‹ Espagne: souvenirs et impressions de voyageChapitre 15 sur 23 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

D'Oviedo à Venta de Banos. — Mieres del Garmino. -- Tunnel de la Perruca. — Le moine des Arbas. — Burgos. — La cathédrale. — Le couvent de Las Huelgas.

— La Chartreuse de Miraflores. — Miranda. — Vitoria.

— Alegria. — Salvatierra. — Alsasua. — Zumarraga. — Azcoïtla. — Elgoybar. — Loyola. — Azpeitla. — Villafranca. — Tolosa. — Les laboureurs du Guîpuzcoa. — Hernani. — San Sébastien. -^ Le passage. — Hendaye.

Nous partons d'Oviédo à midi, pour arriver à Venta de Baiios, à minuit et y prendre le train qui nous déposera à Burgos entre quatre et cinq heures du matin.

On touche successivement aux stations de El Caleyo, sur les bords de la rivière Gafo ; de Las Segadas qui dessert la riante vallée de Barco del Soto ; de Olloniego, bâtie, s'il faut en croire les traditions asturiennes, sur les ruines de Lancia, la célèbre cité romaine, dont le véritable emplacement donne lieu, en Espagne, à autant de contes-

tations entre savants que celles à' Alésia en France; et après avoir dépassé Ablanda, qui n'est en réalité qu'un entrepôt de fers et de charbons, on se trouve tout à coup dans une atmosphère de poussière et

de feu qui rappelle les environs de Saint-Etienne, dans la Loire, ou ceux de Wolverhampton, en Angleterre. Ce sont les hauts fourneaux, les pudlers, les forges, les ateliers, les magasins, les dépendances de la Compagnie de Miëres, qui occupe plus de trois mille ouvriers et dont Timportance comme la renommée, n'ont rien qui les égale dans toute TEspagne.

La petite ville de Mières del Camino a donné son nom à cette grande exploitation : le fer est à ses pieds, le charbon tout auprès et les futaies de chênes et de châtaigniers encadrent doucement cette fournaise en ébuUition, ces chantiers retentissants. Elle est assise sur les bords du Caudal, aux pieds des monts Tablado et de La Matinada ; on y voit de belles habitations, que semblent protéger les tours massives du vieux manoir des marquis de CampoSagrado, la Casa de Quirôs, la première après Dieu, comme dit sa légende : Después de Dios, la Casa de Quiros\ elle possède une excellente école de chefs mineurs et de contremaîtres

et elle est le siège du syndicat de la vallée, qui représente une population d'environ quinze mille âmes répartie dans une centaine de hameaux:

On passe ensuite, par les stations de Santullano, au pied de la Sierra de Gallegos] de Ujo, qui reçoit les charbons de la vallée du Turon ; de la Poia de Lena, où Ton exploite des mines de cinabre; de Campomanes, au confluent de la Huerna et du Pajares, d'où l'on aperçoit, sur la cime d'un mamelon voisin, la vieille église de Santa Cristina de Lena dont l'étrange construction présente, dit-on, autant d'angles que l'année a de jours, et l'on arrive à Puente de los Fierros, dont la station est posée comme un nid d'aigles sur une arête du mont Fresnedo, dominant le ravin de la Veguellinas.

Nous sommes déjà à cinq cent quinze mètres au-dessus du niveau de la mer, dont les flots étaient presque à notre portée au départ de Gijon; mais pour atteindre les plateaux de la Castille, dans la province de Léon, nous avons à franchir la chaîne des monts Cantabriques, en décrivant sur leur versant les courbes les plus fantastiques et les lacets les plus compliqués. La route de voitures trace encore son blanc sillon de dix-huit kilo-

mètres à ti'avers la montagne et le col de Pajares : la distance parcourue par la ligne du chemin de fer est de quarante-trois kilomètres pour le même trajet, cinquante-neuf tunels, des remblais gigantesques, des ponts, des viaducs qu'on dirait suspendus dans les airs ; tous ces travaux de Fart moderne accusent les diflBcultés qu'il a fallu vaincre et les sommes fabuleuses qu'il a fallu dépenser.

Le rendement médiocre d'un grand nombre de lignes de chemins de fer, en Espagne surtout, provient bien moins de Tinsuffisance du trafic que des frais énormes de premiei établissement, du coût de l'exploitation et des réparations continuelles ou de la réfection qu'exige un matériel plus promptement détérioré sur des rampes très fortes, avec des courbes très accentuées.

Les stations de Malvedo, Linares et de Navidiello précèdent celle de Pajares, dominant à de grandes hauteurs, la vallée du*même nom, et dominée elle-même par le village ainsi désigné, en raison des approvisionnements de paille, Paja^ qu'on y faisait autrefois, pour la nourriture des bêtes de traitou de somme employées aux transports entre la Castille et les Asturies. L^arrêt du train permet de

s'accouder un instant sur la balustrade de la station d'où l'ont peut admirer le magnifique tableau des vallées inférieures que l'on a dépassées, et revoir Puente de los Fierros à six cent vingt mètres en contre-bas: ce panorama présente beaucoup d'analogie, à l'essence des arbres près, avec celui dont on jouit à la station de Klam, sur la ligne du Semmering, entre la Styrie et la Basse- Au triche. Le point culminant de la ligne des Asturies, à la cote de douze cent quatre-vingt-trois mètres, se trouve sous le grand tunnel de la Perruca, d'une longueur de trois mille quatre-vingt-cinq mètres, qui perfore le Bombiellos à une centaine de mètres de son sommet. Ce nom de Perruca, grand chien, lui vient d'un lion de pierre, ébréché par le temps, qui marque en ce lieu, sur la route des voitures, la limite des Asturies et de la Castille. Les Espagnols sont enclins à saisir et à mettre en relief le côté plaisant de certaines effigies : c'est ainsi que les monnaies de billon de dix et cinq centimes, frappées en 1870 et qui portent sur Tune de leurs faces un lion ridiculement posé, ne sont désignées, d'un bout de l'Espagne à l'autre, que sous les noms de Perro grande et de Perro chico^ chien grand et petit, et il est vraiment curieux, quand

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on demande la valeur d^un objet de peu de prix, d'entendre dire qu'il vaut tant de Perros grandes ou de Perros chicos,

A partir du tunnel de la Perruca on descend à toute vitesse. La station de Busdongo aussitôt dépassée, on voit, à courte distance, la collégiale des Arbas qui rappelle la légende d'un moine laboureur. Ce moine s'étant endormi à l'heure delà sieste, et voyant à son réveil un ours entrain de dévorer un de ses bœufs, s'élança, dit-on, sur la bête féroce et, bon gré mal gré, l'attela à sa charrue avec le bœuf qui lui restait.

Puis vient la station de Villamanin où Ton exploite des mines de cuivre et de cobalt, mais dont la prospérité est peut-être plus solidement assurée encore, par Tindustrie de la conserve des jambons de Galice et des Asturies qui s'y pratique depuis fort longtemps, sur une vaste échelle. Les troupeaux de l'Estramadure viennent dans ces parages, chercher leur pâture pendant les mois d'été : enfin, près de là, l'établissement thermal de Villannova de la Tercia, avec ses sources dont la température est de trente degrés centigrades, offre une installation primitive mais peu coûteuse, aux malades atteints de rhumatismes, de

névralgies, de la goutte ou de gastrites, qui viennent y demander leur guérison, et qui y trouvent,^ au moins, un soulagement.

La station de la Cillera est encombrée de charbon provenant des mines de Santa Lucia et de Matallana. Celle de la Pola de Gordon reçoit des marbres, que Ton scie pour les employer dans Tin-^ dustrie, ou que Ton brûle pour en faire de la chaux: il y a aussi, sur ce point, un grand trafic de bêtes à laine, et de chèvres dont la chair conservée constitue le principal aliment dos populations du pays de Campos.

La Robla, qui vient après, pourrait acquérir plus d'importance si, au transport des charbons provenant des mines d'Aviados, s'ajoutait l'exploitation des lignites, du jais et du feld-spath dont il existe aux environs des gisements à peu près vierges. On aperçoit sur une colline, les ruines du château d'Alba d'où est sortie la grande famille qui porte encore de nos jours ce titre ducal.

Nous dépassons la station de Santibanez, et nous entrons en gare de Léon, où il faut attendre pendant plus de deux heures, l'arrivée du train venant de la Galice, ce qui nous permet de dîner tant

bien que mal au buffet et même de pester encore contre l'organisation si défectueuse du service des voyageurs sur la plupart des lignes de chemins de fer espagnols.

La nuit est venue : le train est signalé. Vite un coin dans un wagon à peu près vide et un bon somme jusqu'à Yenta de Baâos, où nous avons à nous morfondre, de minuit à deux heures et demie du matin, pour attendre le train venant de Madrid, qui doit nous transporter à Burgos.

Rien de froid comme ce plateau des Castilles, surtout avant la levée de Tétoile du Berger; rien de pénétrant comme la bise qui souffle toujours à travers ces solitudes, sur ces plaines désolées. Nous dépassons, pendant la nuit, Magaz et les ruines de son vieux château ; Torquemada, Quintana, Villodrigo, Villaguiran, Estepar, Quintanilleja, et nous arrivons, avant Taube, en gare de Burgos.

Un omnibus aux ressorts détraqués nous fait traverser TArlanzon sur le pont de la Calera et longer la promenade de VEspolon Viejo jusqu'à la rue de Victoria, où nous prenons, à l'espagnole, un chocolat matinal, à V Hôtel de Paris,

Voici donc Tancienue capitale du royaume de

Castille, aussi célèbre par son histoire que remarquable par ses monuments mais peu favorisée par son climat.

Burgos, Tantique Bracelum des Romains, est située au pied d'une haute colline, contre laquelle elle est adossée: la rivière Arlanzon, affluent du Pisuerga qui déverse ses eaux dans le Duero, au sud de Valladolid, court de l'est à Fouest, le long des murailles, entre la rue de Victoria et le Paseo Nuevo de la Qiiinta, le Paseo de l'Espo^ Ion Viejo. et le Paseo de l'Espolon NiievOy le faubourg de La Merced et le Paseo de Los Cubos. Burgos dort à Tombre de son vieux château, dominée, écrasée sous les masses énormes de sa splendide Cathédrale, Tune des plus belles de l'Europe sans contredit.

Au IX® siècle, Diego de Porcelo et Nufio Belchide firent sortir cette ville antique de l'obscurité dans laquelle elle restait oubliée et les rois de Léon la tenaient pour l'un des plus précieux joyaux de leur couronne, lorsque, en 926, elle secoua le Joug de Fruela II et devint cité libre, gouvernée par des chefs pris dans la ville même, les Nuflo Rasura, les Lain Calvo, et d'autres, jusqu'à Fernan-Gonzalez qui se fit proclamer comte de Castille

et transmit le pouvoir à ses descendants. L'arrièrepetit-fils du premier comte de Castille, Don Fernando, par son mariage avec Doua Sancha, réunit sous son sceptre, en 1065, les royaumes de Castille et de Léon et, vingt ans après, son petit-fils, Alphonse VI, abandonna sa résidence de Burgos pour faire de Tolède la capitale de son royaume.

Evèché depuis l'an 1075, le siège de Burgos fut . élevé à la dignité archiépiscopale en 1378, par le pape Grégoire XIII, à la demande du roi Philippe IL

L'Eglise conserve certaines règles établies dans les synodes qui y furent tenus en 1377, 1411, 1474, 1499 et 1300.

Burgos est aujourd'hui le chef-lieu de la province à laquelle elle donne son nom ; le siège d'une capitainerie générale et d'une Cour d'appel : elle est peuplée de trente-cinq mille habitants.

La Cathédrale de Burgos, véritable joyau de l'art gothique, admirable dans ses formes, sa hardiesse et sa légèreté, dessine dans la limpidité du ciel des Castilles ses proportions géantes, couronnées de dentelles de pierre dont la délicatesse semble incompatible avec la matière dans laquelle elles furent taillées ; ses flèches percées à jour, s'élancent à environ cent mètres de hauteur. De

loin, on ne voit qu'elle avec le mont voisin qui fait fond au tableau : de près, les maisons de la ville, profitant des ondulations du terrain, l'enserrent, grimpent autour d'elle et masquent trop les détails de la partie inférieure de Tédifice.

Partout ailleurs qu'en Espagne, cette merveille d'architecture serait depuis longtemps débarrassée de ces malencontreuses excroissances, de cette végétation parasite qui jurent auprès d'elle.

Sa fondation remonte à Tannée 1221, sous le règne de Ferdinand III, roi de Castille et de Léon ; et les travaux de construction, soumis à un plan heureusement respecté, furent activement poussés et menés à bonne fin sous le règne de ce monarque et de ses successeurs Don Alphonse le Sa^ge, Don Sancho le Vaillant et Don Fernando l'Ajourné.

Il faudrait consacrer des mois à étudier dans leurs détails les richesses artistiques qui y sont accumulées : ne pouvant pas nous livrer à cette étude, nous avons dû nous contenter de les voir.

La façade principale, tournée vers l'ouest, donne sur une place étroite et longue, où Ton monte par une série d'escaliers de pierre de vastes dimensions : nue jusqu'à la rosace, elle manque de majesté ; on voit bien que cette partie n'a pas été achevée, ou

qu'elle a subi à une époque déjà lointaine, des dégradations qui ont fait disparaître jusqu'à la trace de Tornementation qu'elle a pu avoir un jour. Les portes de cette façade sont fermées le plus souvent et Ton pourrait se dispenser de venir là, pour constater une imperfection que l'Espagne devrait avoir à cœur de faire disparaître, si l'on n'y était attiré par le désir de s'approcher le plus possible des flèches incomparables de cette cathédrale qui n'a guère de rivales auxquelles on puisse la comparer.

On entre d'ordinaire par a porte de El Sarmental qui donne accès à l'extrémité d'un des bras de la croix latine dont l'église est formée, et Ton va se placer d'abord au milieu de la croisée, pour embrasser d'un coupd'œil l'ensemble du vaisseau composé d'une nef principale et de deux nefs latérales.

La chapelle du maître-autel est séparée du chœur par toute la longueur de cette immense croisée. L'autel est encadré par un retable à trois compartiments, où le ciseau a retracé dans le marbre et dans la pierre, des scènes de la vie de la très sainte Vierge et le crucifiement, en entourant ces pieux sujets de statues d'apôtres et de saints.

Tout autour, des tombeaux de princes et de princesses de Castille : sur Tautrl, une statue de la Vierge Marie en argent repoussé ; aux côtés, des lampadaires d'argent et, suspendue à la voûte, la bannière que le roi Alphonse VIII portait à la bataille de Las Navas de Tolosa où la domination des Maures, en Espagne, reçut un coup dont elle ne se releva pas.

Le chœur est garni de cent stalles en bois de noyer, que Ton cite comme un modèle parmi les chefs-d'œuvre de Fart.

Quatorze chapelles sont rangées dans les nefs latérales : par leurs dimensions et leur disposition, elles constituent, pour ainsi dire, autant d'églises séparées quoique comprises dans le même monument.

La chapelle du Santisimo Christo renferme un crucifix de la plus haute antiquité, qui est l'objet d'une grande vénération et qu'entourent sans cesse de pieux adorateurs.

On admire surtout, dans celle de Santiago, les

magnifiques tombeaux des seigneurs de la maison

de Yelasco et, dans celle de San Enrique^ les

sarcophages de plusieurs prélats.

Les panneaux enluminés de la chapelle de San

'^r^h ESPAGNE

Juan de Sahagiin retracent des scènes de la Passion : cette chapelle renferme aussi une statue remarquable de la Vierge de Oca et le tombeau du Bienheureux Lesmés. Dans la chapelle de Santa Ana, un retable en bois colorié, représentant la naissance de la sainte Vierge ; la statue de Tévêque Acuna, et celle de Don Fernando Diez, du. style gothique le plus pur : cette chapelle est la propriété des ducs d'Abrantés, Tune des plus anciennes familles de la noblesse espagnole, et elle est entretenue à leurs frais.

La chapelle de La Presentacion est du style Renaissance dans toute sa pureté. Elle possède une toile admirable de Sebastien del Piombo, la Vierge avec Tenfant Jésus; des tombeaux de chanoines du chapitre de Burgos garnissent son enceinte et sont enchâssés dans ses murs.

Celle de La Visitacion est ornée de peintures retraçant les principaux actes de la vie de Notre- Seigneur Jésus-Christ et possède un tableau, de grand prix, représentant la Vierge Marie sous rinvocation de Nuestra Sehora de Oca,

Dans la chapelle de Santa Isabel, on voit le tombeau de l'évêqueDon Alonso de Cartagenaqu'on ne se lasse pas d'admirer et dans celle de Santa Cata-

lina^ les portraits de tous les prélats qui se sont succédé sur le siège archiépiscopal de Bargos.

Une grille en fer forgé, chef-d'œuvre du célèbre Cristobal Andino et qu'un sacristain spécialement attaché à son entretien, est chargé d'ouvrir et de fermer, établit une barrière aussi belle que rigide, entre les dépendances de la cathédrale de Burgos soumises à l'autorité du chapitre et la chapelle du Connétable, El Condestabley propriété de la famille des Fernandez de Velasco, ducs de Prias, sur laquelle le chapitre ne possède aucun droit. Ce sont les ducs de Prias qui font tous les frais du culte et de l'entretien, en vertu et comme conséquence d'une fondation à laquelle sont affectées des sommes importantes à prélever par privilège et avant tout, sur les revenus de certains biens inaliénables et des fidéi-commis ; ce sont les ducs de Prias qui présentent à la nomition, à faire par l'archevêque de Burgos, les prêtres qui sont seuls investis de fonctions sacerdotales à exercer dans la chapelle du Condestable, Cette chapelle n'a peut-être passa pareille au monde, comme richesse et comnae beauté. Elle est de forme octogone et se compose de trois chapelles renfermées dans une seule. Le milieu de cette nef est

occupé par le tombeau monumental du fameux connétable Don Pedro Fernandez de Velasco, décédé en 1490.

Le sarcophage, de dimensions énormes, est fait de marbre rose provenant des carrières de La Bureba : les statues du connétable et de sa femme, taillées dans un seul bloc de marbre de Carrare, sont couchées au-dessus. Le retable est orné d'une Yierge de Leonardo Vinci : les tryptiques sont fouillés avec délicatesse, et les détails de la voûte sont d'un fini exceptionnel. La sacristie de cette chapelle renferme des richesses inappréciables, notamment une Magdeleine d'une indicible expression et d'un rare coloris, des croix d'or émaillées, des vases sacrés, des ornements d'autel, et une foule d'objets précieux que les ducs de Prias, de générations en générations, se sont appliqués à accumuler autour du tombeau de leur illustre aïeul.

On montre, dans la grande salle du chapitre, un vieux coffre bardé de fer, pendu à la muraille : c'est le coffre du Cid, sur lequel un Juif de Médina prêta à Don Rodrigo Diaz de Bivar une somme considérable pour Tune de ses expéditions, se trouvant, chose rarechez un sémite, suffisamment garanti par la parole du gentilhomme et par un

gage même sans valeur, donné par ce héros.

La Sacristia Yieja contient des ornements d'église, aussi remarquables par leur beauté que vénérables par leur antiquité. Le plafond est d'un travail exquis ; sur les parois, on admire une descente de croix ainsi que des sujets de chasse se rattachant à une pensée religieuse ou à un fait miraculeux.

Sur le tympan de la Puerta Principal, dans l'intérieur de l'église, on montre une figure grotesque représentant probablement la tête de quelque chef des Maures que le Cid avait occis. Comme cette figure a la bouche grande ouverte, elle est généralement désignée sous le nom de Topa- Moscas^ gobe-mouche, mais on ne s'explique pas pourquoi on lui a donné le costume rouge d'un général anglais.

Le cloître est attenant à la cathédrale, du côté du sud: il communique directement avecla5«cnv^m F%'a. C'est un monument grandiose du xiv* siècle, élevé de deux étages et admirablement sculpté . Sur la porte, le baptême de Notre-Seigneur, l'entrée à Jérusalem et la descente aux enfers ; dans la chapelle San Jéronimo^ un retable Renaissance de grande valeur et, parmi les statues, nous

avons remarqué surtout celles d'Abraham, de saint Jacques, du roi saint Ferdinand, de la reine Dona Béatrix, de même que, sur l'une dos parois, une adoration des Mages, saisissante d'expression et de vérité.

Après la cathédrale les autres églises de Burgos offrent peu d'intérêt et cependant, partout ailleurs, plusieurs d'entre elles seraient dignes d'attention.

Santa Agueda, ou plus communément Santa Gadea est un monument gothique qui ajoute au mérite de son architecture, le souvenir d'un événement historique accréditant à travers les âges, le respect que les Rois eux-mêmes professaient pour le Cid. C'est dans cette église que le roi de Castille, Alphonse VI le Vaillant, vint jurer entre les mains du Cid qu'il n'avait pas trempé dans l'assassinat de son frère le roi Don Sanche, tué à Zamoraen 1072.

San Estebany du xin* siècle, est remplie de tombeaux : on y voit aussi une Cène qu'on dirait inspirée par le chef-d'œuvre de Léonard de Vinci dans le couvent de Santa Maria délie Grazie à Milan, bien qu'elle soit de beaucoup antérieure à 'époque où le grand maître de l'Ecole lombarde maniait le pinceau.

On admire à San Nicolas un retable reproduisant des scènes de la vie de ce saint, des figurines flamandes aussi finement taillées qu'étrangement conçues, et un tableau représentant saint Luc, le pinceau a la main, devant un chevalet.

San Gil est riche de sculptures et de peintures flamandes parmi lesquelles se détache une descente de croix avec la Vierge, saint Jean et sainte Marie- Magdeleine ; on y voit aussi de beaux retables et de magnifiques tombeaux. Une chaire en fer, d'un travail parfait, fixe surtout Tattention, dans cette belle église gothique située au nord de la ville, entre la cathédrale et le château.

Le château des comtes de Castille et des premiers souverains de ce royaume, fut bâti en Tan 890 par les soins de Belchite : posé sur une éminence et à demi ruiné, il évoque des souvenirs historiques du plus grand intérêt : du haut de ses murailles, le regard embrasse les immenses plaines que limitent, de leur cercle bleuâtre, les monts de la Lora et de la Bureba, \qs Sierras Ab la Demanda et de Covarrubias.

Dans la calle Alta^se dresse TArc de Fernand Gonzalez que le roi Philippe II fit élever en Thonneur du premier Comte de Castille, véritable fondateur

du royaume d'Espagne. Dans la même rue, deux obélisques marquent remplacement qu'occupait la maison dans laquelle le Cid naquit, en 1026, et où il mourut en 1099, car cet invincible champion de cent combats ne trouva pas la mort sur un champ de batailles et s'endormit dans la paix du Sei* gneur, sous le toit qui avait abrité son berceau.

VArco de Santa Maria^ qui donne accès, de rintérieur de la ville au Paseo del Espolon Viejo, est une construction massive et non sans élégance, du XV* siècle. On y voit les statues de Fernand Gonzalez, du Cid, de Lain Càlvo, de Diego Porcelo, de Nuno Rasura et d'autres personnages qui ont figuré avec éclat dans l'histoire de Burgos.

L'Hétel de Ville, Casa Consistonal, formant l'un des côtés de le Plaza del Mercado, et qu'entourent des maisons portant le cachet artistique des constructions du moyen âge, possède, depuis quelques années seulement, un trésor qui lui vient du couvent de San Pedro de Cardena : ce sont les ossements du Cid Campeador ; son squelette, son crâne et une urne renfermant ses cendres. Le squelette, sans tète, de la douce Chimène, retrouvé dans le même couvent, est placé dans une châsse, précieusement ouvragée, auprès

des restes du héros dont elle partagea la gloire et dont elle fit le bonheur.

Aux environs de Burgos, deux monuments»

célèbres dans les fastes artistiques, ne sauraient manquer d'être visités : ce sont le couvent de Las Huelgas et la Cartuja de M iraflores.

On prend une voiture et, en quelques heures^ on accomplit ce double pèlerinage qui sïmpose à tous ceux qui viennent admirer les merveilles de Burgos.

Sortant de la ville par le Paseo de VEspolon Viejo, on franchit TArlanzon sur le pont de La Calera et, suivant la rue de La Merced, on trouve, en face de la gare, la route bordée de peupliers qui mène au couvent de las Huelgas et a. El Hôpital del Rey, Le couvent de Las Huelgas fut fondé, l'an 1187, par le roi Alphonse VHI le Bon, à la prière de sa femme, la reine Eléonor, fille du roi d'Angleterre Henri H. Des religieuses de l'ordre Cistercien s'y établirent dès la première heure, et ce sont des religieuses du même ordre qui l'occupent encore aujourd'hui : une des conditions essentielles pour l'admission dans l'ordre, est d'appartenir à la noblesse ; les plus grandes familles de l'Espagne

sont représentées dans ces froides cellules

que la prière seule vient réchauffer. Les règles claustrales, rigoureusement observées, ne permettent pas aux hommes l'entrée du couvent et des cours à ogives ; le roi et sa suite sont seuls exceptés de cette prohibition, quand un monarque vient à passer dans la contrée : les femmes sont admises quelquefois, sur l'autorisation de TAbesse mitrée, qui porte le titre purement honorifique de Senora de horca y cuchillo, dame de hart et de glaive, la première après la reine ^ par la grâce de Dieu, comme le déclarent tous les documents signés de sa main.

La chapelle royale renferme les tombeaux des rois Alphonse YII, Alphonse VIII, Henri P"", Ferdinand IIÎ, Alphonse X et des reines Dona Eleonor, Dofia Urraca et Doîïa Beatrix, ainsi que ceux de plusieurs princes et princesses, leurs enfants. C'est dans cette chapelle que les rois de Castille venaient faire la veillée des armes, avant de recevoir l'investiture de chevalier et c'est ici que le roi d'Angleterre, Edouard P% eut, pour parrain de chevalerie, le roi de Castille, Alphonse X le Sage. On conserve dans la chapelle de Sa?itiago, une statue du patron de l'Espagne et Tétendard des Maures pris à la bataille de Las

Navas de Tolosa. Les tapisseries brodées d'or, qui ornent cette chapelle, datent des premières années du xvi® siècle ; elles sont aussi remarquables par la finesse du travail que par la richesse du tissu qui garde encore toute sa fraîcheur et tout son coloris.

A quelques pas du couvent de Las Huelgas se trouvent les constructions monumentales de El Hospital del Rey qui fut longtemps affecté aux pèlerins nécessiteux. On y remarque de belles sculptures, notamment celles qui représentent Adam et Eve, saint Jacques et saint Michel.

Revenant par le faubourg de Santa Dorotea^lQ Paseo Santa Clara G^i le Paseo Nicevo de la Quinta, on arrive à la Cartujade Miraflores, construite vers le milieu du xv® siècle, sur les ruines du Palais de Henri III le Maladif, par le roi Don Juan II son fils et transformée, ou pour mieux dire, achevée par les soins de la reine Isabelle la Catholique. Le couvent est habité par des Chartreux.

La chapelle, dont Jean de Cologne avait fourni le plan et dirigé les traveaux, est un vaste édifice, à cinq nets^ de quarante-cinq mètres de long et de vingt-cinq de haut.

Le chœur occupe le milieu de la nef principale :

il est entouré de boiseries artistemeiit sculptées. Le retable du maitre-autel retrace des scènes de la Passion : la chapelle de saint Bruno contient quelques tableaux sur bois et une belle statue du fondateur de Tordre des Chartreux ; et la chapelle de Miraflores possède une image de la Vierge, du travail le plus délicat. Nous avons surtout remarqué le tombeau du roi Don Juan II et de la reine Doua Isabelle, un des rares spécimens de Temploi de Talbâtre dans une œuvre d'architecture : le roi et la reine sont représentés, couchés Tun à côté de Fautre et drapés dans leurs manteaux de cour : aux angles du sarcophage, des lions soutiennent Técusson royal ; les parois du monument funèbre sont couverts de sujets tirés du Nouveau -Testament et, dans une niche, sur l'un des bas-côtés, on voit la statue deTInfant Don Alphonse, agenouillé auprès de ceux qui l'avaient précédé dans la tombe.

Il nous reste maintenant à parcourir la distance qui nous sépare des frontières de France, en faisant un crochet pour visiter, le monastère de Saint-Ignace de Loyola.

Nous partons de Burgos à quatre heures du matin. Après avoir dépassé Quintanapalla, nous franchissons, entre Santa Olalla et Briviesca, le

col de la Rriijula, qui marque la limite des plateaux de la Castille, et nous traversons les défilés de Pancorbo, qui nous feraient frémir si nous n'avions pas vu Ronda: on aperçoit ici les ruines du Palais de Roderic, le dernier des roisYisigoths.

Voilà Miranda, dans son enceinte sombre, au pied de son vieux donjon, sur les bords de TEbre. Les voyageurs pour la ligne de Saragosse et de Pamplume par Haro, Loyrono, Castejon, Tudela et Las Casetas, de même que les voyageurs pour la ligne de Rilbao, par Orduna et Amurrio, changent ici de voiture.

Puis viennent Manzanos qui possède Tune des principales minoteries du nord de TEspagne, et Nanclares de la Oca, sur le Zadorra, dominée par le vieux château de Arganzon. Nous sommes entrés dans la plaine de Victoria, sur laquelle sont éparpillés une trentaine de villages et une cinquantaine de hameaux et qu'un cercle de très hautes montagnes entoure de toutes parts.

Victoria est Tune des plus jolies villes de FEspagne ; nous pouvons en juger en passant, car la voie la contourne. — La gare est placée à l'extrémité du quartier neuf, et dominant, du haut du remblai sur lequel elle a été construite, les char-

mantes promenades de la Florida, du Prado où sont rangées les grandes statues en pierre de tous les rois Visigoths, et de Favenne de La Estacion, bordée de belles maisons avec leurs balcons saillants dans leurs cages de verre. Cest la capitale^e TAlava, Tune des trois pro\ânces basques, et le siège d'une capitainerie générale dont dépendent fiilbao, Pampelune et Saint-Sébastien. Sa population est d'environ vingt-cinq mille âmes et doit s'augmenter sans doute, à en juger par les constructions nouvelles que l'on voit s'élever. La situation est ravissante, le paysage couvert de verdure et empreint de fraîcheur.

En nous éloignant, nous remarquons la vieille ville posée sur un mamelon qu'elle recouvre en entier et au milieu de laquelle se détachent les clochers de Santa Maria et de San Miguel.

Alegria est au pied de la Sierra de Arlaban dont l'un des contreforts porte les ruines majestueuse du château de Guevara, le berceau de l'illustre famille des Ladron de Guevara.

Salvatierra, que l'on rencontre après, a Taspect d'une grande ville et n'est qu'un gros bourg : l'illusion qu'elle cause provient de la position élevée qu'elle occupe au-dessus de la plaine, de ses

vieilles murailles et des nombreux clochers dont elle est surmontée .

Araya et Olazagutia n'ont rien d'intéressant; la nature devient plus agreste, le sol est moins fertile, le pays moins peuplé: une montagne rocheuse se dresse devant nous; ses formes anguleuses rappellent l'éperon d'un vaisseau cuirassé : c'est La Pena de Beriain qui forme, de ce côté,rextrémité occidentale de la Sierra de Urbasa et des monts d'Aralar.

Nous entrons en gare d'Alsasua, où vient s'amorcer la ligne de Saragosse par la vallée de la Barranca. C'est ici que commence la traversée des Pyrénées ; on monte lentement, quand on vient de Saint-Sébastien à Alsasua, mais on descend à toute vitesse d'Alsasua à Beasain, comme nous l'avons pu constater. Laissant à notre gauche la vallée de la Borunda, où Ton élève des chevaux dont la taille n'est guère plus grande que celle d*un ânon, mais qui rendent de grands services pour les transports dans la montagne, nous dépassons la petite station de Otzaurte et, après avoir passé treize tunnels qui se suivent à la file^ nous arrivons à Zumarraga, à neuf heures et demie du matin ; dans les courts intervalles qui séparent

les tunnels les plus voisins de la station d'Ozaurte, on aperçoit à droite, à travers les précipices, de belles échappées sur la verte vallée qui est à plus de trois cents mètres au-dessous du tracé de la voie ferrée, et le village de Cegama où mourut et où repose le héros de la guerre carliste de Sept-Ans, Don Tomas Zumalacarregui.

Un service de voitures fort bien organisé, permet de partir à dix heures de Zumarraga, de visiter le monastère de Loyola et la ville d'Azpeitia, de revenir à temps pour prendre à Zumarraga le train de cinq heures du soir et d'aller coucher à Hendaye, à Biarritz ou à Bayonne, si Ton ne veut pas continuer le voyage jusqu'à Bordeaux.

La rivière Urola sépare la petite ville de Zumarraga de celle de Villaréal, toutes deux d'importance à peu près égale, semblant ne former qu'une seule agglomération et, naturellement jalouses l'une de l'autre, rivalisant en tout et pour tout. Zumarraga s'abrite sous le mont Izazpi, plus élevé d'une cinquantaine de mètres que le mont Yrimo qui domine Villaréal. Si les habitants de Zumarraya sont fiers de leur église, les habitants de Villaréal leur opposent avec orgueil le château d'Ipenarrieta.

Nous sortons de Zumarraga par le pont qui relie cette ville à Villaréal et, laissant à gauche le route de Vergara par Descarya et Anzuola, et celle de Onate par Legazpia, nous nous engageons dans la vallée resserrée et solitaire qui débouche après un parcours de huit kilomètres dans Toasisdélicieuseaumilieu duquel Azcoitiaestposée.

On traverse d'un bout à l'autre cette charmante petite ville : le conducteur complaisant, nous accorde même une halte d'un quart d'heure, tout ce qu'il faut pour visiter la belle Eglise de Santa Maria La Real^ dont les boiseries du chœur sont remarquables, et pour admirer les formes sévères du Palais des ducs de Grenade.

Deux couvents et un château à demi caché sous les ombrages du parc qui l'environne, se trouvent à la sortie d'Azcoitia, là où la route bifurque; le tracé de gauche se dirigeant vers Elgoybar, la rivale d'Eybar pour la fabrication des fusils de chasse et de munition, et vers les bains d'Alzola, Mendaro et les ports de Deva et de Motrico ; celui de droite aboutissant, en quelques minutes, au monastère de Loyola qui dessine ses vives arêtes, sa coupole et ses clochetons dans un paysage enchanteur.

De même que Ton prétend que TEscorial a la forme d'un gril renversé, on assure que le monastère de Loyola représente l'aigle de la maison d'Autriche, aux ailes déployées. Ce sont là des données fantaisistes que rien ne justifie : autant vaudrait dire que la cathédrale de Milan rappelle un porcépic, la tour de Pise un géant ivre, la colonne Vendôme un parapluie dans son fourreau, et le dôme de l'Institut une cloche à melon.

La voiture s'arrête k la Fonda del Convento, en face du monastère : il n'y a que la route à traverser et rUrola à franchir sur un beau pont de pierre, pour aboutir à la verte pelouse qui s'étend, comme un tapis, aux pieds de l'édifice.

Le monastère est construit en marbre des carrières voisines, que l'on exploite à ciel ouvert sur le versant du mont Izarraiz.

Trois escaliers, de dimensions grandioses, un de face et deux latéraux, gardés par des lions que le temps a noircis, donnent accès au péristyle de l'église placée au centre des constructions, achevées d'un côté et ébauchées de Fautre. Un portail, à fronton triangulaire, orné d'un écusson aux armes de la famille des seigneurs de Loyola, domine l'escalier du milieu.

Une colonnade et des statues dans leurs niches, décorent le demi-cercle convexe qui forme la façade. L'intérieur du temple, parfaitement circulaire, est riche, étincelant, peut-être trop surchargé: le marbre, le jaspe, Talbâtre, le bronze, l'argent et le vermeil ont été employés à profusion ; ce ne sont que colonnes torses, mosaïques, ciselures dont Tœil est ébloui. Douze tribunes à balcons dorés, correspondent à Taxe des douze piliers qui soutiennent la coupole : il résulte d'un jeu d'architecture que, lorsqu'on se place au milieu de la nef, les douze tribunes restent invisibles, tandis qu'on les aperçoit toutes, en faisant un seul pas de côté. Le maître-autel est une copie imparfaite et restreinte de la Chaire de Saint-Pierre à Rome ; et les chapelles du pourtour auraient besoin d'être achevées.

La coupole est belle, hardie, élevée : une galerie ménagée à sa naissance permet de lire, en relief sur le marbre, la vie du soldat et du saint, magistralement tracée par le ciseau des sculpteurs.

Les deux ailes^ dont une seule est complète, renferment le logement des RR. PP. de la Compagnie de Jésus et toutes les installations nécessaires pour un collège réunissant à une éducation

vraiment chrétienne, et aux meilleurs éléments d'instruction, les plus parfaites conditions de bienêtre et de salubrité.

Une partie du manoir des seigneurs de Loyola a été heureusement conservée et se trouve circonscrite dans Taile gauche du monastère : on y voit encore, transformée en chapelle ardente, la chambre où naquit liiigo, et sur Tautel, encadré des rideaux de damas rouge qui ornaient le lit de Dona Martina de Saez, on garde un doigt de saint Ignace, aans un médaillon d'or.

Les reliefs du plafond reproduisent dans leurs panneaux, quelques traits de la vie du saint; si ce n'était la position gênante qu'on est contraint de prendre pour les examiner, on ne se lasserait pas de détailler ces magnifiques boiseries.

Dix minutes de marche, séparent le monastère de Loyola de la ville d'Azpeitia.

Assise au pied du mont Izarraiz, sur la rive gauche de rUrola, la ville d'Azpeitia renferme dans son enceinte, une population de sept à huit mille âmes. Elle se compose de trois longues rues qui se rencontrent à leurs extrémités sous des portes -coni munes et que coupent à angle droit quelques rues transversales.

Les maisons sont belles: les marbres du mont voisin brillent sur les façades ornées d'armoiries, suivant l'usage du pays, et les grilles en fer forgé, les balcons qui les décorent, sortent des mains habiles des forgerons de la contrée.

La place à arcades, dont la Maison de ville occupe un des côtés est parfaitement régulière : la grande rue centrale la coupe par le milieu, les rues transversales y aboutissent par les angles.

Les églises sont grandioses, sévères au dehors, trop ornées à l'intérieur. On montre, dans celle de San Sébastian^ les fonts sur lesquels liiigo reçut l'eau sainte du baptême : celle de Nuestra Senora de la Soledad possède des reliques de saint Ignace et sa statue colossale, en argent ciselé : Tune et l'autre gardent ainsi des souvenirs particuliers de Tillustre enfant de la Province de Guipuzcoa, devenu son patron dans le ciel.

Mais voilà les mules avec leurs colliers ornés de de flanelle jaune, leurs panaches rouges et leurs grelots assourdissants, qui sortent des écuries du Parador de Roque et qu'on attelle à la voiture dans laquelle nous sommes venus. L'heure du départ est arrivé : il ne s'agit pas de compter sur le retard du train, bien qu'il soit coutumier du fait ;

par extraordinaire il sorait capable de manquer aujourd'hui d'inexactitude.

Les onze kilomètres qui s'éparent Azpeitia de Zumarraga sont parcourus en une heure, car on ne s'arrête pas cette fois, et la route est en plaine, ce qui parait incroyable au milieu de ce fouillis de monts enchevêtrés.

Le train ne nous fait attendre que vingt-cinq minutes de trop à la gare de Zumarraga. Six tunnels à traverser et nous voilà lancés dans l'espace aune hauteur vertigineuse, sur le viaduc d'Ormaitzégui : on a sous les pieds, à plus de quarante mètres en contre-bas, l'Etablissement thermal et les routes de Vergara, d'Onate et des Bains des Gaviria : le village est à gauche, toujours à la même profondeur, et on remarque, en passant à toute vapeur, l'église Renaissance et le vieux palais Iriarte- Erdicoa où naquit, en 1788, le général Zumalacarregui. Encore trois tunnels et voici Beasain : ici, des diligences prennent les voyageurs pour la partie de la Navarre qui n'est pas desservie par le chemin de fer. Puisvient Villafranca, dans la vallée de rOria, entourée de murailles comme un village de Castille, mais dont Taspect est autrement gracieux. La descente des Pyrénées est terminée

et c'est ici que commence une poursuite des plus originales entre la ligne du chemin de fer, la route de voitures et la rivière Oria qui ne pouvant se séparer, faute d'espace dans l'étroite vallée, etvoulant avancer quand même, se pressent, se croisent, se heurtent et se passent sur le corps, au moyen de tunnels, de viaducs et de ponts superposés.

Au delà de Legorreta, dominée par le mont Arabar, nous trouvons Tolosa, belle ville de dix mille habitants qui était autrefois la capitale de la province de Guipuzcoa. Le Berastegui et TArages viennent grossir rOria,sous ses murs :elle est res-serrée entre les monts Celaya, Hernio, Aldaba et Izazeun. De belles rues, parfaitement alignées^ bordées de maisons à balcons de fer, des édifices grandioses, des promenades ombragées, lui donnent un aspect des plus séduisants ; et les fabriques de draps, de tissus de coton, de papier, de bérets et d'allumettes qu'elle renferme ou qui l'avoisinent provoquent une animation extraordinaire et procurent à la population un travail rémunérateur.

Du reste, pas de cheminées, pas d'atmosphère enfumée, l'eau seule est employée comme force motrice dans ces manufactures qui n'ont rien de la lugubre apparence de celles qui ont besoin de

charbon pour obtenir la vapeur. L'église Santa- Maria, de vastes dimensions, est ornée d'un portique surmonté d'une statue colossale de saint Jean- Baptiste; on la voit de la gare, pendant l'arrêt du train, de même que la Maison de ville, le palais Idiaquez et les bâtiments de l'ancienne Anneria^ transformés en marché.

Ce fut à Tolosaque, dans une des salles deV Hôtel Sistiaga^ le roi de Piémont, Charles- Albert, vaincu à Novare par le maréchal Radetzki et allant chercher un refuge en Portugal, signa par-devant notaire, au mois d'avril 1849, son acte d'abdication en faveur de son fils Victor-Emmanuel.

Nous dépassons les stations de Villabona-Cizurquil et d'Andoain. Des villages coquettement posés sur la croupe des monticules bu mollement couchés dans le creux des vallons, se présentent à chaque instant au regard satisfait : dos fabriques de tissus et de papier, quelques hauts fourneaux, des usines métallurgiques se succèdent à petite distance sur les rives de l'Oria ; et les champs escaladent les monts pour ne pas laisser improductive une seule parcelle de terre susceptible d'être mise en culture. La manière dont les laboureurs du Guipuzcoa arrivent à remuer profondément le sol,

sur des points inaccessibles aux bœufs attelés à la charrue, et que la bêche ou la pioche n'auraient pas suffisamment bouleversé est empreinte elle-même d'un cachet tout particulier. Ces braves paysans basques se groupent par familles entières, pour creuser les sillons, unissant leurs efforts et confondant leurs sueurs. L'instrument qu'ils emploient est formé de deux tiges de fer quadrangulaires, reliées, à la partie supérieure, par une autre tige transversale de même métal : il est muni d'un double manche en bois, gros et court, qui sert alternativement de poignée, d'appui et de levier. Rangés à la file, coude à coude, hommes, femmes, enfants, soulèvent à deux bras cet instrument, La Laya^ et le plantent vigoureusement dans le sol, puis, montant sur la tige transversale et pesant dessus, de tout leur poids, de tous leurs trépignements, ils le font pénétrer bien avant dans la terre et, à un signal donné, descendus de leur perchoir, ils impriment, tous à la fois, aux manches de bois un mouvement de recul qui fait culbuter en avant la section entamée, ramenant à la surface l'humus destiné à recevoir le grain à féconder.

Nous sommes à Hernani, petite ville de cinq mille habitants, où la famille du général Hugo,

revenant de Madrid au temps de la guerre de l'Indépendance espagnole, s'arrêta quelque temps : c'est sans doute à cette circonstance qu'il faut attribuer le nom de Hernani dont Victor Hugo a baptisé le héros d'un de ses drames dont la scène se passe en Espagne.

C'est ici un paysage normand, avec de gras pât^irages, des pommiers pliant chaque automne sous le poids de leurs fruits; et, sur la table en plein vent qui sert de buvette , dans l'enceinte de la station ^ des pichets de cidre comme à Falaise ou à Y veto t.

C'est à Hernani qu'il faut descendre si Ton veut aller visiter à Astigarraga Tune des belles résidences du marquis de Valde Espina, un de nos vieux amis.

Au sortir d' Hernani, on franchit TUrumea sur un pont de treillis de fer et Ton est bientôt rendu en gare de Saint-Sébastien.

Adossée au mont UrguUo qui la protège des tempôtes de l'Océan, la ville de Saint-Sébastien, actuellement capitale de la province de la Guipuzcoa, développe entre les dunes de la Ziirriola à Tembouchure de l'Urumea et ia plage de La Co?icha coupée par l'ilôt de Santa Clara, ses constructions modermes, ses places à arcades et ses boule-

vards ombragés. L'église 5«n^a iltfana, remarquable dans son ensemble, celle de San Vicente^ d'un style plus pur, la Maison de ville avec son petit musée, et le Cnstillo d'où Ton découvre de vastes horizons, ne suffisent pas à nous retenir, d'autant plus que la nuit approche et que nous voulons coucher ce soir, en France.

Nous laissons à droite la place des Taureaux, et au bout de dix minutes, nous sommes sur les bords de la baie de Passages, tout surpris de voir des navires de fort tonnage enfermés dans ce bassin, sans issue apparente, tant le goulet est étroit et djssimulé : cependant le port de Passages, où le marquis de La Fayette s'embarqua jadis pour l'Amérique, est beau, sûr et facile, c'est l'un des plus importants de la côte Cantabriquo.

Le petit village de Lezo,qui reste à notre gauche, est le siège d'une grande usine pour la fonte du plomb: ensuite vient Renteria, avec ses fabriques de toiles et de cotonnades ; un dernier tunnel à traverser à Gainchurisqueta ; une halte de cinq minutes en gare de Yrun et, la Bidassoa franchie sur le pont international, nous mettons le pied sur la terre de France, représentée en ce moment par l'asphalte des quais de la gare de Hendaye.

II est huit heures du soir : sous prétexte de changement de train et de visite de la douane, on nous retient ici plus d'une heure et demie ; le buffet, heureusement, nous ouvre ses portes hospitalières ; nous y retrouvons, avec plaisir, la cuisine française, après tant et trop de fondas espagnoles !

C'est sur cette réflexion gastronomique que je termine cette longue relation de voyage; et je crains que tous ceux qui me suivront sur cette belle terre d'Espagne n'en disent autant.

Question de goût ou, plutôt, d'habitude, qui n'enlève rien à la beauté du ciel, à l'aménité des habitants, aux merveilles de toutes sortes accumulées dans ce pays trop peu connu quoique à nos portes.

Allez en Espagne !

J'aime mieux que ce soit là mon dernier mot.

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