LA COMPAGNIE I)E SAINT-GEORGES
— BAPHAEI. OE LECA. — LE ROI n'ARAGON. — LES LEIGNEURS.
Dès que la compagnie de Saint-Georges eut pris possession de son nouveau domaine, elle songea à éloigner tous ceux qui auraient pu partager sa puissance : elle commença par attaquer les Aragonais. Ceux-ci , n'étant pas en force, et d’autre part étant mal secondés par les seigneurs, firent peu de résistance, et se rembarquèrent sur leurs vaisseaux.
Le départ des Aragonais laissa la compagnie ae Saint-Georges seule niait resse du pays , n’ayant plus en face d’elle que ies Barons ultramontains. Bien qu’elle eût résolu de les renverser, elle ne crut cependant pas le moment convenable
détails relativement à la compagnie de Saint- Georges, qui devint bientôt tres-puixsanlc. I,o lecteur trouvera tous les renseignements nécessaires dans le consciencieux ouvrage de M. Vincent, d'où nous avons extrait le passage qui précédé.
pour le faire; elle voulut au contraire leur donner pleine confiance dans ses intentions; elle reconnut leurs lie fs et privilèges, et déclara ne vouloir sc mêler en rien de l’administration de leurs domaines. En cela elle agit avec sagesse.
En effet, si elle avait voulu attaquer immédiatement la puissance des barons, ceux-ci se seraient ligués entre eux pour lui résister, et la compagnie aurait peut-être éprouvé alors ce qu’avait éprouvé avant elle la république, une opposition opiniâtre , à laquelle aurait pris part sans aucun doute le reste du pays , tandis qu’en reconnaissant les liefs et en respectant les privilèges , si elle attaquait plus tard les barons individuellement, on ne pourrait l’accuser de porter atteinte à l'institution féodale elle-même. Cependant, lorsque Doria , gouverneur de la Corse pour la compagnie, crut avoir attendu le temps nécessaire pour consolider sa puissance, il commença à mettre à exécution les projets tenus’ secrets, en attaquant Ranhaël de Leca, seigneur de Cinarca , le plus puissant des barons féodaux. Raphaël avait accepté le nouvel ordre de choses, et n’avait résisté en aucune façon à l'établissement de la compagnie. La possession de nombreux domaines devait éloigner de lui tout esprit de trouble et d’agitation ; aussi ne songeait-il à rien moins qu’à chercher des ennemis à la compagnie, lorsque celle-ci lit courir le bruit queRaphaèl ne cessaitde solliciter le roi d’Aragon de venir prendre possession de la Corse. Comme nous l’avons dit ailleurs, les Aragonais n’étaient point aimés dans le pays, et l’idée que Raphaël les appelait souleva contre lui un grand mécontentement.
Doria, profitant de cette irritation qu’il avait secrètement fomentée , se mit en campagne contre Raphaël. Mais il n’eut pas lieu de s’applaudir de sa conduito, car le seigneur de Leca, nonseulement sut résister à ses ennemis , mais leur fit encore éprouver de trèsgrandes pertes. Sur ces entrefaites , le roi d’Aragon, apprenant la lutte qui venait de s’engager, envoya en Corse au secours de Raphaël huit galères chargées de troupes sous les ordres de Berlingero de Rdio . qu’il nomma son vice-
roi ( 1455). Alors les Génois redoubleront d'efforts, mais ils furent battus de nouveau et obligés de se retirer devant les troupes réunies du comte et du viceroi. Tout à coup Berlingero de Rillo reçut ordre de s'embarquer immédiatement avec ses troupes et de retourner auprès du roi. Cette retraite contrista beaucoup le seigneur de Leca, car elle le réduisait à ses propres forces devant un ennemi qui avait augmenté les siennes. Toutefois, il ne perdit pas courage, et résista avec la meme énergie et le même succès : les Génois furent encore repoussés. Alors ils eurent recours à un autre moyen, qui fut celui de semer la division entre les seigneurs féodaux. Vincentello d’Istria fut le premier à se détacher du parti de Raphaël ; d’autres suivirent son exemple, si bien quejeseineur de Leca , se trouvant bientôt réuit aux seuls membres de sa famille, fut cerné de toutes parts, et périt héroïquement en se défendant dans son château de Leca (1457 ).
Quoique la mort de Raphaël ne fît pas cesser immédiatement la guerre, et que ses vassaux dévoués persistassent à combattre avec une opiniâtreté bien faite pour inquiéter les Génois , cependant elle amena un changement notable dans l’état des choses. Les seigneurs ultramontains, que la compagnie avait su gagner ou vaincre individuellement, voyant qu’ils ne pourraient désormais opposer une résistance sérieuse, résolurent de s’expatrier et d’aller chercher auprès du roi d’Aragon les secours nécessaires pour pouvoir combattre avantageusement les Génois.
De ce nombre furent Giocante de Leca, Arrigo délia Rocca, Orlando d’Ornano, Guillaume de Bozi et Giudice d’Istria.
Mais Alphonse ne put leur accorder ce qu’ils demandaient, ayant besoin de toutes ses forces pour soutenir la guerre dans laquelle, il était engagé.
Alors ils rentrèrent en Corse, résolus à tenter un dernier effort ou à périr les armes à la main. L’appui qu’ils trouvèrent ehez leurs vassaux fut assez considérable pour leur permettre de reprendre sur les Génois la plupart des châteaux qu’ilâ avaient perdus et soutenir la guerre avec avantage. Les choses parurent assez graves à la com-
pagnie pour qu’elle jugeât a propos d’envoyer en Corse un nouveau gouverneur, Antoine Spinola, homme renommé pour son adresse et sa fermeté.
Spinola, s’étant uni à Vincentello d’Istria, depuis longtemps allié des Génois, commença par forcer les seigneurs délia Rocca à se rendre. Ceux de Bozi , d’Ornano, et Giudice, furent obligés d’en faire autant; il ne restait plus à soumettre que les seigneurs de Leca, qui s’étaient retranchés dans le Niolo, et que les populations de Sia, Sevindentro, Soroinsù, soutenaient de tous leurs moyens. Spinola, voyant qu’il ne pourrait venir à bout de’ les soumettre par les armes, voulut frapper les populations qui leur prêtaient assistance, et livra aux flammes tout le pays depuis Sagona jusqu’à Calvi, ce qui le rendit desert, comme on le voit aujourd’hui.
Giocante" et Vincent de Leca, fils de Raphaël, comprirentqu’ils ne pouvaient résister à un ennemi qui employait de tels moyens, et, pour éviter de plus grands malheurs, ils entrèrent en pourparler avec Spinola. Vincentello d’Istria se porta médiateur de la négociation. Il fut convenu que la compagnie de Saint-Georges accorderait un pardon général à tous ceux qui avaient pris les armes pour les Leca. Spinola invita les deux frères à se présenter devant lui. Giocante, se méfiant à juste titre du gouverneur, s’expatria sans se rendre à cette invitation. Son frère Vincent, pour témoigner de la sincérité de sa soumission, se présenta à Spinola, qui, malgré la foi du traité, lui fit trancher la tête. Antoine de la Hocca et un de ses (ils, Arrigo et un fils du comte Polo, eurent le même sort.
Cette conduite , quelque odieuse qu’elle fût , n’en atteignit pas moins son but, qui était d’arnver a la domination par la terreur. Les seigneur qui s'étaient laissé diviser, et qui n’a vaient pas compris qu'en abandonnant Raphaël ils abandonnaient leur propre cause , sentirent qu’il ne leur restait plus de salut que dans la fuite, et s’expatrièrent. Vincentello d’Istria lui-mcme, l’ami et le soutien des Génois , crut prudent d’abandonner la Corse.
Par la retraite de tous res seigneurs.
L’UNIVERS
la compagnie üe Saint-Georges se trouva seule maîtresse absolue du pays (1460).