CHAPITRE IX
Monforte. — Lugo. — La Corogne. — Carrier, Granville et le Comte de Seguins pendant la Terreur. — Saint-Jacques -de-Compostelle. — La cathédrale. — Encore la Corogne. — Les Asturies. — Gijon. — Oviedo. — Le mont Naranco. — Trubia. — Les bains de la Caldas.
Vigo est à cent soixante-dix kilomètres de Monforte. Sa baie est Tune des plus belles du monde : les grands bateaux à vapeur français et anglais, desservant le Brésil, la République Argentine, rUruguay, le Chili et le Pérou, font escale dans ce port à Taller et au retour. C'est là que, le 22 octobre 1718, une escadre anglaise coula un convoi espagnol arrivant du Mexique, chargé d'or et d'argent. Des sommes immenses restèrent enfouies dans les vases delà baie : elles ont provoqué, et provoquent encore bien des convoitises que des spéculateurs habiles ont exploitées à leur profit, sans autre résultat pour leurs actionnaires que la
perte sèche des capitaux versés entre leurs mains par la crédulité publique.
Comme nous n'avons pas l'intention de nous mettre à la recherche des galions de A^igo et que nous voulons encore moins lancer à notre tour une affaire dont ils seraient le nouveau prétexte, nous laisserons ces trésors dormir, s'ils existent encore, dans les vases de la baie et nous continuerons notre voyage en nous dirigeant vers La Corogne, après un dîner passable, rien de plus, au buffet de Monforte.
Monforte, l'ancienne Dactonio, capitale des Lémaves, est gracieusement posée sur une colline dont la base plonge dans la rivière Cabe ; elle offre à nos regards ses jolies constructions et ses belles églises : San Vicente, de style Renaisance et La Compania^ surmontée d'une vaste coupole.
Nous remarquons ensuite Boveda, sur le Mao ; le viaduc de Cubela ; Sarria, la Flavia Lambris du pays des Védiens ; la Puebla de San Julian où se réunissent les trois rivières, Seira, Tiordia et Magandan; et la Josa, fière de son viaduc de deux cent quatre-vingt-dix-huit mètres de long, à trente mètres au-dessus d'un ravin.
Nous voici en gare de Lugo;il est sept heures du
soir. Lugo, chef-lieu de la province du môme nom, Lucus Augusti, présente un aspect imposant au haut de son éminence, avec ses murailles romaines de vingt-cinq pieds d'épaisseur, flanquées de quatre-vingt-cinq tours, et sa belle cathédrale qui date des premières années du xii* siècle. Volontiers nous eussions fait halte ici pour y passer lanuit et visiter, dans la matinée, la vieille basilique, qui possède le privilège de l'exposition perpétuelle du saint Sacrement, l'évêché, la Plaza Mayor, le pont duMifio et YAlameda del Campo, mais le service des trains est si mal organisé que nous n'avons le choix que de partir à cinq heures du matin, ou d'attendre jusqu'à sept heures du soir. Aucune de ces combinaisons ne pouvant nous convenir, nous filons à regret, droit sur la Corogne où nous arrivons à onze heures du soir, en regrettant aussi de n'avoir rien vu sur ce dernier parcours qui ne manque pas, paraît-il, de charme et d'intérêt. Râbadé, un confluent du Caldo et duLadra, où Ton cultive, dans les champs voisins, l'ajonc épineux pour la nourriture du bétail à l'étable pendant les mois d'hiver ; Bahamonde, avec son église ogivale et son calvaire échelonné sur le flanc de la colline; Parga, sur laVeiga,et^eseaux sulfureuses
de San Juan ; Guitiriz, aux pieds de la Sierra de Montonto et des monts de Bacedo, se mirant dans les eaux limpides du Mandeo ; Teijeiro, sur le Carregal, Curtis et Osbodeos ; Cesuras, sur le Mero, et San Pedro de Oza, sur le Mende, qui cache au milieu de ses beaux pins sylvestres, les ruines d'une abbaye de Bénédictins fondée vers le milieu du ix* siècle ; Betanzos, le Brigantium Fiavium des Romains, ville de dix mille âmes, bien située au confluent du Mende et du Mandeo qui confondent leurs eaux pour mieux arroser la déliceuse plaine de las Mariflas ; Santa Maria de Cambre et son couvent de moines Bénédictins dont la fondation remonte aux premières années du x*" siècle; enfin El Burgo, où un contrôleur de route nous réveille pour nous demander notre billet, ce qui nous permet de voir le feu tournant du Phare de La Corogne, et de plier notre couverture au moment d'entrer en gare, car nous sommes arrivés.
Un omnibus, toujours jaune serin — c'est la couleur obligée — nous fait traverser une longue avenue, puis les faubourgs dé Loyar et de Santa Lucia, et aous dépose dans la calle Real, devant la porte de la Fonda Ferrocarrilana où nous étions
attendus, ayant pris la précaution, aussi utile en Espagne que partout ailleurs, de demander, par télégramme, qu'un appartement nous fût réservé !
La Corogne, Coruna en espagnol, Vila da Cruna comme on dit en Galice, est le chef4ieu de la province qui porte son nom ; elle renferme quarante mille habitants.
La ville, composée^ comme Carcassonne, de deux parties bien distinctes, la ville haute et la ville basse, la ville ancienne et la ville nouvelle, la Ciudad et la Pescaderia, est posée sur un promontoire à l'extrémité la plus méridionale du golfe qui forme les trois baies ou rias de La Corogne à gauche, du Ferrol à droite et de Betanzos au fond, en regardant la mer, à distance à peu près égale du cap Finisterre et du cap Ortegal. Une immense caserne, casematée et garnie de canons comme une citadelle, a été construite il y a quelques années, au prix de plus de cinq millions de pesetas, dans l'espace ouvert entre la ville ancienne et la ville nouvelle ; et, chose digne de remarque, elle commande la ville et pas du tout la baie : c'est une défense contre l'ennemi venant du dehors; c'est, en un mot, une forteresse essentiellement et exclusivement antirévolutionnaire.
L'entrée du port « Boca del puerto » est gardée par les forts de San Anton et de Santa Criiz, ce dernier planté Sun un îlot ; la ville oUe-même est gardée par la citadelle de San Diego ^ tandis qu'un quai, surmonté d'une muraille qui va de la Totre deAlbajo à la Puer ta Real, la protège de la fureur des flots. Le bastion de Las Dirmideras et la batterie de Pradeiras complètent enfin cet ensemble de fortifications.
La baie de La Corogne est faite d'une foule de criques et de promontoires qui forment les plages de El Burgo, de El Orzan, de Sayita Cmiz^ de Agtiieira, de Breijo et de Mayanca, les pointes Puntas, de SerrantoSy de Bufodoiro, de Coitelada et de Seixo, derrière laquelle se cache un grand rocher, Pena Narola, dont un poète a dit :
Solilario de granito, Vestido de blanca espuma, Destacado entre la bruma, Que lo envuelve sin césar.
(Solitaire de granit Recouvert de blanche écume Se détachant de la brume Qui sans cesse Tenvahit.)
he Monte Far a, éminence d'environ soixante mètres d'élévation, est surmonté d'une tour à
peu près de même hauteur, où brille un phare à éclipses, de grande portée.
Fondée par les Phéniciens, occupée par les Romains, prise par les Maures, saccagée par les Normands au ix'^etau xi® siècle, la ville de La Corogne tomba, en 1370, au pouvoir des Portugais, mais elle fut bientôt reconquise par les Espagnols. En 1589, l'amiral anglais Drake, vint l'attaquer mais il fut repoussé par les défenseurs de la place que guidait au combat une femme, Maria Pita, qui, le casque en tête et le corps recouvert d'une cote de mailles, tua de sa main le chef des assaillants. Un an auparavant, le 26 juillet 1588, une flotte espagnole, formidable pour cette époque, car elle se composait de cent trente navires armés de deux mille six cent trente canons, et portant trente mille hommes dont vingt mille marins et dix mille soldats, sortait du port de La Corogne pour aller combattre les Anglais chez eux ; mais la tempête fut plus forte que la valeur, et V Invincible Armada fut complètement anéantie près des côtes mêmes de la Grande-Bretagne.
La plupart des monuments religieux se trouvent dans la ville haute : c'est par là que nous commençons notre visite de la Corogne.
La cathédrale, sous Tinvocation de Santiago, est un édifice roman du xn* siècle, qui occupe Tun des côtés de la place de La Marina sur laquelle s'élèvent aussi le Palais de la Capitainerie Générale, le Palais Gothique des comtes de San Roman et, à Tombre des acacias, une fontaine surmontée de la statue du Désir. Le portique est orné d'archivoltes admirablement foiiillées, et une belle tour se dresse avec majesté, au-dessus des trois absides dont Téglise est formée. Il n'y a qu'une seule nef à trois arches qui conserve à peine quelques traces du passé, le temple ayant été brûlé deux fois au XVI* siècle et une autre fois ep 1779. On remarque surtout une statue de saint Jacques, représenté assis sur le maître-autel.
Santa Maria del Campa, aujourd'hui collégiale, est également de style roman dé la fin du xn' siècle : sa tour est grandiose et ses façades bien ornementées, surtout celle de l'ouest dont la décoration est tout à fait originale. L'église a trois nefs, de dimensions relativement restreintes et malheureusement dégradées par des restaurations où le respect dé Tart a été un peu trop oublié.
Une grande croix, qui ne manque pas de mérite, se dresse en face du temple sacré, au
milieu de la place de Santa Maria del Campo, Le couvent de Santa Barbara est tout proche : c'est un vaste bâtiment, dont la chapelle surtout a conservé le caractère et Fornementation de la sculpture ogivale dans toute sa pureté. On remarque dans Tune des frises un magnifique bas-relief représentant Dieu le Père tenant entre ses bras son Fils, Notre-Seigneur Jésus-Christ, descendu de la croix : à droite et à gauche du Tout-Puissant, le Soleil et la Lune ; au-dessous, des anges pesant dans des balances les âmes des trépassés, tandis que des moines et des pèlerins prient pour elles, à leurs pieds.
Un peu plus loin, l'église Santo Domingo, monument baroque du xvii^ siècle, avec sa grande façade et son énorme tour, sa nef sévère, ses autels à la file et la chapelle de la Vierge du Rosaire si brillamment ornée.
Nous voyons encore, auprès de l'Hôtel de Ville, l'église San Jorge ^ un peu écrasée sous son énorme coupole du xvi° siècle; le Palais de la Députation; le Théâtre, dont l'intérieur vaut beaucoup mieux que l'extérieur; les ruines du couvent de San Francisco où l'empereur et roi Charles-Quint tint les célèbres cortès de Galice en 1520; Fflôpital
militaire de construction récente, et THôpital civil très convenablement aménagé, très bien installé, parfaitement tenu par les sœurs de la Charité auxquelles on laisse, en Espagne, la direction de ces établissements hospitaliers. Nous visitons la Manufacture de tabacs, ou plus de trois mille ouvrières confectionnent des cigares défectueux et des cigarettes qui seraient excellentes si le papier était meilleur ; la grande fabrique de verre et celle des tissus de laine et de coton, dont les produits marchent de pair avec ceux de Leeds, de Manchester, de Tarrasa et de Sabadell.
Nous allons respirer J'air pur del'océ an sous les ombrages du Campo San Carlos^ à la Punta de Parrote^ à VAlameda, sur la Marina : nous entrons au cimetière, où Ton arrive par le Paseo de La Torre^ et dont la chapelle renferme un des chefsd'œuvre du pinceau de Murillo, la Vierge de La Servilleta. Nous montons huFaro et, du haut de cette terrasse où, d'après la légende, Hercule lutta pendant trois jours contre le géant Gerion, le vainquit et lui coupa la tête, nous contemplons avec admiration le panorama qui s'offre à nos regards : la baie tout entière ; les rochers qui cachent le Ferroi, la merveille des ports au dire du célèbre Pitt,
comte de Chatam ; le cap de Prioiino et le cap de El Prior\ les pics bleus de San Adrûen; les monts de San Pedro de Pehaboa et de Visina. deMontonto et de Os Penedos; Retanzos et Puentedeume dans leur nids de verdure; Malpica et les îles Sisorgas, le Penon de las Animas et la plage de Birbiriana : tous ces enchantements de la verte Galice et de l'océan vert, qui inspiraient au poète Vicetto, un enfant du pays, ces vers si imagés :
jTodo hermosoenti!...cuanto-tehan-dado, Guanto entas vastos limites se encierra :
Los montes de tu mar aurirrolado.
Las verdes olas de tu verde tierra!...
Que tout est beau dans toi ! Les dons de la nature, Ce qu'offrent aux regards tes horizons ouverts ; Les monts mouvementés de ta mer qui murmure, Et les flots verdoyants de tes champs toujours verts !
La Corogne ajoutait aux séductions du cadre qui Tentoure et qu'elle remplit si bien, le souvenir d'un événement qui remonte à Tépoque néfaste de la première Révolution française et des noyades de Nantes :
Sous ce titre : Le Comédien Gourville, on a publié en 1858, dans la Nouvelle morale en action^ le récit des persécutions dont furent victimes les malheureux prêtres expulsés de leurs paroisses et condamnés à mort par le féroce Carrier. Gourville,
•acteur au théâtre de Nantes et capitaine de la garde nationale, employa souvent le crédit que lui donnait ces dernières fonctions pour sauver bien des malheureux. Un jour entre autres, quatre cents prêtres détenus au château de Nantes furent embarqués à bord de ces bateaux fameux qui ne rendaient jamais leurs victimes. Grâce à la généreuse intervention de Gourviile, ce jour-là ce furent les bateaux eux-mêmes qui ne rentrèrent pas dans le port. La Providence les conduisit sur les côtes d^Espagne et ils abordèrent à la Corogne sans avoir été rejoints parleurs persécuteurs.
Le débarquement était impossible sans un ordre du gouverneur de la ville, qui était absent; les infortunés passagers, exténués par un si long voyage, mouraient de faim et de fatigue ; c'est alors que le comte de Seguins (1), émigré français, attaché à Tétat-major du gouverneur, prit sur lui de délivrer Tautorisation nécessaire pour permettre le débarquement immédiat. La population de la Corogne, pressée sur les quais, attendait ces victimes de la Terreur et se disputa Thonneur de les recevoir, en les comblant des marques de sa vénération. Il y avait péril à braver ainsi la République voisine et
i. Voira la fin du volume, la Notice sur le comte de Seguins.
le comte de Seguins comprit toute Tétendue de la responsabilité qu'il assumait en agissant ainsi.
Dès que le gouverneur fut revenu, Taide de camp se présenta devant son chef, lui avoua sa faute et lui demanda quelle peine il avait encouru pour avoir ainsi usurpé son autorité.
La réponse du général fut une approbation complète de la conduite du jeune officier.
Les prêtres français furent répartis entre divers diocèses et le seul archevêque de Tolède en recueillit cent.
En 1824^ M. de Seguins allant de Paris à la Flèche, voir son (ils, élève à l'Ecole militaire, eut, pour compagnon de diligence, un vénérable curé de village qui était au nombre de ceux que la Corogne avait si bien accueillis.
Il y a trois grands pèlerinages dans le monde catholique, Rome, Jérusalem et Saint- Jacques de Compostelle, patron des voyageurs. Je suis allé à Rome j'avais été à Jérusalem, je devais venir à Saint- Jacques de Compostelle qui est bien mon patron et qui m'a protégé pendant ma longue vie nomade.
Nos ancêtres afïrontaient autrefois les plus rudes fatigues, et s'exposaient à tous les dangers, pour
faire pieusement, une fois dans leur vie, le pèlerinage de Saint- Jacques de Compostelle. Cette dévotion est bien abandonnée de nos jours ; et Ton ne voit guère plus que des Espagnols dans la ville sainte qui a le bonheur de posséder les reliques de Tun des douze disciples du Seigneur.
Notre voyage en Galice avait pour principal objet une visite au tombeau du patron des Espagnols : nous avons pu, heureusement accomplir ce religieux devoir.
Un service de diligences, très bien organisé, établit une communication commode et rapide entre la Corogne et Santiago de Compostela. Les départs ont lieu trois fois par jour dans chaque sens, et la distance de cinquante et un kilomètres qui sépare les deux villes, est parcourue en six heures au plus.
Nous partons à feept heures du matin : la route est belle, bien entretenue, un peu poussiéreuse, mais très ombragée. On passe successivement par Palabea d'oii Ton jouit d'un coup d'œil ravissant sur la baie dont on s'éloigne ; Carrai, petite ville industrielle, dans une position on ne peut plus pittoresque; Hervès, au débouché delà vallée de la Barcia; Puente de Abelleira ou la
rivière est franchie sur un pont de la plus granée hardiesse; Leira, halte de mi-chemin, où l'on croise la diligence venant en sens inverse; Ordenet, ou l'on traverse la rivière Gindibon; Santa Cruz de Montaos qu'arrose leTambre et Sigueiro, d où l'on aperçoit les tours de Compostelle.
La diligence s'arrête dans la Ruade Villar, à une heure après-midi, devant la porte de la Fonda Vizcaina où nous trouvons bon accueil et bon gîte.
Santiago de Compostela tire son nom de l'apôtre saint Jacques le Majeur, et de la tradition qui établit qu'ime étoile fit découvrir le lieu où reposait le corps du saint patron de la catholique Espagne, Campus Stellœ^ d'où Compostela.
Le roi Alphonse II y fit élever une chapelle convertie bientôt après en cathédrale, siège de l'évêché que le pape Léon III fonda à Compostelle, à la prière de Charlemagne. Le concile provincial de Compostelle, tenu enl'année 1056,édicta plusieurs ordonnances concernant la discipline ecclésiastique, entre autres celle qui imposait aux évèques et aux prêtres l'obligation de célébrer la sainte messe tous les jours, et aux clercs l'usage du cilice les jours de jeûne et d'abstinence. Vers cette même époque, le pape Pascal II ordonna que
sept des cannonicats de Compostelle seraient attribuées à des cardinaux; et, vers' Tan 4109, le même pape transforma en archevêché, ce siège épiscopal qui était alors occupé par Tévêque don Diego Gelminez.
La ville se forma peu à peu autour de la chapelle, fondée par le roi Alphonse II pour y recueillir et y faire vénérer les reliques de TApôtre de la Péninsule Ibérique et bientôt Compostelle devint le rendez-vous des pèlerins de toute la chrétienté. Environnée de collines, arrosée par deux petits cours d'eau, le Saret laSarela, ATilgairement désigné sous le nom de Bios de los Sapos, les Rivières des Crapauds, elle est située sur un terrain mouvementé qui ne manque pas de pittoresque, mais son aspect est sombre, austère comme il convient à tout ce qui touche aux institutions religieuses ; et les teintes noires de la Basilique, assise sur une éminence, au centre de la vieille cité, ajoutent encore au respect qui s'impose et à l'émotion que l'on ressent.
La Cathédrale, telle qu'elle existe de nos jours, fut fondée, dans les dernières années du vi** siècle, parl'évêque Pelaez, sur l'emplacement même du temple détruit par les Maures
que guidait à la dévastation le kalife Al Manzor.
Plus riche d'ornementation au dehors qu'au dedans, elle rappelle dans ses formes, l'église Saint- Sernin de Toulouse dont elle est l'exacte reproduction et sur les plans de laquelle elle fut édifiée. Elle a quatre façades, l'une sur la Plaza May or ^ ou de El Hôpital, Tautre sur la Plateria, une troisième sur la place de Quintina de los miiertos, et la quatrième sur la Azabacheria, La porte principale ouvre sur la Plaza May or, elle est encadrée de deux grosses tours surmontées de coupoles: la porte et la façade que Ton désigne sous le nom de Obradeiro, sont ornées de sculptures de la base au sommet; c'est un fouillis de statues parmi lesquelles se détache celle de saintJaques, entouré de rois à genoux devant lui. A droite de l'église se trouve le cloître, construit vers le milieu du xvi° siècle et flanqué de tours rondes à ses angles, de tours carrées sur ses côtés. La façade qui donne sur la Plateria est ornée d'une tour de construction plus récente : ses sculptures romanes portent une inscription datant de l'année 1078; c'est par la porte de la Plateria qne le roi de France Louis [le Jeune fit son entrée dans la Cathédrale, lorsqu'il
vint en pèlerinage à Compostelle avant de partir pour la Terre-Sainte.
La place Quintana de los muertos était autrefois un cimetière affecté à la sépulture des chanoines de Santiago. La porte de la Basilique qui ouvre sur cette place, est désignée sous le nom de Puerta Sancta ; c'est Tentrée ordinaire pour les pèlerins : elle est ornée d'un tympan dans lequel Saint- Jaques est représenté en costume de pèlerin, avec ses deux disciples Athanase et Théodore; il faut gravir quelques marches pour arriver à cette porte, le Bol de la place se trouvant en contre-bas du niveau de l'église.
La place de VAzabecheria est aussi désignée sous le nom de place de San Martin : son premier nom lui vient des chapelets de jais, azabache^ que Ton y vendait pour l'usage des pèlerins ; l'autre lui a été donné en raison d'un couvent de Bénédictins qui occupe l'un de ses côtés : on peut aller de la place de VAzabacheria à la Plaza Mayor par un escalier et une galerie souterraine qui passe sous les bâtiments de l'Archevêché; cette disposition se jeirouve dans plusieurs églises d'Italie, notamment au Dôme de Milan et à la basilique de Saint-Marc à Venise. La porte de VAzabacheria est
ornée d'une statue de Saint-Jaques, en costume de pèlerin, et de cariatides représentant des esclaves maures, enchaînés.
D'ordinaire la porte de la Plaza May or est close et on pénètre dans le temple saint soit par la porte de la place Quintana, soit par celle de VAzabacheria: l'une et l'autre, de côtés opposés, donnent accès dans le grand transept qui, comme cela se voit très souvent dans les basiliques d'Espagne, sépare le maître-autel, placé sous le chevet du chœur qui occuppe le milieu de la grande nef.
L'église forme une croix latine, dont le dessin d'une admirable correction est encore mieux mis en relief par les dimensions de Tédifice et la hauteur de la nef qui mesure vingt-cinq mètres environ. La Capilla mayor qui renferme le maître autel, date de la fin du xvi® siècle: elle a remplacé une chapelle, plus ancienne de quatre cents ans, et a été bâtie sur les mêmes fondements. On y monte par des degrés de marbre ; elle est entourée d'une grille dorée. L'autel porte une statue gothique de saint Jaques, en pierre peinte et habillée d'un costume de pèlerin surchargé de pierres précieuses. Le saint est représenté assis, bénissant de la main droite et tenant de la main gauche un bourdon
avec sa gourde : le bourdon trouvé dans son tombeau est placé sur uue colonne de bronze auprès de la grille. Un escalier dissimulé derrière ra;atel, permet aux pèlerins et aux fidèles de monter au niveau de la statue pour poser leurs mains sur ses épaules et baiser la pèlerine du saint: ce baiser s'appelle £'/^n delRomage^Xn fin du pèlerinage ; et le pèlerin reçoit alors son certificat, La Compostella^ en latin, signépar Tun des chanoines, Fabricw Administrator^ et scellé du sceau de la basilique. La messe ne peut être célébrée à r.autel de la Capilla Jfflyor.quepàrdes évèquesou des chanoines de la cathédrale: on place alors sur lautel une statue de saiat Jaques, en vermeil, dont Tauréole est faite de rubis et d'émeraudes, et ondéposela sainte hostie dans Tostensoir d'argent ciselé, un chef-d'œuvre du Ben venu to Cellini espagnol Antonio de Arfe. A côté de l'autel brûle, jour et nuit, une lampe donnée par le grand capitaine Gonsalve de r.ordoue; et, de la voûte, descend la chaîne de fer ouvragé qui soutient le grand encensoir, le Bota fumeiro, de six pieds de haut, qu'un mécanisme caché met en mouvement. Des deux côtés de la grille, deux Ambons avec des hauts et basreliefs dorés, représentent diverses batailles dont le
sticcës aété dû à Tinter vention de Santiago: puis, des statues gothiques et les grandes aumônières, Las Limosneras, pour recevoir les oboles des pèlerins.
Le transept est la partie la plus belle de l'église : les lignes architecturales sont d'une pureté dont rien n'approche. Le chœur est entouré de magnifiques boiseries : il est orné aussi d'une image de Notre-Dame de la Solitude placée sur un autel d'argent délicatement ciselé.
Les dix-huit chapelles latérales renferment une série de tombeaux, merveilles de sculpture ; des bas-reliefs de pierre, des statues et des ornements de la plus grande valeur.
Le Relicario^ reliquaire, contient des objets que l'on expose à la vénération des fidèles la Sancta : Esptna, une tête d'argent contenant celle de saint Jacques-Alphée et recouverte de pierreries ; le calice d'or de San Bosendo; la croix byzantine d'Alphonse III qui semble sortie du même moule surnaturel que celle de Los Angeles de Oviedo : elle est faite de bois recouvert de filigranes d'or, de camées et de pierres précieuses.
Le Tesoro, trésor, est gardé dans une chapelle close, à laquelle on arrive par un escalier de pierre: le plafond ouvragé et scintillant de dorures,
est d'une grande beauté. Il y a là des objets d'une valeur inestimable, tant au point de vue des souvenirs qui s'y rattachent, qu'eu égard à leur valeur intrinsèque et artistique. Des ornements d'église, des vases sacrés, des tapis des Flandres, des dentelles inimitables; mais ce que Ton admire le plus, c'est Turne de vermeil, surmontée d'une étoile de diamants, dans laquelle on dépose la sainte hostie le jour du vendredi saint. On conserve là aussi l'étendard, Gaillardete, delà galère capitaine des Turcs, prise à la bataille de Lépante et que Don Juan d'Autriche vint déposer lui-même aux pieds de la statue du patron de l'Espagne.
Il faudrait citer encore les tombeaux émaillésde San Cucufato et de San Fructuoso^ et les sarcophages de Don Ramon, de Dona Berenguela, de Ferdinand II, également remarquables par leur travail et leur antiquité. Mais il nous faut surtout parler de la merveille des merveilles de la Cathédrale de Santiago, leportico de la Gloria^ qui forme l'atrium de la basilique, entre la porte de la Plaza May or et la grande nef; les trois arches qui le composent sont ornées de sculptures du xii® siècle, dans lesquelles ne on sait ce qui est le plus à admirer, ou la conception du sujet ou le fini de Texécution:
le ciseau a fait vivre la pierre; là, tout est animé, tout respire et se meut.
Au milieu, Notre-Seigneur assis : saint Jacques, un peu plus bas, également assis, ainsi que les Évangélistes ; à leurs pieds, des anges adorateurs. Dans les archivoltes, les Prophètes en cercle, des anges emportant des âmes ver s le ciel, des hommes, des femmes, des enfants sortant du purgatoire, des chérubins sonnant la trompette du jugement dernier, des scènes de Fenfer dont la vue fait frémir. Les cariatides qui soutiennent les arches sont un mélange de têtes humaines et de monstres d'un effet saisissant : tout cela était peint autrefois, on distingue sur la pierre des traces de couleur.
L'artiste Mateo s'est représenté lui-même, à genoux dans un coin, tenant dans la main une banderole sur laquelle on lit ce mot : Architectus,
On visite enfin, sous le Portico de la Gloria^ une chapelle cryptique de style roman, que l'on désigne sous le nom de La Cathedral Vieja^ la Vieille Cathédrale, et qui renferme des sculptures de Mateo que Ton admire encore après ce qu'on a vu. Cette chapelle forme une croix latine avec trois séries de colonnes qui séparent les nefs. Le maître-autel, son retable, les autels latéraux ornés des
statues de la Vierge et de saint Jacques, sont de toute beauté.
L'impression que l'on a éprouvée, pendant ces heures passées dans Fun des sanctuaires les plus célèbres et les plus imposants de la Chrétienté, est réelle et profonde ; on en garde toujours rinefifaçable souvenir.
Nous sommes de nouveau sur la place de l'Azaba-chena et nous entrons dans Timmense couvent de bénédictins que le roi Ordoyne II fonda en l'année 912 et qu'il plaça sous l'invocation d^ Saint- Martin: cet édifice a subi de grandes transformations et, il faut bien le dire, de déplorables restaurations ; mais il n'en conserve pas moins des traces remarquables de ce qu'il dût être autrefQis:
laus ses cloîtres et ses cours, tout parle encore de sa grandeur passée. La chapelle est devenue une église paroissiale: le retable, qu'on dirait sorti des mains de Churriguerra, en a toute l'originalité mais aussi tout le mauvaisv gç^ût : on y voit saint Jacques et saint Martin montés tpus deux sur le même cheval ; le chœ^r JRenaissange et les deux chaires de marbre cojrnpensent cependant le mauvais effet de cette scèn.ç^ déplacée au-dessus d'un autel.
La Plaza Màyor est complètement entourée d'édifices affectés au culte, à renseignement ou à des œuvres hospitalières. L^un des côtés, comme nous Tavons dit, est occupé par la façade principale de la Cathédrale, le palais archiépiscopal et les dépendances du chapitre: sur les autres côtés, se dressent les bâtiments du Séminaire, le collège de San Geronimo, et Thospice de los Reges fondé en i50i par les Rois Catholiques, Ferdinand et Isabelle^ pour les pèlerines. Le portique est orné des statues des augustes fondateurs, et la chapelle est un véritable bijou de délicatesse. Trois cours, dont une à arcades gothiques et deux d'ordre dorique, donnent de Tair et de la lumière dans rintérieur de ce vaste édifice: elles sont ornées de fontaines artistement ouvragées. La disposition des quatres bras dont l'hospice est formé et dont un autel monumental marque le point d'intersection, permet aux malades placés dans tous les étages d'entendre la messe sans avoir à sortir.
Nous avons visité les autres églises de Santiago de Compostelle, notamment celle de Las Animai avec ses sculptures enluminées, représentant les scènes de la Passion : F église de San Félix d^
Colorio qui date du commencement du xiv° siècle et Santa Maria de Conjo, hoi's les murs, où l'on remarque un magnifique crucifix de grandeur naturelle, œuvre admirable du célèbre Hernandez.
Les couvents de Sari Francisco et de Santo Domingo nous ont intéressé : la chapelle du premier, devenue la paroisse de San Francisco^ renferme de belles sculptures et quelques bons tableaux : le beffroi carré à^ Santo Domingo est une masse imposante qu'onne se lasse pas de contempler.
L'Université, fondée en 1532 par Tarchevêque Fonseca, possède une riche bibliothèque et voit ses cours assez suivis.
Parmi les promenades que fréquentent les habitants de Santiago de Compostelle, celle du Campo grande de santa Susana et celle du Paseo
de Afuera méritent une mention spéciale ; l'ascension du mont Pedroso ou celle du mont Altamira, situés l'un et l'autre à courte distance de la ville, dont la hauteur varie entre six et sept cents mètres, permet de se former une idée complète de la configuration et de l'aspect de la contrée, et d'admirer dans son ensemble, cette cité vénérable, que les pèlerins de tous les pays n'abordaient, autrefois, qu'à genoux.
Nousaurionspuallerde Santiago de Compostelle àLugo, pour rejoindre là, la ligne ferrée qui nous eût ramené à Venta de Bafios ; mais le voyage est long et fatigant, quatre-vingt-cinq kilomètres en diligence d'une seule traité, c'est trop. Nous sommes donc revenu de Santiago à la Corogne^ en suivant la même route que nous avions déjà parcourue.
Les Asturies nous tentaient : nous nous demandions quel itinéraire il nous fallait suivre, quel système de locomotion il était plus sage d adopter. Nous pouvions prendre le chemin de fer qui nous eût ramenés à Léon, oîi bifurquent les lignes de Galice et d^s Asturies; mais l'idée de rester quatorze heures en wagon pour revenir sur nos pas, en traversant des contrées déjà vues, ne nous souriait guère: nous pouvions aussi nous arrêter à Lugo pour aller de là à Oviedo, en diligence, par Mondofieodo, Villanueva de Lorenzana,Castropol, Navia, Luarca, Salas et Peiïaflor ; ceci nous plaisait mieux. Nous étions indécis, contre la coutume, mais, nous étions aussi arrivé, sans nous en douter, sur les quais, à l'embarcadère de San Miguel, toujours plein de vie et de mouvement parce que c'est le centre des opérations commer-
ciales du port de la Corogne : c'est là que touchent les bateaux à vapeur de Liverpool, de Londres, du Havre, de Saint-Nazaire, de Bordeaux, de Bayonne, de Bilbao, de Santander, de Vigo, de Lisbonne, de Séville et de Cadix : et c'est là qu'on embarque, surtout pour l'Angleterre, des milliers et des milliers de bœufs, engraissés dans les riches pâturages de la Galice.
C'était un mercredi dans la matinée : un des
bateaux à vapeur de la ligne de Séville à Bilbao,
qui font chaque semaine le voyage dans l'un et
l'autre sens, avec escales à Cadix, Vigo, Carril, la
Corogne, Gijon et Santander, venait de jeter
r ancre par le travers de La Alameda ; il repartait le
soir même pour Gijon. Le temps était magnifique :
la mer aussi tranquille qu'elle peut l'être à la pointe
extrême de TEurope qui est la première à recevoir
le choc des flots de l'Atlantique venant en droite
ligne et sans obstacle des bancs de Terre-Neuve:
aucune tempête n'était annoncée par le New- York
Herald ; adieu les voies de terre, nous irons par
mer, de la Corogne à Gijon.
Le Triana est un solide bateau à hélice, jaugeant un millier de tonneaux et tenant bien la mer. Partis de la Corogne à six heures du soir,
nous avons doublé vers dix heures le cap Ortégal et le lendemain, à huit heures du matin, nous sommes en rade de Gijon. Le service de la santé ne se fait pas trop attendre : une heure après notre arrivée, le bateau est amarré au quai de Liquérique et un bon déjeuner à la Fonda de la îberia^ fait vite oublier les épreuves de TOcéan. Gijon, la perle des Asturies, comme disent ses habitants, est une ville essentiellement commerciale et industrielle, d'un aspect tout à fait moderne, sans caractère, sans monuments dignes d'intérêt. Mais sasituation est ravissante, surtout vue de la mer. La baie, abritée à Fouest par les hauteurs du cap de Torres et circonscrite à Test par le cap SanLorenzo^ioviMQ un croissant, du milieu duquel se détache le petit promontoire à^ Santa Catalinaqui la coupe en deux parties à peu près égales : d'un côté c'est Tanse de Somio^ et de l'autre celle de Pando. L'église de S n Juan domine l'anse de Pando comme celle de San Pedro domine celle de Somio : cette dernière, posée sur un rocher battu par les flots, renferme le tombeau du célèbre Jovellanos.
Les rues sont bien percées, les quais spacieux, le port encombré de navires qui viennent y apporter les minerais de fer de Somorostro, destinés à
s'amalgamer avec les fers des Asturies dans les hauts fourneaux de Mieres et qui y chargent les charbons provenant des gisements houillers de Sama-Langreo, et des vallées de Lena et du Turon.
La fondation de Gijon remonte cependant à l'époque de la domination romaine : ce fut d'abord un Temple de la Fortune qu'un des proconsuls de Rome fit construire sur le promontoire qui porte aujourd'hui le phare de Santa Catalina : san For- €uato, disciple de saint Jacques, évangélisa, au début de l'ère chrétienne, les habitants groupés «ur les versants de Pando: le duc de Cantabri^s Favila, y bâtit un palais que Pelage habita : la ville passa ensuite au pouvoir d'Henri de Transtamare ; ^nfin, en 1393, elle fut prise par le roi Henri le Maladif, et réunie désormais à la couronne de Castille.
Rien ne nous retenant à Gijon, nous allons, le soir même, couchera Oviedo.
La gare de départ est située au milieu du faubourg de Corona et contiguë à celle de la petite ligne de Sama-Langreo qui amène à leur port d'embarquement les charbons de ce bassin houil- 1er. Nous avons trente-deux kilomètres à parcourir: les stations intermédiaires de Vérifia, Serin,
Lugo de Liaiiera et Lugones n'offrent rien d'intéressant; mais le paysage est pittoresque, les champs bien cultivés, les montagnes boisées ; partout l'œil se repose sur un fond de verdure et de fraîcheur.
Nous voilà au cœur même de la province des Asturies^dont les montagnards pleins de foi, furent? sous la conduite de Pelage, les héros de Covadonga, et qui se distingue encore, entre toutes les provinces de TEspagne, par la succession non interrompue d'hommes éminents qu'elle ne se lasse pas de produire et qu'elle donne avec orgueil pour la gloire de la patrie.
Les fils aînés des rois d'Espagne portent depuis plusieurs siècles, le titre de princes des As turies i légitime hommage rendu, par la couronne, à la vaillante contrée d'où étaient sortis les premiers soldats qui sapèrent, dans la Péninsule Ibérique, la domination des Maures : eux aussi avaient eu à en subir les rigueurs, mais ils ne Pavaient jamais acceptée.
Le climat y est doux, le ciel nébuleux, les montagnes élevées et les vallées profondes: doux aussi le langage ; bonnes les mœurs et gai le caractère des Asturiens, pasteurs, laboureurs ou pécheurs, qui se laissent, malheureusement en
trop grand nombre, séduire de nos jours, parle mirage de rémigration, tout en conservant vivace dans le cœur, et affirmant sans cesse, Famour le plus ardent pour leur chère province.
Oviedo, la capitale des Asturies^ est posée sur un mamelon, au milieu d'une délicieuse vallée fermée au nord par le mont Naranco et limitée par une série de collines se rattachant à la Sierra del Aramo : sa population atteint le chiffre de trente-cinq mille âmes, et son importance lui assigne le vingtième rang parmi les villes de l'Espagne.
Vers le milieu du vin* siècle, un moine bénédictin, dom Fromestan, fonda sur le monticule Oveto^ une chapelle qu'il dédia à saint Vincent: le roi Favila trouva le lieu bien choisi et y fit construire une ville, Oviedo. Les Maures, conduits par Mahmoud, la saccagèrent sous le règne de Maurégat. Alphonse II le Chaste, en fit la résidence de la Cour et elle garda cet avantage jusqu'à ce que le roi Don Garcia eût fait de Léon, la capitale de ses Etats.
Des monuments somptueux, des richesses artistiques, de précieuses reliques, attestent les grandeurs qu'Oviedo a connues, le rôle qu'elle a rempli et la place qu'elle conserve.
C'est d'abord la Cathédrale, édifice gothique surmonté d'une tour qui fait Torgueil des Asturiens mais que dépare malencontreusement une pyramide de style Renaissance posée à son sommet. Le maître-autel, le chœur et les dix-huit chapelles de Tabside et des nefs latérales, forment un ensemble de parfaite symétrie et de grande beauté. De magnifiques tombeaux, enchâssés dans les murs, conservent les dépouilles de rois, de reines et de princes que la mort a réunis dans cet imposant panthéon : on remarque surtout les sarcophages de Favila I", de Bernudo P% d'Alphonse II, de Ramir P' d'Ordoigne, d'Alphonse III et de la trop célèbre dofia Maraca. Mais parmi ces tombes il faut surtout remarquer celle du prince Silo sur laquelle sont gravées deux cent quatre-vingt-cinq lettres majuscules, formant un parallélogramme, qui ne renferme toutefois que ces mots: «SiVo princeps fecit. » En partant de la lettre S, placée au centre, on peut lire deux cent soixante-dix fois cette curieuse inscription.
Au dessous se trouvent espacées les lettres:
//. S, E, S. S, T, T, L, que Ton traduit ainsi : « Hic situs est Silo, Sit tibi
terra levis. » {Ci-gît Silo. Que la te^re te soit légère.) D'origine sarrasine, le prince Silo avait épousé la sœur du roi de Léon, Aurèle, qui ceignit la couronne après avoir fait assassiner son frère Favila. A la mort d^'Aurèle, survenue en 775, le prince Silo gouverna le royaume de Léon durant une dizaine d'années, pendant la minorité de Don Alphonso, fils du roi Favila, dont il usurpa les droits. Décédé en 783, Silo eut pour successeur son beau-frère Mauregat qui marcha sur ses traces •en usurpant aussi la couronne de Don Alfonso, voué, paraît-il, aux spoliations de ses oncles; et si l'histoire est sobre de détails sur la vie de ce prince, Toriginalité de son épitaphe semble vouloir arracher son nom à Toubli (1).
Un escalier grandiose conduit à une chapelle annexe, que le roi Alphonse le Chaste fit édifier pour y placer les saintes reliques recueillies à Jérusalem: cette chapelle, que Ton désigne sous le nom de Camara Santa^ est de style roman et renferme, entre autres trésors inappréciables, deux épines de la couronne de Notre-Seîgneur, un morceau de la vraie croix, des langes de Bethléem,
1, Voir, à l'Appendice, la reproduction de Tépitaphe, p. 385.
un des plis du Saint-Suaire, un des trente deniers de Judas, une semelle de la sandale de saint Pierre, un lambeau de la peau de saint Barthélémy, des cheveux de saint Jean-Baptiste, de sainte Magdelaine et des Saints-Innocents, une main de saint Etienne, de la manne du désert, un morceau du bâton avec lequel Moïse fit jaillir Teau du rocher et une amphore des noces de Gana. On y conserve la croix de la Victoire, que Pelage arbora sur les monts de Covadonga et la croix des Anges, en iSligrane d'or, que les anges eux-mêmes, d'après la tradition, apportèrent du ciel au roi Alphonse II. A côté de la Cathédrale se trouve le cloître aux délicates ogives et aux naïves sculptures: on y remarque une belle statue du roi Alphonse XI et une série de tombeaux datant, pour la plupart, du xu* et du xni* siècle.
L'église San Tirso^ de style roman, fut fondée par Alphonse le Chaste : elle garde encore au milieu de son délabrement, des traces remarquables de sa splendeur passée. Tout auprès se trouvent les ruines imposantes de Féglise San Juan. L'église San Isidro est ornée d'un fronton à colonnes doriques mais nue, à l'intérieur : elle appartenait à un couvent de Jésuites qui a disparu et elle est affectée
aujourd'hui à un service paroissial, comme le sont aussi les églises qui faisaient partie autrefois, des couvents abandonnés de San Francisco ^ de San Julian de los P fados, et de Santo Domingo. La fabrique de fusils de guerre est établie à Oviédo, dans les dépendances de Tancien couvent des Religieuses Bénédictines, fondé au xn* siècle sous l'invocation de Santa Maria de la Vega ; elle occupe un millier d'ouvriers. Cette fabrique de l'Etat est bien tenue, et suit de près tous les perfectionnements que les attachés militaires ne manquent pas de signaler.
L'Université reçoit environ deux cents étudiants : elle est installée dans un vaste bâtiment, bien disposé, bien aéré, avec des cours intérieures entourées d'arcades qui servent de promenoir couvert dans les intervalles des leçons. Les murs des salles sont ornés de portraits : ce sont ceux des hommes éminents qui, sortis de l'Université d^Oviédo, ont fait honneur à cette école par les hautes positions qu'ils ont occupées dans l'Église, dans l'armée, dans la marine et dans la vie politique, ou bien par leurs travaux, leurs écrits, leur éloquence^ leurs leçons, leur notoriété dans les sciences et dans les arts, leurs grandes aptitudes en matière
d'agriculture, de finance, de commerce et d'industrie.
Un arrêt à Oviédo a pour conséquence obligée l'ascension du mont Naranco, une visite à Trubia, une excursion à Las Caldas.
Le mont Naranco, aux teintes sombres et aux maisonnettes blanches éparpillées sur ses versants, se dresse à proximité de la ville, du côté du nord. Un chemin raboteux, qui n'est plus bientôt qu'un sentier escarpé, conduit, en moins d'une heure, de ia gare du chemin de fer au sommet de la montagne. On gravit péniblement la rampe, sous les grands châtaigniers, en remontant le cours d'un frais ruisseau qui descend en cascades. Dès qu'on a atteint le faite, la fatigue est bien vite oubliée en présence du tableau que présentent aux regards la ville d'Oviédo, groupée autour de la Cathédrale, et son admirable vallée. On comprend la vérité de ce dicton populaire : « D'Oviédo au ciel : au ciel un petit trou pour voir encore Oviédo. »
Le roi Don Ramir et la reine Dona Paterna avaient choisi le mont Naranco pour leur résidence d'été : ils y avaient fait construire un palais et des bains. Tout cela a disparu : on n'en retrouve même plus les ruines. Il ne reste debout que la chapelle
de Santa Maria et celle de San Miguel de Lino ; la première, .encore ouverte au culte, l'autre, complètement abandonnée ; toutes deux, véritables bijoux d'architecture qu'il est déplorable de trouver dans un pareil délabrement.
Une ligne ferrée de treize kilomètres, relie Oviédo à Trubîa où le gouvernement espagnol exploite une fonderie de canons qui rivalise en tout et pour tout, avec la il/a«5^r«nza de Séville. Douze cents ouvriers sont employés dans cette usine, qui est vraiment à la hauteur de sa réputation et qui marche de pair avec tous les progrès de l'artillerie moderne. Un établissement métallurgique, fondéil y a une trentaine d'années par des particuliers, se trouve un peu au delà des bâtiments de la fabrique de TEtat ; il produit des fers forgés et laminés justement appréciés pour leur emploi industriel.
Les bains de Las Galdas d'Oviédo sont situés à huit kilomètres de la ville, sur les bords du Nalon que les poètes espagnols ont chantés maintes fois : on s'y rend en suivant une belle route, très accidentée, au milieu d'un paysage de la plus grande beauté. Les eaux sont azotées-salines, incolores et inodores, et leur température est de
quarante-trois degrés centigrades. L'établissement thermal se compose de deux grands bâtiments placés vis-à-vis Tun de l'autre, aux deux côtés de la route et réunis par un pont couvert qui la traverse sans gêner la circulation : on trouve à se loger dans rétablissement, dans Thôtel qui en dépend et dans quelques maisons qui sont groupées aux alentours. Une chapelle, suffisamment spacieuse, est annexée aux constructions principales et, près de là, un vaste hôpital est ouvert aux malades pauvres de la contrée.
Les eaux de Las Caldas s'emploient aussi bien en boisson qu'en bains, en douches et en inhalations : elles sont efficaces pour le traitement des maladies de l'estomac, de la vessie, des bronches et du sang ; on les applique, avec non moins de succès, pour la guérison des fractures, de la paralysie et des rhumatismes.
De belles allées, des sites ravissants, un air pur, les plaisirs de la pêche, un calme profond, un repos assuré, ajoutent aux vertus médicales des sources de Las Caldas les séductions de la nature et les bienfaits de quelques jours consacrés à Toubli du monde et de ses prétendus plaisirs.