‹ Espagne poetiqueChapitre 2 sur 112 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

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roi son frère. Le Cid va exécuter les ordres du prince. I l arrive au vieux guichet de la forteresse, et, comme on lui refuse l’entrée, il se met en devoir de forcer la garde. La garde résiste. Au bruit accourt sur la muraille l’infante elle-même en habits de deuil. Les yeux humides, elle parle en ces mots à l’impétueux Vivar : ((Loin d’ici, loin d’ici 5 Rodrigue, le Castillan » orgueilleux , qui oublie l’amitié et foule aux » pieds la justice. Éloigne-toi, cruel, qui viens

x opprimer celle que tu juras de servir - -

)> celle dont tu brisas le cœur pour nj pas

» rester h En dépit du roi qui t’envoie, ces » bons temps passés n’auraient pas dû sortir

» de ta mémoire. Mais je suis femme, et tes

» offenses ne me porteront pas à demander au

» ciel ton malheur. Ingrat 1 je n’oublie point ,

» moi , que je t’armai chevalier à l’autel de Sain t-

1 Aquella

En cuya alma te encerraste ;

Y al fin se la lastimaste ,

Por no quedar dentro délia.

» Jacques . Mon pere te donna l’armure, ma

» mère te donna le cheval. et, pour t’honorer

» davantage, moi-même attachai tes éperons » d’or. »

Laissant de côté, dans ces reproches de l’infante, ce qui touche aux affaires de cœur, et dont les historiens ne s’occupent pas , disons qu’ils n ont pas omis d indiquer ce qui rendait le Gid excusable dans ses procédés, aussi-bien contre Ulrique que contre les autres enfans du feu roi. Par le morcellement dont il a été parlé dans une première note sur le Gid, si Léon, Galice et Zamora furent légués aux puînés, la Castille demeura l’héritage de Don Sanche, et le Cid était Castillan. « Il accompagnait , » dit Mariana, « comme de raison , le roi Don San- » che dans toutes ses campagnes. » Ce fut grâce au Cid que ce monarque triompha d’Alphonse, lorsqu il commença par lui ses agressions contre ses frères. Et Alphonse a pu en conserver long- temps sur le cœur un levain d animosité , non moins que pour le serment

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que le Gid exigea de lui, à son avènement au trône de Castille. Car Alphonse était resté vainqueur de Sanche a Golpelara, et il se trouva à sa merci par une attaque inopinée du Cid , qui, pendant la nuit, avait rallié les fuyards. Nos historiens reconnaissent dans le Cid autant de sagacité et de talent pour les opérations militaires que de bravoure personnelle dans les chocs : on sait du reste tout ce que l’opinion nationale lui accorde de hautes qualités. Les historiens arabes , à dire vrai , n’en tombent pas d’accord ; toutefois les malédictions dont ils manquent rarement d’accompagner

son nom , en disent peut-être autant en son honneur que les louanges des siens.

Mais revenons aux romances, et au temps où vivait encore le prince qui unit Rodrigue avec Chimène : les images les plus ingénues nous y attendent.

« En sa demeure de Burgos , Chimène , éloi-

gnée de Rodrigue , est tellement avancée dans

sa grossesse , que d’un moment à l’autre elle attend celui d’accoucher. Le soir d’un jour de fête, elle prit la plume toute en pleurs, et après avoir écrit à son époux mille plaintes attendrissantes, elle prit de nouveau la plume, et pleurant encore, écrivit ce qui suit au noble roi Don Ferdinand : « A vous , monseigneur » le roi , le bon , le fortuné , le grand , le » vainqueur , le reconnaissant , le sage : votre » servante Chimène, fille du comte de Gor- » maz , à qui vous avez donné un mari , ou , » pour ainsi dire, en avez eu l’air \ Far- » donnez , sire , je vous en veux beaucoup , et » ne puis m’en cacher. Quelle est la loi de Dieu » qui vous dit que , parce qu’il vous convient » de faire la guerre, vous pouvez, pendant si )> long -temps, démarier les mariés? Qu’un » homme doux et caressant , vous deviez en » faire un lion terrible, et ne le lâcher pour » moi qu’une fois par an, tout au plus? Et,

1 A quien vos disteis marido ,

Bien asi como burlando.

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» lorsque vous le laissez venir, c’est pour met- » frayer, tant il vient couvert de sang, lui et » son cheval de môme. Il arrive harassé pour » s’endormir auprès de moi ; il se débat en » songe, comme s’il n’avait pas quitté l’épée : » et, dès l’aube, les vedettes l’appellent de » nouveau en campagne. J’ai entendu que vous » prétendiez me rendre un père, quand vous » me donnâtes un mari, et je n’ai ni 1 un ni » l’autre : celui - ci également , je le pleure » comme s’il était enterré. Si vous en agissez » ainsi pour lui faire acquérir de la gloire, mon » Rodrigue n’en a plus besoin : il voyait à peine » poindre sa barbe que déjà cinq rois étaient » ses vassaux. Seigneur , je suis bien près de » mon terme, et les pleurs que vous me faites » verser pourront avoir de funestes suites. Ne » compromettez pas les gages du plus noble » chevalier qui jamais ait porté les croix ver- » mei lies et baisé la main d’un roi. »

Chimene exagère la jeunesse de son mari : fi n était pas si imberbe à l’époque du brillant

succès auquel elle fait allusion. Rodrigue touchait à sa trentième année , lorsque les Maures limitrophes, ayant fait une incursion dans la Rioja, il marcha contre eux, et, habile comme nous avons dit, à diriger Jes mouvemens militaires, il parvint à envelopper les chefs ennemis, que l’on a décorés du titre de rois. Il les relâcha moyennant la promesse d une contribution annuelle , et de là il demeura établi qu il avait cinq rois pour vassaux.

<( A dix heures du matin, le roi demande du papier à son secrétaire, et va répondre, de sa main , à la lettre de Ghimène Gómez. Après avoir liguré une croix avec un trait et quatre points , il trace ces mots pleins de courtoisie : « A vous , Ghimène , la bien née , la bien ap- » prise, la spirituelle, celle à qui Ton envie » son mari, celle qui est près de ses couches, » le roi qui toujours vous a voulu du bien , vous envoie ces salutations comme un gage

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» de son affection extreme. Vous me reprochez » de désunir les conjoints, de n acheter mes » profits que par vos dommages ; vous m’en » voulez, dites-vous encore dans votre dépêche, » de ce que je ne vous renvoie votre époux » qu une fois par an, et qu’alors, comme il ar- » rive si las, il s’endort au lieu de vous ca- » i esscr. Mais , Madame , il n’a pas toujours >» dormi dans votre couche , puisque votre » tablier est devenu trop court 1 , et qu’il at- » tend de vous un fils aîné. Il est inutile que » vous lui demandiez de retourner auprès de » vous, car, au premier roulement de tambour, )} il n y tiendra pas. Si je ne l’avais chargé de » mes troupes, il ne serait qu’un bon gentil- » homme , et vous ne seriez qu’une simple » dame. Il compte des rois parmi ses vassaux? » Plût à Dieu qu au lieu de cinq, ils fussent

Pero si os tiene , señora.

Con el brial levantado ,

No se ha dormido en el lecho ,

Si espera en vos mayorazgo.

» cinq fois six I II y aurait alors moins de » dangers pour mes châteaux et pour les vô- » tres. »

On peut encore modifier l’expression où Ferdinand fait entendre que c’est parce qu’il l’a mis à la tête des troupes royales que le Cid s’est élevé si haut. La dot de Chimène , héritière du puissant comte de Gormaz, unie au patrimoine de Rodrigue, mirent celui-ci à même de faire la guerre en grand avec ses seuls vassaux et pour son propre compte. Ce fut le cas dans l’affaire de la Rioja , dont il vient d’être parlé ; aussi s’en appropria-t-il tout le fruit. De plus, son surnom glorieux lui vint de ce succès privé de ses armes. En lui apportant le tribut stipulé , les députés des Maures vaincus le saluèrent du nom de Cid, en arabe , seigneur , prince ,* et ils mirent dans cette scène quelque peu de la pompe orientale. Elle eut lieu à Zamora devant Ferdinand et sa cour ; on en fut frappé , et le roi , qui aima constamment Rodrigue, ordonna que le nom de Cid

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serait donné â l’avenir au Castillan suzerain de cinq princes maures.

Les romanciers ne pouvaient négliger de mettre en scène la disgrâce du Cid, sous le règne suivant , de laquelle nous avons parlé dans notre premier volume, à l’occasion du poëme ancien en l’honneur du meme héros. Ces petites compositions rendent avec beaucoup de vivacité et de vérité l’animadversion du prince, les justifications du Cid et sa rentrée en grâce. D’autres romances traitent de l’affront fait países gendres â ses deux filles, que de nouvelles noces unirent aux princes de Navarre et d’Aragon , après la punition des lâches offenseurs : le

vieillard auguste, alors souverain de Valence conquise, lut vengé en champ clos par le bras de ses lieutenans. On voit avec un plaisir particulier le romance où un roi triomphant tombe à genoux devant les enseignes du Cid, et, par égard pour la mémoire du héros, son aïeul , rend le butin quil venait de faire en Castille. 0 un autre côté , 1 histoire représente encore le

héros castillan comme vainqueur après sa mort ; cest-à-dire , que les troupes qui évacuèrent Valence, emmenant sa dépouille mortelle, ne furent point inquiétées par Abu-Békir, capitaine des Almorávides.

Nous devons sans doute mettre des bornes à nos observations sur ces romances consacrés au Cid et sur les particularités de son histoire : nous sentons bien que nos lecteurs ne peuvent y prendre l’intérêt que nous y trouvons. Que ion nous permette ou nous pardonne, cependant, encore deux extraits: ils vont présenter le Cid sous un point de vue nouveau, et retracer des situations d’un intérêt plus général.

Ferdinand Ier. vit arriver à sa cour des envoyés du pape Victor II, après le concile qui venait d’avoir lieu à Florence (an 1055), où l’on avait traité de certaines prétentions de l’empereur Henri II par rapport à l’Espagne. Ils enjoignirent au roi, sous peine d’excommunication, de renoncer au titre d’empereur , qu il avait pris

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en vertu de la réunion de trois couronnes , et de reconnaître vasselage au chef de l’empire romain. Ferdinand convoque les cortés, pour répondre d’après leur avis. Rodrigue de Vivar était tout nouveau marié : il se fit un peu attendre. Il arrive vers la fin de la délibération , quand les esprits timorés allaient l’emporter sur les âmes généreuses. Il s’étonne qu’on ait seulement délibéré: « Quoi, s’écrie-t-il, nous » passerions d’un joug à un autre? A peine

» affranchis de l’empire des Musulmans , nous

» accepterions celui d’autres chrétiens! Ils au- » raient part à ce qu’ils n’ont pas contribué à » acquérir! On se moque de nous. Est-ce que » toute la chrétienté relève de l’empereur d’Al- » lemagne ? Vous croyez donc bien téméraire » de lui résister, et bien coupable de désobéir )> au pape ! Députons vers Rome : on peut re- » venir dune première décision. Quant à moi,

» je saurai défendre , pour ma part , l’honneur » et la liberté de ma patrie; et je m’offre à » prouver, lépée au poing, qu’il y a lâcheté

» dans les prétendus scrupules de conscience » qui s’écarteraient de mon avis. »

Le discours du Gid entraîna toute l’assemblée; on répondit en conséquence; enfin l’Espagne conserva son indépendance, et Ferdinand ne quitta point le titre qu’il avait pris : « Tant,

» dit Mariana , peut avoir d’importance dans les » grandes affaires la voix d’un homme de cœur . » Les siècles se succèdent , et ramènent souvent les mêmes circonstances.

Le romancier va , pour dernière citation , nous montrer, h sa manière, ie héros, maintenant conseiller de paix , aux prises avec un prélat belliqueux.

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