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ENTRANT DANS LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

GENRE NATIONAL

COLLECTION TIREE d’aUTEURS DIVERS.

ordre des temps nous place maintenant entre la corruption croissante et la restauration tardive du goût , dans une période sans nom poétique. Ici , au défaut d’individus , nous avons fait un corps du genre national , en puisant dans divers auteurs , à différentes époques. Nos indications préliminaires vont se

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composer de détails sur le genre , et d’aperçus historiques, qui nous paraissent s’y rattacher, avec quelque intérêt indépendant de ce rapport.

Le romance , à qui appartient le premier rôle, tire son nom de celui qui fut donné à la langue vulgaire pour la distinguer du latin. L’auteur du poème clu Cid dit qu’il va chanter en romance. Aujourd’hui les Castillans diront mettre en romance , pour traduire dune langue savante , et parler en romance , pour parler dune maniere claire et simple. D’accord avec l’idée attachée au nom qu’il reçut, le romance a donc été la poésie populaire, la composition la moins travaillée de toutes.

Il existe une vaste collection de romances, imprimée à Madrid en 1604, par Juan de la Cuesta ,* mais on peut s’en tenir à un choix en deux volumes, faisant suite à la collection générale de Ramón Fernandez publiée en 1794; il est fait avec discernement. On voit dans la préface de ce recueil le genre dont il s’agit caractérisé de la manière suivante : « Nous avons

» dit que ees compositions étaient la poésie po- » pulaire, mais nullement dans l’intention de » les ravaler. Dépouillés d’artifice, produits plu- » tôt par l’instinct que par l’étude, sans que » leurs auteurs se soient embarrassés de les faire » ressembler à une ode d’Horace, ou à une can- » cion de Pétrarque , les romances ne pouvaient » avoir l’élévation des chants de Léon et d’Her- » rera. Mais ils furent réellement notre poésie » lyrique : la musique y employait ses accords ; » ils se faisaient entendre dans les salons , dans )> les rues, au milieu du silence des nuits, au » son de la guitare ou de la harpe. Ils servaient » les amours, quelquefois la haine ou la mali-

» gnité satirique . Enfin, plus souples que

» tout autre genre, ils se prêtaient à tous les » sujets, se paraient d’un langage naturel et » riche, se coloraient d’une aimable demi- » teinte , et offraient partout l’attrait d’une fé- » condité originale, étrangère à la contrainte

» et à l’effort. » Ces petits poëmes se font en-

core remarquer généralement par une marche

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accélérée, un style animé, des descriptions rapides, une élocution précise et franche.

C’est l’usage de l’assonante qui, à la faveur de 1 aisance dont Je poëte y jouit , a assuré au romance le caractère qui lui convenait , et lui fait jouer un rôle si distingué dans la poésie espagnole. Aussi le traducteur en vers français de ces compositions lutte-t-il avec un désavantage de plus , des qu il subit une contrainte que n’ont point eue ses modèles : il y a lieu de croire que s ils eussent rimé, une diction moins nette aurait donné plus beau jeu à sa diction rivale.

La langue espagnole , a-t-il été dit ailleurs , a en elle les tons les plus opposés , et la nation aime que les écrivains les emploient. Les romances, parleur nature, devaient , plus que toute autre composition, accueillir ce goût national. Il en a été offert un exemple assez caractérisé dans la pièce de Yillégas qui termine notre premier volume; et là, comme le sujet était les abaissemens où fait tomber l’amour , le poëte semble avoir voulu , par des rappro-

chemens heurtés , rendre plus frappant le contraste des positions. Dans les exemples qui vont suivre , on verra ces compositions redire avec dignité les catastrophes royales , ou fournir aux chagrins d’une fille d’auberge des mots de son état. Les ¿étrilles , romances diminués, ne se plaisent , pour ainsi dire , qu’avec les classes populaires ; le mot bergère a reçu un anoblissement qui le fait souvent rejeter : témoin, la petite pièce du marquis de Santillane , insérée encore dans notre premier volume : l’auteur n’a pas voulu laisser de vague sur la qualité de l’héroïne : c’est une gardeuse de vaches.

Ne pourrait- on pas trouver l’explication de ce goût littéraire dans une partie très-caractéristique de nos mœurs nationales? Ce qui, peut-être , frappe le plus l’étranger, et ne tarde pas à l’entraîner après quelque temps de séjour parmi nous , c’est l’absence des distinctions , le laisser-aller, l’extrême facilité des rapports, la grande fusion des classes de la société dans les habitudes sociales. Nul pays plus aristocra-

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tique en principe, nul pays plus démocratique en application. Nos grands ne semblent occupés qu’à se diminuer, qu’à se montrer, dans le commerce de la vie, simples, ajoutons même bons enfans. Les seigneurs de la classe secondaire ne restent pas en arrière des premiers : heureux les uns et les autres de se familiariser avec les plébéiens. Les plébéiens qui , comme on sait, s estiment tous bons gentilshommes, ne s en étonnent pas , ne s’en croient pas précisément honorés , et des liaisons franches où règne une sorte d’égalité , s’établissent, souvent de père en fds, sans aucun égard à des disproportions tres-prononcées du côté du rang ou de la naissance. Voyez, du reste, les Espagnols dans les lieux publics : le même manteau brun couvre 1 habit chamarre dor ou cache la veste trouée. La belle duchesse d’Albe, lorsque les petits polissons suspendaient leurs jeux pour la voir traveiser la rue1 , ne portait pas un autre genre de costume que ses caméristes, ou nos ser- 1 Bourgoing. Tableau de l’Espagne.

vantes. Allez au théâtre : il existe aux hauteurs appelées quelque part le paradis, une galerie où les beautés de la cour monteront parfois occuper un siège auprès d’autres belles moins que bourgeoises. A l’église , théâtre plus favorable à l’égalité , elle n’est rompue qu’en faveur des petits. C’est, à coup sûr, une femme du peuple qui, la tête haute, traverse la grande nef pour s’établir sur les marches du maîtreautel , tandis que la modeste dame reste dans un coin, agenouillée sur la dure, ou assise sur ses talons. Venez à ces combats de taureaux, que nous appelons des fêtes, vous verrez les hautes classes dédaigner les balcons, pour se mêler avec les citoyens sur les gradins de l’amphithéâtre, d’où, au besoin, on se met en communication avec les acteurs; et vous n’êtes pas sûr qu’un grand seigneur ne se glissera pas dans le cirque, pour se jouer un instant avec la bête, à son pasage près de la barrière, qui l’en sépare malgré lui1.

1 Nous avons applaudi de nos mains le vicomte de

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C’est à peu près ainsi que la littérature espagnole , dans le genre surtout plus partieulièrement national , déroge souvent à noblesse.

Les romances ont commencé chez nous , comme dans d’autres pays, par se consacrer aux faits et gestes des anciens preux. Notre romance a raconté les exploits des chevaliers errans , ceux des douze pairs de France, les aventures, aussi, du Troyen Hector, chevalier accompli, tué déloyalement par le félon Achille ; les amours héroïques du roi Rodrigue et de la fatale Cava ; ceux de l’infante , sœur de cet Alphonse le Chaste, de qui la vertu favorite porta trop loin l’indignation contre le coupable comte de Saldagne ; les triomphes de leur fils illégitime, Bernard del Carpió, qui, nouvel Hercule, étouffe dans ses bras nerveux Antée-Roland, aux gorges de Roncevaux.

Miranda , grand d’Espagne de première classe , fameux rival des premiers athlètes de l’arène andalouse

Se rapprochant plus de la vérité à mesure qu’ils ont avancé davantage dans notre histoire, ce sont les romances qui ont fait connaître le mieux le héros castillan ; ils nous font assister aux scènes les plus intéressantes de sa vie , à partir de l’épreuve où un vieillard offensé reconnut clans son fils son digne vengeur. Nous voyons son intérieur, et l’illusion est d’autant plus forte , que rien n’y décèle l’art ; on peut même dire qu’il n’y en a point. La facilité du rhythme a permis ces compositions à des écrivains étrangers à la poésie. Leur style , sauf la concision de quelques tours , ne se recommande que par ce grand naturel continu , ce manque cl’appret , du reste inimitable ; c’est pourquoi, quand il se pourrait, à la rigueur, que des vers soignés en esquissassent le caractère, il nous a paru plus en harmonie avec la prose1.

1 Nous n’en remercions pas moins, et comme Espagnols et comme amateurs de la poésie française , M. Creuzé de Lesser , pour avoir exercé son talent poétique sur la série entière de ces anciennes compositions

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« DiègueLaïnez, » (lit le romancier, ((déplore la tache imprimée sur sa noble maison , ancienne et riche. Il n’a pas la vigueur dont il aurait besoin pour se venger : son grand âge ben prive. Il ne dort pas, ne touche point aux alimens ; il n’ose lever les yeux , ni sortir de chez lui. Il ne parle plus à ses amis; il évite de leur adresser la parole, de peur de les souiller du souille de son déshonneur. Au milieu de ses angoisses, il imagine une épreuve qui lui réussit. Il fait venir ses trois fils, et, sans leur rien dire, va prendre leur main ; non pour y chercher des lignes nécromantiques : l’art des magiciens était encore inconnu en Espagne. Mais il les leur serre avec une force extrême ; car 1 honneur donnait un instant du ressort

consacrées au héros de la Castille ; nous conviendrons même avoir été étonnés plus d’une fois de la manière dont il est parvenu à rendre les passages les plus chanceux , notamment dans la lettre de Chimène , et la réponse du roi Ferdinand.

à ses muscles défaillans. Chacun des deux premiers secrie: «Seigneur : assez ; lâche -moi-, tu me fais mal. » Mais lorsque , ayant presque perdu l’espoir, il pressa la main de Rodrigue, celui-ci, l’œil enflammé, furieux comme un tigre d’Afrique, lui dit, écumant : « Lâchez donc, » mon père, de par le diable! de par tous les » diables , lâchez donc ! Et si vous n’étiez mon » père, je ne m’en tiendrais pas à des paroles : » cette même main vous arracherait le cœur. » Le vieillard pleurant de joie s’écrie : « Fils de )> mon âme, ta colère me calme, ton indigna- )) tion me ravit. Garde cette ardeur, mon Ro- » drigue , pour redemander mon honneur, qui )) est perdu , si tu ne le recouvres pas. » Il lui apprend son injure, lui donne sa bénédiction, et l’épée, dont Rodrigue perça le comte, pour début de ses exploits.

» Il n’est pas d’un noble bien appris , ni » d’un guerrier vaillant de frapper un vieillard

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» au visage plutôt qu’un jeune homme au cœur.

» Vous ave/ humilié celui qui valait plus que » vous ; vous auriez dû songer qu’il descendait » de Laïn Calvo et qu’il était mon père : les » hommes bien nés ne supportent point un af- » front. Comment avez -vous osé ce que Dieu » seul pouvait faire? aucun autre, aucun. Son » noble front, vous l’avez obscurci; mais je dis- » siperai l’ombre avec la force du soleil. Le » sang lave les taches du déshonneur, et, ici, » je l’espère, ce sera le sang du coupable. Comte, » vous avez porté la main sur mon père en » présence du roi. Vous en avez agi méchamî) ment. Déloyal , je te défie. » C’est ainsi que parla au comte de Gormaz le brave Cid , nom quil mérita depuis par ses hauts faits. Il lui donna la mort , lui coupa la tête, la porta joyeux à son père, et s’agenouilla devant lui. » Nous n avons lu que dans ce romance que Rodrigue eût coupé la tête au comte : nous croyons y voir une réminiscence d’un autre combat singulier, fameux dans 1 histoire des Hébreux.

« Des clameurs perçantes pénètrent dans le palais de Burgos où se trouvent les grands. Le roi descend de ses appartemens , et la cour avec lui. Ils rencontrent au vestibule, d’un côté Cliimène Gómez , échevelée, pleurant la mort du comte son père ; de l’autre , Rodrigue de Vivar, l’épée teinte du sang du comte. « Justice, bon » roi ! je te demande justice. Qui la dénie ne » mérite pas d’être appelé roi, ni de manger le » pain sur une nappe, ni d’être servi par des » gentilshommes. Songe queje descends de ceux » qui défendirent Pelage avec les bannières de » Castille : et quand il en serait autrement, ton » bras doit être égal pour tous... Et toi, meur- » trier arrogant, oui, Ghimène demande justice » contre toi... Tu as privé de la vie le meilleur » des guerriers, le soutien de la foi, la terreur )> des Almanzors... » Elle dit : Rodrigue, sans rien répondre, va prendre les rênes de son cheval , monte et se retire. Personne ne le pour-

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suit et Chimène de crier toujours : Vengeance , chevaliers ! vengeance !

» Le seigneur roi est assis sur son fauteuil à grand dossier , jugeant les discords de ses sujets indociles ; lorsqu’en habits de deuil traînans , entrent vingt écuyers de Chimène , fille du comiede Gormaz-Lozano. Elle-même approche, et, prosternée sur l’estrade , renouvelle ainsi sa plainte : « Sire , voici aujourd’hui six mois que » mon père mourut de la main d’un enfant, )> élevé par les tiennes pour tout oser. Je suis » venue quatre fois à tes pieds ; toujours j’ai » reçu des promesses, jamais je n’ai obtenu » justice. Rodrigue brave tes lois et tu le pro- » tèges ; tu le mets à l’abri des poursuites et tu » punis tes officiers de ce qu’ils ne l’arrêtent pas. » Roi , tu as tort ; pardonne si je parle indû- » ment : 1 offense chez une femme peut écarter » du respect. » — « C’en est assez, noble de- » moiselle , répondit le premier Ferdinand :

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“ vos plaintes sont justes ; mais si je conserve » Lodrigue , je le conserve pour vous. Le jour » viendra ou, par lui, vous changerez ces pleurs » en larmes de joie. », Dans ce moment on apporta un message de Done Ulrique. Le roi prit sous son bras le bras de Chimène, et la fit entrer avec lui chez l’infante.

Nous avons pensé que l’on verrait avec plaisir, dans leur simplicité primitive , les matériaux mêmes qui servirent pour le modèle du premier chef-d’œuvre de la scène française. La faveur générale dont jouit le sujet nous encourage à pousser plus loin les extraits de ces romances. Le suivant rappelle encore des particularités de la vie du héros , qui appartiennent à lepoc|ue traitée par la muse dramatique.

«Après la mort du roi Ferdinand, quand son fils Don Sanche lui eut succédé, celui-ci oi donna à Rodrigue de Vivar d’aller vers Done Uhique lui demander de livrer Zamora au

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