a prétendu qu’ils ont été « tirés par la garde du prince de la Paix, » mais cela n’est point . A l'instant même « les gardes du corps et l’infanterie es- « pagnole et wallone se trouvèrent sous « lesarmessans ordre de leurs premiers
« chefs Le roi et moi appelâmes
« mon fils pour lui dite que le roi son « père, se trouvant incommodé de ses > douleurs, ne pouvait pas paraître à la r fenêtre, qu'il s’y montrât donc en son r nom pour tranquilliser le peuple; mais r il nous répondit qu’il ne le ferait pas; « car, dès qu’il se présenterait, le feu r commencerait. » Voici maintenant comment les faits sont rapportés par M. deTorreno : •> Tout était sur le quivive; le peuple faisait des rondes dans l’obscurité de la nuit ayant à sa tête , caché sous un déguisement et sous le nom du père Pedro , le remuant et fougueux comte de Montijo, dont le nom sera presque toujours mêlé aux troubles et aux agitations de la rue. La troupe faisait aussi des patrouilles; et des deux côtés l’on exerçait une surveillance active qui se portait particulièrement sur l’hôtel du prince de la Paix. Entre onze heures et minuit l’on en vit sortir, soigneusement enveloppée dans ses vêtements,
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dofia Josefn Tudo, escortée des gardes d’honneur du généralissime; une patrouille voulut découvrir le visage de la dame : elle résista; ce qui occasionna une légère alerte, et l’un des soldais présents déchargea sou fusil en l’air.
Suivant quelques personnes, l'officier Tuyols, qui accompagnait doua .losefa, tira pour appeler à son aide; suivant les autres, ce tut le garde Merlo qui lit feu pour avertir les conjurés. Le qu'il y a de certain, c'est que ceux-ci crurent voir là un signal. A I instant même, un trompette, aposté exprès, sonna le boute-selle, et la troupe se précipita sur tous les points par où le voyage pouvait s’effectuer. Alors commença un horrible tumulte. » Une foule de gens de toutes les espèces, auxquels étaient mêlés des veneurs de. l’infant don Antonio, des domestiques du palais et un grand nombre de soldats de différents corps, attaqua la demeure du prince de la Paix, en força la garde, et se précipita dans l’hôtel, fouillant tous les appartements pour découvrir Godoy. Ce fut inutilement.
Ou ne le trouva pas. On crut qu'il s’était échappé par quelque issue secrète, et le peuple pilla son hôtel, n’y laissant pas un meuble , pas un objet précieux.
Le lendemain 18, Charles IV rendit un décret qui ôtait au prince de la Paix les charges de généralissime et de grand amiral. Il s’empressa de donner avis de cette décision a l’empereur. Voici en quels termes il lui écrivit :
« Monsieur mon frère, il y avait longtemps que le prince de la Paix m’adressait des instances réitérées pour obtenir de se démeltre des charges de généralissime et d'amiral. Je me suis prêté à ses désirs, en lui accordant la démission de ces charges ; mais , comme je ne saurais oublier les services qu'il m'a rendus, et notamment celui d’avoir coopéré à mes désirs constants et invariables de maintenir l’alliance et l'amitié intime qui m'unissent à V. M. 1. et R., je conserverai à ce prince mon estime.
« Rien persuadé que rien ne sera plus agréable âmes sujets ni plus convenable pour réaliser les desseins importants de notre alliance , que dt me charger moi* mèmeducommand. »nt de mes armées de terre et de mer, j’ai pris cette résolution, et je m'empresse d’en faire part
à V. M. l.et 1t. considérant qu'elle verra dans cette communication une nouvelle preuve de mon attachement pour sa personne, et de mes désirs constants de maintenir les rapports intimes qui m'unissent à V. M. 1. et R., avec cette fidélité qui me caractérise, et dont votre M. a les preuves les plus éclatantes et les plus répétées.
« La continuation de mes douleurs de rhumatisme, qui m'interdit depuis quelques jours l'usage de la main droite, me prive du plaisir d'écrire de ma main à V. M.
« Je suis avec les sentiments de la plus parfaite estime et de l'attachement le plus sincère,
« dk V. M. I. kt R-, le bon frère ■ Chaules.
« A Araqjuez, le 18 mars 1808. »
Cependant le prince de la Paix ne s'etait pas évadé comme on l'avait pensé Au moment où le tumulte avait éclaté, il était sur le point de sc coucher. Il s'enveloppa d'un manteau de molleton, remplit ses poches d’or, s'arma d’une paire de pistolets, et prit un petit pain sur la table où il venait de souper. Il essaya d'abord de sortir par une porte de derrière et de gagner une maison voisine; mais cette porte aussi était gardée; alors il monta dans un grenier et se blottit dans le coin le plus obscur, sous un rouleau de tapis de sparterie. il passa trente-six heures dans cette position affreuse. Enfin, vaincu parla soif, il fut forcé de sortir de sa retraite. On avait laissé sou hôtel à la garde de deux compagnies de Wallons. Il fut aussitôt reconnu par une sentinelle, qui donna l’alarme. Le peuple, averti que Godoy venait d’être découvert, se précipita sur lui. 11 refit massacré sans l'interventioD de quelques gardes du corps qui arrivèrent à temps pour le secourir et qui parvinrent, avec beaucoup de peine, à le eonduirejusqu’à leur caserne, où la populace le poursuivit encore. Charles Fv et la reine, en apprenant que Godoy venait d’être arrêté et en entendant le' danger qui le menaçait, ordonnèrent à Ferdinand d’aller apaiser la multitude. Le prince des Asturies se rendit à la caserne, éloigna In populace, et il dit au prisonnier : Je te fais grâce (le h vie.
— EsUce que vous êtes déjà roiî répondit Godoy.
— Pas encore , reprit Ferdinand , mais bientôt. Certainement il y a du courage et de la fierté dans le peu de paroles que le ministre déchu adressait à son persécuteur; et celui qui, dans une position si horrible, tout couvert de contusions etde blessures, encore en face de l'émeute, conservait assez de sang-froid pour demander à Ferdinand s’il avait déjà usurpé le trône de son père, n’était pas un homme lâche et pusillanime, comme l’ont répété tant d’écrivains.
Sans doute on peut adresser à Godoy quelques reproches malheureusement trop fondés. Godoy avait beaucoup de légèreté, il était d’une vanité excessive; peut-être se montra-t-il trop avide de grandeurs et de richesses. Enfin on l’accuse d’avoir rempli auprès de la reine le rôle de Bertrand de la Cueva; mais, si nous admettons ce fait comme prouvé, il faut convenir que la honte en retombe sur la reine plutôt que sur lui.
Il edt mieux valu que la source de son pouvoir fût entièrement pure; mais ce qu’il convient surtout de rechercher, c’est l’usage qu’il en a fait ; et pendant tout le cours de son administration il s’est montré constamment animé par l’amour de son pays ; il n’a pas cessé de protéger les lettres et les beaux-arts ; attaqué , calomnié comme personne ne l’avait été avant lui , il n’a tiré vengeance d’aucun de ses ennemis, et Bon ne peut citer de lui aucun acte sanguinaire. Enfin il existe sur la manière dont on doit apprécier son administration un document d’autant moins récusable qu’il nous est transmis par son ennemi le plus implacable. Sans doute on n’est pas tenu d’accepter pour des vérités incontestables tout ee que le chanoine Escoiquiz a écrit sur ses conversations avec Napoléon.
Néanmoins on ne peut douter de sa véracitéquand ses paroles contiennent l’éloge du prince de la Paix; or, voici comment il s’exprime: « Escoiquiz ‘. Notre jeune roi aurait été un allie fidèle et utile a Votre Majesté; et si elle eût tenté d’exécuter son plan actuel, nous aurions eu assez de forces pour défendre notre pays, .sinon pour envahir le vôtre; mais ce vil, 'ce perfide favori... pardonnez, * Mémoires d'Escoiquiz, p. 139.
sire, si je lui donne les épithètes qu’il mérite... Napoléon (en interrompant) :
Eh ! vous donnez là une fausse idée de lui. Il ne s'est pas si mal conduit dans son administration. » Quelques jours plus tard , l’empereur , racontant la scène qui venait de se passer sous ses yeux entre Charles IV, Ferdinand, Marie-Louise et Godoy, disait encore 1 :
« Il n’y a eu parmi ces gens-là qu’un « homme de génie, c’est le prince de la « Paix; il a voulu les conduire en Amé- < rique : c’est là ce qui était grand et « beau ! » L’homme auquel Napoléon reconnaissait du génie n’était certainement ni un être vil ni un misérable; mais , ainsi que tous ceux qui exercent l’autorité, il était en butte à la haine du vulgaire. Le peuple le détestait parce qu’il était au pouvoir et |>arce qu’il avait supprimé les combats de taureaux; le clergé , parce qu'il avait fait vendre les œuvres pies et qu’il avait empêché les inhumations dans l’intérieur des églises; les grands, parce qu’il les éclipsait par son luxe et par les honneurs qu’il avait obtenus. Tous lui imputaient tous les maux de l’Espagne. Si les Français s’emparaient des places de la Navarre et de la Catalogne, c’était lui, dtsait-on, qui les leur livrait. Il était poursuivi par une haine aveugle ; aussi quelques heures après qu’il edt été découvert, une voiture attelée de six mules s’étant arrêtée à la porte de la caserne des gardes du corps, le bruit se répandit qu’on allait transporter tle prisonnier à Grenade- Aussitôt l’émeute recommene.%, plus furieuse. On rompit les traits des mules et on mit la voiture eu pièces.
Le peuple de Madrid imita les excès auxquels s’étalent livrés les révoltés d’ Aranjuez; il pilla l’hôtel de Godoy, ainsi que les maisons de son frère et de plusieurs de ses partisans. Les clameurs de la pèpulace en furie jetèrent l’épouvante daus l’esprit du pauvre Charles IV. Il se trouvait entoure de troupes qui n’obéissaient pas £ sa voix, de serviteurs sans courage, saiis dévouement; dégoûté du pouvoir, et peutrêtre aussi, comme il l’a ait plus tara, PÇVSfcsouver sa vie, qu’il croyait menacée , pose sauver celle de la reine et celle de sou favori , il se dé-
1 Mémoires historiques sor la révolution d’Espague, par M. de Prailt, p. 131..
L’UNIVERS
termina à déposer la ronronne. Voiri en quels termes fut rédigé l’acte d’abdication :
« Les infirmités qui m'accablent ne « me permettant pas de supporter plus « longtemps le poids du gouvernement « de mes Etats, et l’intérêt de ma santé « exigeant que j’aille jouir, dans un cli- • mut plus doux, du calme de la vie pri- « vée, j’ai résolu, après les plus sérieu- « ses réflexions, d’abdiquer la couronne « en faveur de mon héritier et bien-aimé « fils le prince des Asturies. En consé- « quence, ma royale volonté est qu’on le « reconnaisse etqu’on lui obéissecomme « au roi et au maître naturel de tous mes « Etats et domaines. Afin que la présente « déclaration royale de mon abdication « libre et spontanée ressorte a effet et « reçoive son exécution légale, vous la « communiquerez, au conseil et à tous « ceux qu’il appartiendra.
« Fait il Aranjuvz, le 19 mars 1808 »
« Mot, le Roi. »
En lisant cet acte et en le rapprochant des circonstances dans lesquelles il a été rédigé, il est impossible de ne pas être frapjié de ce qu’il a de contradictoire avec la déclaration que le roi avait faite deux jours auparavant, lorsqu’il avait annoncé l’intention de se charger luimême de l’administration suprême de l’armée et de la marine. On ne peut pas le considérer comme le résultat d'une volonté libre et réfléchie. Il n'est entouré d’aucune des garanties usitées en pareille circonstance : le roi n’y stipule ni les honneurs qui lui seront rendus, ni les revenus qui lui seront assurés. Il n’y demande ni recompense ni garanties pour les serviteurs qui l’avaient fidèlement servi. Ii laisse le prince de la Paix exposé à la rage de ses ennemis. Évidemment, tout y révèle la précipitation et la contrainte. Aussi Charles IV ne tarda-t-il pas à réclamer contre l’abdication arrachée à sa faiblesse, et il signa la protestation suivante :
« Je proteste et déclare que tout ce « que j’exprime dans mon décret du 19 « mars , où j’abdique la couronne en « faveur de mon Uls. a été forcé, afin « d'éviter de plus grands malheurs et « d’empêcher l’effusion du saug de nus « suje’s hien-aimés, et partant que le-
« dit décret est nul et de nul effet. > « Moi, le Roi. »
« Aranjuez , le 21 mars 1808. »
On a dit que cette date n’est pas exacte , et que l’acte de protestation a été signé seulement deux jours plus tard; mais cela est de fort peu d'importance, et ce qui paraît certain, c’est que dès le moment où ii a pu librement élever la voix, Charles IV a réclamé.
En apprenant les événements d’Aranjuez, les Français avaient hâté leur marche sur Madriil ; et le 23 ils étaient entrés dans cette capitale. Ce jour même, Murat, qui les commandait, envoya le général Monthion, son aide de camp, à Aranjuez. Celui-ci fut admis devant Charles IV, et les premières paroles du vieux roi furent pour protester contre les violences auxquelles il avait été en butte. Dans sa lettre adressée par lui le même jour au prince de Berg, le général Monthion s’exprime de cette manière :
« Sa Majesté me dit qu’elle remerciait Votre Altesse Impériale de la part que vous preniez à ses malheurs, d’aut.mt plus grands que c’est un fils qui s’en trouve l’auteur. Le roi me dit que cette révolution avait été machinée ; que de l’argent avait été distribué, et que 1rs principaux personnages étaient son fils et M. Caballero, ministre de la justice; qu’il avait été forcé d’abdiquer pour sauver la vie de la reine et la sienne ; qu’il savait que sans cet acte ils étaient assassinés pendant la nuit; que la conduite du prince des Asturies était d'autant plus affreuse, que, s’étant aperçu du désir qu’il avait de régner, et lui approchant de la soixantaine, il était convenu qu’il lui céderait la couronne iors de son mariage avec une princesse française : ce que le roi désirait ardemment.*
Enfin, le même jour 23, Charles IV remit au général Monthion, pour qu’il les fit parvenir à l'empereur, sa protestation et une lettre où l’on remarque ce passage: « Je n’ai déclaré me démettre de la couronne en faveur de mon fils que par la force des circonstances , et lorsque le bruit des armes et les elameuis d’une garde insurgée me faisaient assez connaître qu’il fallait choisir entre ta vie et la mort, qui eût été suivie de celle de la reine; j’ai été forcé d’abdiquer. »
Avant même que ces protestations fassent connues, quelques personnes avaient été frappées de la maniéré irrégulière dont l’acte d’abdication avait été consenti : lorsqu’on le remit au conseil , afin qu'il en ordonnât la publication , ce corps renvoya l’affaire à ses procureurs généraux pour qu’ils rédigeassent leur rapport. Les ministres du nouveau roi lui en firent un reproche sévère, et l’acte d’abdication fut publié le 20, dans la soirée.
L’avénement de Ferdinand VII causa une allégresse presque générale. La populace s'abandonna aux transports d’une joie frénétique ; et comme elle confondait dans le même sentiment l'amour qu’elle portait au nouveau souverain et la haine qu'elle avait vouée au prince de la Paix , on brisa les bustes de Godoy que les communes avaient placés ellesmêmes, à leurs frais, dans les maisons de ville. Ce ne fut pas seulement dans la capitale que ces démonstrations eurent lieu : partout le nom de Godoy fut accablé d’outrages. Les institutions les plus utiles furent saccagées, par le seul motif qu’elles étaient l’ouvrage du favori. Ainsi à San-Lucar de Barrameda, on dévasta un jardin fondé par lui pour acclimater les plantes exotiques les plus utiles. On brisa aussi des bateaux construits pour le sauvetage des naufragés, parce que le prince de la Paix en avait favorisé l’établissement. Le 23, Ferdinand fit transporter Godoy d’Aranjuez à la forteresse de Villavîeiosa.
Il donna l'ordre d’instruire le procès de ce malheureux ministre, de Diégo de Godoy, son frère, et de plusieurs autres personnes qui n’avaient d’autre tort que d’avoir reçu de lui des grâces et des honneurs. Après avoir ainsi pourvu aux soins de sa vengeance, Ferdinand songea à se rendre à Madrid, où l'appelaient les vœux de son peuple. Le 24, il entra par la porte d’Atocha. Il était à cheval, accompagné d'une escorte peu nombreuse; derrière lui venaient dans une voiture les infants don Carlos et don Antonio. Il suivit le cours du Prado, la rue d’Alcala et la grande rue, jusqu’au palais. Une foule immense se pressait sur son passage, au point qu’il fut contraint plusieurs fois de ralentir sa marche. Les acclamations , les cris d’allégresse reten-
10e Livraison. (Espagne.)
tissaient de tous les côtés. On n’entendai t partout que des bénédictions. Cependant un sujet de contrariété vint se mêler à cette ovation. Murat avait donné l’ordre de faire manœuvrer une partie de ses troupes sur le chemin que devait suivre Ferdinand , soit à dessein et pour lui rappeler la présence des Français, soit plutôt parce que le Prado, étant la plus vaste promenade de Madrid, permettait de donner plus de développement aux exercices militaires. Au reste, quel qu’ait été le motif qui lui avait fait donner cet ordre, les Espagnols furent blessés de voir des trou pes étrangères parader sur le passage de leur nouveau roi, et leur mécontentement s’accrut lorsqu’on put connaître la froideur dédaigneuse avec laquelle Ferdinand était traité par Murat et par M. de Beauharnais, le seul ambassadeur qui ne l’edl pas encore reconnu.
Si Ferdinand fût arrivé sur le trône par les voies ordinaires de la nature, s’il n’y fût monté qu’à la mort de son père, fl eût été pour lui de peu d’importance que l’empereur des Français le reconnût quelques jours plus tôt ou quelques jours plus tard ; mais proclamé roi à la suite d’une insurrection populaire, il attachait le plus grand prix à l'adhésion d’un prince qui était alors l’arbitre de l’Europe. il Ut toutes les démarches qu’il
Sensa devoir complaire à l’empereur.
lurat ayant laissé entendre à don Pédro Cevallos, premier secrétaired'État, que Napoléon désirait posséder l’épée rendue par François 1er, à la bataille de Pavie, Ferdinand VII ordonna que cette épée fût remise au grand-duc de Berg.
Il s'était flatté que dans les remercîments qui lui seraient adressés, pourraient se trouver quelques mots qui auraient l’air d’une reconnaissance. On envoya donc en grand appareil l’épée de François Ier sur un plateau d’argent, porté par Carlos Montargis, conservateur en clief de l’Armeria réal. Il était accompagné par le marquis d’Astorga, grand écuyer du roi, par le duc del Parque, capitaine des gardes du corps et par un détachement de la maison militaire. Toute cette flatterie et tout cet appareil furent en
faire perte : Murat reçut l’épée , fit une ongue réponse , parla beaucoup du roi chevalier; mais il ne prononça pas le nom de Ferdinand . Le lendemain, 5 avril,
L’UNIVERS
tous les détails de cette cérémonie furent insérés dans la Gazette de Madrid.
Ferdinand Vil avait, dès les premiers jours, écrit à l'empereur pour lui faire part de son avènement et pour lui témoigner de nouveau le désir qu’il avait d’épouser une princesse du sang impérial.
Cette lettre était restee sans réponse.
Cependant ce silence pouvait jusqu'à un certain point s’expliquer. On annonçait que l’empereur était eu route pour venir à Maorid. 11 était même arrivé plusieurs voitures chargées et couvertes ui, disait-on, portaient des meubles et es effets à son usage personnel. Ferdinand envoya donc à sa rencontre trois grands d’Espagne pourlecompliinenter.
Ensuite il lit partir son propre frère. Ce fut le à avril que don Carlos sortit de Madrid. Il ne pouvait, disait-on, manquer de rencontrer l'empereur avant la lin de la seconde journée ; cependant il alla jusqu’à la frontière, où Bonaparte n’était pas encore arrivé. Ces retards causaient à Ferdinand beaucoup d’impatience et en même temps une vive inquiétude. Il n’ignorait pas qu’une correspondance fbrt active existait entre le duc de Berg et ses parents. Charles IVet Marie- Louiseécrivaientchaquejour pour réclamer la mise en liberté du prince de la Paix ain>i que pour se plaindre de la conduite deleur fils et de ses conseillers. Dans ces lettres, qui ont été publiées depuis, la reine trace avec la plus grande sagacité le caractère des personnes dont Ferdinand était entouré. A cette époque, on pensa que la colère ou la passion avaient dicté ces portraits; mais les événements sont venus justifier sur tous les points les jugements que Marie- Louise avait portes.
Ferdinand craignait que cette correspondance ne fît naître des préventions contre lui dans l'esprit de l’empereur.
Il prit donc le parti d aller à la rencontre de Napoléon, afindedissiperparses révenances les impressions peu tavorales que ce souverain aurait pu concevoir. Il fut affermi dans ce dessein par l’arrivée du général Savary, qui était, disait-il, envoyé par l'empereur, pour demander si Ferdinand conservait envers la France les mêmes sentiments que son père II ajoutait que dans ce cas l'empereur ne se. mêlerait en rien des
affaires intérieures du royaume, et qu’il n’hésiterait pas à le reconnaître à l’instant comme roi d'Espagne. Enfin il lui faisait comprendre que l’empereur serait content de le voir venir à sa rencontre. Des personnes dévouées à Ferdinand lui représentèrent en vain que le voyage auquel on voulait l’entraîner cachait un piège. Il ne tint nul compte des avis qu’on lui donnait. Escoiquiz le poussait au départ avec une présomptueuse confiance. Enfin, le nouveau roi n’ignorait pas que Charles IV était décidé à aller au-devant de l'empereur; qu’une partie de ses domestiques étaient déjà en route, et que les relais étaient commandés pour le voyage. Il ne voulut pas se laisser devancer; et le 8 avril, parle conseil de Gonzalo O-Farill, l’un de ses ministres, il écrivit à son père ;
« Il me semble juste que Votre Majesté « me donne pour l’empereur une lettre « où vous le féliciterez de son arrivée « et dans laquelle vous lui témoignerez « que j’ai pour lui les mêmes sentiments « que Votre Majesté lui a montrés. »
Ferdinand terminait ce billet en annonçant qu’il partirait le 10 , et qu’il avait donné l’ordre de ne fournir les relais commandés pour son père que plus tard et lorsque lui-même serait passé.
Charles IV ne signa pas l’attestation qui lui était demandée par son fils, et le lendemain,!) avril, la reine Marie-Louise écrivait à Murat : « Nous ne donnerons « pas la lettre qu’on nous demande , à « moins qu’on ne nous y force, eoinme « à l’abdication contre laquelle le roi fit « la protestation qu’il envoya à Votre Al- « tesse Impériale. » Ce refus n’arrêta en aucune manière le départ de Ferdinand. Ce prince, après avoir créé une junte degouvernement, composée de son oncle Antonio et des ministres, à l'exception de Cevallos, qui devait l’accompagner dans son voyage, sortit de Madridyle 10 avril. Avec lui partirent Cevallos, Escoiquiz, le duc de! Infantado, le duc San-Carlos, le marquis de Musquiz et don Pédro Labrador. Arrivé à Burgos, il n’y trouva pas l’empereur, comme il s’en était flatté. Il continua son voyage jusqu’à Vitorîa. Dans cette ville, il s’arrêta pour délibérer. Il écrivit à Napoléon pour se plaindre de ce que les lettres qu’il avait écrites
étalentrestées sans répons?, et de cerjue Murat avait refusé de le traiter en roi. Ce jour même, 14 avril, on apprit que l'empereur venait d'arriver à Bayonne.
Le général Savarv alla lui porter la lettre de Ferdinand, et quatrejours plus tard , le 18, il revint avec la réponse de l'empereur. Cet écrit très-froia,et dans lequel Napoléon blême sévèrement l’insurrection d’Aranjuez, aurait dû dessiller les yeux de toute personne moins aveuglée que Ferdinand et que ses conseillers. L’empereur y déclarait qu’avant de reconnaître Ferdinand pour roi, il voulait savoir jusqu’à quel point l’abdication de Charles IV avait été libre et spontanée. En entreprenant son voyae, Ferdinand avait pourbutde prévenir empereur en sa faveur. Il trouvait ce souverain disposé à s’ériger en juge ; il le savait en mesure de faire exécuter sa sentence; il devait donc naturellement s’empresser de courir au-devant de lui pour se le rendre favorable. La lettre sévère de l'empereur, au lieu de le repousser, l'entraîna d'une manière irrésistible jusqu’à Bayonne. Il repoussa tous les avis qui lui furent donnés. Le duc de Mahon, qui était alors capitaine général de la uuipuscoa, s'efforça vainement de le détourner de son périlïeux voyage. Il offrit de le faire évader et de le conduire dans la capitale de FAragon: Ferdinand, poussé par F.scoiquiz, ne voulut rien écouter. Il écrivit le même jour (18) à Napoléon qu’il avait résolu de se mettre en route le 19 pour Irun, afin d’arriver le 20 au château de Marac. Lorsqu’il fut question de partir, le peuple s’ameuta devant l’hôtel où logeait le roi; il supplia ce prince de se rendre aux justes craintes qu’on lui exprimait; on alla jusqu’à couper les traits des mules; mais tout fut inutile. Il s’aban: donna à sa destinée avec un inconcevable aveuglement, et lorsqu’il approcha de Bayonne, son arrivée surprit tellement l’empereur, que ce souverainne put s’empêcher de s’écrier : Comment!... il vient?.. Mais non, ce n’est pas possible. On ne laissa pas longtemps Ferdinand dans le doute sur les véritables intentions de l’empereur. Le jour même de son arrivée, Cevallos eut une conférence avec le général Savary , et des propositions lut furent transmises qu’il a plus tard
résumées de la manière suivante :
1° L’empereur a décidé que la dynastie des Bourbons ne régnerait plus en Espagne;
2° Le roi doit renoncer pour lui et pour ses enfants, s’il vient à en avoir, à tous ses droits à la couronne;
S* Dans le cas où il accéderait à ceci, on lui donnera la couronne d’Étrurie, pour en jouir ainsi que ses descendants avec la loi salique;
4“ L’infant don Cdrlos fera également la cession de ses droits à la couronnp; mais il jouira de ceux à celle cTÉtrurie dans le cas où le roi manquerait d’héritiers ;
5° Le royaume d’Espagne sera possédé dorénavant par un des frères de l’empereur;
6“ L’empereur garantit l’intégrité de l’Espagne ainsi que celle de ses colonies, sans en distraire un seul village;
T 11 garantit pareillement la conservation de la religion, des propriétés, etc.;
8° Si Ferdinand n’aecepte pas ces propositions, il n’aura aucun dédommagement, et S. M. I. fera exécuter le truité bon gré malgré;
9* Que si Ferdinand consent, et s’il demandeà s’uniravec la niècedeS. M.I, ce mariage sera célébré aussitôt que ce traité sera signé- »
Ces propositions furent examinées par les conseillers qui avaient accompagné Ferdinand Vil. Don Pédro Labrador fut chargé de les débattre avec M. de Champagny, ministre des affaires étrangères; mais leurs conférences restèrent sans résultat. Eseoiqniz eut aussi avec l’empereur lui-même plusieurs entretiens. Il déploya vainement son éloquence cicéroniénne pour le convaincre qu’il devait renoncer a ses projets. Les périodes du chanoine furent en pure perte. L’empereur ne voulut rien céder. De son côté Ferdinand refusa d’accepter les [impositions qui lui étaient faites. Il écrivit à M. de Champagny qu’il ne pouvait discuter des questions aussi graves avant d'être rentré dans son royaume, et il lui manifesta l’intention de retourner en Espagne. On laissa sa lettre sans réponse et l’on augmenta le nomhre des espions dont il était entoure; car, en réalité, il avait déjà cessé d’être libre. Il voulut envoyer des
L’UNIVERS
courriers à Madrid , ces courriers furent arrêtés; et lorsqu'il s'en plaignit , on lui répondit que, I empereur ne reconnaissant d’autre roi d'Espagne que Charles IV, Ferdinand VII n’avait pas le droit de faire délivrer des passeports à des sujets espagnols; qu’au reste, il était libre de faire partir ses dépêches par l’estafette française, qui était parfaitement sûre. Enfin, le 29 avril, Napoléon fit déclarer à ce prince que puisqu'il avait refusé les arrangements qui lui avaient été proposés, on ne traiterait plus avec lui, mais seulement avecCharles IV, qui ne pouvait tarder à arriver.
En effet, le lendemain du départ de Ferdinand, Murat avait réclame de la junte la mise en liberté de Godoy. Il avait menacé de le délivrer de forcei si on ne le lui remettait pas à l’instant même.
Après avoir hésité pendant deux jours, la junte céda enfin; mais le marquis de Castelar, à qui la garde du prisonnier avait été confiée, ne voulut rendre Godoy aux Français qu’après en avoir reçu verbalement I ordre de l’infant don Antonio lui-même, et après que ce prince lui eut dit que de la remise de Godoy dépendait pour son neveu la conservation de la couronne d’Espagne. Devant cette grave considération, le marquis de Castelar s’inclina. Godoy fut mis en liberté le 20 , à onze heures du soir. On lui fit immédiatementprendre la routede Bayonne, où il arriva le 26. Charles IV ne tarda pas à le suivre. Ii se mit en route le 25 , accompagne de la reine et de la fille du prince de la Paix; et après un voyage de cinq jours il sortit du territoire espagnol.
Le lendemain deson arrivée à Bayonne, Charles IV manda Ferdinand devant lui, et en présencede l’empereur il lui signifia que si le jour suivant, avant six heures du matin, il ne lui avait pas remis la couronne , il considérerait comme des émigres lui, ses frères, ceux qui l’avaient suivi, et qu’il les traiterait comme tels. I.'empereur approuva ce langage ; et lorsque Ferdinand voulut prendre la parole pour se justifier, son père lui imposa durement silence; il l’accusa d'avoir voulu l’assassiner; il l’accabla de reproches, et sc leva de son siège pour le frapper. La reine, à son tour, adressa à son fils les plus violentes injures , et , dans
l’excès de sa colère, elle alla jusqu'à dire qu’il méritait de monter sur l’échafaud. A la suite de cette scène, Ferdinand écrivit à son père : « Je suis prêt à vous remettre la couronne aux conditions suivantes :
« f° Que Votre Majesté reviendra à Madrid, où je l’accompagnerai et le servirai en fils respectueux ;
« 2° Que les cortès seront assemblées à Madrid , et dans le cas que Votre Majesté ait de la répugnance pour une assemblée si nombreuse, on pourra convouer tous les tribunaux et les députés u royaume;
* 3° Que ma renonciation sera faite et les motifs qui m’y engagent seront déclarés en présence de cette assemblée.
Ces motifs sont : l'amour que j’ai pour mes sujets, afin de payer de retour celui qu’ils ont pour moi, en leur procurant la tranquillité et en écartant d'eux les horreurs d’une guerre civile, par le moyen d’une renonciation qui n’a d’autre but que d’engager Votre Majesté à reprendre le sceptre et à gouverner des sujets dignes de son amour ;
4" Que Votre Majesté n’amènera pas avec elle des personnes qui méritent à juste titre la naine de la nation ;
« 5“ Que si V otre Maj esté persiste dans ce qu’elle a avancé, de ne pas revenir en Espagne, ni ne veut pas regnerde nouveau, e gouvernerai en son nom comme son ieutenant ; car personne ne peut m’être préféré : j’ai pour moi les lois, le vœu des peuples et l’amour de mes sujets; personne ne peut chercher leur prospérité avec autant de zèle et ne s’y croit aussi intéressé que moi. »
Ce n’était pas une remise conditionnelle de la couronne que Charles IV exigeait de son fils. Il voulait une restitution pure et simple : aussi lui adressa-t-il aussitôt une réponse, qui, à ce que l’on pense, avait été concertée avec l’empereur. Quelques écrivains disent même qu’une partiede cette lettre a été dictée par Napoléon. On y trouve en effet un style et des expressions qui ne sont qu’à lui. Cette pièce est un document historique du plus haut intérêt. Elle mérite qu’on la conserve en entier.
« Mon fils, les conseils perfides des hommes qui vous environnent ont placé l’Espagne dans une situation critique ;
elle ne peut plus être sauvée que par l’empereur.
» Depuis la paix de Bâle, j’ai senti que le premier intérêt de mes peuples était de vivre en bonne intelligence avec la France. Il n’y a pas de sacrifice que je n’aie jugé devoir faire pour arriver à ce but important; même quand la France était en proie à des gouvernements éphémères , j’ai fait taire mes inclinations particulières pour n’écouter que la politique et le bien de mes sujets. Lorsque l’empereur des Français eut rétabli l’ordre en France, de grandes craintes se dissipèrent, et j'eus de nouvelles raisons de rester fidèle à mon système d’alliance.
» Lorsque l’Angleterre déclara la guerre à la France, j’eus le bonheur de rester neutre et de conserver à mes peuples les bienfaits de la paix. L’Angleterre saisit postérieurement quatre de mes frégates , et me fit la guerre même avant de me l’avoir déclarée. Il me fallut reousser la force par la force. Les maleurs de la guerre atteignirent mes sujets.
« L’Espagne environnée de côtes , devant une grande partie de sa prospérité à ses possessions d’outre-mer, souffrit de la guerre plus qu’un autre État. La cessation du commerce et les calamités attachées à cet état de choses se firent sentir à mes sujets. Plusieurs furent assez injustes pour les attribuer à moi et à mes ministres.
« J’eus la consolation, du moins, d’être assuré du côtéde la terre , et de n’avoir aucune inquiétude sur l’intégrité de mes rovinces , que moi seul de tous les rois e l’Europe j’avais maintenue au. milieu des orages de ces derniers temps. Je jouirais encore de cette tranquillité, sans les conseils qui vous ont éloigné du droit chemin. Vous vous êtes laisse aller trop facilement à la haine que votre première femme portait à la France , et bientôt vous avez partagé ses injustes ressentiments contre mes ministres, contre votre mère , contre moi-même.
« J’ai dû me ressouvenir de mesdroits de père et de roi ; je vous fis arrêter : je trouvai dans vos papiers la conviction de votre délit ; mais , sur la fin de ma carrière, en proie à la douleur devoir mon fils périr sur l’échafaud, je fus sen-
sible aux larmes oe votre mère et je vous pardonnai.
« Cependant, mes sujets étaient agités par les rapports mensongers de la faction à la tête de laquelle vous étiez placé. Dès ce moment je perdis la tranquillité de ma vie, et aux maux de mes sujets je dus joindre ceux que me causaient les dissensions de ma propre famille.
< On calomnia même mes ministres auprès de l’empereur des Français , qui, croyant voir les Espagnes échapper à son alliance, et les esprits agités, même dans ma famille, couvrit sous différents prétextes mes États de ses troupes.
• « Lorsqu’ellesoccupèrentlarivedroite de l’Èbre et parurent destinées à maintenir la communication avec le Portugal, je dus espérer qu’il reviendrait aux sentiments d’estime et d’amitié qu’il m’avait toujours montrés. Quand j’appris que ses troupes s’avancaient sur ma capitale, je sentis la nécessite de réunir mon armée autour de moi pour me présenter à mon auguste allié dans l’attitude qui convenait au roi des Espagnes. J’aurais éclairci ses doutes et concilié mes intérêts. J'ordonnai à mes troupes de quitter le Portugal et Madrid, et je les réunis de différents points de la monarchie , non pour abandonner mes sujets, mais pour soutenir dignement la gloire du trône. Ma longue expérience me faisait comprendre d’aill.eurs que 1 empereur des Français pouvait nourrir des désirs conformes a ses intérêts et à la politique du vaste système du continent, mais qui pouvaient blesser les intérêts de ma maison. Quelle a été votre conduite? Vous avez mis en rumeur tout mon palais; vous avez soulevé mes gardes du corps contre moi ; votre père lui-même a été votre prisonnier; mon premier ministre, que j’avais élevé et adopté dans ma famille, a été traîné sanglant de cachot en cachot; vous avez flétri mes cheveux blancs; vous les avez dépouillés d'une couronne portée avec gloire par mes pères, et que j’avais conservée, sans tache ; vous vous êtes assis sur mon trône; vous avez été vous mettre à la disposition du peuple de Madrid , que vos partisans avaient ameuté , et de troupes étrangères qui , au même moment, y faisaient leur en trée.
« La conspiration de l'Escurial était
consommée, les actes de mon administration livrés au mépris public. Vieux, chargé d'infirmités, je irai pu supporter ce nouveau malheur. J’aieu recoursa l'empereur des Français, non plusconnne un roi a la tête de ses troupes et environné de l'éclat du trône , mais comme un roi malheureux et abandonne. J'ai trouvé protection et refuge au milieu de ses camps : je lui dois la vie , celle de la reine, et de mon premier ministre. Je vous ai suivi à Bayonne. Vous avez conduit les affaires de manière a ce que tout dépend désormais de la médiation de ce graud prince : vouloir recourir a desagilatiuns populaires, arborer l'étendard des factions, c'est ruiner les Espagnes et entraîner dans les plus horribles catastrophes, vous, mon royaume, mes sujets et ma famille; mou cœur s’est ouvert tout entier à l'empereur; il connaît tous les outrages que j'ai reçus et les violences qu'on m’a faites; il m'a déclaré qu’il ue vous reconnaîtrait jamais pour roi, et que l’ennemi de son cre 11e pouvait inspirer aucune conancc aux étrangers; d'ailleurs, il 111'a montré des lettres de vous qui attestent votre iiaine pour la France.
«Dans cette situation, mes droits et nies obligations se confondent; et je dois épargner le sang de mes sujets, et ne rien faire sur la lin de ma vie qui puisse porter le ravage et l’incendie dans les Esùagnes, et les réduire à la plus horrible misère. Ah! certes, si. lidele à vos devoirs et aux sentiments de la nature, vous aviez repoussé des conseils perlides; si, constamment assis à mes côtés pour nia défense, vous aviez attendu le cours ordinaire de la nature qui devra marquer votre place dans peu uannees, j'eusse pu concilier lu politique et l'inloiét de l' Espagne avec l'intérêt de tous. Sans doute , depuis six mois les circonstances ont été critiques; mais quelque critiques qu'elles l'usscut, j'aurais obtenu et de la fidélité de mes sujets, et des faibles moyens qui me restaient encore, et surtout de cette force morale que j'aurais eue en me présentant dignement a la rencontre de mon allié, auquel je a’avais jamais donné de sujet de plainte, un arrangement qui eût concilié les intérêts de mon peuple et ceux de ma famille. En m'arrachant
ma couronne, c’est la vôtre que vous vous avez brisée; vous lui avez ôté ce u’elle avait d'auguste , ce qui la renaît sacrée à tous les hommes.
• Votre conduite envers moi , vos lettres interceptées ont mis une barrière d’airain entre vous et le trône de l’Espagne. Il 11’e.st ni de votre intérêt , ni de celui des Espagnes, que vous y prétendiez. Gardez-vous d'allumer un feu dont votre ruine totale et le malheur de l’Espagne seraient la suite inévitable.
Je suis roi du droit de mes pères.
Mon abdication a été le résultat de la force et de la violence. Je n’ai donc rien a recevoir de vous. Je ne puis adhérera aucune réunion de députés de la nation. C’est encore là une faute des hommes sans expérience qui vous entourent.
«J’ai régné pour le bonheur de mes sujets; je ne veux point leur léguer la guerre civile, les émeutes, les assemblées populaires, les révolutions. Tout doit être fait pour le peuple, et rien par lui. Oublier cette maxime, c'est se rendre coupable de tous les crimes qui dérivent de cet oubli. Toute ma vie je me suis sacrifié pour mes peuples ; et ce n’est pas à l’àge où je suis arrivé que je ferai rien de contraire à leur religion , à leur tranquillité, à leur bonheur. J’ai régné pour eux, j’agirai constamment pour eux. Tous mes sacrifices seront oubliés; et, lorsque je serai assuré que la religion de l'Espagne , l'intégrité de mes provinces, leur indépendance et leurs privilèges seront maintenus, je descendrai dans le tombeau eu vous pardonnant l'amertume de mes dernieres années.
« Donné à Bayonne, dans le palais impérial, appelé lu Gouvernement, le 2 mai 1808. « Chaules. »
Malgré cette lettre , Ferdinand persistait à 11e faire qu’une remise conditionnelle de la couronne ; et les débats
auraient pu durer encore longtemps,
lorsqu’on reçut à Bayonne la nouvelle d'une collision déplorable qui avait eu lieu à Madrid , le 2 mai, entre les Français et les Espagnols.
Depuis l’émeute d'Araqjuez , l’Espagne n'avait pas cessé d'elre dans un état de fermentation. Le départ de Ferdinand, aussi bien que la présence des troupes étrangères, avait entretenu l’a-
ESPAGIŒ.
gitatiop. La mise en liberté de Godoy avait exaspéré les mécontents. Enlin, Murat avait hautement déclaré que l’empereur ne reconnaissait eu Espagne d'autre roi que Charles IV. 11 avait, d'ailleurs, fait voir à la junte la copie d'une protestation de Charles IV , qu’il avait l’intention de publier. La junte répondit que ce n'etait pas le grand-duc, mais bien le vieux roi qui eût dü lui adresser directement cette réclamation; que, lorsqu'elle en serait régulièrement saisie, elle, la transmettrait à Ferdinand, dequi elle tenaitses pouvoirs; enlin, elle demandait qu’eu attendant on gardât le sileuce sur la protestation. Murat avait consenti à ne pas la rendre puhliue; mais il n'avait pas garde le secret 'une manière bien sévère ; et deux Français ayant voulu en faire imprimer une copie, le bruit s’en répandit aussitôt.
Cela faillit causer une émeute. La tranquillité fut également troublée à Tolède. Un officier français ayant répété que Napoléon était décidé à faire restituer à Charles IV la couronne dont il avait été dépouillé, le peuple s’ameuta, et dévasta la maison du corrégidor ainsi que celles de plusieurs autres citoyens, parce qu’on leur supposait de l'attachement pour Charles IV et pour Godoy.
Au milieu de ces agitations la position de la junte était excessivement embarrassée. Ferdinand ne lui avait laissé en partant que des pouvoirs très-restreints, qui déjà ne suffisaient plus pour les circonstances ; et ses inquiétudes s’accrurent lorsquedonJusto-Mariadelbar-Navarro, émissaire de confiance envoyé de Bayonne par Ferdinand VII, apporta la nouvelle que l'empereur voulait forcer Ferdinand à renoncer à la couronne d’Espane et à recevoir en échange le royaume ’Étrurie ; mais que le roi était décide à ne rien accepter qui ne fût compatible avec la dignité du trône.Voulant mettre sa responsabilité à l’abri, la junte envoya à Bayonne deux personnes de confiance, pour adresser à Ferdinand les quatre questions suivantes : 1“ La junte est-elle autorisée à se substituer, en cas de nécessité, d’autres membres qui se transporteraient en lieu sûr pour agir en liberté , dans le cas où la junte elle-même cesserait d'être libre? 2° La volonté de S. M. est-elle que l’on commence les hostili-
tés? où et comment faut-il agir ? 3°Faut-il empêcher Feutrée de nouvelles troupes en Espagne, en fermant les passages de la frontière? 4“ S. M. juge-t-elle convenable de convoquer les cortès en vertu d’un décret roval adressé au conseil , et à defaut de celui-ci, car, à l'arrivee du décret , le conseil pourrait ne plus avoir la possibilité d'agir, à quelque cour judiciaire libre de la présence des Français.
La junte n’avait encore reçu aucune réponse de Ferdinand Vil, lorsqu’une lettre de Charles IV arriva à Madrid.
Ce prince y recommandait de faire partir pour Bayonne la reine d’Étrurie et l’infant don Francisco. Murat ayant communique cette dépêche à la junte, celle-ci répondit que la reine d’Etrurie était libre de.quitter Madrid quand elle le voudrait , mais qu'on ne laisserait pas partir l’infant don Francisco sans aes instructions spéciales de Ferdinand VII.
Murat.de son côté, menaçait d’employer la violence pour faire exécuter les ordres qu’il avait reçus. Dans tous les esprits 1’irritatiou était extrême; on n’attendait qu’une occasion pour éclater, et une partie de la population de Madrid était disposée à empêcher le voyage de l’infant don Francisco. Dès le matin du 2 mai, la place située devant le palais se trouva remplie de femmes et d’hommes du peuple, qui virent sans s’émouvoir la reine d’Etrurie monter en voiture. On la considérait comme une princesse étrangère, et l’on ne mit aucun obstacleà son départ. Il restait encore deux voitures de- ti nées, disait-on , aux infants don Antonio et don Francisco. Le mécontentement et la colère du peuple s’accrurent, lorsque les domestiques du palais eurent répandu le bruit que l’infant don Francisco pleurait et ne voulait point partir. Sur ces entrefaites, M. Auguste Lagrange, aide de camp de Murat, se rendit au palais pour connaître la cause du tumulte. Le peuple crut qu’il venait pour enlever l’infant. L’émeute commença. On se jeta sur M. Lagrange, et on l'eût massacré, sans l’intervention d’un officier espagnol et d’une patrouille française qui eurent beaucoup de peine à l’arracher à la fureur du peuple. L’alarme se répandit aussitôt dans toute la ville, et une demi-heure ne s’était pas écoulée, qu’on tirait des coups de fusil
L’UNIVERS
dans toutes les rues. Les Français isolés, ceux qui réjoignaient leurs corps furent partout attaqués , et un grand uombre furent assassinés. On n'évalue pas à moins de 500 le nombre des soldats qui périrent dans cette circonstance. Mais l'avantage ne resta pas longtemps aux insurgés. Les Français balayèrent avec leur artillerie les rues d’Alcala et de San-Geronimo. La cavalerie de la garde impériale chargea la foule , et la dissipa. Cependant , dans beaucoup d’endroits , les bourgeois, auxquels s’etaient joints les artilleurs espagnols, opposaient aux Français une résistance desespérée. Azanza et O’ Farril, membres de la junte, essayèrent inutilement de rétablir le calme en parcourant les environs du palais; mais leur autorité n’était pas reconnue par les officiers français, et la lutte continuait. Ils allèrent trouver Murat, qui était sorti de la ville , et qui, à la tête d'une partie de scs troupes, avait pris position sur la côte Saint-Vincent. Ils promirent au général de rétablir la tranquillité s’il voulait faire cesser le feu et envoyer avec eux quelques-uns de ses généraux.
Le grand-duc y consentit, et désigna le général Harispe pour les accompagner. Ils se rendirent aussitôt ensemble au conseil de. Castille, afin que les magistrats qui le composaient les aidassent à calmer l’agitation. Ceux-ci, auxquels sc réunirent bientôt les membres des autres conseils, se répandirent dans la ville, et, assistés de quelques officiers français, ils parvinrent à faire cesser le combat. Une. grande partie des personnes qui avaient été arrêtées furent relâchées par leur intercession. Cependant il y en eut qui ne furent point mises en liberté; et, soit que le grand-duc pensât nécessaire de déployer une grande sévérité , soit qu’un sentiment de colère l’entraînât à venger sur ces malheureux les soldats qui avaient été assassinés, il remit à une commission militaire le soin de les juger. Ce tribunal, avec une barbarie qu’on ne saurait assez flétrir, condamna presue tous les prisonniers sans formalité e justice et souvent sans les avoir entendus. A la chute du jour, on envoya ces infortunés par pelotons au Prado, où ils furent fusillés.
Il n’est pas possible de déterminer
d’une manière bien exacte le nombre des victimes qui périrent dans cette déplorable journée. Le conseil de Castille , dans son manifeste, annonce qu’il y eut 104 personnes tuées, 54 blessées et 35 qui disparurent, sans qu’on ait su ce u’elles étaient devenues. Mais cette valuation était au-dessous de la vérité, et une partie des malheurs était dissimulée , pour calmer la douleur et l’agitation qu’ils avaient produites. Murat, par un calcul tout différent, exaéra le nombre des victimes. Il porta ans ses bulletins la perte des insurgés à plusieurs milliers de morts : il voulait répandre la terreur en Espagne; mais, suivant l’expression de M.O’Farril, il n’y sema que la haine et la vengeance ».
Le 3 au matin, l’infant don Franciser»
sortit de Madrid. Lesoir du même jour, le comte de Laforest et M. de Fréville eurent une conférence secrète avec l’infant don Antonio ; et le lendemain matin don Antonio se mit en route pour Bayonne, sans avoir prévenu la junte de sa détermination. Il ne l’avertitde son départ que par ce singulier billet adressé à don Franeiseo Gil, ministre de la marine : « Au seigneur Gil : «
« Je fais savoir à la junte, pour sa < gouverne, que je suis parti pour « Bayonne, par ordre du roi ; et je re- « commande à la dite junte de suivre la « même marche comme si j’étais avec « elle. Que Dieu nous la donne bonne!
« — Adieu, messieurs , jusqu’à la vallée «'de Josaphat.
« ÂNXONiO.PASCUAL. »
La nouvelle des événements du 2 mai arriva le 5 à Bayonne. Napoléon s’empressa d’en aller donner connaissance aux vieux souverains; il eut avec eux une longue conversation, à laquelle on appela Ferdinand. Son père renouvela les accusations qu'il avait portées contre lui. Il lui reprocha d’être cause des malheurs qui venaient d’avoir lieu. Il lui signifia de nouveau que, s'il ne lui remettait pas la couronne sans délai et sans condition, il le ferait traiter comme usurpateur et comme accusé de conspiration contre la vie de ses souverains. Ferdinand se trouva dans un em-
< Mémoire de Miguel Azanza et D. Gonzalo O' farril, p. »♦.
barras d'autant plus grand, qu’il avait le matin même adressé à Madrid deux actes qui pouvaient gravement lecompromettre. Des messagers que la junte avait envoyés à Bayonne un seul, don Évaristo Pérez de Castro, avait pu y parvenir; et Ferdinand, en réponse aux questions présentées par la junte, venait de signer deux décrets. Par le premier il déclarait que, n’étant pas libre et ne pouvant prendre aucune mesure pour le salut de la monarchie, il investissait la junte des pouvoirs les plus étendus, et lui prescrivait de commencer les hostilités lorsqu’on le ferait partir pour le centre de la France; par le second, adressé au conseil de Castille, ou, à son défaut, à une cour quelconque libre de laprésencedes Français, il ordonnait ae convoquer les cortès dans le lieu qu’on croirait le plus avantageux. Ces ordonnances étaient signées et parties pour Madrid, lorsque Ferdinand fut appelé à la conférence qui avait lieu entre Charles IV et Napoléon. Il apprit les événements du 2 mai , et commença à se repentir des dispositions qu’il venait de prendre. Il craignait que l’exécution de ses ordres n’attirât sur lui la colère de Napoléon.
Ces appréhensions et les menaces qui lui furent adressées le déterminèrent à céder ; et le lendemain il envoya à son père une renonciation telle qu’on la lui avait prescrite. Charles IV n’avait pas attendu cette restitution pour disposer de la couronne : dès le 4 il avait conféré à Murat le titre de lieutenant général du royaume. Cette nomination était accompagnée d’une proclamation terminée par cette réflexion : «Il n’y a de salut et de prospérité possibles pour les Espagnols que dans l’amitié du grand empereur mon allié. » -
Le lendemain , le 5 mai, il avait sigué un traité par lequel il cédait à l’empereur la couronne a’Espagne.
L’art. Ier est ainsi conçu : « Sa Majesté le roi Charles IV n’ayant eu en vue, pendant toute sa vie, que le bonheur de ses sujets, et constant dans le principe, ue tous les actes d’un souverain ne oivent être faits que pour arriver à ce but, les circonstances actuelles ne pouvant être qu’une source de dissensions d’autant plus funestes que les factions ont divise sa propre famille , a résolu
de céder, comme il cède par le présent, à Sa Majesté l’empereur Napoléon tou3 ses droits sur le trône des Espagnes et des Indes, comme le seul qui , au point où en sont arrivées les choses, peut rétablir l’ordre : entendant que ladite cession n’ait lieu qu’afin de faire jouir ses sujets desdeux conditions suivantes :
« l°L’intégritéduroyaumesera maintenue. Le prince que Sa Majesté l’empereur Napoléon jugera devoir placer sur le trône d’Espagne sera indépendant, et les limites de l’Espagne ne souffriront aucune altération. 2° La religion catholique, apostolique et romaine, sera la seule en Espagne. Il ne pourra y être toléré aucune religion réformée et encore moins infidèle , suivant l’usage établi jusqu’aujourd’hui. »
Par les autres articles , le château de Compiègne, avec les parcs et forêts qui en dépendent, est mis à la disposition de Charles IV. Une liste civile de trente millions de réaux (huit millions de francs) lui est assurée, et une rente de 400,000 francs est attribuée à tous les infants d’Espagne.
Cet acte ne suffisait pas encore ; car Ferdinand, en remettant la couronne à son père, n’avait en aucune manière renoncé au droit qu’il avait , en qualité de prince des Asturies , de succéder à Charles IV quand celui-ci cesserait de régner. Une nouvelle négociation s’ouvnt donc entre Napoléon et Ferdinand.
Toute résistance de la part de ce dernier eût été un acte insensé. 11 signa donc, le 10 mai, un traité par lequel il renonça, à tous ses droits à la couronne des Espagnes et des Indes.
Lorsque la famille de Charles IV fut ainsi dépouillée du trône, l’empereur la fit partir pour le cœur de la France. Le 10, les vieux souverains se mirent en route pour Fontainebleau, et de là pour Compïègne. Le 1 1 , Ferdinand et les infants don Antonio et don Carlos quittèrent Bayonne ponr se rendre à Valencay , où ils devaient résider. Mais ils étaient poursuivis par la crainte que les deux décrets adressés par Ferdinand, le 5, à la junte suprême et au couseil de Castille ne fussent exécutés. Déjà celle exécution n’était plus possible. Dès que l’infant Antonio avait eu quitté Madrid, Murat s’était emparé de la présidence
L’UNIVERS
de la junte suprême. Mais Ferdinand n'étaii pas instruit de ce qui s'était passé à Madrid depuis le 2 mai; et pour mettre sa responsabilité à couvert, le 12, étant déjà en roule et arrivé à Bordeaux, Ferdinand , conjointement avec les infants don Antonio et don .Carlos, adressa une proclamation aux Espagnols, pour les engager à se soumettre au nouveau souveraiuquei’empereur leur donnerait.
Après avoir expulsé la dvnastie qui réguait en Espagne, Napoléon voulut donner à son usurpation uue espèce de sanction nationale. Il fit en sorte que les conseils lui adressassent la pricrede donner son frère aîné pour roi à l'Espagne. Il lit aussi convoquer à Bayonne un simulacre de cortès; une ordonnance sans date, rendue au nom du grand-duc et de la junte suprême, fut insérée dans la Gazette de Madrid, du 24 mai. Il y fut exposé que Napoléon, voulant réunir, le 16 juin, à Bayonne, une assemblée générale des représentants de la nation pour s’y occuper des interets et du bonheur de l’Espagne, la junte avait nommé un certain nombre de députés.
L'ordonnance prescrivait ensuite aux villes et aux corporations, qui avaient droit d'être représentées aux cortès, de procéder à l'élection de leurs mandataires.
Les membres de cette assemblée n'étaient pas encore réunis à Bayonne, lorsque, le 6 juin, Napoléon rendit un décret par lequel il proclamait son frère Joseph roi d'Espagne et des Indes. Le lendemain, il lit reconnaître et féliciter le nouveau roi par des députations des grands du royaume, du conseil de Castille, de l'armée et des conseils de l’inquisition, desludes et des finances. C'est ainsi que fut accomplie l'usurpation la plus impudente et ia plus inique dont l'histoire de l’Europe puisse fournir l’exemple.
UES BEAUX-ARTS ET DE LA LITTÉRATURE Eïf
ESPAGNE SOUS LES ROIS DE LA MAISON DE j BOURBON.
Les dernières années du règne de Charles II avaient été pour l'Espagne lia temps de décadence et de décrépitude.
Philippe V, en montant sur le trône, trouva la littérature infectée par le faux brillant des imitateurs de Graciaa et
deGongorra. La transition dut semblé!pénible au petit-fils de Louis XIV. Il sortait d'une cour célèbre par la pureté de son goût encore plus que par son élégance; et si la France avait acquis sqrles champs de bataille la prépondérance politique, elle avait aussi conquis dans les lettres une incontestable supériorité. Après avoir vécu longtemps d'emprunts faits à l’Espagne et à l’Italie, là littérature française s’était enfin élancée au premier rang. C'est elle qui fournissait à son tour des modèles aux langues étrangères. Mais ce n'était pas à Philippe V qu’il était permis de franciser l'Espagne, il ne pouvait pas donner sa pairie pour exemple; avant tout il devait faire oublier qu’il était étranger. Il fallait qu'il se montrât plus Espagnol que les Espagnols eux-mêmes. Aussi avait-il adopté tous les usages du pays. Il avait accepté dans toute sa rigueur le costume national; il avait emprisonné son cou dans une gênante golille, et n’avait pas osé répudier ce carcan incommode. Lorsqu’il voulut s’en débarrasser, il lui fallut avoir recours à la ruse. Il lit circuler un écrit anonyme institulé : Drcretum Jovis de gonei/ia, décret de Jupiter concernant la golille : c'est une petite scène où Jupiter consulte les dieux pour savoir s’il faut substituer la cravate à la golille. Lemaître du tonnerre, après avoir entendu su r cette •question tous les habitants de l’Olympe, décide que la golille donnant au visage beaucoup de gravité, convient parfaitement aux magistrats, niais qu'elle est tropgênante pour lesgurrriers, dont tous les mouvements doivent être prompts et parfaitement libres. Cette petite fable passa de main en main sans qu'on en soupçonnât l'auteur. Enfin, un jour, la conversation s'étant engagée à la cour sur l’origine de la golille, Philippe se rangea de l’avis de Jupiter, et les grands lui promirent que s'il voulait donner l’exemple ils quitteraient tous cette parure qui leur était à charge.
En eflet, au bout de quelques semaines, la golille fut généralement abandonnée.
Ce prince, qui, pour quitter une partie du costume national, avait eu besoin d’eçiployer des détours , pouvait bien moins encore faire prévaloir dans la littérature une influence étrangère ; aussi
nefut-ce point parluique fut mtroduit en
Espagne le goût des œuvres françaises : c’est par l’Italie qu'il pénétra. Pendant la guerre de la succession, plusieurs familles s’étaient retirées en Sicile. Don lnacio de Luzan , né à Saragosse , en 1702, n’avait que peu d'années lorsqu'il fut emmené par ses parents à Païenne, où il lit ses etudes. Il fut reçu docteur en droit et en théologie à l'université de Catane. Il était versé dans les littératures italienne, grecque, latine, française, et fut un des premiers membres de l'académie de Païenne. Après que le calme eut été rétabli en Espagne , il revint à Saragosse. il y composa une poétique où il développa les principes acceptes par ia littérature française , et s’efforça de les faire recevoir en Espagne. Il'lit la guerre aux restes du gongerrisme , et parvint à les détruire; en un mot , pour faire prévaloir l'influence française , it joua le rôle que Boscan avait rempli lorsque celui-ci avait fait pénétrer en Espagne lu poésie italienne. Il fut le chef d’une école nouvelle. Il eut des disciples qui composèrent des pièces en se soumettant aux trois unités. Monliano fit jouer ses tragédies $ Ataulje et de f'irginie , conformes en tout à la poétique de Luzan ; mais si cette nouvelle renaissance produisit des œuvres régulières et estimables, il faut avouer, a regret, qu’on ne lui doit aucun de ces chefs-d'œuvre qui font époque dans la vie littéraire d une nation. Au reste, les principes que Luzan voulait introduire ne furent pus admis sans une vive opposition. La üuerla soutint la lutte contre les gallicistes; il reprit les armes deCastillejo. Cefutautour de lui que se rangèrent les partisans de la vieille poésie castillane ; la lutte resta quelque temps indécise, et aujourd'hui l'ancien système peut encore compter (tes partisans.
De même que les lettres , la peinture avait, sous le dernier règne, cédé au mouvement qui entraînait tout vers sa décadence. Les efforts de Philippe V pour rendre aux beaux-arts tout Fécial dont iis avaient brillé en Espagne demeurèrent infructueux. Sans doute Bonavia , Luxan, Calleja, les trois frères Gonzalez Velâzquez, qui peignaient sous le règne de ce prince, ne manquaient pas de goilt ;
néanmoins ils u’ont rien laissé qui mérite d’être cité comme exemple pour la postérité, il faut en dire aulaiit de l'architecture, et fou lie saurait donner d’éloges au peu de monuments qui restent de cette époque. Le vieux palais de Madrid, dont ou faisait remonter la fondation à Alphonse VI, ayant été entièrement détruit en 1734 par un incendie, Philippe V ordonna à Juvara de tracer un nouveau plan. Le projet présenté par cet architecte ne fut pas accepté , parce que, dit-on, la dépense en eût été immense. Peut-être cette considération, si elle eût été seule, n’eût-elle pas arrêté le roi ; mais il avait un autre motif : l’ancien edifiee était situé sur une hauteur d’où l’on aperçoit au loin la campagne, et d’où i'on découvre en partie le cours du Manzanarès. Philippe V désirait que sa nouvelle demeure fût bâtie dans cet endroit, et le projet de Juvara était trop vaste. Il mêlait pas possible de l’exécuter sur cet emplacement. Cet artiste mourut avant d'avoir eu le temps de dessiner un nouveau plan. Sacchetti, son élève, construisit le palais qui existe maintenant Afin de mettre le monument qu’il élevait à l'abri d'uu nouvel incendie, il n’y employa pas de bois; tout y est voûte. Sacrifiant tout à la soliuité , ii fit un bâtiment lourd et massif, qui, à l’extérieur, a plutôt l’air d'uue citadelle que de la demeure paisible d’un souverain.
Au reste, ce reproche ne s’adresse pas aux dispositions intérieures. Elles sont en même temps de bon goût et d’une grande magnificence.
Pendant qu’on élevait le palais nouveau, Philippe V habita le Retiro, situé aussi sur une hauteur a l’autre extrémité de Madrid. Cette demeure royale fut également habitée par Ferdinand VI.
Charles iil y passa les premières années de sou règne. Il existe au ltetiro une petite salle de spectacle. Le derrière de la scène pouvait s’ouvrir sur les jardins, avec lesquels elle est de niveau ; ce qui permettait aux hommes à cheval de figurer sur la scène, en sorte qu'on pouvait donner de grands développements aux représentations théâtrales. Sous Ferdinand , ce théâtre retentit des voix les
1 Planche «s.
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plus harmonieuses ; et si le règne de ce prince eût duré plus longtemps, peutêtre la protection qu’il accordait à l’art dramatique eût-elle fait naître quelque nouveau Laideron.
. Cependant , il faut avouer qu’à cette époque le goût du théâtre semblait absorber toutes les pensées et paralyser tous les autres arts. D'ailleurs, le genre français devint une mode qui fut portée à l’excès. On traduisit en espagnol toutes les pièces de notre scène ; et, encore de nos jours on représente à Madrid et Barcelone les pièces qui obtiennent chez nous quelque succès , même celles empruntées à nos théâtres secondaires.
L’engouement pour ce qui venait de France ne se borna pas à la littérature. Les étoffes de Lyon eurent une telle vogue, qu’on renonçaaux tableaux, afin de tapisser les appartements de tentures françaises. Cette manie porta un coup funeste à la peinture. Les tableaux furent relégués dans les greniers. On les vendrait comme des vieilleries, et ils tombèrent à un tel point de discrédit, qu’un étalage permanent de tableaux subsistait dans le faubourg del liastro , où le prix des sujets d’histoire s’évaluait d’après le nombre des figures représentées grandes ou petites , à raison de 2 fr. par tête. Ce vandalisme fit naître des remords , et Ferdinand VI, pour réveiller le goût de la peinture, créa l’académie des arts , à laquelle il donna son nom.
Sous Charles III, les représentations théâtrales reçurent moins d’encouragement. D’un caractère froid et sérieux, ce prince favorisa surtout les arts muets; son règne vit la peinture se relacer au premier rang. Bayeu deSuias décora le cloître de la cathédrale de Tolède de peintures admirables. Les chefs-d’œuvre de Mengs enrichirent le palais de Madrid.
C’est à Charles III que sont dus une grande partie des embellissements de Madrid. Il a fait niveler et planter d’arbres la fameuse promenade du Prado, qui n’a pas moins d’une demi-lieue d’étendue et forme environ le tiers de l’enceinte intérieure de la ville, depuis la la porte d’Atocha jusqu’à celle des Récolettes. Il a orné cette 'promenade de
fontaines dont quelques-unes sont du meilleur style «.
La rued’ Alcala croise la promenadedu Prado , et va aboutir à un arc de triomphe, dessiné par Sabatini. Quoique peut-être un peu lourde, cette porte est réellement fort belle, et réunit la noblesse à la magnificence » ; elle a été construite sous le règnede Charles III.
Il est impossible de parler de Madrid sans dire un mot des ponts de Tolède 3 et de Ségovie , construits sur le Manzanarès. Le lit de cette petite rivière est presque toujours à sec, en sorte qu'on a dit assez gaîment, à propos du pont de Ségovie, construit sous Philippe II : Voila un pont magnifique ; rien manquerait s’U y avait seulement une rivière. Au reste, cette plaisanterie pour être spirituelle n’en est pas plus raisonnable. Si le plus souvent le Manzanarès n’est qu’un petit ruisseau, lors des pluies et lors de la fonte des neiges il roule un volume d’eau considérable, et alors c’est à peine si les arches des ponts sont assez larges et assez élevées.
La fin du règne de Charles III fut en Espagne une époque de renaissance et de prospérité. Plusieurs écrivains célébrés furent les contemporains de ce roi. Cadahalso eut assez de délicatesse dans l’esprit pour railler, sans mettre d’amertume dans ses plaisanteries. Son livre des érudits à la violette est une charmante satire. Il y tourne les faux savants en ridicule. Depuis le titre jusqu’à la dernière page du livre , ce n’est qu’un élégant badinage. L’auteury fait un cours complet de toutes les sciences, divisé en sept leçons pour les sept jours de la semaine, à l'usage de ceux qui prétendent savoirbeaucoupen étudiant peu.
Parmi les versde Cadahalso il est beaucoup de pièces remplies de grâce et de naïveté; j’en citerai une, parce qu’elle est courte et qu’elle a fourni le sujet d’un joli vaudeville français.
« Fabio prit son ‘livre de notes , où il < inscrivait chaque jour les actes de « son importante vie pour ne pas en « priver la postérité. Il lut ainsi le récit ■ de la semaine précédente qu’il avait « tracé d’une plume fidèle : Lundi, j’ai»
1 Planche 71.
1 Planche 69.
3 Planche «8.
« mai, et mardi, je fus le dire ; mercredi, « on me fit espérer ; jeudi, je fus aimé; « vendredi, vint le dégoût ; samedi, arri- « vèrent les querelles : il fallut nous sé- « parer. Dimanche, j’aimai d’un autre « c8té. En vérité, n’est-ce pas bien dé- « penser une semaine? > Cadahalso mourut en combattant; il fut frappé à la tête, de même que Garcilaso. Il était colonel et chevalier de Saint-Jacques.
II fut tué au siège de Gibraltar, le 27 février 1782.
Que dirai-je d’ Y riarte ? Ses fables sont connues de tout le monde : il est le la Fontaine espagnol.
Nicolas Moratin le père appartient aussi au règne de Charles III. On a de lui trois tragédies : Hormisinda, Lucrèce et Gusman te Bon. Il a célébré en vers l'intrépidité de Fernand Cortès. Ce chant épique occupe la première place parmi ses poésies. Il a écrit aussi un poème didactique sur la chasse. Cet ouvrage est intituté : Diana o arte de la caza. Malheureusement il n’a été imprimé qu’une fois. Il est assez rare , et mériterait d’être plus connu, car il contient de véritables beautés. Il est impossible de décrire avec plus de grâce et de précision l’invention des armes, l’éducation de la meute et le caractère des différentes espèces de gibier. Lo passage où il raconte la mort de Favila mérite aussi d’être cité.
Jovellanos a vu la fin de Charles III et tout le règne de son successeur. Le livre que cet auteur a publié sur l’économie politique {Informe de la sociedad economica de Madrid al real y supremo consejo de Castilla en el expediente de ley agraria) est de tous ses écrits celui qui a obtenu le plus de célébrité ; mais je l’ai trouvé bien au-dessous de sa renommée ; j’y ai rencontré plus de phrases que de raisons , plus de déclamations que de renseignements positifs ou d’idees utiles; et quoique ce soit certainement un ouvrage recommandable, je ne crois pas qu’il mérite tous les éloges que lui prodiguent les Espagnols.
Charles IV et le prince de la Paix favorisèrent de tous leurs efforts le mouvement de renaissance qui avait commencé sous Charles 111. Les lettres et les sciences reçurent alors plus d’encourage-
ments qu’àaucune autre époque. La physique se signala par d'importants travaux. Don Francisco Salvà, membre de l’académiedes sciences et des arts de Barcelone, inventa le télégraphe électrique, dont on commence à faire usage seulement de nos jours. Les noms de Mélendez, de Joseph Condé, de Moratin le fils sont la gloire de ce règne.
Mélendez, né, le 1 1 mars 1754, au bourg de Fresno , évêché de Radajoz, fit ses études à Salamanque, et reçut dans cette université le grade de docteur endroit.
Il n’avait que vingt-six ans, lorsqu’il fut couronné par l’académie espagnole pour son églogue sur le bonheur de la vie champêtre. Ses poésies, remplies de sentiment , de grâce et de douceur, le firent comparer a Villégas.
Mélendez, ainsi que Jovellanos, fut chargé de fonctions publiques par le prince de la Paix. Il remplit la place de
rocureur général auprès de la cham-
re des alcades, de casa y corte.
Mélendez ne fut pas seulement un poète de talent, il fut aussi un homme de cœur. En Espagne, il osa parler contre l’inquisition , et son ode sur le fanatisme est un de ses plus beaux ouvrages. Quand le prince de la Paix fut tombé une première fois du ministère, Mélendez ne craignit pas d’exprimer ses regrets et de témoigner sa gratitude pour la protection qu’il en avait reçue : son épltre sur la calomnie est non-seulement un bon écrit , elle est aussi un acte de courage et de reconnaissance.
Mélendez connut à son tour le malheur, et quand des événements déplorables chassèrent de leur pays tant u’infortunés Espagnols, il vint 'chercher un asile en France , et mourut à Montpellier, le 24 mai 1817.
Don Joseph Condé consacra sa vie à l’étude de la littérature orientale. Il fut aussi jeté sur la terre étrangère par les tempêtes politiques. Lorsqu il fut rentré dans son pays natal, il s’occupa de publier son Histoire de la domination des Jrabes en Espagne. Ce travail, faitpour la plus grande partie avec des documents empruntés aux auteurs arabes, est incontestablement ce qui a été écrit de meilleur sur cette époque. Malheureusement Condé est mort avant d’avoir achevé l’impression de ce beau travail :
L’UNIVERS
il n’a pas eu le temps de surveiller la publication des deux derniers volumes, qui contiennent d’assez nombreuses erreurs de dates.
Don Lénndro Fernandez Moratin naquit à Madrid en 1760. L'intention de son père avait été de faire de lui un peintre ou un orfèvre. Il déjoua les plans de sa famille en remportant, à l'âge de dix-neuf ans , le second prix de poésie à l’académie espagnole. Il voyagea en France . où il étudia le théâtre. Sa première comédie fut le Vieillard et la Jeune Femme ( el Viejoy la Nina ). Elle eut un grand succès , et plaça , dès son début, Moratin au premier rang. Le prince de la Paix lui fit obtenir un bénéfice en Andalousie et une pension sur l’évêché d'Oviédo; ensuite il le fit nommer secrétaire du bureau des interprètes. Ces faveurs, en assurant à Moratin une existence libre et indépendante , lui permirent de se consacrer tout entier à l’art dramatique. Il fit joner successivement : te Café ; le Baron ; te Oui des feunes filles; la Femme hypocrite. Les sujets qu’il met en scène n'ont jamais rien d’invraisemblable ni d’exagéré. Les sentiments qu'il exprime sont toujours dans la nature. Moratin avait pris Molière pour guide, et s’il n’est pas parvenu à l’égaler, il est de tous les Espagnols celui qui a le plus approché de cet inimitable modèle.
Après la disgrâce du prince de la Paix, les événements entraînèrent Moratin loin de sa patrie, et il mourut à Paris. Sur la terre d’exil , il se souvint encore deceluiquiavaitétéson bienfaiteur, et il écrivait dans une note de ses poésies détachées : « Le prince de la Paix favorisa « les hommes de lettres qui florissaient « alors. Il les exhortait sans cesse à « écrire. Si nos comédies valent quel- « que chose, c’est à lui, à la préférence « accordée par lui a nos ouvrages , que « nous sommes redevables de nos meil- « leures inspirations. Moratin ne fut pas « son intime ami , ni son conseiller, ni « son valet; mais il fut sa créature; et « s’il existe une philosophie commode « qui enseigne à recevoir les bienfaits et « à ne pas se piquer de reconnaissance , « une philosophie qui, selon les vieissf- « tudes de la fortune , paye avec des in- « jures ou de basses adulations les fa-
« veurs reçues et sollicitées, Moratin s’es- « timait assez pour ne pas se déshonorer « par d’aussi lâches procédés. Alors, il < songeait à se rendre agréable à son « protecteur par des moyens honnêtes ; > alors, commeaujourd’hui, il fa saitdes « vœux pour sa prospérité , et il fait eo- « coreà présent les mêmes voeux pour lui. » La violence des passions politiques a « pu dépouiller Moratin de tout ce qu'il n devait à la bienveillance du prince de « la Paix; mais cette violence ne peut « faire perdre à l’homme de lettres son n caractère honorable et le sentiment dp « ses devoirs : tant qu'il conserve l’un « et l'autre, jl est fidèle à la reconnais- « sanoe. Cette vertu est un insupporta- » blc fardeau pour les méchants, qui s’en « débarrassent à la première occasion <■ opportune; pour les hommes de bien, « c’est une obligation à laquelle ils ne « cherchent jamais à se soustraire. »
Les encouragements de Charles IV ne s’arrêtèrent pas à la littérature; il eût voulu faire revivre les beaux jours de Velasquez, d’Alonzo Cano, de Zurbaron et de Murillo. Il protégea les meilleurs élèves que Mengs avait formé», Beraton et Francisco Goya. Désirant montrer combien il avait en honneur l’exercice de la peinture, la première fois qu'il visita comme roi l’académie des beaux-arts, en juillet 179-1 , il se fit accompagner par la reine, par les infantes, et par lé prince de Parme , et il offrit à l’académie plusieurs dessins faits par lui ou par la reine. « Ces essais , dit-il , ont « peu de mérite ; mais le tribut que nous « venons déposer dans ce temple des « arts excitera ceux de mes sujets qui « ont de la fortune, et qui désirent me « plaire, à redoubler d’efforts, à remplir « ces salons de productions plus par- « faites, qui seront l’ouvrage de leurs « enfants , ou des artistes dont ils au- « ront protégé les travaux. »
Les événements qui troublèrent d’une manière si déplorable le règne de Cliarles IV, empêchèrent ce prince d’accomplir tout le bien qu’il avait projeté. Les passions politiques déchaînées à eette époque de lutte et de bouleversement , ont méconnu tout ce qui s’est fait de bon et de noble sous ce malheureux souverain. Mais un jourviendra on l’histoire, plus juste à son égard, lui tiendra compte
de fa protection qu’il a accordée aux beaux-arts , et de f'éclat dont les lettres ont brillé sous son règne.