‹ EspagneChapitre 50 sur 153 · PAR M. FRÉDÉRIC LACROIX · texte numérisé non relu

PAR M. FRÉDÉRIC LACROIX

Les îles Baléares sont situées dans la mer Méditerranée, en face et à vingtdeux lieues du royaume de Valence , en Espagne, entre ies 39° 6' et 40° 5‘ de latitude nord, 0° 2' de longitude ouest et 1° de 58' longitude est.

Voici ce que Pline l’Ancien dit de ces colonies :

« Les deux premières îles qu’offre la mer Ibérique ou Baléarique furent appelées par les Grecs Pityuses , à cause de leurs boisde pins. Aujourd’hui ce sont les Êbuses. Elles ont une ville alliée du même nom ; un bras de mer étroit les isole ; leur étendue est de quarantesix milles; sept cents stades les séparent de Dianium, ville continentale, qui elle-même est à sept cents stades de Carthagène. Les Baléares en haute mer et Colubraria vis-à-vis de l’embouchure du Sucron sont à égale distance des Pityuses. Les Baléares, si célèbres

f>ar leurs frondeurs, furent appelées par es Grecd Gymnasies. La grande a cent milles de long et trois cent soixante-

Îuinze de circuit. On y voitPalma et Polentia, cités romaines, Cinium etTucis, cités à droit latin. Bocchorum, qui n’existe plus, fut notre alliée. A trente milles de cette île, une moins grande a quarante«milles de longueur et cent cin-

lre Livraison. (îles baléabes.)

quante de circuit. Ses villes sont .Tamnone, Sonifère et Magon. Capraria présente , à douze lieues en mer, des côtes perfides et fécondes en naufrages. Ménariès, Tiquadre et la petite île d'Annibal sont en face de Palma. Suit Colubraria , en grec Op/iiuse. La terre d'Ébuse met en fuite les serpents ; celle de Colubraria les fait naître ; aussi estelle redoutée de quiconque n'a pas de terre d’Ébuse. Celle-ci , déplus, est sans lapins, tandis que les îles Baléares voient leurs moissons ravagées par ces animaux. Vingt îlots parsèment encore cette mer peu profonde. »

Des huit îles désignées par le géographe latin, trois nous sont entièrement inconnues aujourd'hui : Ménariès, Tiquadre et la petite île d’Anuibal ont sans doute disparu à la suite d’une de ces commotions sous-marines dont la géographie ancienne et de nombreuses observations fournissent des preuves si frappantes.

Peu de contrées ont reçu plus de dénominations que les Baléares. I.yeophron les désigne sous le nom de Chiriades,h cause des écueils qui les environnent. Deux Pères de l’Église , saint Jérôme et saint Isidore, leur imposèrent ceux à'Jphrosiades et ù'Jphro-

disiades, peut-être parce que les moeurs des habitants de ces Iles étaient fort relâchées, ou seulement parce que Vénus y était l’objet d’un culte particulier. Elles furent aussi appelées Eademones et Axiologiies. Nous avons déjà vu que les Grecs les avaient nommées Gymiiasies, parce que, s’il en faut croire Diodore de Sicile, les habitants allaient tout nus. 11 n'est pas jusqu'à leur nom, plus conuu , de Baléare « qui n’ait été l’objet d’interprétations plus ou moins ingénieuses, l’eu satisfaitsde la vulgaire étymologie de Bx/Xû ( lancer), fondée sur l’habileté des habitants de ces îles à lancer des pierres , au moyen de la fronde , quelques auteurs liii ont préféré celle de Baléa, nom prétendu de celui de ses compagnons qu’Hercule y laissa pour chef, à l’époque de sa

rande expédition dans l’Europe occi-

entale. Pausanias cherche l'origine de Baléares dansle mot syriaque Balaros, qui signifie proscrit, exilé, et il avance, sans en donner aucune preuve, que les malfaiteurs étaient transportés dans ces îles.

Quoi qu’il en soit, la géographie moderne comprend sous la dénomination d’iles Baléares, les trois îles de Majorque ( 1 ), M inorque et Cabréra, etsouscelle, moins généralement adoptée, d’iles Pityuses,Ivisça, Kormentera, Conejera, ou Coniyliera, Bosqtia, Esparta, et les autres îlots environnants. Le climat y est tempéré et le sol généralement fertile.

Elles produisent du blé, du vin, de l'huile, des oranges, des citrons, des figues, du lin, du chanvre, du safran, etc.... On y trouve quelques forêts, des salines et des carrières deinarbre. La pêche et le cabotage v sont très-actifs. Le peuple y parle un dialecte qui paraît n’être autre chose

ue l’ancienne langue romane-liinousine.

I sera plus longuement question de cet idiome dans la description particulière de file de Majorque.

Il est assez inutile, à notre avis, de rechercher ici si les premiers habitants des Baléares furentdesBhodiens, comme le veut Strabon , des Grecs de Zante ou des Phéniciens , comme le soutiennent saint Jérôme et Silius. De semblables dissertations, quand elles se fondent

(I) Proooucez Mayorque.

sur des données purement hypothétiques, n’ont pour résultat ordinaire que d’obscurcir la question , ou, ce qui est pire, de la résoudre daus le sens de certaines idées préconçues et d’avance bien arrêtées. Quoi qu'il en soit, il est certain que les Carthaginois ne s’emparèrent d'Ivisça , la plus grande des Pityuscs, que 663 ans environ avant J. C.; et deux siècles plus tard , ils n’étaient pas encore parvenus à s’établir dans les Baléares. Les peuples de ces îles étaient essentiellement belliqueux. Ils allaient aucombat nus et armes seulement d’un petit bouclier, d'un javelot et de trois frondes roulées autour de leur tête et tressées avec une espèce de roseau. Ces frondes étaient d’inégaie longueur, et ils se servaient de l’une ou de l’autre suivant l’éloignement du but. On dit que pour former de bonne heure leurs enfants a cet exercice, ils avaient coutume de ne leur donner à manger que le pain qu’ils avaient abattu d’un coup de pierre. Nous remarquerons, en passant, que les mêmes habitudes, sauf la différence des armes, ont été observées chez certaines peuplades sauvages de l’Amérique et de quelques îles de l’océan.

Les peuples baléariques , soit qu’ils fussent alors soumis aux Carthaginois,' soit qu’ils fussent simplement leurs alliés , marchèrent avec eux contre les Agrigenlins révoltés, et plus tard contre Pyrrhus, qui menaçait la Sicile. Les Romains recherchèrent aussi leur amitié, au temps de la première guerre punique; mais ils restèrent fidèles à Amilcar, dont le glorieux fils vit, dit-on, le jour dans la petite île qui porta depuis son nom et qui n’existe plus. Scipion, à la poursuite d’Amilear, qu’il venait de battre en Espagne , pille file d’Ivisça, dont Rome s’empare bientôt après. Majorque, Minorque et Cabrera, trop faibles pour prendre ouvertement parti contre des ennemis aussi puissants, devenus leurs voisins, se bornent à se détacher de l’alliance de Carthage et à faire respecter leur indépendance; maisn’avant plus rien à craindre des maîtres de la mer, les habitants de ces îles s'adonnent à la piraterie et commettent des désordres qui servent de prétexte aux Romains pour les asservir complètement.

Mélellus opère.une descenteà Majorque.

ILES BALEARES.

Les insulaires se défendent intrépidement , et, ne pouvant résister, se retirent dans leurs montagnes et dans leurs cavernes. Les historiens portent à trente mille le nombre des Majorons tués lors de cette conquête, qui valut au consul romain le surnom de Baléarique. Les iles Baléares, en y joignant les Pityuses, firent alors partie de la province citérieureou tarraconnaise. Pendant les désordres sanglants qui hâtèrent l’anéantissement de la republique romaine, elles perdirent une grande partie de leur population , en s'engageant tour à tour sous la bannière des diverses factions militantes. Sous l’empire elles eurent un gouvernement à part. Cependant , les citoyens étaient obligés d’aller plaider à Carthagène. Durant cette période, il n’est presque pas question des Baléares dans les historiens, si ce n’est sous le règne d’Auguste, et à propos d'une singulière expédition contre les lapins qui désolaient Majorque, expédition sollicitée par les habitants de cette Ile. L’an 426 de l’ère chrétienne, les Baléares reparaissent dan? l’histoire : à cette époque elles passent sous la domination des Vandales. De 798 à 1229, elles deviennent successivement la proie des Maures d’Afrique , des Francs conduits par Charlemagne, des Maures pour la seconde fois, et de Raymond Bérenger, ui confia Majorque aux Génois. Ces erniers en furent chassés par les infatigables Maures , qui ne cédèrent la place qu’à don Jacques 1er, petit-fils d’Alphonse II, roi a' Aragon. « En 1228, don Jayme, dit M. Alexandre de Laborde(l), convoqua la noblesse d’Aragon à Barcelone, et fit un discours qui anima le zèle de l'assemblée. Le clergé seconda eette entreprise; les chevaliers du Temple voulurent en être , et armèrent à leurs frais des cavaliers et des arbalétriers. En vain l’oncle du jeune roi voulut le détourner de cette expédition ; il V persista. On suscita des intrigues :

les Aragonais et ceux de Lérida refusèrent de le suivre; mais tout ce qui s’était croisé lui resta fidèle. Les Catalans s'y distinguèrent. La (lotte partit le l*r septembre 1229. Elle était composée de vingt-cinq gros vaisseaux , de dix-

(I) Itinéraire descriptif de l'Espagne, t. V , 1" partie, p. 5, 3* édit.

huit tarides , de onze grandes galères et de cent galiotes. L’armée, en tout , était de dix-sept mille hommes. Elle eut à lutter contre la plus violente tempête. On fit toutes les instances pourarracherau roi l’ordre de retourner a Tarragone; mais la fermeté de don Jacques obligea de continuer la route.

C'est en bravant la tempête qu’on découvrit Majorque ; on ne put descendre au port de Pollenca, et on fut contraint de naviguer sur la Palmera. Un Majorquia au service du roi maure passa à la nage de l’ile à lu (lotte , pour avertir le roi d’Aragon qu’il aurait a combattre quarante-deux mille hommes d’infanterie et cinq mille de cavalerie. Leroi le remercia de son zèle, lui promit une récompense, et ordonna le débarquement.

La résistance fut grande dans les deux armées ; elles combattirent vaillamment, mais toujours les Maures perdaient plus de monde que les chrétiens. Au bout de quelque temps, le roi maure fut investi dans la ville capitale de Mayorca; on refusa de capituler aveu lui ; l’assaut fut donné, la ville prise, les Maures exterminés et tout le pays soumis le 31 décembre 1229. » Minorque ne tarda pas à reconnaître l’autorité de don Jacques, surnommé le Conquérant , qui, à sa mort, la laissa à son second (iis, avec le titre de roi indépendant. Cette petite royauté excita autant de rivalités et de guerres que s’il se fût agi d’un puissant empire. Don Pèdred’Aragon, beau-frère de Jacques III, s’en empara enfin en 1 343; depuis lors, les lies Baléares ont suivi le sort de l’ Aragon, et sont venues se fondre dans la monarchie espagnole.

Il y aurait lieu de s'étonner que tant de dominations diverses, sur un espace aussi resserré , n’eussent laissé aucune trace matérielle de leur duree; mais il n’en est pas ainsi. On trouve dans le territoire d’Alayor ( Minorque ) un de ces monuments que les gens du pays désignentsous le nom d 'Autels des gentils, etqui paraissent remonter àla plus haute antiquité. Celui dont nous parlons offre de l’analogie avec les autels druidiques. Il est formé d’énormes blocs de pierres brutes superposés, sans ciment nt mortier. Sa forme est celle d’un cône arrondi par le haut : on remarque à sa base et dans la direction du sud une excava-

L’UNIVERS

t ion où l’on ne pénètre nue difficilement et qui ne contieutjrien d’intéressant. Le sommetdu cône offre un plateau qui peut donner place à une dizaine de personnes, et auquel on parvient par une.’rampe d’un mètre cinquante cent, environ. Non loin s’élèvent deux pierres, l’une perpendiculaire et l 'autre posée horizontalement sur la première, destinée peut-être à former le tliau symbolique égyptien.

On a découvert aussi tant à Majorque u’à Minorque des tombeaux antiques, es figurines de bronze, des vases, des lampes sépulcrales, des urnes cinéraires en terre rougeâtre. On voit aussi à Eufabia les ruines d'une maison de plaisance dont la construction remonte au temps des Maures, et sur le mont Sainte- Agathe à Minorque, existent celles d’un château à qui la tradition attribue la même origine. Quant aux médailles, aucun lieu nVh a fourni proportionnellement autant que les Baléares. On a trouvé à Minorque des monnaies carthaginoises, celtibériennes, grecques, phéniciennes, macédoniennes, romaines, et parmi ces dernières , un grand nombre du temps de Constantin. Les médailles arabesy sontdevenues fortrares, attendu qu’étant presque toutes d'argent, elles ont été, en grande partie, fondues. Enfin les amateurs d’archéologie peuvent exercer leur sagacité sur certains vestiges de constructions primitives qu’on doit ranger dans la catégorie des monuments cyclopéens.

Les îles qui forment le groupe des Baléares et des Pityuses, ayant entre elles d'assez notables différences, nous allons donner de chacune une description particulière suffisante pour compléter, avec les renseignements généraux qu’on vient de lire, l’aperçu géographique, historique et statistique que nous essayons de tracer dans cette rapide notice.

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