‹ EspagneChapitre 9 sur 153 · RIONS DANS LA FAMILLE ROYALE RUPTURE · texte numérisé non relu

RIONS DANS LA FAMILLE ROYALE RUPTURE

DF. LA PAIX D’AMIENS. — BATAILLE DE TRA- FALGAII. — MORT DE LA PRINCESSE DES ASTU- RIES. — MANIFESTE DU PRINCE DE LA PAIX.

— TRAITÉ DF. FONTAINEBLEAU. — COMPLUT ET PROCÈS DE L’ESCURIAL — INVASION DE LA PÉNINSULE PAR LES FRANÇAIS. — RÉVOLTE D'ARANJUESt. — ARRESTATION DU PRINCE DE LA PAIX. — ABDICATION ET PROTESTATION DE CHARLES IV. — VOYACE DE FERDINAND ET DE CHARLES IV A RAYONNE. — JOURNÉE DU 2 MAI. —FERDINAND EST CONTRAINT DE REMETTRE LA COURONNE A SON PÈRE, QUI LA CÈDE A NAPOLÉON. — JOSEPH BONAPARTE EST PRO- CLAMÉ ROI.

Le choix des hommes auxquels fut confiée la jeunesse du prince des Asturies eut sur les destinées de l’Espagne la plus funeste influence. Dans tous les temps, l’éducation de celui qui doit régner est une chose il’une haute importance; mais cpttc affaire recevait une gravité nouvelle de la position difficile où se trouvait l’Espagne. Le père Stio fut le premier précepteur de Ferdinand.

Il avait été nommé par le ministre Florida Blanca. Mais le prince des Asturies prolita peu des leçons de ce maître, et Charles IV, qui était un homme instruit, se plaignait du peu de progrès faits par son (ils. Il fut doue question de remplacer ce précepteur. Godoy fit choix d’Escoiquiz, dont tout le monde vantait le savoir et le mérite. Celui-ci. en se voyant chargé de l’éducation du jeune prince, se crut appelé aux plus hautes destinées. Il lui sembla qu’il allait jouer le rôle de Xinienèsou d’Adrien; et, au lieu de se borner à enseigner les lettres et les sciences à son disciple, il s’appliqua exclusivement à faire germer des idées ambitieuses dans la tête de cet enfant. Il lui tardait que Ferdinand pût être initié aux affaires, afin d’y prendre part lui-même. Il demanda que son élève, âgé a peine de treize ans, reçût l’autorisation d’assister aux deliberations du conseil privé. Il essuya un refus ; ce qui ne l’empêcha pas de faire encore plusieurs tenta tivesde même nature: si bien que Charles IV devina les projets ambitieux du précepteur, et qu'il l’éloigna de la cour, en le nommant chanoiue di-

9' Livraison. (Espagne.)

gnitaire de Tolède; mais il était trop tard : le mal était fait ; ce prêtre, inquiet et avide de pouvoir, avait jeté dans le cœur du jeune prince, avec lequel il conserva sans cesse une correspondance clandestine , un sentiment de méfiance et de haine contre ses propres parents et contre leurs serviteurs. Ferdinand apprit peu de chose, et son père, se désespérant de le voir si peu instruit, eut recours à tous les moyens qu’il put imaginer ppur l’engager au travail. Plus tard, à une époque où déjà le prince des Asturies était marié, un officier du régiment suisse de Wimpffen a vant traduit en espagnol la méthode d'éducation de Pestalozzi, on lui donna la mission de recommencer l’éducation du jeune prince d’après ce nouveau système. La nomination de ce précepteur ne produisit aucun résultat utile, et Ferdinand considéra cette marque de la sollicitude paternelle comme une tracasserie que lui suscitait le prince de la Paix.

Ferdinand, né le 14 octobre 1784, allait entrer dans sa dix-neuvième année, lorsqu’il fut marié à Marie-Antoinette de Naples, le 4 octobre 1802. Le même jour, sa sœur, l’infante Isabelle, épousa le prince héréditaire des Deux-Siciles.

La reine Caroline, qui régnait à Naples, avait voué une haine implacable a la révolution française. Elle imputait au favori de Charles *IV la bonne intelligence qui existait entre l’Espagne et la république; et à ce titre Godoy lui était odieux. La princesse des Asturies apportas la cour d'Espagne les inspirations qu’elle avait reçues de sa mère : la haine de la France et l’amour du pouvoir. Elle insista vivement pour que son mari fdt appelé au conseil privé ; mais Charles IV, averti, par quelques indiscrétions, de l’intérêt passionne que Marie-Antoinette prenait aux affaires politiques, refusa de livrer les secrets de l’état à un jeune prince dont elle était tendrement aimée, et sur qui elle exerçait une entière domination. Ce refus remplit d’amertume le cœur de la princesse. Elle, son mari et le prêtre Escoiquiz se mirent à la tête d’une ligue de mécontents, qui dans le palais même attaquait les mesures prises par le gouvernement. La guerre, qui bientôt éclata de nouveau eu Europe, vint fournir uu nouvel aliment

L’UNIVERS

aux discordes qui désolaient la famille royale. La paix d’Amieus n’avait duré qu'un an et quarante-sept jours. Le 16 niai 1803, les hostilités recommencèrent. Aux premiers bruits de guerre, l’Espagne s'émut, et le prince de la Paix s’écria, avec cette légèreté qui lui était habituelle : « Tous les ports du contiuent « doivent être fermés à l’Angleterre ; « le Portugal ne doit pas hésiter; s'il « tergiverse, l’Espagne saura bien l’y « contraindre ; ete’est à Lisbonne qu’elle « ira attaquer l’Angleterre : il faut lui « fermer tous les ports; c’est la seule « manière de châtier cette puissance aiu- « bilieuse, qui veut anéantir toutes les « marines du inonde, spolier toutes les « colonies, et usurper l'empire exclu- « sif des mers. Si l'Espagne est requise * de fournir son contingent, elle saura « bien, malgré sa pauvreté, mettre au « service de la France une belle esca- « dre '. »

Mais ces velléités belliqueuses ne durèrent pas longtemps : Charles IV ne voulait pas faire la guerre contre le Portugal, où régnait sa tille : et d’ailleurs, les bonnes dispositions en faveur de la France furent considérablement modifiées quand on eut connaissance à Madrid de la vente de la Louisiane. Le premier consul, manquant d'argent pour commencer la guerre et ne se trouvant pas en mesure de défendre la Louisiane contre les attaques de l’Angleterre , la céda aux Etats-Unis, moyennant quatre-vingts millions, dont vingt millions furent retenus par les États- Lnis pour rembourser le prix des navires américains capturés par la France pendant la dernière guerre. Cette vente était une violation flagrante des engagements qu’il avait pris : en effet, il était stipulé dans le traité du 1** octobre 1800 que si les circonstances forçaient la France à se dessaisir de la Louisiane, die la restituerait à l'Espagne.

Ce manque de foi blessa vivement les Espagnols, et quand Bonaparte réclama des secours de l'Espagne en exécution de l’alliance de Saint-lideplionse ( 1 79â), on lui répondit par des reprodies. Le

' Bépéohe du üénéral Hciirnonville, du *4 mai rsoa.convervi'enu dépôt île* archive), étrangères et citée parM. Armand I.eiévre, dans son Histoire des caliinels de l’Europe, t, 1", p. 300.

ministre qui dirigeait l’Espagne exprima la volonté de conserver une entière neutralité. Cela n’était pas possible en présence de l’alliance de Saint-Itdephonse.

Le'nombre de soldats que l'Espagne devait envoyer en cas de gu erre s’y trouve stipulé de la manière la plus précise. Au reste, le premier consul n’insistait pas pour que l’Espagne lui fournit un secours en hommes. Ce qu’ii voulait, c’était de l’argent. Godoy eût désiré n'en pas donner; et la résistance qu’il opposait aux volontés de Bonaparte n’était que trop motivée par l’état déplorable où se trouvaient les finances.

Quand Charles IV était monté sur le trône, il avait trouvé l'Espagne pliant sous le faix d'une dette énorme. Les charges dont l’avait grevée la guerre de la succession s'étaient encore accrues, sous Charles III. de toutes les dépenses qu'avaient entraînées les malheureuses expéditions teutées contre Alger, U guerre de 1762 contre le Portugal, et la guerre de 1779 pour l’ indépendance de l’Amérique. Le commerce était ruine, et la banque Saint-Charles était dans un état voisin de la faillite. Pour soutenir ia guerre contre la république et ensuite contre l’Angleterre, le gouvernement avait été forcé de recourir à de nombreux emprunts, qui avaient considérablement accru sa dette. Les revenus de l'État étaient insuffisants pour faire face aux dépenses. Ce u’est pas, à vrai dire, qu'à cette époque le pays fût pauvre ; mais presque toutes ses richesses se trouvaient entre les mains du clergé, dont les revenus s'élevaient au double, presque au triple des revenus de l'État. Dans cette pénurie, il n’était pas ctoonant que le gouvernement espagnol reculât devant la pensée de s’imposer des charges nouvelles. Cependant Bonaparte n'était pas accoutume à rencontrer des refus, et quiconque osait résister à sa volonté était à ses yeux un traître, un lâche et un misérable. C'était le langage officiel de celte époque. Plusieurs des agents qu'il employait auraient cru manquer à leur devoir s’ils ne se fussent nioutrés animés de haine et de colère contre ceux qui résistaient à la volonté consulaire. Voici comment s'exprimait le général Beurnonville , ambassadeur en Espagne : «J’ai essayé

« tous les moyens de rendre Français

• ce courtisan faux, astucieux et sans ta- « lents ; je l'ai pris par l'amitié et par la « fermeté , par les caresses et par les < menaces : c'est une âme incapable du « moindre élan de gloire. Tant qu’il res- « tera au timon des affaires, la France » ne retirera aucun avantage de son

• alliance'. » Maintenant que nous sommes loin de cette époque, maintenant que les faits ont amené toutes leurs conséquences , lorsque nous examinons ce langage, nous le trouvons d une brutale naïveté. Comment ce misérable ministre espagnol ne voulait pas qu'on le rendit Français! Il ne voulait pas faire passer les intérêts de laFranceavantceuxde son pays! Mais, en vérité, ces invectives sont le" plus bel éloge qu’on pdt faire de son patriotisme. Cette violence, le général Beurnonville l'apportait dans ses re lations avec le prince de la Paix, et il lui ditavec l'accentdelacolère,«que le premier consul saurait bien se débarrasser d’un gouvernement infufèle, ingrat et inutile. » Il y a cela de singulier que l'Angleterre se plaignait également de son côté de ce que Godoy ne voulait pas se laisser faire Anglais. L’ambassadeur britannique, M. Otliam Frcre, ne mettait pas dans ses relations moins de violence que le général Beurnonville ; mais Godoy ne voulait devenir ni Français ni Anglais, il voulait rester Espagnol, et il ne cédait pas. Alors le premier consul écrivit directement au roi une lettre autographe, pour lui demander l’exil du prince de la Paix : voici cette lettre, qui porte la date du 19 septembre 1803 :

a Dans les circonstances aussi pres- « santés qu’imprévues où se trouve « l’Europe, je crois avoir un dernier « devoir à remplir auprès de Votre Ma- « jesté, en la priant d’ouvrir les yeux « sur le gouffre ouvert par l’Angleterre a sous le trône que la famille de Votre « Majesté occupe depuis cent ans. En « effet, que Votre Majesté me permette « de le lui dire, l’Europe entière est af- « lligée autant qu'indignée de l’espèce

* de détrônement dans lequel le prince « de la Paix se plaît a la représenter à

* tous les gouvernements. Lui seul

■ Dépêche du général Beurnonville du 7 septembre Iféil. i Histoire de* Cabinets del’Burnpe.)

« gouverne ja marine; il gouverne la « politique; il gouverne l’extérieur; il « gouverne la cour; il a des gardes; il « a un nom royal; il est le véritable roi « d’Espagne. Ses favoris sont dans

* toutes (es places ; tout le pouvoir de « l'État est dans les mains de ses créa- « tures , et je prévois que , si je suis « obligé de soutenir une véritable « guerre contre ce nouveau roi, j’au- « rai la douleur de la faire en même « temps contre un prince qui , par scs « qualités personnelles , eût fait le bon- « heur de ses sujets, s’il eût voulu « régner lui-méme.

« .le ne doute pas que, par suite de » la même politique, on ne conseille à a Votre Majesté de réunir des troupes a pour s'opposer a l’entrée des corps a d’armée que je suis obligé d'envoyer a dans les ports d'Espagne, afin de « mettre mes escadres à l’abri des forces a de leurs ennemis et de la perfidie du « prince de la Paix.

« Le résultat de ces rassemblements a sera la guerre entre les deux États ; a et je ne veux, pas la faire à Votre a Majesté. Lorsque le prince de la Paix « verra la monarchie en danger, il se a retirera en Angleterre avec ses im- « menses trésors; et Votre Majesté « aura fait le malheur de ses peuples, « de sa couronne et de sa race, par un a excès de bonté pour un favori avide,

• sans talent comme sans honneur.

« Que Votre Majesté remonte sur son a trône ; qu’eileéloigne d’elle un homme a qui s’est, par degrés, emparé de tout a le pouvoir, et qui a conservé dans a son rang les passons basses de son a caractère, et ne s’est jamais élevé a à aucun sentiment qui püt l'attacher a à la gloire de son maître et n’a été a gouverné que par la soif de l’or.

a Je crois qu’on aura tellement caché a la vérité à Votre Majesté, que la lettre a que je lui écris lui sera , pour ainsi a dire, toute nouvelle; je n’éprouve pas a moins de peine à lui dire la vérité; a mais je remplis un pénible devoir. »

Cette lettre, dirigée en apparence uniquement contre le mi nistre, contenait cependant la menace de l’occupation des ports de la Péninsule et meme de la guerre. M. Herman, secrétaire d'ambassade, fut chargé de la porter à Madrid.

L’UNIVERS

Muni de cette arme redoutable, et beaucoup plus adroit que le (general Heurnon ville, M. Herman alla trouver Godoy. Il lui communiqua une copie de la lettre de Bonaparte, et il parvint à l’effrayer. Le ministre craignit-il la perte de 'son rang et de ses honneurs, ou bien eut-il peur de la guerre et de l’occupation dont cette lettre le menaçait? Je ne le sais; mais des instructions furent envoyées au chevalier d’Azara, ambassadeur d’Espagne en France.

Un traité fut signé à Paris, le 15 octobre 1803, et Charles IV s'engagea à payer chaque mois à la France un énorme subside. L’Espagne par ce traité obtenait une espèce de neutralité; mais on ne s’était pas fait illusion sur la valeur qu’elle pouvait avoir. Godoy avait dit : « Nous vous donnerons un « certain nombre de piastres; mais « après tout notre neutralité sera illu- « soirc. L’Angleterre sera-t-elle dupe « de cet arrangement? non sans doute; « elle agira hostilement contre nous.

« Quelle sera alors notre ressource? Il b faudra armer nos flottes et fortifier « nos côtes : ainsi, nos sacrifices « seront en pure perte. Nous payerons b pour la paix et nous aurons la b guerre. «Néanmoinsl’Angleterre, dirigée alors par le ministre Addington, avait reconnu laneutralitéde l’Espagne. Elle y avait mis seulement ces trois conditions : 1° que l'Espagne ne ferait pas d’armement maritime ; 2° quelle ne permettrait pas sur son territoire la vente des navires ou cargaisons pris sur les Anglais; 3” qu’elle garantirait le territoire portugais de toute invasion française. Ces conditions ayant été stipulées par une convention spéciale, l’Espagne devait se croire à l’abri d’une guerre maritime; mais ce calme ne pouvait être de longue durée; car en Espagne , et dans le palais même de Charles IV, il y avait des personnes qui faisaient tout pour amener la guerre.

La princesse des Asturies informait la reine de Naples de tous les secrots

?[u’elle pouvait surprendre, et celle-ci les aisait aussitôt connaître à l’ambassadeur anglais. Elle disait dans toute sa correspondance qu’elle saurait bien parvenir a provoquer une rupture entre l’Espagne et la France. Plusieurs de ces

dépêches intercepteespar Bonaparte furent envoyées à Charles IV, dont la bonté paternelle ne trouva pas de châtiment pour une semblable trahison. La guerre était imminente, et, comme si ce n’était pas assez des maux nu’elle allait produire, le ciel frappait déjà l’Espagne par d’autres fléaux. Des tremblements de terre jetèrent partout l’épouvante. La fièvre jaune désolait presque toute l’Andalousie. Enfin, la famine vint se joindre à ces calamités; mais ce dernier malheur était l’ouvrage des hommes; car la récolte avait été abondante; des mains perfides avaient accaparé les céréales.

La fanègue de froment s’était élevée au prix inouï de quatre cents réaux.

Cette disette avait été cruellement préparée par des mécontents, afin de pousser le peuple à des excès; et il ne manquait pas de gens qui répétaient :

On a porté la main sur les biens du clergé. Le ciel venge l' Église. Néanmoins, cette trame n’eût pas le résultat que les mécontents en attendaient. Le gouvernement fit des sacrifices pour faire apporter des blés de France. Dès que les premières voitures arrivèrent sur les marchés , les blés qu’on avait accaparés sortirent de leurs cachettes, et l’abondance reparut tout à coup.

Tant qu’Addington resta à la tête du gouvernement anglais, l’Espagne put conserver l’espoir de rester neutre; mais, dès le mois de mai de l’année 1804, les affaires s’aggravèrent considérablement. Les troupes françaises, rassemblées au camp de Boulogne, avaient célébré l’avénement de Napoléon à l’em-

fiire, et leurs feux de joie, aperçus de autre côté de la Manche , avaient jeté l’épouvante jusqu’à Londres. Alors l’Angleterre opposa à Napoléon un homme capable de lutter contre lui :

Addington fut remplacé par le célèbre Pitt, et ce ministre signala les premiers temps de son administration par un de ces actes que le droit des gens réprouve et que la morale, aussi bien que l’humanité, considère comme des crimes. Tandis que l’Espagne, confiante en la convention de neutralité qui avait été stipulée, négociait avec l’Angleterre pour lui accorder quelques avantages commerciaux , des ordres partaient secrètement du cabinet de

Saint-James. « Attaquez, disait-on, le pavillon espagnol sur toutes les mers.

Coulez bas tous les navires au-dessus de cent tonneaux; envoyez les autres à Malte. Incendiez les ports et les rades de l'Espagne. » Ces ordres furent exécutés à la lettre. Le 5 octobre, sans déclaration de guerre, en pleine paix, quatre frégates espagnoles qui revenaient de la Plata , chargées de seize millions de piastres, furent attaquées par autant ae frégates anglaises, en vue du port de Cadix, à la hauteur du port de Sainte-Marie. Les capitaines espagnols, pris au dépourvu, tentèrent inutilement de se défendre : la Mercedes s'enflamma dès les premiers coups de canon, et sauta en l’air. Les trois autres, horriblement maltraitées, amenèrent leur pavillon. Cet actede piraterie souleva dans tous les esprits une généreuse indignation , et même dans le parlement anglais il s’éleva des voix pour le blâmer.

« Arrêtez un navire , s’écria lord Gren- « ville , vous pouvez le relâcher; séques- « trez, saisissez la cargaison, vous pour- « rez indemniser lepropriétaire; détenez, « emprisonnez l’équipage, les portes du « cachot peuvent s’ouvrir; mais pour » un navire incendié, coulé bas, quel re- " mède? Qui retirera du sein de la mer « les cadavres de trois cents victimes « assassinées en pleine paix, et saura les <> rendre à la vie? Les Français nous « appellent une nation mercantile ; ils « prétendent que la soif de l’or est notre « unique passion : n’ont-ils pas droit « d’attribuer cette violence à notre avi- « dité pour les piastres espagnoles?

n Ah ! plutôt avoir paye dix fois la valeur .« de ces piastres et n’avoir pas entaché "b l’honneur anglais d’une telle souilb lure. » Cet pete de perfidie ne fut pas le seul dont l’Angleterre se rendit coupable. Les mêmes ordres avaient été expédiés sur toutes les mers; et, le 30 septembre, six jours avant que sir Graham Moore attaquât les frégates de la Plata, près du cap Sainte-Marie , à deux mille lieues de la, sur la côte du Chili, la frégate espagnole la Estremena , occupée d’observations scientifiques et de travaux d’hydrographie, fut tout à coup insultée et criblée de mitraille par un brigantin anglais. Le commandant don

Mariano Irazbiribil, pris au dépourvu, sans moyens de défense, mit le feu à son bâtiment et se sauva à Copiapo, emportant les dessins, les papiers et les instruments qu’il put enlever à la hâte.

Des attaques si sauvages devaient allumer dans le cœur de tous les Espagnols la soif d’une légitime vengeance.

Cependant, il se trouvait encore dans le Cabinet des gens qui voulaient dévorer cet affront. Cevallos, terrifie, s’écria que l’Espagne était perdue si elle engageait la lutte contre ce redoutable ennemi. Le prince de la Paix, au contraire, repoussa ces conseils timides avec indignation. Il dit que s’il le fallait il monterait à cheval et conduirait à l’empereur une armée au camp de Boulogne. La guerre fut déclarée. Trois mois suffirent pour armer trente vaisseaux. Au milieu de mars, trois escadres se trouvèrent prêtes dans les ports de Cadix, de Carthagène et do. la Corogne. On en remit le commandement aux plus braves officiers de la marine espagnole, et elles se joignirent à la flotte française. Malheureusement l’amiral de Villeneuve , à qui fut donné le commandement de ces forces réunies, n’était pas à la hauteur de la mission qui lui était confiée. Par ses lenteurs et ses tergiversations , il fit avorter le projet de débarquement en Angleterre, si laborieusement préparé, par l’empereur.

Au lieu de se jeter dans la Manche et d’y attaquer l’amiral Cornwallis pour faciliter le passage de la flottille de Boulogne, il se rendit à Cadix et livra bataille à Nelson auprès du cap Trafalgar. Les flottes réunies des Français et des Espagnols se composaient de trente-deux vaisseaux. Les A nglais n’en avaient que vingt-sept; mais leurs bâtiments portaient en général un plus grand nombre de canons que ceux des alliés , en sorte que les forces étaient à peu près égales. L’amiral Villeneuve fit la faute d’éparpiller son armée sur une ligne de plus a’une lieue de longueur. Nelson, au contraire, avait divise sa flotte en deux colonnes compactes, de manière à pouvoir porter toutes ses forces sur le même point. Il parvint ainsi à rompre la ligne de bataille de Villeneuve; mais il paya chèrement ce succès. Le f'ictory , sur lequel il était monté, attaqué par le Redoutable., eut a soutenir une lutte terri-

L’UNIVERS

ble. Les ponts, les tillacs des deux bâtiments étaient balayés par la mitraille et la inousqueterie, et Nelson, frappé d'une balle, tomba sans avoir vu la victoire que ses dispositions avaient préparée. Les Espagnols se battirent avec un courage digne d’un meilleur succès; mais les vaisseaux, éloignés les uns des autres, se trouvèrent attaqués à la fois par des forces supérieures , ou bien retenus par le vent loin du combat; ils ne purent venir prendre part à la lutte que lorsque la victoire était déjà décidée. Villeneuve fut pris sur le Bucentaure. L’amiral espagnol Gravina, quoique blessé à mort, n’en continua pas moins de présider aux manœuvres. Il ramena à Cadix cinq vaisseaux français et six espagnols.

L'amiral Dumanoir se retira sans combattre avec quatre bâtiments qui n’avaient pas été engagés. Des dix-sept autres bâtiments, treize furent coulés , incendiés , ou vinrent échouer sur les côtes d'Espagne. Les vainqueurs purent en conduire seulement quatre à Gibraltar. Cette victoire leur coûta douze vaisseaux * ; niais à ce prix ils anéantirent les marines de l’Espagne et de la France. Ce dernier pays pouvait se consoler en songeant aux victoires qu’il remportait sur terre; mais pour l’Espagne , cette défaite était sans compensations. Lorsque l’empereur apprit le desastre de Trafalgar, il avait déjà pris dans Ulm une armée autrichienne ; quelques jours plus tard, il battait à Austerlitz les empereurs d’Autriche et de Russie , et de nouveaux triomphes l’attendaient encore en Italie ; car, aussitôt que la guerre avait été déclarée, le gouvernement napolitain, entraîné par sa haine pour la France . avait pris de secrets engagements avec l’Angleterre et la Russie. De son côté, Napoléon avait exigé que le roi de Naples se liât par un traité

1 Le Britannia de ISO canon», le Prince rte I lu . le Neptune et le Prince He Galles de 98 , coulés dans le combat le Dune f/al de ao et Forma de 7» démâtât, échoués a la côte d'Afrique ; le Tigre de w), échoué et coulé lias sur la plage Sainte Marie; la Défense et le Colnsse de 71, brûlés par lea Anglais eux-mêmes après le combat auprès rte San-Lucar; le Spartiate de 74, coulé apnvt le combat ; le Tietory de 190, démité. rasé dans le combat : le Itnyal-Suuverain de 120, qui disparut : U avait 200,000 livres sterling à bord ; te Spencer de 74, démâté , tramé a la remorque avec pelue jusqu’à (Jibrallar.

de neutralité. Cette convention avait été signée le 21 septembre 180.1 et ratifiée le 1 9 octobre. Malgré cet engagement .

le roi de Naples avait reçu dans ses Etats une armée russe et anglaise, avait tenté d’envahir la Toscane et de se jeter sur les derrières de Masséna. L’empereur eut connaissance de cette agression des Napolitains, quelques jours avant la bataille d’Austerlitz. Il garda le silence; mais, quand il eut vaincu l’Autriche et la Russie, le jour môme où les plénipotentiaires signaient le traité de Presbourg, il publia une proclamation où il reprochait au roi de Naples son manque de foi. Cette pièce se termine par ces paroles : « La dynastie de Naples a « cessé de régner ! Son existence est « incompatible avec le repos de l’Europe » et l’honneur de ma couronne. » 11 suffit aux années françaises de quelques semaines pour réaliser cette menace; et Ferdinand fut obligé de se réfugier en Sicile.

I.'Espagne devait nécessairement ressentir le contre-coup de tout ce qui se- passait en Italie ; c'était la môme famille qui régnait à Naples et à Madrid; c’ctait aussi pour un infant de Castille que le royaume d'Étrurie avait été érigé. Lejeune prince auquel on avait donné cette couronne, créée parle traité de Saiut-lldephonse et par la paix de Lunéville, 11e l’avait portée que deux années; il était mort le 27 mai 1803, laissant pour héritier un fils, âgé seulement de quatre ans ; c’était cet enfant qui régnait alorsà Florence, sous la tutelle de sa mère. L’empereur lit savoir au cabinet de Madrid qu'il était dans l'intention de faire occuper la Toscane par ses troupes, afin qu’elle ne devint pas' un nouveau pied-à-terre d’où les Anglais chercheraient à susciter dès troubles en Italie; car autrement il 11e pouvait pas répondre de n’être pas forcé de prendre à l’égard de cet État les mesures de rigueur que Naples allait subir. Charles IV fit alors offrir de se charger lui-même de la defense de la Toscane ; et cette proposition ayant été acceptée, une division de cinq mille Espagnols commandée par O’farrill passa en Italie. C’est dans ces circonstances que, le 30 mars 1806, Joseph Bonaparte fut proclamé roi de Naples. Charles IV apprit avec douleur le

malheur de Ferdinand, et, lorsqu’on lui notifia l’avénement de Joseph Bonaparte, ne voulut pas reconnaître le nouveau roi. » Il refuse de reconnaître mon frcre pour roi de Naples, dit alors Napoléon, eh bien, son successeur le reconnaîtra »

Charles IV, blessé dans ses affections de famille , menace lui-méme du sort nui venait de frapper le roi de Naples, prêta une oreille plus facile aux puissances qui cherchaient à l’entraîner dans la coalition contre la France. Il négociait avec Strogonoff, qui lui était envoyé par la Russie, et il chargeait Agustih Argüelles d’aller à Londres pour ouvrir des négociations avec l’Angleterre. Enfin , sans attendre le résultat de ces négociations, avant que rien fdt prêt pour la guerre , dans un de ces accès d’imprudence qui sont des crimes chez un homme d’Etat, le prince de la Paix fit publier ce manifeste :

« Dans des circonstances moins critiques que ccIIps où nous vivons, de fidèles Espagnols sont venus en aide à leurs souverains par des dons et des offrandes que les besoins du moment ne réclamaient même point ; mais la générosité du sujet envers son roi pouvait-elle mieux se montrer que par ces actes de prévoyance? La province d'Andalousie, (lue la nature a privilégiée pour la production des chevaux propres à la guerre, et la province d’Estrémadure, qui rendit tant de services de ce genre à Philippe V, verront-elles avec indifférence la cavalerie du roi d’Espagne réduite et incomplète comme elle l’est à cause du manque de chevaux? Non, je ne le crois pas. J’espère, au contraire, qu’ainsi que les aïeux de la génération résente s'empressèrent de fournir des oinmes et des chevaux à l’aïeul de notre roi, de même leurs descendants fourniront aujourd'hui des régiments ou des compagnies d’hommes exercés au maniement du cheval, afin qu’ils concourent au service et à la défense de la patrie, tant que dureront Icsdifficul-

1 Tous le» historiens espagnols rapportent ers paroles; quelque» auteurs français, au contraire, préieudeut qu’elles n’ont jamais été prononcées el que Charles iv n'a pas hésité a reconnaître Joseph pour rot de Naples : Je me honte à rapporter les deux opinions sans décider de quel coté est la vérité.

tés qui nous entourent , et qu’ils retournent ensuite pleins de gloire au sein de leur famille. Chacun se disputera l’honneur de la victoire; l’un attribuera à son bras le salut de sa famille; l’autre celui de sou chef ou de son parent ou de son ami. Tous enfin s’attribueront le salut de la patrie. Venez, mes chers compatriotes , venez vous ranger sous les bannières du meilleur des souverains; venez, je vous accueillerai avec reconnaissance : je vous en promets dès aujourd’hui la récompense, si le Dieu des victoires nous accorde une paix heureuse et durable, unique objet de nos vœux. Non . vous ne céderez ni à la crainte ni à la perfidie ; vos cœurs se fermeront à toute espèce de séduction étrangère ; venez ; et , si nous ne sommes pas forcés de croiser nos armes avec celles de nos ennemis, vous n’encourrez pas ledanger d'étre notés comme suspects d'avoir donné une fausse idée de votre loyauté , de votre honneur, en refusant de' répondre à l’appel que je vous fais.

« Mais, si ma voix ne peut réveiller en vous les sentiments de votre gloire, écoutez celle de vos tuteurs , des pères du peuple, auxquels je m’adresse. Songez à ce que vous devez à vous-mêmes, a ce que vous devez à votre honneur et à la religion que nous professons.

« Au palais royal de Saint-Laurent,

« le 6 octobre 1806.

« Le phinck de la Paix. »

O manifeste ampoulé n'avait pas même le mérite de la franchise. Le prince de la Paix y parlait de l’imminence d’une guerre^ sans nommer l’ennemi contre lequel on aurait à combattre. Cependant , il était difficile de se méprendre. En effet, ce n’était pas pour une lutte maritime que le ministre espagnol demandait de la cavalerie. De cette manière, la France se trouvait assez clairement désignée. Ce fut au commencement de la campagne de Prusse ue l’empereur reçut la proclamation u prince de la Paix. Si le cabinet espagnol avait pensé que des revers attendaient l’armée française sur ce nouveau champ de bataille, il fut promptement détrompé. Quelques jours s’étaient à peine écoulés depuis nue cette pièce avait été publiée, lorsque les Français ga-

iOOglt'

L'UNIVERS

gnèrent^les victoires d'Iéna et d’Auerstedt. Os deux affaires suffirent pour anéantir l’armée prussienne. Néanmoins, Napoléon , ne regardant pas la lutte comme décidée, tant qu’il n’aurait pas fait la paix avec la Russie, garda le silêncc sur les démonstrations hostiles du prince de la Paix. Il accueillit les explications que la cour de Madrid s’empressa de lui envoyer; mais il exigea qu’en exécution du traité de Saint- lldepnonse des troupes auxiliaires lui fussent fournies par l’Espagne. Le ministre de Charles IV céda aux exigences de l’empereur.

Neuf mille hommes furent joints aux cinq mille qui étaient déjà en Toscane; et cette division , sous le commandement de la Romana, fut envoyée dans le nord de l’Europe.

Dès cette époque, Bonaparte avait pris la résolution d’envahir toute la Péninsule; et, tout en tenant son projet caché , il préparait les moyens d’en assurer l’exécution. Il profita avidement des dissensions qui désolaient la famille royale. Tant que le prince de la Paix avait persisté franchementdans l’alliance française , la faction des mécontents s’était appuyée sur le parti de l’Angleterre; mais lorsque le cabinet, avec une inconcevable légèreté, eut témoigné des intentions hostiles à la France, un revirement eu sens contraire s’était opérédans le système des mécontents; ils avaient cherché leur appui dans le parti français. La princesse aes Asturies, qui aurait pu mettre un obstacle à ce changement de politique , était morte depuis quelques mois ; Escoiquiz avait conçu le projet de faire demander par Ferdinand la main de mademoiselle Tascher de la Pagerie, nièce de l'impératrice. Le chanoine eut à cet égard des conférences secrètes avec M. de Beauharnais, qui avait remplacé le général Beurnonville à Madrid , et il poussa Ferdinand à écrire en secret à l’empereur, pour lui demander l'honneur de s'allier à la famille impériale.

Pendant que ces intrigues se tramaient dans le palais de Charles IV , l’empereur rassemblait des troupes au pied des Pyrénées, sous le prétexte de préparer l’invasion du Portugal. En même temps on négociait pour régler par un traité la part que l’Espagne prendrait à

cette guerre et la manière dont le partage des conquêtes aurait lieu. Mais neuf jours avant que le traité filt conclu , le 18 octobre 1807, l’armée française, commandée par Junot, franchit la Bidassoa. Partout sur son passage elle fut fêtée par les habitants. Le clergé accueillait avec enthousiasme les troupes du héros qui, en France, avait relevé les autels. Les mécontents ne voyaient dans les Français que des auxiliaires pour renverser un ministre qu’ils détestaient.

Le traité de partage du Portugal fut signé à Fontainebleau, le 27 octobre 1 807. Auxtermesderart 1", laprovinceentre Duero et Minho devait former un royaume, sous le titre de Lusitanie septentrionale. Elle devait être donnée au roi d’Étrurie . en échange de ses États d’Italie, dont Napoléon avait formé trois départements français. Par l’article 2, la province d’Alentéjo et le royaume des Algarves étaient érigés en souveraineté au profit de Godoy , avec le titre de principauté des Algarves. Le surplus du Portugal devait rester jusqu’à la paix générale en dépôt entre les mains de l’empereur.

Les Français étaient à peine entrés en Espagne,' et Junot n’avait pas encore dépassé Vitoria , lorsqu'un événement de la plus haute gravité vint occuper l'attention publique. Depuis quelque temps la correspondance du prince des Asturies avec Escoiquiz et avec les autres mécontents étaitaevenue plus active.

On remarqua que le prince recevait des lettres en secret, et qu’il passait une partie des nuits à écrire. La reine fut prévenue de cette circonstance par une dame de sa maison. Charles IV en fut averti, et, par son ordre, on saisit à l’improviste tous les papiers de Ferdinand. Le lendemain, 29 octobre, le prince fut appelé devant le conseil réuni dans la chambre du roi. Il subit un interrogatoire. Ensuite son père, accompagne des ministres et à la tête de ses ga rdes, le recondu isi t à son a ppartement, lui ordonna de rendre son épée et fit placer des sentinelles pour le garder a vue.

En voyant cette scène lugubre se passer sous les voûtes de l’Escurial , il était impossible de ne pas se rappeler la fin déplorable du fils de Philippe II. Ferdinand , de même que don Carlos

était arrête par son propre père , et une accusation terrible était portée contre lui. On lui reprochait d’avoir voulu attenter à la vie de ses parents pour s’emparer du trône. Le jour meme, 29 novembre 1807 , Charles IV écrivit à l’empereur la lettre suivante :

« Monsieur mon frère , dans le moment où je ne m’occupais que des moyens de coopérer à la destruction de notre ennemi commun ; quand je croyais que tous les complots de la ci-devant reine de Naples avaient été ensevelis avec sa fille, je vois avec une horreur qui méfait frémir que l’esprit d’intrigue le plus horrible a pénétré jusque dans le sein de mon palais. Hélas! mon cœur saigne en faisant le récit d'un attentat si affreux ! Mon fils aîné, l’héritier présomptif de mon trône, avait formé le complot horrible de me détrôner; il s’était porté jusqu’à l’excès d’attenter contre la vie de sa mère. Un attentat si affreux doit être puni avec la rigueur la plus exemplaire des lois. La loi qui l’appelait à la succession doit être révoquée ; un de ses frères sera plus digne de le remplacer et dans mon cœur et sur le trône. Je suis, dans ce moment, à la recherche de ses complices pour approfondir ce plan de la plus noire scélératesse; et je ne veux pas perdre un seul moment pour en instruire V. M. I. et il., en la priant de m’aider de ses lumières et de ses conseils.

« Sur quoi, je prie Dieu, mon bon frère , qu’il daigne avoir V. M. 1. et R. en sa sainte et digne garde.

« D. Carlos...

• Saint-Laurent, ce 20 octobre i»07. »

Le lendemain , le décret suivant fut publié :

« Dieu, qui veille sur tous ses enfants, ne permet pas la consommation des faits atroces dirigés contre des victimes innocentes. C’est par le secours de sa toute-puissance que j'ai été sauvé de la plus affreuse catastrophe. Mes peuples, nies sujets , tout le monde connaît ma religion et la régularité de ma conduite; tous me chérissent et me donnent ces marques de vénération qu’exigent le respect d’un père et l’amour de ses enfants. Je vivais tranquille, au sein de ma famille, dans la confiance de ce

bonheur, lorsqu’une main inconnue m’apprend et me dévoile le plan monstrueux et inouï qui se tramait dans mon propre palais contre ma personne. Ma vie, qui a été si souvent en danger, était une charge pour mon successeur, qui , préoccupé, aveuglé, et abjurant tous les principes de foi chrétienne que lui enseignèrent mes soins et mon amour paternel , avait adopté un plan pour me détrôner. J’ai voulu douter de la vérité de ce projet ; mais j’ai surpris mon fils dans mon appartement ; j’ai mis sous ses yeux les cliiftresd'intelligence et les correspondances qu’il recevait des malveillants : j’ai appelé à l’examen de cette affaire le gouverneur lui-même du conseil ; je l’ai associé aux autres ministres pour qu’ils prissent avec la plus grande diligence leurs informations. Tout s’est fait. Il en est résulté la connaissance de différents coupables dont l’arrestation a été décrétée. Mon fils a reçu son habitation pour prison. Cette peine est venue accroître celles qui m’affligent. Mais aussi , comme elle est la plus sensible, elle réclame le plus prompt remede. En conséquence , j’ordonne que le résultat en soit publié. Je ne veux pas cacher a mes sujets la connaissance d’un chagrin qui sera diminué lorsqu’il sera accompagné de toutes les preuves acquises avec loyauté. Je vous fais connaître mes intentions pour que vous les rendiez publiques dans la forme convenable. »

« Moi, le Roi.

« A San-Lorenzo, le 30 octobre 1807 »

S’il était permis de faire des conjectures lorsqu'on écrit l’histoire, on pourrait supposer que Napoléon n’a pas été tout à fait étranger aux intrigues de l’Escurial ; on pourrait penser qu’il faisait pousser Ferdinand à détrôner son père, afin d’intervenir ensuite comme le vengeur de Charles IV; qu’il excitait Ferdinand à se rendre indigne de la couronne, afin d’acquérir un prétexte pour la lui enlever : mais on ne saurait porter légèrement une accusation de cette gravité; et si un complot pour détrôner Charles IV a été réellemeut formé; si la politique impériale a été pour quelque chose dans ces menées ténébreuses, au moins la preuve n’en a pas été acquise. Quant aux mécontents, avec lesquels

L’UNIVERS

Ferdinand s’était lié, leur but était de s’emparer du pouvoir a quelque prix que ce fût. Le prince des Asturies pouvait ne pas partager toutes leurs vues; il pouvait notre pas initié à tous leurs projets ; mais il était préparé à recueillir le fruit de leurs complots; par avance il avait disposé des principales charges de l’État. Ainsi, par un décret dont il avait laissé la date en blanc, il avait conféré au duc de l’Infantado le commandement de la Nouvelle-Castille.

Quand Napoléon reçut la lettre de Charles IV, il entra dans une violente colère , soit qu’il fût mécontent de voir une partie de ses plans déranges par le procès de l'Fscurial, soit qu’il eût lionte de se trouver à la face de l’Europe mêlé à de semblables intrigues. Il exigea que le nom de l’ambassadeur français ne fût pas prononcé dans cette at'faire. Ce fut , au reste , le parti qu’adopta le cabinet espagnol, sans même attendre une réponse de Paris. Dans la crainte que l’empereur ne se trouvât bles-o, on étouffa le procès de l’Escurial; d’ailleurs le caractère de Charles IV était naturellement enclin à la clémence; et, Ferdinand lui ayant écrit pour reconnaître ses fautes, le roi pardonna. Un nouveau decret fut publie le 5 novembre. Ce document est si curieux et d’une telle importance, qu’il mérite d’être inséré ici en entier; le voici :

* La voix de lanature désarme le bras de la vengeance, et lorsque l'inadvertance réclame la pitié, un père tendre ne peut s’y refuser.

« Mon fils a déjà déclaré les auteurs du plan horrible que lui avaient faiteoncevoir les malveillants. Il a tout démontré eu forme de droit, et tout a été consigné avec l’exactitude requise par la loi pour de semblables preuves. Son repentir et son étonnement lui ont dicté les remontrances qu’il m’a adressées, et dont voici le texte :

« Sire et mon père,

« Je ine suis rendu coupable : car manquant à V. M. , j’ai manqué à mon père et à mon roi ; mais je m’en retiens et je promets à V. M la plus humble obéissance. Je ne devais rien faire sans le consentement de V. M.; mais j’ai été surpris. J’ai dénoncé les coupables, et je prie. V. M. de me pardonner et de

permettre de baiser vos pieds à votre fils reconnaissant.

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