‹ EspagneChapitre 51 sur 153 · BALÉARES · texte numérisé non relu

BALÉARES

7 Majobquf.. Majorque, la plus considérable des îles Baléares, comme l'indique son nom, est située à quarantejlieues à l’est de la côte d’Ks pagne et à cinquante lieues au sud d’Alger. Suivant le docteur Juan Daineto, historien majorquin, elle a été anciennement appelée Clumba ou Columba. Aujourd'hui les

Espagnols la nomment Mallorca. Elle a vingt-deux lieues de longueur de l’est à l’ouest, seize de largeur et cinquante de circonférence. Elle se termine au nord par le cap Formenta , au sud par le cap Satinas, à l’est par le cap Bermejo, à l’ouest par le cap Dragonera , en face duquel est une petite île qui porte le même nom.

Les côtes de Majorque sont découpées par plusieurs baies, dont les trois principales sont : au nord-est celles de Pollenza et d’Alcudia , au sud-ouest celle de Palma. Le sol, généralement montagneux , est traversé du nord-est au sud-ouest par une chaîne assez élevée qui offre plusieurs pics remarquables, entre autres ceux que les habitants désignent sous le nom de Puig- Mayor et de Galatz.

Majorque n’a pas de grands cours d’eau; on n’y trouve que deux petites rivières , dont l’une, la Rierra , a son embouchure sous les murs de Palma, capitale de l’île. Cependant l’abondance des sources , qui produisent d’assez forts ruisseaux, entretient, surtout dans les localités voisinesdes montagnes , une

température fraîche et une riche végétation. Le climat cstdoux et salubre; en général le thermomètre de Réaumur ne descend pas au-dessous de 6 degrés et ne monte pas à plus de 26“. La côte orientale, abritée du côté du nord, souffre peu du froid des hivers; mais, en revanche, elle est exposée à des coups de.vent qui la ravagent. Comme les autres îles de cet archipel , Majorque éprouve, dans certaines années, des pluies d’hiver, qui tombent avec une abondance et une continuité dont on se ferait difficilement une idée.

Le sol des montagnes est pierreux et mêlé d’une terre végétale rougeâtre, tandis que celui des collines est noir, plus humide et moins fertile. Les montagnes renferment, dit-on, quelques filonsd’or et d’argent. L’île est plus riche en marbres de diverses couleurs.

possède aussi, près de Campos, petite ville située non loin de Palma, une source sulfureuse. Les montagnes, presque toutes couvertes , depuis leur base jusqu’à leur sommet, d’une végétation puissante, fournissent, indépendamment de beaux bois de charpente et de me-

ILES BALÉARES

nuiserie, des sapins propres à laconstruction des vaisseaux et des chênes verts d'une grosseur surprenante. Les oliviers atteignent des dimensions colossales et produisent d’excellents fruits; pour les garantir des ravages des eaux , qui quelquefois descendent du haut des collines en torrents impétueux , on les entoure de petites murailles, dont la multiplicité donne au pays un aspect singulier.

Les amandiers* étalent, au printemps, leurs rameaux chargés de fleurs aussi blanches que l’argent ; les oranges charment les yeux et l'odorat par leurs fruits d’or et leurs boulons embaumés; les figuiers ombragent de leurs larges feuilles d'un vert pâle les terrains les plus arides et jusqu’aux rochers, au milieu desquels leurs racines savent se frayer un chemin vers la terre végétale. Le" palmier projette son élégante silhouette sur un ciel inondé de lumière ; le caroubier élève sur le flanc des collines sa tête toujours verdoyante et parsemée de baies écarlates; le cactus, enfant de l’Afrique, étend sur le sol ses bras épineux et chargés de figues qui sollicitent les ardeurs du soleil ; enfin , la vigne couvre les coteaux de ses pampres vigoureux, et , dès le commencement de juillet , offre au promeneur altéré la liqueur rafraîchissante que contient son fruit délicieux.

Cette riche végétation, les montagnes qui accidentent la surface de l’ile, l’extrême variété des sites, la vue de la mer, dont l'azur se dessine à l'horizon, la splendeur et la pureté du ciel, tout contribue à faire de Majorque une des contrées les plus pittoresques du monde. Mais ici le pittoresque est d’une nature toute spéciale. « Le caractère du paysage, plus riche en végétation que celui de l’Afrique ne l’est en général , a tout autant de langueur, decalme et de simplicité. C’est la verte Helvétie sous le ciel de la Calabre, avec la solennité et le silence de l’Orient. En Suisse, le torrent qui roule partout , et le nuage qui passe sans cesse, donnent aux aspects une mobilité de couleur et pour ainsi dire une continuité de mouvement que la peinture n’est pas toujours heureuse a re-

Produire. La nature semble s’y jouer de artiste. A Majorque, elle semble l’attendre et l’inviter. Là, la végétation

affecte des formes altières et bizarres ; mais elle ne déploie pas ce luxe désordonné sous lequel les lignes du paysage suisse disparaissent trop souvent. La cimedurocher dessine ses contours bien arrêtés sur un ciel étincelant, le palmier se penche de lui-même sur les précipices, sans que la brise capricieuse dérange la majesté de sa chevelure , et jusqu'au moindre cactus rabougri au bord du chemin , tout semble poser avec une sorte de variété pour le plaisir des yeux (1). »

La beauté du climat et la fertilité du sol ont rendu les Majorquins paresseux et imprévoyants, comme la plupart des peuples à qui la nature offre spontanément les ressources de la vie matérielle. Ajoutez que le voisinage et la domination de l'Espagne n'ont pu qu’augmenter leur indolence et leur inhabileté dans la scienceagricole. Naguère encore les couvents , les chapitres et les chapelles dévoraient la richesse d'une population malheureuse par sa faute et par celle de ses maîtres. Grâce à celte incurie et à la funeste influence de tla métropole, Majorque ne produit pas le quart de ce qu’elle pourrait produire entre des mains actives et expérimentées. Les territoires de Selva, de Juca, de Sansellas , la vallée orientale d'AIcudia, la plaine de Manaco et celle qui s’étend entre Félanice, Montuiri, San Juan etPetra, pompeusement nommées par les Majorquins les greniers d'abondance de leur ile, et où pour féconder le sol il suffit en quelque sorte de soulever sa superficie, sont loin de fournir à la consommation de la colonie en céréales. On ne trouve de terre bien cultivée que dans la belle vallée de Saler , et encore pourrait-on obtenir de cette localité beaucoup plus qu’on n'en retire.

Quels efforts de travail et d’invention peut-on attendre d’un peuple que l’influence d'un climat énervant et l’insouciance de ses gouvernants livrent à la mollesse et à i’inaction ? L'écrivain célèbre que nous avons cité plus haut s’exprime ainsi au sujet de Majorque et des agriculteurs indigènes. « Nulle part je n’ai vu travailler la terre si patiemment et si mollement. Les machines les plus

(I) George Sa ml, Un Hiver à Majorque, t. I", p. 23.

L’UNIVERS

simples sont inconnues; les bras de l’homme, bras fort maigres et fort débiles comparativement aux nôtres , suffisent à tout , mais avec une lenteur inouïe- Il faut une demi-journée pour bêcher moins de terre, qu’on n’en expédierait chez nous en deux heures, et il faut cinq ou six hommes des plus robustes pour remuer un fardeau que le moindre de nos portefaix enlèverait gaiment sur ses épaules ( I ) ».

Malgré cette nonchalance et cette faiblesse physique, les Majorquins récoltent du froment si pur et si hn, qu’il est très-recherché en Espagne, où l'on s’en sert pour faire cette espèce de gâteau blanc et léger qu’on appelle pan de Mallorca. Mais la qualité du blé est le fait du sol et non de l’homme, car Marjorque n’a jamais démenti le surnom d’t/e dorce que lui donnaient les anciens â cause de sa merveilleuse fertilité.

Les mines d'or et celles de pierres précieuses, dont quelques géographes ont doté cette Ile, n’ont pas encore été travaillées, si tant est qu’elles existent; mais, en revanche , on y exploite dans plusieurs contrées des carrières de marbre tigré, rouge et blanc, et une espèce particulière , dont les taches noires et blanches sont de forme elliptique, et qui a reçu, à cause de ce fait, le nom damandrado ( semé d'amandes).

Des stalactites très-variées, quelques débris de bois fossile, une pierre de taille excellente, des pierres feuilletées, des pierres meulières , des pierres à chaux, des pierres mixtes formées de parties calcaires, vitrifiahles et réfrangibles, une pierre sablonneuse qui n’est pas sujette à éclater, des pierres à aiguiser extrêmement fines: enfin des salines naturelles qui n’auraient besoin que d’être exploitées avec intelligence, telles sont les richesses géologiques de Majorque.

Le corail qu’on pêche, mais en petite

uantité, et seulement pendant les mois

e juillet et d’août, dans la haie d’Alcudia, pourrait aussi être utilisé dans un but commercial.

Les bœufs de ce pays sont petits et faibles; en revanche les porcs sont monstrueusement gros; Miguel de Vargas, historien de Majorque , cite un de

(!) George Saod, Un Hiver à Majorque .

ces animaux qui, à l’âge d’un an et demi, pesait vingt-quatre arrobes, c’est-à-dire six cents livres. Les moutons majorquins portent une toison d’une finesse remarquable.

L’industrie est aussi arriérée à Majorque que l’agriculture. L’ile produit de la soie, de la laine et du lin, et cependant ses soieries, ses lainages et ses toiles commencent à peine à sortir de leur médiocrité.

Les Majorquins excellaient autrefois dans l’ébenisterie; niais ils ont perdu toute leur habileté, et l’on ne trouverait pas dans' toute l'ile un ouvrier capable de reproduire les merveilleuses ciselures qu’on remarque sur les boiseries de certaines maisons opulentes et de quelques édifices publics.

Le commerce de Majorque se borne à l’exportation de quelques étoffes de laine, d’une assez grande quantité d’amandes, des délicieuses oranges que tout le monde connaît , au moins de réputation , de quelques centaines de barriues d’huile d’olive , des excellents vins elacolouie,etdeces porcs monstrueux dont nous avons parlé. Les huiles sont de mauvaise qualité, à cause de l'imperfection des procédés de fabrication.

Quant aux vins, les plus renommés sont:

le Moscatel, le Malvoisie , le Painpot rodât , et le Montona. Les autres produits du sol et de l’industrie se consomment dans le pays. Malgré le peu d’importance de ce mouvement commercial , les exportations de celte île constituaient encore au profit de ses habitants , il y à quarante ans à peine , un bénéfice de plus de neuf millions de francs sur les importations. Aujourd’hui le? Majorquins se ressentent cruellemeul de l'anarchie et de l’epuisement de l’Espagne. Leur apathie toujours croissante complète leur misère.

Le commerce des bestiaux était autrefois considérable à Majorque. Mais le gouvernement espagnol ayant accordé à des assentistesou fournisseurs le monopole des approvisionnements, ces spéculateurs empêchèrent toute exportation de bestiaux et confisquèrent à leur profit toute l’importation, lien résulta que les habitants se dégoûtèrent de l'éducation des animaux, qui ne leur donnait plus aucun bénéfice. Un fait qui montre quelle

ILES BALEARES.

fut l'extinction du bétail dans cette Ile, c’est que. suivant l'historien Miguel de Vargas, il fut un temps où la montagne d’Arta comptait à elle seule plus de vaches, de bœufs et de taureaux, qu’on n’en pourrait réunir aujourd'hui dans toute la plaine de Majorque. Cet état de choses fut d'autant plus funeste à la population inajorquiue, qu’il coïncida avec un événement non moins déplorable :

lors de l’expédition de Charles-Quint contre Alger, l’Espagne ayant besoin du boisdeconstruction, les charpentiers de la marine dévastèrent les bois de Majorque, qui leur fournirent toute une flottille de chaloupes canonnières. Tous les plus beaux arbres (et dans le nombre sc trouvaient des oliviers séculaires qui avaient jusqu’à quatorzepieds de diamètre) furent impitoyablement abattus. Au lieu de chercher à réparerces désastres, les insulaires , emportés par un mouvement de colère puérile, détruisirent ce qui restait de leurs bois. Il s’ensuivit une misère qui s’accrut du déficit causé par la suppression de toute exportation de bestiaux. Depuis cette époque, les arbres ont repoussé, et les monopoleurs ont disparu. Mais le droit d'exportation n’a été accordé aux Majorquins que pour les pourceaux. Aussi les habitants donnentils un soin tout particulier à l’engraissement de cet animal , devenu leur principale richesse. Si l’On en croit un voyaeur, le cochon est aujourd'hui l’objet 'une grande vénération et d'une affection profonde delà part des Majorquins.

Cette espèce de cuite pour un quadrupède immonde, à part ce qu’il peut avoir de ridicule à un certain point de vue, s’explique par l’utilité du pourceau pour ce peuple. Le cochon a sauvé Majorque de l’extrême misère, et Majorque se montre reconnaissante.

Du reste, on peut attribuer en grande partie la stagnation du commerce de Majorque à l’imperfection des voies de communication et des moyens de transport. L’absence de cours d'eau n’y est pas compensée par l'étabiissementde routes charretières. Tout ce qu’on envoie de l’intérieur à la mer se transporte à dos de mulet ou au moyen de chariots pesants , à roues plates et pleines. Les inconvénients de ces chariots sont encore augmentés par la manière dout les mules

Lsont attelées : elles portent un joug aucoup trop long et attaché sur leur cou, comme cela se pratique pour les boeufs, dans d'autres pays.

On conçoit à quel point les transactions commerciales sont gênées par res difficultés de transport. Outre tes obstacles directs résultant du manque de chemins, l’envoi des marchandises à dos de mulet est une entrave sérieuse, en ce qu’il a pour résultat d'augmenter considérablement le prix des denrées d'ex portation. Ainsi cinq cents oranges qui se vendent sur place environ trois francs, reviennent à plus du double quand elles arrivent à la câte. Aussi la culture de l’oranger est-elle de plus en plus négligée dans l’intérieur.

Majorque a sans doute été, dans le moyen âge et sous le gouvernement intelligent des Maures , beaucoup plus peuplée qu’elle ne l’est de nos jours ; cependant, et malgré les pertes immenses qu'elle a subies sous ce rapport depuis l'installation de la domination espagnole, ellerenferine encore un nombre considérable de centres de population.

Ljn auteur espagnol lui donne deux cités, trente-deux villes, beaucoup de villages remarquables , deux mille fermes, mille huit cent soixante-dix-sept maisons de campagne et dix châteaux ou forteresses. Cette énumération est évidemment exagérée, au moins dans les désignations , car les trente-deux villes ne sont en conscience que trente-deux villages , bien suffisants, du reste , pour contenir avec les deux capitales , Palma et Alcudia, les cent soixante mille habitants auxquels on estime la population générale.

Les Majorquins sont en général grands, minces, bien faits, malgré des jambes arquées, et ont le teint basané. I.es fem, mes, dont les beaux yeux noirs, les petits ieds , les mains mignonnes et la taille ien proportionnée plaisent aux étrangers, joignent aux défauts intellectuels de leurs maris toute l’ardeur du tempérament africain.

Le costume des Majorquins, parmi les riches et dans la bourgeoisie, a perdu toute son originalité primitive.

Le frac , le chapeau rond , le pantalon étroit et le gilet ont remplacé les amples et riches vêtements espagnols du

moyen âge. Les femmes et les paysans sont seuls restés fidèlesaux vieilles traditions.

Voici la pittoresque description que George Sand (1) donne du costume des hommes : « Il se compose, le dimanche, d'uu gilet ( guarde-pits ) d’étoffe de soie bariolée, découpé en cœur et très-ouvert sur la poitrine , ainsi que la veste noire ( sayo ), courte et collante à la taille, comme un corsage de femme. Une chemise d'un blanc magnifique, attachée au cou et aux manches par un poignet brodé, laisse le cou libre et la poitrine couverte de beau linge. Ils ont la taille serrée dans une ceinture de couleur , et de larges caleçons bouffants, comme les Turcs, en étoffes rayées, coton et soie , fabriquées dans le pays. Avec cela, ils ont des bas de fil blanc, noir, ou fauve, et des souliers de peau de veau sans apprêt et sans teint. Le chapeau à larges tords, en poilde chat sAivage ( moxine ), avec des cordons et dès glands noirs en fil de soie et d'or, nuit au caractère oriental de cet ajustement. Dans les maisons, ils roulent autour de leur tête un foulard ou un mouchoir d’indienne en manière de turban, qui leur sied beaucoup mieux. L’hiver, ils ont souvent une calotte de laine noire qui couvre leur tonsure, car ils se rasent comme des prêtres le sommet de la tête, soit par mesure de propreté , soit par dévotion.

Leur vigoureuse crinière bouffante, rude et crépue, (lotte donc autour de leurcou. Un trait de ciseaux sur le front complète cette chevelure, taillée exactement à la mode du moyen âge et qui donne de l’énergie à toutes les figures. Dans les champs, leur costume, plus négligé, est plus pittoresque encore : ils ont les jambes nues ou couvertes de guêtres de cuir jaune jusqu'aux genoux, suivant la saison. Quand il fait chaud, ils n’ont pour tout vêtement que la chemise et le pantalon bouffant. Dans l’hiver, ils se couvrent d'un froc, ou d’une cape grise qui a l’air d’un froc de moine, ou a’une grande peau de chèvre d’Afrique, avec le poil en dehors. Quand ils marchent par groupes avec ces peaux fauves traversées d’une raie noire sur le dos, et tombant de la tête aux pieds, on les prendrait vo-

(I) Un Hiver à Mnjorquc, t. II, p. 76.

lontiers pour un troupeau marchant sur les pieds de derrière. Presque toujours, en se rendant aux champs , ou en revenant à la maison, l’un d’eux marche en tête, jouant de la guitare ou de la flûte , et les autres suivent en silence, emboîtant le pas et baissant le nez d’un air plein d’innocence et de stupidité. Ils ne manquent pourtant pas de finesse, et bien sot qui se fierait à leur mine. »

Pour le costume des femmes , nous mettrons à contribution V Itinéraire de M. Alexandre de Laborde. D’après cet écrivain , la richesse des étoffes et des ornements distingue seule les dames de leurs servantes et des paysannes. « La coiffure, nommée rebozitto, est formée par une guimpe double. La partie supérieure couvre la tête et s’arrête sous le menton , laissant le visage seul à découvert, puis s’étendant sur les épaules et tombant jusques à moitié du dos, les deux pointes viennent se croiser et s’attacher par-devant. L’habit est composé d’un corset baleiné recouvert en soie noire; les manches, fort étroites et s’arrêtant au pli de l’avantbras. Ce corset est garni de boucles d’argent ou de boutons. Les femmes de la campagne portent une sorte de collier; mais ceux des dames sont quelquefois d’une grande valeur. C’est un collier de perles qui , en passant sous le rebozillo , descend très-bas par-devant et se termine par une croix en or ou une médaille. Pour ornement, les femmes riches portent une chaîne d’or qui pend le long du jupon, et quelquefois une chaîne d’or tenant au corset et soutenant un beau médaillon. — Du reste, elles ont tous les doigts couverts de bagues , et font usage de montres , de bracelets et autres bijoux. Lorsqu’elles sortent, elles portent la mantille , comme dans tout le restede l’Espagne , et prennent à la main , avec leur éventail, un chapelet fort long, orné de glands d’or et u’une croix de ce métal. En général, comme les Espagnoles , les femmes de Majorque aiment à être parfaitement chaussées (1). ■>

Les Majorquins, comme les habitants des autres Baléares, parlent l’ancienne langue romane-limousine.

(I ) Itinéraire descriptif de l'Espagne , t. V, p. 47.

ILES BALEARES.

Cette langue offre une grande analogie avec les dialectes encore usités dans le Languedoc. M. Tastu, dans une note curieuse imprimée à la suite de l'ouvrage de George Sand, cite des exemples de poésie majorqui ne qui ne laissentaucun doute à cet égard. Plusieurs vers des cantiiènes qu’il rapporte semblent écrits en patois de Montpellier. L’idiome majorquin offre une particularité digne d’observation : indépendamment de l’article lo, masculin (le), et la, féminin (la) il a les articles suivants : Masculin, singulier : so (le); pluriel, sos (les); — féminin, singulier : sa ( la); pluriel : sas (les ). — Masculin et féminin, singulier: es (le); pluriel :

ets ( les ). — Masculin, singulier : en (le); féminin, singulier: na (la)|; féminin plubiel : nas (les) (I).

De toutes les langues romanes, la majorquine paraît être celle qui a subi le moins de modifications; et des deux idiomes parlés à Majorque , à savoir l’idiome populaire et l’idiome aristocratique, c’est le premier qui a le moins varié, comme il arrive presque partout.

Ajoutons que la langue des Baléares se prête merveilleusement à la poésie, et seconde singulièrement les inspirations des troubadours majorquins. L’écrivain érudit que nous venons de citer donne, au sujet de ces troubadours ou improvisateurs, des détails que nous ne voulons point passer sous silence : « C’est à eux, dit-il, que s’adressent ordinairement les amants heureux ou malheureux.

Moyennant finance, et d’après les renseignements qu’on leur a donnés , les troubadours vont sous les balcons des jeunes filles, à une heure avancée de la nuit, chantant les coblas improvisées sur le ton de l’éloge ou de la plainte, quelquefois même de l’injure, que leur font adresser ceux qui payent le poëte- musicien. Les étrangers peuvent se donner ce plaisir, qui ne tire pas à conséquen :

dans l’ile de Mallorca. »

Si l’on en croit les géographes, les Majorquins sont doux, humains, hospitaliers. /Vu dire de quelques voyageurs dignes de foi, ce peuple est, au contraire, fprt peu affable envers les étrangers, d’une cupidité effrénée, et plein d’une asti) Voy. la note de M. Tastu dans Un Hiver à Majorque, I. Il, p. 27 f.

tucequi indique un fond de caractère essentiellement mauvais. Nous avons toute espèce de raisons pour adopter, aveequel-

3 ues restrictions toutefois, le témoignage e ces écrivains plutôt que les assertions des géographes; car les voyageurs citent des faits et les géographes se bornent à des affirmations trop vagues pour être prises au sérieux. Il est évident que, sous bien des rapports , les peuples balénriques se ressentent de l’absence de la civilisation; chez eux, comme chez toutes les nations encore dans l'enfance sociale, le moral est en raison de la culture de l’intelligence.

Les Majorquins sont, en outre , fanatiques à l’excès, superstitieux jusqu’à la démence , apathiques jusqu’à la stupidité, d’une ignorance phénoménale et d’une paresse digne de devenir proverbiale. Du reste, il serait injuste de les rendre responsables de ces tristes infirmités intellectuelles et morales. La faute en est à leurs maîtres égoïstes, aux institutions sociales sous le joug desquelles ils restent courbés depuis des siècles, enfin aux autorités locales et au gouvernement de la métropole , qui ne font rien pour instruire et civiliser ce peuple, plus digne de compassion que de blâme. L’extrême misère dans laquelle vivent les Majorquins contribue aussi puissamment à les maintenir dans cette espèce d’affaissement moral qui afflige les regards de l’étranger. Cette misère est occasionnée autant par la triste situation de l'agriculture , de l'industrie et du commerce, que par l'irruption d’un nombre considérable d’Espagnols expulsés de la mère patrie durant les dernières guerres civilesdela Péninsule.

Ces luttes sanglantes ont, pendant longtemps, empêché tout mouvement entre la population des Baléares et le continent. Les indigènes restaient tranquillement chez eux, et s’enfonçaient tous les jours davantage dans cette déplorable apathie, que favorisaient d’ailleurs les habitudes de la vie méridionale; une autre cause, plus active et plus prolongée, de la misère et de l’ignorance des peuples baléariques, c’est le nombre, relativement immense, de couvents, qui, pendant plusieurs siècles, a dévoré la substance de cette malheureuse population. Grâce au décret du ministre Men-

L’UNIVERS

dizabal.quiasupprimé les couvent* dans tous les domaines de l'Espagne, cette cause n’existe plus. Mais on conçoit quelle désastreuse influence a dû exercer sur le moral des Majorquins et sur leur situation matérielle cette armée de moines égoïstes qui se réservait le monopole du bien-être et maintenait soigneusement les indigènes dans une espèce de servage abrutissant. Enfin M. Grasset de Saint-Sauveur, qui a écrit un intéressant ouvrage sur les îles Baléares , signale une dernière cause de cette ignorance et de cette paresse caractéristiques : — c’est l’esprit de domesticité oui règne parmi cas insulaires, et qui les pousse à s'engager avec joie et empressement au service des nobles et des riches. Cet abus, qui était dans toute sa vigueurà fépoqueoù écrivait le fonctionnaire impérial, existe encore, aussi monstrueux , aussi vivace qu’autrefois.

« Tout aristocrate majorquin a une suite nombreuse, que son revenu suflit à peine à entretenir, quoiqu'elle ne lui procure aucun bien être; il est impossible d'être plus mal servi qu'on ne l'est par cette espèce de serviteurs honoraires. Quand on se demande à quoi un riche Majorquin peut dépenser sou revenu dans un pays où il n’y a ni luxe ni tentations d’aucun genre, ôn ne se l’explique qu'en voyant sa maison pleine de sales fainéants des deux sexes, qui occupent une portion des bâtiments réservés à cet usage , et qui , dès qu'ils ont passé une année au service du maître , ont droit pour toute leur vie au logement, à l'habillement et à la nourriture. Ceux qui veulent se dispenser du service, le peuvent en renonçant à quelques bénéfices; mais l’usage les autorise encore à venir chaque matin manger le chocolat avec leurs anciens confrères et à prendre part, comme Sanchochez Ga mâche, à toutes lesbombances de la maison.— Au premier abord, ces mœurs semblent patriarcales , et on est tenté d’admirerle sentiment républicain qui préside à ces rapports de maître à valet; mais on s’aperçoit bientôt que c'est un républicanisme li la manière de l’ancienne Rome , et que ces valets sont des clients enchaînés par la paresse et la misère à la vanité de leurs patrons. C'est un luxe à Majorque d’avoir quinze domestiques pour un état de maison qui

en comporterait deux tout au plus. Et quand on voit de vastes terrains en friche, l'industrie perdue, et toute idée de progrès proscrite par l'ineptie et la nonchalance , on ne sait lequel mépriser le plus , du maître qui encourage et perpétue ainsi l'abaissement moral de ses semblables , ou de l'esclave qui préfère une oisiveté dégradante au travail qui lui ferait recouvrer une indépendance conforme à la dignité humaine » (t).

Ce qui prouve que, dans toute autre condition, le Majorquin parviendrait à vaincre son apathie , et à déployer une activité profitable , c’est que, quand des propriétaires , fatigués de voir la plus grande partie de leurs terres condamnée a une stérilité presque absolue, les vendent en viager a des paysans, ces terres ne tardent pas à prendre, sous l'influence d'un travail plus soutenu et plus intelligent, une physionomie toute nouvelle.

Le paysan, intéressé à faire produire au sol tout ce qu'il peut rendre, met tous ses soins à le cultiver. Dans toutes les localités où de pareilles ventes ont eu lieu , les habitudes laborieuses ont succédé h la paresse, et l’aisance à la misère.

Palma, autrefois Luliana, est située au fond de la grande baie dessinée par les caps Blaneo et Cala Figuera. Son port, formé par un môle de près de douze cents mètres de longueur , et assez mal défendu par deux forts peu redoutables , est bon et sûr, niais malheureusement trop petit. La ville s’élève en amphithéâtre, et l’aspect qu’elle présente , vue de la baie , est des plus pittoresques. On embrasse d’un seul coup d’œil ses principaux édifices. Ces clochers, ces tours élancées , ce port rempli de navires et que sillonnent de nombreux canots , offrent un spectacle à la fois majestueux et poétique. A la tiédeur de l'air qu’on aspire, on sent qu’on touche à une terre qu’un soleil fécondant échauffe de ses rayons, et où l’oranger n’a rien à craindre du froid des hivers ; terre privilégiée et heureuse entre toutes, si elle n’était pas échue en partage à un gouvernement sans initiative et sans activité.

Le* rues de Palma sont en général

(0 Un Hiver a Majorque.

ILES BALÉARES

étroites et mai pavées , par suite de l’incurie des autorités. Celles qui sont situées dans la partie basse au port sont plus spacieuses et d'aspect plus gai.

On y reconnaît la présence d'une population plus active et plus riche. Deux ou trois places, et notamment celles des Bornes et de Terra Secca, méritent d’étTe citées , surtout pour leur régularité; la dernière occupe un terrain d’alluvion que couvrait autrefois la mer.

» I,a cathédrale, dit M. de Laborde,est dans la partie élevée de Palma.

Elle est belle, grande et d’architecture gothique. Elle a trois nefs et trois hautes voûtes. La construction en est hardie ; et la voûte du milieu, encore plus élevéeque les deux autres, est simplement soutenue par deux rangs de sept colonnes. Les vitraux sont magnifiques par la netteté, la finesse et la disposition de leurs couleurs. On entre dans l'église par trois superbes et grandes portes ouvertes dans la façade, à coté de laquelle s'élève un clocher d'une structure si hardie , et orné avec tant de délicatesse, qu'on l’a surnommé la Tour de f Ange.

C’est le roi d’Aragon don Jacques le Conquérant qui a fait construire cette église. Le chœur, placé au centre, nuit à la beauté du vaisseau, étant fermé par une espèce de maçonnerie dont les sculptures ne peuvent dédommager du coup d’œil imposant qu’offrirait le vaisseau dans son entier. Entre le chœur et le maître-autel est placé le tombeau du roi Jacques IL » Cette disposition du chœur, contre laquelle M. de Laborde s’élève avec raisçm, au point de vue de l’art, est presque générale dans les églises gothiques qui existent en si grand nombre dans le royaume d’Espagne. Nous la retrouvons même chez nous , car les jubés étaient tout simplement une clôture, seulement moins complète que l'enceinte de murs ou de boiseries qui enveloppe encore les autres çôtés du chœur. Les premiers architectes chrétiens durent s'inspirer du souvenir du temple de Jérusalem, dont le sanctuaireétait fermé de toutes parts.

Le portail méridional de la cathédrale de^Palma passe pour un des plus beaux

échantillons de l’art gothique. Quant au portail principal, on en a muré les portes et la rosace, pour fermer passage au vent de mer qui s’engouffrait autrefois dans l’église et y renversait les vases sacrés au milieu de la messe, lin sarcophage fort simple, et contenant la momie de Jayme II, fils du Conquérant, orne le milieu du chœur.

La fondation du palais du gouvernement, où logent le capitaine général et l’intendant général, remonte, dit-on, . au temps où les Maures étaient établis à Majorque. Cet édifice, extrêmement vaste , mais mal distribué, n’offre rien de vraiment remarquable, si ce n’est l’aspect extérieur, qui réalise merveilleusement le type des monuments les plus fantastiques du moyen âge. Il renferme, outre les appartements d’honneur, une chapelle, un arsenal, line caserne, deux jardins , et une prison d'État placée dans une grosse tour carrée.

La maison de la Contratacion date du quatorzième siècle. Ce superbe bâtiment gothique peut donner une idée de la puissance à laquelle était un instant parvenu, sous les rois catholiques, le petit rovaume de Majorque et-Minorue. L'intérieur ne se compose que 'une belle et vaste salle , dont la voûte repose sur six colonnes en spirale.

C’était la bourse de Palma , le lieu de réunion des marchands. Un ange sculpté sur la porte d’entrée, les ailes déployées , protégeait l'agiotage. — C’est dans cette immense salle que se donnent aujourd'hui les fêtes et les bals publics.

La plupart des tribunaux de l’ile siègent dans l’intérieur de l’hôtel de ville, œuvre du seizième siècle où l’on montre "avec orgueil une galerie de portraits représentant les hommes illustres du royaume, depuis Annihal jusqu’au roi Jacques. C’est dans ce bâtiment qu’on voit l’horloge du soleil, aussi appelée Horloge baléarique. « On ignore véritablement son origine, dit un voyageur; on ne sait d’où elle vient, ni où’ elle fut faite. Elle marque et frappe les heures différentes du jour et de la nuit, selon la progression de la marche du soleil, etla différence entre les solstices où les jours se trouvent

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inverses ans nuits; on peut dire ou’elie est unique dans le inonde. » Il faut aussi faire observer que Dameto et Mut, les deux principaux historiens de Majorque , ne font remonter qu’à l'année 1385 l’antiquité de cette horloge. Ils affirment qu’elle fut achetée par des religieux dominicains et placée dans la tour où on la voit aujourd’hui. Elle fonctionnait encore à l’époque du voyage de Grasset de Saint-Sauveur.

Les trente mille habitants de Palma ont à leur disposition une salle de spectacle, où de mauvais acteurs sont en possession de faire rire ou pleurer les Majorquins. Parmi les autres établissements publics, on doit citer deux hospices, sans compter l’hôpital militaire et une maison de détention pour les femmes de mauvaise vie. La création de ce dernier établissement

firouve que les nyfcurs espagnoles, dans eur expression la moins poétique, et les ardeurs du climat, ne sont pas sans influence sur les habitants de ces îles. Toutefois la généralité du libertinage, qui d'ordinaire est un obstacle à la prostitution proprement dite, ne produit pas le même résultat à Palma, qui , sous ce rapport , subit les inconvénients des grandes villes d’Europe , sans en avoir les avantages et les agréments.

L’artiste voyageur qui parcourra les rues de Palma , ne manquera pas d’aller visiter les poétiques ruines de l’ancien couvent de l'inquisition. Ce palais , détruit, ilya quelques années, dans un jour de colère populaire et de violente réaction, fut , dit-on, un chef-d'œuvre, ainsi que l'attestent, au surplus, les élégantes arcades qui s'élèvent encore tristement sur ses décombres , et d'autres vestiges non moins éloquents. On voyait autrefois dans le cloître de Saint-Dominique des tableaux représentant les tortures auxquelles de malheureux Juifs avaient été soumis par ordre des inquisiteurs.

Grasset de Saint-Sauveur a pu lire une liste des victimes suppliciées à Mayorque depuis 1645 jusqu’à 1691. Cet horrible martyrologe contenait deux cent soixante et dix noms : voici le texte d’un arrêté du pieux tribunal :

■> Tous le§ coupables mentionnés dans

cette relation ont été publiquement condamnés par le saint-office, comme hérétiques formels; tous leurs biens confisqués au fisc royal ; déclarés inhabiles et incapables d'occuper ni d’obtenir ni dignités ni bénéfices, tant ecclésiastiques que séculiers , ni autres offices publics ni honorifiques; ne pouvant porter sur leur personne , ni faire porter à celles qui en dépendent ni or, ni argent , perles, pierres précieuses, corail, soie, camelot , ni drap fin ; ni monter à cheval ni porter des armes , ni exercer et user des autres choses qui , par droit commun,lois et pragmatiquede ce royaume, instructions et style du saint-office, sont prohibées à des individus ainsi dégradés; la même prohibition s’étendant , pour les femmes condamnées au feu , a leurs fils et a leurs filles , et pour les hommes jusqu’à leurs petits-fils en ligne masculine; condamnant en même temps la mémoire de ceux exécutés en effigie ; ordonnant que leurs ossements ( pouvant les distinguer de ceux des fidèles chrétiens) soient exhumés, remis à la justice et au bras séculier, pour être brûlés et réduits en cendres; que l’on effacera et raclera toutes inscriptions qui se trouveraient sur la sépulture, ou armes, soit apposées, soit peintes, en quelque lieu que ce soit, de manière qu’A ne reste d’eux , sur la face de la terre , que la mémoire de leur sentence et de leur exécution. »

Suivant un registre dont IVntrepreneur des démolitions du cloître de Saint-Dominique est resté l'héritier, ce couvent renfermait autrefois les sépultures d’une foule de personnages illustres, entre autres de Nicolas Cottoner, un des plus célèbres grands maîtres de l’ordre de Malte, des Dameto, des Muntoner, des Villalongas, des la Romana et des Bonapart. M. Tastu se fit montrer la tombe armoriée des Bonapart, et en confrontant ses armes avec d’autres armoiries de la même famille retrouvées dans des documents authentiques, le judicieux bibliographe est arrivé à conclure que le nom de Bonpar, devenu plus tard Bonapart, est d'origine provençale ou languedocienne. En 1511, Hugo Bonapart, né à Majorque, se rendit en Corse comme gouverneur pour le roi Martin d’Aragon ; et c'est ceperson-

aogl

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nage qui serait la souche de la famille Bonaparte, ou Buonaparte. Bonapart est le nom roman , Bonaparte l’italien ancien, et Buonaparte l'italien moderne.

Les habitants de Palma signalent encore à la curiosité du voyageur le palais du comte de Monténégro, où l'on trouve une admirable bibliothèque pleine de livres et de documents aussi

Iirécieux par leur importance que par eur rareté. Au nombre de ces trésors scientifiques , on remarque une superbe carte nautique manuscrite, de l’année 1439, véritable chef-d’œuvre de dessin, de peinture et de calligraphie. Ce portulan, dont leMajorquin Valsequa est l'auteur, a appartenu à Améric Vespuce, ainsi que le constate une inscription placée au dos de la carte et ainsi conçue : « questa anipla pelle di géographia fîi pagata da Amerigo Vespucci CXXX aucati di oro di marco. »

Ne terminons pas cette description rapide des principaux édifices de Majorque sans mentionner le château de Bélver , ancienne résidence des rois des Baléares, forteresse antique transformée par les souverains espagnols en prison a'État. Ce fort, qui est en bon état de conservation , est un beau spécimen de l’architecture militaire au moyen âge. Des captifs illustres ont gémi dans ses sombres cachots ; nous ne citerons que Gaspar Jovellanos , un des écrivains espagnols les plus renommés , et notre compatriote M. François Arago , secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences. On sait que le célèbre astronome fut chargé par Napoléon de la mesure du méridien. Il se trouvait à Majorque en 1808, lors des événements de Madrid et de l’invasion des Français. Le peuple majorquin se vengea sûr lui des humiliations infligées à la dynastie espagnole. Il fut

fioursuivi par la populace furieuse, et ivré aux autorités par le commandant du brick espagnol sur lequel il était embarqué , et qui avait été mis à ses ordres. Obligé, pour se soustraire à la fureur de ses ennemis , de se constituer prisonnier dans le château de Bélver, il y resta deux mois, pendant lesquels il apprit qu’on avait plusieurs fois formé le projet de l’empoisonner. Enfin les au-

torités lui ayantfaitsavoirqu’elles fermeraient les yeux sur son évasion, M. Arago s’échappa furtivement, et se confia à un matelot majorquin, qui lui avait déjà sauvé la vie en le prévenant des dangers dont il était menacé. Ce marin refusa de le conduire en France, et le débarqua à Alger , où notre compatriote eut à supporter les tortures du plus dur esclavage. On connaît les circonstances, presque fabuleuses, à l’aide desquelles l’illustre savant parvint à recouvrer sa liberté.

Quelques-unes des maisons de Palma sont construites en marbre, et presque toutes sur le modèle de celles des anciens Maures. Au rez-de-chaussée on trouve une porte à plein cintre, sans aucun ornement, donnant dans un vestibule orné de colonnes; en arrière, quelques petites pièces; au premier étage, de grands appartements recevant la lumière à travers de hautes fenêtres , divisées par des colonnes effilées, qu’on croirait d’origine arabe ; au-dessus, un grenier où se fait tout le détail du ménage. Ce grenier est, à proprement parler, une galerie offrant une série de fenêtres rapprochées. Un toit très-proéminent , soutenu par des poutres délicatement travaillées, couvre la maison et préserve (fs fenêtres de l’étage supérieur de la pluie et du soleil. — L’escalier , artistement dessiné et ciselé, est placé dans la cour intérieure. Dans toutes ces habitations on remarque la colonne toscane ou dorienne, et l’on est frappé, dans les demeures de l’aristocratie, du luxe des rampes, des balustrades et en général de tous les détails de sculpture. Au-dessous des maisons ordinaires , il y a , comme à Hambourg , des espèces de caves habitées par des

fiauvres, et qui ne sont éclairées que par a porte d’entrée. Partout le pauvre est traité de même.

« Le péristyle ou l’ atrium des palais des chevaliers (c’est ainsi que s’intitulent encore les patriciens de Majorque), a, dit George Sand, un grand caractère d’hospitalité, et meme de bienêtre. Mais, dès que vous avez franchi l'élégant escalier et pénétré dans l'intérieur des chambres, vous croyez entrer dans un lieu disposé uniquement pour la sieste. De vastes salles, ordinai-

L’UNIVERS

renient dans la forme d’un carré long , très-élevées, très-froides, très-sombres, toutes nues, blanchies à la chaux sans aucun ornement , avec de grands vieux portraits de famille tout noirs et placés sur une seule ligne , si haut qu’on n’y distingue rien ; quatre ou cinq chaises d’un cuir gras et mangé aux vers, bordées de gros clous dorés qu'on n'a pas nettoyésde puisdeux cents ans ; quelques nattes Valenciennes, ou seulement quelques peaux de mouton à longs poils jetees çà et là sur le pavé; des croisées placées très-haut et recouvertes de paanes épais ; de larges portes de bois de chêne noir ainsi que le plafond a solives, et parfois une antique portière de drap d'or portant l'écusson de la famille richement brodé, mais terni et rougi par le temps; tels sont les palais majorquins à l’intérieur. On n’y voit guere d'autre table que celles où l'on mange. Les glaces sont fort rares, et tiennent si peu de place dans ces panneaux immenses , qu'elles n’y jettent aucune clarté. On trouve le maître de la maison debout et fumant dans un profond silence , la maîtresse assise sur une grande chaise et jouant de l'éventail sans penser à rien. On ne voit jamais les enfants ; ils vivent avec les domestiques, à la cuisine ou au grenier, je neasais ; les parents ne s’en occupent pas. Un chapelain va et vient dans la maison sans rien faire. Les vingt ou trente valets font la sieste, pendant qu'une viedle servante hérissée ouvre la porte au quinzième coup de sonnette du visiteur. »

Alcudia est la seconde ville importante de Majorque. Elle est située sur la côte orientale, au nord-est de l’ile, vis-à-vis l’îlc de Minorque. Elle s’élève en face de la péninsule qui sépare les deux grandes baies d'Alcudia et dePollenza, nommées aussi, la première Puerto-Mayor (grand port), et la seconde Pue’rto-Minor (petit port). La baie d'Alcudia est comprise entre les caps Farrueh et del Pinaretcellede Pollenza entre ce dernier et celui de Formentelli ou Formentor. La ville est placée à quelque distance de la mer et sur une éminence. On n’est pas d’accord sur l’époque de sa fondation. Les uns la croient très-ancienne; les au-

tres ne lui accordent une certaine existence comme ville, que depuis la conquête de la colonie parles Aragonais.

Ici, aucun monument, à l’exception de l’église Saint-Jacques, ne mérite d’attirer les pas du voyageur, qui n’y trouvera, pour le direén passant, que de l’eau ne citerne fort peu potable.

Mille habitants et quarante hommes de garnison, dont le commandement est d’ordinaire confié à un colonel vétéran, sont les tristes restes de la population qui remplissait, il y a cent ans environ, les mille maisons que la ville renfermait à cette époque.

I.es principaux bourgs et villages de Majorque sont, en revenant d’Alcudia à Palma par la côte, nord :

Pollenza, ancienne colonie romaine, qui fut quelque temps la propriété des chevaliers duTemple. Au nord-ouest de cette dernière est Palomera ou Palumbaria avec un port couvert par une île que les Romains appelaient Columbriu. Plus à l’ouest, se trouve, abrité par les plus hautes montagnes de Majorque, le petit port de Soller, dont l’entrée est étroite et difficile. C’est là que les barques marchandes viennent charger les oranges qui s’expédient à l’étranger.

Ascorea, bâtie au fond d'une belle et profonde vallée abritée par la chaîne de montagues qui court vers le nordouest. Ce canton privilégié possède les précieux vignobles de Malvoisie et de Montona.

Runola, fondée par Jacques le Conquérant; Saint-Martial avec 500 habitants et Alaro qui en compte près de cinq fois autant.

Soler, située près de la vallée la plus agréable de Elle. ■> Cette vallée , dit M. de Laborde, offre en tout temps l’aspect d’une forêt d’arbtes toujours verts, chargés de fleurs etde fruits. Elle a environ trois lieues et demie de circonférence ; son centre est une plaine entourée de hautes collines couvertes de masses d'oliviers et de caroubiers.

La plaine est couverte par des orangers et des citronniers arrosés par une infinité de ruisseaux qui se réunissent en un seul auprès delà ville deSoler. » Le bourg, bâti en face de Barcelone, avec un petit port et une population d'envi-

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ron cinq mille âmes , est en quelque sorte un riche couvent de chartreux.

Ce fut d'abord un château royal fondé par don Martin d'Aragon. L’église et le cloître méritent d’ètre visités. La petite ville de Val-de-Musa ou Mosa, construite sur une colline, presque en face du couvent , est fière de posséder la maison où naquit sainte Catherine Thomasa, devenue presque la patronne de l'ile tout entière.

Banalbufar, à une lieue de l’ermita«e de Santa-Maria, et bâtie sur le plateau d'une colline assez élevée dont le versant qui regarde la mer est couvert d’excellents vignobles.

En achevant le tour de l’ile par cette cote, on rencontre .successivement les petites villes d’Andracio ou Andraig , de Puigpugnent, de Culvia , le petit port de Paguera , et enfin le bourg de Deya, qui n’offrent rien de remarquable, si ce n'est le nombre de leurs chapelles et établissements religieux.

En sortant de Palma , et en suivant les côtes du sud, du sud-est, de l’est et du nord , on trouve d’abord JJuch . Mayor, non loin d’une montagne isolée appelée la Honda, et au milieu d’une plaine célèbre parla défaite de Jacques 111, qui y perdit la couronne. Tout auprès est l’étang de Le Prat, dont les Majorquins aiment mieux se plaindre que se debarrasser. Viennent ensuite Campos (5,000 habitants), puis Santani, Faloniehi, Manaeor, Arta (8,000 âmes) et les deux villages qui en dépendent , Serrera et Cap Pero. Dans le voisinage de ce dernier, en voit encore les ruines d’un château construit par les Maures.

A l’ouest de ce canton et au pied des hauteurs qui en accident le terrain, s’étend jusqu’à la riVfe occidentale de la baied’Alcudia, une vasteet riche plaine, bien cultivée et couverte d’une infinité de petites villes et de villages, dont les principaux sont Santa - Margarita, Muro, Buger, la Puebla, Campanet, Selva , San Sellas, Inca, Benisalem, Sineu ( ces deux derniers bourgs de fondation romaine), et Santa-Maria, avec le petit village de Santa-Eugenia , qui en dépend.

Le rapide résumé que nous avons donné en esquissant l’histoire générale des îles Baléares et Pityuses, nous laisse

peu de chose à ajouter en ce qui touche spécialement l’ile de Majorque.

Nous emprunterons encore ici un fragment du travail de M. de Laborde, qui résume assez nettement et avec concir sion, les renseignements contenus dans les ouvrages des autres écrivains.

« Le royaume de Majorque perdit beaucoup de son ancienne population, en 1229, par la défaite des Maures et le carnage qu’en firent les chrétiens pour venger la mort du fameux vicomte de Béafu, Guillaume de Moncade, et celle de son frère.

L’an 1301 , les Juifs ayant été poursuivis en Espagne pour leurs exactions , leur usure et toute la corruption qu’ils y introduisaient, furent également poursuivis dans l’ile. Ceux qui ne purent se sauver furent pillés ; contraints de se cacher dans les montagnes, ils y périrent en grande partie. Au commencement du quinzième siècle, la famine exerça ses ravages dans Majorque, pendant dix ans, et avec la population tomba le commerce de l’ile.

En 1403, la crue de la petite rivière de la Itierra fut si forte, qu’elle emporta seize cents maisons et noya cinq mille cinq cents personnes. En 1408 et 1444, eut lieu une semblable catastrophe.

La guerre civÿe succéda à ces fléaux.

La première rébellion fut dirigée contre la noblesse; on se battit pendant trois ans. En 1464, toutes les îles Baléares se soulevèrent; une flotte fut armée par les rebelles contre Jean H, et elle était soutenue par une flotte française envoyée par Louis XI , qui voulait se venger de la maison de Navarre; il périt beaucoup d’insulaires. En 1475, la peste fut apportée du Levant chez les Majorquins , et fit un grand ravage. En 1618 et 1635, la Rierra fit un affreux dégât dans l’ile : elle inonda les campagnes, et s’éleva fort haut avant de s’écouler dans la * mer. La population, tout en s’affaiblissant, n’en fournissait pas moins des troupes ; elle avait besoin d’une milice régulière pour défendre ses côtes contre les Barbaresques. La noblesse du royaume de Majorque avait été considérable : on la voit dans l'histoire figurer à la cour de Ferdinand et d’Isabelle ; on la voit aussi, dans le seizième siècle,

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obligée de se défendre contre les paysans révoltés , combattre et se retrancher dans Alcudia, et , au milieu de ce même siècle , combattre , à la tête des milices , contre les Africains qui voulaient envahir Plie. Depuis celte époque , la population de l'ile de Majorque eut moins à souffrir des intérêts politiques, mais elle ne se releva point jusqu’au degré où l’on prétend qu’elle fut sous les Maures. »

Minorque. Moins grande que Majorque, comme l’indique son nom, montueuse, privée d’eau, quoique placée sous un climat humide, déshéritée enfin des avantages de fertilité et de salubrité dont jouit sa voisine, Pile de Minorque tient pourtant une plus large place dans l'histoire. Elle doit sans doute ce privilège à la configuration très-accidentée de ses côtes, qui offrent aux vaisseaux un grand nombre d'abris vastes et sûrs, ainsi qu’à sa position plus avancée dans la Méditerranée.

Minorque est située à cinquante lieues de la côte orientale d’Espagne, au sud de la Catalogne, et à treize lieues est de Majorque. Elle a douze lieues de long sur quatre de large, et renferme une population d’environ douze mille habitants. Exposées aux vents, qui y régnent avec violence, ses côtes septentrionales présentent un nombre prodiieux de coupures, d’enfoncements et e baies plus ou moins profondes, tandis que ses côtes méridionales, infiniment plus régulières , offrent partout la preuve d’une exposition meilleure.

Le sol des montagnes , fin , léger , tirant sur le noir, est fertile quoique peu profond, tandis que celui des plaines , argileux et froid , ne produit que de mauvais herbages, à peine propres à servir de nourriture aux bestiaux. Aucun cours d’eau digne du nom de ruisseau ne traverse cette île.

Ce serait, en un mot, un des pays les moins agréables , si l’art et l’industrie , venant à son aide, n’y eussent dompté la nature.

Les produits minéraux de Minorque sc bornent à ses marbres, peu exploités, à quelques mines de 1er, fort négligées, à cause de la rareté du combustible , et à deux ou trois mines

de plomb complètement abandonnées.

Armstrong, qui a visité cette colonie il y a plus de soixante ans , regrettait ue les nombreux coquillages et débris e poissons fossiles , « qui se trouvent non-seulement, dit-il, sur la surface des rochers, mais encore bien avant dans la terre, n’eussent pas encore été sérieusement étudiés. » Nous ne pouvons qu’exprimer le même regret. Parmi ces débris fossiles, on peut citer de curieux glossopètres , auxquels les Minorquins donnent le nom de Langues de serpent, et d’autres qu’ils désignent sous celui de Crapaudines , et qu’ils croient engendrés dans la tête des crapauds.

Les chevaux sont en petit nopibre et mauvais, bien que d'assez bonne apparence. On se sert principalement de mulets, qui généralement sont forts et vigoureux. Les ânes de Minorque sont également de belle espèce. Les vaches sont petites , maigres ; et l’absence de bons pâturages rend leur lait peu abondant et de mauvaise qualité.

Les Mjnorquins ne coupent point leurs bestiaux; ils emploient, pour les mutiler, le procédé des Maures, qui se bornent à leur écraser les parties génitales. Les porcs et les lapins multiplient prodigieusement et sont de belle espèce. La couleuvre , la vipère , le scorpion, le scolopendre ou mille-pieds abondent à Minorque. Les naturels emploient l’huile dolive comme spécifique contre la piqûre de ces animaux malfaisants, cequi indiquerait que leur venin n’est pas dangereux. La plupart des oiseaux et des insectes du continent européen se trouvent dans cette île. Les côtes fourmillent de poissons : la dorade, l’anchois, la donzella, la plie, la sole, la barbue, le carrelet, la lamproie, le congre, l’anguille fournissent abondamment à la subsistance des habitants, etsont même pour eux un objet de commerce. On y

Î lèche aussi le turbot. In sardine, e mulet, dont les œufs salés et séchés font ce que les Minorquins appellent le botargo. Le plus commun de tous les poissons de ces parages, désigné par le peuple sous le nom de poisson de roche, parce qu'il se tient dans les rochers , mérite d’être particu-

ILES BALÉARES

lièrement cité pour ses couleurs admirables : il est diapré de bleu, de rouge et de vert. Parmi les coquillages, ou trouve la plupart de ceux qui vivent sur nos cotes méridionales. Il en est un cependant qui offre une particularité digne de remarque : c’est une moule appelée datyl par les Espagnols, à cause de sa ressemblance avec la forme d’un doigt. Armstrong , dans son Histoire naturelle et civile de file de M inorque , dit « que, pour pêcher ce coquillage, on tire de la mer, avec des cordes, de grosses pierres, dans lesquelles on suppose qu’on le rencontrera; on casse les pierres avec des coins de fer, et on voit les datvls, logés au centre du bloc solide dans toutes les directions. Le poisson est enfermé dans deux coquilles semblables , environ de la longueur et de la grosseur du doigt, un peu aplati et à peu près de la même largeur de l'une a l’autre extrémité. » L’historien anglais dit encore à ce sujet : « M. Wyld assure dans une lettre à M. Bay , qu’il a vu des pierres remplies de pholades, dont la surface n’avait aucune ouverture sensible; mais j’ai remarqué dans quelques-unes un petit conduit, dans lequel on pouvait à peine ficher une épingle, et cependant il doit suffire pour recevoir la nourriture dont le poisson a besoin. » M. Wyld ajoute * qu’on sait par expérience que le frai des animaux peut pénétrer dans la substance des rochers. » Nous laissons aux personnes compétentes le soin de décider si les observations qui précèdent peuvent ou non être fondées. — Il est un autre coquillage , qui mérite une mention particulière; c'est celui qui produit la nacre. « La nacre de perle , dit Armstrong, est très-commune à Minorque ; c’est la Pirata magna des auteurs. Elle a trois pieds de long sur seize à dix-huit pouces de large. Elle a au dedans le meme éclat que la nacre de perle; mais elle est rude et couverte de piquants en dehors. Il y a près du joint un flocon de soie jaunâtre, depuis quatre jusqu’à dix pouces de long et de l’épaisseur du doigt.

Lette soie, si tant est qu’on puisse l'appeler ainsi, peut se nier, et l'on en a souvent fait des gants et des bas ,

2e Livraison. (îles baléabes.)

par curiosité. Le docteur Shaw croit que c’est le Byssus des anciens. La pourpre, autrefois si fameuse chez les Tyriens, est abondante dans les environs dé 111e. Nous avons vu aussi un grand nombred’étoiles de mer; mais les espèces en sont peu variées. La plus rare est l’étoile de mer arborisée, que je n’ai jamais pu avoir en entier. »

Bien que le sol de Minorque soit ingrat, il n’en produit pas moins une grande variété de végétaux. Nous passons sous silence l’inutile nomenclature des légumes et des céréales. Quant aux arbres fruitiers , on peut citer entre autres, le carouge, particulier au termino ou canton de Mahon; le reste comme dans les régions méridionales de l’Europe. L’olivier croit sans culture, mais les Minorquins ne savent ni apprêter son fruit ni en extraire l’huile. Le raisin produit du vin excellent et offre , en outre , l’avantage de pouvoir se conserver frais pendant trois et même quatre mois.

« Les Minorquins, qui étaient autrefois si fameux par leur valeur, vivent aujourd’hui dans la plus honteuse indolence. Ils semblent avoir perdu leur courage avec leur liberté, et ils paraissent si peu jaloux de cette dernière , u'ils ne se mettent nullement en peine e la recouvrer. » Tel est le jugement porté par un écrivain moderne sur le caractère des habitants de Minorque.

Mais ces reproches , au fond parfaitement fondés, vont plutôt à radresse des différents maîtres de 111e qu’à celle des Minorquins eux-mêmes; car, s’ils ont perdu les bonnes qualités qui les distinguaient autrefois, s’ils sont devenus cupides, orgueilleux, envieux et indolents, c’est à leurs dominateurs successifs, et particulièrement à l’Espagne, qu’ils doivent cette triste métamorphose. La seule privation de la liberté suffit pour démoraliser un peuple :

voyez la Grèce, l’Italie et l’Inde. Et le résultat est bien plus déplorable encore, lorsque le peuple vaincu est livré à l’influence désastreuse d’une monarchie fondée sur la superstition, la corruption et le despotisme. Il faut ignorer complètement l'histoire de Minorque, pour faire un crime aux habitants de cette colonie d’avoir oublié leurs vertus pri-

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mitives. Tour à tour occupée par les Carthaginois, les Romains, les Vandales et les Maures, Minorque n’a cessé, jusqu'à don Pèdre le conquérant, d'être en quelque sorte le jouet des nations belliqueuses dont les vaisseaux sillonnaient victorieusement la Méditerranée. A partir du moment où elle devint, ' presque en même temps que Majorque, la propriété des Aragonais, nous la voyous commencer une nouvelle sérié de calamités non moins fatales à sa prospérité et au caractère de sa population. En effet, dans les temps modernes, elle a reconnu pour maîtres, en 1708, les Anglais; en 1750 , les Français; en 1782, les Espagnols; en 1798, encore les Anglais; et enfin, depuis 1802, elle obéit à la couronne d'Espagne. Quel peuple eût résisté à l'action de tant de vicissitudes, de tant de civilisations superposées, de tant de volontés différentes se succédant les unes aux autres, chacune avec ses tendances particulières?

En général , il faut se défier beaucoup des jugements des voyageurs sur les nations qu’ils ont visitées. Presque toujours ils les ont appréciées, abstraction faite des circonstances qui les ont modifiées malgré elles ; ces circonstances , ils les ignoraient presque entièrement, et par conséquent ils ne pouvaient savoir si le peuple qu’ils étudiaient s'était développe naturellement ou sous l’influence de certaines situations exceptionnelles et anormales. Telle est, par exemple, l'édifiante habitude des publicistes qui déclarent hardiment les nègres des colonies privés de toute aptitude intellectuelle, sans tenir compte de l'action abrutissante d’un esclavage séculaire.

Les paysans minorquins ont le teint basané; leur physionomie révèle la passion et la mobilité méridionale.

Les femmes ont les traits plus réguliers ; quelques-unes même sont remarquables par l'expression de leurs yeux.

L'habillement des hommes consiste en une jaquette et une camisole, qu’ils lient autour du corps avec une ceinture à réseau ou une grande bande de cuir; une chemise grossière, un mouchoir de couleur autour du cou, un manteau rouge, un pantalon qui leur descend jusqu'à la cheville, de gros bas,

des souliers plats et sans talons, et un chapeau rabattu , complètent l'accoutrement, qui ne laisse pas d'être pittoresque. Le costume des femmes cousiste en une camisole d’eloffe noire, ouverte vers le cou et fermée vers le poignet, sur laquelle elles retroussent les manches de leur chemise. Elles mettent par-dessus un jupon d’etoffede couleur ou de toile peinte , qui tient a la camisole. Elles plissent ce jupon vers les hanches, pour paraître plus grosses, et il est si court, qu’il leur descend à peine jusqu'au gras de la jambe. Elles portent des bas bleus , rouges ou verts avec des coins d'une autre couleur.

Leurs souliers sont élevés sur le talon, larges vers les orteils , et percés de plusieurs petits trous; ce qui leur tient le pied frais et -fait qu'elle marchent plus facilement. Leur coiffure est la meule que celle des femmes de Majorque.

Pions n’avons pas à écrire les annales particulières de Minorque, trop |>eu importantes pour être séparées de l’histoire générale des Baléares, dont nous avons donné un aperçu. Nous nuus bornerons à raconter un fait, dont la date remonte à l’époque de la dernière expulsion des Maures , et qui montre de quelle façon les souverains entendaient alors les idées de loyauté , de justice, et ce que plus tard on a nommé droit public.

Don Jacques, ie conquérant de Majorque, de Minorque et d’Iviea, avant résolu d’abdiquer et de se retirer dans un cloître , partagea ses États entre ses deux (ils , don Jacques il et don Pèdre. Le premier eut pour sa part le royaume de Majorque, et le second reçut l’Aragun. Mais don Pèdre , mécontent de son lot, n'attendit pas la mort de son père, pour attaquer et soumettre à son autorité l’tle de Minorque, alors entre les mains des Maures, bien plus qu'entre celles de son frère Jacques II. Alphonse, son Gis, voulut aller plus loin encore : il résolut d’exterminer les Maures. Ceux-ci, avertis, se hâtèrent de faire venirdes secours d’Afrioue. Alphonse n'en opéra pas moins la descente qu’il projetait, et défit complètement les Sarrasins. Le chef ennemi et une poignée de soldats qui lui restait se retirèrent dans une for-

ILES BALÉARES

teresse sur le mont Sainte-Agathe , et bravèrent quelque temps les efforts des Espagnols. Réduits enfin à l'extrémité, ils demandèrent à capituler. l,es conditions du traité furent des plus dures : tous les Maures sans exception étaient obligés de payer rançon ou de subir l'esclavage. Quatre ou cinq cents seulement purent se racheter; mais Alphonse ne voulut pas admettre une preille inégalité : au mépris de la foi jurée, il Gt noyer pendant la traversée tous les malheureux qui croyaient avoir sauvé à prix d'or leur liberté et leur vie.

Minorque est divisée en quatre cantons ou terminas : Ciudadella, Mercadal, Alaîor et Mahon. Le termino de Mahon, situé dans la partie sud de l’fle, est environné de tous côtés par la mer. Il est borne au nord par celui de Mercadal, et au nord-ouest par celui d’Alaïor : sa plus grande longueur est d'environ cinq lieues. Le termino d’Alaïur est borné au sud-ouest par la mer, à l'est par le termino de Mahon, au nord par celui de Mercadal, et au nord-ouest par celui de Kérarias, qui n’est qu'une annexe de ce dernier. Le canton de Mercadal , le plus grand , quoique le moins peuplé, est borne au nord par la mer, au nord-est par le termino de Malien, au sud-est par celui d’Alaïor, et au sud-ouest par celui de Férarias. Le château, le port et la ville de Fornella en font partie, et c’est dans ce district que se trouvent la montagne de Sainte- Agathe et le montToro, les plateaux les plus élevés de l'ite. Le termino de Ferarias n’est, à proprement parler, qu’une espèce de bande de terrain qui traverse l'Ile du sud au nord. Enlin le canton de Ciudadella, qui occupe l'extrémité occidentale de l’Ile , est baigné de trois côtés par la mer et n'a pour limites, du côté de la terre et à l'est, que le termino de Férarias.

Les produits de ces différentes portions de Minorque étant les mêmes que ceux de Majorque, ce serait tomber dans de fatigantes redites que de faire la description minutieuse des districts énumérés ci-dessus. Le termino de Mabon, ou plutôt la ville de Port-Mnlion, mérite seul de nous arrêter quelques instants.

Mahon a été, dit-on, fondée par Magon le Carthaginois; mais ce personnage était-il le père d’Amilcar, ou le frère d’Annibel, ou seulement Magon Barca , qui fit la guerre aux Syracusains? Cette question reste encore douteuse après les dissertations des savants. La capitale est située sur une élévation, en face du port qu'elle domine.

Les maisons, construites en pierres (1), sont presque toutes surmontées d’une terrasse , à la mode italienne. Il n'y a point, à proprement parler, de monuments publics à Mahon. Les rues sont étroites et le roc y sert de pavé. Le port, qui a une lieue et demie d'étendue, peut contenir une flotte considérable; mais l'entrée en est ditlicile. Pour y pénétrer, il faut ne pas perdre de vue le mont Toro, en ligne droite avec le milieu du port, et cela jusqu’à ce que l'on soit à hauteur de l'Ile nu Sang, où est établi un hôpital, construit en 1711 aux frais du chevalier Jennings, pendant l'occupation des Anglais. Il faut encore se garder de trop approcher du fort Pfaillppet, où l’on pourrait se briser contre les pointes d'un écueil caché sous l'eau. Presqu’en face de l’Ile du Sang et du côté de la ville, est creusée une grotte qu’on appelle la taverne aux

(I) Celte pierre a l'éventage (Vitre facile A tailler au sorlir de la carrière et de s'endurcir sous faction de Pair On la trouve à une trè>-petile profondeur et par rouelles peu épafoes qui fournissent pourtant des quartiers considérables. A Paide de celle pierre, qui coule peu, et d'une espece de gypse particulière à Minoruue. les habitants construisent a fort peu de frais et d'une manière a la fois déganté et .solide. Ce pse semble avoir été accordé par la nature à le de Minorque pour y compenser le manque de )k>Is de construction, (iràce a cette précieuse ressource, les maçons se passent de boi> même pour l'établissement des voûtes, mil presque partout forment les plafonds. Une perche sufllt pour ce travail Le procédé mérite d’être indique: apres «voir taillé avec beaucoup de soin la pierre qu’iU veulent employer, ils la posent dans Pen droit ou elle doit rester a demeure et la soutiennent en Pair par le moyen d’une simple perche. Dés qu'elle est placée, ils mettent du mortier tout autour des jointures eu observant de tailler au sommet un petit trou,

Snur qu’il puisse se répandre en un instant ans toutes les jointures. Une des propriétés de ce ciment e>l de s’endurcir sur-le-champ et dé sceller fortement les pierres qu’il réunit. La perche alors devient inutile; ou la retire et on la porte sous une autre pierre, La voûte se trouve achevée en tres-peu de temps.

L’UNIVERS

huîtres et qui, n'étant jamais visitée par le soleil , est un lieu extrêmement frais et, par suite, un des plus fréquentés pendant les grandes chaleurs. C’est près de cet endroit qu’a lieu la pêche aux huîtres (1).

Port-Mahon a joué un rôle assez important dans l’nistoire moderne. Les Anglais, qui n’espéraient pas encore s’emparer de Malte et en faire leur poste avancé dans la Méditerranée, profitant de l’oceasion du secours qu’ils donnaient à Charles 111 contre Philippe V, petit-lils de Louis XIV , s’emparèrent de Minorqueen 1708, et n’épargnèrent aucune dépense, aucuns travaux, pour s’en assurer la conservation. Port-Mahon fut surtout l’objet de leur attention. En 1756, à l’époque où la France songea à le leur enlever, les fortifications entourées de fossés creusés à pic, a vingt et trente pieds de profondeur, recélaient quatre-vingts mines qui en rendaient l’approche impossible; la citadelle était dans le meilleur état de défense. L’Angleterre redoutait alors une invasion de la part de la France, et dans son empressement à armer ses propres côtes , elle oublia complètement Minorque. Vers la fin d’avril 1756, douze vaisseauxde ligne et quelques frégates, commandés par l’amiral la Galissonnière , débarquèrent dans l’tle vingt-sept bataillons sous les ordres du duc de Richelieu. Les Anglais, surpris, n’eurent pas le temps de s’opposer à cette descente.

En mai seulement , l’amiral Ring se présenta pour combattre la Galissonnière , qui escortait un nouveau convoi destiné à soutenir les assiégeants. La négligence , quelques-uns ont dit la trahison d’un secrétaire de l’amiral anglais, fit tomber entre les mains du chef de la flotte française le livret des signaux : de sorte que Bing, ne pouvant préparer une manœuvre sans que la Galissonnière

(I) Celte pèche se fait à Minorque d’une façon nssezsingiilièrc. Il faut être deux plongeurs : l’un se déshabille, attache un marteau à sa main droite, fait le signe de la croix, se recommande à son patron et se jatledans la mer. Cen’est qn’h dix ou douze brasses de profondeur qu’il trouve les Imitres. Il en détache du rorher autant qu’il peut en porter sur son bras gauche, et, frappant du pied, il remonte sur l’eau. On l’aide à rentrer dans ie bateau et, tandis qu’il se ranime en buvant un verre d’eau-dr-vie , sou camarade s'apprête à faire ce qu’il a fait.

fût aussitôt en mesure de la rendre inutile ou dangereuse, fut complètement battu. Cette défaite irrita tellement l'orgueil britannique , que le malheureux amiral, traduit devant une cour martiale , fut condamné à mort et exécuté, bien que les juges l’eussent recommandé à la clémence de George II, bien que la Galissonnière et Richelieu eussent donné de sa conduite les témoignages les plus honorables , et que Voltaire, dont l’influence était alors immense, eût entrepris de plaider sa cause.

Le siège continuait toujours avec vigueur, le canon faisait voler les rochers en éclats; mais le succès semblait devenir de iour eniour plus problématique. Ce n'était quâ grand’peine que les assiégeants parvenaient à asseoir quelques batteries sur des plates-formes élevées à force d’art et de patience; le feu de la place, habilement dirigé, démontait aussitôt les pièces. La garnison avait des vivres pour plusieurs mois; une nouvelle flotte anglaise allait se .présenter sous peu et la ravitailler; la chaleur était insupportable, et la cour de France, impatiente de fêter un nouveau triomphe, pressait Richelieu d’en finir. Celui-ci craignait le découragement du soldat; il redoutait surtout l’opinion de l’Europe, attentive à la lutte que soutenaient sur ce rocher les deux grandes nations rivales. En conséquence, il se décida à tenter un de ces audacieux coups de main qui ont été si souvent répétés , et presque toujours avec succès . pendant nos longues guerres de la République et de l’Empire. Maillebois, qui depuis marqua dans l’émigration, le seconda avec talent. La place fut attaquée sur tou. les points à la fois. Les Français descendirent dans les fossés , posèrent hardiment les échelles; officiers’ et soldats s’y précipitèrent, s’aidant, se portant les uns les autres, et tous les ouvrages extérieurs furent enlevés à l'arme blanche , malgré le feu continuel de l’artillerie anglaise. Cependant la place n’était pas encore prise, et sans la mort du commandant en second, qui seul connaissait le secret des quatre-vingts mines placées sous les remparts dont Richelieu venait de s’emparer, et qui fut frappé au

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moment même où il allait donner l’ordre d'y mettre le feu , nos soldats auraient fait preuve d’un courage inutile.

Cette mort amena la reddition de trois mille Anglais, et Richelieu entra dans la ville le 28 juin 1756.

Reprise un peu plus tard par les Anlais, elle leur fut encore enlevée par le uc de Grillon en 1782, à la suite d’un siège long et difficile. En 1799, Georges 111 y envoya une flotte pour s’en emparer. « Les Anglais, dit l’auteur du Dictionnaire des sièges et batailles , conservaient des intelligences dans une île qu’ils avaient possédée; aussi cette occupation ne leur coûta pas un seul homme; à peine y brûlèrent-ils

une amorce L’amiral Duckworth

et le général Stuart descendirent le 7 novembre dans la baie d’Addaya; des bateaux rassemblés en grand nombre mirent en quelques instants huit cents hommes à terre , qui firent sauter le magasin à poudre et enclouèrent une batterie abandonnée par les Espagnols. Bientôt une nouvelle explosion annonça que les Espagnols avaient évacué aussi le poste des Fournelles , sur lequel on avait dirigé une fausse attaque. Deux mille hommes de troupes espagnoles parurent, et menacèrent d'envelopper la petite troupe des Anglais; mais ils furent repoussés avec perte sur l’aile gauche de leur armée , tandis que le feu de YArgo tenait en échec leur aile droite. Maîtres de ce poste, le reste du débarquement s’opéra, et les Anglais prirent une position qui leur aurait donné moven de combattre avec avantage, si les Espagnols ne se fussent retirés au commencementdela nuit. Cependantquatre mille Espagnols auraient pu facilement se défendre sur un terrain montueux dont les passages resserrés sont toujours d’un difficile accès. Le colonel Graham s'empara sans coup férir, le 9 novembre, de Mérandal, poste important d’où les Espagnols s’étaient retirés à l’approche des troupes anglaise».

Chemin faisant , on fit prisonniers quelques soldats; on prit plusieurs officiers et on s’empara de différents magasins.

Ces avantages n’étaient que le prélude de succès plus importants, mais aussi peu disputas. Les Anglais apprirent que le gouverneur espagnol avait évacué

Port-Mahon. Le colonel Paget, détaché avec trois cents hommes, s’avança, somma le gouverneur du fort Saint-Charles de se rendre; cent soixante soldats consentirent; la chaîne du port fut levée; les frégates anglaises y entrèrent. » Le reste des opérations militaires dans l’ile ne vaut pas la peine d’être raconté ; nous partageons sur ce point l’opinion de l’auteur que nous venons de citer, et qui termineainsi son récit : «Si Tonne soupçonnait pas quelques intelligences de la part des Anglais avec les forces espagnoles, rien n’égalerait la lâche sottise d’hommes armés, occupant avec des forces supérieures un pays difficile, qui se laissent emporter toutes leurs positions sans coup férir, et se rendent sans avoir connu la force de leurs ennemis. » Ceci se passait du 7 au 18 novembre 1799.

Là se termine l’histoire de Port- Mahon , qui , depuis cette époque , n’a plus dans les fastes de l’Europe qu’un rôle essentiellement pacifique.

Cabrera. L’île de Cabrera , la plus

Îietite des Baléares, est située à quatre ieues environ au sud de Majorque, par les 39° T de latitude nord et 40° de longitude. La traversée entre les deux îles est difficile et dangereuse , à cause des courants, de l’agitation habituelle de la mer, et des nombreux écueils qui défendent les abords de Cabrera. Cela n’empêche pas toutefois les pêcheurs majorquins de venir fréquemment jeter leurs filets dans les eaux poissonneuses de cette île inhospitalière.

Cabrera n’a guère qu’une lieue du sud à l’ouest, pas davantage du nord à Test, et environ cinq quarts de lieue de Test à l’ouest. Deux baies principales s’ouvrent sur ses côtes; Tune dans la partie septentrionale, l’autre dans la région opposée. D’autres anses moins considérables, et formées par de petits caps, découpent le pourtour de l’île. Le port est situé au nord-ouest et peut contenir, outre une quarantaine de vaisseaux marchands, un certain nombre de bâtiments de haut bord , à cause de la profondeur des eaux. Son entrée, tournée vers Majorque, est resserrée entre ‘deux montagnes escarpées. Sur la cime de celle de droite, en regardant la mer, on aperçoit les ruines d'un ancien édifice , que Von prétend avoir

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été élevé parles Maures, et qui sert à caserner tant bien que mal une quarantaine de soldats, seule garnison de l'ile.

Çà et là , sur les côtes, des grottes rotondes creusées par la nature au anc des rochers offrent une retraite sûre aux oiseaux de nier, après avoir longtemps servi de refuge aux corsaires africains. Parmi ces cavernes, on peut citer celle qu’on voit dans la partie ouest, près du port, et qu’on désigne sous le nom de grotte de IT.véue {(kl Obispo). Ce lieu souterrain ^ ont l’étendue est assei considérable , est curieux à visiter. Les stalactites de toutes formes qui tapissent ses parois et sa voûte , présentent un coup d’œil magique, lorsque la lueur des torches qui vous éclairent fait briller ces murailles et ces colonnes de cristal de mille clartés étincelantes.

Le sol de Cabrera est extrêmement montueux et presque partout impropre à la culture. Ici l’oranger, qui parfume les vallées de Majorque de ses fleurs embaumées, ne prête pas l’abri de son feuillage au voyageur brûlé par le soleil. Les regards attristés ne rencontrent que des montagnes nues , des plaines arides et des gorges profondes, où de rares bouquets de verdure interrompent parfois la monotonie du paysage. Quelques bois de sapins, sombres oasis jetées dans le voisinage du littoral , sont , avec quelques touffes de buissous desséchés par les ardeurs de l’été, les seuls échantillons de végétation qu'offre cette espèce de Thebaïde.

C’est dans l’ile de Cabrera que des milliers de Français, faits prisonniers par les Espagnols , en 1808, subirent une agonie de trois ans, et eurent à sup* porter les tourments les plus horribles. Cet épisode de nos guerres de. la Péninsuleest trop intéressant et se lie trop bien à .notre sujet, pour que nous n’y consacrions pas quelques colonnes.

Après la honteuse capitulation de Baylen, les prisonniers, qui avaient été cruellement décimés dans les pontons de Cadix, furent envoyés dans l’ile de Léon. Mais bientôt les autorités espagnoles trouvèrent leur position trop douce ; et il fut décidé qu'on se délivrerait de ce voisinage importun , en leur donnant Cabrera pour prison.

Plus de cinq mille Français, déjà épuisés par l’affreux supplice du bagne espagnol, atteints du scorbut et de la dyssenterie, furent débarqués sur la plage dévorante de la plus petite des Baléares, sans vivres, sans secours d’aucune espece, sans autres vêlements que ceux dont ces infortunés avaient conservé sur eux les lambeaux. Mais laissons parler l’auteur des Aventures d’un marin de la garde impériale' , qui a peint des couleurs les plus vives les horreurs de son séjour à Cabrera :

« La faim ne devait pas être notre premier besoin; c’était d'abord la soif, comme à bord des pontons. Or, dons l’île, il n’existe qu’une seule fontaine dont l’eau soit douce, limpide, sans saveur et propre à la cuisson des légumes; mais elle est très-peu abondante et sujette à tarir. Chaque compagnie y envoya des hommes de corvée, afin de faire sa provision. On fut étonne de ne pas les voir revenir : c’est qu'm arrivant près de la fontaine , ils l’avaient trouvée assiégée par une foule haletante, et que. pour prendre leur rang à la queue qui s’était déjà établie, ils avaient été obligés de faire, le coup de. poing; peu s’en fallut qu’en cette occasion on ne s’entr’égorgeât. On n entendait partout que gémissements et imprécations. Un filet d’eau pour environ six mille hommes ! manquer d’eau sur un rocher nu, sous un ciel de feu! quel avenir! .... Force fut de préposer un gardien à cette fontaine pendant le jour; pendant la nuit, n’était qu’une perpétuelle procession d’hommes attendant, avec une constance inouïe, que leur tour de boire arrivât. Pour que cette disette fût moins affreuse, il aurait fallu ou que, par mincie, une seconde source jaillît de quelque autre coin de l’ile, ou que cette énorme réunion d’infortunés fût réduite de moitié. Le miracle ne s’opéra pas, mais par l’effet de la barbarie des espagnols , la réduction ne devait guère tarder à avoir lieu , et cela n’étonnera nas, après la série des vicissitudes par lesquelles avaient passé ces cinq mine hommes que l’on déportait maintenan

* M. Henri Ducor (a vol. tn-S*, publié» « 1833) .

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dans line solitude où l'on n’eût pas abandonné des forçats. N'oublions pas ue la plupart étaient dans un état e nudité presque absolu , que les organisations les plus robustes avaient déjà été fortement ébranlées , et qu’à ce degré d'épuisement où il n'y a plus que le moral qui puisse suppléer au defaut de forces physiques, ils avaient perdu le dernier stimulant , l’espoir de revoir la patrie. Combien d'entre eux, à l'aspect sinistre des rochers de Cabrera, exprimèrent le regret que la mer ne les eût pas engloutis, elle dont la tourmente orageuse n'avait cessé de les menacer pendant trente-six jours qu’avait duré le trajet! »

Cependant les inquiétudes et les angoisses des prisonniers se calmèrent un instant : des barques parties de Majorque leur apportèrent des vivres ; mais tout ce que la générosité espagnole avait pu faire, c’était de leur accorder vingt-quatre onces de mauvais pain et quelques poignées de fèves sèches pour quatre jours. Au bout de ce temps, les barques devaient revenir, apportant la même quantité de provisions, et elles revinrent en effet assez exactement.

La privation de nourriture n’était pas la seule que nos compatriotes eussent à endurer; on les avait jetés dans ce désert sans abris, et sans aucuns moyens de se construire des habitations. Dans les premiers temps, ils avaient élevé des huttes de feuillage , mais les grandes pluies avaient pénétré et détruit ees frêles demeures. Ce ne fut qu’avec des peines et après des efforts inouïs que les prisonniers parvinrent à se construire des cabanes plus solides, à l’aide de gros sapins , coupés dans un bois éloigné et transportés à force de bras et par une chaleur étouffante à travers des montagnes escarpées. Bientôt ces petites maisons furent infestées d’insectes incommodes et de rats.

Mais ces derniers furent joyeusement accueillis; car ils furent dévorés avidement. Plus tard ce fut le tour des létards verts et de tous les reptiles qui pullulaient dans cette lie maudite.

Les malheureux avaient bien pensé à la pêche; mais elle ne fut pour eux qu’une triste ressource, et ils furent réduits à attendre leur subsistance des

barques qui revenaient périodiquement.

Quand le mauvais temps occasionnait un retard dans l’arrivée des provisions, le désespoir s’emparait d’eux. Une foule affamée montait sur la plus haute montagne et dirigeait des yeux hagards vers le port de Palma, espérant voir poindre sur les (lois la voile du navire qui portait leur vie de quatre jours.

« Le 25 février 1809, dit l’auteur que nous avons cité plus haut , nous attendîmes vainement que la barque pardt, et les jours suivants ne firent qu empirer notre malheureuse situation. Elle devint affreuse. Ceux à qui il restait encore un peu de force, se traînaient sur les pieds et sur les mains jusqu’au sommet des rochers, pour tâcher de voir si quelque voile ne blanchissait pas à l’horizon. La journée se passait, et iis n’avaient rien aperçu. Bientôt le chemin qui menait au camp fut couvert de nos camarades .qui y étaient tombés exténués de besoin. « Arrivet-elle? •demandaient ceux qui pouvaient encore proférer quelques mots ; d'autres venaient de rendre le dernier soupir; beaucoup étaient en proie au plus profond abattement. Tout à coup, une espèce de frénésie s’empara de ceux qui étaient les moins faibles : ils étaient furieux , et dans la fermentation de leur cerveau, ils parlaient d’enlever à l’abordage les deux canonnières qui nous gardaient. C’eût été tenter l’impossible. Le délire ne lit que s’accroître; tous étaient agités d’une fièvre brûlante; il y en eut qui expirèrent dans des convulsions horribles; des symptômes de rage se manifestèrent chez plusieurs; la pierre, le bois, ils voulaient tout dévorer; on ne pouvait sans danger aprocher d’eux pour les secourir. » La arque n’arriva que le 1er mars , après que cent cinquante prisonniers eurent succombé au supplice. Il est impossible d’imaginer une situation plus affreuse.

Les Espagnols avaient judicieusement choisi le théâtre de leur vengeance!

Complétons ce tableau lamentable

Par un nouveau fragment emprunté à ouvrage de M. Ducor. « Le tourment le plus horrible, celui qui dominait toutes nos misères, c’était la soif. On ne savait comment se désaltérer; on roulait dans sa bouche de petites

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pierres ou des débris de coquillages, durant des heures entières; on mâchait une salive épaisse et rare, dont on cherchait à rafraîchir son palais brûlant. Il n’y avait que la natation qui tempérât pour un moment cette cuisante chaleur; mais, tout en nous baignant , la soif nous tuait Tant de

privations que nous avions essuyées, le malaise présent, l’affreuse chaleur du jour, la fraîcheur des nuits, l’accablante uniformité d’une misère toujours la même, les souvenirs de la patrie et Ignorance du temps qu’on devait passer ans ce triste asile , unirent par altérer les plus robustes tempéraments, et par enfanter mille maladies. Dès les premiers mois de notre arrivée, il s’était déclaré de nombreuses ophthalmies, occasionnées par la vivacité non interrompue de la lumière solaire; maintenant nous étions assaillis de nouveau par tous les fléaux qui avaient fait de si grands ravages à bord des pontons :

c’étaient encore la dyssenterie, le scorbut, les fièvres gastriques, auxquels n’échappaient que ceux qui, ayant eu l’adresse ou le bonheur de sauver quelque argent, pouvaient se procurer auprès des marins espagnols un peu de vin et des végétauxlrais. Les uns étaient emportés en peu d’heures : on ne les plaignait pas; d'autres se traînaient languissants jusqu’à ce que, dans une prostration complète, ils tombassent pour succomber. Bientôt on releva des morts partout, dans les baraques, dans les lieux écartés , sur la côte, sur les montagnes .et jusque dans le milieu du camp. La mortalité faisait de tels progrès, que notre aumônier crut, pour l’acquit de sa conscience, devoir en donner avis à la junte , qui mit à notre disposition quelques tentes. On les dressa au sud-ouest de Plie, à peu de distance de la fontaine d’eau douce et de l’endroit où se faisait la distribution des vivres. Ces tentes adossées à des rochers, et sous chacune desquelles on jetait quatre ou cinq malades, furent décorées du nom d’hôpital.

« A peine étaient-elles élevées que je tombai malade , comme pour en faire l'inauguration. On m’y porta les jambes traînantes, et je fus installé dans l’une de celles qui occupaient la hauteur sur

la pente de ieur emplacement. Notre sort était cruel dans cet hôpital ; il fallait encore que les éléments vinssent l'aggraver. Les tentes n’étaient pas debout depuis trois jours , et elles regorgeaient des prisonniers qu’on y avait apportés, quand tout à coup, pendant la nuit, éclata le plus terrible des orages. Des torrents a’eau descendaient avec impétuosité des montagnes : c’était comme un déluge. Nous entendions un bruit ; il grandissait autour de nous; il s’approchait : c’étaient d’énormes cascades, qui s’élançaient, qui bouillonnaient avec fracas, au milieu des déchaînements du vent qui sifflait et rugissait; la foudre grondait; il semblait que l'iie tout entière fût sur le point de s’abîmer ; que toutes les vagues de la mer dussent passer sur elle et la submerger. Enfin les ténèbres se dissipèrent et le calme revint.

■> Étonné de ce silence, et’plus encore de revoir la lumière, car il me semblait avoir été mille fois englouti , je fis en sorte de me traîner hors de ma tente.

Elle était seule!... Seule elle avait été épargnée , grâce à l'épaulement qui la garantissait. Les nappes d’eau qui se précipitaient, qui avaient pris leur cours le long des rocliers , avaient tout entraîné, tout balayé dans le choc de leur passage. Les tentes , les paillasses, les malades , tout avait été jeté au loin par la débâcle : c’était un-spectacle à fendre le cœur. Pauvres infortunés, qu’on apercevait roulés dans le sable et dans la fange, au pied de la colline ou sur le penchant, ceux-ci morts, ceux-là expirants; quelques-u ns gémissant encore et grelottants, car ils étaient trempés et transis; d’autres poussant des cris aigus , parce que dans ce violent trajet, ils s’étaient rompu quelque membre, déchiré les chairs contre quelque angle de rocher ou fait de douloureuses contusions ! Mon premier mouvement fut de joindre les mains et de détourner la vue d'un tableau aussi affligeant. Mais la compassion ramena , malgré moi , mes yeux sur ce désastre. J’appelais mes camarades; je voulais les engager à voler avec moi ausecoursde nos frères. Hélas!

je me soutenais à peine et je me faisais illusion sur leurs forces ; plusieurs ne m’entendirent pas, tellement ils étaient

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abattus, absorbés; pas un d’eux ne réussit même à se mettre sur son séant.

« Dès que les tentes furent relevées , on y réintégra les malades qui en avaient été emportés par la tempête.

Ce ne fut que le bien petit nombre que l'on parvint à rendre a la santé; les autres succombèrent assez promptement.

Durant la première quinzaine, il mourut de douze à quinze individus par jour, et cela seulement dans l'hôpital ; personne ne voulait se charger Je les enterrer.

Pour prévenir les dangers de l’infection, on brûlait les corps; mais il fallut renoncer à cette méthode ; outre que ce spectacle était affreux , souvent la combustion n’était pas complète, et l’on retombait dans ('inconvénient des émanations putrides. On fut donc forcé de revenir à l’usage d’enterrer, et cette fois, chacun sentit qu’il était de l’intérêt de tous de se conformer à la nécessité. La difficulté du transport lit choisir pour la sépulture un endroit peu éloigné de l’hôpital; on l’appela la vallée des Morts; elle se remplit bientôt; mais les fosses, à raison de la nature du terrain , et surtout à cause du manque d’outils convenables pour le creuser, avaient peu de profondeur.

Aussi par les fréquentes averses qui tombaient, était-on souvent obligé de recouvrir les cadavres. »

Les officiers ne cessaient de réclamer auprès des autorités de Majorque et de solliciter des secours que l’humanité la plus vulgaire ne pouvait refuser à ces malheureux. Leurs plaintes furent enfin écoutées, du moins en ce qui les concernait personnellement. Ils furent transportés a Palma. Le peuple de cette capitale voulut les massacrer ; ils furent assiégés dans leur prison ; heureusement le gouverneur leur ménagea les moyens de se sauver, et ils furent immédiatement renvoyés à Cabrera.

Au milieu de tant de tortures physiques , le caractère français ne se démentit pas. L’auteur de l’ouvrage cité rapporte un fait qui serait incroyable, si l’histoire ne nous fournissait pas des exemples aussi surprenants de la force des instincts nationaux. Les prisonniers établirent des cantines, des sallesde spectacle et de bal et une loge maçonnique, tic grotesque amas de huttes fut décoré

du nom pompeux de Palais Royal. Il est impossible d’être plus de son pays.

La faim et le désœuvrement donnèrent lieu à un accident fort singulier et qui mérite d’être mentionné.

« A peu près à une demi-lieue au sudest de Cabrera, existe une autre lie, qui nous présentait l’aspect d’une touffe de bois incessamment battue par les ressauts et les bouillonnements tumultueux d’une vague écumante sur un fond de rochers à fleur d’eau. Nous ne pensions pas qu’il prit jamais à aucun de nous la fantaisie d’aller dans cet endroit. Cependant, un dragon nommé Coûtant , homme détermine s’il en fut , et des plus habiles nageurs , se mit en tête de faire le trajet. Il parvint dans l’île; et, après avoir forcé un épais fourré de broussailles, il reconnut qu’elle était pleine de gibier : l’hirondefle de mer et surtout le lapin s’v montraient à foison. Il en tua un grand nombre , seulement avec un bâton , et revint bientôt traînant à la remorque le produit de sa chasse posé sur une espèce de radeau en roseaux qu’il s’était attaché au corps.

« Coûtant eut des imitateurs. Tout ce qu’il y avait de bons nageurs voulut a son "tour descendre dans Plie. Les premiers à la visiter furent ceux d’entre nos malheureux camarades que nous appelions les Tartares, parce qu’ils mangeaient en vingt-quatre heures leurs rations de quatre jours, et que n’avant point de camp spécial , ils rôdaient sans cesse , cherchant à assouvir leur faim. Plusieurs périrent dans le trajet; mais les plus entreprenants de cette troupe nomade, qui menait la vie du désert, n’en prirent pas moins l’habitude d’aller tendre des collets dans l'f lot , que nous nommâmes l'ile-auxlapins. Souvent il leur arriva d’y être surpris par une grosse mer et d’y rester une semaine entière, sans autres vivres que le gibier cru qu’ils avaient pris. »

Nous terminerons ici nos citations et la peinture des souffrances de nos compatriotes à Cabrera. Sur huit mille Français déportés en deux fois dans cette île , quatre mille environ y trouvèrent une mort affreuse. Ceux qui survécurent ne furent échangés qu’à la lin de l'année 1811.

Nous nous sommes peut-être un peu

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trop étendu sur ce sujet ; mais nous avons pensé qu’on lirait avec intérêt le récit des douleurs dont ce rocher, tristement célébré, a été le théâtre. La fibre nationale s’émeut toujours en présence de pareils tableaux; et d'ailleurs, cette lamentable histoire fait indissolublement partie des annales des iles Baléares.

Avant de quitter ce premier groupe «files et de passer aux Pityuses, u’oublions pas de mentionner Dragonera , îlot situé à la pointe ouest de Majorité, et nui a tout au plus trois quarts e lieue de longueur.

Pityuses.

Le nom donné par les Grecs à ces îles indique leur aspect général; car itituc signifie pin, et mrjcias abondante en pim. On compte deux principales Pityuses; I viça ou Hiçafen latin E busus) et Fermentera, désignée par les Romains sous le nom de Pityusa minor.

Ces deux Iles, et celles de moindre itnportance qui les avoisinent , ont toujours suivi le sort des Baléares, et n’ont, par conséquent, pas d'histoire particulière. Leurs habitants, ceux d’Iviça surtout, ont la réputation d’être braves; et , bien qu’ils ne tiennent guère la mer que pour pécher ou pour opérer des transports entre des points trèsrapprochés, ils passent pour être excellents marins. Ce qui les distingue le plus de leurs voisins de Majorque et Minorque, c’est d'abord une espece de patois auquel ils tiennent beaucoup , et dont ils se servent entre eux; en second lieu . la couleur particulière et l’étoffe du rebozillo adopté par leurs femmes.

Cette coiffure est plus généralement jaune à I viça ; et on en voit beaucoup laits de gros drap du pays, au lieu de toile des Indes ou de mousseline.

L’île d'I viça est située à vingt et une lieues de Majorque, à vingt-cinq lieues du cap Saint-Antoine, en Espagne, à quinze lieues de Minorque et à quarantesix lieues du cap Tenez, sur la côte d’Afrique; elle a tout au plus sept lieues de long sur quatre et demie de large, et présente un développement de vingtdeux lieues décotes. Son sol, élevé audessus de la surface de la mer et accidenté par uu grand nombre de peti-

tes montagnes, serait extrêmement fertile s'il était cultivé avec plus de soin et d’intelligence; toutefois, dans son état actuel, il donne d’assez belles récoltes en blé, huile et vin. Les pâturages v sont excellents, et le bétail v est nombreux et de bonne espèce. Le produit le plus important est le sel; on en recueille, dans un des quartiers de file, jusqu'à cent vingt -cinq mille kilog.

C’est là, avec une petite quantité de laine, le seul article qui soit livré au commerce en dehors de la colonie, attendu que la sortie des grains, de l'huile . et du fruit , est sévèrement prohibée. Le système de prohibition n’a été appliqué nulle part de façon à en faire mieux ressentir toute I absurdité : en effet, tandis qu’à Iviça le laboureur ne sait ue faire de son grain, l’habitant des es voisines est obligé d'en aller acheter en Afrique à un prix élevé; il en résulte perte d’argent pour l’agriculteur d’Iviça, pour le Majorquin et le Minorquin , et en définitive , perte bien plus grande encore pour le trésor espagnol.

L’île est divisée eu Cinq quartonej ou quartiers qui sont : la Plaine de la ville. Sainte- Eulalie, Balanzar, Pormanv et les Salines. Il n’y a qu’une ville et trois norts,dont un, celui de San-M iehela, dans le quartone de Balanzar, ne reç-oit que de très-petits bâtiments. La capitale, Iviça, est bâtie, comme Alcifdia, sur une hauteur en face de la mer. Elle est le siège du gouvernement de l'île et d’un évêché. Sa population , y compris celle de l'Oravalle, bourg qui en dépend, peut être évaluée à environ quatre mille Ames.

Son port, situé au sud-est, pourrait , quoique mal entretenu, contenir une escadre assez nombreuse. Il est abrité de tous les côtés, excepté de celui du nordest. Les Anglais s’en emparèrent en 1706; mais il a été rendu à l'Espagne.

La ville n’offre rien de remarquable.

Nous citerons cependant, pour la sin-

fularité de ses revenus, l’église Saintilme, située dans le faubourg. Les matelots qui entrent dans le port doivent au chapitre le quart du profit de leurs courses. Un voit que le clergé d'Iviça n’entend pas raillerie sur'la dîme. La fondation d'Iviça est attribuée par quelques écrivains aux Phéniciens et

ILES BALÉARES

remonterait à 663 ans avant J. C. , tandis que d’autres ne vont pas au delà des Carthaginois. Ces deux opinions s’appuient également sur le nom d'Kbusas ou d’Ehusus qui fut, suivant eux , donné à la ville par les deux peuples en question. Quoiqu'il en soit, après avoir appartenu aux Carthaginois , aux Romains et aux Maures , elle tomba au pouvoir de l’archevêque de Tarragone, qui, sous le nom de don Jayme I" d’Aragon, en fit la conquête et l’ajouta à son diocèse.

Quartone de la Plaine de la ville.

Ce district, qui contient une population d’environ neuf cents âmes, répartie dans plusieurs petits hameaux disséminés sur une étendue d’une lieue et demie, fournit une centaine d’hommes pour la milice chargée de la sdreté du pays.

Quartone de Sainte F.ulalie. Situé entre ceux d’iviça et de Balanzar, ce quartier, divisé en deux paroisses, Saint- Jean et Sainte Eulalie, occupe un territoire de quatre lieues, et compte quatre mille habitants qui ne sont pas réunis dans des villages et fournissent sept cents miliciens.

Quartone de Balanzar. Il confine aux trois précédents, a trois lieues d’étendue , contient une population de deux mille âmes et fournit trois cents hommes pour la milice. A une petite distance, on trouve l’anse qui lui a donné son nom ; et, au fond de la baie, à l’embouchure de deux ruisseaux , le port de San-Michela, dont nous avons parlé.

Quartone de Pormany. Il touche à ceux de Balanzar , des Salines et d’iviça. Il a quatre lieues de long et environ deux mille habitants qui fournissent un contingent de cent cinquante hommes.

Le sol est généralement montueux; mais on y trouve une plaine très-fertile. Au nord-ouest d'Iviça est Porto-Magno ou Pormany, ou encore port Saint- Antoine. Les petites îles Cunilleras, placées devant son entrée, en rendent l'accès difficile en tout temps; mais, pendant la mauvaise saison, il ne peut recevoir que des bâtiments de très-faible tonnage.

Quartone de las Salinas. Renfermé

entre les districts de Pormany et d’iviça, il n’a que deux lieues d’etendue et une population de neuf cents âmes.

C’est dans ce quartier, comme l’indique son nom , que se fait la récolte du sel marin, principal objet de commerce pour les habitants.

La seconde des Pitvuses, l’ile Fomentera, est au sud ae celle d’iviça, à une lieue un quart du cap Falco. Elle a trois lieues de long de l’est à l'ouest , et sa largeur varie de deux lieues à un uart de lieue. Sa population est de ouze cents individus. Elle fournit du bois et de la pierre , et l’on y trouve plusieurs puits d'eau douce et potable.

Quelques géographes ont confondu cette île avec celle d’Ophiusa, que les Romains nommèrent Colubraria, et qui, située sur les côtes du royaume de Valence , porte aujourd’hui lé nom de Moncalobrer. L’opinion qui attribue la formation de cette île à quelque révolution qui l’aurait détachée d’iviça, dont le sol a beaucoup de rapport avec le sien, nous parait mieux fondée.

On remarque à Fomentera quelques ruines qui ont fait conjecturer que les Romains y avaient établi une colonie.

Une foule d'îlots se pressent autour des deux grandes Pityuses. Quelquesuns sont assez grands' pour qu’on s'en serve comme de lieux de pâturage, mais aucun n’est habité. Nous nous bornerons à indiquer le nom et la position des principaux.

A l’ouest s’élèvent les trois Conejeras, dont la plus grande a une demi-lieue de long ; les deux autres sont la Bosqua, plus petite de moitié, et l’Esparta , qui tient , sous ce rapport , le milieu entre les deux autres.

Près du port d’iviça, on trouve trois îlots appelés les Portes d’iviça : les deux premiers sont plus particulièrement désignés sous le nom a Ilots Moirs, et le dernier sous celui d’Esponja. Au delà est Grossa; à l’est Santa-Eulalia et /trahi; plus loin l 'Ilot de Tacomago, et enfin les Marguerites , non loin du Pic-Nono, qui, sous la forme d'un cône hardi, s’élève sur les Ilots, tout fier de sa vigoureuse végétation.

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