O^ OXFORD
CLAUDE STOCÔ.
La veille de Pâques de Tannée 1562 tombait au 6 avril; le temps était encore rigoureux, malgré cette date printanière, et la bise soufflait, âpre et glacée, dans les rues de Senlis. Le couvre-feu avait sonné depuis longtemps, et il ne restait guère dehors que la gard^ bourgeoise, et quelques ivrognes attardés par la difficulté de retrouver leur chemin sans falot ni clair de lune.
Malgré l'heure avancée, deux femmes veillaient dans une maison située au coin de la place Notre-Dame ; la salle où elles se tenaient présentait uû tableau d'intérieur si paisible, si gracieux, qu'un peintre eût pris plaisir à le reproduire sur la toile. Un bon feu brûlait dans la haute cheminée, sculptée en plein relief, et ses capricieuses lueurs luttaient avec celle d'une lampe presque éteinte ; la sombre tapisserie de haute lisse, les chaises en bois de noyer, les armoires aux serrures luisantes, paraissaient vaguement dans le clair-obscur, et l'effet de lumière se concentrait sur le groupe réuni au milieu de la salle. Une jeune fenmie tournait le dos au foyer, et c'était à peine si les pâles reflets de la lampe éclairaient son ouvrage ; pourtant ses doigts allaient toujours, légers, infatigables, mais on sentait que c était machinalement, et par un besoin d'application et de 405 1
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mouvement, comme si les amères pensées s'endormaient au bruit monotone du rouet. Elle était coiffée d'un escoffion de drap noir, qui encadrait son visage et cachait ses cheveux; «a gorgerette plissée montait jusqu'à ses joues, et une ample robe grise serrait sa taille frêle. La merveilleuse beauté de cette femme était encore rehaussée par l'austérité de son costume ; on eût dit le portrait vivant de la Madone, et le bel enfant endormi sur un coussin à ses pieds achevait la ressemblance.
L'autre femme était vieille ; sa robe de serge, son tablier de grosse toile et sa coiffe blanche étaient d'une propreté
Ïinutieuse. Elle filait aussi, et de temps en temps ses ains, sèches comme celles des Parques, ralentissaient leur mouvement ; elle écoutait, et, au moindre bruit qui se faisait dans la rue^ elle regardait la jeune femme; puis, quand le bruit s'éloignait, toutes deux reprenaient silencieusement leur ouvrage. A la contenance respectueuse de la vieille, à son costume, à sa physionomie prévenante, il était aisé de deviner une de ces servantes de la bonne bourgeoisie d'autrefois, qui faisaient pour ainsi dire partie de la famille, qui disaient : « Notre maison, nos enfants, » et mangeaient au bas bout de la table des maîtres.
Le couvart dressé au milieu de la salle témoignait que Ton n'avait pas encore soupe, et que Ton attendait quelqu'un. Les gobelets d'étain bien luisant étaient rangés à chaque place avec la serviette blanche et le couteau à manche de buis. Un flacon de vin, une pièce de venaison et une belle assiette de poires, occupaient symétriquement le milieu de la table ; il manquait encore un convive, car il y avait quatre couverts.
Quand Thorloge de Notre-Dame sonna dix heures, la jeune femme quitta son rouet, et elle essaya de lire; mais sa pensée restait hors du livre, dont elle tournait machinalement les feuillets. En ce moment une troupe de gens passa bruyanmient dans la rue, et l'enfant s'éveilla en sursaut.
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< Ma mère, dit-il en seconant sa petite tête blonde et frisée, est-ce que mon père n'est pas encore venu ? »
La jenne femme laissa tomber le livre, et joignit les mains conmie dans une fervente et muette prière.
« Est-ce que mon père ne reviendra pas ? continua Tenfant avec Tinsistance mutine de son âge; dites-le-moi donc?... >
Et quand il vit que sa mère pleurait au lieu de loi répondre, il grimpa sur ses genoux, et se prit à la consoler en disant :
« Vous verrez qu'il va revenir pour souper avec nous, car j'ai bien faim.... Mais c'est donc bien loin, Paris? »
La vieille servante se leva pour ramasser le livre ; puis elle lit signe à l'enfant de venir, souper.
c Soupe aussi, Véronique, dit tristement la jeune femme : pois tu ftteras le couvert.
— Et vous maîtresse? jBt la servante.
— Je ne me sens pas^, envie de manger.
*^Ni moi non plus, » dit Véronique avec un gros soupir ; et elle mit l'enfant à table.
L'horloge de liotre-Dame sonna la demie après dix heures ; un moment après on frappa un grand coup à la porte. Le cœur de la jeune femme .bondit :
« J'y vais, j'y vais, s'écria* t-elle en devançant la servante ; c'est Jehan ! enfin, ç*est lui l »
Elle traversa sans lumière Pétroit corridor, et ouvrit la porte à un homme qui la suivit dans la salle basse, tandis qu'elle répétait avec l'accent d'un doux reproche :
<c Ah ! Jehan l que je vous ai attendu !... »
Elle se retourna en disant ces mots, et demeura comme pétrifiée en face du visage qu'elle trouva devant elle ; la servante laissa échapper une exclamation de surprise, et se rapprocha de sa m aîesse.
Le nouveau venu était un jeune homme de petite taille et laid de visage ; une moustache rousse cachait sa lèvre supérieure y et une épaiiàse chevelure retombait comme une
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crinière autour de- son visage blême. Il avait une physionomie sévère et froide, mais la ruse et l'audace perçaient dans ses yeux d'un bleu vif. Malgré son jeune âge , il imposait au premier aspect; on devinait de suite rhomnie énergique et implacable. "
Sans paraître remarquer la stupéfaction de la jeune fenmie, il ôta sa barrette grisé, rejeta son manteau et s'approcha du feu en disant :
« Vous ne m'attendiez pas, Catherine, et peut-être que ma venue n*est pas pour vous une agréable surprise....
— A cette heure, et après si longtemps, non, je ne pensais pas vous revoir, balbutia-t-elle.
— D'autant plus que j'avais juré de ne jamais remettre les pieds en ce logis, reprit l'étranger ; mais j'ai à vous parler de choses si secrètes et si importantes, qu'il, a fallu venir vous -les dire moi-même. Faites sortir cette femme ; il faut que nous soyons seuls, Catherine.
— Demain, Claude Stocq, dei^ain, répondit la jeune femme tout interdite et tremblante; mais, à cette heure, je ne puis vous écouter plus longtemps. Pensez quel dommage recevrait ma réputation si on vous voyait sortir de céans k une heure plus avancée.
— Je serai le plus bref possible ; mais, encore un coup, Catherine, c'est ce soir et non demain qu'il faut que je vous parle, car demain celui que vous attendiez sera peutêtre ici.
— Dieu le veille I murmura Catherine ; puis, obéissant comme malgré elle à la volonté de l'étranger, elle fit signe à Véronique de se retirer et d'enmiener l'enfant.
— C'est votre fils? » dit Stocq.
La jeune femme ne répondit que par un geste affirmatif . Alors il attira l'enfant qui se cachait sous le tablier de Véronique et le baisa au front, tandis que la mère, inquiète et surprise, avançait la main, comme si elle eût redouté celte bienveillance et ces caresses.
« Il est beau, il vous ressemble, dit Claude Stocq en
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suivant des yeux Tenfant que la servante emmenait. Bien n'est changé ici, poursuivit-il en jetant autour de lui un regard sombre et mélancolique. Voici bien cette même salle où j'ai passé les meilleures heures de ma vie.... les plus cruelles aussi.... Tout y^est à la même place, dans le même ordre qu'autrefois; il n'y manque que votre père; il n'y a de plus que cet enfant.... Vous restez debout, Ca^ therine?... »
Elle s'assit en face de lui, et dit d'une voix basse et troublée :
« J'attends ce que vous avez à me dire.
•=- Catherine, reprit-il d'un accent profond, et comme dominé par un souvenir qui réveillait en lui d'amers ressentiments,. Catherine, il y a bientôt sept ans que je quittai cette .maison et ce pays, avec la ferme intention de n'y plus revenir.... Ce fut un mauvais jour pour moi que celui-là.... Tandis que je cheminais vers Paris, on célébrait ici vos fiançailles avec Jehan Cornoailles.... et pourtant, Catherine, c'est à moi que votre père vous avait d'abord promise ; c'est moi que vous deviez épouser aux prochaines fêtes de Pâques....
— A quoi bon rappeler tout cela, Claude Stocq ? interrompit Catherine en détournant la vue, car le regard et l'accent de cet homme avaient quelque chose qui la terrifiait; seule avec lui à cette heure indue, elle se sentait blessée et révoltée de sa présence, et elle n'en osait rien témoigner; pourtant elle dit encore :
« Ce temps dont vous parlez n'a rien de commun, sans doute, avec ce que vous veniez me dire ?
— C'est un préambule indispensable, continua froidement Claude Stocq ; pour que vous me compreniez bien, Catherine, il faut i}ue vous vous souveniez de ces choses depuis longtemps effacées de votre mémoire, je le vois bien. Vous avez eu le temps d'oublier ce que je fus pour vous autrefois, moi j'y ai songé chaque jour; tout m'est resté présent : la promesse que votre père fit
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au mien, votre consentement que je reçus avec tant de joie, nos soirées cjui s'écoulaient si doucement dans cette même salle, nos promenades au bord de TAunette, mes espérances si décevantes , * sitôt changées en désespoir ; votre inconstance et Faffront qui me chassa pour mettre h ma place Jehan Gomoailles, un étranger, un homme tombé ici comme des nues, sans famille, sans nom, car lui seul a pu dire si celui qu'il porte est le sien....
— Jehan Gomoailles est mon mari, interrompit Catherine d'une voix si tremblante, que son accent démentait la fermeté de ses paroles; je ne souffre pas volontiers qu'on parle mal de lui devant moi.
— Attendez, pour m'interrompre, que j'aie avancé quelque chose qui ne soit pas véritable, répondit sèchement Claude Stocq. Tout ce que je dis là n'est que pour mémoire; vous le savez aussi bien que moi. Catherine, re«^ prit-il plus doucement après un moment de silence, maintenant il faut que vous me disiez par quel motif vous m'avez préféré cet homme? »
Elle détourna la vue sans oser répondre.
« Croyez-vous qu'il vous aimait mieux que moi? conti-nua Claude Stocq; mais c'étajt impossible 1 Pour satisfaire votre moindre caprice, j'aurais donné mon sang, j'aurais exposé ma vie.... Vous souvient- il un jour, au bord de l'Aunette, vous eûtes envie de ces épis bleus qui croissent parmi les roseaux; l'eau était profonde, le courant rapide, et pour avoir ces fleurs il fallait passer à l'autre bord ; j'allai vous les chercher.... J'aurais passé de même à travers les flammes, et je trouvais que c'était tout simple....
« Ce n'est le rang ni la richesse de cet homme qui vous ont séduite, puisqu'il n'a point de famille et qu'il ne possède rien.... Moi, je suis fils d'échevin et j'ai dix mille écus de bien au soleil. Il est vrai que je suis laid; mais vous m^avez dit cent fois, Catherine, que la beauté d'un homme consistait en sa loyauté et en son bon courage.... D'ailleurs, lui non plus n'est pas beau de visage; il est
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vieux, si je compare son âge à la belle fleur de vos ans..., Catherine, dites-moi donc pourquoi vous l'avez préft^ré, car je ne puis le deviner; il me faut cette réponse de votre bouche. »
Elle hésita; puis, comme il insistait, elle répondit :
« Jehan Gornoailles est un homme bon et ;[uste, voilà pourquoi je Tai aimé.... »
A ces mots, prononcés avec une conviction profonde, Glande Stocq laissa échapper comme un éclat de rire ; il attacha sur Catherine son regard fauve, et dit :
« Voilà ce que je voulais entendre de votre bouche. Eh bien! Catherine, cet homme juste et bon, cet homme que vous vénérez comme un saint, est un pendu échappé par miracle au gibet .... »
Un cri étouffé s'échappa de la bouche de Catherine ; elle devint excessivement pâle, et joignit les mains comme pour implorer le silence et la pitié de Claude StoTxj.
« Ah! vous le saviez? ■ dit-il froidement.
Ces mots lui rendirent quelque présence d'esprit.
« Ceci est un mensonge, dit-elle. Qui a pu vous tromper aiiisi, Claude Stocq? »
D ne répondit rien, et se contenta d'élever deux doigts à la hauteur de ses yeux.
« Je ne vous crois pas ! reprit-elle, pouvant à peine respirer; non, je ne vous crois pas. Pourtant il faut que vous me disiez comment vous sont venus ces horribles soupçons? pourquoi vous n'en aviez pas parlé plus tôt?...
— Des soupçons! je n'en ai point, dit lentement Claude Stocq. Ce n'est pas avec des soupçons que je suis venu vous trouver, pour vous dire : Celui que vous m'avez préféré, celui que vous avez rendu le maître de votre personne et de vos biens, celui dont votre fils porte le nom, est un scélérat détaché un quart d'heure trop tôt de la potence où on Pavait pendu par son cou. Pour vous dire cela, il fallait en avoir l'assurance et la preuve. ...
— La preuve! répéta Catherine. Oh! Claude Stocq!
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VOUS aurez pitié de qous; ce n'est qu'à moi seule que vous direz tout ceci!... Mais parlez, parlez, il faut que je vous entende, car je ne vous crois pas encore....
— C'est un récit qu'il faut prendre de loin, dit Claude Stocq....
— Je vous écoute, répondit Catherine en joignant les mains comme quelqu'un qui s'apprête à subir courageusement une grande douleur.
— Vous souvient-il, Catherine, reprit Claude Stocq, qu'il y a huit ans environ j'étudiais la médecine en l'Université de Paris? Votre père avait demandé au mien que je passasse hors de Senlis toute Tannée des fiançailles, et il fallut obéir. Vous savez, Catherine, ce que je trouvai au bout de cette obéissance. La vie des écoliers de Paris ne me plaisait guère ; je ne me mêlais point des parties, des attroupements et des duels du Pré-aujc-Clercs. Je vous aimais trop pour rechercher ]a société des autres femmes. Ainsi, dégoûté de tout amusement, je m'adonnai à la science corps et âme. Un si bon commencement fit croire que j'iraialoin, et les professeurs, me voyant le plus assidu à notre collège de la rue de la Bûcherie, me prirent en amitié. Le miroir et le parangon de la médecine, maître Âmbroise Paré, m'admit au nombre de ses disciples ; et bien souvent je restais la nuit dans un endroit secret et retiré de sa maison, où il se passait des choses fort défendues par les conciles. Un jour de février, vers le soir.... »
 ces mots, Catherine frissonna et cacha soû visage dans ses mains. . . .
« Je prends mon récit de loin, mais ces détails étaient indispensables, Catherine.
— Continuez, dit-elle d'une voix mal articulée.
— Un soir de février, reprit Claude Stocq, j'attendais maître Âmbroise F^aré, qui était au Louvre pour faire son service auprès du roi Henri II ; il m'avait conmiandé de rester pour recevoir quelque chose que les valets de Montfaucon devaient lui apporter. Je me tenais dans la salle
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ordinaire des leçons, et, contre ]a coutume, j*y étais seul ; il y avait bon feu dans la cheminée, un flacon de vin sur la table, des livres, et çà et là d*autres choses qui auraient fait dresser les cheveux, je ne dis pas d'une femme, mais de plus d'un homme de cœur. Je n'avais pas peur, moi, pour avoir vu de près et manié tous ces cadavres. Environ vers les huit heures, on frappa à la petite porte du laboratoire, et j'allai ouvrir à deux hommes que je connaissais bien pour les avoir déjà vus à pareille besogne ; ils apportaient sur leurs épaules un fardeau qu'ils déposèrent sur la table de pierre au milieu de la salle, puis ils s'en allèrent.... Alors, selon la coutume, je défis le paquet et je trouvai un homme mort.... Commencez- vous à me com^ prendre maintenant ?
— Continuez, dit Catherine en serrant ses mains jointes contre son front, j'écoute.
— Cet homme était jeune encore, reprit Claude Stocq; il avait les mains délicates et blanches, il portait une chemise de fine toile, et je compris que ce n'était point là un manant....
— Qui pensez-vous donc que c'était ? demanda Catherine avec angoisse, le sein haletant, la terreur et le désespoir dans l'âme....
— C'était un barbier de la rue aux Ours, voleur et assassin, pendu ce même jour à la place Saint-Antoine....
— C'était un assassin et un voleur! dit Catherine, et elle baissa la tête sur ses mains jointes ; il y eut un moment de silence.
— Achevez, Claude Stocq, » poursuivit-elle d'une voix plus calme, et un léger incarnat remonta à ses joues si pâles une minute avant.
Claude étonné la regarda* avec inquiétude, comme s'il eût craint que sa raison ne fût égarée, et il lui dit : c Me comprenez-vous bien, Catherine? »
Elle fit signe que oui.
« Je débarrassai ce corps mort de la corde qu'il avait
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encore au cou, reprit Claude Stocq, je lavai son visage souillé de boue ; et quoique maître Ambroise Paré ne l'eût pas commandé, je crus qu'il fallait commencer le travail ordinaire. Au premier coup de scalpel le sang jaillit de la tempe gauche.... N'avez-vous pas remarqué, Catherine, que votre mari porte une cicatrice profonde en cet endroit-là? »
Elle fit signe que oui.
c En voyant couler le sang, je compris que cet homme n'était pas trépassé, continua Claude Stocq; en ce moment maître Paré arriva. ... Il y avait eu sans doute entre lui et cet homme, que tout le monde tenait pour mort, quelque pacte, quelque promesse de résurrection ; sans doute Texécuteur des hautes-œuvres avait reçu de l'argent pour ne pas serrer trop la corde au cou du patient ; car je tiens pour sûr que maître Ambroise Paré savait qu'on lui enverrait ce corps encore vivant.... Il s'emporta contre moi de ce que je l'avais touché avec mon scalpel ; puis il aima mieux me faire son complice que de me mettre dehors avec ce que je savais. Sus, sus, mon garçon, me dit-il, secourons cet homme-là, autrement l'étincelle va s'éteindre, et nous ne soufflerions plus que dans des cendres ; apporte mes lancettes que je le saigne au cou. Chauffe-lui les pieds; donne-moi ces mèches de coton, que je lui mette le feu à la nuque.... J'obéissais à mesure que maître Ambroise Paré commandait; il saigna le patient, il le brûla profondément à la naissance des cheveux. N'avez-vous pas remarqué, Catherine, que votre mari a aussi une cicatrice en cet endroit?
— Continuez, dit-elle avec un geste aCfirmatif.
— ^ Bientôt le patient commença à donner signe de vie ; il soupira et gémit comme quelqu'un qui sent son mal. « Le voilà ressuscité, dit maître Ambroise Paré ; va-t'en, Claude, je ne veux pas qu'il te voie, et, sur ton âme, juremoi de ne rien révéler de tout ceci. » Je jurai, et Dieu sait qu*alors j'avais la ferme intention de tenir mon ser-
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ment. Je n'y aurais manqué de ma vie s'il ne se fût agi de vous, Catherine. Comme je sortais, maître Ambroise Paré me dit encore : < Si tu ne retiens, pas ta langue, tu en seras puni dans l'autre monde, et aussi dans celui-ci ; cet homme est le barbier de la rue aux Ours, larron et assassin insigne ; il te tuerait, n'en doute pas, s'il venait à savoir que tu m'as aidé à le ressusciter.
— Maître, m'écriai-je, nous avons fait là une méchante besogne !... » Et pendant trois mois que je passai encore à Paris, il ne fut plus parlé de cela entre nous. Le lendemain j'entendis crier par les rues de Paris : « Oyez, oyez la complainte composée à l'occasion de plusieurs huguenots et malfaiteurs pendus hier en place de Saint-Jean de Grève, et notamment la mémorable confession de Landri, le barbier de la rue aux Ours, et ses dernières paroles à M. le prévôt ; oyez, oyez la complainte ! » En vingt endroits différents, j'entendis ainsi proclamer la mort de celui que j'avais tenu bien vivant dans mes mains. C'était le même homme, Catherine, n'en doutez pas.
— Je le crois, dit-elle en s'efforçant de paraître calme ; achevez.
— Environ trois mois plus tard, reprit-il, votre père m'écrivit pour me rendre ma parole ; il avait résolu, disaitil, que je ne serais pas son gendre, parce que sa fille s'était jetée à ses pieds, en lui avouant que ce mariage la pénétrait de frayeur. Etait-ce vrai, Catherine?
— Oui, cela est vrai, répondit-elle avec fermeté.
r- Beaucoup de gens pensèrent alors que cette grande répugnance venait de ce que j'étais trop bon catholique. Quoi qu'il en soit, on me rendit ma parole. Je partis suj^le-champ pour Senlis; et ici, dans cette même salle où nous sommes à présent, votre père répéta que je ne serais pas son gendre, et qu'il ne marierait pas son unique enfant contre sa volonté. Je me retirai. la rage et le désespoir dans le cœur; je voulais encore vous revoir pour tenter de vous ramener. Le lendemain j'appris qu'on faisait vos
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fiançailles avec un étranger, que votre père avait reçu chez lui pendant mon absence. Catherine, la vie de cet homme a tenu à peu de chose ce jour^là. Plût k Dieu que je l'eusse été chercher jusque dans votre maison pour lui proposer un quart d'heure de têtç-à-lête, Tépée à la main, hors la porte de Greil!... Alors je Teusse reconnu en jetant les yeux sur lui, et déclaré un larron et un assassin à la face de tous.... Un mauvais sort voulut que je prisse un autre parti. Jq retournai à Paris sur-le-champ, et, peu de jours après, j 'étais en route pour la Lombardie .... Mais que vous importe, Catherine, ce que j'ai fait et ce que j'ai souJBfert pendant ces six années que vous avez passées si tranquillement ici.... Je dois être bref pour ce qui me regarde. Il y a un an, je revins à Paris, presque décidé à finir ma vie mondaine et à me retirer dans quelque couvent ; mais en allant saluer mon parrain, monseigneur le grand-connétable, il advint des choses qui changèrent mes intentions. Je restai à son service , demeurant tantôt à Paris , tantôt au château de Chantilly J'étais aux portes de Senlis, ma mère me pressait d y revenir ; avant de mourir la pauvre femme eût voulu me voir bourgeois et échevin comme mon père ; mais je sentais saigner la plaie que j'avais encore au cœur, et l'idée de vous rencontrer m'était insupportable. Combien de fois , cheminant de Paris à Chantilly, j'ai frissonné, en voyant de loin le clocher de Notre-Dame, à l'ombre duquel est votre maison! Pourtant j'interrogeais parfois les gens qui venaient me voir de la part de ma mère, j'appris que votre père était mort, et que Jehan Comoailles vous tenait enfermée dans votre maison comme ime recluse dont il se serait fait le geôlier, ne se séparant de vous que pour venir à Paris deux fois l'année.... Hier on me dit : Jehan Cornoailles est ici, il est arrivé ce matin sur son bon cheval pie , et il s'est arrêté pour coucher en face de votre logis, à l'enseigne du Plat-d'Étain; alors, Catherine, il me prit envie de connaître cet homme pour l'amour duquel vous m'aviez rejeté ; j'allai l'attendre h son
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logis.... II n'y a pas couché la nuit dernière, mais ce matin il est rentré enfin. Nous nous sommes trouvés face à face, et je l'ai reconnu. J'ai reconnu la blessure que je lui fis à la tempe ; j'ai reconnu Landri le larron, le meurtrier. Ah! Catherine! quel moment! Je me suis trouvé trop vengé de votre trahison. Maintenant m'avez-vous compris et me croyez-vous, Catherine? »
Elle passa la main sur son front et sembla recueillir ses idées pour répondre aux» terribles révélations de Claude Stocq. Elle vit bien qu'il n'y avait nul moyen de nier et de repousser son témoignage. Prenant subitement son parti, elle dit avec plus de fermeté qu'on n'en aurait dû attendre de son naturel timide et doux.
« Tout ce que vous venez de me dire, Claude Stocq, je le savais déjà. Quand et comment je l'ai su, cela importe peu maintenant. Vous m'avez fait un grand mal ce soir, en remémorant toutes ces choses; mais je ne vous en veux pas, c'était à bonne intention, et pour me prouver l'estime et sincère amitié que vous eûtes pour moi. Le moment est venu de m'en donner encore une plus grande preuve, Claude Stocq. Il faut que vous me juriez, par tout ce qu'il y a de plus saint au monde, par le ciel, par Dieu, qui nous entend, de vous taire pour toujours sur ce qui s'est dit ici ce soir.... »
Claude Stocq se leva : « Mais vous aimez donc cet homme ?... s'écria-t-il les mains jointes et serrées.
— Je l'aime et je le vénère dans l'âme, répondit-elle avec énergie ; sa vie est ma vie, et vous aurez pitié de moi, si ce n'est de lui! En disant ces mots elle se mit à deux genoux, et répéta: Vous aurez pitié de moi et de mon pauvre enfant.... Croyez-vous que je supporterais, sans mourir, que le père de RQbert fût déclaré voleur et meurtrier?... Claude Stocq, je suis d'une famille où l'honneur est entier, personne n'y a failli pendant dix générations.... Et mon fils ne recueillerait pas cet héritage de bonne renommée !... Et c'est vous, Claude Stocq, qui té-
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moignerez que son père est un malfaiteur!... Ohl non, non I jurez-moi que ce secret ne sortira pas d'ici. »
Il la releva, sesmains tremblaient, elle semblait prête à défaillir. En ce moment Thorloge de Notre-Dame sonna minuit: « Jurez-le-moi, répéta-t-elle ; voyez, la nuit est avancée, il faut que vous sortiez d'ici; oh ! jurez avààt que tout ceci mourra entre nous I.*.
— Je le promets, dit Claude Stocq en se rasseyant ; et vous savez, Catherine, qu'on peut se fier à moi. Mais comment aviez^vous pu craindre que je déshonorerais le nom ^ue vous portez?... j'étais loin d'une telle intention. »
Elle le regarda avec surprise.
« Landri le barbier est mort, continua*t'>il ; il est mort pour tous, excepté pour vous et pour moi; c^est de Jehan Comouailles que vous êtes la femme, et je mettrais mon gantelet sur le visage de celui qui dirait le contraire. Vous devez rester sans tache, Catherine, et votre honneur m'est aussi cher que le mien. Je suis fils d'échevin, et je pourrais épouser la veuve de Jehan Comouailles, mais non celle de Landri le barbier, pendu en place de Grève.
— La veuve '.répéta Catherine, et sa langue embarrassée ne trouvait plus de paroles ; la veuve 1... alors, vous n'avez pas tout dit?... alors, il est mort?...»
Un coup frappé à la porte retint la voix de Catherine et la réponse de Claude Stocq*
Âppareminent Véronique se tenait près de là, car on ouvrit sur-le-champ. Catherine courut vers la porte en criant : C'est lui! c'est Jehan!... Ah! que Dieu soit béni!... »
Claude Stocq jeta son manteau sur ses épaules, ramassa le livre que la jeune femme avait laissé tomber, et, le serrant sous son justaucorps, il murmura en montrant la table du doigt, ce commandement de l'église : Vendredi chair ne mangeras ni le samedi mêmement. Et il s'en alla sans rien dire à Jehan Cornoailles, qui relevait sa femme évanouie.
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Le lendemain, de bonne heure , Claude Stocq cheminait vers Chandlly. A cette époque le trajet qui sépare ce village de la petite ville de Senlis, était presque entièrement couvert de bois. La route, étroite et pleine de fondrières/ s'égarait capricieusement entre les arbres; parfois elle disparaissait sous les eaux de quelque ruisseau débordéy ou bien on en perdait la trace au milieu d'une clairière semée de hautes herbes et de buissons. Claude Stocq maugréait et pressait son cheval de l'éperon ; car il s'était égaré dans cette forêt sombre et touffue ; le soleil, déjà h^ut à Thorizon, lui indiquait que l'heure de midi approchait; et, comme il était grand catholique, la crainte de manquer la messe le jour de Pâques le tourmentait singulièrement.
Au milieu de ce souci, une autre préoccupation le do* minait; par moments il serrait sur sa poitrine le livre ramassé la veille dans la maison de Jehan Cornoailles, et murmurait, les sourcils contractés, les lèvres serrées : «Ah ! cet homme prie Dieu en français ; il y a sur sa table une pièce de venaison la veille dû saint jour de Pâques ; c'est tenter encore la corde qui l'a déjà manqué ; et cette fois.... »
Tout à coup Claude Stocq ouït au loin sous les arbres plusieurs voix qui chantaient à Tunisson. Puis une seule voix se fit entendre, et ses accents sonores et profonds réveillèrent les échos de la forêt ; spus les ormes, sous les chênes centenaires, retentissait le nom du Christ victorieux de l'enfer et de la mort. Claude Stocq, penché sur le cou de son cheval, écouta un moment, puis, haletant, troublé d'une indicible joie, il mit pied à terre et se glissa parmi
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lejs taillis. Alors le spectacle le plus inattendu s'offrit à ses regards.
Dans un espace à peu près circulaire et environné de hautes futaies, une multitude de gens étaient agenouillés sur le gazon. Il y avait plus d'hommes que de femmes, plus de bourgeois et d'ouvriers que de manants et de gentilshommes. Cette foule priait avec recueillement sous les rayons d'un beau soleil d'avril. Point d'images, point d'ornements ; le. ciel resplendissant était la voûte de ce nouveau temple ; des arbres, auxquels s'entrelaçaient les longs rameaux du lierre, en formaient l'enceinte immense, et la mousse en tapissait les parvis. Un tronc renversé et recouvert d'une nappe blanche servait de table pour célébrer la cène; les assistants allaient communier sous les deux espèces; déjà le pain et le vin avaient été consacrés. Les huguenots étaient sans armes; mais, par une sorte d'instinct de défense, on avait placé les fenames et les vieillards au centre de l'assemblée. Les honmies se tenaient en arrière, agenouillés aussi, et leur bâton de voyage posé devant eux. Plusieurs, sans doute, venaient de loin, car ils portaient, comme les pèlerins d'autrefois, une besace et de grosses bottes ferrées.
C'était Jehan Cornoailles qui remplissait les fonctions de pasteur; et devant lui, au premier rang, Catherine, agenouillée, attendait la communion. Il y avait dans son attitude, dans le regard qu'elle levait sur son mari, une indicible expression de respect et d'amour; c'était la femme dévouée, soumise avec joie et bonheur à l'homme qu'elie adorait autant que Dieu même. Jehan Cornoailles la protégeait de son regard plein de tendresse et de sollicitude ; mais le sentiment religieux dominait davantage en lui. Sa noble et sévère figure révélait la résignation du confesseur . et le courage du martyr.
Claude Slocq passa la main sur ses yeux, et fit le signe de la croix pour s'assurer que ce n'était point là une vision ; puis il regarda en tremblant cette multitude. Ce premier
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monvement de surprise et de frayeur ne fut pas de longue durée : il sentit que sa vengeance et la femme qu'il aimait étaient dans ses mains.
« Oh! murmura>t-ily si le temps ne me manqiie pas!... que tous les saints du paradis m'assistent !... j'en ai besoin à cette heure ! ... »
Il se coucha par terre et regagna en rampant le lieu où il avait laissé son cheval. A la garde de Dieu ! dit-il en se lançant dans le premier sentier battu ; un funeste hasard voulut que ce fût celui qui menait à Chantilly.
Ce Ueu n'était pas comme aujourd'hui une résidence royale ; son parc, ses jardins immenses, ses cascades, les statues de marbre qui gardent ses bosquets n'existaient pas. Le château, flanqué de tours et environné d'un large fossé, avaitle sombre aspect d'une prison. La forêt semblait presser de toutes parts cette vieille demeure des Montmorency; elle jetait ses ombres jusqu'au pied des remparts, et ses chênes séculaires dominaient le donjon. Anne de Montmorency affectionnait ce séjour; il y exerçait une jandiction indépendante et presque souveraine ; il avait des pages, des gardes, des officiers attachés à sa personne, avec les titres de chambellan, de grand écuyer ; c'était comme une petite cour au milieu de laquelle on ne retrouvait plus le connétable, le maréchal de France, le courtisan qui avait adoré la faveur de Diane de Poitiers,, et servi à genou)^ la politique de la reine régente ; il ne restait que le baron féodal.
Souvent mécontenté par la cour, Anne dô Montmçrency venait à Chantilly, et s'y tenait à part, en attendant les avances que lui feraient Catherine de Médicis et MM. de Guise, dès qu'on aurait besoin d'un dévouement aveugle. Il était pourtant à l'âge où l'on est désabusé d'ambition et fatigué de luttes et de batailles. Mais aucune expérience n'avait profité à cet esprit rude et grossier; il avait à soixante-dix ans la vanité susceptible d'un jeune homme, le fanatisme aveugle d'un papiste, et la brutale valeur d'un
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reître. Farouche, ignorant, sévère jusqu'à la cruauté, il comprenait d'instinct les répugnances qu'il inspirait à la cour galante et polie de Catherine, et il essayait de compenser par son dévouement ce qui lui manquait de savoir et de courtoisie.
Claude Stocq était attaché k sa maison en qualité de secrétaire intime. C'était lui qui ouvrait les dépêches, les lisait et avait la charge d'y répondre. Cet emploi d'une si haute confiance mettait tous les jours le secrétaire en présence du connétable, dont la correspondance était fort étendue, quoiqu'il ne sût ni lire ni écrire, et qu'il signât ses lettres avec un scel comme les bons gentilshommes du temps de Charles le Sage. Dans ces relations intimes et difficiles, Claude Stocq sut plier sa roideur et son orgueil aux rudes manières de son maître ; il le détesta dans l'âme^ il lui obéit servilement, et il le domina en excitant sans cesse ses passions haineuses et implacables.
Le jour de Pâques, vers l'heure de midi, le connétable se promenait hors du château sur la pelouse plantée de chênes. Ses gentilshommes se tenaient à distance; le hautain vieillard marchait d'un pas égal, comme en avant de quelque grande revue. Une sombre préoccupation semblait l'absorber ; parfois il s'arrêtait et passait la main dans sa barbe pointue et grisonnante, ou bien il baissait la tête et se parlait à lui-même. Personne n'eût osé l'aborder en ce moment; pas davantage que le matin, quand il récitait ses patenôtres, si souvent entremêlées d'injures et d'ordres inexorables.
Cependant Claude Stocq arrivait à franc étrier. Il mit pied à terre devant le château, et, jetant la bride de son cheval aux mains d'un valet, il courut au-devant du connétable, et l'aborda si impétueusement qu'il le heurta, ou peu s'en fallut....
« Que veut ce maraud? s'écria Anne de Montmorency en reculant ; tu m'as presque touché ! Je te ferai, pardieu ! châtier de cette insolence.
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— Monseigneur, répondit Claude Stocq sans s'émouvoir, demain vous me ferez tuer si c'est votre bon plaisir ; mais, à cette heure, il s'agit de ehoses plus importantes.... A deux lieues d'ici, dans la forêt, on prêche et Ton fait la cène selon la religion de Genève. Ils sont plus de trois cents; je les ai vus. »
Le connétable redressa sa grande taille, ses yeux gris brillèrent, et son visage balafré s'anima d'un sourire.
« Ceci vient à point, dit-il ; j'en avais prié Dieu.... Raconte-le-moi sans tarder. »
Alors Claude Stocq fit en peu de paroles le récit de ce qu'il venait de voir. Le connétable l'écouta avec des signes de croix et des exclamations où le nom du diable se mêlait au saint nom de Dieu.
« Sus, sus à cheval ! cria-t-il. Qu'on prenne les arquebuses k croc Nous allons débusquer ces mécréants....
Belle moisson pour le diable 1... »
Une heure après toutes les avenues de la forêt étaient gardées; le connétable, armé comme pour un jour de bataille, commandait en personne Texpédition. En arrivant à l'endroit du bois où le chemin mal frayé se perdait sous les arbres, il dit à Claude Stocq : « Sauras-tu choisir entre tous ces sentiers ?
— Voyez, monseigneur 1 répondit le secrétaire en désignant l'empreinte profonde que les pas de son cheval avaient laissée sur le sol argileux....
— C'est presque un miracle ! dit le connétable en se signant. En avant ! et point de bruit. ... »
La troupe pénétra jusqu'à l'endroit le plus fourré du bois....
« C'était ici , et je n'entends plus rien , » murmura Claude Stocq.
Les arbalétriers se serrèrent autour de lui, et se tinrent immobiles; il y eut un moment de profond silence. Alors on entendit au loin des voix qui chantaient :
« Éternel, lève-toi contre ceux qui me poursuivent !
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Avance la main et ferme le passage .devant mes ennemis!... »
« Les voilà, dit Claude Stocq avec un accent indicible, les voilà ! A nous les huguenots! »
Le soir de ce même jour, le connétable Anne de Montmorency s*était retiré après souper dans son cabinet avec Claude Stocq. Le secrétaire, assis devant une petite table, se disposait à écrire. Son maître, debout, froissait de sa rude main les feuUlets de quelques livres entassés devant lui.
« Tout ce grimoire est en français rimé ? dit-il avec mépris.
^- Oui, monseigneur, ce sont les psaumes traduits par le poëte Clément Marot. Madame la reine de Navarre ne se faisait pas faute de les chanter dans les assemblées du Pré-aux-Glercs, et les huguenots ne prient pas Dieu autrement. C'est une hérétique et damnable coutume.
— Au diable toute cette librairie ! s'écria le connétable; il faut que tout ceci disparaisse de la face de la terre, sinon le latin des offices finira par s'oublier.,.. Il y a tant d'ânes et de belitres qui se croient obligés de comprendre leurs patenôtres.... Au feu! au feu ! »
En disant ces mots, il poussa du pied et jeta dans la vaste cheminée les volumes déjà déchirés et lacérés.
M Maintenant, reprit-il, tu vas me dresser une dépêche pour faire savoir tout ceci à la cour. Prends bien garde de ne pas mettre un mot pour Tautre. C'est une femme roide et cauteleuse que madame la reine mère; je crains toujours qu'elle ne m'accuse d'eu avoir fait trop ou pas assez. . . . Dis-lui que Tédit de janvier m'a lié les mains; que toute
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cette canaitle a eu la vie sauve» et que ses chefs sont prisonniers ici.... Nous les livrerons à messieurs du parlement, pour qu'il en soit fait prompte et bonne justice.... Quand .tu auras expliqué toutes ces choses, mets aux pieds de la reine mère mes plus grands respects.... Dis-lui expressément que dans ce monde et dans l'autre je suis à elle de cœur et de volonté. . . . son serviteur à la vie et à la mort. . . . Bien.... Maintenant fais-moi le détail de ceux qui sont emprisonnés là-bas. Combien sont-ils?
— Us ne sont que trois, monseigneur; le prédicant et deux autres qui ont voulu se défendre; tout le reste s'est dispersé devant nos piques : on les a laissés aller selon votre commandement.
— Le prédicant et ses acolytes payeront pour tous. Quel est cet homme ?
— Un bourgeois de Senlis, nommé Jehan Gomoailles. . . . G*est un suppôt de Thérésie, un fervent apôtre des doctrines de Genève.... J'en ai ici la preuve. » *
En achevant ces mots, Claude Stocq tira de sa poche le volume qu'il avait pris la veille chez Catherine, et le présenta à son maître.
c Que veut dire cela? demanda le connétable en désignant les premières lignes écrites à la main.
— Cela veut dire : Calvin, à son ami et frère en Dieu, Jehan Comoailles; et le livre s'appelle : de V Institution chrétienne.
— Oh I l'abominable et détestable empoisonneur des âmes! s'écria le connétable; il sera pendu!...
— Et puis brûlé ! » dit Claude Stocq en reprenant ses dépêches.
Tandis qu'il les achevait, des pas et une voix de femme se firent entendre dans la galerie qui précédait le cabinet. La plume échappa des mains de Claude Stocq, qui avait pâli tandis que le connétable disait avec colère : « Qu'est-ce donc que ces criailleries si près de moi? »
La porte s'ouvrit brusquement, et deux valets restèrent
tremblants en arrière; Catherine entra et se jeta aux genoux du connétable.
« Monseigneur, dit-elle d*une voix éteinte, mon mari, Jehan Gornoailles, est prisonnier ici; je viens vous supplier.... »
' Elle ne put achever, et fondit en larmes. Le connétable la considéra d'un air froid et étonné.
« Vous êtes bien hardie, ma mie, lui dit-il, d'avoir pénétré jusqu'ici sans y être mandée....
— Pardonnez, ah ! pardonnez, monseigneur, reprit-elle; je suis une pauvre femme réduite au désespoir.... Il faut avoir pitié de moi.... Mon mari a été amené ici comme un malfaiteur. Mais quel est donc son crime?... quel, est le crime des malheureux que l'on a traînés en prison avec lui?... Nous faisions aujourd'hui la cène, selon notre religion, sans çcandale pour les catholiques, puisque nous étions retirés danis la forêt..., L'édit de janvier nous a laissé la consolation de. prier ensemble.... Vos hommes sont venus, ils ont frappé, dispersé le troupeau, etsaisi le pasteur pour le livrer à votre justice! C'est une dérision, monseigneur, car tous disent que vous allez vous-même livrer Jehan Gornoailles à la justice du parlement... . Mais non, monseigneur, ils se trompent î vous serez miséricor dieux et clément! vous me rendrez mon mari.... »
■ Le connétable haussa les épaules. L'ascendant tout-puissant d'une femme, jeune, belle, et qui le priait à genoux, l'empêcha de la faire jeter à la porte avec de rudes paroles; il se contenta de lui dire assez doucement : « Ce que vous demandez, ma mie, m'est aussi impossible que de mettre ma main dans celle de M. de Condé, mon plus grand ennemi.... Retirez-vous.
— Monseigneur I s'écria-t-elle en essayant d'embrasser les genoux du connétable ; c'est justice que je vous demande, ne me repoussez pas ainsi.... Â votre dernière heure il vous en viendrait peut-être un remords.... Mon mari est un pauvre homme, dont la vie ne compte pour rien
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dans rÉtat.... Sa mort ne servirait à personiie.... Rendezle-moi.... Nous partirons, nous quitterons le royaume de France, nous vivrons cachés dans quelque solitude.... Ah! prenez-nous en pitié, monseigneur 1
— Retirez-vous, répéta plus durement le connétable ; je n'ai pas l'habitude d*être ainsi molesté. Retirez- vous, ou je commande qu'on vous mette à la porte. ... »
Elle se releva ; ses regards brillaient d'une résolution désespérée : < Je suis calviniste dans Tâme, s'écria-t-elle; j'abomine la messe et je. foule aux pieds les images et les •idoles que vous adorez.... Je dois partager la prison de mon mari, puisque nous n'avons qu'une croyance et qu'une âme....
—Taisez- vous I taisez-vous! » interrompit Claude Stocq, qui jusque-là était resté spectateur muet de cette scène.
Catherine jeta un cri; dans son trouble elle n'avait point aperçu le secrétaire assis derrière son maître.
« iSous sommes perdus! dit-elle avec égarement. Mon Dieu! délivre-nous des méchants! viens à notre aide! je n'espère qu'en toi.... »
Le connétable la saisit, et la poussa vers la porte en criant : c Qu'on mette cette femme dans les prisons ; elle ira à Paris avec les autres. . . .
— Monseigneur, elle est folle, dit Claude Stocq épouvanté, elle est folle! J'ai connu son père; c'était un bou catholique. Si sa fille a été séduite par l'hérésie, on peut encore la convertir....'
— Non, non, Claude Stocq, cria Catherine tandis que les valets l'emmenaient, mon père n'était pas catholique, je ne suis pas folle, et je déclare hautement que je suis calviniste. »
Claude Stocq allait la suivre.
« Ou vas-tu donc, maraud? ,dit le connétable en se rasseyant, encore tout irrité de cette scène; achève donc ta dépêche. Cette péronnelle m'a bouleversé la tête avec ses cris, et je ne sais plus où nous en étions....
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— Il ne restait plus que votre signature à apposer, monseigneur. »
Le connétable jeta un coup d*œil sur la feuille de vélin que lui présentait Claude Stocq, et, bien que ces caractères n'eussent aucun sens pour lui, il les considéra attentivement pendant quelques moments.
« Ajoute, dit-il en désignant du doigt l'espace qui restait en blanc, ajoute que j'ai fait saisir aussi une femme, une enragée huguenote, ennemie de la messe.... Si messieurs du parlement en font bonne justice, elle sera publiquement fustigée ....
— Monseigneur, cette femme est folle, répéta le secrétaire d'un ton suppliant.
— Écris ce que je te dis et tais- toi, interrompit durement le connétable; tu prends avec moi des libertés qui quelque jour pourraient le coûter cher. »
Claude Stocq acheva silencieusement la dépêche, puis il la lut à haute voix.
« C'est bien, dit le connétable d'un air soupçonneux ; mais j'ai bonne mémoire, Claude mon filleul, et, si quelque jour je viens à m'apercevoir que tu as omis la moindre chose de tout ce que tu viens de me lire là, sois assuré que je te ferai pendre. »
Un sourire imperceptible de rage et de dédain passa sur la bouche du secrétaire; il s'inclina comme pour remercier avec une reconnaissance railleuse. Heureusement pour lui le connétable, occupé d'apposer son sceau au bas de la dépêche, n'aperçut point ce mouvement,
A minuit le secrétaire, la tête en feu, l'âme torturée par une jalousie effrénée et par le danger de la femme qu'il aimait, sortit enfin de la chambre du connétable. Alors, du moins, il fut allégé d'un de ses soucis ; Catherine n'était point dans la même prison que Jehan Cornoailles.
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L'horloge sonnait quatre heures après minuit ; Claude Stocq, un flambeau d'une main et de l'autre une clef, montait le roide escalier qui conduisait à la salle où l'on avait enfermé Catherine. Quand il se trouva devant la porte le cœur lui faillit presque ; il eut une sorte de frayeur de paraître devant cette femme, dont il venait de briser toute la vie. Catherine, son amour, le seul être au monde pour lequel il y eût quelque chose dans .son cœur, était là, livrée par lui à des juges inexorables, et peut-être à la main du bourreau. En ce moment il eût voulu, au prix de son propre bouheur, la ramener dans cette tranquille maison où elle était née, la remettre aux soins de sa bonne vieille servante, lui rendre même son fils.... Mais tout ce qu'il sentait pour elle de tendresse et de pitié se changeait en haine profonde contre Jehan Cornoailles. Il demeura ainsi quelques moments, livré à ses pensées de vengeance et d'amour ; puis il ouvrit la porte d'une main tremblante. La prison était toute sombre ; Claude Stocq éleva le flambeau, et chercha Catherine au fond démette vaste chambre dénuée de meubles et voûtée comme une cave. Un cri de suprise et d'épouvante retentit devant lui; la jeune femme était assise par terre sur une mauvaise couverture. Elle se leva d'un bond, et s'enfuit près de la fenêtre, dont ses faibles mains tentèrent instinctivement d'ébranler les barreaux.
« Catherine, dit doucement Claude Stocq, je voudrais bien ne pas vous efi'rayer.... »
Et, comme elle tremblait, il ajouta :
a Je ne viens pas ici avec une méchante intention. Vouez -vous m'écou ter? »
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Elle s'adossa contre la fenêtre et détourna la vue.
« Catherine, reprit Claude Stocq, j'aurais voulu au prix de mon sang vous éviter cette affreuse nuit ; mais aussi, Catherine, quelle démence a été la vôtre.... Cet homme court une seconde fois à sa perte, et vous l'avez suivi!.... Heureusement il est encore temps de vous séparer de son malheur....
— Son malheur est le mien ; sa mort sera la mienne, interrompit Catherine d'une voix brève et sourde....
— Avez-vous sitôt oublié ce que je vous ai dit la veille de Pâques dans votre maison? demanda froidement Claude Stocq. Avez-vous oublié quel est cet homme ? C'est la main de Dieu qui a conduit tout ceci.... Le huguenot mourra à la potence d'où s'est sauvé le meurtrier.... Il n'y a point de déshojiileur dans une telle fin ; ce fut celle de messire Anne Dubourg et de beaucoup d'autres, qui furent mauvais catholiques, mais fort honnêtes gens.... Le nom de votre fils n'en sera pas taché.... Me comprenezvous, , Catherine?. . . .
— Je comprends, dit-elle d'une voix brisée, je comprends qu'au moment où vous êtes rentré dans ma maison le malheur y est rentré avec vous. Voyez, avant-hier j'étais heureuse, tranquille, avec de longs jours devant moi.... et maintenant dans ime prison, en face de h mort.... Quemefa\^ tout ce que vous avez pu me dire?.... te n'était qu'un vain bruit à mes oreilles.... Ce que fat Jehan Cornoailles, je ne veux pas le savoir; je ne me souviens que d'une chose, c'est qu'il est mon mari, et qu'en la vie comme en la mort son sort sera le mien. »
Claude Stocq pâlit de jalousie et de rage.
« Je vous sauverai malgré vous, dit-il ; cet homme mourra seul....
— On! non, non, s'écria-t-elle avec exaltation. Dieu aura pitié de moi et de mon pauvre enfant!.... »
Le souvenir de son fils lui revenait, et elle se prit à pleurer.
CLAUDE STOCQ. 27
« Mais que vous avais-je donc ftdt, reprit-elle, pour venir ainsi à moi, pour me déchirer le cœur comme avec un poignard par ces paroles d'amitié, qui font encore plus de mal que des paroles de haine ? Pourquoi poursuivez-vous ainsi des gens qui ne vous ont pas offensé? car, je le vois bien, c'est vous qui avez armé cette persécution, c'est vous qni nous avez livrés au connétable.... »
Un bruit de tambours lui coupa la parole ; on battait la diane dans la grande cour.
« Ecoutez, écoutez, dit Claude Stocq; voici qu'il faut partir ; oh 1 prenez pitié de vous-même , rétractez vos paroles d'hier soir;... il y va pour vous d'un infâme châtiment.
— Laissez-moi, Claude Stocq, interrompit Catherine, laissez-moi ; et que Dieu vous pardonne le mal que vous nous faites.
— Mais vous ne comprenez donc pas ? s'écria-t-jl avec désespoir; Catherine -on va venir, et si vous persistez dans cette résolution, vous êtes perdue. »
Elle ne répondit pas, et croisant les bras, elle s'assit, comme pour attendre qu'on vînt la chercher.
Claude Stocq se mit à genoux devant elle :
« Au nom de votre fils, dit-il, laissez-moi vous sauver ; . . . je ne le pourrai plus si une fois vous sortez d'ici.... Dites seulement devant ces gens qui vont venir que vous rétractez vos paroles d'hier soir.... »
11 y eut une minute de silence ; Claude Stocq, les mains jointes, attendait que Catherine prononçât elle-même son arrêt.
En ce moment un bruit se fit entendre à la porte de la ^our, et une voix cria : « Faites monter Jehan Cornoailles, 6t qu'on lui lie les mains derrière le dos ! »
Un peu après des pas retentirent sur l'escaliep-.
« Les voilà ! dit Claude Stocq en se levant ; Catherine, affirmez hautement que vous êtes bonne catholique, ou du moins ne démentez pas ce que je dirai. »
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Elle passa devant lui saûs répondre, et cria, au moment où la porte s'ouvrit :
« Me voici, je suis prête ! »
On remmena. Claude Stocq descendit après elle, et il la vit s'agenouiller près de Jehan Comoailles pour baiser ses mains garrottées. Alors il lui jeta en passant cet adieu :
c Le barbier Landry et le pasteur Jehan de Comoailles seront accolés au même gibet 1... »
« Ma Catherine bien-aimée, dit Jehan Comoailles en s*inclinant vers sa femme avec une douleur calme, mais profonde, prenez courage, espérez en Dieu;... il tendra vers vous sa main toute-puissante;... s'il nous éprouve ici-bas, c'est pour nous donner là-haut une plus belle couronne'.... Quoi qu'il arrive, que son saint nom soit béni!... »
Elle se releva et appuya un moment sa tête sur la poitrine de son mari, comme pour entendre de plus près ses paroles et recueillir les regards qu'il attachait sur elle avec tant d'amour et de sollicitude. Un rayon de consolation brilla pour elle au milieu de cette immense douleur, et elle murmura :
« Tant que nous serons ensemble j'aurai bon courage, et je bénirai la volonté de Dieu ; mais si on nous séparait, Jehan....
— Il vous resterait notre fils, répondit-il avec lin accent indicible de tendresse et de pieuse résignation ; vous vivrez pour lui, ma Catherine....
— A cheval ! à cheval ! cria le capitaine des arbalétriers; le prédicant ira en croupe de Renaud le Balafré, et la femme avec Bec l'Amoureux. »
Les prisonniers furent conduits dans la grande cour, où attendait leur escorte. Le connétable parut alors sur le perron. Son regard terne et farouche s'arrêta sur ces malheureux :
« Quel est le prédicant? demanda- t-il à Claude Stocq.
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— Monseigneur, c'est celui dont les cheveux sont noirs et le visage si grave.
— Il a, pardieu ! Tair d'un homme de bien, le danmë huguenot; hypocrite et faiseur de sermons;... je serais aise de le voir prêcher en place de Grève.... »
Catherine était assez près du connétable pour entendre ces derniers mots; elle courut à lui et se jeta à ses pieds en criant :
«Ohl monseigneur, qu'avez-vous dit!... Jehan Gornoailles en place de Grève ! Mais sa mort est donc réso,lae?... nous sommes condamnés déjà?...
— Au diable cette femme ! dit le connétable en reculant ; si c'était un soldat, je le ferais passer par les piques sur l'heure. Qu'on la mette à cheval!... »
Elle se débattit sous les mains qui la saisissaient, et cria :
« Que le sang de cet homme innocent retombe sur ta.tête, Anne de Montmorency ! . . . Cette iniquité couronne les autres iniquités de ta vie;... traître à ton pays et à ton roi, persécuteur des enfants de Dieu, tu mourras bientôt par le' glaive!.. . »
Tous ceux qui entendirent ces paroles en frémirent ; chacun trembla devant la terrible colère du connétable ; et les. arbalétriers, poussant devant lui Catherine, attendirent l'arrêt qu^il allait prononcer. Mais ce n'était point la colère qui en ce moment faisait trembler et pâlir ses lèvres, il avait peur de l'espèce d'horoscope ,que venait de lui adresser sa prisonnière : cet homme, qui si souvent affronta la mort sans faiblesse, se troubla devant la menace d'une fenune.
« Emmenez-la, dit-il après un moment de silence; messieurs du parlement la jugeront.... S'il y a magie et sorcellerie, on la livrera au tribunal ecclésiastique....
— Elle est folle, monseigneur, et ne sait ce qu'elle dit, murmura Claude Stocq k l'oreille du connétable; c'est dans un hospice et non dans une prison qu'il faut la me-
30 CLAUDE STOCQ.
lier.... Ce serait pitië de la livrer à messieurs du parlement;... elle répéterait devant eux les folies insolentes que vous venez d'entendre. .. .
— Oui, elle est folle, et il faut la mettre dans un hospice, interrompit vivement le connétable. Dire en cour de parlement que je suis traître au roi et à TÉtat.... J'ai là des ennemis qui le croiraient. ...»
En parlant ainsi il remonta le perron. Claude Stocq le quitta au seuil de la grande porte pour transmettre ses ordres. Il hésita un moment sur ce qu'il allait faire de Catherine, et attendit que tout le monde fût à cheval.
a Eh bien ! maître Stocq, dit le capitaine des arbalétriers, quels sont les derniers ordres de monseigneur?...
— Le prédicant et les deux manants aux prisons du Ghâtelet, répondit le secrétaire ; et la femme, à l'hospice des Petites-Maisons. ...»
Jehan Gornoailles avait gardé le silence pendant cette scène; mais, quand la troupe se mit en marche, ,il dit douloureusement en passant devant sa femme :
oc Catherine, il y allait de la vie dans ce que tu as osé dire ; que Dieu mette la compassion et la miséricorde au cœur de notre ennemi!... Oh! que je souffre de te voir ainsi traitée ! ... »
La jeune femme était attachée en croupe derrière un soldat; ses longs cheveux s'échappaient en désordre de dessous son escoffion, elle avait le visage blanc et le regard éteint d'une mourante.
a Jehan, répondit-elle en levant au ciel ses beaux yeux, que la volonté de Dieu soit faite!... »
La troupe défila sur le pont-levis, et en passant le capitaine salua militairement Claude Stocq, debout à la porte du corps de garde. Catherine détourna la vue pour ne point le voir ; mais lui, attachant sur elle son regard fauve, cria :
a Nous nous reverrons bientôt à Paris.... Bon voyage, capitaine ! »
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Environ deux mois plus tard on célébrait à Senlis la fête de la Pentecôte. Une pompe inaccoutumée se mêlait cette année-là aux cérémonies du culte catholique ; la procession déployait un luxe d'imagés , de bannières , de luminaires et de reliques qui excitait Tenthousiasme et la ferveur de la multitude. On eût dit que tous ces bons bourgeois, ces prêtres, ces moines , ces femmes exaltées , voulaient venger la religion des insultes et du mépris des huguenots. Les signes réprouvés par la foi des iconoclastes étaient publiquement exposés à la vénération des catholiques. Sur chaque place, h chaque carrefour, on avait élevé des autels où les images des saints, les reliques (les martyrs, reposs^ient au milieu des cierges et des fleurs.
Le soir on fit un feu de joie ; le peuple dansa autour, tandis que les cloches de Notre-Dame sonnaient kla volée. Au milieu de cette pieuse allégresse , la maison de Jehan Cornoailles resta fermée , comme si personne n'y eût demeuré. Pourtant, dans cette même salle basse , où Claude Stocq vint trouver Catherine la veille de Pâques, la vieille servante et Tenfant étaient assis près du foyer éteint. Véronique avait les mains jointes et la tête baissée, comme si elle priait ; Tenfant écoutait impatiemment le bruit qui se faisait dehors.... Je voudrais bien un peu voir cela, disait-il; pourquoi restons-nous enfermés ?...
« Parce que ton père et ta mère ne sont pas ici, répondit Véronique. Pauvre petit! ajouta-t-elle en levant au ciel ses yeux rougis par les larmes et l'insomnie ; que Dieu nous aide en ces tribulations 1 »
A ces mots, Tenfant qui s'était levé pour tâcher de voir
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quelque chose à travers le joint des volets, revint s'asseoir aux pieds de la vieille servante.
Œ Pourquoi sommes-nous seuls? demanda-l-il; et ma mère,... et mon père où est-il allé?... il avait dit qu'il reviendrait bientôt, et il y a longtemps?... Où sont-ils allés?... dites; dites-le-moi, Véronique?.,. »»
La vieille prit Tenfant sur ses g[enoux.
« Robert, lui dit-elle, écoute-moi bien : demain nous irons à Paris....
— Trouver ma mère ?»..
— Non , mon pauvre petit ; hélas ! mon Dieu ! qui pourra me dire où elle est?... Mais nous irons voir ton père....
— Ah I tant mieux ; il me mènera, comme ici, promener le long des chemins, nous chercherons ma mère;... il m'avait promis de me mènera Paris quand j'aurais cinq ans : j'ai cinq ans, n'est-ce pas, Véronique?...
— Pas encore , mais bientôt. Tu es déjà un petit homme, Robert : il faudra apprendre à lire et à prier Dieu....
— Ma mère me l'enseignera; j'ai bien envie de la voir, ma mère ; je pleure le soir parce qu'elle n'est pas ici ;... n'est-ce pas que nous irons la chercher?... Si je suis fatigué, mon père me portera dans ces bras; nous irons la chercher, quand même elle serait loin, loin comme d'ici à Paris. »
En ce moment des cris et des huées retentirent sur la place ; d'abord ces démonstrations n'eurent rien d'effrayant ; et, au milieu des éclats de rire et des propos plus grivois que ne le comportait la sainteté de ce jour , Véronique distinguait ces mots : « A genoux devant la croix ! à genoux, Périne la Barbue ! Il faut qu'elle fasse un acte de foi devant la châsse de saint Rieul! Ohé ! ne la tiraillez pas si fort ! vous déchirez ses guenilles ! Gruillaumet a emporté la moitié de sa cotte ! Oh ! oh ! sa bosse est à nu !... »
Ici de grands éclats de rire se mêlèrent a une voix plain-
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tive, qui disait : a Laissez-moi allez messeigneurs, je suis une honnête femme, bourgeoise de cette commune; je gagne ma pauvre vie sans faire de mal à personne.... »
Celle que Ton pourchassait ainsi était une pauvre créature couverte de haillons, toute contrefaite, et d*une grande laideur; sa taille, de trois pieds, supportait une tête de gent d*armes ; une sorte de moustache ombrageait sa lèvre supérieure, ce qui lui avait valu le surnom de Périne la Barbue. Elle rôdait, d'un air effaré, au milieu du cercle cpi s'ouvrait devant elle , et semblait décidée à se faire jour à travers ses persécuteurs.
« Apportez un goupillon, criait l'un ; il faut voir si la vieille chauve-souris craint l'eau bénite l
— Faisons-lui faire amende honorable avec un cierge à la main, disait un autre.
— Amende honorable ! fit la vieille d'un air indigné ; ai-je l'air d'une sorcière hantant le sabbat, ou d'une femme de mauvaise vie ? ... »
Ici les cris et les éclats de rire recommencèrent ; mais peu à peu cette persécution prit un caractère plus grave, la pauvresse, soupçonnée de huguenoterie, refusait de s'agenouiller devant les reliques avec une obstination désespérée ; les menaces et les malédictions s'élevèrent autour d'eUe ; un homme la frappa au visage. La malheureuse parvint à s'échapper des mains qui la retenaient, et vint se réfugier au seuil de la porte derrière laquelle Véronique, toute tremblante , écoutait le tumulte. La nuit était fort noire; le feu de joie, qui d'abord avait éclairé cette scène, s'éteignait, et ne jetait plus que des lueurs fugitives sur la place. Quelques poignées de paille jetées sur le brasier illuminèrent de nouveau les parvis de l'église ; et la foule se rua du côté où s'était sauvée la pauvresse ; on ne la trouva plus : elle semblait avoir disparu comme par magie.
« La vieille belette s'est sauvée dans son terrier, cria Guillaumet; elle est chez Jehan Gornoailles....
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— Il n'y a plus personne chez Jehan Gornoailles, dit une voix.
— C'est ce que nous allons voir 1 hurla la multitude, et des coups pressés ébranlèrent la porte. Guillaumet colla son visage contre la fenêtre du rez^-chaussée, et malheureusement il aperçut de la lumière entre les volets.
-^ Il y a du monde là dedans, » cria-t-il en allant chercher des pierres.
Au dehors c'était un tumulte épouvantable ; dans la salle basse, les deux femmes, pâles et tremblantes, priaient Dieu ; l'enfant pleurait en cachant son visage sous le tablier de Véronique.
« Nous sommes perdus! dit Périne; quel malheur d'avoir rencontré ces papistes, ces bêtes enragées sur mon chemin ! mais eût-il fallu passer à travers un carré de lances, je n'en serais pas moins venue vous dire, ce que j ai entendu ce soir devant l'hôtellerie du Cerf-Couronné Maître Jehan Cornoailles sera jugé demain,,.. Le quidam qui en adonné la nouvelle arrive de Paris....
-^Demain! il sera jugé demain! s'écria Véronique en oubliant son propre danger ; oh 1 ma bonne Périne, il faut que je parte cette nuit ! ... »
Le tumulte et les coups redoublaient; mais la porte était clouée et doublée de fer, il n'y avait guère moyen de l'abattre à coups de pierres ; les plus animés propulsaient d'y mettre le feu : heureusement les échevins arrivèrent avec le lieutenant au présidial; ils parlèrent d'abord • au peuple, et le calmèrent avec la promesse de faire un exemple en la personne de Périne la Barbue; puis ils frappèrent k la porte au nom du roi et de la justice.
Périne avait éteint la lampe qui veillait dans la salle basse,
« Que faire maintenant ? demanda-t-elle avec beaucoup de sang-froid ; se livrer à ces gens-ci, c'est aller à la mort !.,,
On entendit encore une fois la voix du lieutenant qui criait :
« Ouvrez, de par le roi et la justice l... »
Puis des coups furieux ébranlèrent la porte.
Véronique avait pris l'enfant dans ses bras ; elle gagna à tâtons une chambre du premier étage, dont la fenêtre donnait sur le derrière delà maison. Les deuxfemmes ouvrirent en tremblant et regardèrent en bas ; la rue était déserte....
« Il faut descendre, s'écria Périne, nous avons le temps ; la porte tiendra encore un quart d'heure, peut-être.... »
Elles nouèrent des draps, des couvertures, tout ce qui leur tomba sous la raain , puis elles amarrèrent cette espèce de corde à la traverse de la fenêtre....
A vingt pas de là, sur la place, retentissaient des cris de mort, une lueur rougeâtre éclairait le faîte des maisons, mais la rue demeurait déserte; la foule se tenait en face dé la maison assiégée et ne bougeait de lîï....
« Descendons » dit Véronique après une courte et fervente prière.
Elle attacha Robert sur ses épaules , et monta sur la fenêtre.
« N'aie pas peur, Robert dit-elle en saisissant les draps, » et elle commença à descendre.
Alors elle sentit comme un froid aigu dans ses os, sa vue se perdit, et il lui sembla qu'un abîme était sous ses pied; elle se recommanda à Dieu dans un élan indicible de frayeur et de confiance, et elle se laissa glisser jusqu'en bas; en touchant le sol, elle fut une minute étourdie et presque sans connaissance. Périne descendit après la vieille servante.
Elles gagnèrent la porte de Compiègne, et on les laissa passer sans difficulté. Quand elles furent hors de la ville, elles se cachèrent dans un fossé pour reprendre haleine. L'enfant avait senti par une sorte d'instinct leur commun danger, il ne disait mot et se serrait contre Véronique. Les deux femmes remercièrent Dieu h genoux de leur délivrance. Puis Périne dit :
« Je ne rentrerai plus à Senlis, je ne veux pas retom-*» ber entre les mains des papistes.... J'ai un frère bûclie-
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ron dans la forêt de Compiègne, je vais le trouver ; il y aura bien du malheur si je ne gagne pas ma vie à faire des fagots ; et quand même^ il vaudrait encore mieux vivre de glands que de se prosterner devant le veau d'or....
— Moi c'est du coté dô Paris que je vais marcher, dit Véronique; il faut que je mène cet enfant à son père. »
La vieille femme et Tenfant prirent la route de Paris; mais l'un avait de petites jambes, et l'autre, infirme et cassée, se traînait à grand'peine. Au point du jour ils n'élaient guère qu'à deux lieues de Senlis. Véronique s*assit au bord du chemin et prit Robert sur ses genoux ; il tombait de sommeil et de fatigue, ses yeux se fermèrent, il s'endormit en murmurant : « C'est bien loin, Paris, bonne Véronique ! »
Elle le couvrit de son tablier, et je ta un triste regard sur la route poudreuse et encore déserte ; ensuite cette âme ferme et vraiment croyante s'éleva vers Dieu, son seul refuge en une si grande détresse. La vieille servante priait depuis longtemps quand elle vit venir du côté de Senlis une troupe de gens à cheval. D'abord elle eut peur, et son premier mouvement fut d'emporter Robert derrière les buissons qui bordaient la route : mais elle se rassura en reconnaissant que ces gens qui cheminaient vers Paris escortaient de gfaûds chariots pesamment chargés. Quand ils furent à une cinquantaine de pas, elle se leva et marcha devant eux en tenant Robert par la main.
Les chariots transportaient à Paris des munitions de guerre ; ils allaient lentement, escortés par une cinquantaine d'hommes à cheval ; et, pendant une heure environ, la vieille femme et l'enfant les suivirent à pied. D'abord
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Robert prit plaisir à regarder ce grand train d'artillerie» ces gens d'arme avec leurs cuirasses luisantes et leurs arquebuses à mèche : tout ce bruit de soldats et de chevaux le réjouissait ; il courait devant en frappant dans ses mains avec transport; mais enfin ses pauvres petits pieds s'arrêtèrent de lassitude ; il revint se suspendre au bras de Véronique, et dit : « J'ai bien envie de m'asseoir un peu....
— J'essayerai de te porter, répondit-elle en se baissant pour que l'enfant pût se placer sur son dos ; mets-toi là, Bobert.
— Oh ! non, non, fit-il, vous êtes déjà trop fatiguée, bonne Véronique ; je marcherai, je marcherai d'ici à Paris.
— Voilà un brave enfant qui a le courage plus grand que les jambes, dit un soldat qui entendit ces derniers mots: avancez ici, la mère, je le mettrai devant moi; mon cheval ne s'apercevra pas que j'ai ajouté à sa charge ce petit mignon-là. »
Celui qui parlait ainsi avait une de ces figures débonnaires et compatissantes qui ne vont guère avec la casaque de soldat. Véronique lui confia volontiers Robert, et elle se sentit allégée de toute la fatigue que cette charitable action épargnait à son pauvre enfant ; il lui sembla qu'ellemême n'était plus lasse ; mais, à la première halte, elle tomba exténuée au bord du chemin ; alors un conducteur de chariot eut pitié d'elle; il la fit monter sur un caisson, et lui donna à boire un peu du vin de sa gourde.
Pendant le reste du voyage, les gens d'armes, gagnés par la gentillesse de Robert, lui donnèrent à manger et le caressèrent. Chacun aurait voulu l'avoir ; mais celui qui l'avait recueilli le premier le garda en croupe, s'amusant fort de son babil et de sa gaieté. Malgré cette bienveillance et ces secours, Véronique endura de cruelles angoisses pendant cette journée. Les gens d'armes étaient papistes endiablés, tous soudards à la solde de M. de Cuise ; ils chantaient des chansons grivoises et des chansons politiques telles que : Le tyran huguenot se montrant comme
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juifenmmi de CÉglise, etc., etc. Les cheveux de la vieille huguenote jse dressaient en entendant ces blasphèmes: elle se bouchait les oreilles, et priait Dieu dans le fond de son âme, tandis que le petit Robert, fort réjoui par si bonne compagnie, répétait avec son cavalier: «Vive la messe et M. de Guise! »
Enfin le soir, à dix heures, ils entrèrent k Paris par la porte Saint-Martin. Le convoi passa par la rue du Verl- Bois pour gagner Tenclos du Temple : là Véronique mit pied à terre, et, faisant une révérence à Tarquebusier en manière de remercîment, elle prit Robert par la main, et dit : « Êveille-toi, mon petit ; c'est ici Paris, nous sommes à Paris.... » L'enfant tourna ses regards sur les rues sombres et désertes de ce quartier solitaire.
« Je ne vois pas venir mon père, dit-il en se serrant contre Véronique avec frayeur; allons-nous-en vite d*ici....
— Quel est le père de ce chérubin? » demanda l'arquebusier qui avait si charitablement pris Robert en croupe.
Véronique se troubla à cette question si simple; elle n'osa pas dire la vérité, et répondit seulement: » G*est im bien malheureux homme ; le pauvre enfant est comme orphelin.
— Ouais ! j'entends ! fit le soldat qui se méprit au sens de ces paroles; corps-dieu! si j'avais un enfant- comme celui-là, je ne le renierais pas, moi!... »
La servante se hâta de s'éloigner avec Robert pour éviter de nouvelles questions. Elle se sentit saisie d'une sorte de frayeur quand elle se trouva dans cette ville immense, seule, sans secours, presque sans argent, à une heure déjàavancée. Sans savoir précisément de quel côté il fallait chercher un gîte, elle gagna la rue Saint-Martin. Alors elle se souvint que son maitre Jehan Gornoailles logeait dans ses voyages en une hôtellerie de ce quartier, qui avait pour enseigne le Plat-d'Étain ; et, en levant les yeux, elle vit, au-dessus d'une grande porte cintrée, l'assiette large comme un bouclier, qui reluisait entre deux
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falots. Véronique frappa timidement, et on la lit entrer dans ]a première cour. L'hôte accourut.
c Qu'est-ce que c'est, et que voulez* vous ma mie? > ditil en jetant un coup d'œil sur les souliers poudreux et raccoutrement modeste de Véronique.
Elle était entrée avec l'intention de confier à cet homme le motif de son voyage ; mais son air goguenard et inso^ lent lui fit subitement changer de pensée ; elle «e contenta de répondre : « J'ai besoin d'un gîte pour cette nuit ; n'avez-'Voas pas ui^e chambre à me donner?
— J'en aurai même deux, dit l'hôte avec une certaine bonhomie railleuse: l'une est à côté de celle où dort messire Gui de Ghampdivers, capitaine de la garde écossaise ; vous serez là conmie une princesse. »
Gette insolente ironie fit rire de grand cœur les deux valets qui suivaient leur maître avec des flambeaux ; mais Véronique était trop préoccupée du sort de Jehan Gornoailles pqur^e sentir blessée de ses propres hmniliations.
c Messire, dit-ellè d'un ton humble et grave, je ne suis pas venue ici pour coucher sous des rideaux de soie ; tout ce que je vous demande, c'est un recoin où je puisse abriter ce pauvre enfant, qui tombe de lassitude et de sommeil. »
En achevant ces mots elle découvrit le visage rose et •tout endormi de Robert qui s'appuyait contre elle.
«c Juif! malotru 1 véritable âme de Judas 1 cria une voix d'homme par une fenêtre du premier étage, aurais-tu bien la vilenie de renvoyer celte pauvre femme et ce bel enfant à l'heure qu'il est î Où veux- tu qu'ils aillent?
— Ah ! pardon, messire, s'écria l'hôte; c'est bien charitable à vous de me recommander ainsi une bonne œuvre. Entrez dans la cuisine, ma mie, ajouta-t^il en s'adrelssâUt à Véronique, entrez; 6a Seigneurie messire Gui de Ghampdivers, capitaine de la garde écossaise le veut ainsi. »
La cuisine était attenante à la salle où l'on mangeait ; l'heure du souper allait sonner, et les convives arrivaient
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successivement. Le capitaine de Champdivers enlra des premiers; et, quand il aperçut à travers la porte Véronique assise dans un coin, avec Robert sur ses genoux, et attendant patiemment qu'on lui indiquât ime chambre pour passer la nuit, il vint à elle. C'était un homme jeune, de belle tournure, et il portait admirablement son uniforme écossais; sa physionomie n* était point celle d'un rude gent d'armes; au milieu de ses manières brusques et hardies perçait un naturel bon et paisible; on devinait tout d'abord que cet homme n'avait point les habitudes farouches d'un soldat. Son sourire bienveillant parla avant sa bouche lorsqu'il s'adressa à Véronique, en lui disant : t< Vous avez là un bel enfant, ma brave femme ; c'est, pardieu, un petit Jésus !
— Messire, dit la vieille servante en le reconnaissant à la voix, je vous ai l'obligation d'avoir été reçue ici ce soir ; si c'était encore un effet de votre générosité de dire qu'on me conduise où je dois passer la nuit; déjà je l'ai demandé, mais les paroles du pauvre ne sont pas écoulées céans « . , •
— Un moment, un moment, fit l'hôte qui entendit cette supplique, avant de vous laisser monter là-haut, il faut que je couche sur mon registre qui vous êtes et d'où vous venez. Diable ! messieurs les dizainiers ne plaisantent pas là-dessus; ils veulent que le recensement soit exact.... et ils ont raison. Il y a des huguenots par tous les chemins; fait bon savoir où ils prennent gîte. Voyons, votre nom?
— Véronique Bardel.
— Et votre demeure ?
— Sénlis en Valois, répondit-elle après un moment d*hésitation, mais non sans dessein ; elle espéra que l'hôte lui parlerait ainsi de Jehan Cornoailles. Effectivement il s'écria aussitôt : «U y a un bourgeois de ce pays-là qui venait parfois en ce logis; vous pouvez peut-être m'en dire quelque chose; il se nommait Jehan Cornoailles.
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^ Je sais, je sai^, fit-elle, un homme de quarante ans environ, d'une physionomie grave et débonnaire.
— C'est celui-là même ; mais il ne faut pas se fier à ces visages-là. Jehan Gornoailles est huguenot. »
Ici l'hôte fit un signe de croix.
^ Est-ce qu'on ne savait pas cela à Senlis? » reprit-il.
Véronique secoua la tête.
c Eh bien ! je le savais, moi, dit l'hôte en se redressant, et j'en ai témoigné devant messieurs de la chambre ardente. Allez, c'est une terrible affaire que celle-là; on en fera la complainte, et tout le monde la chantera par les rues.
— Jehan Gornoailles est doncjugé? demanda Véronique avec «une horrible inquiétude.
— On ne sait pas encore l'arrêt; ce sera pour demain sans doute.
— Et sa femme? car il a une femme. Personne ne l'a vue à Senlis depuis deux mois, et même on dit qu'elle fut arrêtée avec son mari.
— Alors elle est morte en prison, car elle n'a pas figuré au procès.... Ah ! il avait une/emme?... »
Véronique ne répondit rien; les sanglots qui la suffoquaient l'eussent trahie. Heureusement l'hôtesse appela son mari, et il s'éloigna en disant encore : c C'est un damné huguenot que ce Jehan Gornoailles ! »
Pendant cette conversation, le capitaine Gui de Champdivers avait emmené l'enfant dans la salle, et il lui faisait prendre à pleines mains sur le buffet des gâteaux et des fruits. La connaissance fut ainsi bientôt faite ; Robert, tout à coup réveillé par la possession de toutes ces friandises, grimpa sur les genoux de son nouvel ami«t soupa de grand coeur, tout en disant entre chaque bouchée : « J'aime bien les gens d'armes!... Aujourd'hui nous en avons rencontré un qui m'a mis sur son grand cheval ; allez, je n'avais pas peur; j'aurais voulu aller à la guerre avec lui; mais bonne Véronique n'aurait pas voulu, elle.... Oh I que
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je serais aise d'avoir comme cela une belle arquebuse et une épée!... »
Le capitaine prenait plaisir à admirer la grâce et la beauté de cet enfant ; il le combla de caresses ; puis, quand Véronique le rappela, pensant que c'était sans doute quelque pauvre petit nécessiteux, il voulut lui donner une pièce d'argent.
« Merci, merci, messire, fit Robert avec une sorte d'orgueil ; ma mère m'aurait grondé de prendre cela.... Ah ! fi ! c'est vilain 1
— Comment s'appelle ta mère, dit l'officier en souriant de ce point d'honneur enfantin.
— Elle s'appelle Catherine.
T- Eh bien ! dis à Mme Catherine de ma part, qu'elle aj mordieu I le plus beau petit gars que j'aie vu de ma vie ! »
Véronique était à la porte de la salle ; l'enfant courut k elle, et envoya en s'en allant un baiser à Tofficier, qui se mit à table en disant :
« Je me marierais demain si je croyais que ma femme me donnât un enfant comme ce mignon-là. »
Véronique passa la nuit jans une petite chambrette que l'hôte eut Tair de lui donner par compassion. Tandis que Robert dormait sur le lit, la vieille femme pensait au lendemain. Du fond de sa prison Jehan Gornoailles lui avait envoyé, à Senlis, un messager; elle savait qu'il l'attendait avec son fils, qu'elle pénétrerait dans les prisons du Grand- Châtelet, qu'elle reverrait son maître, ne fût-ce que pendant une heure.... Sa pensée n'osait pas aller au delà de cette entrevue. Malgré sa foi ardente et sa soumission aux volontés de Dieu, elle se sentait près de blasphémer en songeant que peut-être Jehan Cornoailles était déjà condamné. Les paroles de l'hôte revenaient sans cesse à sa pensée; elle avait horreur de se trouver sous le toit de celui qui avait porté témoignage contre son maître.
Quand le jour fut venu, elle éveilla Robert, et descendit dans la cuisine en le tenant par la main.
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« Voilà pour notre gîte de cette nuit, dit-elle en donnant trois sous parisis à Thôte, qui pourchassait les servantes à grands coups de balai pour les mettre à l'ouvrage.
« Ah ! ah 1 s'écria-t-il, vous décampez déjà, ma mie ; et où allez-vous comme cela ?
— Que vous importe ? répondit-elle sèchement ; vous avez votre dû, et je n'ai rien à vous dire une fois que nous sommes quittes. »
Elle lui tourna le dos et partit, tandis que l'hôte grommelait :
« Va, ,va faire ton nid plus loin, vieille chouette, messire de Champdivers avait bien placé sa protection . Ah ! foin de ces gens qui arrivent sans bagages et s'en vont de même ! des pratiques comme cela, c'est le déshonneur d'une maison. Enfin m'en voilà quitte cette fois. »
Véronique marcha tout le long de la rue Samt-Martin pour gagner le Grand-Ghâtelet ; la tête lui tournait au milieu de cette foule bigarrée qui encombrait les rues du vieux Paris. Les cris des marchands, la sonnette du viatique, la voix plaintive des mendiants, les pas retentissants des chevaux, formaient un concert dissonant et confus que dominait le son des cloches, mises en branle pour annoncer la messe de sept heures. Robert marchait la tête en Tair, tout ébahi; à chaque instant il s'arrêtait devant quelque boutique à porte cintrée, et dont la devanture ne laissait qu'un étroit passage.
« Ohl oh! voyez, Véronique, disait-il avec un naïf étonnement, c'est un pâtissier ici ; il a des gâteaux presque aussi hauts que le clocher de Saint-Rieul.... Et ces visages d'homme qui pendent au bout dlfne ficelle à cette autre boutique!... C'est bien drôle.... ils sont de soie noire.... Et ces gants ! et ces chausses ! et ces chaperons ! Ah ! que c'est beau 1
— Viens donc vile, Robert, disait Véronique le cœur serré de cette joyeuse admiration ; nous allons voir Ion père. »
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 ces mots le petit garçon gambadait, et mai'chait plus vite en criant :
« Âh ! tant mieux ! tant mieux! je lui dirai de me ramener ici ; mais avant nous irons voir ma mère. »
Ils arrivèrent ainsi jusqu'en face du Pont-au-Change. Là s'élevait un édifice dont les sombres murs, flanqués de tourelles, dominaient toutes les maisons voisines : c'était le Grand-Ghâtelet. Cette vieille forteresse, bâtie sous la première race pour la défense de Paris, avait depuis longtemps changé de destination ; elle était le siège d'une haute juridiction*, et servait à la fois de prison, de tribunal et d'hôtel au grand prévôt.
La vieille servante avait cru qu'il suffirait de se présenter k la porte de ce lieu redoutable pour y être introduite et pénétrer jusqu'à Jehan Gomoailles ; mais il fallut de longs pourparlers avant d'obtenir cette triste faveur. D'abord repousséo par les sentinelles et les gens de la geôle, elle alla se jeter aux genoux du prévôt, et obtint enfin l'ordre qui devait lui ouvrir la prison de Jehan Gomoailles. Il pouvait être alors environ midi.
Véronique reiourna au guichet, et exhiba l'ordre du prévôt. Le guichet était une grande loge carrée par laquelle il fallait passer pour pénétrer dans les prisons. La porte en demeurât constamment fermée ; et ceux qui se présentaient étaient d'abord reconnus à travers la grille. Ge lieu, triste et sombre, avait l'aspect d'un cachot; d'énormes barreaux de fer protégeaient les fenêtres ; des arquebuses et des pistolets étaient accrochés aux murs ; au milieu il y avait une table où le guichetier et les porte-clefs jouaient aux cartes.
Quand le petit Robert entendit la porte se refermer sur lui il eut peur, et se serra contre Véronique en disant :
« Je veux m'en aller dehors] dites, dites bien vite qu'on nous renvoie....
— Nous allons voir ton père 1 répondit-elle.
— Ici ! » fît l'enfant avec une grande surprise ; puis il
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se prit à pleurer. Il ne comprit rien, mais il devina d'instinct que quelque grand malheur était tombé sur ses parents.
Un porte-clefs marcha devant Véronique ; elle le suivit en traînant après elle Robert, qui frissonnait et fermait les yeux de frayeur. Ils traversèrent ainsi une cour^ puis un long corridor voûté, ensuite ils descendirent une vingtaine de marches. Un profond silence régnait dans cette partie de l'édifice ; les bruits du dehors n'y arrivaient que comme un écho lointain semblable au murmure des vents ou des flots. Le flambeau que tenait le porte-clefs jetait ses sombres reflets sur les pierres noirâtres de la voûte, et rendait seulement visibles les ténèbres profondes de ces lieux désolés.
« C'est ici, dans la Gourdaine, » dit le porte-clef en ouvrant un cachot étroit, bas et obscur comme une tombe. Il entra le premier et éleva son flambeau.
Véronique distingua un homme assis sur la paille ; une longue chaîne, scellée dans le mur, faisait le tour de son cou comme un carcan ; sa barbe, longue et hérissée, lui cachait le ba» du visage ; il avait sur la tête un mauvais capuce noir. La vieille femme n'eut pas le courage d'avancer; elle s'appuya contre la porte en pleurant, et Robert cria :
« Oh! j'ai peur! j'ai peur! allons vile trouver mon père!...
— Mon fils ! mon fils ! » dit Jehan Gomoailles ; et le brait de ses chaînes se mêla à cette exclamation. L'enfant le reconnut alors à la voix ; il se jeta à son cou, tandis que Véronique, suffoquée de sanglots, s'agenouillait près de son maître.
Pendant près d'un quart d'heure personne ne parla ; on n'entendit que les gémissements, les pleiirs de Véronique et les baisers que le père donnait à son fils. Le porte-clefs était ressorti ; il attendait en dehors du cachot. Quoique habitué h de pareilles scènes, celle-ci l'avait un peu troublé.
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« Véronique ! dit enfin Jehan Cornoailles, sais-lu où est ma femme?...
— Hélas non ! répondit la vieille, personne n'a pu me dire où on l'a conduite. J'ai été deux fois à Chantilly après le malheur du jour de Pâques ; je voulais voir Claude Stocq, je me serais mise à ses pieds, je l'aurais supplié, je l'aurais gagné a.vec l'aide de Dieu.,.. Les tyrans papistes m'ont repoussée avec des coups et des paroles déshonnêtes.... Plus tard, j'ai su que Claude Stocq était parti k la suite du grand connétable.. .. Que Dieu le maudisse pour le mal qu'il vous a fait !...
— Mon père, ditl'enfant, venez, allons-nous-en d'ici.... Comme il y fait nuit 1 Dehors il est jour; nous irons promener au soleil, et chercher ma mère ; venez.... »
Il s'était levé de dessus les genoux de son père, et lui prenait les mains.
Jehan CornoaiUes souleva sa chaîne et dit d'une voix brisée :
« Je suis attaché, Robert, je ne puis plus sortir d'ici; mais tu en sortiras, toi, mon bel enfant, tu vivras heureux de longues années.... Dieu relèvera son peuple et châtiera ses persécuteurs ; l'idole de Rome tombera dans la fange, et la nouvelle Église se relèvera sur les ruines du temple de Raal.... Si Dieu écoute ma dernière prière, tu seras un des pasteurs de cet immense troupeau, mon fils bienaimé.... Robert, quand tu auras retrouvé ta mère, console-la ; sois un bon fils pour elle ; je la bénis du fond de ma prison.... Catherine ! ma chère Catherine I... Oh! si je pouvais la voir encore en ce monde, ne fût-ce que pour lui dire adieu!... Mais le ciel refuse cette consolation à mes derniers moments ! . . .
— Eh quoi ! dit Véronique en tremblant de tous ses membres, la sentence....
— Elle est prononcée, et je suis condamné, condamné à mort, » répondit Jehan CornoaiUes en laissant aller son fils....
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Véronique jeta un grand cri.
« Ah ! dit-elle en se frappant la poitrine, on nj 'avait dit que non ! . . .
— Je sois condamné à mort! répéta Jehan Cornoailles, et sa pâle et noble figure exprima une sainte résigna*lion.
— Dieu aura pitié de nous I s'écrig, Véf onique en se levant ; il ne laissera pas ainsi succomber le juste, il le sauvera de ses ennemis! Le roi peut faire grâce.... Je lui mènerai cet enfant, nous nous mettrons à ses genoux. »
Jehan Cornoailles secoua la tête.
c Si j'étais un larron, un assassin, dit-il, le roi pourrait me faire grâce, mais je suis'calviniste..,. Que Dieu pardonne.à ceux qui vont répandre- mon sang!,,. Qu'il bénisse Tenfant-roi que de méchants conseillers excitent à notre perte!... Véronique, approche-toi, et écoute bien ce que je vais te dire ; il faut profiter de ces derniers moments.... Pour me faire songer encore aux intérêts temporels, il fallait la présence de Robert.... 9
A ces mots il prit Tenfant dans ses bras et parut se recueillir un moment.
« M'écoutes-tu? dit-il.
— Oui, maître, répondit la servante debout à côté de lui dans l'attitude d'une morne douleur,
— Ceci est mon testament de mort, reprit-il d'une voix solennelle ; tu répondras devant Dieu de l'exécution de mes dernières volontés. Jehan Cornoailles n'est point mon vé' ritable nom; j'en ai un autre, c'est celui de cet enfant.... Ce secret, Véronique, n'était connu que de ma femme et d'une autre personne à. laquelle autrefois je dus la via...» Si Dieu, dans son infinie miséricorde, rend à Robert sa bonne mère, elle lui dira un jour qui fut son père ; mais si Gfi^therine était morte.... Approche-toi encore, Véronique. »
Elle se pencha vers lui, et il prononça quelques mots tout bas.
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« Grand Dieu du ciel ! s'écria-t-elle avec une surprise qui, pour un instant, domina toutes ses autres impressions.
— Oui, s'écria-t-il en élevant son regard vers le ciel, deux fois martyr !... Écoute, reprit-il après un moment de silence, il y a dans notre maison un lieu caché que tu connais, derrière la boiserie de la salle d'en bas, sous le dernier panneau du côté de la fenêtre.. .. »
Elle fît signe que ces détails lui étaient présents.
« Eh bien ! continua Jehan Gornoailles, dans cette cachette que fit faire le père de Catherine, tu trouveras un coffret noirà bandes de fer, il contient des papiers, les papiers qui prouvent ce que je viens de te dire.... Il faut enfouir ce coffre dans la cave de notre maison, pour que le fer ni le feu ne puissent détruire ce qu'il contient. Si l'on brûlait et rasait notre maison, les titres de naissance de Bobert seraient ainsi conservés.... »
Ici Véronique frémit, car elle n'était pas sûre que dans le pillage on n'eût point découvert et livré aux flanunes le dépôt que Jehan Gornoailles lui confiait.
a Maintenant, reprit-il en attirant son fils sur ses genoux, viens encore une fois là, Robert.... Je te bénis, mon enfant.... Dieu ! sois ma force et mon appui en ce terrible moment ! Il faut plus de courage pour le quitter que pour mourir!... >
A ces mots le malheureux père ne put retenir ses sanglots; les croyances religieuses dont il avait voulu être Tapôtre et le martyr ne le consolaient pas en cette dernière séparation, et l'amour de son fils triomphait de l'amour de Dieu. Ge combat dura peu. Le fervent huguenot fit signe à Véronique de reprendre l'enfant, et dit d une voix brisée :
« Nous nous retrouverons un jour dans le sein de Dieu!... »
Le porte-clefs entra, il prit le flambeau d'une main, et, de Taulre, il eut l'humanité de soutenir Véronique, doiil
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les genoux fléchissaient ; il la poussa doucement dehors, et la lourde porte se referma derrière eux.
< Mon pauvre maître I dit Véronique avec égarement, vous m'aviez trompée, il est condamné, condamné à mort. . . . A présent il faut que je sache en quel endroit on le fera mourir.... et si c'est bientôt; il faut me le dire, voyezvous.... car j'ai encore un espoir.... I^e roi pourrait faire grâce de la vie.... Il le J)eut, n'est-ce pas?
— Gela s'est vu, dit le porte-clefs ; allons, prenez courage, et naenez vite dehors ce petit gars, il est tout défait ....
—Mais la sentence, la sentence ! interrompit Véronique sans oser prononcer le mot qui faisait dresser ses cheveux, où sera-t-elle exécutée?...
— A Senlis.
— Oh 1 mon Dieu I et quel temps nous reste-t-il ?
— Deux jours, peut-être.
— Viens, Robert, viens, s'écria Véronique subitement animée d'espoir et de confiance, nous allons demander au roi la grâce de ton père. »
Le porte-clefs secoua la tête d un air de compassion. « GonMuent ferez-vous pour parler au roi î dit-il.
— J'irai l'attendre à la porte du Louvre, je resterai là tout le jour, toute la nuit, jusqu'à ce que je le voie venir, et alors je me mettrai à genoux sur son passage, Robert lui demandera la grâce de son père..,. Le roi aura pitié de nous, n'est-ce pas?
— Il faut faire écrire un placet, dit le porte-clefs, et puis vous verrez.... Ayez bon courage....
— Allons! allons vite, Robert, s'écria-t-elle. » Quand elle fut hors du guichet, elle se tourna encore
une fois pour dire au porte-clefs :
c Deux jours, encore deux jours! Vous ne me trompez pas cette fois?...
— Eh non ! dit le porte-defs en refermant la grille.
— Qui ? le huguenot de la Gourdaine ? demanda ie gulthelier , c*est pour demain, belitre !
50 CLAUDE STOCÛ.
— Je le Bais bien, mais je n'aime pas à dire ces choseslà.... Et puis, voyez-vous, maître Guillaume, il vaut mieux ne pas savoir le moment; une fois qu'il est passé, eh bien I on se console.
— C'est possible ! dit le guichetier d'un air insouciant et en étalant ses cartes sur la table, trois as et quinte au valet. . . . J'ai gagné i . . . »
Véronique attendit jusque veps le soir à là porte du Louvre qui regardait Saint-Geimain TAuxerrois. Le palais avait de ce côté Taspect d'une forteresse ; Tentrée en était étroite, basse, et flanquée de deux tours rondes; les statues du roi Charles et de sa femme Jehanne de Bourbon montraient leurs visages de pierre sous le cintre du guichet; les bâtiments neufs, élevés par François P', étaient au delà d'un jardin planté d arbres qui les séparait de la première enceinte. Deux sentinelles debout, en face Tune de l'autre, veillaient à cette porte, à côté de laquelle il y avait un corps de garde où se tenaient les archers du roi. La foule était grande aux abords du palais, des gens d'armes, des seigneurs, des femmes couvertes de leurs voiles et suivies d'une troupe de pages et de laquais, allaient et venaient incessamment : il pouvait être alors environ cinq heures après midi.
Tout à coup les tambours battirent au champ ; les archers se rangèrent en haie, et la foule se pressa à la porte de Saint-Germain l'Auxerrois. Le cœur de Véronique palpita violemment.
« Qui est-ce qui va venir par ici, ma mie? demanda-t-elle à une pauvre femme qui, pour mieux voir, s'était perchée sur un montoir de pierre.
CLAUDE STOCQ. 51
«C'est la belle reine Marie, dit un jeune écolier avec enthousiasme, celle que le populaire appelle la reine blanche, parce que depuis son veuvage elle porte le deuil en cette candide couleur, comme c'est l'usage pour les reines de France.
— La reine ! la reine de France ! » répéta Véronique. Alors son placet à la main, et entraînant Robert, elle essaya de se faire jour entre les archers.
Le court trajet qui séparait la porte du Louvre de Saint- Germain FÂuxerrois fut aussitôt jonché de branches et de feuillages. Deux pages passèrent d'abord en courant, puis la reine Marie Stuart s'avança lentement, appuyée sur messire de Biragne, son grand écuyer; quatre gentilshommes soutenaient un dais au-dessus de sa tête; elle était suivie de ses dames et de plusieurs officiers de sa maison. Marie portait une robe de soie blanche dont les manches ouvertes à l'espagnole étaient relevées par dos nœuds de perles; ses cheveux, d'un blond cendré, étaient retenus sous un léger réseau de fil d'argent; leurs boude» irisées laissaient à découvert le plus beau front qui ait jamais porté une couronne. Ses yeux bleus, comme le ciel, avaient Une expression indicible dé mélancolie; même quand sa bouche souriait, ils restaient tristes et rêveurs* Telle était Marie Stuart à dix-neuf ansj avant ses fautes et ses malheurs, lorsque, veuve de François II, elle allait bientôt quitter cette belle France où elle régna un moment. Le peuple, dont l'amour et les regrets la suivaient, se pressait sur son passage dès qu'elle se montrait hors du Louvre, et la saluait de ses acclamations.
c Monsieur de Birague, dit-elle à son grand écuyer, cet empressement du bon peuple de Paris me navre.... Hélas! faut-il quitter un si beau payé et de «i bonnes gêné !..♦ # Elle détourna les yeux à ces mots, et ses longs cOs retinrent les larmes prêtes à s'échapper. ...
En ce moment Véronique élaLit parvefiue à se faire jour entreles archers, et, par un brusque mouvement, elle se pré*
52 CLAUDE STOCQ-
cipita aux genoux de la reine, en lui présentant Robert, qui tenait en ses mains le placet.... Il y eut un moment de surprise et de désordre ; Marie Stuart s'arrêta, et le grand écuyer cria aux archers : « Faites retirer celte femme, manants! elle barre le passage à la reine....
— Madame, au nom de Dieu, dit Véronique, écoutez cet enfant! il vous prie pour son père.... Robert, donne, donne le placet ! »
L'enfant avança instinctivement le papier qu'il tenait dans ses mains, et Marie Stuart le prit elle-même et le remit au grand écuyer en disant : « Vous examinerez ceci, et vous m'en parlerez demain en sortant de la messe.
— Demain! s'écria Véronique ; oh! madame, et s'il était trop tard!... »
La. reine ne l'entendit pas, elle regardait tristement Robert, et disait au sire de Birague : « Que cet enfant est merveilleusement beau! que sa mère est heureuse!... Ah ! si j'avais un dauphin comme lui, je serais restée reine de France ! . . . Prie Dieu pour moi, mon bel enfant ! ... »
Elle passa outre en achevant ces mots, et entra dans le Louvre.
Véronique retourna au Grand-Ghâtelet; elle essaya de pénétrer encore une fois près de Jehan Gornoailles ; mais on la renvoya brutalement : elle se tint à la porte jusqu'au soir ; alors le porte-clefs, qui lui avait conseillé de présenter un placet, vint la trouver, et lui dit : « Retournez à Senlis, ma mie, Jehan Gornoailles y sera conduit demain. S'il a sa grâce, eh bien 1 vous le saurez là-bas »
Elle le crut et repartit le lendemain au point du jour.
Il fallut longlemps-à la vieille femme et à l'enfant pour faire cette longue route. Enfin le second jour vers l'entrée de la nuit, ils arrivèrent à Senlis. Véronique avait rencontré pendant le trajet bien des gens à cheval, bien des voyageurs l'avaient laissée en arrière ; mais elle avait vainement cherché à reconnaître Jehan Gornoailles et son escorte. En arrivant à la porte de Meaux, elle s'arrêta pour
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laisser passer deux hommes h cheval : l'un portait en croupe un grand sac de toile, et il disait au quarlinier arrêté à la tête du pont-levis : « Demain matin nous en ferons publiquement montre, pour la terreur et le salutaire exemple d'un chacun. C'est Tarrât de messieurs du parlement.... 3>
Véronique frisonna. « Montre de qui? pensa-t-elle; grand Dieu du ciell une amende honorable!... »
Elle passa le pont-levis sans qu'on lui dit rien, et- traversa la ville par des rues détournées. En rentrant dans la maison elle trouva la porte brisée ; les volets qui fermaient les fenêtres, en éclats; tout avait été pillé, dévasté; mais le coffret d'ébène était intact derrière le panneau. Véronique alla l'enfouir au fond de la cave; puis elle se barricada comme elle put dans cette maison, dont il ne restait, pour ainsi dire, que les pierres, et elle parcourut en pleu* rant ces lieux où s'étaient écoulées toutes les années de sa vie. Le pauvre petit Robert allait çà et là d'un air effaré ; il cherchait son lit, la petite chaise où il avait coutume de s'asseoir, et le rouet de sa mère; il ne trouva que des débris : la populace avait brisé tout ce qu'elle n'avait pas emporté.... Il se prit à pleurer aussi en disant : « Ma mère! ma mère l nous ne l'avons pas vue ; et mon père est dans une prison avec une chaîne au cou I Ici je ne trouve plus mon petit lit blanc, ni rien de ce qu'il y avait. Ah ! bonne Véronique, allons-nous-en encore !»
EUe essaya de le consoler, mais il pleurait toujours en appelant sa mère. La vieille servante n*osa pas recourir h la charité de ses voisins; elle alla chercher un peu de paille dans l'écurie, et s'y coucha avec Robert, après avoir psiTiagé avec lui un morceau de pain acheté en route avec son dernier sou. « Prie le bon Dieu avant de t'endormir, mon enfant, lui dit-elle avec résignation : après tant de mauvais jours il nous en donnera de meilleurs.... Prie-le pour ta mère, pour ton pauvre père. .. .
— Je vais le prier de më prendre, interrompit Robert ;
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et vous aussi, bonne Véronique, aveo mon père et ma mère : on est bien avec le bon Dieu...» Mon Dieul faitesnous tous mourir I »
Il s'endormit avec cette prière sur les lèvres ; et Véronique, vaincue parla fatigue, tomba aussi dans un profond sommeil. Le grand jour la réveilla. Il faisait beau, un rayon de soleil pénétrait à travers la fenêtre entr'ouverte, et sur la place on entendait un grand tumulte. Véronique se leva; sa première pensée fut qu'on amenait Jehan Gornoailles, et une mortelle angoisse la saisit. Si le roi n'avait pas fait grâce, Theure du supplice était arrivée.
m Mais, non, non ! pensa Véronique, on ne ramènerait pas devant la maison de Dieu pour le tuer!... 9
Elle s'élança vers la fenêtre et regarda en bas. La foule remplissait la place et se pressait, avec de sourdes clameurs, autour d'un poteau élevé en face de la grande porte de Notre-Dame ; une tête sanglante y était attachée audessous d'un large écriteau. Les genoux de la vieille servante fléchirent, elle leva les mains au ciel et resta un mo« ment muette de saisissement et d'horreur; puis, pâle, égarée, elle appela la vengeance de Dieu. A ses cris l'enfant s'éveilla.
« Robert, lui dit^elle en l'entraînant vers la fenêtre; vois-tu là-bas cette tête? »
Il jeta un coup d'oeil de ce côté, et recula épouvanté.
« C'est celle de ton père, reprit Véronique, et c'est Claude Stocq qui Ta mise là.... Tu deviendras grand, Robert; tu pourras tenir une épée quelque jour;... alors souviens-'toi de la place Notre-Dame, de ce poteau et de Claude Stocq.... »
L'enfant avait pâli; il porta la main à son front et tomba sans connaissance sur le plancher. Pendant que Véronique le secourait elle entendit crier sous la fenêtre : « Oyez I oyez! ceci est l'arrêt de messieurs du parlement; la condamnation de Jehan Cornoailles, décapité aux halles de Paris ; son corps brûlé, sa tête publiquement exposée en
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la ville de Senlis, qu'il a scandalisée de son hérésie ; et tous ses biens confisqués. Oyez I oyez Tarrét ! »
Le même jour Véronique et Tenfant allèrent chercher un asile dans la forêt de Compiègne, chez le pauvre bûcheron où Périne la Barbue s* était déjà réfugiée.
Cependant le grand connétable venait d'être rappelé à Paris. Claude Stocq le devança d'un jour. Déjà il savait le supplice de Jehan Gornoailles ; sa haine et sa vengeance étaient satisfaites, et il allait enfin retrouver Catherine. Il osait compter sur le pardon de cette femme, en songeant quel fut le mari dont elle restait veuve. Il espérait obtenir son ainour, et il lui semblait qu'au degré de malheur et d'humiliation où elle était réduite, elle devait recevoir h genoux la main qu'il allait lui tendre.
Au delà du Pré-aux-Glercs, et dans un quartier solitaire environné de clos et de jardins, s'élevait l'hospice des Petites-Maisons, où l'on enfermait les fous et les malades incurables. Nulle part les misères humaines n'eurent un aspect plus lugubre et plus repoussant : ces murs élevés, ces fenêtres grillées, à travers lesquelles un rayon de soleil ne pouvait pénétrer ; ces dortoirs, ces cours étroites où les malades poussaient incessanunent de tristes clameurs, remplissaient Tâme d'épouvante et de pitié. En entrant dans ce séjour de douleur, Glande Stocq se sentit saisi comme d'un remords.
« Hélas I pensa-t-il, c'est ici qu'elle a vécu deux mois, seule, abreuvée de larmes; pauvre Catherine !... »
Une religieuse hospitalière vint au-devant de lui dans l'étroit vestibule, dont la porte était nuit et jour verrouillée et gardée par une tourière.
56 CLAUDE STOCQ.
« Ma sœur, dit Claude Stocq, je viens pour visiter une folle amenée en cette maison il y aura tantôt deux mois ; elle se nomme Catherine Durosne.... Comment va-t-elle, la pauvre femme ?
— Mal, répondit la religieuse ; sa folie ne tourmente personne ; mais la pauvre créature dépérit tous les jours. . . .
— Conduisez-moi vers elle, ma sœur, dit impétueusement Stocq; il faut que je la voie sur-le-champ....
— Êtes-vous son parent ou son mari? demanda la religieuse avec quelque hésitation.
— Je suis le secrétaire des commandements de monseigneur le grand connétable, » répondit-il en se redressant.
Ils traversèrent un long corridor et entrèrent dans une cour environnée de loges. C'était Fendroit qu'on nommait les Petites-Maisons. Là une centaine de femmes chantaient, pleuraient, riaient, glapissaient et se disputaient dans une espèce de préau. Les unes se voilaient la tête de vêtements en lambeaux, les autres couraient, nues ; il y en avait de gaies, de mélancoliques, de sérieuses ; et toutes allaient, venaient, se heurtaient dans une agitation perpétuelle; leurs mains avaient dégradé, détruit tout ce qui se trouvait k leur portée ; l'arbre qui s'élevait au milieu du préau, et dont l'ombrage aurait pu les garantir d'un soleil ardent, était dépouillé de feuilles et de branchages ; son tronc, nu et pelé, avait seul résisté à leurs efforts.
Claude Stocq chercha Catherine d'un regard rapide; il l'aperçut assise par terre dans un coin. Elle était adossée contre la muraille ; ses longs cheveux retombaient sur ses bras croisés et la couvraient comme d'un voile sous lequel apparaissait son visage blême et amaigri. Claude courut à elle en commandant à la sœur de l'attendre k la porte.
« Catherine, dit-il le cœur palpitant, et presque effrayé de l'impression que sa venue allait produire sur'cette pauvre femme, seule raisonnable au milieu de toutes ces folles; Catherine, c'est moi. Je viens vous chercher enfin. »
CLAUDE STOCQ. 57
Elle releva la tête, et le regarda d'un air stnpide sans manifester la moindre émotion ....
« II n'est plus besoin de paraître folle, continua Claude Stocq; personne ne nous entend.... Âh ! Catherine! cette feinte vous a sauvée ; que béni soit Dieu qui vous a inspiré Il volonté d y persévérer! Mais, à présent, je suis ici pour vous protéger et vous défendre; vous allez sortir de cette maison. M'entendez-vous, Catherine?... Sainte Vierge ! on dirait que vous ne me reconnaissez pas!... »
Elle haussa les épaules avec une espèce d'éclat de rire, et tournant son visage vers le mur, elle se prit à chanter. Alors un horrible doute pénétra Tâme endurcie de Claude Stocq; il frémit et détourna un moment son regard de Catherine; puis, reprenant courage, il en vint à penser que peut-être, dans sa haine et son ressentiment, elle feignait de ne pas le reconnaître.
« Hélas! lui dit-il, vous avez bien souffert, Catherine; j'aurais donné la moitié de ma vie pour vous épargner ces angoisses. . . . Mais vous êtes à la (in de ces mauvais jours. . . . je viens à vous le cœur plein d*amour et de bonne volonté. . . . Regardez-moi, Catherine. »
Elle continua de chanter des paroles sans suite. Alors Claude Stocq essaya de lui parler de son fils ; mais elle n'eut pas l'air de prêter la moindre attention à ce qu'il disait. Il nomma Jehan Cornoailles, et elle demeura impassible. Incertain encore, mais frappé d'une affreuse crainte, Claude StQcq imagina une dernière épreuve : il s'agenouilla près de la jeune femme, prit ses mains amaigries, et Tattirant doucement, il déposa sur ses lèvres un long baiser. Catherine le laissa faire, puis elle passa la main sur sa bouche et se remit à chanter.
« Elle est folle, s'écria Claude Stocq avec désespoir, elle est véritablement folle! C'est donc ainsi que je devais la retrouver ! Mon Dieu î comment guérir celte pauvre ame ? »
58 CLAUDE STOCQ.
Le même jour Claude Stocq £(lla trouver son ancien professeur, maître Ambroise Paré. Le célèbre médecin était violemment soupçonné de huguenoterie ; mais sa science dans Tart de guérir le protégeait, et le besoin qu'on avait de ses ordonnances détournait de lui les persécutions; dix ans plus tard, le jour de la Saint-Barthélémy, il dut la vie à son titre de médecin du roi. Claude Stocq le trouva dans son laboratoire, occupé de la dissection d'un chat, car il n*était plus possible de rien obtenir de MM. les valets de Montfaucon depuis les dernières ordonnances, qui prononçaient la peine de mort contre quiconque exhumerait un cadavre, fût-ce même celui d'un juif ou d'un huguenot.
« Oh 1 oh ! déserteur de la science, s'écria maître Ambroise Paré en reconnaissant son ancien disciple, je vous retrouve avec la cape et Tépée au côté. . . . cela vaut peut-être mieux que le scalpel par le temps qui court, mon brave.... Comment va la santé?
— Fort bien, maître ; ce n'est pas pour nioi que je viens vous consulter.
— Toujours sec et bilieux, continua Ambroise Paré sans tenir compte de la réponse de Claude Stocq; toujours dans un état incandescent et fébrile, le visage p4lo et le cœur gonflé d'un sang acre et noir ; on meurt jeune avec ce tempérament, mais ce n'est pas de maladie, c'est de quelque coup d'arquebuse, d'une estocade.... les batailles, les duels.... AJi çà! vous vous êtes donc fait gent d'arme?
— Eh 1 non, maître, répondit Claude Stocq avec impatience, je porte l'épée au côté et la livrée de Montmorency, parce que je suis secrétaire des commandements de m(Hiseigneur le connétable ....
CLAUDE STOGQ. 59
* ^ Ah ! du oapitaixia Brûle-Bancs, interrompit Âmbroise Pare avec un visage rembruni; c'est un grai^d catholique.... Est-ce de sa part que vous venez me trouver?
—-Non, maître, non; mais j'ai recours à votre science pour une pauvre femme malade et privée de son bon sens. Vous la guérirez?
— C'est selon.... Où est-elle? qui est-^elle? commentée mal lui est-il venu? Il ftut que je sache tout cela à fond, maître Stocq, avant d'entreprendre la cure, car,..- »
Ici le professeur se leva, et dit d'un ton grave et doctoral, comme s'il eût été en chaire : « ]ja folie a plusieurs causes, dont il faut tenir compte dans le traitement; elle est héréditaire ou accidentelle ; elle provient d'une lésion des organes cérébraux, ou d'une secousse et perturbation dans oos facultés de sensation et d'entendement. C'est une maladie qui surprend et confond la science, parce qu'elle a son ùége dans le moi spirituel et impalpable que le scalpel ne saurait disséquer.... La folie héréditaire est la plus commune et la plus incurable.
^ Maître, se h&ta de dire Claude Stocq, le père et toute la parenté de cette femme n'ont jamais donné le moindre signe de folie.... elle a eu de mauvais moments, des peines à'esprit; il y a environ deux mois qu'elle fiit conduite à l'hospice des Petites-Maisons sous prétexte de foUe; mais, ^^ réalité , elle était dans son bon sens comme vous et moi. Ce matin je suis allé la voir, et je l'ai trouvée folle, oui, folle et stupide. . . .
— Folie par imitation, cela se voit.... J'ai déjà eu plusieurs cas semblables dans ma pratique, dit tranquillement le docteur; et quelle est cette femme?.., »
Claude Stocq hésita un moment à livrer au médecin le véritahle nom de Catherine; il se souvenait de la résur-* rection du pendu, et il ne savait pas jusqu'à quel point maître Ambroise Paré était entré dans le secret de la nouvelle vie de Jehan Cornoailles. Enfin il se décida. « Maître, dit-il, cette femme est la fille d*un bon bour-
60 CLAUDE STOCQ.
geois de Senlis; elle avait épousé un huguenot, cpii tout rf^cemment a été décapité aux Halles....
— Un huguenot ! s'écria le médecin avec agitation, un huguenot, bourgeois de Senlis.... Son nom?...
— Jehan Gornoailles. »
Maître Ambroise Paré se leva.
« Le connaisisiez-vous donc? s'écria-t-il.
— Non, maître, je ne l'avais jamais vu, » répondit froidement Claude Stocq.
Le médecin sembla soulagé d'une certaine inquiétude.
<c Allons, allons vite, dit-il ; c'est moi qui recueillerai la veuve et l'orphelin.... mais, dans ces temps de calamités et de persécution, comment retrouver la trace des pauvres gens qui n'ont plus ni feu ni lieu.... Vous allez me servir de guide, Claude Stocq; nous ramènerons chez moi la femme de Jehan Cornoailles et son enfant.... Us sont aux Petites-Maisons?... Dieu du ciel! qui aurait pensé les rencontrer là?...
— La femme y est seule, maître; l'enfant, je ne sais ce qu'il est devenu;... il est encore à Senlis peut-être....
— Et non, non, il a disparu, le pauvre innocent, avec la vieille servante de sa mère, et nul n'a pu dire ce qu'il était devenu.... Dieu me le rendra peut-être; il sera mon fils d'adoption, comme son père l'a espéré en mourant....
— Maître, interrompit Claude Stocq en fixant sur le médecin son regard fauve et profond, vous étiez l'ami de Jehan Cornoailles?
— Oui, je fus son ami, dit l'intrépide huguenot, je l'avoue hautement; jamais je ne renierai mes frères en Dieu ni mes croyances, pas même en face du bûcher.
— Jehan Cornoailles portait une cicatrice derrière le cou, et une autre à la tempe, dit lentement plaiide Stocq.
— Taisez-vous! * taisez-vous! interrompit le médecin avec effroi. Mais ne venez- vous pas de dire que vous ne l'aviez jamais vu?
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— Parlons franchement, maître, dit Claude Slocq avec calme ; oui, j'avais reconnu le barbier Landry. .. •
'^ Malheureux! s'écria impétueusement le médecin. Puis il reprit plus tranquillement après un moment de silence : Le barbier Landry et Jehan Cornoailles sont morts ; paix à leur âme! que Dieu Tait reçue dans sa miséricorde!... Voulez-vous que nous allions secourir cette pauvre femme, Claude Stocq? »
Malgré les soins du célèbre, docteur et les ferventes prières dont Claude Stocq fatiguait Dieu et tous les saints, Catherine demeura stupide et folle ; elle dépérit et mou* rut au bout de quelques mois, sans avoir retrouvé un seul instant lucide, sans que la mort de son mari et la perte de son fils lui eussent coût4 une larme.
Pendant une brûlante matinée du mois d'août de la même année 1562, plusieurs litières de voyage, escortées d'une nombreuse troupe de gens à cheval, traversaient la forêt de Compiègne. Cette grande suite allait conduire jusqu'aux frontières celle qui s'assit un moment sur le trône de France, la jeune reine d'Ecosse, la belle Marie Stuart. Elle marchait, le cœur navré de regrets et de tristes pressentiments, vers cette âpre contrée, où la renvoyaient l'ambition des Guise et l'inimitié jalouse de Catherine de Médicis. L'élite de la noblesse de France accompagnait Marie ;*elle ne devait se séparer qu'à Calais de cette cour, au milieu de laquelle elle avait passé les premières et les meilleures années de sa vie.
La* reine avait fait fermer les rideaux de sa litière, et la tète appuyée sur un coussin de velours noir, elle lisait avec distraction un livre manuscrit des sonnets de Ron-
e2 CLAUDE STOCQ.
sard. Le poète avait transcrit pour elle ses plus beaux vers, et de riches enluminnres encadraient toutes les pages de ce magnifique volume, sur lequel tombaient lentement les larmes de Marie : elle pleurait en èonsidéfant lefe lacs d'amour brisés, les cordelières, emblèmes de son veuvage. Puis elle Se soulevait languissante, et regardait au joint des rideaux la troupe élégante qui caracolait autour de sa litière. Plusieurs seigneurs renvironnaient j c'étaient M. de Damville, le fils aîné du connétable de Montmorency, celui dont Marie se laissait aimer; Ghastelard^ le petit-neveu de Bayard, l'imprudent qui devait un jour payer de sa tête le bonheur d'avoir passé une heure caché sous le lit de la reine; c'étaient le duc de Guise et le cardinal de Lorraine, eux dont l'inexorable politique chassait Marie de ce beau royaume de France , sa seconde patrie.
Plusieurs autres litières suivaient celle de la reine ; après venaient les archers de la garde écossaise; puis encore une troupe de gens d'armes appartenant aux principaux seigneurs de la cour.
Vers le midi, un vent d'orage commença à souffler par rafales impétueuses; on entendait un murmure sourd dans les profondeurs de la forêt. Bientôt de gros nuages s'aînassèrent au ciel et se déployèrent comme un sombre Voile, incessamment déchiré par de livides éclairs. Le tonnerre gronda dans le lointain.
« Jésus-Marie, dit la jeune reine en se signant, voici un mauvais temps! Saint Julien, patron des pauvres voyageurs, soyez-nous en aide!... »
A ces mots elle se rejeta au fond de sa litière, et ferma les yeux pour ne plus voir les éclairs 5 puis, revenant à ses tristes pensées, elle dit avec résignation :
« Que la volonté de Dieu soit faite! mieux vaudrait mourir en ce triste voyage ! . . . Je resterais ainsi en terre de France!...
— Madame , dit M. de Damville en se penchant au joint des rideaux de cuir soigneusement tirés, il se pré-
CLAUDE STOGQ. 63
pare un gros temps, un yrai déluge; nous allons, s'il plait à Votre Majesté, faire halte et nous mettre à l'abri sous les arbres.
— Sommes-nous donc encore si loin de Compiègue qu'il soit impossible d'y arriver avant que ces nuées crèvent sur nous ?
— Nous sommes à plus de deux lieues, presque à moitié chemin entre Senlis et Gompiègne. Quel regret, madame, de n'avoir pas obtenu de Votre Majesté qu'elle passât encore cette journée dans mon château de Chantilly!... »
Toute la troupe s'était arrêtée; de larges gouttes d'eau commençaient à bruire dans le feuillage; le vent était tout à coup tombé, et le tonnerre grondait incessamment. Il y eut un moment de désordre et de confusion parmi cette grande suite qui venait après la reine ; les cavaliers poussèrent leurs chevaux sous les arbres; mais il ne fut pas si aisé d'y conduire les litières. En vain les pages, assis en postillons sur les deux mulets de devant et de derrière, lâchaient de diriger cet embarrassant attelage; les mules rétives reculaielit, et la litière où se trouvait la reine faillit être culbutée. Au milieu de toute cette confusion. Chastelard accourut, et, mettant la main à son chapeau, dont le tiche panache était tout trempé de pluie, il dit à la reine :
« Madame, je viens de découvrir près d^ci une pauvre cabane de bûcheron; c'est une vraie tanière, mais Votre Majesté y serait du moins à l'abri.
— Eh bien ! faites avancer la litière de ce côté, » dit M. de Damville en refermant lui-même les rideaux de cuir contre lesquels la pluie ruisselait.
La demeure du bûcheron n'était qu'une espèce de hutte adossée à un gros arbre, resté debout au milieu d'une clairière. Son toit rustique disparaissait sous les rameaux tenaces d'un grand lierre. L'unique fenêtre n'avait qu*un volet délabré, aux fentes duquel apparaissait Une curieuse figure d'enfant, qui se prit à crier en voyant venir la royale voyageuse :
64 CLAUDE STOCQ.
ft Mère Marceline, voici une dame! une belle dame et de beaux seigneurs comme il y en a à Paris....
— Place, bonnes gens, dit Ghastelard en poussant la porte , mettez quelques broussailles au feu, et sus décampez d'ici; madame la reine d'Ecosse va vous faire Thonneur de s'y arrêter un moment pour laisser passer l'orage. »
Aussitôt toute la pauvre famille se leva pleine d'étonne- -ment et presque de frayeur; la reine arrivait. £n un autre temps elle se fût assise, en riant de toute son âme, sur l'escabeau que lui présentait cérémonieusement M^ de Damville, tandis que quelques dames de sa suite se tenaient debout autour du foyer; mais elle avait le cœur plein de trop de tristesse pour s'amuser du contraste que formaient tant de misère et tant de grandeurs réunies fortuitement au même lieu. Elle prit place au coin du feu, et dit avec un triste sourire :
« Je ne veux pas chasser d'ici ces bonnes gens; qu'ils restent. Monsieur de Ghastelard, je vous charge de leur donner quelque chose pour les faire souvenir qu'ils ont donné asile à Marie Stuart, pendant le plus furieux orage qui ait jamais éclaté sur de pauvres voyageurs. »
Tandis que la reine parlait ainsi, l'enfant avait quitté la fenêtre, et il courait joyeux au milieu de cette belle compagnie, qu'il saluait d'une façon tout à la fois familière et gentille. Puis il vint se mettre devant Marie, et se prit à la considérer avec une naïve admiration.
« Ce beau petit garçon est-il à vous, ma mie? demandât-elle à la bûcheronne, qui disait toute troublée :
— Robert, tire- toi donc de là, Robert! — Hélas! non, madame, répondit-elle, c'est un pauvre petit malheureux, sans père ni mère.*..
— Ils sont donc morts?
— Oui, morts et enterrés depuis longtemps; devant Dien soient leurs pauvres âmes! » dit la bûcheronne avec quelque embarras; car elle ne se souciait pas d'avouer
CLAUDE STOCQ. 65
que le père de Robert était un hérélique, décapité par arrêt du Parlement, et qu*on ne savait ce que sa mère était devenue.
L'enfant se prit à pleurer à ces mots, en disant :
c Bonne Véronique aussi est morte 1
— Ote-toi donc de là, Robert 1 interrompit la bûcheronne; ça n'est pas honnête de pleurer devant le monde.... Excusez, madame, il ne sait pas le respect, ce pauvre petit!...
— Bien, bien, dit la reine; n'importe, viens là devant moi, Robert, mon bel enfant. »
Il s'approcha, en souriant à ce doux visage qui se penchait vers lui.
«C'est étrange! dit Marie, il me semble que j'ai déjà vu ce mignon-là, je ne sais, il y a quelque temps. Messieurs, quelqu'un entre vous le reconnaît-il? »
Le capitaine de la garde écossaise, M. de Ghampdivers, se souvint alors de la vieille femme et de l'enfant, qui avaient logé quelques mois auparavant pendant une nuit à l'auberge du PlalcTétairiy et, reconnaissant Robert, il fit le récit de leur rencontre, sans pouvoir donner aucun renseignement, si ce n'est que cet enfant semblait alors appartenir à une famille riche, et que sa mère se nommait Catherine.
« Sainte mère de Dieu! dit la bûcheronne, de nouveau questionnée, oui, ils devaient être riches, les pauvres gens, car Robert est venu ici gentiment habillé d une jaquette de fin drap vert et d'autres bonnes bardes toutes neuves; pourtant une pauvre femme qui est morle le gardait par charité, et elle faisait du bois pour lui gagner le pain qu'il mangeait. De ses parents elle n'en disait mot, que pour prier Dieu de les mettre dans fon paradis» Quaiid elle n'a plus été là, nous avons gardé Icufant; où serait-il allé, le pauvre innocent? II a bon cœur au travail, tout petit qu'il est, et il ne se passera pas dix ans avant qu'il ait plus besoin de personne. »
La hûcheronne se retira dans un coin , toute honteuse d'avoir osé dire tant de paroles devant une si belle compagnie ; et la reine garda Robert, qui s'appuyait familièrement sur ses genoux en la regardant avec une naïve joie.
a II faudra rester ici, lui dit-il tout bas en la caressant.
« Je ne peux pas ; bientôt je vais partir pour aller bien loin, bien loin....
— Pourquoi? » demanda Robert en relevant la tête. Puis son regard intelligent parcourut le cercle de dames
et de seigneurs debout autour de la reine ; il comprit qu'on lui obéissait, et il reprit :
< Mais si vous vouliez rester, personne ne dirait : Allons-nous-en !
— Ohl pauvre enfant, toi si chétif, si dénué de tout, tu n'es pas plus à plaindre et plus dépendant du vouloir des antres que moi ! » murmura la reine avec un long soupir.
Cette fois Robert ne pouvait la comprendre ; il se mit derechef à la caresser et à jouer avec les franges de son voile Il semblait contempler avec une sorte d'amour ce beau visage, oh resplendissaient la majesté du plus haut rang et la mélancohe d'une âme souffrante. Quelque chose de la fatale destinée de Marie était déjà empreint sur sa physionomie ; on devinait dans son regard d'un bleu ardent et sombre les passions impétueuses, les volontés hardies, les faiblesses imprudentes qui firent de sa vie un long enchaînement de fautes et de malheurs, et le plus terrible exemple des vicissitudes humaines. Elle écoutait, distraite, M. de Damville, qui tâchait de la faire sourire en parlant de la pauvre figure que devaient faire M. de Guise et les autres restés dans les ornières du chemin, et passait lentement ses doigts effilés dans la chevelure de Robert : . « Mon Dieu ! disait-elle en son cœur, si vous m'eussiez donné un Dauphin comme lui, je serais restée reine de France ! »
Tandis qu'elle le caressait ainsi, l'enfant leva la tête et lai dit doucement :
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«Manière!... »
A ce mot, Marie Stuart ne put retenir ses larmes; elle baisa Robert au front et étendit la main sur lui en disant :
« Oui, je le veux, tu me suivras dans mon exil.... La présence des rois doit toujours porter avec elle grâce ou bonheur! Qu'en passant ici j'aie fait du moins quelque bien.... Tu étais destiné à une vie obscure misérable : je te ferai riche, grand, heureux peut-être.... Robert, je vais repartir et tu viens avec moi. ...»
Il la regardait sans s'étonner et avec une expression de joie ingénue ; puis il l'embrassa et dit avec un geste enfantin : a Eh bien ! allons.
— Ma mie, dit la reine en s'adressant à la bûcheronne, j'emmène cet enfant; c'est plus de fortune que vous n'en avez jamais espéré pour lui : vous êtes de pauvres gens et il vous était à 'charge....
— Adieu, mère Marceline ! ma bonne mère Marceline! s'écria Robert en se jetant à son cou ; quand je serai grand je reviendrai vous voir.
— Adieu, mon petit ! dit-elle ébahie ; quand tu seras grand, moi je serai morte peut-être; mais pense à moù Pierrot, qui a tout partagé avec toi. Il est si gentil, mon Pierrot, et bien beau garçonnet tout de même.... »
A ces mots, elle se mit derrière la porte pour qu'on ne la vît pas pleurer, et dit en donnant une petite lape h Pierrot : « Fallait t'avancer, toi aussi, sournois ! . . . tu aurais eu du bonheur comme Robert, et Madame la reine t'anrait peut-être pris à son service.... »
Seigneurs et grandes dames s'empressèrent aussitôt autour de l'enfant, dont un seul mot de Marie Stuart venait de changer la destinée. M. de Damville le prit dans ses bras : « Tu appartiens à la reine, lui dit-ii; baise à genoux ses belles mains pour la remercier ; tu vas monter à cheval devant un de mes écuyers, mon mignon.
— Il montera d'abord dans ma litière, dit Marie ; sa présence me distraira. Ne pourrait -on pas l'habiller un
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peu? » ajouta- t-elle en jetant un coup d'œil sur la jaqi\ette de serge brune que portait Robert.
La bûcheronne avait déjà tiré d'un vieux bahut l'ajustement tout neuf que la pauvre Véronique avait ôté à l'enfant le jour même qu'ils étaient venus se cacher dans la forêt de Gompiègne.
« Voilà, dit-elle, la jaquette de drap vert et tout le reste; c'est tout ce que possédait en ce monde le pauvre petit : je comptais vendre ça pour lui faire une bonne casaque de gros drap Thiver prochain, ce qui vaut mieux que les beaux habits pour aller dans la forêt.... »
La pluie avait cessé, les nuages fuyaient déchirés par un vent frais; une heure après, la reine monta dans sa litière; tout le monde était déjà à cheval. Robert avança encore la tête pour dire un dernier adieu à la bûcheronne, qui, les larmes aux yeux ôt une poignée de pistoles dans la main, resta immobile au seuil de sa cabane jusqu'à ce que le cortège royal eût disparu derrière les arbres.
Bien des années après ces événements, un cavalier suivait, par une belle matinée d'avril , la route qui passe à travers la forêt de Gompiègne. Il cheminait seul, monté sur un bon cheval ; son équipement n'annonçait pas un homme de guerre, et rien en lui n'indiquait à quelle classe de la société il appartenait. Il portait un surcot noir à l'ancienne mode, serré par un ceinturon de cuir qui marquait sa taille, belle et bien proportionnée ; son âge pouvait être d'environ trente ans ; il avait les traits réguliers et fort pâles ; son air était triste, sa tournure noble et hardie; il maniait bien son cheval, et ne laissait pas d'avoir fort bonne mine, malgré son huraijle vêtement.
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 mesure que le cavalier avançait dans la forêt, il ralentissait le pas de son cheval, et regardait autour de lui avec Tuie singulière expression d'attendrissement et de curiosité. Souvent il s'arrêtait comme pour chercher des traces dès longtemps perdues, et il soupirait profondément en considérait la solitude de ces lieux. Vers midi, un vif rayon de soleil perça les légers nuages qui flottaient au ciel et illumina ces grandes et sombres futaies, à peine verdies de leurs premières feuilles. Le voyageur plongea devant lui un regard plein d'attention, et murmura : « Ce devrait être ici!... Je ne m'y reconnais pas pourtant.... C'est à cent pas environ d'une croix de pierre élevée au hord du chemin, m'a toujours ditM.de Champdivers.... • Là-bas il y a une croix renversée parmi les herbes ; je ne suis guère qu'à' trois lieues de Gompiègne, où la reine s'arrêta le soir.... Est-ce ici, mon Dieu, qu'elle m'avait pris?... »
L'étranger poussa son cheval sous les arbres^ et marcha quelque temps au hasard sans s'éloigner de la lisière du bois. Tantôt il rencontrait des taillis impénétrables, tantôt des sentiers qui allaient se perdre au loin ; il n'y avait nulle habitation, sous ces sombres et inextricables retraites peuplées de bêtes fauves, nulle voix humaine n'en éveillait les profonds échos; on n'entendait que de légers briîits parmi la ramée , et le chant plaintif de quelques palombes arrêtées à la cime des arbres. Enfin, le voyageur atteignit une clairière toute tapissée de bruyères violettes ; au centre de cette chétive végétation s'élevait un gros chêne autour duquel quelques jeunes rejetons entremêlés de broussailles formaient un épais fourré et, parmi ces branches robustes et les rameaux épineux, apparaissait toute blanche de fleurs la cime d'un beau pommier. Â cette vue l'étranger s'arrêta un moment, indécis et attentif, comme s'il eût cherché dans sa mémoire des choses tout à la fois effacées et présentes; puis il s'avança le cœur palpitant, et fit le tour du chêne. Les ruines d'une cabane étaient ados-
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sées à son tronc robuste ; Therbe croissait entre les quatre murs encore debout, et un grand lierre couvrait son toit délabré.
L'étranger mit pied à terre et vint s'asseoir parmi ces décombres. Toutes les circonstances d'un fait qui s'était passé en ces mêmes lieux il y avait plus de vîngt-cinq ans revinrent à sa mémoire ; on les lui avait maintes fois minutieusement racontées , et il se rappelait lui-même , comme un songe de sa première enfance, le jour où la reine Marie Stuart s'arrêta dans la pauvre cabane du bûcheron. Depuis ce jour Robert ne l'avait plus quittée, et maintenant qu'elle n'était plus, il revenait traversant sa patrie comme un pauvre étranger , sans y rencontrer ni famille ni amis. Â l'aspect de ces lieux, il fut saisi d'une extrême tristesse et, considérant son isolement et les vicissitudes de sa vie, il murmura en baissant la tête sur ses mains jointes : « Voilà donc tout ce que je devais retrouver après tant d'années! des ruines!... La pauvre famille qui .m'avait recueilli a peut-être disparu de ce monde; et si elle existe encore, où aller la chercher?... Sainte mère de Dieu, inspirez-moi ce que je dois faire, et quel chemin il faut suivre maintenant ici-bas.... Sainte reine martyre, ma noble maîtresse, priez pour moi dans le ciel!... » Alors il tira une petite croix d'or suspendue à son cou et la baisa dévotement; puis, après avoir jeté un dernier regard sur les ruines qu'il était venu chercher de si loin, il remonta à cheval et prit la route de Chantilly.
M. de Damville avait depuis longtemps succédé à son père, le grand connétable, dans ses biens et dignités; le rôle important qu'il joua dans les événements de cette époque est connu de chacun : quoique bon catholique, il ne . suivit point la Ligue, et après la mort de Henri III il reconnut le roi huguenot Henri de Navarre. En ces temps de troubles et de guerre civile, il habitait rarement son château de Chantilly, où sa femme, Antoinette de la Marc, tenait une espèce de cour au petit pied. Comme au temps du
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connétable Anne de Montmorency, cette puissante maison avait les mêmes habitudes de luxe, d'étiquette et de grandeur que les familles souveraines ; et plus d'une princesse du sang royal eût pu envier Mme la duchesse de Montmorency ; sans doute la reine Marguerite, dans ses châteaux de Nérac ou d'Usson, n'avait pas une aussi brillante suite. En cette année 1587, le grand connétable était venu passer les fêtes de Pâques à Chantilly, mais il allait retourner promptement dans son gouvernement de Languedoc ; car la défiance des Guise ne le laissait pas volontiers si près de la cour.
En arrivant à Chantilly, le voyageur fut introduit surle-champ près du grand connétable, qu'il trouva seul dans ce même cabinet où tant d'années auparavant Catherine était venue se jeter aux genoux d'Anne de Montmorency. Il eût été malaisé de reconnaître le beau Damville, le brillant chevalier de Marie Stuart, dans cet homme jeune encore, mais que les fatigues de la guerre et les soucis du pouvoir avaient prématurément vieilli. Lorsque le voya-. geur parut devant lui, le connétable se leva, et, le saluant avec une émotion pleine de tristesse, il s'écria : « Soyez le bienvenu, monsieur! Il n'était besoin de vous faire précéder d'un message, il suffisait de me dire votre nom ; tous ceux qui ont appartenu à la reine d'Ecosse sont assurés de trouver céans bon accueil.
— C'est de sa part, et pour accomplir sa volonté dernière, que je viens vers vous, monseigneur, dit l'étranger. Avant de mourir, elle a conunandé à ses serviteurs de retourner en France, et de rapporter à ceux qui l'aimaient les derniers témoignages de son affection à leur personne.
— Chevalier Robert, je sais avec quel dévouement vous l'avez servie jusqu'au moment où son funeste sort a été accompli; nous ne pleurerions pas une si lamentable mort, si elle n'eût été entourée que de gens tels que vous : c'est la trahison des siens qui a causé tous ses malheurs.... Qui eût prédit une telle fin à cette belle vie, dont nous avons
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vu Taurore si resplendissante!... Que de bonheur, que de gloire rayonnaient autour de cette tête que devait trancher le bourreau ! »
Le grand connétable se tut et laissa tomber son front sur sa main. Un souvenir vif et profond de ses jeunes années venait de renaître : un moment il se retrouva le même cœur pour celle qu'il avait tant aimée, et dont une destinée fatale l'avait depuis si longtemps séparé.
« Vous avez vu son supplice? reprit-il en levant sur Robert un regard plein d'une profonde douleur ; elle est morte en reine, sans peur, sans faiblesse !
— Oui, répondit Robert, et tous ceux qui l'ont assistée pendant ce terrible passage de la vie à la mort rendront, comme moi, témoignage de la grandeur de ses derniers moments. Sa patience, sa fermeté, sa résignation seront d'un éternel exemple; son dernier jour a été le plus glorieux de sa vie.... Oh I qu'il lui a fallu cependant encore plus de courage pour souffrir sa longue prison!... Dans quelles tristesses s'est consumée la belle fleur de ses ans !. . . Qu'il faisait sombre sous les hautes murailles du château de Fontheringahye et dans cette vaste chambre sans air, où la reine était captive! C'est là que Marie Stuart attendait l'heure de sa délivrance.... Quel cœur n'eût été saisi d'admiration et de pitié à son aspect!... Qui pourra jamais oublier son parler, si plein de grâce et de majesté, la beauté de son pâle visage qui ne reprit jamais ses couleurs depuis qu'elle quitta cette belle terre de France ! Oh ! j'avais espéré une autre fin à de si grands malheurs !
— Vous étiez près de la reine depuis votre enfance?
— Je ne l'ai plus quittée depuis le jour où sa main généreuse s'étendit vers moi, où elle me recueillit pauvre, chétif, abandonné; ce jour, monseigneur, est peut-être noté dans votre mémoire? M. de Ghampdivers m'a souvent raconté que vous accompagniez la reine dans son voyage, quand elle quitta pour toujours, et avec de si grands regrets, son royaume de France. Ce fut dans la forêt de
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Compiègne, par un temps d*orage ; la reine vint se mettre àTabri chez un bûcheron, vous étiez près d'elle....
— Oui, oui, je m'en souviens, interrompit le grand connétable ; la reine vous aima bientôt avec une tendresse qai rendait bien des cœurs jaloux ; elle vous tenait dans ses bras pendant cette triste nuit qui suivit son départ de Calais, lorsque, assise sur le pont de la galère, elle regardait le rivage et s'écriait en pleurant : « Adieu, France ! adieu, je ne te reverrai jamais!... » Sa faveur semblait vous présager une haute fortune, et vous n'avez trouvé près d'elle que l'exil et une étroite captivité ! . . . Mais j'accomplirai ce que la généreuse intention de Marie Stuart n a pas fini: dites, monsieur, que voulez- vous? Si votre intention est pour les armes, je puis vous faire capitaine d'une belle compagnie d'arquebusiers; si vous voulez vivre tra,Qquille et sans ambition, j'aurai pour vous quelque bon bailliage dans les Étals du Languedoc...
^ Merci de tant de bon vouloir, monseigneur, répondit Robert ; je sens en moi le cœur d'un homme qu'aucun danger ne ferait fuir ; mais où aurais-je appris à conmiander dans le rude métier de la guerre? Toute ma vie s'est écoulée dans des habitudes qui ne sont pas celles d'un soldat. J'ai appris à manier un cheval lorsque j'étais page de la reine, j'ai fait sous ses yeux mes premières armes à la funeste bataille de Dombriton; mais j'avais alors douze ans ^ peine, et depuis ce n'est plus Tépée à la main que j'ai pii servir ma noble maîtresse; je Tai suivie de prison en prison jusqu'au pied de l'échafaud, sans pouvoir me battre ^t me faire tuer pour la saliver. Pendant cette longue cap* tivité, je n'ai pas appris non plus la jurisprudence et les coutumes que doit connaître un bailli qui veut bien remplir sa charge ; en vérité, je ne suis pas bon à grand'chose, et mon intention est de me retirer du monde pour finir ma vie en quelque solitude. M. de Ghampdivers, le capitaine des archers de la garde écossaise. Dieu veuille avoir devant lai son âme bienheureuse 1 fut mon protecteur et mon père
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d'adoption; il m'a légué en mourant tous ses biens; c'est plus de fortune qu'il n'en faut à mon ambition, et je compte en employer une bonne partie en fondations pieuses....
— Gordien ! auriez- vous l'intention de vous faire moine? interrompit le grand connétable, qui ne pouvait souffrir le froc.
— Non, monseigneur, répondit tranquillement Robert, je n'ai point de vocation pour le couvent : c'est aussi une prison.
— C'est bien! En attendant de prendre un parti, vous êtes mon hôte tant qu'il vous plaira de demeurer à Chantilly. Voici l'heure du souper, et sans doute on n'attend plus que moi pour dire le benedicite. Je vais vous présenter à madame la duchesse. »
Robert s'inclina profondément, et répondit, en jetant un coup d'œil sur son vêtement noir : c Mais, monseigneur, je ferai tache dans cette brillante assemblée, avec mon lugubre habillement.... »
Le grand connétable se leva et dit, en montrant son habit de velours noir : « Toute ma maison porte le deuil de la reine Marie Stuart. »
La vie de château n'était pas alors comme aujourd'hui un échange de visites ; l'hospitalité des gens de haute condition était magnifique; ils s'étaient fait une généreuse habitude d'accueillir splendidement quiconque venait frapper à leur porte ; l'étranger s'installait librement chez eux, et, pendant tout le temps qu'il y demeurait, il devenait pour ainsi dire de la famille! D'ailleurs, l'arrivée d'un voyageur rompait un peu la monotonie du cercle do-
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mestiqae ; on écoatait volontiers parler ceux qui venaient de loin ; c'était par eux qu'on apprenait ce qui se passait en ce monde , car alors il n'y avait point de journaux, guère de livres, et les nouvelles ne se transmettaient que par message ou de bouche en bouche.
Ce fut donc presque un événement que l'arrivée duehevaUer Robert au château de Chantilly ; on savait déjà la mort de la reine d'Ecosse, et un grand intérêt environnait celui qui, après l'avoir fidèlement servie pendant sa capti* vite, l'avait assistée à ses derniers moments. La haute infortune qu'il avait si longtemps partagée se reflétait sur lui. On l'associait à toutes les idées de douleur, d'admiration et de pitié que réveillait le nom de Marie Stuart.
Après le souper, la grande connétable lui fit l'honneur de prendre sa main pour passer dans la salle, et elle l'interrogea sur le terrible événement qui venait de s'accomplir sous ses yeux. Toutes les dames faisaient cercle autour de lui, et considéraient d'un regard plein d'émotion et de curiosité sa noble figure, pâlie et prématurément ridée par les souffrances de près de vingt années passées en prison.
En présence de cette noble assemblée, Robert raconta toutes les scènes du drame terrible dont il venait d'être témoin ; sa voix, d'abord faible et troublée, prit un accent solennel k mesure qu'il avançait dans ce lamentable récit ; tous frémissaient et pleuraient en l'écoutant; plusieurs fois les sanglots des femmes et sa propre émotion lui coupèrent la parole. Ce soir-là, personne ne se coucha sans avoir prié Dieu pour l'âme de la feue reine d'Ecosse.
La grande connétable était une femme simple et pieuse, restée pure au milieu des mœurs licencieuses de la cour de Henri III. Elle aimait la splendeur de son rang et le soutenait avec faste; sa maison était aussi nombreuse que celle d'une princesse du sang ; elle avait ses pages, ses officiers, ses dames. Ces dernières étaient pour la plupart des filles de bonne maison, orphelines ou ruinées par les mal-
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heurs de la guerre civile ; elle exerçait à leur égard une Doble protection, et les tenait sévèrement soumises aux sages et pieuses habitudes dont elle donnait l'exemple.
II y avait dans cette petite cour un singulier mélange de luxe, de dévotion y de grandeur et de simplicité patriarcale ; Mme de Montmorency et ses dames passaient leur vie à broder de belles tapisseries, à dire leurs' oraisons, à lire des romans de chevalerie et à faire les honneurs de Chantilly aux étrangers qu*y attirait le grand connétable.
Robert avait d'abord compté ne passer que peu de jours k Chantilly ; mais il céda aisément aux instances de ses nobles hôtes, qui voulurent le garder jusqu'à ce qu'il eût pris parti. Il se plaisait dans ses nouvelles habitudes, et l'expression de mélancolie que lui avaient laissée les souffrances de sa longue captivité s'effaçait peu à peu; il avait, avec l'énergie et la virilité de l'âge, la candeur et les illusions d'une âme qui s'ouvre pour la première fois aux joies de la vie. La liberté avait retrempé sa jeunesse étiolée entre les murs d'une prison.
Les choses sur lesquelles l'habitude nous a dès longtemps blasés étaient pour lui une source d'émotion et de bonheur. Il aimait les bois, les vastes plaines, l'espace devant lui pour lancer son cheval et courir libre au grand air; il aimait les jeux de la veillée, la conversation des jeunes dames et les beaux propos des hommes vieillis dans la guerre et les affaires de l'État. Son inexpérience des passions était complète; il n'avait encore connu que les sentiments tristes; son dévouement pour Marie fut un culte de respect et de reconnaissance ; elle l'avait accoutumé à regarder les autres femmes comme trop au-dessus ou trop au-dessous de lui.
Il y avait parmi les dames de Mme la connétable une jeune fille fort noble et fort' pauvre, nommée Mlle de Rochemaure, elle avait l'honneur d'appartenir de loin aux Montmorency; elle était leur cousine à un degré que les gens très-forts en généalogie pouyaient seuls expliquer. Le
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grand connétable assurait qu'elle ressemblait trait pour trait à la reine Marie, telle qu'il l'avait vue pour la dernière fois, dans la fleur de ses beaux ans : c'étaient les mêmes cheveux blonds, le même regard doux et triste, la même blancheur délicate et rarement animée d'une nuance d'incarnat. Gomme la reine d'Ecosse, Mlle de Bochemaure avait le pressentiment d'un funeste avenir, et elle allait, en yictime résignée, au-devant de son sort.
Dès les premiers jours, Robert avait su pourquoi la belle Mai^erite était si triste et si dolente : elle devait prochainement épouser un homme qui avait cinquante ans passés, un fort laid visage, mais de grands biens. Ses compagnes affectaient de la nommer déjà Mme la baronne de Sainte-Radegonde ; pourtant elle ne souffrait pas volontiers qu'on lui donnât ce titre qu'elle allait accepter avec tant de regrets. Mais son père, un vieux reitre qu'elle redoutait fort, avait parlé et il fallait obéir ; l'idée de la résistance ne lui était pas même venue, et, pour se soustraire ^ce 'mariage, elle n'avait point tenté de réclamer l'appui et le secours de Mme la connétable.
Le baron de Sainte-Radegonde n'était point pour lors à Chantilly, et Robert ne le connaissait que parce qu'on en disait autour de lui. Sans se rendre compte des sentiments qu'il éprouvait pour Mlle de Rochemaure,il haïssait cet homme qu'elle était près d'épouser, et volontiers il eût rendu la liberté à la jeune fille en proposant un duel à mort à son vieux fiancé.
Un matin, Robert traversait seul la grande galerie , qui était une vaste pièce attenante aux tribunes de la chapelle ; une longue suite de portraits décoraient les lambris ; toute la race des Montmorency revivait dans ces vieilles peintures : c'étaient toujours des guerriers bardés de fer avec lei*rs écussons armoriés, leurs bannières; c'étaient de grandes dames aussi blasonnées des pieds à la tête, et roulant sous leurs doigts, d'une ténuité fabuleuse, les grains d'un rosaire. Robert s'arrêtait souvent en cette noble com-
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pagnie. U se plaisait à contempler ces portraits, dont les originaux reposaient près de là, dans les caveaux de la chapelle. Après l'heure de la messe, personne ne passait par la galerie, et nul n'y serait volontiers venu vers le soir ; les jeunes filles se signaient en la traversant, même en plein jour, car Taspect de ce lieu leur inspirait une sorte de terreur.
Après s'être promené longtemps entre cette double haie de visages qui semblaient le regarder du haut de leurs cadres, Robert s'arrêta devant une fenêtre ouverte. Un beau soleil de mai donnait en plein sur les dalles humides et jetait de lumineuses teintes dans les sombres travées ; le vent faisait frôler les bannières suspendues à la voûte et réveillait quelques notes plaintives, qui semblaient s'élever comme des voix entre les vieilles armures. Ces vagues harmonies, les nobles souvenirs que rappelaient ces grandes figures de guerriers, ces trophées conquis en tant de batailles, impressionnaient vivement Robert ; en ce moment il comprit combien un homme devait passer grand et fier devant cette longue suite d'aïeux, et il murmura en laissant tomber sa tête sur sa poitrine :« Hélas! moi, je ne saurais même nommer mon père 1... »
Gomme il achevait ces mots, un pas léger retentit sur le parquet sonore de la galerie ; Robert tressaillit et se retira vivement ; avant de l'avoir vue, il venait de reconnaître celle qui s'avançait : c'était Mlle de Rochemaure ; elle sortait de la chapelle et passait sans voir Robert, tant elle était absorbée dans une triste préoccupation.
« Mademoiselle, dit-il en l'abordant, eh quoi! vous n'avez pas peur toute seule dans la grande galerie ? »
Elle s'arrêta, et une faible rougeur se répandit sur ses traits, qui presque aussitôt redevinrent encore plus pâles qu'une minute auparavant.
« Peur 1 répondit-elle avec un soupir ; mon Dieu, non! Autrefois, il est vrai, je passais toujours en courant par ici ; il me semblait que toutes ces figures se mouvaient et
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venaient après moi; mais je n'ai plus ces frayeurs à présent. >
Elle se tut et demeura pensive; puis elle reprit en attachant sur Robert son regard languissant : c Vous
resterez à Chantilly passé la Pentecôte, monsieur le chevaher?
— J'ai trouvé chez monseigneur le grand connétable une si bonne hospitalité, que volontiers je ne bougerais de ma vie ; pourtant un jour viendra, et bientôt peut-être, où je voudrai partir.
— Yous resterez du moins pour mes noces? » dit Mie de Rochemaure d'un air parfaitement tranquille, mais avec un accent profond.
Robert tressailUt et changea de couleur.
« Vos noces ! s'écria-t-il ; sont-elles donc si proches ?
— Le baron de Sainte-Radegonde arrive aujourd'hui. » U y eut un silence ; puis Robert dit avec une sombre
douleur : c Je partirai demain. »
Mlle de Rochemaure sourit et devint tremblante ; ce mot avait retenti jusqu'au fond de son cœur ; elle le comprenait mieux encore que celui qui l'avait prononcé.
c Vous resterez, dit-elle lentement ; vous resterez pour assister k mon mariage.... Yous n'avez pas longtemps à attendre; le délai qu'on me laisse est bien court.... »
Sa voix s'altéra et elle fondit en larmes.
« Marguerite, s'écria Robert, vous n'épouserez pas M. de Sainte-Radegonde !
— Hélas I je ne peux échapper à mon sorti ce mariage s'accomplira, mon père le veut; il arrive aussi aujourd'hui.... Rien au monde ne peut empêcher que je n'épouse le baron de Saiûte-Radegonde....
— Je puis me battre avec lui.... je puis le tuer.... je le tuerai, Marguerite !
— Et s'il vous tuait, vous 1 interrompit-elle ; savez- vous que je mourrais du même coup ! ... »
Robert pâlit, et, prenant les mains tremblantes de Ja
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jeune fille, il s'écria : c Marguerite, vous venez de prononcer l'arrêt de cet homme ! »
Elle se dégagea tout à coup et dit avec résolution : « Robert, je vous défends de rien entreprendre pour moi; je ne veux pas me sauver ainsi de mon triste sort! Que la volonté de Dieu s'accomplisse!... Oui, partez demain, aujourd'hui même ; adieu I... »
Il la retint.
a Marguerite, s'écria-t-il, ne me quittez pas ainsi.... Tout notre avenir est peut-être dans ce que je voudrais encore vous dire. ... Si vous m'aimez ! . . . »
Elle hocha la tête et soupira profondément sans répondre.
« Écoutez-moi encore un moment, » dit Robert en prenant de nouveau les mains de la jeune fille.
Ils s'assirent l'un à côté de l'autre dans l'embrasure de la fenêtre.
a Si nous étions surpris seuls ici ! » murmura Marguerite avec effroi.
Pourtant elle ajouta avec un faible sourire, et en se détournant de Robert :
« Eh bien! que voulez- vous me dire? J'écoute.
— Depuis un mois que je vous vois chaque jour, je suis le plus heureux et le plus à plaindre des hommes, dit Robert; je vous aime.... Vous le saviez, Marguerite? »
Elle fit signe que oui.
« Alors, reprit-il, vous avez dû me prendre en pitié, vous avez dû juger que j'étais un cœur lâche, un misérable homme, puisque je n'osais pas vous disputer à un autre et l'obliger de renoncer à vous.... Mais je ne savais si vous m'accepteriez à sa place, je ne savais si vous voudriez m'épouser, Marguerite; car, en vous proposant de devenir ma femme, il me faudra vous apprendre....
— Que vous ignorez quelle est votre famille? que vous avez été recueilli par la reine Marie dans une cabane de bûcheron? Mais n'avez- vous pas raconté cela à tous, cl
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quelqa*im s'est- il avise de vous rabaisser et de vous reprocher votre origine ?
— Nulne Taurait fait impunément. C'est une affreuse chose cependant de n'appartenir à personne en ce monde ! M. de Ghampdivers m'aimait comme son fils, ses bontés m'ont fait riche; mais il n'a pu me donner son nom.... je n'en ai point à vous offrir.... Ahl combien de fois j'ai envié cette noblesse, cette illustration du rang qui m'eût fait votre égal comme le baron de Sainte-Radegonde....
— Lui noble ! interrompit vivement Marguerite ; oui, noble d'hier!.,.. Son titre, il l'a acheté pour m'épouser....
r- Gomment? fit Robert étonné.
— Oui, grâce à ses grands biens. Il n'était que le filleu du grand connétable Anne de Montmorency, et le secrétaire du duc, mon bon cousin. Mon père n'aurait jamais consenti à lui accorder ma main, js'il n'eût acheté à beauii écus comptants la baronnie de Sainte-Radegonde....
— Je suis assez riche pour acquérir un fief noble, interrompit Robert; moi aussi je pourrais être vicomte ou baron.... Mon Dieu I tant de bonheur serait possible peutêtre!....
— Peut-être ! » murmura Marguerite au fond de son cœur.
Pnis, conune Robert gardait le silence, elle ajouta avec un léger sourire :
« Voilà ce que vous aviez à me dire? je le savais déjà à peu près.
— Vous ne savez pas tout, dit-il avec effort, et avant que nous sortions d'ici je dois tout, vous dire. Marguerite, depuis ma première enfance j'ai gardé au fond de mon âme un horrible secret que je n'ai révélé à personne, pas même à celui qui m'a servi de père.... »
Il se recueillit un moment, comme pour trouver le courage d'achever; puis il reprit péniblement, en s arrêtant à chaque parole :
« J'étais tout petit, lorsqu'une vieille femme appelée 405 6
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Véronique m'emmena dans une cabane au milieu de la forêt de Compiègne ; j'ai oublié, ou plutôt je ne savais pas quel pays nous habitions, ni quelle était ma famille ; mais il y a là, au fond de ma mémoire, un souvenir qui ne s'est jamais effacé, un souvenir qui m'a été présent tous les jours de ma vie. J'ai vu mon père dans une prison.... Puis une nuit Véronique me ramena dans notre maison.... Ces lieux, je les connaissais bien, je les vois encore.... Je ne sais si nous y demeurâmes longtemps.... Un matin Véronique jeta de grands cris, et me montra de la main une fenêtre ouverte; je regardai en bas.... un poteau était au milieu de la grande place, et au bout de ce poteau un visage d'homme pâle et sanglant. Alors Véronique me dit : « Vois-tu cette tête, Robert, c'est celle de ton père! » Je vis tout cela; puis je sentis comme un bourdonnement dans mes oreilles, et je tombai.
— mon Dieu! et après? a s'écria Marguerite en pâlissant.
« Après? Je ne sais.... j'ai tout oublié.... »
Mlle de Rochemaure se taisait, frappée d'horreur et de
pitié. Robert ajouta en cachant son visage dans ses mains : « Qui sait quel fut mon pèreî... Un larron, un assassin
peut-être !...
— Qu'importe, puisque personne n'en sait rien, et que vous êtes un honnête homme I » dit Marguerite avec élan.
n osa la serrer contre son cœur et toucha de ses lèvres le front candide et fier de la belle cousine des Montmorency; puis il dit :
« Marguerite, je vais aller trouver le grand connétable.
— Oui, oui ! répondit-elle pleine de courage et d'espoir; moi aussi j e me j etterai aux genoux de Mme la duchesse ; elle nous protégera.... Non, je n'épouserai pas Claude Stocq!...
— Claude Stocql fit Robert, que ce mot frappa d'un souvenir soudain. Claude Stocq ! j'ai déjà entendu ce nom. . . . Véronique 1 . . . mon Dieu 1 tout cela est confus dans
CLAUDE STOGQ. 83
ma tête!.... An nom dn ciel, Marguerite, quel est cet homme? d'où vient-il? quelle a été sa vie?
— Je vous l'ai dit, il appartient au duc de Montmorency ; c'est un homme déjà vieux ; il n'a jamais été marié, et il demeure depuis longues années dans sa maison de Senlis ou à Chantilly. On dit que dans sa jeunesse il avait aimé une jeune fille qui le quitta pour épouser un huguenot, et qu'il ne s'en était pas consolé. Il avait dit maintes fois qu'il ne prendrait point femme ; par malheur il s'est mis derechef à aimer passé cinquante ans, et il m'a demandée à mon père.... Voilà tout ce que je sais de Claude Stoeq, qui s'appelle depuis tantôt un mois le baron de Sainte-Badegonde.
— Et la jeune femme qu'il aima jadis, qu 'est-elle devenue? demanda Robert.
— Elle a péri misérablement, ainsi que toute sa famille, au temps des persécutions contre les huguenots. Son mari eut la tête tranchée, répondit Marguerite frappée d'un rapprochement soudain ; c'est une vieille, vieille femme, nommée Périne la Barbue, qui m'a raconté tout cela; c'est elle qu'il faudra interroger.... Venez, venez-y sur-lechamp, Robert. »
Ce même jour, vers la brune, Claude Stocq arrivait à Chantilly, toujours l'esprit préoccupé de projets d'espérance qui n'allaient guère à la maturité de ses cinquante ans. C'était toujours le même homme, bilieux, ardent, implacable dans sa haine comme dans son amour. Les années n'avaient pas changé les traits de son visage, sur lequel il eût été malaisé de placer une date, tant on l'avait toujours vu sec et parcheminé. Sa chevelure rousse et abondante ressemblait à une crinière et lui donnait un certain
84 CLAUDE STOGQ.
air de jeunesse que ne démentait pas sa taille souple comme celle d'un homme de vingt ans.
Au moment où il descendait de cheval, un page vint Tavertir que le connétable l'attendait dans son cabinet. Claude Stocq prit sous son bras un coffret qu'il avait soigneusement tenu devant lui tout le long du chemin, et s'écria d'assez mauvaise humeur :
« Sans doute, monseigneur ne me mande pas ainsi au débotté pour lui dresser quelque dépêche; je suis fort pressé d'aller présenter mes respects à Mme la duchesse et à Mlle de Rochemaure. Qu'y a-t-il de nouveau céans î
— L'arrivée de M. le marquis de Rochemaure.
— Ah ! le vieux gentilhomme est de parole! » s'écria Claude Stocq avec satisfaction.
Le grand connétable se promenait dans son cabinet, et préparait le discours qu'il allait adresser à Claude Stocq ; mais il ne trouvait guère de termes pour faire passer la rude nouvelle qu'il s'était chargé de lui apprendre.
« Ronsoir, mon chancelier, dit-il en le voyant entrer; tu arrives lard, ce me semble.
— Trop tard, sans doute, monseigneur, pour l'impatience que j'avais de revoir Chantilly ; mais je me suis arrêté en traversant Paris pour acheter quelques-uns de ces brimborions qui plaisent tant aux .jeunes fenmies. »
En disant cela, il montrait le coffre d'ébène orné du double écusson surmonté d'une couronne de baron.
« Mon pauvre Claude, répondit brusquement le connétable, je ne sais si l'hommage que tu viens faire de tes joyaux et de ta baronnie sera accepté....
— Qu'est-ce à dire, monseigneur? les paroles sont données.
— Et déjà retirées ! Claude, m'est avis que tu dois aisément t'en consoler. Tôt ou tard il te serait advenu malheur en ce mariage disproportionné ; ton âge ne va pas avec la fleur de jeunesse de notre belle cousine.. .
— Monseigneur, on m'a desservi près d'elle, près de vous! interrompit violemment Claude Stocq; mais j'en aurai raison. Que s'est-il donc passé durant mon absence? qui veut rompre notre mariage? qui reprend sa parole?
— C'est Mlle de Hochemaure.
— Ah ! je n'avais jamais beaucoup présumé de sa bonne volonté pour moi ; mais son père veut notre mariage.
— Il ne le veut plus. Aujourd'hui elle s'est jetée h ses pieds, aux pieds de la duchesse; elle a déclaré qu'elle se ferait plutôt religieuse que de devenir baronne de Sainte- Badegonde....
— Elle m'a donc en horreur? dit froidement Claude Stocq; car je lui ai maintes fois entendu dire que le cloître éAit un tombeau où l'on s enterre vivant.
— C'est moins l'horreur qu'elle a pour toi que l'amour qu elle a pour un autre qui la pousse à cette extrémité, répondit le connétable.
— C'est différent 1 murmura Claude Stocq en jetant antonr de lui un regard étincelant; et quel est ce rival, monseigneur ?
— Un homme jeune.
— Cela va sans dire ; mais son nom, son nom, monseigneur?
— Il s'appelle le chevalier Robert. C'était un des serviteurs de la feue reine d'Ecosse ; elle l'avait fait son secrétaire.
— Un David Rizzio I s'écria Claude Stocq avec une froide ironie; ainsi je suis supplanté par un mignon de dames, par un homme élevé dans le cabinet de toilette de Marie Stuart!
— Maître Claude, interrompit sévèrement le connétable, vous oubliez de qui vous parlez et devant qui vous parlez ; vous devez respect à tout ce qui appartient à la reine d'Ecosse.
— Monseigneur, répondit-il en tâchant de se contenir, c*est hors de votre présence et l'épée à la main que j'aurai satisfaction de ce gentilhomme. M. le marquis de Ro-
86 CLAUDE STOCQ.
chemaure doit aussi me faire raison de son manque de foi ; lorsque je suis allé le visiter dans le pigeonnier délabré qu*il appelle son château, pour lui demander sa fille, il me la promit de son plein gré; d'où vient aujourd'hui qu^il retire sa parole ? A-t-il trouvé un gendre plus riche, plus facile à délier en sa faveur les cordons de sa bourse? Gordien ! je lui faisais d'assez gros avantages, ce me semble I . . . Monseigneur, je suis joué, trahi; maisje me vengerai!... »
Le grand connétable essaya vainement de modérer la colère et le ressentiment de son secrétaire ; il put à peine l'empêcher de réaliser sur l'heure ses menaces. Claude Stocq jura par le ciel et la terre que, lui vivant, personne n'épouserait Mlle de Rochemaure; et sans s'arrêter davantage à Chantilly, il remonta k cheval et s'en alla coucher à Senlis.
Tandis que ceci se passait dans le cabinet du connétable, Robert déclarait devant la duchesse et M. de Rochemaure de qui il était le fils; il venait de l'apprendre de la bouche de Périne la Barbue ; toutes les circonstances qu'elle avait rapportées ne lui laissaient aucun doute, il savait enfin le nom de son père.
En ce temps de persécution religieuse, le supplice ne déshonorait pas ; c'était comme de nos jours pour les condamnations politiques, et le fils d'un homme mort sur l'échafaud ne reniait pas son nom. Bien que Robert fût un pieux catholique, il s'honora de son origine et s'en vanta hautement. Un titre pouvait aisément se grefifer sur une aussi bonne souche.
Le vieux marquis de Rochemaure n'y trouva rien à redire ; il avait été gentilhomme de la feue reine de Navarre, et, quoiqu'il allât à la messe, on le soupçonnait généralement d'appartenir de cœur au parti protestant. D'ailleurs il aimait encore mieux la naissance de Robert que celle de Claude Stocq, et le fils de Jehan Cornoailles, le secrétaire des commandements de la reine Marie Stuart, lui semblait plus noble qu'un scribe enrichi, disait-on, par beaucoup
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d'iniquités. II retira donc résolument sa parole, et promit la main de sa fille k Robert, pourvu qu'il achetât un fief noble qui ajoutât un titre quelconque à son nom.
Tout cela se passait sans nul mystère, et la duchesse de Montmorency, qui protégeait Robert, annonça ellemême que Ton verrait à Chantilly de prochaines fiançailles.
Cependant Claude Stocq n'avait point reparu, ni réalisé ses menaces; ceux qui le connaissaient bien s'en étonnaient, et avertissaient Robert de ne sortir que bien armé; mais les jours s'écoulèrent sans aucun événement sinistre, et les fiançailles eurent lieu une semaine plus tard, la veille de la Pentecôte.
Le même soir, M. de Rochemaure reçut un message ainsi conçu :
« Monsieur le marquis, avant d'achever les noces que vous avez conmiencées, il est bon que vous sachiez de quel sang sortie gendre que vous avez choisi. Son père, échappé à la potence parles soins de maîtpe Ambroise Paré, avait pris faussement le nom de Jehan Cornoailles; il s'appelait Landry et fut publiquement pendu pour vols et meurtres. La déclaration de tout ceci a été faite en son temps, et je l'ai consignée dans un papier déposé aux archives du château de Chantilly; on la trouvera, registre n^ m, au verso de la feuille xi. Monseigneur le grand connétable (que Dieu l'ait en sa gloire!) eut connaissance du fait, ainsi que d'autres personnes encore vivantes, que j'appellerai en témoignage. Sur ce, monsieur le marquis, je me recommande à votre bonne amitié et me mets k votre service. »
Cette fatale pièce existait en effet; Claude Stocq, poussé par une sorte de jalousie féroce contre celui dont il n'avait pu épouser la malheureuse veuve, s'était encore vengé en insultant sa mémoire ; il avait déclaré que le martyr mort courageusement pour sa foi était un infâme meurtier sous-
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trait au gibet. Tout cela était environné de tant de détails et de tant de preuves, que le malheureux Robert lui-même ne douta pas que ce ne fût la vérité. Lorsqu'on présence du grand connétable et de M. de Bochemaure il eut jeté les yeux sur cette épouvantable déclaration, qui détruisait tout ce qu'il était, tout ce qu'il avait espéré^devenir, il demeura comme anéanti; puis, se tournant vers le vieux gentilhomme, qui le regardait consterné, il lui dit : « Monsieur, je n'attendrai pas que vous repreniez votre parole; je vous la rends. Monseigneur, ajouta-t-il en se jetant aux genoux du grand connétable, la faveur dont vous m'honorez ici et votre puissante protection ne peuvent rien contre ce coup du sort ; je ne vous demande qu'un peu de compassion et un bon souvenir; car maintenant adieu!... »
Un tel secret ne se pouvait garder; d'ailleurs on eût dit que les voix invisibles l'avaient tout à coup répandu. Marguerite l'apprit la dernière. Bien avant dans la nuit, la connétable la fit asseoir au chevet de son lit et lui déclara la terrible vérité.
« Et BobertI où est Robert? s'écria la pauvre fille; voilk donc pourquoi il n'était pas là ce soirl... Oh! madame ; et vous saviez déjà !... Mais c'est impossible, cela! Robert n*est pas parti!...
— Il est enfermé dans sa chambre, répondit la bonne dame, le pauvre honmie est navré de douleur, et j'en ai grande compassion. Que la volonté de Dieu soit faite!
— Mais, madame, ne le verrai-je donc plus? Non... vous venez de me le dire !... Et pourtant aujourd'hui même on nous a fiancés!... Ah! Claude Stocq avait attendu ce jour!...
— C'est un abominable raffinement de haine et de vengeance!... Ceci ne lui sera jamais pardonné, sois-en sûre; il en sera puni dans ce monde et dans l'autre, d'autant que le malheur de Robert ne lui profitera pas.
— Non, madame, non ! Je le jure devant Dieu et la
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viei^e Marie, notre mère , si mon père voulait encore que j'épousasse Claude Stocq, j'oserais lui désobéir....
— Et je te soutiendrai, Marguerite. Que Dieu te console, mon enfant! »
La duchesse passa une partie de la nuit à consoler Marguerite par des raisonnements et de belles /sentences. Mais la pauvre demoiselle ne cessait de pleurer et de gémir ; Torgueil de son sang ne parlait pas, elle n'eut point d'horreur pour le fils du barbier Landry, et volontiers encore elle l'eût épousé, malgré l'infamie de sa naissance.
c Madame, dit-elle résolument, il faut que je le voie une dernière fois, il faut que je lui rende moi-même un anneau qu'il m'a donné aujourd'hui.... Hélas! j'avais cm le garder toute ma viel... Après cet adieu, je veux renoncer au monde.... Vous me donnerez la permission de me retirer en quelque couvent. Madame, ne voudrez-vous pas que je revoie encore une fois Robert?
— Demain, en ma présence, au moment de son départ, je le lui ai promis, répondit la connétable. H se fait tard, mets-toi là au pied de mon lit, et tâche de sommeiller un peu, mon enfant.
— Non, madanie, je vais prier Dieu, » dit Marguerite en s'agenouillant devant le crucifix attaché au chevet.
Robert n'était pas enfermé dans sa chambre ; un peu après avoir quitté le grand connétable, il était monté à cheval, et sans avertir personne de son dessein, il avait pris la route de Senlis. Malgré l'heure avancée, les portes delà ville étaient encore ouvertes; il faisait un temps clair et serein, la lune bordait le faîte des maisons d une limpide
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lumière^ et les rues, aux pavés sonores, restaient dans une obscurité profonde. Quelques lumignons brûlaient çà et là devant des images placées aux carrefours , car c'était un saint jour de la Vierge.
Robert rencontra un mendiant couché contre une borne, qui lui enseigna le logis de Claude Stocq. C'était une maison sur la place, en face de l'église de Notre-Dame. La porte, scellée et clouée enfer, s'ouvrait sur un petit perron de trois marches, et un léger balcon de pierre faisait saillie au-dessus. Au coup que frappa violemment Robert, un valet accourut, et, élevant son flambeau de cire, il éclaira toute la longueur d'un étroit corridor, au bout duquel était une porte ouverte.
c Monsieur le baron est là, » dit-il.
Claude Stocq vint au-devant de Robert, et, s'arrêtant devant lui, il dit avec une froide colère : « Je vous attendais. >
Alors ces deux hommes se inesurërent du regard; une égale haine, un désir de vengeance aussi profond les animaient. Ce fut le plus vieux qui commença.
« Je savais que vous viendriez me chercher ici, dit-il, et je me suis tenu prêt pour votre visite. Bien qu'entre nous la partie ne soit pas égale , je suis prêt à vous donner satisfaction et à maintenir mon dire les armes à la main. Robert, je vous le répète en face, vous êtes le fils de Landry le barbier de la rue aux Ours, de Landry le voleur, de Landry le meurtrier ! Ne voilà-t-il pas de beaux titres pour épouser la belle Marguerite, la noble demoiselle de Rochemaurel...
— Claude Stocq, vous êtes un lâche et un misérable 1 interrompit Robert avec un regard étincelant; vous m*insultez, parce qu'ici, dans votre maison, vous le pouvez impunément; mais demain, au point du jour, hors la porte de Creil I
— Soitl l'un de nous deux y restera. Maintenant, monsieur, ajouta Claude Stocq après une minute de réflexion,
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je ne sais où vous allez prendre gîte pour cette nuit : s'il vous plaisait de dormir chez moi? »
Robert hésita, mais une amère curiosité lui faisait désirer d'interroger Claude Stocq, de savoir pflf quel motif il avait poursuivi avec autant d'acharnement la mémoire de son malheureux père.
« J'accepte votre offre, » répondit-il.
Tous deux s'assirent ; un mome&t après le valet apporta du vin et une légère collation, à laquelle Bobert ne toucha pas; il s'accouda sur la table et demeura plongé dans une morne préoccupation; Claude Stocq le regardait et il lui trouvait les traits de Catherine , son regard voilé, ses longs cils noirs, et par moments comme un reflet de sa physionomie.
c Vous ressemblez à votre mère, dit Claude Stocq avec une expression indéfinissable de tristesse et de rage. — Ma mère 1 vous l'avez connue? » s'écria Robert. Claude Stocq posa la main sur son large front et murmura : « C'était une belle madone,^ un ange I . . . Elle me fut promise, et votre père l'eut pour femme; alors, comme aujourd'hui, on me rendit ma parole.... Convenez que c'est un funeste hasard que celuin^i : deux fois trahi, et trouver pour rival le fils après le père!... •
Alors Claude Stocq raconta Thistoire de sa jeunesse, et la fatale influence qu'il avait eue sur la destinée de Catherine.
c Je l'aimais, s'écria- t-il en frémissant, je l'aimais comme j*aime aujourd'hui Mlle de Rochemaure, et il m'a fallu longtemps pour me consoler de sa perte 1 c'était une douleur qui me poursuivit longtemps comme un remords. Si je l'eusse moins aimée, Catherine ne serait pas morte.... Mais je l'aimais mieux dans la terre que dans les bras du misérable qui me l'avait ôtée ! Oh! j'eus un beau moment de vengeance, ce fut celui où je lui déclarai le véritable nom de son mari! Elle le savait peut-être, et elle l'aimait encore!... C'est qu'il y a dans l'amour quelque chose d'à-
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veugle, quelque chose déplus fort que la fierté, lacraiute, rhorreur, quelque chose qui parle plus haut que l'honneur même; c'est ce qui inspire les dévouements aveugles, les haines féroces, les vengeances implacables; c-est ce qui fait que demain nous nous battrons jusqu'à ce que mort s'ensuive! »
Robert ne pouvait plus supporter cette situation: la présence, les paroles de cet homme le bourreau de sa famille, de cet homme qui venait de briser à jamais son avenir, lui causaient une rage impatiente et sourde; le front pâle, les sourcils contractés, il l'écoutait en silence et songeait au lendemain. Enfin il lui dit d'une voix brève et en se levant :
c Votre nom était resté vaguement dans ma mémoire comme un souvenir de haine, je l'ai reconnu dès qu'on Ta prononcé devant moi; c'est une permission de Dieu qui va nous mettre l'un devant l'autre les armes à la main, monsieur ; car je vois encore une tête sanglante et j*entends une voix qui me crie« C'est celle de ton père, et c*est Claude Stocq qui l'a mise là!... J'étais un pauvre petit enfant, mais je m'en souviens....
— C'est Véronique qui vous a parlé ainsi, dit Claude StQcq avec une froide tranquillité, et c'est probablement par une des fenêtres de celte maison qu'elle vous montra le poteau au bout duquel fut plantée la tête de Jehan Cornoailles.
— Ici! » s'écria Robert en tressaillant. Il jeta un regard autour de lui et tous ses souvenirs revinrent à la fois : il reconnut la haute cheminée, la tapisserie de haute lisse et jusqu'au fauteuil sculpté où s'asseyait Catherine.
« Oui, reprit-il en tremblant et pâle d'émotion, c'est ici que je suis né ! voilà la place où ma mère se tenait, où elle m'a si souvent gardé sur ses genoux!... C'est notre maison, notre foyer!... Une nuit j'y suis revenu; tout était brisé, détruit.... je pleurais. Véronique me tenait par la main.... Je me souviens! je me souviens.... nous sommes
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descendus : elle a enfoui quelque chose.... Monsieur, venez avec moi 1 »
A ces mots, Robert prit un flambeau sur la table; Claude Stocq, le voyant ainsi bléme et le regard égaré, crut qu'il était fou.
« Où voulez-vous aller? » dit-il en suivant Robert, qui sans hésiter venait de gagner le corridor et d'ouvrir une porte donnant sur l'escalier des caves : c Halte là ! voulezvous m*assassiner là-bas?... Que signifie ceci, et que voulez-vous? I»
Robert détacha son épée et la jeta contre la porte, puis il descendit. Claude Stocq le suivit, stupéfait et curieux. Quand ils furent en bas, Robert s'arrêta devant les dernières marches de l'escalier et dit :
c C'est là! nous allons fouiller.
— Un trésor 1 s'écria Claude Stocq.
— Quelque chose, je ne sais; mais c'est là, là..., et je vais le savoir! « répondit Robert en se jetant à deux genoux sur la terre moisie.
Il ne fouilla pas longtemps, le rebord d'une cassette de fer résonna presque aussitôt sous ses mains.
c Mon Dieu, soyez béni ! » s'écria-t-il en la saisissant.
Claude Stocq le regarda avec mépris.
c Yal murmura-t-il, tu es bien le fils de ton père!... La possession de quelques écus d'or, de quelques joyaux peut-être, te console de ton infamie?... »
Robert remonta haletant et déposa la cassette sur la table.
c Monsieur, dit-il en montrant la clef attachée à l'une des anses par une chaînette de fer^ je ne l'ouvrirai qu'à Chantilly, en présence de monseigneur le grand connétable et de M. le marquis de Rochemaure.
— Âssisterai-je aussi comme témoin? dit dédaigneusement Claude Stocq.
— J'y compte, monsieur, et nous partirons au point du jour, s'il vous plaît.
— Au point du'jourl vous oubliez que nous devons
Ô4 CLAUDE STOCQ.
achever une autre affaire , celle pour laquelle vous êtes venu ce soirl
— Après que cette cassette aura été ouverte devant témoins, je serai à vos ordres, monsieur.
— Soit ! il me tarde de voir la fin de ceci, » dit Glande Stocq avec un mépris ironique.
Ils veillèrent le reste de la nuit sans se parler. Enfin Taurore parut.
c A cheval, monsieur! dit Claude Stocq avec impatience; allons porterie trésor à Chantilly. Après....
— Oui, après!... Allons, monsieur. »
Us arrivèrent pour le lever du grand connétable. Chacun s'étonna en Y^s voyant ensemble. Claude Stocq avait Tair impatient et railleur; Robert était conmie un homme qui va recevoir sa sentence de vie ou de mort.
c Monseigneur, dit^il en venant mettre un genou en terre devant le grand connétable, je vous supplie d'ouvrir de votre main cette cassette que j'ai retrouvée la nuit dernière en un lieu oîi elle> fut déposée il y a vingt-cinq ans, le jour même du supplice de Jehan Comoailles. »
Claude Stocq fit un mouvement, car Robert s'était tourné vers lui conmie pour appuyer par son témoignage la vérité de ce qu'il disait.
c Je désire que la vérification des papiers que contient ce coffret soit faite publiquement, reprit Robert, qui s'était aperçu du signe qu'avait fait le connétable pour éloigner tout le monde. Si je ne suis pas abusé par un souvenir, par une voix d'en haut qui m'a tout à coup parlé, il y a là dedans ma réhabilitation.... »
Claude Stocq haussa les épaules, et le connétable dit vivement :
c Dieu le veuille, chevalier Robert ! «
A ces mots, il ouvrit la cassette et en sortit un volumineux paquet de parchemins et de papiers.
« Lisez, monseigneur, je vous en supplie 1 » dit Robert d'une voix à peine articulée. *
CLAUDE STOCQ. 95
n régnait un silence profond dans cette chambre, où il y avait plus de vingt personnes ; tout le monde avait les yeux fixés sur le grand connétable, qui lisait attentivement nn parchemin, au bas duquel était un sceau armorié. Claude Stocq affectait une contenance impassible , mais son regard trahissait une sourde rage. Robert attendait, immobile et le cœur palpitant.
Le grand connétable lut jusqu'au bout cette grande page de parchemin; puis il se leva, et, saluant Robert, il lui tendit la main en disant :
« Monsieur le comte de Louvre, les titres de votre famille sont là, ainsi que le nom de votre père, qui, miraculeusement échappé au gibet, avait pris le nom de Jehan Gomoailles ; Landry, le barbier de la rue aux Ours, et les autres, étaient bien morts ; le feu comte fut seul sauvé par les soins de maître Âmbroise Paré. Toute Thistoire est consignée dans cet écrit authentique et scellé des armes de la maison de Louvre.
— Ah ! monseigneur, s'écria Robert, daignez faire appeler sur-le-champ M. de Rochemaure.
— Monsieur, interrompit Claude Stocq en s'avançant, je vous attends!...
— J'y vais, répondit Robert à voix, basse. Allons, allons, monsieur, sous les premiers arbres du parc ; je vous suis.... Emmenez un témoin, je vais prendre le mien. »
Ces paroles, rapidement échangées, ne furent entendues de personne : pourtant, un moment après que Claude Stocq fut sorti, le connétable dit à Robert, avec un geste plein de confiance :
c Allez, monsieur le comte. Je vous attends ici pour vous conduire à Mme la duchesse et à Mlle de Rochemaure» » '
Les événements étranges ou importants se transmettent avec une rapidité si merveilleuse^ qu'on serait tenté de
96 CLAUDE STOCQ.
supposer quelque chose de surnaturel dans cette communication immédiate; il semblait impossible d'expliquer autrement Témoi de tous les habitants du chftteaude Chantilly au moment où Robert alla trouver Claude Stocq dans le parc. Tout le monde courut aux fenêtres; on s'interrogeait, on se racontait ce singulier événement. La duchesse s'éveilla pour l'apprendre. Marguerite, pâle, échevelée, s'était mise à genoux sur le balcon. Il y eut un quart d'heure d'attente et d'anxiété cruelle; enfin on vit reparaître quelqu'un le long de l'avenue. Marguerite jeta un long cri et tendit les mains au ciel pour lui rendre grâces : c'était Robert qui revenait.... Claude Stocq était mort.
DE PENAPARDA.
£q Tannée 1724, le jour de la fête du bienheureux saint Michel, deux voyageurs suivaient à pied la route qui conduit de Madrid au royal monastère de TEscurial : à leur leste équipage, au léger bâton de vigne qu'ils portaient suspendu à la main par une mince courroie, on aurait pu croire d'abord qu'ils étaient sortis pour une promenade matinale; mais, en y regardant de près, on s apercevait à leurs souliers poudreux, à leur pas allangui et fatigué, qu'ils venaient de faire quelques lieues et qu'ils ne marchaient pas tout à fait pour leur plaisir.
L'un de ces deux hommes était petit, assez laid, brun de visage et tant soit peu boiteux ; mais il avait une de ces bonnes et spirituelles physionomies qui plaisent tout d'abord. Il portait un habit dont les coutures luisantes attestaient un long et continuel service. Ses chausses montraient la corde de tous côtés, et plusieurs reprises habilement faites dissimulaient assez bien mainte estafilade survenue aux endroits les plus exposés.
L'autre voyageur était de haute taille, ses cheveux d'un
blond cendré s'échappaient de dessous un chapeau à bords rabattus et retombaient en boucles légèrement frisées sur le collet d'un pourpoint boutonné jusqu'au menton. Il portait par-dessus une capa dé mauvais drap gris dont il se drapait avec cette inimitable grâce espagnole qui transforme un vieux manteau troué en un élégant et noble vêtemeot. Uve exacte et minutiaufia propreté dissimulait en partie les avaries de ce pauvre costume ; d'ailleurs celui qui le portait avait un si beau visage, une si grande tournure, qu'il aurait eu l'air d'un gentilhomme même sous les guenilles d'un mendiant. Il ne ressemblait pas au type presque généralement répandu dans la Péninsule; tout décelait en lui le descendant de cette bonne race asturienne qui défendit ses montagnes contre l'invasion sarrasine, et dont le sang ne se mêla jamais au sang musulman.
La route, bordée de buissons rabougris, traversait presque en lig^e droite les plaines arides et pierreuses de la Nouvellç-Castille ; point de verdure , point d'ombrage ob la vue pût se reposer ; la terre semblait incendiée, et le ciel y d'un bleu ardent , resplendissait d'éblouissantes clartés.
De temps en temps quelque cavalier passait comme emporté dans un nuage de poussière, ou bien quelque lourd carrosse arrivait traîné au petit trot par quatre mules fric* gantes et empanachées. .
« Que Notre-Dame de las Nieves nous soit en aide! s'écria le voyageur au manteau gris; on dirait que le che* min s'allonge sous nos pieds et que l'Escurial fuit devant nous! Benito, ne sentez-vous pas comme des vertiges? Pour moi, je n'y vois plus, il me semble que mon cerveati se fond.
-*• Il faut nous reposer, don Pablo, dit l'autre voyageur en cherchant du regard un peu d'ombre, il fait chaud dans ces parages-ci comme en purgatoire! Je ne croîs pas que le désert où vécut le grand saint Jérôme fût plus sec et plus stérile que les environs de Madrid. i>
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II5 quittèrent la grande route pour aller s'asseoir dans un ravin à l'abri de quelques prunelliers dont le feuillage rare et menu n'aurait paa mis à l'ombre un grillon. Çk et là croissaient entre les pierres des touffes de jusquiame noire qui répandaient une odeur légèrement narcotique. Les cigales chantaient aux plus hautes branches des prunelliers, et leur cri vibrant et fêlé troublait seul le silence de ces plaines désertes.
Les deux voyageurs s'étaient k peine assis qu'ils virent sortir du ravii^ une jeune fille qui vint de leur côté en sau* tillant; k chaque pas elle s'arrêtait pour cueillir quelque tige de jusquiame ou bien ces fruits noirfttres qu'on trouve sur les ronces. A la voir aller ainsi par bonds, se prélassant et faisant s^ moisson sans souci de cette intolérable chaleur, on aurait dit qu'elle était de l'espèce des salamandres qui vivent dans le feu. Ses mains alertes dépouillaient les ronces s^ns crainte des épines dont elles sont hérissées; ses pisds agiles marchaient parmi les cailloux comme sur un tapis de velours.
c Holk 1 s'écria Benito étonné, quelqu'un se promène par icil je croyais que nous étions seuls capables d'affron* ter vers le midi ce resplendissant soleil. Que fais-tu Ik sur notre chemin, ma colombe? >
La jeune fille n'était plus qu'k dix pas; elle fit une courte révérence et dit en souriant :
« Pardonnez, caballero, les chemins sont au roi notre seigneur, et l'on peut y passer plusieurs de front sans se heurter. Ce n'est ni un malheur ni un miracle que nous nous rencontrions sur celui-ci. Pour ce qui est du temps et de l'heure, c'est votre faute si le soleil vous frappe d'aplomb sur la tête; il fallait sortir de Madrid avant Vave Maria.
— Qui t'a dit que nous venions de Madrid?
— Eh! eh! cela se voit : le vent souffle de ce côté, et vous avez de la poussière sur le dos.
— C'est vrai, répliqua Benito en secouant son pourpoint avec précaution. Çk, et toi; qui es-tu et que fais-tu
là, beauté champélre? es-tu la nymphe de ces lieux, la naïade du Manzanarès?...
— Plaît-il I que me demandez-vous? je ne comprends pas tout à fait, dit la jeune fille en clignant ses grands yeux noirs; vous voulez savoir qui je suis? eh! ne le voyez-vous pas? »
Elle fit une pirouette comme pour montrer l'ensemble de sa toilette et rejeta en arrière une façon d'écharpe qui lui servait de ceinture. Tout en elle était bizarre et frappant, sa figure et son costume ne ressemblaient à aucun autre ; elle avait la tête nue ; ses chaveux noirs, passablement crépus et réunis en torsades , s'avançaient sur son front comme un turban orné de quelques brimborions en cuivre doré; elle portait une mauvaise jupe. rayée et un corset jadis rouge garni d'une frange en loques. Une profusion de rubans fanés retombaient le long de ses bras en manière d'aiguillettes, et ses petits pieds traînaient de vieilles mules en cordouan brodé. Ses traits étaient fins et charmants, sa peau bronzée avait les suaves reflets du velours, ses yeux brillants ne se baissaient guère, et son regard exprimait, d'accord avec son sourire, la hardiesse, la ruse et une insouciante gaieté. Â son vêtement, à sa physionomie surtout, il était aisé de connaître qu'elle appartenait à cette race vagabonde dont l'origine n'est pas bien connue, et qui va, par tout pays, chantant, mendiant et disanft la bonne aventure, sans jamais se fixer nulle part.
— C'est une gitana î s'écria Benito ; si je ne savais pas au juste ce qu'il y a dans mes poches, je croirais qu'elle m'a déjà volé quelque chose. . . .
— La pauvre fille ! interrompit don Pablo, elle ne sait peut-être pas encore ce vilain métier.
— Par Jésus, il ferait bon s'y fier ! une gitana qui ne saurait pas voler l ce serait comme un docteur qui ne saurait pas lire. N'est-ce pas , ma toute belle, que tu es déjà une fine et adroite voleuse ? »
Elle fit claquer ses doigts et répondit en riant ;
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« Je ne puis vous le prouver, caballero.
— C'est-à-dire qu'il n'y a rien dans ma bourse ni sur ma personne qui te paraisse digne d'exercer ta petite industrie : au fait, tu as raison ; je pourrais porter mes poches à l'envers : gueux comme un peintre ; c'est tout dire ! l'argent ni les honneurs ne pleuvent sur moi pour le moment.
— Vous avez l'honneur d'être en compagnie d'un beau et brave gentilhomme ?
— Gentilhomme! Comment sais-tu qu'il est gentilhomme?
— Gela se voit. »
Tandis qu'elle parlait ainsi, don Pablo la regardait avec une curiosité distraite et mélancolique ; elle se rapprocha de lui, et, roulant son écharpe, elle la lança aux branches des prunelUers ; le tissu bariolé y demeura suspendu et se déploya dans toute sa longueur au premier souffle de vent.
« Que fais-tu? dit don Pablo étonné.
— Un peu d'ombre pour vous, seigneur.
— Ah ! merci I... mais tai, tu restes la tête nue sous cet aillent soleil !
— Ma peau n'est pas déhcate et blanche comme la vôtre, seigneur : j'ai été habituée dès l'enfance à braver les intempéries de toutes saisons. Souvent j'ai marché tout un jour le long des grands chemins par un temps plus chaud que celui-ci : soleil ou clair de lune , tout m'est égal.
— Et tu vas seule ainsi le jour et la nuit?
— Je ne suis pas seule. Voyez- vous là-bas cette fumée blanche qui s'élève derrière les buissons ? c'est celle du foyer que nous allumons en plein champ, entre deux pierres. Ce soir nous camperons un peu plus loin, au bord du Manzanarès.
— Et demain où irez-vous ?
— Qui sait ? où il y aura de quoi gagner la vie. »
Elle s'assit par terre les jambes croisées à la manière des femmes de l'Orient, et, prenant une à une des tiges
de jusquiame, elle les arrangea en guirlande. Ces feuilles pâles et velues , entre lesquelles ressortaient de petites Heurs jaunâtres, formaient de lugubres bouquets sous les mains de lagitana; on eût dit une magicienne assise dans les plaines de l'antique Golchide et préparant un philtre avec des plantes vénéneuses. Tout à coup elle jeta sa guirlande loin d'elle en s'écriant :
« Âh 1 fi ! les horribles fleurs ! elles sentent la mort ! > Puis elle se tourna vers don Pablo et lui dit, avec une sorte de coquetterie moitié familière, moitié respectueuse :
« Vous demeurez sans doute à Madrid, seigneur? je serais bien glorieuse si dimanche prochain vous veniei me voir danser hors de la porte d'Alcala....
— C'est là que tu danses en public, ma mignonne, in* terrompit Benito; alors tu connais la taverne du irîeux Chinchilla ?
— Nous ne passons jamais devant sa porte sans nous arrêter.
— Je m'en réjouis, sur mon âme ! lève les yeux alors, et tu me verras à la fenêtre.
— Ah! ah! fit-elle un peu étonnée, c'est là que vous demeurez?
— Oui, depuis deux jours que nous avons quitté la place de la Cebada. Le logis n'est pas magnifique, on n'y dort pas sous des rideaux de soie : qu'en dis-tu ?
— Je ne sais, moi qui n'ai jamais couché qu'en plein air.
— Ah ! bienhdlireux saint Jean de Dieu 1 tu es donc bien pauvre ?
— Pauvre! moi!... eh! que me manque-t-il? je suis une gitana , les gitanes ne sont pas pauvres, bien qu'on ne leur donne pas grand'chose et qu'ils n'achètent jamais rien ; mais leur industrie supplée à tout. Nous ne possédons d'autre terre que la sépulture oîi où jette notre corps , et pourtant toute l'Espagne est à nous. Les honnêtes gens nous appellent larrons, mendiants, vagabonds,
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ils nous méprisent; qtie nous importe? ils payent les frais de leurs injures et de leurs malédictions. La justiee nous pourchasse sans cesse ; mais si elle a de longs braf Dous avons de plus longues jambes. Que pouvons^nous regretter ou craindre ? toujours errant à notre fantaisie, nous sommes rois dans tous les lieux où nous passons, car rien n'arrête nos désirs et notre volonté. Les plaines, les montagnes, les fleuves, les bois nous appartiennent| puisque nous y prenons tout ce qui nous tente. L'été, les forêts nous donnent leur ombre ; Thiver, nous dressons nos tentes au soleil , à l'abri de quelque rocher. Notre pré* sence apporte la joie ; partout où nous passons c'est jour de fête; dès que nous arrivons dans une ville, dans une bourgade, même dans le plus pauvre hameau, tout le monde quitte le travail, chacun accourt au son de mes castagnettes» Bonnes gens, ils se passeraient de manger pour me voir danser le fandango et pour entendre dire leur bonne aventure I et toujours nous allons ainsi sans soucii sans tristesse et surtout sans peur. N'est-ce pas là, messei* gneurs, une belle et joyeuse vie ? pour vous prouver que je vous veux du bien, je vous en souhaite autant !
— Merci l répondit Benito avec un sourire qui n'était point trop dédaigneux ; veux-tu me dire ma bonne aven* tureî»
Il lui tendit une grande main osseuse dont elle regarda les lignes profondes avec une grave attention , comme si réellement elle eût cherché à y lire les futures destinées du peintre.
« Eh bienl dit-il presque inquiet, que vois-tu là ?
— Cent ans de vie, répondit^elle avec insouciance; cent ans 1 Vous deviendrez vieux comme une corneille après avoir éprouvé de grands revers en amour. Gela est écrit là et là »
En achevant ces mots , elle désigna du geste la main ouverte et le visage attentif de Benito Romero , qui murmura :
« Bien obligé de Thoroscope ! Je tâcherai de ne pas me marier; c'est une grande consolation de n'être malheureux que par ses maîtresses ; on a du moins le moyen de varier ses infortunes. »
La gitana se tourna vers don Pablo y et, fixant sur lui ses grands yeux hardis, elle lui dit avec gaieté :
« Mon beau seigneur, que je vous dise aussi votre bonne aventure : il y a beaucoup de choses sans doute dans les lignes de cette main gantée. Voyons! »
U haussa tristement les épaules, et, tirant avec précaution ses vieux gants de peau recousus , il lui tendit une main, qu'elle prit dans les deux siennes, après l'avoir touchée de son front, en signe de respect.
« Seigneur, dit -elle ensuite très-sérieusement et les yeux arrêtés sur la main blanche et belle de don Pablo; seigneur, vous ferez votre fortune par les armes, et vous êtes destiné à de magnifiques honneurs. Vous serez grand d'Espagne.
— Merci ! mais je ne prends pas ceci pour une prédiction ; c'est un souhait que tu fais, ma belle, un beau souhait. Hélas ! je ne crois pas à ta science, et quand même tu me promettrais la vice-royauté du Pérou, je n'en aurais nul espoir, et partant nulle joie. »
La gitana se rejeta en arrière avec une petite moue et se prit à regarder don Pablo en face, son esprit clairvoyant et ingénieux fit sur-le-champ ses conjectures. Elle avait déjà remarqué la tenue du gentilhomme, son vêtement propre et mesquin , son œil fier , son sourire triste , et elle devinait à peu près la vérité.
a Ah! ah ! s'écria-t-elle avec unevolubilité extrême, vous ne croyez pas que je puisse connaître votre future destinée, mon beau seigneur ? Eh bien ! je vais vous parler de ce qui est à votre connaissance, comme à la mienne, car je vous connais bien, maintenant que j'ai vu votre main et votre visage ; je vous connais bien , quoique je vous rencontre pour la première fois dans ce monde.... Dans l'autre, je
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crois que nous nous sommes déjà trouves ensemble. Vous êtes Asturien, noble comme le roi, pauvre comme Job. Le but de votre voyage est rEscurial, où vous allez solliciter quelque emploi que vous n'espérez guère obtenir.
— Elle dit vrai ! s'écria Benito émerveillé.
— J'ai donc tout à fait l'air de ce que je suis? murmura don Pablo.
— Je pourrais vous dire tous les faits et gestes de votre vie, reprit la gitana avec une joie triomphante ; je pourrais même, vous apprendre quelque chose de votre généalogie. Gomme celle des gitanes, elle date de loin et part de haut.
— Comment ! les gitanos ont des prétentions à la noblesse? interrompit Benito.
— Il y a parmi nous une tradition qui dit que nous descendons du roi Salomon et de la reine de Sabba.
— Vrai Dieu! voilà une généalogie que je voudrais voir. Se trouve-t-elle dans tes parchemins, mignonne?
— Vous seriez encore plus en peine que moi de montrer la vôtre, caballero; elle ne remonte pas certainement à saint Luc.
— Je ne prétends pas descendre de notre bienheureux patron, et c'est tout au plus si je puis affirmer que je suis l'arrière- petit-fils d'un honnête barbier d'Oviédo. Mon arbre généalogique n'a pas poussé ses branches ; mais sache qu'au pays des Asturies tous sont nobles par ordonnance d'un roi, je ne sais plus lequel. Benito Roinero est noble ; son majorât, c'est sa palette. Jusqu'ici, ^ la vérité , il n'a pas été d'un considérable revenu. Je commence comme le grand Velasquez ; je puis aussi finir comme lui.
— Amen. Je le crois d'après cette ligne triangulaire que vous avez à la racine du nez, » dit la gitana, qui n'avait pas tout h fait compris.
Elle croisa les bras et demeura ainsi accroupie, les yeux ^ demi fermés, haletante et paresseuse, comme une jeune
panthère sous les rayons du soleil d'Afrique. Ses noires prunelles étincelaient entre ses cils noirs et ne se détournaient pas de don Pablo. Il y eut un moment de silence; les deux amis considéraient avec une sorte d'intérêt cette pauyre créature couverte d'oripeaux , la tête nue^ à peine chaussée^ et pourtant si gaie et si glorieuse. Le peiolre admirait ses formes d'une suave élégance^ là grftce exquise de son attitude, l'expression fière et sauvage de son regard. Le gentilhomme se sentait saisi de compassion en présence de cette misère insouciante, de cette effronterie naïve, de ce triste courage^ qui acceptait avec tant de hardiesse et de sang-froid les privations, les fatigues, les dan-^ gers et la honte d'une telle vie«
« Allons ! dit enfin Benito , il faut partir et Iftcher d'ar* river avant la nuit à TEscurial ; dans quatre heures, en allant d'un bon pas, nous devons y être*
— Allons ! répéta don Pablo en se levant péniblement, il me semble que je suis encore plus fatigué depuis qne je me suis reposé. »
La gitana s'était levée aussi. Elle accompagna les deux amis jusqu'au chemin et dit, en leur faisant un dernier signe d'adieu :
< A dimanche , messeigneurs , devant la taverne du vieux Chinchilla. J'aurai mes castagnettes d'ébène, et vous verrez que la Palomita vaut bien qu'on fasse deux pas pour la venir voir danser. »
Le soir approchait lorsque don Pablo et Benito Romero arrivèrent k l'Escurial. La cour habitait en ce moment le monastère fondé par Philippe II , et pourtant il régnait au dehors une si grande solitude, un silence si profond.
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qu'on eût dit que les hiéronymites occupaient seuls ces tastes cloîtres, ces immenses galeries, ces humbles cellules, où la famille royale venait chaque année faire une retraite de cinquante jours.
Personne ne passait sur les terrasses désertes, personne ne se montrait aux fenêtres fermées, et l'on entendait au loin dans les jardins le bruit des fontaines qui se mêlait au bruit du yent , qui bat incessamment ces lieux élevés.
Les deux voyageurs se regardèrent tristement; ils étaient tout dépaysés et ne savaient de quel côté tourner leurs pas. Un sentiment de surprise et d'admiration les avait d'abord saisis à l'aspect de ce grand édifice magnifique et sombre comme le génie de celui qui l'éleva ; mais bientôt le souci de leur situation vint les assaillit*.
c Qu'allons-nous faire ? dit don Pablo découragé ; nous ne rentrerons jamais là.
— Pourquoi? Les portes doivent s'ouvrir, je pense, pour l'audience des ministres, des ambassadeurs. Toute la cour est ici, et les solliciteurs n'auront pas manqué de la suivre. Nous verrons demain conunent font les autres, et nous nous mettrons h la queue , s'il le faut. D'ici là^ tâchons de trouver un gîte. Je suis d'avis que tout d'abord nous allions nous. asseoir là-bas dans les allées; je ne sens plus mes jambes, et il me semble que je traîne un boulet à chaque pied.
— C'est le poids de sept bonnes lieues que nous avons mesurées de nos pas depuis ce matin. Ah! mon pauvre Benito 1 si du moins c'était pour arriver à quelque chose ; mais j'ai de mauvais pressentiments, et il me prend main« tenant comme un regret d'être venu.
— Moi, au contraire, j'ai bon espoir. H y a toute sorte de motifs pour croire que cette fois vous réussirez* Depuis ce matin, j'ai eu je ne sais combien d'heureux présages; quand nous sommes entrés à Sao^Francisco pour entendre la première messe, j'ai regardé la lampe d'argent de la Vierge : il y avait k la mèche trois gros champignons ; et
puis vous savez bien ce que vous a prédit cette drolesse;... Allons, allons nous asseoir là-bas à l'ombre pour parler à Taise de tout cela. »
Au-dessous des terrasses de TEscurial s'étendaient les jardins entourés de haies vives et de murailles. On y descendait par des escaliers le long desquels étaient échelonnés des vases de fleurs; les parterres semblaient négligés, et le parc qui les environnait avait un aspect tout à fait agreste et sauvage. Déjà les arbres plantés par Philippe II jetaient des branches mortes ; çà et là croissaient leurs vigoureux rejetons, et les ronces embarrassaient les allées, jadis droites et bien sablées.
L'Escurial n'était pas le séjour de prédilection du roi Philippe V , il n'y venait* que contraint par l'inexorable étiquette, dont les traditions despotiques avaient survécu au règne de la maison d'Autriche. Le petit -fils de Louis XIV négligeait ses maisons royales pour le beau palais de Saint-Ildefonse , qu'il avait élevé et qui lui rappelait Versailles, son berceau.
Les deux amis s'assirent au pied d'un frêne, près d'un petit ruisseau qui coulait entre deux rives gazonnées. Ce lieu était plein de silence et de solitude ; une haie d'aubépines et de sureaux en défendait l'approche ; de l'autre côté du ruisseau, une légère claire -voie fermait l'enceinte du jardin, dont une sombre allée de tuyas et d'arbousiers cachait la vue. Parfois le vent, qui soufflait, de ce côté, apportait les doux parfums des jasmins et des roses; le soleil, à son déclin, jetait d'obliques rayons dans les taillis et éclairait, de chaudes et magnifiques teintes , ces fouillées sonores, sous lesquelles résonnaient de si doux murmures.
Benito Romero étala sur l'herbe son mouchoir blanc ; puis, tirant de sa poche deux croûtes sèches, une poignée d'amandes et un petit flacon de vin, il dit à don Pablo en le conviant du geste :
« Il est bien temps, ce me semble, de prendre quelque
nourriture; une tasse de chocolat ne peut vous faire vivre jusqu*à demain.
— Merci, mon bon ami, répondit le gentilhomme avec un soupir, je n'ai pas encore faim; j'ai là quelque chose qui m'ôte l'appétit depuis longtemps. »
A ces mots, il tira de son pourpoint une feuille de papier pUée en quatre et soigneusement enveloppée, et après l'avoir parcourue du regard, il la laissa tonâber sur ses genoux.
« C'est le plus beau placet que j'aie lu de ma vie, dit Benito en mangeant sa croûte ; quelle éloquence, quelle digpité ! jamais demande ne fut mieux motivée, ni appuyée de titres plus justes. Le roi ne peut manquer d'y faire droit; il en sera fort touché, s'il la lit jusqu'au bout.
— S'il la lit; mais j'ai grand'peur que, comme les autres, elle reste dans le portefeuille de quelque secrétaire. Je ne pourrai jamais approcher du roi, et je suis las de mendier justice dans les antichambres de ses ministres. Que de déceptions, que d'humiliations, que de dégoûts j'y ai éprouvés! quel terrible supplice que la vie d'un pauvre solliciteur ! Allez, Benito, il faut avoir passé par là pour le savoir. Qu'il est heureux celui qui peut travailler de ses mains et ne rien demander à personne ! Si je n'étais pas noble, je me ferais artiste, marchand, laboureur : je gagnerais ma vie ; mais je suis le comte de Penaparda, et, pour ne pas déroger, je dois vivre dans la misère ou bien me faire prêtre ou soldat. Quel lourd fardeau qu'un beau nom, quand il n'y a rien pour le soutenir! celui qui le porte mourt à la peine. Hélas! si j'avais eu tant soit peu de vocation, je me serais fait moine !
— J'aime cent fois mieux vous voir officier dans les armées du roi : le chapeau à plumes ira mieux que le capuchon à votre visage; vous êtes trop beau, don Pablo, pour faire un bon moine. Allons, du courage, j'ai d'heureux pressentiments pour l'avenir ; la fortune ne peut manquer de parole à un bon et brave gentilhomme
auquel ella a promis la grandesse par la boudifi d'une gitana.
— Pour peu qu'elle tarde âme seeourir, il ne sera plus temps ; je perds courage, quaud je considère ma situation ; je suis plus pauvre qu'un mendiant^ Benito : voici tantôt trois mois que je vis à vos dépends, et Dieu sait quelles privations et quel travail vous vous imposez pour me soutenir!...
— Il est bien question de cela ! interrompit vivement Benito; voyons, vou3 manque-t-il quelque chose! Aujourd'hui, il est vrai, nous sommes fort légers d argent, mais j'ai du travail pour demain. Ce gros orfèvre, notre voisin, m'a commandé une enseigne dont le sujet est à ma volonté ; je puis choisir dans la légende, dans l'Écriture sainte ou bien dans la mythologie. Vous me servirez de modèle pour faire un saint Éloi, patron des joailUers, ou bien un dieu Mercure avec le caducée d'or. Le cordonnier du coin m'a deipandé de lui peindre un saint Grépin pour la bannière de sa confrérie, et j'ai déjà fait mon prix. Gela renouvellera notre chaussure à laquelle ce voyage va causer un terrible dommage.
— Hélas ! oui, elle est fort avariée malgré nos précau" tiens; quand je pense que d'honnêtes gens comme doos sont obligés de compter leurs pas pour ménager leurs souliers, cela m'humilie, cela me rend fou! Ah! que la pauvreté est une maudite chose! conmie elle nous faii timides et petits ! comme elle nous isole de tous ! on n'ose plus passer à côté des riches, des heureux; leur insultante compassion est encore plus poignante que la misère ellemême ; ici riiabit sert d'enseigne à l'homme ; comment se montrer quand il ne fait pas honneur? On s'expose à être méconnu, raillé en face....
— Alors on va sur le pré si le railleur en vaut la peine, comme vous avez fait avec ce petit officier qui osa dire que Vous portiez un habit retourné.
— Il disait vrai pourtant !
— L'insolent n'en eat pas moins trois pouces de lame dans le corps.
*- Heureusement il n'en mourut pas 1 quel regret pour moi si j'avais tué un homme pour un si frivole motif ! Hé* las! dans nos Asturies on me respectait du moins malgré mon habit, car tout le monde y connaît le nom que je porte. Mais comment y retourner maintenant que j'ai achevé mon mince patrimoine I il ne me reste rien que fflOD château de Pefiaparda, et encore qui sait sll ne s'est pas écroulé de fond en comble! Quand je suis parti, il pieavait dans toutes les salles, et il n'était guère prudent de monter l'escalier. Je ne reverrai peut-être jama^is ce noble berceau de ma famille î Sans vous, mon cher Benito, j'aurais déjà succombé sous le poids des chagrins et de la pauvreté. Vous êtes Fange gardien de ma triste vie ! Comment vous récompenserai-je jamais d'un si généreux dé- Touement! Hélas i il ne sera peut-être jamais en mon pouvoir de vous faire le moindre bien ! Ce placet est mon dernier moyen de salut; s'il ne réussit pas, je n'ai d'autre ressource que d'entrer en noviciat dans quelque capucinière. Ah ! j'aimerais mieux la mort, et si ce n'était la crainte de damner mon âme, je me passerais mon épée à travers le corps plutôt que de me faire moine ! Seigneur, mon Dieu ! quelle situation ! >
Don Pablo leva les yeux au ciel avec désespoir; le peintre, la larme à l'œil, lui tendit la main, et ulie faible exclamation qui se fit entendre derrière les arbres sembla répondre aux plaintes du malheureux gentilhomme. Il se tourna vivement et vit à quelques pas, de l'autre côté de la claiite-voie, deux dames qui le regardaient; probablement elles avaient tout entendu. Il se leva la rougeur au front, et il allait s'éloigner, lorsqu'une des dames lui dit : « Approchez, caballero ! »
Il y avait dans la manière dont ces mots furent prononcés une autorité bienveillante et toute pleine de grâce. Au niilieu de sa honte et de son embarras don Pablo ne fut
point choqué de cet ordre laconique et presque impérieux; il sauta de l'autre côté du ruisseau, et se trouva en face des deux dames; la claire-voie seule les séparait de lui. L'une était fort jeune et de petite taille; une expression remarquable de mélancolie et de fierté animait sa physionomie d'un charme indicible et plus puissant que celui de la seule beauté. Bien que ses cheveux fussent blonds, elle avait les sourcils noirs; sa peau veloutée était sans éclat, et nul incarnat n'animait ses joues brunes. Un léger duvet s'étendait comme une ombre délicate au-dessus de sa bouche étroite et vermeille ; ses yeux d'un bleu changeant ne ouvraient qu'à demi, comme s'ils eussent redouté l'éclat du jour.
Elle était en grand deuil et vêtue avec une extrême simplicité ; sa robe de laine noire traînait par derrière comme l'habit de cour, et ses manches bouffantes étaient serrées au poignet par des manchettes plissées ; une coiffe blanche, dont les barbes bien amidonnées restaient flottantes, cachait en partie sa chevelure séparée en bandeaux sur le front. Elle tenait à la main un bouquet de jasmin des Âçores.
L'autre dame, qui avait l'air d'une duègne de bonne maison, était à cette époque de la vie où les femmes ne disent plus guère leur âge. Elle ne devait pas avoir été jolie au temps de sa jeunesse, et sa physionomie triste et rechignée n'embellissait pas la laideur de ses quarante ans. Sod deuil était moins sévère que celui de la jeune dame ; de grandes dentelles encadraient son visage et flottaient sur sa robe noire. D'une main elle soutenait un petit parasol, de l'autre elle menait en laisse un épagneul tout hérissé et pomponné de rubans.
« Gaballero, dit la jeune dame en regardant le papier que don Pablo tenait encore à la main, vous venez à l'Escurial pour présenter un placet?
— Hélas! oui, madame, je suis un pauvre solliciteur à bout de sa patience et de son espoir; je vais tenter celte dernière chance.
— Elle peut réussir. Qui êtes-vous?
— Je me Domme le comte de Penaparda, répondit don Pablo à voix basse et non sans rougir du contraste qu'il y avait entre sa toilette mesquine et le titre qu'il déclarait.
— Et votre pays?
— Je suis des Âsluries.
— Bon pays et bonne noblesse ! Vos ancêtres ont dû combattre avec le roi don Pelayo, pour la défense de cette terre oii les Maures ne plantèrent jamais leurs étendards C'est une belle origine que la vôtre, cavalière, et je l'estime au-dessus de celle de plus d'un grand d'Espagne.
— Ma noblesse, madame, est aussi ancienne que celle des titres de Gastille : autrefois lesPenaparda se couvraient devant le roi ; mais depuis longtemps nos grandeurs sont finies, et le dernier descendant de cette antique race ne peut même obtenir d'entrer avec le grade d'officier dans les armées de Sa Majesté.
— Racontez-moi votre histoire, cavalière, » dit la jeune dame avec un naïf intérêt et en s'appuyant contre la clairevoie.
La duègne, qui écoutait cette conversation d'an air surpris et effaré, leva les yeux et les mains au ciel, comme s'il se passait la chose du monde la plus étrange ; elle ouvrit la bouche, mais sa maîtresse l'arrêta impérieusement du regard, et reprit, en se tournant vers don Pablo ; « Allons, parlez, je le veux !
— Hélas ! madame, je n'ose : votre bonté ne me rassure pas. Comment vous parler de mon malheur et de ma misère à vous qui sans doute avez toujours été riche et heureuse ?
— Le malheur ! ah ! je l'ai déjà compris : car j'ai pleuré, j'ai pleuré souvent. La misère, je ne sais; jamais les pauvres ne m'ont approchée, et je croyais que ceux qui mendient leur pain de chaque jour étaient seuls à plaindre Dites-moi, comment se fait-il que vous êtes pauvre?
— Parce que mes aïeux ont été généreux et prodigues,
madame ; parce que quand je suis venu au monde je n ai guère eu que leur nom pour héritage. Ma mère, une sage el courageuse femme, m'éleva seule, car mon père était mort, et le jour même de ma naissance j'avais succédé à son titre de comte de Penaparda. Mon majorât est dans la montagne, à quelques lieues d'Oviédo ; c'est un vieux château fort, autour duquel il ne croit que des bruyères et des ronces. C'est là que j'ai grandi, c'est là que j'ai vécu jusqu'à vingt-cinq ans, insouciant de l'avenir, ne songeant ni aux honneurs ni à la fortune.' On m'avait depuis longtemps proclamé le plus habile et le plus hardi chasseur de la contrée; cette renommée suffisait à mon ambition, et après un beau coup d'escopette j'étais aussi fier que le général qui vient de gagner une bataille. Mais une fois cette gloire faillit me coûter la vie, je fus blessé dans une grande battue, près de l'ermitage de Notre-Dame-de-Cobadunga, et pendant tout un hiver je ne pus chasser. L'ennui me gagnait ; un des chanoines de Gobadunga m'apporta des livres, c'étaient des voyages, des histoires merveilleuses et pourtant véritables. Mon imagination était singulièremeût frappée de ces récits, et alors tout à coup de nouvelles pensées me vinrent.... Mais ces détails ii'ont d'intérêt que pour moi, ils vous fatiguent, madame.
— Non, non, continuez, répondit-elle vivement; continuez, et dites-moi tout.
— Eh bien ! alors, il me sembla que ma vie ne devait pas s'écouler si obscure, je me sentis fier du nom que je portais, je me dis qu'il pouvait arriver à tout. Quelles illusions, quels rêves de gloire j'osai former! Avec quelle avidité je lisais le récit de ces grandes guerres, de ces conquêtes qui ont étendu jusqu'aux extrémités du monde la domination espagnole ! Mon esprit s'élançait au delà de l'étroit horizon où je vivais ; mon imagination me transportait dans ce monde où je comptais me faire bientôt une bonne place par ma loyauté, par mon dévouement, par mon courage. Je pris en horreur la vie monotone et mes-
DK PENAPAHDA. 115
quine que je menais; il me fallait du mouveinent, les pff-
rils de la guerre, les voyages aventureux ; il me fallait une
de ces carrières où Ton expose son existence tous les
jours, et oii l'on trouve infailliblement le succès ou la
mort. Il se passa longtemps avant que j'osasse avouer mes
projets à ma mère ; mais elle les avait devinés, et, quand
je parlai de départ, elle n'essaya pas de me dissuader,
voyant bien que tout serait inutile. Ah I je serais peut-être
resté si j'avais su combien cet adieu me briserait Tàme I.
t Va, Pablo, me dit ma mère après m'avoir donné sa hé^
« nédiction ; va, et que Dieu te protège 1 Le sang dont tu*
« sors me répond que tu seras toujours brave et loyal 1...
c Âh 1 si je pouvais avoir une aussi grande foi en ta for-
« tune et en ton bonheur !... Je vais me retirer au cou--
< vent des Ursulines ; j'y prierai pour toi 1 ... »
« Je partis, je quittai notre pays, nos belles montagnes pour cette grande ville de Madrid, où je n'avais ni protecteurs ni amis, où je ne connaissais personne. Il y a deux ans de cela, deux ans, paè davantage. Dans ce court espace de temps, mes illusions sont tombées une à une, Tindiffé-' reDce et le dédain m'ont partout accueilli. Chez les gens* puissants, j'ai toujours été congédié avant qu'on sût séiilement ce que je. voulais. Chez ceux qu'on aborde plus aisément parce que leur position est moins haute, je n'ai trouvé qu'un insolent refud; mes espérances se sont brisées devant tant d'obstacles et de dégoûts. Je serais mort à la peine sans le généreux secours d'un compatriote qui est venu me tendre la main et partager son pain avec moi. C'est lui qui a voulu faire encore cette tentative à laquelle j'attache un dernier et bien faible espoir. Pardon, paixion» madame, de vous avoir si longtemps parlé de moi, mais vous, l'aviez ordonné...*. »!
Il i^e tût ; la jeune dame l'écoutait encore, le regard arrêté sur lui et pleii^ d'attention. Pour la première fois, sans doute, la plainte d'un malheureux arrivait jusqu'à elle, et l'aspect d'une telle infortune attristait ses yeux. Sa
physionomie mobile décelait une vive émotion d'intérêt et de curiosité.
« Et maintenant, si votre placet ne réussit pas, dit-elle après un moment de silence, que ferez-tous?
— Hélas ! madame, je ne sais.
— Retoumerez-vous à votre château de Penaparda?
. — Jamais! Si vous saviez, madame, quelle douleur c'est pour moi de ne pouvoir relever cette noble demeure! Elle s'écroule faute de réparations ; depuis des siècles le vent et la pluie la battent en brèche. Quand je suis parti, elle n'était presque plus habitable ; et depuis deux ans!... Non, je ne reverrai pas ces ruines, et le dernier des Penaparda ne sera pas enterré dans la chapelle où dort toute sa race. J'irai me cacher dans quelque couvent pour y attendre la iin de ma triste vie....
— Oh! non, non, je ne le veux pas! interrompit la jeune dame, et comme j'ai quelque crédit à la cour.... Gavallero, donnez votre placet. »
Don Pablo, surpris et troublé, tendit son placet; la duègne se déganta, le prit et le remit gravement à sa mattresse, qui ajouta en souriant :
« Cavallero, je veux que tous les jours de votre vie vous remerciiez Dieu de m'avoir rencontrée ici....
— Ce n'est pas seulement par reconnaissance que je m'en souviendrai toujours, madame. 3>
Elle rougit un peu ; la duègne recula d'étonnement, son visage devint tout blême et elle s'écria :
« Cavallero, savez-vous...?
— Tais-toi, Montellano! interrompit la dame avec un regard qui fit baisser les yeux à la duègne; tais-toi !
— Madame, dit don Pablo, ne puis-je savoir le nom de celle qui m'accorde une si généreuse protection?... Une de vos paroles vient de remplir mon âme d'espoir ! Vous venez à mon aide, vous prenez mon sort en vos mains! Ah ! maintenant je crois encore à l'avenir, au. bonheur. Oh ! dites-moi votre nom, madame, que je puisse le bénir !«
DE PBNAPARDA. 117
Elle secoua la tête en signe de refas, et mit une main sur son cœur ; elle était étonnée de le sentir battre si vite, ses yeux se mouillaient de larmes : jamais personne ne loi avait parlé ainsi.
« Toutes les espérances que vous aviez conçues se réaliseront, dil*elle après un silence : vous deviendrez riche et puissant autant que vous êtes noble. Bientôt la carrière que vous ambitionnez vous sera ouverte ; bientôt, demain. . . .
— Ah I madame, je serai digne de tout ce que votre bonté aura fait pour moi ? Je vous devrai mon premier grade ; mais les autres, je veux les gagner à la pointe de mon épée, et dans un an, si je ne suis pas mort, vous me reverrez maître de camp. Oh ! maintenant quel que soit mon sort, je le bénis d'avance : si je vis, ce sera pour de grandes actions, pour un bel avenir; si je meurs.... ne daignerez- vous pas vous souvenir une fois de moi, madame ? Âh ! ce sera assez pour mon bonheur de toute Tétemité.
— Vous, mourir? s'écria la dame; oh ! non ! Dieu vous gardera de tout péril; un jour vous serez ce que j'aurai voulu vous faire, grand, heureux, honoré au-dessus de tous!... »
Il joignit les mains et plia le genou devant cette protectrice inconnue, elle se pencha vers lui comme pour le relever, et leurs doigts se touchèrent à travers la clairevoie ; ce geste fut rapide comme le regard.
c Comte de Penaparda, dit la dame d'une voix émue, bientôt vous apprendrez comment je tiens mes promesses. Je vous commande un silence absolu sur ce qui vient de se passer ici. Ne cherchez pas à me connaître, vous le voudriez vainement.
—Eh ! quoi, madame, ne vous reverrai-je donc jamais?
— Jamais, monsieur le comte ; mais je ne vous oublierai pas, et de loin je veillerai sur vous. Et maintenant, retirez-vous.... Adieu. »
Il s'inclina avec le geste d*une soumission triste et ab-
solue, en baissant la vae pour cacher son émotion. Quand il releva la tête, les deux dames avaient disparu derrière la haie de tuyas ; le bouquet de jasmin était resté accroché aux lattes de la claire-voie. Don Pablo s'en empara vive* ment et le cacha dans son pourpoint. Benito Romero, stupéfait, restait droit comme un terme de l'autre côté du ruisseau. Il ne sortit de cette immobilité que pour se jeter tout suffoqué entre les bras de don Pablo.
« Eh bien! s'écria-t-il , croirez-vous maintenant aux présages ? Oui, l'horoscope s'accomplira, vous serez grand d'Espagne !
— Grand d'Espagne ? . . .
— Oui, cette dame, cette jeune dame, elle était bien émue, son cœur battait en vous parlant ; oh ! je l'ai vu, j'observai tout....
— Qu'elle est belle, Benito I
— Eh ! eh ! pas trop : point de fraîcheur dans le teint, point de régularité dans les traits ; mais quelle expression ! je ne voudrais pas d'autre modèle pour mon tableau de sainte Marie Égyptienne. Je l'ai bien regardée, son visage est là, j'essayerai.
— Quoi ! vous pourriez de mémoire faire son portrait?
— Je crois que oui.
— Ah ! mon cher Benito, il serait pour moi, pour moi seul ! Vous le commencerez demain....
— Oui, oui, demain en arrivant à Madrid. Maintenant vous devriez prendre une bouchée de pain. >
Le peintre arrangea encore une fois le couvert sur son mouchoir blanc et déboucha le flacon d'osier.
« Merci, merci, mon bon ami, dit don Pablo, je n'ai pas faim. . . . Ah 1 mon Dieu, mon Dieu ! je suis si heureux !
— Et amoureux. Ah l quelle aventure, quelle aventure! ce serait le sujet d'un beau tableau.
DE PENAPARDA, 119
Le lendemain suivant il y avait foule devant la taverne du vieux Chinchilla ; on faisait cercle autour d'un gros marier blanc ^ui ombrageait la porte; les gitanos venaient d'arriver. La troupe préparait sa représentation et faisait sa toilette dans une espèce de baraque en toile, assez semblable au théâtre de Polichinelle, et à laquelle un mauvais rideau servait de porte. Un vieux gitano, assis devant la baraque, raclait négligemment une guitare à trois cordes. De temps en temps, il interrompait sa musique lûonotone pour frapper en cadence sur les deux petits tympanons attachés à sa ceinture. Alors les spectateurs trépignaient, et le vieux gitano criait d'une voix enrouée :
«Prenez vos places, messeigneurs ! prenez vos places ! la danse va conamencer ! »
Cependant le temps s'écoulait ; une sourde rumeur courut dans le cercle formé par cent figures attentives et béantes. Le vieux gitano se remit à crier pour la vingtième fois :
« Â vos places, messeigneurs ! un peu de patience, on va commencer ! »
Les murmures redoublaient ; déjà plusieurs des admirateurs de la Paldmita avaient défectionné : le vieux gitano se décida enfin à commencer, et un roulement prolongé sur les tympanons donna le signal de la danse. Aussitôt la gitana s'élança de la baraque, ses castagnettes aux mains, toute pimpante et couverte de bijoux en cuivre doré : d'une distance de cinquante pas, on aurait pu croire que c'était quelque reine du Pérou. A son aspect, on cria de tous côtés :
« Viva la Palomita!... eh ! viva! «
Elle salua gracieusement en secouant ses castagnettes ; son regard rapide parcourut le cercle et se leva ensuite vers les fenêtres de la taverne : toutes étaient fermées.
« Le fandango ! le fandango ! » cria-t-on de toutes parts.
Alors la gitana fit signe de la main qu'elle allait parler, et un grand silence succéda aussitôt à ce tumulte.
« Messeigneurs, dit-elle de cette voix métallique et librante particulière aux femmes de sa race ; messeigneufs, je me trouve fort embarrassée pour obéir à cet ordre gracieux. Tovalito, notre premier danseur, qui devait finir ce soir les trois jours de prison auxquels il a été condamné dernièrement, n'arrive pas, et personne dans la troupe ue peut le remplacer. Si quelqu'un parmi Thonorable assistance voulait prendre son rôle.... Allons, messeigneurs, qui veut danser le fandango avec la Palomita ? i»
Elle fit lentement le tour du cercle ; mais, parmi cette foule qui hait, chuchotait et reculait à son approche, il ne se trouva personne dont la bonne volonté allât jusqu'à danser en public avec une gitana; elle croisa les bras et dit avec une petite moue dédaigneuse :
c Gomment I nul ne se présente ! la Palomita aura inntilement invité, prié tant de danseurs! ?
Tous firent silence. Elle répéta encore une fois en élevant la voix :
« Qui veut danser, messeigneurs? qui veut danser le fandango avec la Palomita ?
— Moi! » cria quelqu'un en dehors du cercle; et l'on vit une pauvre créature, laide et contrefaite, se frayer un passage jusqu'à la gitana. De grandes huées et des éclats de rire accueillirent cet intrépide danseur ; quelques-uns crièrent :
« C'est Pépé, Pépé Gojuelo ! Pépé l'imbécile ! Il a grand'peine à marcher!... s'il danse, miracle ! miracle I...
— .11 dansera ! »» dit résolument la Palomita en amenant au milieu du cercle ce pauvre idiot qui la regardait avec une admiration hébétée. La triste créature avait la
DE PENAPARDA. 121
tète. grosse^ les bras loogs, les jambes tordues; sa chevelure mal peignée ressortait d'une vieille calotte noire ; une souquenille, qui n'était plus d'aucune couleur, enfermait comme dans un sac son chétif individu; quelque compassion qu'on eût dans l'âme, on ne pouvait regarder sans rirç cette étrange et ridicule figure.
Êe vieux gitane avait repris sa guitare et jouait riforzaàdo l'air du fandango. La Palomita secoua ses castafrnettes et bondit sur ses pieds élastiques, sa taille souple se balança comme une tige courbée par le vent, ses yeux noirs lancèrent des flammes.
Il faut être comme les Espagnols sous l'influence de l'habitude et de la vanité nationales pour ne pas baisser la vue devant un gitano qui danse le fandango ; la volupté se montre ardente, échevelée, dans cette pantomime effrontée ; pourtant jamais les danseurs ne se touchent , même de la main : tout est dans le regard, dans le geste, dans l'attitude.
Tandis que la Palomita, souriante, légère, belle à danmer un saint, touchait à peine la terre de ses pieds et faisait sonner ses castagnettes, Pépé fixait sur elle ,ses gros yeux de verre et tâchait d'imiter ses pas et ses mouvements. On eût dit un ours en face d'une sylphide.
. Des éclats de rire et un tonnerre d'applaudissements accompagnèrent cette scène bizarre ; ce fut un succès complet, inouï. U fallut deux fois recommencer.
Dès que la danse fut finie, la Palomita, profitant de ce moment d'enthousiasme, enleva la calotte, passablement grasse, qui couvrait la tête de Pépé Gojuelo, et fit le tour du cercle. La monnaie pleuvait, on donnait à pleines mains; le pauvre peuple payait bien sa danseuse favorite. Elle multipliait les sourires et les révérences ; mais une sorte de tristesse et d'abattement avait promptement succédé à l'ivresse de sa danse, h. la joie de se voir tant applaudie. Au moment où elle passait devant la taverne du vieux
Chinchilla, l'unique fenêtre du premier étage s'ouvrit, et deux hommes s'accoudèrent sur le balcon de bois. La Palomita leva les yeux et s'arrêta interdite, le cœur palpitant, la main tendue.
c Tiens, ma mignonne, puisses-tu danser ainsi cent ans! » lui cria Benito Romero en jetant un beau doublon d'or dans la calotte; don Pablo fit un petit salut de la tête, puis tous deux quittèrent le balcon.
La Palomita regarda la fenêtre, ensuite le doublon; en ce moment elle l'eût donné avec tout ce qu'il y avait dans la calotte pour revoir dgn Pablo une minute, mais il avait disparu ; il ne se montrerait peut-être plus. La Palonaita se décida sur-le-champ, et, bien qu'elle aimât fort l'argent, elle n'eut pas regret à celui qu'elle allait rendre pour avoir un prétexte de parler à don Pablo. Elle avait cru fermement, en voyant une pièce d'or sortir d'une main si pauvre, que le peintre s'était trompé, qu'il avait donné un doublon pour un cuarto, et, pour la première fois de sa vie, elle voulait faire une restitution.
c Tiens, père, dit-elle en jetant la calotte pleine de menue monnaie au vieux gitano ; je vais revenir. •
Les deux amis étaient dans leur chambre, environnés de tout le désordre d'un prochain départ : des malles ouvertes, des livres, des papiers épars, des habits jetés çà et là formaient un pêle-mêle au milieu duquel on ne savait où poser le pied.
« Ouais! «pensa la Palomita en entr'ouvrant la porte, pour des gens qui vont à pied voilà un gros bagage 1 »
Don Pablo, un peu étonné, alla au-devant d'elle et lui fit signe d'entrer.
« Que Dieu soit avec vous, seigneur ! dit-elle en saluant le genou ployé à la façon des gitanos : votre générosité a étendu la main vers moi, elle a fait plus qu'elle ne voulait; voici un doublon qui m'a été donné sans doute par mégarde, je viens vous le rendre....
— Valgame Dios! interrompit le peintre ; tu es honnête
DE PBNAPARDA. 123
fille à ce point-là ! il faut le voir pour le croire ! Garde le doublon, mon enfant ! j'ai voulu te le donner, et en voici un second pour récompenser ta belle action.
— Merci, seigneur ! s'écria la gitana ébahie ; mais vous êtes donc devenu riche ?
— Oui, nous sommes riches, oui, nous sommes heureux à présent! répondit le peintre avec une explosion de joie; ton horoscope commence à se vérifier, et cela ira jusqu'au bout; don Pablo de Penaparda sera grand d'Espagne quelque jour!...
— Je Tai prédit au premier regard que j'ai jeté sur lui.
— Vois-tu, là, sur le lit, cet uniforme? c'est le sien : Tuniforme de capitaine ; et le brevet, signé par le roi, le voici; M. le comte l'a reçu avant-hier avec un bon sur le trésor, et l'ordre de rejoindre sur-le-champ son régiment qui est en garnison à Murviedro. Oui, oui, tu l'avais dit, il fera sa fortune par les armes ! et il ne croyait pas à tes prédictioQS !
— A Murviedro ! » répéta la gitana pensive.
Elle tenait toujours à la main ses deux pièces d'or et regardait don Pablo avec une singulière expression. Il y avait dans ses yeux quelque chose d'amoureux, de triste ; elle contemplait, dans une muette admiration, ce visage dont elle caressait depuis quelques jours le souvenir au fond de son cœur. Aucun plan, aucun projet fixe, arrêté ne se présentait à son esprit; mais elle savait bien qu'elle voulait revoir don Pablo, qu'elle le reverrait ; un caprice, un désir, une volonté impétueuse, l'amour peut-être, Tentratnaient irrésistiblement vers lui.
Le comte avait repris sa place devant une petite table où il travaillait ; à côté d'une vieille écritoire d'écolier et d'un volume dépareillé de Cervantes, était posé un beau vase de porcelaine , dans lequel trempaient les tiges d'un bouquet de jasmin ; ces fleurs à demi flétries exhalaient encore un faible parfum. Une grande toile était debout sur le chevalet, au milieu de la chambre ; le portrait, à peine
ébauché, d'une jeune femme, ressortait sur ce fond grisâtre et semblait sourire au jeune gentilhomme.
La Palomita regarda ce tableau avec une vague jalousie, et dit d'un air dédaigneux ens'adressant au peintre :
« Quels cheveux ! c'est comme de la filasse ! Les dames qui vous servent de modèle ont donc des perruques de chanvre, caballero?
— Qu'est-ce à dire ? Ce sont des cheveux blond cendré les plus beaux du monde.
— Âh ! fi ! ils me semblent fort laids. »
Don Pablo se tourna d'un air courroucé, et la gilana lui dit en souriant avec un dépit concentré :
« Ne vous fiez pas aux femmes blondes, seigneur, c'est une femme blonde qui vous trahira ; retenez ma prédiction.
— Je n'y crois pas ! dit-il dédaigneusement, et je n'ai nulle envie d'entendre dire une seconde fois ma bonne aventure. Il me semble qu'on t'attend là-bas, ma mignonne. »
Elle rougit en s'entendant congédier ainsi, et répondit avec fierté :
Œ J'y vais !
— Adieu, belle entre toutes les gitanas, dit le peintre; je ne t'oublierai pas, et si jamais nous nous rencontrons, je veux faire ton portrait : ime belle tête de bacchante, ma foi !
— Vous partez bientôt pour Murviedro ?
— Demain.
— Que Dieu vous accompagne, caballero ! »
Elle s'en alla. Don Pablo, préoccupé, n'avait pas remarqué le dernier regard qu'elle jetait sur lui. Benito ôta le portrait de dessus le chevalet en disant :
« Vous ne pouvez rester là devant en contemplation toute la nuit, don Pablo^ 'il faut que j'emballe cette toile.
— Ah ! je suis un grand fou, mon pauvre Benito !
— Fou ! pourquoi !
— Je suis amoureux !
DE PENAPARDA. 125
— Eh ! où est le mal? Vous êtes amoureux d'une belle et noble dame qui vous tend la main pour vous faire monter jusqu'à elle.
— Je n y arriverai jamais. Ah ! je donnerais la moitié de ma vie pour savoir son nom, pour aller me prosterner à ses genoux et la remercier du bien qu'elle m'a fait.
— Quelque jour elle daignera se faire connaître ; en attendant, nous allons à Murviedro.
-7-Benito, j'ai un soupçon, une crainte qui me dévore. Si elle était mariée ! . . .
— Si jeune ! à quinze ou seize ans !... Ce n'est pas probable.
— Pourtant il y a en elle je ne sais quelle décision, quelle calme assurance qui n'appartient guère qu'aux femmes déjà habituées aux regards du monde. Une jeune fille ne m'aurait pas parlé ainsi.
— Elle est libre, vous dis-je; elle est fille ou veuve à coup sûr.
— Qu'en savez-vous, pour l'affirmer avec tant d'assurance ?
— Ah ! c'est que j'ai tout remarqué, tout. Tandis que vous lui parliez, elle a tiré son gant ; j'ai vu sa main gauche, une main blanche et mignonne avec une seule bague émaillée, et d'anneau de mariage, point.
— Ah ! Benito, en êtes-vous sûr? Et ces vêtements noirs, cette simple coiffure ?
— Elle est en grand deuil comme toute la cour.
— Hélas ! nous partons, et je ne l'aurai pas revue ! car je n'espère pas la rencontrer demain au même lieu où elle m'a apparu comme un ange que Dieu envoyait à mon secours! n'importe, j'irai.
— C'est un pèlerinage que je vous laisse faire tout seul Vous serez à cheval avant le jour ? *
— Et cette fois, je ne resterai pas si longtemps en roule. »
Le lendemain, de bonne heure, don Pablo arrivait à
l'Escurial. Son âme fut saisie d'une profonde éûiolion en revoyant ce»lieUfXOÙ, quelques jours auparavant, il était venu si dénué, si malheureux et avec un si faible espoir. Il regarda de loin la sombre façade du couvent ; il chercha sur la terrasse, aux innombrables fenêtres, une blonde tête, un vêtement noir, et il ne vit rien qu'une compagnie de la garde wallonne qui défilait devant un balcon où personne ne se montrait.
Don Pablo s'en alla dans Tallée de frênes, le long des jardins. Gomme il y avait quelques jours, le vent frais et suave murmurait sous ces beaux ombrages ; Teau fuyait lentement, sous le gazon, parmi les grandes touffes rosées de la saponaire. Au delà du ruisseau, derrière la clairevoie, les tuya's dressaient leurs cimes immobiles ; partout régnaient la sobtude et un silence profond.
Don Pablo resla là jusque vers le soir, et avant de repartir il s^agenouilla :
« Adieu, dit-il ; adieu, ma noble protectrice ! j'emporte en mon cœur ton image chère et vénérée 1 Rien n'est impossible à celui sur lequel est tombé ton regard!... Adieu, je vais où tu m'envoies, peut-être à la fortune, à la gloire, peut-être à la mort!... »
Il n'alla de ce pas ni à la fortune, ni à la gloire, ni à la mort, le bon gentilhomme! Le temps des grandes guerres et des conquêtes était passé pour l'Espagne; les armées de Philippe V n'avaient pas combattu pour agrandir ses États, mais pour soutenir sa couronne. Après les guerres de la Succession, elles se reposaient disséminées sur la frontière et dans les places fortes. Parmi les villes de garnison, Murviedro était, sans Contredit, une des plus tristes
DE PENAPARDA. 127
et des plas mal habitées. Cependant, alors comme aujourd'hui, elle avait le plus doux climat du monde; l'oranger couronnait ses jardins, et ses murailles, assises sur les raines de Tancienne Sagonte , étaient bordées d'arbres toujours verts; mais les dernières guerres avaient écrasé 1b pauvre peuple; les bourgeois et les nobles, presque tous partisans de la dynastie autrichienne, n'ouvraient pas leurs maisons aux soldats du roi Philippe, et la garnison passait fort mal son temps dans la petite ville de Murviedro.
Don Pablo de Penaparda embrassa d'abord avec ardeur les devoirs de son nouvel état : il se mit à étudier la stratégie; il ne rêvait que plans de campagne, fortifications, sièges et batailles. Mais il se lassa bientôt de ces arides théories, et surtout des minutieuses obligations que son grade lui imposait. Dans le cercle étroit oii il vivait, la subordination pesait de tout son pdids, elle rendait continuelles des relations qui n'étaient pas toujours agréables. Aussi, bien qn'il fût monté tout d'un coup à la position qu'il avait tant désirée, bien que la misère et le malheur se fussent retirés de lui , don Pablo serait mort d'ennui à Murviedro sans la compagnie de Benito Romero; pourtant il était amoureux, à ce qu'il disait; mais cette image qui l'avait tant préoccupé commençait à s'effacer de son cœur. L'espoir qu^il avait entrevu ne se réalisait pas; sa protectrice restait inconnue ; et, depuis cette première et dernière entrevue, pas un souvenir, pas un seul mot d'elle. Le culte qu'il lui avait voué se soutint assez bien pendant trois mois ; mais, passé ce terme, don Pablo fut saisi de découragement, et tomba de toute la hauteur de sa passion. Son idole demeura, pour ainsi dire, voilée au fond de ses souvenirs, il n'osa plus y penser.
Un soir, les deux amis se promenai^t aux portes de Murviedro : on était à la veille de Noël, et pourtant la brise soufflait tiède et parfumée. Les sept forteresses mauresques, dont les ruines dominent la ville, se découpaient en noires silhouettes sur le ciel, où resplendissait un der-
nier rayon de soleil. Au-dessous, lo théâtre de l'antique Sagonte semblait attendre que le flot populaire vint envahir ses gradins déserts. Nul être vivant ne se montrait dans cette enceinte immense; l'herbe croissait entre les pierres blanches qui servirent de sièges aux magistrats de Sagonte ; des cyprès formaient un morne rideau de feuillage le long de la scène. En face de ces grands débris d'une autre civilisation se déroulait un merveilleux paysage; le laurier, l'oranger, les arbres toujours verts ombrageaient la plaine, au bas de laquelle venaient se briser si doucement les flots azurés de la Méditerranée.
« Restons encore ici, dit don Pablo en s'asseyant sur une des pierres chargées d'inscriptions qui sont semées sur cette terre classique ; vous n'êtes sans doute pas pressé d'aller vous enfermer chez S. Exe. le seigneur don Francisco de Tejeiro?
— Ohl sans doute! nous arriverons toujours à temps pour faire deux ou trois parties à*hombre. Que maudit soit rinventeur des cartes! Je ne connais pas de plus insipide manière de s'ennuyer que de jouer à Vhombre ! Et dire que, deux fois la semaine, c'est d'obligation!
— Que voulez- vous ! nous sommes ce soir de corvée, mon pauvre Benito ; cela fait comme partie du code militaire, la subordination, la discipline....
— Si du moins il y avait là quelque jolie femme, un seul visage qu'on pût peindre; mais, Dieu me damne 1 toutes les dames du régiment sont laides à faire reculer l'ennemi ! Quant à celles de la ville, il n'y a pas moyen d'en approcher. Votre belle protectrice savait bien ce qu'elle faisait en vous envoyant ici; elle n'a pas voulu laisser une seule occasion de l'oublier.
— Ah! Benito, c'est elle qui m'oublie! que j'étais insensé d'espérer, de croire qu'elle avait laissé tomber un regard moins indifférent sur moi que sur le reste du monde!... Se souvient-elle seulement que j'existe? qm sait? peut-être en ce moment appartient-elle à un autre
DE PENAPARDA. 129
plus grand) plus riche, plus heureux^ que ce pauvre gen» tilhomme dont sa pitié a commencé la fortune. Eh! de quoi me phindrais-je? n'est-ce pÀs juste? ne suis-^je pas traité selon ce que je vaux? Mais vous étiez fou, Benito, quand vous me disiez que cette femme m'aimait ! Elle, si fière, si haut placée ! elle, Théritière de quelque majorât qui vaut notre province des Asturies! elle, dont toute la grandesse doit ambitionner la main! et le comte de Penaparda avait osé élever ses regards jusque-là! lui, un bon gentilhomme, aussi noble que les Sandoval, que les Frias, que les plus anciennes familles de Gastille, mais pauvre comme un officier de fortune ! J'ai- comme un remords d'avoir nourri de Celles illusions ! j'en suis bien puni maintenant que je retombe de toute leur hauteur!...
— La la, quelle tirade! interrompit Benito. Peut-on se désoler ainsi ! peut-on renier de si grands sentiments, de si belles espérances! Avez-vous donc oublié la pré-
, diction de la gitana?
-^ Je n'y crois pas!
— Moi, j'y ai foi comime en mon salut éternel. JVous serez grand d'Espagne, don Pablo !
— Oui, pour peu qu'on me laisse quelques années en garnison k Murviedro, j'ai de grandes chances pour faire ma fortune par les armes.
— Ceci ^st votre premier pas.,..
— Je ne crois pas qu'il me mène à la grandesse. Ah! ce que j'avais voulu, ce que j'avais espéré, c'est une vie pleine, glorieuse, courte peut-être....
— Votre protectrice inconnue ne veut pas vous faire tuer; c'est pour cela qu'elle vous laisse ici.
— Oui, pour que j'y meure comme en exil, loin d'elle, sans savoir seulement son nom. Ah! Benito, elle est cruelle envers moi ! . . .
— Allons, allons, il faut l'oublier, puisque son souvenir vous tourmente ainsi. Demain, je fermerai à clef la chaml>re oîi est ce portrait.... »
Don Pablo se leva. La nuit était alors tout à fait venue; les forteresses mauresques, le théfttre antique dominaient la ville de leur sombre masse; quelques lumières couraient çà et là dans la plaine ; au loin la mer endormie se confondait avec les nuages noirs. Nulle voix ne s'élevait dans les campagnes ; on n'entendait rien que le bruit du vent dans le feuillage sonore des orangers; une légère senteur d'ambre et de violette s'exhalait des vieux murs où croit le giroflier jaune.
Tout à coup ce silence profond fut troublé par une étrange mélodie; elle semblait venir des ruines d'ifn temple antique k cent pas du chemin. Plusieurs voix chantaient en chœur un air dont les notes aiguës frappaient les échos comme un long cri.
c Jésus 1 Maria r entendez-vous là-bas ? dit Benito Romero en se signant : ce n'est pas un chant d'église, et même jamais chrétien n'a entonné semblable musique. Ces gens-là font le sabbat; allons-nous-en, crainte de leurs maléfices et de la sainte inquisition; allonsnous-en 1... »
Don Pablo, qui n'avait pas peur, releva son manteau, mit la main à son épée, et s'avança vers les ruines. Benito prit aussi son poignard d'une main y son scapulaire de l'autre, et tâcha de suivre son ami; mais ce dévouement faillit lui être impossible. Ses jambes flageolaient; il se heurtait à chaque pierre.
Le chœur se tut; une voix légère et vibrante s'éleva seule; Pablo et Benito s'arrêtèrent pour écouter; elle chanta :
Mon beau cavalier, Je dis la bonne aventure !
J'ai mis dans ma chevelure Des fruits rouges d'églantier.
J'ai mis mon collier
Fait de grains d*ébène ,
Et ma belle chaîne.
Mon beau cavalier^
DE PENAPARDA. 131
Dans cette parure , Je dis la bonne aventure !
« Viva la Polamila! Eh! viva! » cria une voix nasillarde et fêlée.
Alors Benito Romero tourna hardiment le pan de muraille derrière lequel étaient les chanteurs, et il reconnut les gitanes qui, trois mois auparavant, avaient donné une si belle représentation devant la taverne du vieux Chinchilla. Us venaient de dresser leurs tentes au milieu des mines du temple de Bacchus. Le feu était allumé entre deux colonnes, dont les chapiteaux brisés gisaient parmi les ronces et les grandes herbes. Une douzaine de gitanos et de gitanas se chauffaient accroupis les coudes sur les genoux, les mains sous le menton. La Palomita était debout en dehors du cercle; elle chantait, en tressant ses longs cheveux devant un petit miroir cassé que tenait Pepe Cojuelo. La même profusion de rubans et d'oripeaux formait sa parure ; des bagues de laiton reluisaient à tous ses doigts; elle paraissait toute fière et contente de ses joyaux. Jamais reine d'Espagne, assise devant une glace de Venise et parée des diamants de la couronne, ne prit autant de plaisir h sa toilette que la Palomita en face de son miroir cassé. Elle se souriait, elle balançait la tête pour faire reluire ses. pompons de clinquants, et donnait un petit soufflet à Pepe Cojuelo chaque fois qu'il se permettait un mouvement. L'idiot la regardait avec admiration, et disait entre ses dents :
« Nous danserons, nous danserons le fandango!
— Bien venue soit la Polamita! » dit Benito en se montrant tout à coup devant eHe, comme s'il fût sorti de dessous terre.
Elle pâlit légèrement, les battements de son cœur faiblirent, puis se réveillèrent, précipités par une violente émotion; elle considéra un moment le peintre avec une muette joie ; ensuite ses yeux flamboyants allèrent plus loin; leurs pupilles dilatées plongèrent un lucide regard
dans Tombre ; elle devina la présence de don Pablo, elle Tentrevit au delà des parvis dévastes du temple de Bacchus.
A l'aspect de l'étranger, tous les gitanes se levèrent en mettant une main sous leur capa^
« Holà! cria Benito, il ne s'agit pas de jouer des couteaux, mes maîtres! nous sommes aux portes de Murviedro, et je n'ai rien sur moi qui puisse tenter les larrons. La Palomita me connaît bien.
— Sans doute, dit-elle un peu revenue de son émotion ; don Benito Romero, un peintre fameux venu des.Asturies ! Le vieux Chinchilla lui a fait faire son portrait et son enseigne, sans débourser un seul maravédis....
— C'est vrai! je les lui avais promis en payement....
— Et vous l'avez payé en beaux écus, lui donnant, pardessus le marché , l'enseigne et le portrait. Aussi faut-il entendre le bien qu'il dit de vous, cavallero, de vous et de Son Excellence le comte de Penaparda. Ah ! vous avez fait honneur à sa taverne ! Il vit dans Tespoir de vous revoir quelque jour.
— Bien obligé! et toi, ma toute belle, comment te trouves- tu ici avec ta bande? Je croyais que vous ne sor» tiez guère des Deux-Castilles.
— Nous allons partout oîi il y a la vie à gagner; nous sommes comme les oiseaux de passage ; Tété nous fait remonter vers la Biscaye et les Asturies; alors il fait bon là-bas dans les montagnes, à l'ombre des chênes. L'hiver nous chasse aux bords de la mer, dans im climat plus doux ; nous venons voir fleurir les oranges dans le royaume de Valence.
— Et resterez-vous.longtemps à Murviedro?
— Pas un seul jour passé dimanche , répondit le vieux gitano qui paraissait le chef de la troupe ; ceci est un pays où il n'y a pas de l'eau à boire pour les pauvres gens qui font métier de danser, de vendre des onguents et de dire la bonne aventure ; toutes les vieilles femmes y sont
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sorcières; et les hommes ne donneraient pas un maravédis pour voir le fandango. Ghacnn y garde son bien à vue ; une poule maigre y est aussi difficile à trouver qu'un mouton gras dans d'autres endroits. Je Vb^ dit à la Palomita ; mais elle a voulu venir. ...
— Oui, interrompit-elle d'un air mutin et décidé, j'ai voulu venir, je suis venue, et si je veux rester passé dimanche, vous resterez, ou bien je vous laisserai aller sans moi.
— Avise-t'en ! murmura le vieux gitano en la regardant de travers. Eh! que ferais-tu ici toute seule? Irais-tu dans quelque maison où Ton t'astreindrait à travailler, où l'on t'ôterait tes bagues, tes colliers, sous prétexte que tu es trop pimpante? Irais-tu chez quelque béate qui te ferait manger maigre le carême, l'avent et les vigiles? Si tu étais capable de nous quitter pour prendre un si mauvais train de vie, toute ta parenté te renierait, tu ne serais plus une gitana ! » .
La Palomita sourit dédaigneusement et ne répondit que par un mouvement d'épaules. Elle repoussa Pepe Cojuelo, qui s'obstinait à lui présenter le miroir cassé de^'ant les yeux, et descendit les marches ruinées du temple. Don Pablo était là, appuyé au fût cannelé d'une colonne ; il regardait de loin la hatte des gitanes.
« Eh bien ! seigneur, dît la Palomita avec un accent si doux et si bas, qu'il dut se pencher vers elle pour l'entendre, votre vie est-elle aussi glorieuse et aussi belle que je vous l'avais prédit?
— Hélas ! pas toqt à fait, ma pauvre enfant 1 Ces beaux commencements n'ont pas l'air de me conduire à la fortune que tu me prédisais, il y a trois mois, sur le chemin de l'Escurial ; t'en sonviens-tu? »
Elle ne répondit rien et le toucha légèrement de la main, comme pour s'assurer que réellement il était là.
En ce moment le feu flamba, une vive lueur vint éclairer le parvis et donna en plein sur le visage de la gitana. Ses
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cheveux, qu'elle n'avait pas pris le temps de rattacher, retombaient sur ses épaules comme un long voile noir; .elle comprimait d'une main les battements énergiques de son cœur, mais l'animation de sa peau bronzée^ le frémissement de ses lèvres, trahissaient une poignante émotion. Pour la première fois peut-être elle baissa la vue devant un homme : ce mouvement fut rapide comme la]pensée; elle releva aussitôt les yeux; deux larmes luisaient à travers ses grands cils et voilaient ses regards. Il y avait dans son attitude, dans sa physionomie, un charme irrésistible et tout-puissant qui agit sur le comte de Panaparda. Il frissonna sous le regard plein de joie, d'ivresse et d'amour qu'elle arrêtait" sur lui; puis, honteux de son trouble et pensant s'être mépris, il détourna la tête et s'écria :
c Comme te voilà leste et parée, ma mignonne 1 Est-ce que tu vas ce soir donner une représentation aux flambeaux sur la grande place de Murviedro?
— Non, seigneur, ce n'est pas pour dansée le fandango que je suis venue ici.
-T- Ah ! ah ! tu veux changer de métier ! Le tien est bon pourtant : on t'aime, on t'applaudit sur les places publiques, et il pleut des maravédis dans la calotte d^ ton danseur.
— Il y pleut aussi des doublons, je ne l'ai pas oublié. Devant la taverne du vieux Chinchilla, un6 main généreuse s'étendit vers moi. Voyez si j'ai bien gardé ce qu'elle m'a donné. »
La gitana leva son bras frais et brun , pour montrer un bracelet de verroteries auquel les doublons percés et attachés par un gros fil servaient de plaques,
« Gomment! dit don Pablo étonné, les gitanes t'ont laissé cela? et toi tu l'as gardé? Mais tu ne sais donc pas qu'avec ces deux pièces d'or tu pourrais acheter une belle jupe de soie, des rubans neufs, des souliers, des perles de toutes couleurs?
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— Je le sais ; mais ces doublons. . . . c'est vous, seigneur, qui me les aviez donnés, je les gardais en souvenir de vous.... On a voulu me les prendre, mais....
— Mais tu défends bien ce qu'on te donne. »
Elle se redressa d'un air résolu, en touchant le manche d'un petit couteau pa$sé dans sa ceinture. Puis elle appuya ses deux mains sur le bras de don Pablo, et lui dit :
< Depuis trois mois je suis en route pour venir ici....
— Depuis trois mois! tu aurais eu le temps de faire ton tour d'Espagne.
— Je n'allais pas vite, je n'allais pas par le droit chemin. Que de haltes! que de détours! que de fatigues! mais le but était ici.... Murviedro!... En£n, j'y suis arrivée !
— Pour repartir aussitôt : on dit que les gitanos ne passent pas volontiers plusieurs jours de suite en un même lieu.
— D est vrai, nous allons, nous allons toujours ; mais je suis lasse, moi, je veux m'arrêter, je veux rester ici..».
— Tu veux rester à Murviedro ! interrompit don Pablo avec étonnement ; eh ! pourquoi ? »
Elle s'assit sur un fût de colonne renversé en laissant retomber ses bras, et répondit à voix basse :
« Parce que vous y êtes, seigneur. »
La Palomita était belle, et le comte de Penaparda n'était 'pasun jsaint; honteux et fasciné parles regards, les pa* rôles de cette femme à la fois si passionnée, si hardie et si aaïve, il se pencha vers elle et murmura :
« Demain, là-haut, aux ruines.... j'y serai seul, après , l'ilue^ana.... je t'attendrai!
— Holà! capitaine! où donc êtes-vousî criaBenito Romero; il est temps d'aller faire notre partie à^hombre,
-j- Ëh bien ! calons, allons tout de suite ! répondit don Pablo en se montrant; je vous attendais.
— A demain, là-haut, murmura la Palomita, restée
seule sur le parvis du temple ; don Pablo m'a dit : A demain!... Qu'il est beau! qu'il est fier!... JeJ'aime!... Je vais donc m*arrêter ici, m'arrêter pour toujours! Adieu, la belle vie des montagnes et des grands chemins! adieu la liberté! j*ai un maître à présent! »
Les gitanos s'en allèrent exercer plus loin leur industrie vagabonde, et la Palomita resta k Murviedro, dans la propre maison de don Pablo de Penaparda. Gela aurait été un grand scandale si on eût soupçonné qu'elle était sa maîtresse ; mais on pensa charitablement qu'il Tavait prise chez lui pour en faire sa servante. Pepe Gojuelo n'était pas parti non plus ; quand il eut compris que la gitana demeurait chez don Pablo, il vint se mettre à Igl porte, les yeux tournés vers la maison, conmie un chien qui attend son maître. Benito Romero en eut pitié, il le fit entrer en lui donnant la permission de coucher à l'écurie et de manger à la cuisine.
Don Pablo fut d'abord réveillé de son ennui et de sa mélancolie par une si piquante maîtresse ; mais au bout de quinze jours, il avait déjà rassasié ce caprice, et alors il en eut beaucoup de honte et de remords.
D aurait donné 4out au monde pour être débarrassé de l'amour et du dévouement de la Palomita; mais ce n'était pas chose facile de la . congédier ; elle aimait avec tout l'abandon, tout l'emportement d'une nature sauvage. Don . Pablo était sa vie, son dieu; pour lui elle eût donné son corps, son âme, et plus encore si c'eût été possible. Pour lui plaire, elle assouplissait sa volonté, .elle cachait ses larmes, ses vagues jalousies ; elle se faisait patiente, soumise, sans vanité, sans caprices. Nul n'aurait reconnu la
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folle gitana, la fringante danseuse, dans cette jeune fille qui demeurait des heures, des journées entières, la tçte basse, le front caché dans ses mains, tressaillant au moindre hruit dans une triste et douloureuse attente. Don Pablo était touché d'une si grande passion, mais elle lui pesait fort; il passait toutes ses journées hors de chez lui; mécontent, agité, malheureux, il fuyait la Palomita et même Benito Romero. Une sorte de remords empoisonnait maintenant ses souvenirs; il n'osait plus songer à celle qu'il ne pouvait pourtant pas oublier; quand il était seul, au loin/ . quand il s'asseyait fatigué au milieu des ruines désertes, et que nul bruit n'arrivait plus à son oreille, cette image chère et vénérée passait devant ses yeux fermés, il revoyait les sombres allées de frênes, les jardins de TEscurial ;'alors le regret d'avoir trahi un si noble amour lui dévorait le cœur.
Tout cela ne pouvait durer longtemps; la Palomita couvait en son âme des soupçons, une âpre jalousie, une irritation profonde, qui n'attendaient que le prétexte d'éclater; or, il' se présenta ];)ientôt.
U y avait près de la chambre de don Pablo une petite pièce dont 1 entrée était défendue comme celle du cabinet où Barbe-^leue cachait ses six fenunes égorgées. La Palomita avait souvent rôdé devant cette porte et regardé par le trou de la serrure, sans jamais rien voir. Parfois don Pablo s enfermait seul pendant des heures entières dans celte mystérieuse chambre, et toujours il en sortait sombre et préoccupé. Un matin, la Palomita, après l'avoir longtemps attendu, boudait et retenait une explosion de larmes; le front appuyé contre la fenêtre, elle regardait dans la rue d'un œil morne et distrait. Don Pablo prenait lentement son chocolat, et ne disait mot dans la crainte de provoquer quelque scène embarrassante; il attendait avec une certaine impatience qu'un tiers vînt rompre, ce têteà-tête, et à chaque instant il se tournait vers la porte d'un air inquiet. Tout à coup Benito Romero entra comme
un tourbillon, les mains levées, la tète nue ; car il avait perdu son chapeau dans la précipitation de sa course.
« Voilà l voilà! cria-t-il en présentant à don Pablo un pli scellé aux armes de Gastille; le courrier arrive,... il vient de Madrid avec ceci à votre adresse. »
Le comte se leva sans rien dire; il était pâle d'étonnément et de joie ; ses lèvres tremblaient ; la tête lui tournait. Il arracha le pli des mains de Benito Homero, et murmura, en lui faisant signe de sortir ftvec lui : < Allons! il faut être tranquille, pour lire ceci.... »
La Palomita resta seule devant la fenêtre ; elle frappa le balcon de son front et se tordit les bras, en s'écriant : « Il ne m'aime pas!... Il me trompe!... Oh! je saurai enfin pour qui!... »
Une he9re plus tard, lorsque don Pablo rentra, il trouva la Palomita dans le cabinet dont il avait emporté la clef; la porte en était brisée; le soleil entrait en plein par les fenêtres tout grand ouvertes ; pour la première fois un regard indiscret profanait ce sanctuaire consacré aux chastes amours. Au-dessus d'une table arrangée en forme d'autel était le portrait en pied d'une femme jeune, belle, blonde, vêtue de noir ; sa main droite tenait un bouquet, l'autre s'avançait comme pour effleurer du bout de ses doigts gantés la main qu'on eût osé tendre vers elle. En face de ce chef-d'œuvre, il y avait une petite table, un siège, et par terre, pêle-mêle, un volume des poésies de Garcilaso, des fleurs flétries, des papiers froissés et une guitare, dost les cordes détendues n'avaient pas été touchées depuis longtemps.
La Palomita, assise sur le tapis et comme aff'aissée sur elle-même, regardait le portrait avec une rage silencieuse; elle se leva d'un bond lorsque don Pablo parut.
c Eh bien 1 lui cria-t-elle, je sais maintenant ce que ta me cachais avec tant de soin! J'ai vu le portrait de ta niaitresse! C'est donc là celle que tu aimes?... Va! elle ne m'échappera ni en figure ni en peinture ! ... »
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A ces mots, elle s'ëlança contre, le portrait avec son couteau levé ; c'en était fait du chef-d'œuvre de Benito Romero, s'il ne se fût jeté à temps au devant de la Palomita.
« Tout beau, s'écria-t-il avec la sainte colère d'un ar» tiste qu'on veut mutiler, tout beau 1 ceci est mon meilleur tableau, n'y touche pas sur ta vie 1 Autant vaudrait lever la main contre moi que contre mon oeuvre I ... »
Elle recula en se débattant. Don Pablo; irrité^ gardait un morne silence.
c Quelle lionne I .fit Benito en la contenant ; on l'a mal apprivoisée ici ! mais, Dieu merci ! tout cela va finir. Nous partons cette nuit.... »
Les bras de la gitana retombèrent; elle tressaillit de surprisaet d'effroi; ces derniers mots l'avaient frappée comme un coup de foudre; elle voulut parler, mais sa langue embarrassée n'articulait aucune parole. Don Pablo fut saisi de pitié ; sa colère tomba ; il vint vers la Palomita, et lui prenant les mains, il dit :
« Tout ceci ne pouvait durer, ma psfuvre enfant, il faut nous quitter....
— Ainsi donc, vous me chassez 1 interrompit-elle d'une voix sourde.
— Eh I non ; c'est moi qui m'en vais, au contraire ; je quitte Murviedro, et tu ne peux me suivre....
-^ Pourquoi ?
— Parce que ce serait un grand scandale ; parce que j'ai une carrière, un avenir où ta place n'est pas près de la mienne. Tu serais malheureuse et moi aussi de nos relations; elles doivent finir. Va, tu ne pouvais te faire à nos habitudes ; il te faut la liberté, le grand air, la vie vagabonde et joyeuse des gitanos! Tu seras encore la plus renommée danseuse parmi les tiens ; je te donnerai de quoi acheter les plus belles parures que jamais gitana ait portées; tu seras fort heureuse....
— Comme je Tétais quand je vous rencontrai sur le
chemin de l'Escurial, n'est-ce pas? interrompil-elie. Vous penâbz que je dois faire comme vous, tout oublier, et dès aujourd'hui me retirer de vous comme si je ne vous eusse jamais connu. Gela vous est facile selon votre cœur et vos idées. Une pauvre iille, une gitana ne vaut pas tant de façons; elle plait, on la prend, on se -laisse aimer, où souffre son dévouement, ses caresses ; quand elle a cessé de plaire, on lui dit : VM'enl Qu'importe qu'elle pleure, qu'elle souffre, qu'elle meure!... C'est comme un chien dont son maître n'a plus que faire : s'il ne veut pas aller ailleurs, on lui met une pierre au cou, et on l'envoie noyer.
— Quelle tête ! interrompit Benito ; eh! qui te parle de tout cela? Où vas-tu chercher toutes ces. comparaisons de maître, de chien qu'on noie? Don Pablo veut te rendre heureuse, au contraire....
— Oui, c'est pour mon bonheur qu'il veut que je m'en aille! Sur mon âme, le conseil est bon ! Eh! où irais-je?
— Tu retourneras parmi les tiens....
— Ah ! vous croyez que c'est possible après avoir dormi pendant un mois dans la maison de don Pablo de Penaparda? Mais, dans nos tribus, ce n'est pas comme parmi vous, les filles sont sages et les femmes sont fidèles sous peine de mort. » . .
— Gomment! Que dis-tu? interrompit Benito.,
— Je dis que si je retournais parmi les miens, je n'aurais pas la vie sauve. Allez ! ils savent que je suis restée ici pour être la maîtresse du comte de Penaparda.... Le Mochnelo, un de nos hommes, cejui que je devais épouser, a rôdé trois jours durant autour de la maison avant de repartir.... Son couteau est bien affilé.... Mais ce n'est pas de cela que j'ai peur, au moins.... Je n'ai peur de personne ! . . . Je n'ai peur que d'être abandonnée. . . . Seigneur, vous ne me laisserez pas ainsi, vous m'emmènerez.... Je serai patiente, soumise.. .. Mais pourrais-je vivre sans vous entendre, sans vous voir, ne fût-ce qu'un moment chaque
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jour? Je puis tout souffrir, hormis votre absence.... Âh ! vous m'emmènerez ! ... »
II secoua la tête avec un geste plein de tristesse et de décision. Alors la Palomita s'écria avec emportement : « Eh bien ! je te suivrai malgré toi !... Va, tu ne m'abandonneras pas ainsi sans qu'il fen coûte 1... Âh! je me vengerai!... Mais crois- tu donc que je vais te laisser partir? Non, non! Pour sortir de cette maison, au seuil de laquelle je me coucherai, il faudra que tu passes sur mon corps* Ah! le bon gentilhomme qui foule ainsi aux pieds une pauvre fille qui Ta tant aimé?... Tu es un traître!.^.. Je sais où tu vas, je Tai deviné,... tu vas épouser celte femme.... tu t'en flattes du moins.... mais je me jetterai entre vous deux, fussiez-vous en face de l'autel.... ton mariage ne s'accomplira pas.... Je suis pauvre, méprisée, ^eule contre toi, contre tous ; mais je suis la Palomita^ don Pablo, et je porte toujours un couteau dans ma manche!.,. Va, va! essaye de m'échapper?... »
Elle s'arrêta épuisée ; et bientôt à ces effroyables yioleuces succédèrent encore des pleurs et des prières. Il n'y avait point de fierté dans cette femme si orgueilleuse et si vaine; l'élévation de sentiment, l'empire sur soi-même que donne l'éducation, ne pouvaient la contenir; elle se livrait sans frein à tout l'emportement de sa douleur, de son amour, de sa colère. Don Pablo soutenait ces assauts avec fermeté, mais aussi avec de profonds remords; il était comme anéanti. Le désespoir de la Palomita empoisonnait toute sa joie. Benito s'occupait tranquillement des prépa*' ratifs du départ. Tandis que la gitana, tour à tour furieuse et suppliante, retenait don Pablo comme prisonnier dans sa chambre, on enleva les cofTres, les valises, tout l'équipage des voyageurs.
A minuit le comte veillait encore assis devant sa fenêtre; son regard errait tristement sur la belle plaine de Murviedro. La lune éclairait en plein ce riche paysage; une fraîche brise de mer murmurait entre les feuillages tou-
jours verts des citronniers et les rameaux dépouillés de la vigne qui tapissaient la petite maison de don Pablo de Penaparda. On ne distinguait dans la campagne que de lumineux sillons et de grandes ombres; c'étaient les eaux et les bois. Au delà des toits enfumés de la ville, les colonnes mutilées du temple de Bacchus ressemblaient à de grands fantômes blancs, debout le long de la route. La Palomita regarda longtemps de ce côté ; puis elle vint s'agenouiller sur un coussin aux pieds de don Pablo.
« C'est là-bas que je t'ai retrouvé, dit-elle; oh! que ne suis-je morte dans le premier moment d un si grand bonheur!... Écoute! laisse -moi te suivre.... je ne te fatiguerai pas de mes plaintes, de mes reproches, de mon amour.... si tu veux, je ne serai plus ta maîtresse, je serai ta servante.... Seigneur, je vous obéirai, je vous servirai bien, je serai heureuse.... Je n'ai que vous, je n'aime que vous au monde ; je suis l'esclave volontaire de tous vos ordres, de tous vos désirs; je n'ai plus rien en moi qui soit à moi; tout est à vous.... où trouverez-vous un semblable dévouement?.. . Allons, tournez votre visage vers la pauvre gitana, ne la méprisez pas ainsi, rendez-lui sa joie, rendez-lui la vie; un mot, un seul mot!... Voyez, je suis à genoux!... »
Ses sanglots lui coupèrent la parole ; don Pablo soupira profondément en passant une main sur ses yeux; cette scène lui brisait l'âme. Il prit les mains de la Palomila, et lui dit doucement :
« Ma pauvre enfant, tu serais bien malheureuse si j'avais la faiblesse de céder à tes prières et à tes larmes. Ta situation près de moi serait intolérable ; tu es jalouse....
— Eh! vous aimez! vous aimez une autre femme? interrompit-elle d'une voix sourde, en arrêtant sur lui un regard fixe et plein d'anxiété, et ce portrait.... c'est le sien?...
Il hésita un moment; et comme la gitana s'était levée d'un air de menace, il répondit résolument : « Oui ! »
Il y eut un moment de silence ; la Palomita, pâle comme
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nn condamné qui vient d'entendre lire sa sentence, restait debout immobile en face de don Pablo ; les yeux égarés, les genoux tremblants, les mains étendues, elle n'exprimait son désespoir que par ses sanglots; elle semblait folle.
Don Pablo se leva ; alors la Palomita se mit entre lui et la porte et jeta des cris sauvages, des cris de détresse, comme quelqu'un sous les pieds duquel un abîme s'ou* vrirait.
Benilo accourut tout effrayé.
« Vous allez donc partir, partir sur Theùre? dit la Pa- Imnita en lui saisissant le bras ; mais pensez^vous que je ne pourrais pas vous suivre? Allez je courrai aussi vite que vos chevaux.... Eh bien ! tout est-il prêt?... descendonsnous?... partons-nous?... .
— Au diable, cria le peintre en colère ; non, nous ne nous mettons pas encore en route? Quemé veux-tu avec tes cris ? Si la ronde de nuit vient à passer, elle frappera, croyant qu'on assassine quelqu'un ici. ... »
Don Pabjo emmena le peintre à Técart. « Tout ceci me rend fou I dit-il. Qu'allons-nous faire de cette pauvre fille?
— Ne lui dites rien, laissez-la pleurer, cela soulage. Au point du jour nous partirons, et quand elle ne vous verra plus, quand elle n'aura plus d'espoir, elle se consolera. En attendant ne bougez pas d'ici pour qu'elle se tienne tranquille.... Je vais préparer la bourse que vous voulez lai laisser.... Qu'un pauvre homme est à plaindre d'être tant aimé ! c'est une persécution, un martyre!... La voilà qni ferme la fenêtre, elle va recommencer, je m'en vais .... »
Le comte s'assit tristement près d'une table, le front appuyé sur ses deux mains. La Palomita se mit à son côté, elle ne disait plus rien, elle pleurait silencieusement, la tête baissée, les mains jointes. Elle était abattue, anéantie, mais non résignée; on sentait une sourde colère et des résolutions violentes bouillonner en elle ; son regard ne quittait pas don Pablo. Le vent bourdonnait plaintivement
aux fenêtres; la lampe jetait de mourantes clartés; tout était immobile dans cette petite chambre où Ton veillait si tristement. Parfois cependant une ombre se mouvait sur la muraille blanche : c'était celle de Benito Romero qui avançait la tête à la porte entre-bâillée.
Peu à peu les sanglots de la Palomita s'affaiblirent^ sa tête se pencha, ses yeux se fermèrent : elle tomba dans un demi-sommeil traversé par des rêves bizarres. Les émotions de cette journée Tavaient épuisée, la fatigue émoussait toutes ses sensations; comme cela arrive en général aux organisations fortes, elle passa d'une vé.hémente agitation à un complet repos; elle s'endormit profondément.
Au bout de deux heures, Benito Romero reparut. Jl s'arrêta un moment au seuil dq la chambre et regarda d'un air inquiet; puis, mettant un doigt sur sa bouche, il fît signe que tout était prêt. Don Pablo se leva doucement et jeta un dernier regard sur la gitana endormie; les larmes lui vinrent aux yeux ; il s'arrêta devant elle et posa sur ses genoux une bourse ; elle ne s'éveilla pas. Benito Romero fit encore signe de la porte ; alors le comte passa son mouchoir sur ses yeux et sorlit.
En ce moment la gitana eut ui; rêve. Il lui sembla qu'un grand mouvement se faisait autour d'elle; don Pablo partait pour Tannée ; le régiment défilait, tambours battants, enseignes déployées ; les chevaux piaffaient dans la poussière ; elle voyait au loin les panaches ondoyer et les armes reluire au soleil. Don Pablo monta son bel alezan et lui fit signe de sauter en croupe; elle obéit.... Au même instant le bruit de la porte qu'on fermait vivement éveilla la Palomita ; elle se dressa comme si une main invisible l'eût soulevée; il n'y avait plus personne auprès d'elle, un silence profond régnait dans la maison; dehors, on entendait le galop des chevaux, qui se perdit bientôt au détour de la rue. La Palomita jeta autour d'elle un regard presque hébété; son instinct de gitana lui fit ramasser la bourse tombée a ses pieds, puis elle courut à la fenêtre. Les pas
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des chevaux frappaient encore la chaussée^ il était encore possible d'atteindre à la course les voyageurs; la gitana s'élança par-dessus le balcon.... Au lieu de. retomber sur ses pieds, elle frappa de la tête contre terre et demeura étendue sans connaissance au milieu de la rue déserte.
Quand la pauvre fille reprit ses sens, elle se trouva adossée à la maraille d'une maison voisine ; Pepe Gojuelo était agenouillé près d'eUe et la regardait d'un air effaré; de grosses larmes tombaient le long de ses joues. Il frappa dans ses mains quand elle ouvrit les yeux et s'écria :
« £hl viva la Palomital ehl viva! »
Elle se prit à pleurer en disant :
< C'est toi, Pepe, mon brave Pepe ! tu ne m'as pas abandonnée.... tu es mon ami, mon seul ami en ce monde.... Tu ne me quitteras jamais, Pepe? Je sais que tu es un pauvre idiot, un fou, mais tu m'aimes et je ne te dirai jamais : c Ya-t'en! » conune on me l'a dit à moi.... Sais-tu que je suis bien malheureuse, Pepe? que je suis abandonnée?... Est-ce pour cela que tu pleures?...
— Je n'en sais rien, répondit-il machinalement; car il ne réussissait pas toujours à traduire par des paroles les sympathies ou les répugnances de son instinct. Puis tout de suite il ajouta : Il fait froid, j*ai faim, allons-nous-en dans la maison....
— Nous n'y rentrerons plus I s'écria la Palomita avec des sanglots; on nous en a chassés.... Pepe, nous allons encore partir.,»
Il se leva tout joyeux en disant :
< Et nous danserons encore le fandango? »
Elle ne répondit rien et passa sa main sur son front comme pour rappeler ses idées.
< Le courrier venait de Madrid, murmurait-elle.... C'est à Madrid qu'ils vont.... Ah ! j'y arriverai avec eux.... On me dira où ils sont, à la taverne du vieux Chinchilla.... Pepe, voici le jour, il faut nous mettre en chemin.... As-tu conservé ta besace et ton bon couteau ? »
Il étala un petit sac de toile au fooid duquel il y avait quelques croûtes, et tira de sa ceinture une lame bien aiguisée. «
La gitana jeta un dernier regard sur cette maison où elle était entrée naguère avec tant d'orgueil et de joie au cœur ; puis ses yeux se tournèrent encore une fois vers les ruines du temple de Bacohus, vers le théâtre antique où don Pablo lui donna le premier rendez-vous.
ff Adieu, Murviedro 1 dit^Ue en s'appuyant sur Pape Gojuelo ; adieu 1 J'avais compté vivre longtemps ici, mais il est écrit là-haut que les gitanos ne doivent s'arrêter nolle part. Allons!... »
La cour venait de retourner à l'Ëscurial pour y passer la quinzaine de Pâques. Elle n'avait pas encore quitté le deuil qu'une rigoureuse étiquette commandait pour la mort des rois d'Espagne ; et, à l'ennui de ses habitudes graves et dévotes, se joignait une morne tristesse. Louis P' n'avait fait que passer sur le trône où il était monté à l'abdication de son père. Une maladie violente l'enleva en deux jours; et, le premier de la maison de Bourbon, il alla rejoindre, dsLns les caveaux de l'Ëscurial, la race éteinte de Charles- Quint. Il ne laissait point d'enfant, et Philippe V remonta au trône dont il était volontairement descendu quelques mois auparavant. Il y revint toiijours triste, sombre, malade et tourmenté d'étranges manies; la cour éprouvait l'influence de ce caractère : jamais elle n'avait eu une tenue si bigote, si austère, si peu brillante. Sous le règne de la maison d'Autriche, une morne grandeur dominait, du moins dans les sévères devoirs, dans le minutieux cérémoniai que l'étiquette imposait au monarque et à tout ce qui
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approchait de sa personne. Mais Philippe V, en pliant fia vie à ce joug inexorable, avait sn le façonner à ses habi* tudes solitaires, étroites et mesquines. II n'y avait plus k la cour de ces fêtes, de ces brillantes saraos où la gran* desse aimait à se montrer dans tout Téclatde sa richesse et de ses privilèges ; k peine si trois ou quatre foisdaps Tannée la cérémonie du tesa manos lui donnait l'occasion d'ap* procher de la famille royale.
Philippe Y passait sa vie dans le cercle inaccessible de son intérieur, dans l'étemel téte-à-téte de sa seconde femme Isabelle Famèse ; nuit et jour elle était là, l'œil du roi ne la quittait jamais ; c'était une manie, une habitude, une sorte de jalousie despotique et ridicule que la reine subissait depuis le premier jour de son mariage. Esclave de sa grandeur, elle n'était pas la maîtresse d'une seule des heures de sa vie, mais savolonté gouvernait l'Espagne. Peut-être souvent pleura- 1- elle, au fond de son cœur, sur une chaîne si dorée, et trouva-t-elle son pouvoir trop chèrement acheté.
La maison du roi et celle de la reine, les ministres et les ambassadeurs, accompagnaient les souverains dans leurs voyages. Cette noble suite habitait toujours les résidences royales ; k l'Escurial, elle occupait l'aile du couvent qui donne sur les jardins. U n'y avait alors pas plus de mouvement et d'apparat que quand les hyéronimites étaient seuls dans leurs immenses doitres ; seulement une compagnie de hallebardiers montait la garde aux portes du monastère.
Ge fut le surlendemain de Pâques que don Pablo et Benito Romero arrivèrent k l'Escurial. Gdmme ils touchaient à la première grille, un homme se présenta, et remit un billet au comte, puis il disparut sans attendre une réponse. Le billet ne contenait que ces mots :
« Demain, allez seul^ vers midi, k la ferme des Moines ; entrez dans la salle basse qui est au fond de la cuisine, poussez les verrous ^ et attendez. Vous n'ouvrirez que quand
on frappera trois coups. Ne vous arrêtez pas une iieure, pas un moment à l'Escurial. »
Don Pablo tourna bride sur-le-champ, malgré les représentations et les instances du peintre. A un quart de lieue de distance, il arrêta le galop de son cheval et le mit au pas. 41ors Benito, un peu revenu de sa surpHse et de son désappointement, se prit à discourir sur la missive étrange et mystérieuse que le comte tenait encore à la main.
« Jésus! Maria! fit-il, qu'est-ce donc que tout ceci? un rendez-vous au fond d'une cuisine ! Si c'était dans quelque jardin, près d'une fontaine, au bout d'une allée d'acacias.. .. mais dans une ferme!... Il paraît qu'on n'arrive pas de plain-pied chez cette belle inconnue?... Qui n'aurait cru qu'après vous avoir ainsi mandé, elle vous recevrait sans détour et sans mystère ?... Je-m'attendais à rencontrer sur notre chemin quelque valet à sa livrée, qui vous eût annoncé l'heure et le lieu de votre première audience ; mais point : un rendez-vous où vous irez sans savoir son nom !
— Benito, elle me le dira demain. Je n'ai pas vos frayeurs, vos susceptibilités. Eh ! que m'importe le lieu du rendez-vous, si je suis sûr de Ty trouver? C'est une insigne faveur qu'elle m'accorde en choisissant pour notre entrevue un Ueu si solitaire et si retiré. Là, du moins, j'oserai la remercier à deux genoux. Ce mystère, qui vous étonne, me remplit d'orgueil et de joie. L'espoir me revient au cœur. G est plus que sa protection, c'est son amour que je veux : demain elle me donne le droit de le lui demander. Oh! jamais, jamais, je n'avais pu croire que de si faibles espérances seraient un jour comblées ; et quand vous me prédisiez mon bonheur, Benito, je pensais que vous étiez fou. »
Les deux amis allèrent coucher à Roxas; et, le lendemain, don Pablo retourna seul aux environs de FEscurial.
La ferme des moines était une maison délabrée et depuis longtemps abandonnée ; des collines, boisées de chênes
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rabougris, l'enserraient de tous côtés ; un ruisseau traver* sait lentement cette étroite vallée, et formait qk et là de petits marécages couverts d'ajoncs et de mousse verdâtre. L'aspect désolé de ces lieux frappa don Pablo : il fit je tour de la maison, regardant, écoutant si personne ne venait. Ame qui vive ne se montra; il n'entendit rien : tout était silencieux, désert, mort autour de lui. Alors il mit la main à son poignard, et, poussant la porte, entre-bâillée, il pénétra dans la maison. An fend du vestibule, noir et sombre comme le guichet d'une prison, il y avait une grande cuisine, dont tout le mobilier consistait en une table et deux bancs de chêne. Depuis des années, le feu de la vaste cheminée était éteint, les araignées filaient le long des murs lézardés. De tous les ustensiles de cuisine, il n'était resté que le fameux g^il de saiut Laurent, sculpté en plein relief sur le chambranle de la cheminée. Les fenêtres étaient closes et barricadées en dedans ; mais le jour pénétrait k travers les larges fentes des volets. La salle basse s^ouvrait dans la cuisine, et n'avait pas d'autre issue. C'é*tait une petite pièce voûtée et tout à fait semblable à un caveaii; il n'y avait aucun vestige de mobiUer, rien que les quatre murs, noirs et nus.
bon Pablo poussa les verrous, et, s'adossant contre la porte, il attendit tout palpitant d'espoir et d'impatience. Le temps allait d'un pied de plomb, et des années de purgatoire n'eussent pas paru plus longues à l'amoureux gentilhomme que ces heures d'attente. Une fois il lui sem* bla entendre au loin le son du cor, les aboiements d'une mente ; mais le bruit passa, et bientôt tout retomba dans un profond silence. Déjà le rayon de soleil qui dorait les barreaux du soupirail commençait à s'effacer,^ une obscurité plus profonde se répandait dans le caveau ; don Pablo baissa la tête et ferma les yeux pour ne pas voir finir le jour. Chaque minute emportait quelque chose de son espérance; le dépit etTanxiété avaient succédé à sa joie.
Tout à coup des pas, des voix confuses retentirent au
dehors. Un carroBse s'arrêta devant la porte. Presque aussitôt un grand bmit se fit entendre dans la cuisine ; quelqu'ua donnait tout haut des ordres r
« Faites du feu dans la cheminée!... Jetez là ces housses !... Apportez des coussins !... »
Puis cette voix se tut ; il n'y eut plus aucun mouvement, on n'entendit plus rien. Don Pablo, ému, presque tremblant, appuya son front moite contre cette porte, qu'il eût maintenant ouverte au péril de sa vie. Au bout de quelques minutes, on frappa trois coups de Tautre côté. Le comte cacha son poignard d'une main, et ouvrit de l'autre. Aussitôt il fléchit le genou. Sa dame, sa protectrice, était debout k trois pas de lui. Elle le laissa un moment ainsi prosterné ; son regard tombait sur lui avec une expression indicible d'émotion et de bonheur; on sentait battre son cœur sous les plis de sa robe de velours noir ; son visagfe pâle souriait à travers le voile de dentelle qui retombait jusqu'à ses genoux. Elle était belle ainsi, plus belle que lorsque don Pablo la vit pour la première fois ; il y avait plus de grâce et d'abandon dans sa contenance, plus de douceur et de timidité dans son regard; un reflet de la flamme qui rayonnait dans ses yeux illuminait sa beauté. Elle s'assit sur les coussins, et fit signe à don Pablo de se relever ; puis ses yeux se tournèrent vers la porte avec quelque inquiétude : la duègne était là, une main sur la serrure. Les verrous n'étaient point poussés; on entendait aller et venir dans le vestibule, et ce périlleux rendefrvous n'avait d'autre sauvegarde que l'autorité de cette femme, arrêtée au seuil de la porte pour en'défendre l'entrée; elle restait là, immobile, le regard fixe, l'oreille attentive, et l'on comprenait k son air qu'elle ne protégeait pas sans danger pour elle ce mystérieux entretien.
C'était dans ce moment un singulier tableau que Tinté^ rieur de cette cuisine sombre et délabrée. Le feu qui flamboyait dans la cheminée avait promptement attiédi l'atmosphère, et ses lueurs faisaient ressortir la pauvreté toute
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une dés murailles. Une housse à grandes franges cachait la table, dont les quatre pieds vermoulus ressortaient comme les béquilles d'un mendiant entre les galons d'or et la soie. Une peau de léopard était étendue sur ces dalles, dont rhmmdité glaciale eût souillé des souliers de satin, et un manteau de livrée. couvrait le banc moisi. On avait ainsi dissimulé à la hâte le délabrement de cette pièce enfumée, et il était évident que rien n'avait été préparé d'avance pour s'y arrêter. La dame était assise sur des coussins de velours; don Pablo, debout devant elle, avait l'air d'un homme qui craint de s'éveiller au milieu d'un rêve heurpux.
« Comte, dit enfin la dame d'un accent doux et voilo, vous voyez comme j'accomplis mes promesses. »
Alors il se mit de rechef à ses genoux ; elle lui donna sa main à baiser^ et il osa la retenir dans les siennes. Il venait de comprendre que la distance qui séparait le pauvre gentilhonmie et la grande dame était comblée ; il devinait les lattes, les douleurs, les résolutions vaincues de ce cœur qui s'était vainement défendu pendant sa longue absence, et où l'amour triomphait enfin. Un élan de sympathie remît sur-le-champ le comte à la hauteur de sa première passion ; il oublia qu'elle s'était un moment flétrie sous les baisers de la Palomita, et ce fut de très-bonne foi qu'il s'écria :
c Ah { madame, de toutes les grftces dont vous avez comblé ma vie, celle-ci était la plus ardemment souhaitée ! Je mourais loin de vous. » v
Elle sourit avec mélancolie. Apparemment ce mot exprimait sa propre situation après cette courte et fortuite rencontre qui lui avait laissé au coeur un'si profond souvenir. Elle mit une main à son front et laissa l'autre dans celles de don Pablo. On sentait qu'elle était embarrassée pour dire les pensées qui se heurtaient dans sa tête et les émotions de son âme.
Le comte la contemplait enivré ; elle se pencha un peu
vers lui, et dit avec abandon, en s'arrêtant à chaque parole, vaincue par le trouble et peut-être l'effroi de sa situation : •
« Je voulais faire votre fortune, votre bonheur, et ne jamais vous revoir, mais je n'ai pu tenir ma résolution.... Que d'obstacles entre nous, pourtant.... Si vous saviez ce qu'il a fallu de persévérance, de volonté, de ruse, pour venir ici vous voir, vous parler un moment.... Ah ! quelles chaînes pesantes je traîne!... De quels devoirs je suis l'esclave 1*.. »
Le comte pâlit à ces mots ; une crainte poignante, une jalousie vague, glacèrent sa reconnaissance et sa joie; il dit d'une voix sourde et tremblante :
c Ce mystère, ces précautions sont donc commandés par ce que vous devez à un autre? Vous êtes mariée, madame?...
— Je suis veuve, répondit-elle vivement, je suis veuve et maîtresse de moi devant Dieu. . . . non devant les hommes, hélas ! . . . Plus tard vous saurez. . . . Mais pourquoi nous occuper de toutes ces choses que je veux oublier maintenant?... Les moments sont comptés.... Gomme ils passent!... Parlez-moi de vous. Dites-moi si vous êtes heureux, plus heureux que lorsque vous m'avez rencontrée dans le parc de l'Escuriàl?
— Je ne sais, dit don Pablo avec un soupir. Pâfois il me semble au contraire que je suis encore plus à plaindre.
— Eh ! mon Dieu 1 pourquoi ? tous vos souhaits n'ontils pas été comblés ?
— Oui, les souhaits que je formais alors ; mais, depuis, mon cœur a osé désirer un bonheur plus grand, plus impossible....
— Rien n'est impossible, interrompit la dame d'un air décidé, et la preuve, c'est que je suis ici en ce moment. Savez-vous ce qu'il a fallu faire pour y venir? Il a fallu d'abord gagner par prières, par menaces, cette personne dont le devoir est de me suivre partout ; si le secret de ce
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rendez-vous était découvert, elle finirait sa vie dans quelque pauvre couvent, hors du royaume, et Dieu sait encore si on l'y laisserait tranquille 1 Croyez-vous qu'il était facile de la décider? Mais ce n'est pas tout. Pour arriver ici, pour qu'on me laissât seule, il a fallu feindre un mal subit pendant la chasse du roi, en imposer à tant de gens curieux, attentifs, clairvoyants.... Eh bien! j'en suis venue h bout ; je voulais vous voir. J'ai traversé tous les obstacles. Oh ! la plaisante chose I Demain on se racontera à la cour que je me suis reposée dans une cuisine 1 »
Elle se prit k rire tout doucement en regardant autour d'elle ; puis, redevenant: tout à coup sérieuse, elle ajouta :
^ Mais je ne pourrai plus revenir ici ; une fois c'était possible, non pas deux.... Je ne le tenterai plus, car dans ces entrevues il y va de votre vie.
— Oh 1 si c'est le seul risque, je le brave !
— Hélas ! il y en a d'autres encore ; mais n'importe, vous le voyez, je suis venue. »
Don Pablo baisa la main frêle et mignonne qu'il osait retenir dans les siennes, et dit avec une tristesse passion* née, qui fit sourire et soupirer la jeune clame :
< Vous reverrai-je? Il me semble que non, et ce doute brise toute ma joie. Le mystère dont vous vous environnez m'effraye. Si du moins votre nomme restait quand il faudra nous quitter! Ce nom, si vous l'ordonnez, je ne le prononcerai jamais; il demeurera au fond de mon cœur. Que craignez-vous? La parole d'un Penaparda vous répond du secret. »
Elle se tut et détourna la vue, comme si elle eût craint de se laisser fléchir à la prière de don Pablo. Alors il n'insista plus. Quelques rapides conjectures se présentèrent à son esprit, mais aucune ne semblait probable. Tout ce qu il voyait, tout ce qu'il entendait confondait sa pénétration. Bien que la dame parlât un pur espagnol, elle avait un accent légèrement étranger; il était aisé de voir que, si
elle appartenait k quelque grande maison de Gastille^ c'était par alliance, et qu'elle n'était pas née dans là Péninsule. Don Pablo s'étonnait surtout de trouver dans une femme si jeune ces volontés hardies, ces façons d'agir hautes et décidées qui contrastaient à chaque instant avec quelque chose d'enfantin, de singulièrement naïf dans les paroles et la physionomie.
n regardait la dame avec encore plus d'étonnement et de curiosité que de passion, et elle, de son côté, arrêtait sur lui ses grands yeux changeants avec une expression étrange; elle était comme étourdie de, cette situation, mais elle n'en avait pas peur.
c Eh bien! dit-elle après un silence, vous voilà encore triste^ découragé, comme lorsque je vous vis dans les jardins de l'Escurial. Mais ne vous ai -je pas dit que je veux que vous bénissiez, tous les jours de votre vie, le jour où vous m'avez rencontrée? Nous nous reverrons, don Pablo! Croyez-vous que j'aurai fait ce pas pour reculer?... Non, non.... Puisque je dois rester en Espagne, je veux tout faire pour vous, pour votre bonheur, d'autant plus que je le puis sans honte et sans pécher devant Dieu....
— Âh ! madame, interrompit le comte, combien de crainte et d'amertume se mêle à la joie que vous me donnez!... Notre Espagne n'est pas votre pays ; quelque jour peut-être, vous voudrez la quitter, et alors....
— Alors î plût à Dieu que cela fût possible ! vous, viendriez en France....
— En France !... Vous êtes Française, madame ?
— Oui, Dieu merci ! Ah ! quel pays que votre Espagne!... comme on s'y ennuie !... Depuis que j'y suis, je n'ai guère passé de jour sans regretter notre France. Je n'ose rien manifester de mon ennui et de mes regrets, on les prendrait à mal dans cette cour si sévère, si ombrageuse.... Voici la première fois que je parle à cœur ouvert là-dessus; vous voyez que j'ai confiance en vous.... On a cru que jetais devenue Espagnole; j'ai fait comme si j'avais oublié
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que mon pays est de Taatre côté des Pyrénées, mais au fond de mon cœur je suis restée Française.... »
Un grand bruit au dehors coupa subitement la parole à la jeune dame ; elle se tourna vers la porte avec inquiétude. An même instant le son du cor se fit entendre dans les environs. La duègne, toute pèle et effarée, s'adossa instinctivement contre la porte et s'écria avec épouvante :
c La chasse vient de ce côté, madame 1 ... la chasse est là, sur les hauteurs 1 ... dans un moment elle passera par ici, peut-être!... »
La dame s'était levée au premier mot.
« R^trez I dit-elle vivement à don Pablo, rentrez làdedans, et, sur votre vie, ne bougez jusqu'à la nuit close. . . . Vous me reverrez.... bientôt. .^. je vous le promets. «,. Adieu!... »
Il baisa encore une fois la main qu'elle lui tendait, et se précipita dans le caveau, dont il poussa les verrous. Le bruit allait croissant au dehors; mais il était impossible d'entendre distinctement les voix qui se croisaient, se répondaient, dominées par les aboiements de la meute et les fanfares des piqueurs. Ce tumulte dura un quart d'heure environ ; puis le roulement d'un carrosse ébranla la voûte du caveau ; le bruit s'éloigna, se perdit dans les profondeurs de la vallée, et dont Pablo comprit qu'il restait seul dans ces lieux abandonnés. Le soleil était couché depuis longtemps lorsqu'il se hasarda à entr'ouvrir la porte du caveau. Tout était muet, immc^ile autour de lui; il ne restait aucune trace, aucun vestige de celle qui, quelques heures auparavant, avait passé là d'une façon si furtive et si mystérieuse. Les coussins, les housses, tout le mobilier, jeté pêle-mêle sur les dalles humides, avaient disparu; seulement deux tisons achevaient de brûler dans la vaste cheminée, et il restait dans l'air un vague parfum.
Don Pablo s'en alla le cœur tout bouffi d'espoir, d'ambitieuses pensées; il croyait enfin à sa fortune, à son bonheur. Son amour s'exaltait de toute la véhémence de
son orgueil; il vit^ à sa portée, ce rang, ces honneurs qu'il avait tant enviés; il considéra que sa noblesse était de celles qui peuvent aspirer h toutes les alliances, et il se dit, dans la profonde joie de son âme : « Elle est libre, elle m'aime ; fût^Ue duchesse de Frias ou marquise deCastel- Rodrigo, elle ne dérogera pas en m'épousant! »
Le comte, harassé de fatigue et tout transi de froid, car la brise de mars soufflait fort, arriva vers minuit à Rozas, où Benito Romero l'attendait.
c Eh bien! s'écria le peintre tout suffoqué de curiosité, vous l'avez vue? vous savez son. nom?
— Oui, je l'ai vue, et je sais qu'elle est belle, charmante, toute bonne.... Je sais aussi qu'elle m'aime. Benito, n'est-ce pas assez?
— Pas tout à fait, ce me semble, répondit le peintre fort désappointé. Quoi! elle ne vous a pas dit son nom?
— Elle a paru mécontente et embarrassée quand je le lui demandais ; alors je n'ai pas insisté. »
Benito soupira, comme s'il eût pris pour son propre compte cette occasion perdue ; puis, au bout d'un moment, il dit avec un soupir encore plus triste :
tt La Palpmita est k Madrid.
— Àhl diable! tant pis! fit le comte. Gomment avezvous su cela ?
— On me l'a dit aujourd'hui à la taverne du vieux Chinchilla. Cette fille vous cherche, j'en suis sûr. »
Don Pablo haussa les épaules, et répondit dédaigneusement :
« Peu m'importe ! »
Plusieurs jours s'écoulèrent, et la dame inconnue ne donna pas de ses nouvelles. Les deux amis s'étaient installés aux environs de l'Escurial, et chaque matin le comte venait jusqu'à cette grille où un messager se trouva lors de son arrivée. Il n'osait aller au delà, ni se présenter nulle part, ne sachant s'il devait trahir son incognito.
A mesure que le temps s'écoulait, sa confiance et son
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espoir devenaient à rieu. Au bout de huit jours, il commençait k croire qu'il faudrait retourner à Murviedro. La quinzaine de Pftques» était près de finir, et la cour allait quitter rEscurial pour Aranjuez ; avant son départ, on devait célébrer l'anniversaire de la naissance du dernier infant. U ne s'agissait point de bal, de musique, encore moins de comédie; l'étiquette permettait seulement un hesa manos. Cette cérémonie, qui était une espèce d'hommage public rendu au souverain et à sa famille, avait encore quelque éclat par l'imposante réunion que l'usage y convoquait. Tous ceux auxquels leurs titres ou leurs charges donnaient* droit de présence à la cour, s'y trouvaient d'obligation. La faveur d'y être admis une fois seulement pour baiser à genoux la main du roi était acquise à toutes les personnes d'un certain rang ; on l'obtenait d'ailleurs facilement en adressant une demande au mayordomo-mayor.
Le comte de Penaparda conçut tout à coup l'idée de revendiquer pour lui cet honneur dû à son nom et à son grade. Ce fut conmie une inspiration, un trait de lumière, qui lui montrait le chemin pour arriver jusqu'à cette femme qui semblait l'avoir maintenant oublié. Il ne pouvait plus vivre dans l'incertitude où l'avait laissé leur entrevue ; il voulait la retrouver, se montrer à elle au milieu de cette cour où elle vivait inaccessible à son amour, à sa curiosité. II eût donné la moitié de sa vie pour savoir enfin qui il aimait.
YII
C'était un magnifique spectacle qu'un besa manos dans la salle des batailles à l'Escurial. L'éclat qui environnait lo trône de Charles-Quint, l'austère grandeur de Philippe II, semblaient jeter un dernier reflet sur ces solennités, dont
la maison d'Autriche avait légué l'usage à la maison de Bourbon. Lorsque le comte de Penaparda fut à l'entrée de cette salle immense où était réunie là cour d'Espagne, son regard ébloui alla jusqu'au bout et se baissa aussitôt. Le fier gentilhomme eut un mouvement de crainte et de timidité; il s'arrêta derrière la double haie de hallebardiers qui gardaient la porte, et attendit avec un certain battement de cœur que son nom fût appelé.
Le roi, la reine et les infants étaient assis sous un vaste dais au fond du salon ; les grands d'Espagne, debout et le chapeau sur la tête, se tenaient en face du roi. Les grandes d'Espagne étaient du côté de la reine, assises sur des carreaux à crépines d'or. Toutes portaient le deuil en velours noir, et des perles, les plus riches, les plus belles qu'il y eût au monde, relevaient ces parures sombres et uniformes. Une foule de prélats, de moines, de gentilshommes, remplissait le bas de la salle. Les murs étaient ornés de peintures représentant les batailles contre les Maures. La plupart des grands qui se trouvaient là pouvaient reconnaître leurs bannières et leurs armoiries dans ces assauts ) dans ces terribles mêlées, où leurs ancêtres avaient combattu ; leur nom était écrit sur toutes ces grandes pages d'histoire. Mais don Pablo chercha vainement son écusson dans la sanglante bataille de Tolosa, où cependant un comte de Penaparda sauya la vie du roi don Jaîme d'Aragon. La mémoire de ce haut fait s'était perpétuée dans les armes de sa maison; elles portaient, au chef, les quatre pals de gueules en champ d'or.
Mais don Pablo ne s'arrêta pas longtemps à ces souvenirs; un intérêt plus puissant le préoccupait en ce moment feolennel. Ses yeux se fixèrent, pour ne plus s*en détourner, sur cette longue file de dames, fières, graves, immobiles, recueillies dans l'orgueil de la haute dignité qui' leur donnait le droit de rester assises en présence des têtes couronnées. Malheureusement^ don Pablo ne les voyait
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que de profil, à travers de grandes dentelles qui voilaient leurs traits, leur chevelure, et il les eût regardées ainsi pendant l'éternité sans pouvoir reconnaître sa dame.
Les gentilshommes admis à Thonneur du besa maiios étaient appelés à haute voix par un mayordomo. Ils sV vançaient seuls, s'inclinaient en passant devant la grandesse, qui rendait le salut^ et venaient se prosterner aux pieds du roi, qui leur donnait sa main dégantée à baiser ; la reine et les infants leur accordaient la même faveur. Il fallait deux minutes pour accomplir tout ce cérémonial. Cent personnes avaient été admises ce jour^là, et le besa manos durait depuis trois heures, lorsque le comte de Peâaparda fut appelé. Il s'avança rapidement etdefort bonne grâce; son regard parcourait enfin de face cette haie de fenmies assises. Mais ce fut le cœur plein de tristesse et de dépit qu'il s'inclina en passant devant elles : il n'avait point reconnu sa dame.
Alors, machinalement et les yeux baissés, il fléchit le genou devant le roi, devant la reine ; puis tout à coup il s'arrêta : tme sueur froide se répandit sur son front, ses jambes faiblirent, et la tête perdue^ il se prosterna, sans oser toucher de ses lèvres la main qu'étendait vers lui Louise d'Orléans, la jeune veuve du roi Louis I", la reine douairière d'Espagne.
Elle rougit légèrement; mais aucune autre marque de trouble et d'émotion ne lui échappa. Sa camarera mayor^ la duchesse de Montellano, debout derrière elle,, devint pâle, son visage maigre et ridé disparut un moment derrière l'éventail qu'elle ouvrit trop tard. Don Pablo l'avait aussi reconntie.
U se releva. Il sortit de la salle des batailles sans savoir ce qu'il faisait, où il allait; il ne pouvait revenir de son étonnement, de sa joie. La tête lui tournait, et il jetait sur son bonheur un regard plein d'orgueil et d'épouvante.
Beïiito Romero attendait à la première grille^ et il devina tout d'abord quelque grand événement*
« Eh bien ! dit-il en saisissant le bras du comte, qui fuyait pour ainsi dire h travers les allées sans rapcrcevoir; eh bien! vous l'avez reconnue? >
Don Pablo s'arrêta une main sur sa poitrine; les battements de son cœur Tétouffaient. H s'appuya sur le peintre, et lui dit à voix basse :
« Oui, je la connais maintenant; mais son nom est un secret qui mourra là!... Benito, ne m'interrogez pas; je ne puis rien vous dire, rien....
— Eh! tant mieux! interrompit le peintre en riant; le secret de votre bonheur me pèserait ^ et d'ailleurs ce nom ne l'apprendrai-je pas le jour de votre mariage?
— Oh! taisez-vous, Benito, taisez-vous! Je n'ai plus dj ces folles espérances.
— Folles! pourquoi? Il me semble qu'après ce qui s'est passé, vous devez croire à l'amour de cette belle dame. Elle a. Dieu merci ! prouvé qu'elle vous voulait du bien, et puisque vous l'avez enfin retrouvée.... vous serez grand d'Espagne.... Eh bien ! vous voyez comme la" prédiction se vérifie? Pourvu que cette diablesse.... Don Pablo, j'ai un certain souci pour vous maintenant.
•— Lequel? »
Benito s'arrêta et répondit d'un air inquiet :
« La Palomita est ici ; depuis deux jours elle vous suit; ce matin elle était aux portes de l'Escurial. »
Les deux amis errèrent dans le parc jusqn'au soir; don Pablo ne pouvait s'arracher de ces lieux : il lui semblait que son bonheur finirait en les perdant de vue, qu'il seveill^rait après ce beau rêve où il s'était trouvé l'amant d'une reine. Benito Romero le suivait sans troubler sa préoccupation ; c'était bien le confident le plus discret, le plus commode qu'on pût voir ; il écoutait patiemment, avec un intérêt soutenu la prolixe relation d'un rendezvous; il ne se moquait ni des folles espérances ni des désespoirs sans motifs, ni des jalousies sans objets ; il respectait* les réticences, et ne faisait jamais deux fois la
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même question. Ce jour-là, ces précieuses qualités furent mises k imë rude épreuve.
Au moment où don Pablo se laissait emmener enfin et passait la première grille, le même homme qu'il avait déjà rencontré se présenta et lui remit tm billet qui contenait seulement ces mots :
« A minuit, sur la terrasse. II y aura une échelle de soie c à la troisième fenêtre du: premier étage. Montez. »
Don Pablo lut denx fois ce billet. Jamais la pensée d'un tel rendez-vons ne lui serait venue. Lui, dans les appartements intérieurs de rEscurial I lui dans la chambre de la reine! Il y allait de sa vie s'il était découvert. Il le savait; mais il eût donné sa vie et encore son éternité pour un bonheur si grand, si glorieux.
Benito éprouva un certain saisissement quand il sut l'heure et le lieu du rendez-vous.
« C'est une périlleuse entrevue, dit-il ; que votre bonne fortune nous soit en aide ! Je ne vous vois pas de sang-froid courir un pareil risque.... Et je ne puis vous suivre ! Mais nous passerons ensemble par-dessus les murailles, et je vous attendrai caché dans le jardin.
— Merci, dit don Pablo en lui tendant la main.
— Oii allons-nous attendre minuit ?
— Où vous voudrez.
— Là-bas, au Tournebride. Il n'y va que des gens de livrée ; mais qu'importe ! l'hôte nous donnera une chambre où nous serons seuls. »
Le soleil se couchait ; il faisait déjà sombre le long du chemin, où ne passait âme qui vive. Déjà les carrosses de la grandesse roulaient vers Madrid. Il n'était resté à l'Escurial que la famille royale et le service ordinaire. Don Pablo se tourna pour jeter un regard vers l'immense façade dont les fenêtres s'illuminaient une à une. Alors il vit distinctement la Palomita à dix pas derrière lui.
« Qui va là? dit-il d'une voix irritée, car la présence de cette femme en 'un pareil moment lui semblait une me- 405 1 1
nace ; qui va là? Qui ose ainsi me suivre et s'arrêter quand je m'arrête? »
La Palomita sauta hors du chemin et disparut parmi les buissons. Benito entraîna don Pablo en lui disant :
« Venez ; elle n'osera pas nous suivre, à présent que vousTavez vue ..Entrons vite au Tournebride. »
À onze heures trois quarts, la reine Louise était seule avec la duchesse de Montellano dans sa chambre à coucher. Les fenêtres de cette pièce s'ouvraient sur une des grandes cours intérieures. Les jalousies étaient fermées et les lourds rideaux de damas interceptaient les clartés d'uu candélabre allumé au pied du lit. Selon l'usage, Vasafata avait emporté les vêtements de la reine, qui était restée là sur son grand fauteuil doré, en déshabillé de nuit. Un manteau de satin blanc enveloppait sa taille fine et cambrée ; une longue robe de piqué traînait sur ses petits pieds chaussés de mules de velours ; sa riche chevelure s'échappait d'un réseau de dentelle noué sur le front avec des rubans noirs. Elle regardait à chaque instant lecadran, dout l'aiguille avançait vers minuit avec cette vitesse immobile du temps qu'aucune puissance humaine ne saurait précipiter ou retenir. Parfois ses yeux se tournaient sur un portrait de femme placé en face de son lit. Il représentait une reine d'Espagne qui, comme elle, se nommait Louise d'Orléans, et dont la mort prématurée lui avait légué une terrible leçon. Une secrète frayeur la préoccupait en présence de ce visage, dont le mélancolique regard semblait tomber sur elle conmie un muet avertissement. Mais ces tristes impressions s'effacèrent bientôt; et quand l'heure du rendez-vous sonna, la fille du régent, la sœur de la duchesse, de Berri n'hésita pas. Elle se leva et dit avec résolution :
< Allons, Montellano, allons dans ta chambre; il va venir. »
La duchesse était debout au pied du lit, pâle, tremblante, son rosaire dans les mains.
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^ Jésus! Maria! s'écria-t-elle, déjà! Quelle situation 1 Si Votre Majesté voulait m'en croire, j'irais retirer l'échelle.... Combien je me repens d'avoir consenti à ceci 1
— Il n'est plus temps d'avoir ces frayeurs, ces scrupules. Je te réponds de tout : de quoi as-tu peur ?
— De quoi j'ai peur! Mais Votre Majesté ne comprend donc pas le péril où je suis? Un homme prêt à entrer dans ma chambre parla fenêtre I
— Eh bien ! qui le saura ? N'aie donc pas ces frayeurs ; tu vois, je suis tranquille, moi ; je suis bien tranquille. »
Elle tremblait pourtant en parlant ainsi, et ce fut d'un pas chancelant qu'elle traversa la grande salle qui séparait sa chambre de celle de sa camarera mayor. Tout dormait, les appartements du roi étaient clos et silencieux comme les cellules des moines; au dehors, les sentinelles veillaient dans leurs guérites de pierre, et l'on apercevait de la lumière à travers les fenêtres grillées du corps de garde.
La reine s'accouda sur le balcon et regarda dehors. La nuit était obscure, u.ne barre de nuages noirs montait à l'horizon; quelques rares étoiles scintillaient à travers le brouillard et s'effaçaient devant l'orage qui venait des montagnes de Guadarrama. Le vent soufflait par rafales et faisait crier les girouettes sur les dômes de l'Escurial. Au moment où le dernier coup de minuit sonnait à la grande horloge de l'église, des pas se firent entendre à Textiiémité de la terrasse, et la sentinelle cria : « Qui vive !... » Une lumière passa au loin et une voix répondit : « Ronde de nuit. > La reine avança la tête hors du balcon, ce sillon de clarté lui avait montré don Pablo au pied de la muraille. Alors elle fit un mouvement et les bouts plombés de l'échelle de soie frappèrent sourdement sur le pavé. Aussitôt la double corde se tendit sous le poids de quelqu'un qui gravit lestement les premiers échelons ; mais une brusque secousse l'arrêta court, et une voix de femme, une voix perçante et furieuse cria sous la fenêtre : « Holàl don Pa- Wol prends garde ! je vais te suivre jusque là-haut !... »
Il sauta à terre et étreignit la Palomita d'une main de fer en lui disant tout bas : « Tais-toi! tais-toi!... ou je le tue '
Elle cria en faiblissant sous cet effort puissant qui étouffait sa voix : « A moi, Pepel... à moi... ici... viens par ici «. . à Taide ! mon bon Pepe. ...»
L'idiot, qui était resté accroupi au bout de la terrasse, accourut avec son couteau levé ; don Pablo avait tiré soa épée. Il y eut un moment de lutte^ silencieuse, puis un cri rauque, horrible, le dernier cri d'une créaturje humaiDe frappée à mort, retentit sous les grandes voûtes et alla frapper Técho sonore des hautes murailles de rEscurial. En même temps un coup de feu partit : c'était la sentinelle qui tirait de dedans sa guérite. A ce signal, les hallebardiers sortirent du corps de garde ; leurs piques reluirent le long de la terrasse subitement illuminée; la lueur tremblante des torches se refléta sur la façade, oti il n'y avait qu'une seule fenêtre ouverte vers laquelle tout le monde leva les yeux. L'échelle de soie se balançait encore à la muraille ; en bas il y avait un corps mort : c'était celui de Pepé Gojuelo ; un peu plus loin, don Pablo, blessé au bras, s'appuyait sur son épée; la gitana, les mains éteifdues, lui barrait le passage; Benito Roméro, debout à la rampe de la terrasse, était là comme tombé des nues et pétrifié.
On se saisit de tous ces gens-là, et l'officier qui commandait le poste, effrayé de la responsabilité qui pesait sur lui, envoya réveiller sur-le-champ le prieur de TEscurial et le capitaine des gardes.
La reine avait fui dans sa chambre, où la duchesse de Montellano s'était aussi réfugiée. A ce premier moment de stupeur et d'effroi succédèrent de mortelles angoisses. La reine assise sur son lit, les mains jointes, le regard fixe et morne, se recommandait à Dieu et tâchait d'avoir du courage. La duchesse n'osait pleurer tout haut, de crainte d'éveiller Vasafata et les autres femmes couchées
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dans la chambre voisine ; mais elle se rëpandait à voix basse en reproches et en lamentations. La reine, qui d'abord Tavait écoutée avec désespoir, finit par lui dire :
« Tu perds la tête, Montellano 1... Va, je ne te laisserai pas seule sous le coup de ce malheur.... mon Dieu ! que don Pablo soit vivant, et advienne. tout le reste ! ... De quoi as-tu peur? Si Ton t'accuse, je dirai tout au roi,
tout.... Il me renverra en France sans douaire.... Eh ! c'est
ce que je lui demande depuis mon veuvage. ... Tu viendras avec moi.... >
La duchesse secoua la tête : elle était Espagnole dans Tâme, et elle eût mieux aimé finir ses jours dans le plus triste couvent de Madrid, que d'aller vivre à la cour de France. Elle se prit derechef à pleurer, en protestant que si elle était accusée d'avoir voulu recevoir un amant parla fenêtre, elle ne survivrait pas à son déshonneur.
Il y avait, dans ce qui venait de se passer, quelque chose d'inexplicable pour la reine : .^quelle était cette femme dont leâ cris avaient trahi don Pablo ? Pourquoi ne se trouvait-il pas seul au lieu du rendez-vous ? Une impatiente inquiétude la dévorait. Au point du jour elle renvoya d'autorité madame de Montellano dans sa chambre, et sonna ses femmes. L'asafata parut.
« Molina, dit la reine, quelle heure est-il?
— Six heures, Mme ; voilà le premier coup de l'Ave Maria,
— Je veux entendre la première messe.
— C'est le révérend père AgriUo qui la dit aujourd'hui. Votre Majesté a- t-elle d'autres ordres?
— Non, va- t'en. »
La pauvre reine retomba sur ses oreillers et pleura amèrement. Tout lui obéissait'; pourtant elle ne pouvait pas commander la plus simple démarche, elle n'osait pas faire une question qui eût éclairé son horrible incertitude. Les angoisses de cette nuit cruelle avaient épuisé ses forces; 1^ fatigue émoussait ses sensations; une sorte
d'engourdissement la saisit^ et elle s*endorinit au milieu de ses larmes....
Le même jour, après la messe, Philippe V était seul avec la reine sa femme dans le grand cabinet des audiences ordinaires. Il fallait être bien averti pour reconnaître le roi dans cet homme d'un aspect triste et famélique. Son eorps, d'une maigreur tout à fait décharnée, formait un système d'angles que ne dissimulait nullement son vêtement étriqué. Il portait un mauvais justaucorps brun, traversé en écharpe par le cordon bleu; un rabat sale cachait Toixlre de la Toison d'or attaché au cou par un ruban rouge dont les bouts flottaient sur une rangée de boutonnières décousues;* ses cheveux rares et plats retombaient en mèches sur un collet gras comme la calotte d'un chantre. Il s'appuyait de tous côtés dans un fauteuil garni d'oreillers, et ses grandes mains d'une propreté fort équivoque roulaient avec un tic nerveux les dizaines d'un chapelet garni de médailles. Cette tenue annonçait un des terribles accès d'hypocondrie pendant lesquels le petit -fils de Louis XIV représentait beaucoup mieux le Malade imaginaire que le roi d'Espagne et des" Indes. La reine Isabelle Farnèse , assise à sa gauche , était là comme l'ombre pâle et ennuyée du triste monarque ; les bras croisés, la tête inclinée, elle semblait dormir les yeux ouverts.
Ce royal tête-à-tête durait depuis une demi-heure, lorsqu'un gentilhonmie de la chambre écarta le double rideau qui servait de porte et parut attendre les ordres du roi, dont le regard distrait ne se leva pas.
« Sire, dit doucement la reine, vous avez mandé la duchesse de Montellano : elle est là.
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— Éh bien, qu'elle entre, » répondit-il d'une voix indifférente.
La reine vit qu'il ne se souvenait plus du rapport qui lui avait été fait le matin même, et que la colère dont elle avait d abord eu peine à modérer l'explosion ne porterait pas ses fruits. Mais elle n'était pas femme à laisser tomber ainsi une aifaire qui servait ses vues ; elle avait des soupçons qu'elle voulait éclaircir ; elle entrevoyait une vengeance dont le succès dépendait de ce que la duchesse de Montellano allait avouer, et elle résolut de prendre l'initiative dans cette question où il s'agissait de la vie d'un homme, de l'honneur d'une grande d'Espagne, et peutêtre du sort d'une femme si haut placée que sa haine n'avait encore pu l'atteindre. Isabelle Farnèse portait une secrète envie à cette jeune reine qui s'était assise un moment à sa place ; elle la haïssait pour sa beauté, pour son influence sur l'esprit du roi, elle la haïssait surtout parce que les madrilenos criaient en la voyant : Viva la Francesito.' comme ils criaient jadis devant la première femme de Philippe V : Viva la Saboyana! tandis qu'un morne silence l'accueillait, elle, Isabelle Farnèse, l'Italienne que l'amour du peuple espagnol n'avait pas adoptée.
La duchesse de Montellano entra en faisant une profonde révérence et resta'debout en face du roi. Elle affectait un grafid calme, mais la pâleur de son front plissé, le frémissement de ses lèvres décelaient de vives angoisses. La reine jeta sur elle un regard rapide et détourna aussitôt la tête, comme pour lui laisser le temps de se remettre. La duchesse, de plus en plus épouvantée, se tenait à grand'peine sur ses jambes ; une sueur froide lui venait aux tempes, elle tremblait de tous ses membres. Cette terrible situation durait depuis quelques minutes lorsqu'un pas léger se fit entendre le long de la galerie, et presque aussitôt la reine Louise elle-même parut à la porte du cabinet, où elle avait droit d'entrer à toute heure sans être mandée. La duchesse prit sur-le-champ une contenance
plus ferme ; le roi sourit à sa belle fille, et les deux reines se regardèrent avec une singulière expression de hauteur et de mauvais vouloir.
La reine Louiée vint près du roi et lui baisa la main; puis elle s'assit tranquillement. Isabelle prit sur-le-champ son parti ; et, se penchant h Toreille du roi, elle lui dit :
« Sire, si tout ceci vous fatigue, j'interrogerai pour vous la duchesse de Montellano. »
Il ferma les yeux d'un air ennuyé et fit un signe affirmatif. Alors la reine Isabelle haussa la voix et reprit en se tournant vers la camarera mayor :
« Le roi a été affligé du récit d'un grand scandale ; voici le rapport qui a été fait ce malin par le capitaine des gardes.... »
Elle s'interrompit pour prendre un papier sur le guéridon, et ajouta en le remettant aux mains de Mme de Montellano :
« Lisez ceci, lisez tout haut ; c'est chose grave ; il y a un homme mort.... »
A ces mots, la reine Louise joignit les mains avec une faible exclamation ; une pâleur mortelle se répandit sur son visage, elle baissa la tête et sembla prier Dieu de lui donner la force d'entendre cette terrible lecture. Mme de Montellano regardait le papier fl'un œil hébété; le saisissement lui troublait la vue, et d'ailleurs il hii fallait le temps de chercher ses lunettes. La jeune reine ne pouvait plus supporter le supplice de cette incertitude.
« Eh bien ! Montellano, s'écria-t-elle violenmient, lis donc! Leurs Majestés attendent.... »
La duchesse commença d'une voix éteinte la lecture d'une espèce de procès-verbal fort embrouillé, que le capitaine des gardes et le prieur des Hiéronymîtes avaient passé le reste de la nuit à rédiger. La reine Louise respiré lorsque, après un préambule de deux pages, elle entendit ces mots : « Et sous ladite fenêtre ouverte, près de l'échelle de cordes dont les bouts touchaient par terre, nous avons
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trouvé le corps mort d'un homme contrefait et fort mal vêtu, etc. »
Les larmes lui vinrent aux yeux, elle s*écria :
ff Pauvre homme ! je ferai dire des messes pour le repos de son âme !
— Devant Dieu soit ce misérable ! dit froidement la reine Isabelle. Achevez, madame de Montellano. »
• La camarera mayor poursuivit la lecture de cette espèce d'acte d'accusation dressé contre elle. Le comte de Penaparda et Benito Komero^ interrogés aussitôt après leur arrestation, avaient gardé un silence absolu; mais la gitana, dont on s'était aussi assuré, avait fermement déclaré que le cavalier avec lequel on venait de la confronter escaladait les murs du couvent pour aller à un rendez-vous d'amour. L'échelle attachée k la fenêtre de la chambre où couchait une dame du palais était une preuve que cette fille vagabonde et convaincue d'espionnage disait vrai.
La camarera mayor avait achevé à grand'peine la lecture de ce fatal papier; quoique son nom n'y fût pas écrit, elle voyait dans chaque ligne sa condamnation. La reine Isabelle lui laissa un moment de réflexion, puis elle dit sévèrement :
^ « Madame de Montellano, toutes lés apparences vous accusent ; mais le roi n'a pas voulu vous condamner sans vous entendre ; parlez, dites la vérité, nous souhaitons du fond de notre cœur qu'elle vous justifie. » •
Mme 'de Montellano tourna un regard plein de détresse vers celle qui l'avait précipitée dans une si terrible situation ; mais elle n'en obtint qu'un geste muet d'inquiétude et d'effroi. La reine Louise était venue avec la ferme intention de s'accuser elle-même, s'il fallait en venir à cette extrémité, pour sauver sa camarera mnyor; au moment d'exécuter ce généreux dessein, le cœur lui manqua; elle De put se résigner à une telle humiliation devant la reine, sa belle-mère; elle sentit que l'orgueil du rang l'emportait sur tout ; elle lui eut sacrifié en ce moment la confidente
qui l'avait si aveuglement servie et le comte de Peiiaparda ' lui-même.
La duchesse de Montellauo, se voyant ainsi abandonnée, tomi)a aux genoux de la reme Isabelle en sanglotait :
« Madame, s'écria-t-elle, de fausses apparences m'accusent, et je ne sais comment me justifier.... Je suis déshonorée aux yeux du moude ; j'ai encouru la disgrâce de Votre Majesté.... Que Dieu me soit en aide pour supporter mon malheur 1...
— Ainsi vous n'avez rien à dire pour votre défense? interrompit Isabelle; j'avais pensé au contraire qu'elle vous serait facile, et j'étais prête à l'appuyer près du roi. Sainte mère de Dieu 1 dans quel temps vivons-nous? à quelle réputation se fier quand on trouve coupable une personne de si bonne renommée , l'exemple de la cour, une femme qui, veuve depuis dix ans, n'a jamais été soupçonnée de vouloir se remarier? il faut lui entendre avouer sa faute pour y croire!... ^
La duchesse ne répondit que par des sanglots convulsifs. Sa parole était inviolable ; elle se serait laissé condamner à mort plutôt que d'accuser la reine, sa maîtresse ; mais elle éprouvait un profond ressentiment d*être ainsi sacrifiée. Aussi, lorsque la reine Isabelle lui dit, après un silence :
« Pour satisfaire votre passion, vous avez risqué la tête de celui que vous aimez ; il a encouru la peine de mort en cherchant à s'introduire clandestinement dans une résidence royale! »
Elle s*écria :
« Je me réjouirai que le comte de Penapardasoit pendu! il est cause de mon malheur!... Que Dieu ne lui pardonne pas plus que moi ! ... »
A ces mots la jeune reine frémit et détourna la tète; puis, lasse de contenir sa physionomie conmie ses paroles, elle se leva lentement et alla s'asseoir dans l'embrasure d'une croisée, le visage collé aux vitres et feignant de regarder dehors; là, elle pleura tout bas.
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La reine Isabelle venait de comprendre avec un profond dépit que le dévouement de la camarera mayor irait jus-, qu'au bout; elle restait là, muette, le regard baissé, la contenance plus ferme, et comme prête à recevoir l'ordre de son exil. Tout finissait par son châtiment et celui de son complice, et quand ils se laissaient condamner, aucun soup-^ çon ne pouvait plus s'élever contre personne.
Isabelle réfléchit un momeût, puis elle dit avec une certaine amertume :
« Relevez-vous, madame la duchesse; le roi vous fera tantôt savoir ses derniers ordres. »
La camarera mayor obéit d'un âir résigné, elle essuya ses pauvres yeux tout gonflés et rougis de pleurs ; et, prenant son rosaire, elle se mit à prier. Je dos appuyé contre la muraille. Tout l'ensemble de sa personne était comme une protestation de son innocence ; quel amant intrépide se fût aventuré en une telle conquête ! La duchesse n'avait pourtant guère que quarante a:ïis, mais sa tournure, sa physionomie, ses habitudes, tout en elle était vieux depuis longtemps : c'était une de ces femmes qui n'ont jamais été jeunes.
La reine la considéra un moment, de plus en plus convaincue qu'elle était incapable d'avoir des faiblesses ; puis se penchant vers le roi, elle lui dit tout bas :
« Sire, cette fille que vous avez donné l'ordre d'amener devant vous doit être là : vous plaît-il qu'on la fasse entrer? »
Il fil signe que oui sans ouvrir la bouche, et croisa ses jambes cagneuses > comme quelqu'un en position de se reposer. Ses yeux étaient fermés, son corps immobile. On aurait pu croire qu'il dormait ; mais la reine Isabelle ne se laissait pas abuser par cette feinte : elle avait remarqué que le roi, un peu dur d'oreille, mettait sa main en cornet pour mieux écouter, et elle savait bien qu'il avait tout entendu.
Un moment après, deux hallebardiers, précédés d'un
officier aux gardes, amenèrent la Palomita jusqu'à la porte du cabinet, et restèrent en dehors dans la galerie. La gitana ne savait où on la conduisait, et elle s'arrêta quelque peu troublée à l'entrée de cette somptueuse pièce, étincelante de dorures et tapissée de lampas; mais il ne lui vint pas à l'esprit qu'elle fût en présence de Leurs Majestés Catholiques. Cet homme mal couvert et d'un si triste aspect lui sembla quelque pauvre secrétaire, et même pis encore. Il y avait plus de grandeur dans cette femme assise près de lui; mais elle ne portait ni perles dans les cheveux, ni bijoux à son cou : une simple robe de satin noir serrait sa taille souple; une coiffure en point d'Angleterre descendait très-bas sur son visage horriblement grêlé; la Palomita ne se figurait une reine que la couronne en tête et le sceptre à la main»
Elle fit une courte révérence et promena ses grands yeux autour du cabinet, sans remarquer la reine Louise qui resta le visage tourné vers la fenêtre, ni Mme de Montellano toujours debout à la muraille.
« Approche, dit la reine Isabelle, approche, n'aie pas peur.
— Peurl et de quoi! répondit la Palomita. Sachez, madame, que mon malheur est si grand, que je ne crains plus rien au monde.
— Si quelqu'un t'a fait tort, parle, et l'on te rendra justice. C'est pour dire la vérité que tu es ici. Que sais-tn de ce qui s'est passé cette nuit? Un homme a été tué; était-ce ton frère, ton mari?
— C'était Pepe Cojuelo I répondit la gitana avec une explosion de larmes; un pauvre imbécile.... le meilleur cœur du monde!... mon seul ami.... il est mort pour me défendre;.... mais son couteau est resté dans le bras du comte de Penaparda ! . . .
— Le comte de Penaparda, tu le connais ? interrompit la reine ; tu sais ce qu'il a tenté la nuit dernière pour s'introduire dans le couvent?
— Oui, madame ; il escaladait la fenêtre pour entrer chez sa maîtresse, une grande dame de la cour; je lai suivi, je l'ai épié, je Tai vu.... L- infâme ! s'il plaît à Dieii et à Notre-Dame, il sera puni de mort!...
— Et cette femme de la cour, tu sais qui elle est?
— Non, je ne Tai jamais vue, et pourtant je la/ecounaîtrais entre ^mille. J'ai vu son portrait!...
— Eh bien! reconnais-tu cette dame qui est là, debout ? »
La Palomita regarda Mme de Montellano en face et s'écria :
« Qui, elle ! €ette respectable femme la maîtresse de don Pablo I oh ! non, non ! c'est un mensonge 1... »
En achevant ces paroles, elle aperçut entre les rideaux de la croisée le visage pâle et les blonds cheveux de la reine Louise ; un moment elle resta indécise ; puis courant à elle et la saisissant au bras elle s'écria :
< La maîtresse du comte de Penaparda, la voilà ! »
A ce mot, le roi qui semblait si bien endormi, se ré* veilla subitement. Par un mouvement instinctif, la reine Louise s'était réfugiée à ses genoux ; Isabelle Farnèse se récriait dans un étonhement hypocrite; la camarera mayor levait les mains au ciel et peut-être en son âme remerciait Dieu ; la Palomita, impassible maintenant et les bras croisés, disait :
« Ceci est la vérité, je la dirais la main sur le Christ^ devant le roi, devant le pape. . .. je ne crains rien. »
Pourtant elle baissa les yeux devant le regard imposant et terrible de Philippe V. Le roi venait bien véritablement de se réveiller; ce fut lui qui parla enfin. A sa voix l'officier des gardes et les hallebardiers parurent.
« Cette fille est folle, dit-il en montrant du doigt la Pa* lomita; qu'elle soit enfermée pour la vie à l'hôpital des pauvres insensés I »
La gitana n'eut pas le temps de s'écrier; on l'entraîna ; cette terrible condamnation était sans tlppel. Le roi, qui
s'était levé à demi, retomba dans son fauteuil, et se tournant vers la camarera mayor, il lui dit d'un ton bref et impérieux :
« Un grand scandale a été donné, madame la duchesse; il faut le réparer ou le punir. J'use de clémence et j'ordonne gu'il soit réparé : vous épouserez le comte de Penaparda.
— Ah! sire, s'écria la duchesse stupéfaite, c'est impossible 1 un pauvre gentilhomme!.... un capitaine de cavalerie!...
— Son mariage le rendra riche, lui donnera des titres, tout ce qui lui manque. D'ailleurs, je le veux. Allez. »
C'était aussi un ordre sans appel ; la duchesse de Montellano se résigna, et faisant une grande révérence au roi et aux deux reines, elle sortit d'un certain air qui n'était point triste.
Alors la reine Isabelle contempla avec une cruelle joie l'humiliation et la détresse de sa belle-fille, qui, pâle, muette, anéantie, n'osa pas soutenir son regard et baissa la tête; mais ce mouvement de crainte ne dura pas, et malgré toutes les angoisses dont son cœur était plein, elle tâcha de faire bonne contenance,
« Ce petit gentilhomme avait levé les yeux bien haut, dit Isabelle avec une amère ironie; qui sait s'il voudra descendre jusqu'à épouser la duchesse de MonteUauo?
— Il le voudra, madame, répondit résolument la reine Louise, il le voudra, car je le lui ordonnerai!... »
Cette espèce d'aveu fut suivi d'un torrent de pleurs. Isabelle gardait un dédaiglneux silence ; le roi semblait être retombé dans son apathie maladive, ses yeux se fermaient, il recommença à rouler machinalement les dizaines de son chapelet. Quand il fut au troisième Pater^ il s'arrêta, et passant sa main sur la tête de la jeune reine, il lui dit :
« Ma fille, dans un mois vous retournerez en France ! »
DE PENAPARDA. 175
Le dimanche suivant, don Pablo de Penaparda et la duchesse de Montellano furent maries à Madrid, dans l'église de las Descalzas reaies. On remarqua que le comte était yêtu de noir, comme pour un deuil de cour. Il avait Tair triste et défait, malgré tous ses efforts pour faire bon visage. La duchesse semblait au contraire rajeunie. Benito Romero, en bel habit de soie couvert de dentelles d'or, assista conmie témoin et signa l'acte de mariage.
Le nouveau marié donna la main à sa femme pour sortir de l'église ; ils traversèrent ainsi la foule qui remplissait la grande nef; les carrosses attendaient au parvis, celui de la mariée en tête de la file. Elle y monta la première.
En ce moment une acclamation lointaine s'éleva du côté de la rue d'Alcala : la reine Louise traversait Madrid, et le peuple criait sur son passage : Viva la Francésita! Don Pablo pâlit et s'appuya sur le bras de Benito Romero ; ses yeux se détournèrent de la duchesse avec l'expression d'un sombre flésespoir.
■ Don Pablo, dit le peintre en lui montrant les armoiries peintes aux panneaux du carrosse et surmontées de la couronne ducale, don Pablo, vous êtes grand d'Espagne!. »
THEOBALD
Il n'y a pas longtemps de ceci, tous les auteurs de ce drame de famille ne sont pas morts, et il est quelqu'un qui s'écriera peut-être en parcourant ces pages, en reconnaissant un à un tous ces personnages revêtus de noms supposés : c Me voilai... » Soit! je ne recule pas devant son ressentiment; elle n'est qu'une femme, et moi un pauvre vieillard dont elle a brisé les derniers jours.
U faisait un de ces mauvais temps de l'équinoxe par lesquels la pluie tombe fouettée sous des coups de vent impétueux. Personne, point de bruit dans les rues solitaires qui avoisinent le Luxembourg ; seulement un orgue de Barbarie jouait faux et mélancolique à l'abri de la porte cochère. Huit heures sonnaient quand j'entrai dans le salon de ma sœur, Mme la marquise de Pons.
C'était une personne d'autrefois, que ma sœur ; elle avait passé les belles années de sa vie à la cour de Marie- Antoinette; de bien mauvais jours succédèrent à tant d'éclat et de fortune, puis le sort l'avait encore relevée, et quarante ans plus tard elle vivait heureuse avec ce qui lui restait des débris de ce grand naufrage. Elle était imposante au premier abord et parfaitement aimable dans l'intimité ; on voyait encore sous ses rides sa beauté d'autrefois, et sa
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haute taille, pleine de grâce et de dignité, était loin d'annoncer ses quatre-vingts ans. Il lui était resté du grand monde où elle avait vécu un certain aspect froid et réservé; mais, les premiers compKmeûts finis, elle devenait gaie, causeuse, et, Dieu lui pardonne ! frivole comme une heureuse fille de quinze ans. Toutes les affections de Mme de Pons et les miennes reposaient sur la fille de son fils unique, mort déjà, sur un ange, sur Valérie de Pons.
Ce soir-là donc nous étions en famille. Mme de Pons faisait de la tapisserie; Valérie, assise à ses pieds, sur un tabouret, dévidait les soies. Elle avait sur ses genoux un gros bouquet de fleurs d'automne déjà pâlies par le froid, mais dont les parfums légers s'exhalaient plus suaves dans la chaude atmosphère du salon. De l'autre côté de la table, Théobald dessinait dans un albtim ; son regard appliqué allait incessamment du groupe posé devant lui à son dessin, auquel il souriait avec une joie d^artiste. D^sun mois, Théobald deMontmaur devait épouser notre Valérie.
J'étais debout devant la cheminée, avec le comte Anatole de Saint-Servien ; sa parenté avec Théobald l'admettait de droit dans notre intimité ; c'était un bon garçon, insignifiant de toute manière, de ces gens qu'on «stime et qu'on aime sans sentir leur absence ni leur présence.
A l'aspect de ce calme tableau d'intérieur, je me sentais plein de bons pressentiments pour l'avenir. Théobald était bien l'époux que j'avais voulu pour Valérie : un nom honorable, peu de fortune, mais une position qui devait grandir, une ambition mesurée, un caractère loyal et généreux, une vie sans reproche. Valérie aussi semblait sourire au bonheur que nous lui avions fait; son regard timide se levait sur Théobald avec une indicible expression de confiance et de tendresse, puis il revenait vers moi plein de reconnaissance.
« Venez là^ mon oncle, me dit-elle, en désignant un auteuil près de la table; il faut que M. Théobald vous mette aussi dans mon album.
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— (rlorieuse! m'écriai-je, tu veux que ma vieilk figure fasse ressortir tes dix-sept ans. Dans ce petit tableau d'intérieur, il y a déjà bien assez, ce me semble, des quatrevingts ans de Mme la marquise. ..."
— Ah! je n'avais pas songé au contraste, interrompit ingénument Valérie ; on n'a pas de ces vanités-là quand on n'est pas belle I »
Elle était pourtant charmante en parlant ainsi : il y avait tant de douceur et de sérénité dans ses yeux bleus, tant de grâce dans son sourire et ses manières 1
Je passai derrière Théobald; son dessin était charmant; seulement la tête de Valérie, à force d'avoir été retouchée, devenait ce qu'on appelle, en termes de métier, un peu gâchée ; on sentait que l'artiste avait voulu embellir la res* semblance et ne pouvait y parvenir.
< Mademoiselle, dit-il en effaçant vivement un trait qu'il essayait en vain, voulez-vous incliner un peu la tête?»
Elle se pencha vers sa grand'mère, et ses beaux che« veux blonds retombèrent en longues boucles sur sa joue.
« Bienl mademoiselle, » fit Théobald satisfait.
Et il se hâta de dissimuler, sous ses boucles légèrement avancées, le profil peu régulier de Valérie.
« Mon Dieu ! pensai-je, il s'aperçoit trop que cette enant n'est pas belle!... »
En ce moment la pluie battit av«c violence contre les fenêtres, et le tonnerre gronda.
« Quel temps affreux! s'écria le comte Anatole y qui depuis une demi-heure écoutait la pluie sans mot dire.
— J'en suis d'autant plus contrariée, dit ma sœur, que j'attendais ce soir une visite, Mme de Las Bermejas.
-—Mme de Las Bermejas! répéta le comte en se levant, Mme de Las Bermejas! Une Espagnole dont le mari a été tué en Navarre, et qui, prisonnière des carlistes, leur a échappé comme par miracle?
— Elle-même, monsieur le comte.
— Mais e*est une héroïne que cette femme-là ! Parlet-elle français?
— Gomme vous. Quoique Espagnole, elle a été élevée à Paris.
— Âh ! tant mieux ! J'eusse été bien fâché de ne pas la comprendre. Et sans cette triste pluie elle serait venue ce soir? N'êtes-vous pas fort contrarié, Théobald?
— Du tout, répondit-il en souriant doucement à Valérie; cette visite eût dérangé Tintimité de notre soirée. On est si bien ainsi en famille au coin du feu, quand Torage gronde et ferme la porte aax ennuyeux et aux importuns! D'ailleurs, voyez-vous, je n'aime pas les héroïnes. J'ai plus de sympathie pour une femme douce, gracieuse, timide, que pour ces viragos qui montent à cheval comme un cuirassier, et font le coup de fusil sans sourciller. Une héroïne! mais c'est une monstruosité.
— La la, mon cher, interrompit le comte en regardant J^alérie. Je comprends que vous n'ayez de sympathie que pour une femme toute faible, toute jeune, toute gracieuse, mais il m'est bien permis, à moi, d'aimer les femmes fortes. Je me figure Mme de Las Bermejas 1 grande, brune, le regard fier, la démarche noble ; laide peut-être, mais de cette laideur que fait passer une belle physionomie ! N'estce pas, madame, que j'ai pressenti Mme de Las Bermejas ?
— Oui, à peu près, dit ma sœur en riant; je vous présenterai un de ces jours chez elle, et vous verrez..
— Quelle contrariété que cette horrible pluie I » s'écria encore le comte Anatole en allant vers la fenêtre, où l'eau bruissait comme une cataracte.
Il n'avait pas achevé ces mots qu'une voiture s'arrêta devant la porte. Il y eut un moment de silence.
« Voilà sans doute Mme de Las Bermejas, dit Valérie en souriant à Théobald, comme pour le consoler de celte visite.
— Je crois que le cœur jne bat, » dit k demi-voix le
comte Anatole en relevant ses cheveux et en se posant au coin de la chemiDée.
Au bout d'une minute on annonça Mme de Las Bermejas. Elle s'avança légèrement, releva son voile noir, salua tout le monde et s'assit à côté de Mme de Pons.
Je ne saurais dire quelle impression d'admiration et de surprise me causa, au premier aspect, Mme Inès de Las^ Bermejas; il faut avoir vu sa merveilleuse beauté pour comprendre ce qu'elle inspire. Qu'on se figure une de ces têtes qu*a créées, dans un moment de bonheur, Timaginalion du peintre et qu'il s'indigne de ne pouvoir jeter sur la toile aussi belle, aussi suave qu'il Ta comprise : une taille majestueuse, un cou gracieux à demi caché sous une profusion de dentelles noires, et des mains blanches et mignonnes croisées avec coquetterie sur une lugubre robe de deuil.
Je ne sais ce qife dit d'abord cette femme, tant j'étais absorbé dans une muette contemplation de sa beauté; le son de sa voix me frappa pourtant; il était doux, argentin, et son accent légèrement étranger, quoiqu'elle parlât trèspurement français. Théobald aussi considérait avec surprise l'héroïne ; mai« je crus voir que ses préventions ne s'étaient pas complètement effacées; il reprit bientôt son dessin et travailla sans mot dire. Alors Mme de Las Bermejas le considéra à son tour, puis elle regarda Anatole, Il n'y avait point de comparaison possible entre ces deux hommes. Théobald a une de ces physionomies qui parlent à l'imagination des femmes, un regard plein de pensée, un sourire indéfinissable; le comte Anatole, frais, vermeil et un peu myope, ressemble à tout le monde; il se faisait remarquable autant que possible pour attirer l'attention de Mme de Las Bermejas qui, sans se soucier de ses coquetteries, sans prendre garde à lui qui la regardait trop et à Théobald qui ne la regardait pas, causait avec la marquise.
Ma sœur était triomphante; elle avait la manie des sur-
prises, et celle-ci fut complète. Cependant Anatole n'oubliait pas que Mme de Las Bermejas avait une histoire à raconter, une histoire dont elle fut Thëroïne, et qui, publiée par les gazettes, occupa tout Paris pendant un jour. Il fit si bien, avec Taide de la marquise, que Mme de Las Bermejas fut obligée d'en parler. Peut-être n'eut-^elle pas trop de regret à recommencer ce récit où elle jouait un si grand rôle et qu'on lui avait sans doute demandé tant de fois. Pourtant elle répondit simplement à une question directe d'Anatole : « Il e^t vrai, j ai été condamnée à passer par les armes comme un soldat : c'était une fin moins ignominieuse que la potence ou l'échafaud ; mais à parler franchement, ceci est une faible consolation dans un pareil moment.
— Condamnée à mort ! répéta la marquise ; moi aussi^ je fus condamnée à mort en 93; mais j'étais cachée.... Et ces monstres ont eu pitié de vous? ils n'ont pas osé vous tuer î »
Mme de Las Bermejas secoua la tête.
c Ils ont osé, dit-elle, mais un miracle m'a sauvée. •
Elle se tut comme frappée de ce terrible souvenir; puis elle reprit en jetant un regard sur Théobald, qui dessinait toujours avec application : « Mon mari venait d'être tué sous les murs de Vittoria ; je restais seule dans un pays en feu, entre deux partis qui s'égorgeaient. Il fallait fuir dans les montagnes, me cacher dans quelque village ; et encore quelle y eût été ma sûreté? quel sauf-conduit m'eût pTotégée contre les bandits que la guerre civile assure de l'impunité dans toutes leurs entreprises? Je résolus de me réfugier en France.
Un seul domestique m'accompagnait ; je ne pris ni passeport ni sauf- conduit, qui eussent donné l'éveil sur mon projet.
Nous partîmes de Vittoria dans une voiture à moi, comme pour aller à la campagne. Je n'emportais que quelques vêtements; j'avais cousu mon or et mes bijoux dans les
coussins de la voiture. Quel voyage 1 Nous parcourions uu pays affamé, ruiné par cette sanglante guerre.... des chemins rompus, des champs sans culture, des villages dont la population décimée fuit à l'aspect d'un uniforme et a horreur de tous les drapeaux, car christinos et carlistes ont égalemieut pesé sur elle !
Tout alla bien d'abord; nous évitions par de longs détours les positions occupées par les guérillas, et je passai deux nuits à l'abri dans des maisons abandonnées. Le soir du troisième jour j'arrivai à une pauvre venta des environs d'Ëstella; mes mules étaient harassées et ne pouvaient plus avancer. Savez-vous ce que c'est qu'une venta? C'est une écurie, un chenil où mangent et dorment pêle-mêle des moines, des marchands, des soldats, des mendiants et des muletiers. Il fallut pourtant s'y arrêter. Après le souper, Perico, .mon domestique, se coucha sm* un peu de paille en plein air. Je remontai dans mon calezin et j'essayai de dormir. U faisait une de ces belles nuits d'Espagne si suaves et si transparentes. Le calezin était sous un grand mûrier à la porte de la venta; de cet endroit élevé, la vue s'étendait au loin. Vers minuit, la lune se leva claire et resplendissante; on eût dit déjà le jour. Devant moi se déroulait une vaste plaine semée de bouquets d'arbres; h l'horizon s'élevaient les remparts et les clochers d'une petite ville entourée de noires collines. Tout dormait dans ces campagnes désertes, hormis le grillon qui chantait sous les herbes du chemin. Que le ciel était beau I que la nature était calme en ce moment 1 comme il faisait bon vivre sur cette heureuse terre toute parfumée des premières fleurs du printemps ! il semblait impossible que le pillage, l'incendie et la mort fussent si près !
Je m'assoapis dans cette contemplation; mais parfois mes yeux fatigués se rouvraient et regardaient machinalement dans le crépuscule. Bientôt, il me sembla que de distance en distance apparaissaient successivement des feux dont les clartés pâlissaient aux rayons de la lune; puis. un
cri singulier retentit au loin et se répéta prè.s de moi. Je m'éveillai tout à fait. Perico accourut.
« Senora, me dit-il avec un certain trouble, bien qu'il fût brave^ les carlistes arrivent du côté d'Estella; que fautil faire?
— Il faut partir, partir sur-le-champ ! » répondis-je. En ceci j'eus toi-t, il fallait rester.
Au bout de dix minutes nous étions en route; l'hôte, que j'avais largement payé, dut courir sur l'heure au devant des carlistes pour me signaler. Nous marchâmes toute la nuit par des chemins affreux, bordés de bois et de précipices; au point du jour je me trouvai à l'entrée d'un vallon où coulaient les eaux débordées d'un petit torrent; des chênes ombrageaient le chemin coupé d'épouvantables fondrières; au-dessus s'avançaient de grands rochers à pic au sommet desquels voletaient des corbeaux. Oh I jamais, jamais le sombre aspect de ces lieux ne sortira de ma mémoire! Je me rappelle chaque arbre, chaque tronc renversé, chaque pierre, et cette croix de bois plantée au bord du chemin pour marquer la place où périt quelque pauvre voyageur.
Nous semblions marcher seuls, dans un désert, au bout du monde. Tout à coup une voix cria de derrière les arbres : « Arrête!... »
Perico mit les mules au galop; des coups de fusil partirent des deux côtés de la route. Perico tomba, les mules s'arrêtèrent, et je descendis instinctivement de mon calezin....
« Et alors, madame, interrompit le comte Anatole, qui ne respirait plus ; alors vous fîtes courageusement feu sur les brigands? •
— Hélas! non, répondit Mme de Las Bermejas avec une simplicité adorable ; j'avais grand'peur et je mépris à pleurer. Des soldats entouraient le calezin ; à leur uniforme en guenilles, je reconnus des carlistes. L'officier qui les commandait vint à moi et m'interrogea.
Je m'étais assise au bord du chemin, et je détournais la tête pour ne pas voir le corps de ce pauvre Perico, qui gisait là tout sanglant. Aux questions dont on me pressait, je répondis que j'étais Française et que je m'en allais dans mon pay^. Pendant ce temps-là on brisait ma malle, on visitait, on éparpillait tout ce qu'elle contenait, on criait, OD vociférait autour de moi. Oh ! j'avais peur ; je me sen* tais mourir, seule à la mecci de ces hoi&mes I »
Mme de Las Bermejas se tut et passa la main sur son front avec un mouvement d'épouvante. Théobald avait laissé aller son crayon ; il la regardait, et on sentait dans ce regard une sorte d'interrogation, de doute poignant.
c Ces hommes étaient de vrais Espagnols , continua Mme de Las Bermejas conune si elle eût répondu k la pensée de Théobald: ils élaient fanatiques, cruels^ capables d'assassiner une femme, mais non de. l'outrager. L'officier me conduisit un peu à l'écart; deux soldats me gardèrent à distance, et l'on tint conseil au milieu du chemin. Il y avait là cinq ou six officiers, un moine, et deux ou trois hommes qui ne portaient pas d'uniforme. On parlait avec action dans ce groupe. Une centaine de soldats se tenaient plus loin dans un profond silence. Il ne me vint pas à l'esprit que ma vie fût en péril, et pourtant je frissonnais, priant Dieu de toute mon âme pour moi et pour ce pauvre Perico, dont j'avais causé la mort. Mes yeux se détournaient avec horreur de ce cadavre , à côté duquel je craignais d'être abandonnée dans cette solitude. La présence des carlistes me rassurait en ce moment, au lieu de m'épouvanler; j'avaia peur surtout de rester seule.
Des soldats arrivaient et repartaient aussitôt. De temps en temps j'entendais au loin des coups de fusil : on se battait aux environs. Tout cela dura une heure. Enfin, les denx soldats qui me gardaient me ramenèrent au bord du chemin; le groupe m'environna; tous les visages étaient
1 86 THÉOB ALD.
mornes, impassibles; tous les regards se détournaient de moi.
« Doua Inès de Las Bermejas, approchez, » dit un officier qui portait les galons de colonel d*état-major.
Je tressaillis en entendant mon nom.
< Dona Inès de Las Bermejas, continua le colonel, vous êtes accusée et convaincue d'espionnage et de rébellion au gouvernement de Sa Majesté Catholique le roi don Garlos. Reconmiandez votre âme à Dieu : le conseil militaire ici présent vous condamne à mort. »
Une profonde terreur, une angoisse inexprimable me saisirent. Mourir ! mourir à vingt ans 1 Je me jetai à genoux, je protestai de mon innocence, je demandai la vie en pleurant.
G* est une lâcheté dont un honmie se sentirait déshonoré, mais une pauvre femme peut sans honte demander la vie à ses bourreaux. Je voulais vivre. La misère, l'isolement, la plus dure condition, j'eusse tout accepté. »
Théobaid regarda encore Mme de Las Bermejas avec la même curiosité inquiète. Elle continua :
«c Oui, tout, hors le déshonneur!... Mais ces hommes n'eurent pas pitié de moi ; ils s'éloignèrent. Le moine était là pour me confesser. J'essayai de' lui parler, mais ma voix s'éteignait; je restai sans mouvement, agenouillée dans la poussière, et les yeux fixés sur une douzaine de fnsils réunis en faisceau sur le bord du chemin. Mon regard ni ma pensée ne pouvaient se détacher de ces armas. Je ne pleurais plus, je ne demandais plus grâce, je ne voyais rien que ces fusils noirs et luisants ; puis, auKlessus de ma tête, le ciel si beau. Le moine m'exhortait, je ne l'entendais pas ; je ne l'entendis que lorsqu'il me dit :
« Ma fille, faites un acte de contrition, tout est fini pour vous.,.. Les voici. »
Alors je me tournai vers lui. C'était un vieillard; il avait les larmes aux yeux.
« Mon père, lui criai-je en saisissant sa robe, je suis
innocente! sauvez-moi! Je ne vous quilte pâsl Ils n'oseront pas me tuer près de vous 1 Ayez pitié d'une pauvi*e femme 1... Voyez, je suis jeune, pleine de vie, et on veut que je finisse sitôt!... J'ai encore tant de jours devant moi!... Ils en rendront compte à Dieu, ceux qui me les ôtentl... »
Le moine essaya de me repousser; mais je m'attachai à lui, je me traînai à ses genoux. Alors j'entendis derrière moi les baguettes frapper. dans les fusils. Ce bruit sec retentit dans ma tête alourdie ; mes mains lâchèrent la robe du moine ; je sentis qu'il s'en allait.
U y eut un assez long silence, puis des coups de fu^il, et la vie me manqua.
Quand je repris mes sens, j'étais couchée au bord du ehemin sur les coussins de mon calezin ; le moine, assis près de moi, fumait son cigare. Nous étions seuls. Je me souvins de tout en ouvrant les yeux, je sentis que je n'é^ tais point morte, mais Je me crus au moins fort blessée. Le moine essaya de me soulever et me fit boire un peu de vin, qui me ranima tout à coup.
« Ma fille, me dit-il avec satisfaction, vous avez eu plus de peur que de mal. Allons, prenez courage et remerciez Dieu. »
Je voulus lui rendre grâces, car je compris qu'il m'avait sauvé la vie ; mais je ne pus que joindre les mains en pleurant.
a Bien, bien 1 fit- il, ne vous effrayez pas, vous n'avez pas été touchée; les balles ont passé haut, et vous étiez à genoux.... A présent, qu'allez-vous faire?
— Je vais gagner la frontière, lui répondis-je ; ditesmoi seulement, mon bon père, de quel côté il faut marcher ? »
Le moine secoua la tête.
«Vous allez en France !.s'écria-t- il; mauvais pays!... Tous les malheurs de l'Espagne viennent de là. Un véritable Espagnol ne peut pas y vivre.
— Hélas! lui dis-je toute tretnblaute et craignant de l'irriter, je sais bien que c'est un mauvais pays où 1 on ne vit guère chrétiennement; mais en Espagne il n y a point de sûreté pour moi, mon père. »
Il hocha la tête d'un air convaincu^ et se leva en me disant :
« Allons, ma fille, c'est moi qui vous servirai de guide; je veux achever ce que j'ai commencé. »
Je baisai ses mains«
« Ma fille, reprit^il en désignant le nord, quand vous serez là-bas, derrière ces montagnes, n'oubliez pas notre Espagne, et priez Dieu pour Fray Antonio de Léon. »
Le calezin était encore au milieu du chemin, mais les mules avaient disparu. Je cherchai des yeux le corps de Perico ; le moine me montra une fosse nouvellement creusée au pied de la croix de bois. Pauvre Perico! il était jeune, lui aussi devait aimer- la vie !
Je pris dans le calezin mon or et mes bijoux; je voulais les partager avec le moine : il refusa. Nous partîmes k pied. Le lendemain j'étais en France. »
Mme de Las Bermejas se tut. Valérie et ma sœur lui serrèrent les mains; toutes deux pleuraient. Mon cœur de vieux garçon s'était ému à ce récita; le comte Anatole faisait de grandes exclamations; Théobald seul ne dit rien.
Bientôt Mme de Las Bermejas fut admise dans Dolre intimité. Peu de femmes ont aussi parfaitement \p don de plaire. Il y a en elle une sorte de grâce nonchalante, un parler naïf et piquant qui captivent autant que sa rare beauté. Sa position était singulière, quoique fort naturelle : veuve, sans famille, et avec une médiocre fortune,
elle se trouvait à vingt ans parfeiitement libre, sans que personne y eût à redire. Je crus qu'elle pourrait épouser le comte Anatole ; mais je compris, sur un mot, qu'elle ne le trouvait pas assez riche. Elle le traitait froidement, bien plus froidement que Thëobald, avec lequel elle prit, dès les premiers jours, un certain ton de franchise et d'abandon. Il semblait que son titre de fiancé en eût fait pour elle un homme sans conséquence, et dût le rendre invulnérable à ses séductions. Je voyais ceci d'un autre œil, et dès le premier jour j'eus des inquiétudes que je gardai pour moi seul, ipe fiant à la raison de Théobald et au temps qui rapprochait le jour de son mariage.
Une des ruses de Mme de Las Bermejas était de le supposer passionnément amoureux de Valérie ; elle avait trop de pénétration pour voir de Famour là oîi il n'y avait qu'une faible affection, et je ne pouvais lui passer cette fausseté, dont je né comprenais pas le but.
Un soir, nous étions encore en famille chez ma sœur, la conversation avait tourné au sérieux; on débattait de graves questions; il s'agissait de mariage. Le comte Ana* tôle faisait un paradis de cette union où l'un, toujours amoureux et soumis, vivait aux pieds de l'autre, toujours belle et heureuse. Bien que j'aie prêché le célibat d'exemple, je disais, moi, que le mariage est la meilleure fin qu'un homme raisonnable puisse faire après avoir dépensé la moitié de sa jeunesse.
Mme de Las Bermejas écoutait presque distraite et jouait avec son éventail, sceptre léger, si gracieux aux mains d'une Espagnole. Quand j'eus fini, elle se pencha un peu hors de la causeuse où elle était ensevelie, et me regarda en secouant la tête.
« Un mariage de convenance ! fit-elle, quelle triste folie ! Je comprends qu'on sacrifie sa liberté à une passion exclusive, profonde, dont il faudrait mourir, ne pouvant y renoncer; je comprends qu'on plie avec joie sous un joug indissoluble, quand on ne voit hors de là que solitude et
190 THÉOBALI).
désespoir : ceci est un mariage d'amour. Je comprends encore qu'on s'enchiune pour grandir sa position, faire sa fortune : alors c'est un mariage d'ambition. Mais sans ambition, saus amour au cœur, jeter son indépendance aux pieds d une femme, lier son avenir, et dire indifféremment, en face de cet irrévocable et terrible engagement : Je n'aime point, je ne fais ma position ni ma fortune, mais c'est un mariage de convenance. Ahl cette folie, je ne la comprends pas !
— Ni moi non plus, » dit naïvement Valérie. La pauvre enfant aimait si tendrement son fiancé*
c Ni moi ! » répéta le comte Anatole avec feu.
ThéobaM ne dit rien et leva sur Mme de Las Bermejas un regard triste, profond, un regard que ne remarqua pas Valérie.
. « Autrefois, essaya de dire Mme de Pons, on ne faisait que des mariages de convenance, et il y avait d'heureox ménages. Quand j'épousai le marquis de Pons, je ne l'avais vu que deux fois. Pouvais-je aimer un homme que je ne connaissais pas? Mais je l'aimai, et lui aussi m'aima passionnément après notre mariage.
— C'est qu'on ne lui avait pas donné le temps de vous aimer avant, madame la marquise, » répondit l'Espagnole.
J'étais blessé dans Valérie, irrité contre Mme de Las Bermejas^ Pourtant, que pouvais-je lui reprocher? Elle avait tout l'air de croire que Théobald adorait sa fiancée.
Le comte Anatole nous quitta de bonne heure pour aller à im bal de noce. Le petit cercle se rétrécit encoure autour de la cheminée ; Théobald resta appuyé contre la table ; sa main distraite promenait au hasard le crayon sur la première feuille de l'album de Valérie, J'y jetai un coup d'œil et je reconnus le profil fin et charmant de Mme de Las Bermejas. Tout à coup Théobald sembla s'éveiller d'une distraction, il se mit à dessiner rapidement, avec application; je regardai encore : le portrait en profil était hd[)ilement tracé dans les branches d'un saule ; on ne
Toyait qu'un arbre, et le hasard ou une minutieuse attention pouvaient seuls découvrir Èette parfaite ressemblance.
À onze heures, Mme de Las Bermejas se leva. Ordinai* rement, une voiture de place la ramenait chez elle, rue de Toornon. Je sonnai pour avertir son domestique.
c Quel beau clair de lune! quelle nuit sereine! dit-elle en allant vers la fenêtre, dont elle entr'ouvrit les rideaux : qn une promenade serait bonne par ce froid piquant ! Je vais marcher jusque chez moi.
-* Il faut prendre le bras de M. Théabald, dit la bonne Valérie; il vous ramènes. »
Et comme Mme de Las Bermejas remerciait avec un petit geste d'hésitation, elle ajouta tout bas :
« Oq ne saurait en médire, un homme presque marié,... »
Théobald avait.reculé. Ge premier mouvement parut si bizarre à ma sœur et à Valérie, qu'elles se prirent à rire. Toutes deux Tinterprétèrent par le regret de les quitter sitôt; Mme de Las Bermejas et moi nous le comprimes mieux.
« Allons, monsieur Théobald, n dit tranquillement TEs^ ' pagnole en avançant sur son front ce voile de dentelle sous leqoel elle était si ravissante.
Théobald mettait ses gants. Il ne parla point, car le son de sa voix eût trahi son émotion. Mme de Las Bermejas posa sa petite main sur le bras qu'il lui présenta ; alors il pâlit et devint tremblant ; elle sourit. Ils partirent ensemble.
Je retournai tout consterné près du feu, Mme de Pons entra dans sa chambre , et Valérie vint s'asseoir à mes pieds sur un tabouret. Elle semblait absorbée dans de profondes réflexions, et je commençais à l'observer aveo inquiétude, quand elle me prit la main et me dit avec une sérénité d'ange :
« N'est-ce pas, mon onde, que je suis bien heureuse? »
Le lendemain Mme de Pons donnait une petite lâte \
192 THÉOBÀLD.
Valérie avait voulu réunir encore une fois, cliez sa grand mère, ses amies d'enfance; peut-être, dans Tinnocent orgueil de son bonheur, était-ce pour leur montrer son fiancé. On devait danser, et pour la première fois elle se trouvait l'heureuse reine d-un bal.
A neuf heures Mme de Las Bermejas arriva. Mie avait quitté ses habits de grand deuil pour mettre une simple robe de satin blanc; ses longs cheveux nattés étaient retenus par un bouquet de violettes de Parme; point de dentelles, point de bijoux : qu'elle était belle l Tous les yeux se tournèrent d'abord vers elle, puis la foule des danseurs l'environna. Sans paraître se soucier le moins du monde de cette admiration et de ces hommages, elle déclara ne vouloir pas danser, et vint s'établir dans le boudoir, à côté d'une table où deux de mes vieilles amies commençaient une partie d'échecs.
Un moment après Théobald entra. Son premier regard chercha Mme de Las Bermejas. Valérie rougit toute joyeuse à son aspect; elle ne l'avait pas vu de la journée.
On dansait dans le salon ; le comte Anatole, refusé avec opiniâtreté par Mme de Las Bermejas, qui semblait décidée à ne bouger de la nuit, se consolait en papillonnant autour de quelques jolies femmes. Théobald me parât triste et calme ; il dansa la première contredanse avec Valérie, et s'assit ensuite à l'autre extrémité du salon.
J'allai dans le boudoir, et je commençai une partie d* échecs avec Mme de M***, une vieille femme sourde et distraite à côté de laquelle on peut tout dire. Je touf nais le dos à Mme de Las Bermejaâ, mais une glace réfléchissait en face de moi son attitude et sa physionomie. Elle restait enfoncée dans son fauteuil, souriante, impassible ^ répondant à peine à ceux qui venaient la saluer, et les yeux fixés sur notre partie d'échecs. Gela dura ainsi jusqu'à une heure du matin.
Je commençais à croire que je m'étais trompé, quand Théobald s'approcha, Mme de Las Bermejas tourna la
TMÉOBALD. 193
tête et ki sourit légèrement. Il s'assit à ses côtés. J'avais l'air d'être absorbé dans mon jeu.
< Avez-Yous passé une bonne journée? » dit Mme de Las Bermejas avec intérêt.
Il secoua la tête.
c Non, non, madame, répondit-il à voix basse , j'ai de trop pénibles pensées pour que rien m'en puisse distraire. ^
— Allons donc ! des scrupules ! des frayeui's !
— Hélas I oui; je voudrais mieux aimer celle qui mérite tant d'amour.
— Je n'y vois rien d'impossible , elle est charmante ! Tenez, je reste confondue en vous trouvant si indifférent. Mais vous ne pouvez donc connaître ce bonbeur, ces émotions ineffables? Ohl nionsieur Théobald, vivre ainsi à •deux^ avec une même pensée, une même volonté, aimer de toutes les facultés de son âme, c'est être heureux comme losanges au ciel.... »
En parlant ainsi, elle arrêtait sur lui ses yeux noirs et voilés de tristesse. Il semblait fasciné sous ce regard; je lo vis frissonner, ses lèvres pâlirent, il ne respirait plus. Puis un singulier retour le rendit à lui-môme.
« Vous avez aimé M. de Las Bermejas, madame? » ditil froidement.
£Ile ne répondit pas ; mais un imperceptible sourire de dédain passa' sur sa bouche et dit clairement :
« Ni M. de Las Bermejas, ni personne au monde. »
En ceci je crois qu'elle disait vrai.
« Alors vous aviez fait un mariage de convenance? dit Théobald avec une sorte de joie.
— Oui, j'avais seize ans alors! aujourd'hui je ne prononcerais pas avec une indifférence si imprudente le serment qui lierait tout mon avenir.
— Vous ne voulez pas vous remarier?
— Non, répondit-elle après un silence et avec une profonde mélancolie, non, monsieur Théobald. »
194 THâûBÀLI).
Il la regarda, troublé de l'expression qu'elle mettait à ces paroles si simples,
c Je ne veux plus faire un mariage de convenance, reprit-elle en souriant doucement.
— Mais un mariage d'amour? »
Elle secoua tristement la tête.
'' « L'amour 1 dit-elle, l'amour 1 Mais qui le comprendra selon mon cœur? C'est lé nom qu'on donne ici au manège d'une vaniteuse coquetterie, aux empressements d'une galanterie fade et obséquieuse. Regardez autour de nous. Est-ce le comte Anatole qui comprend TamourTOhl non; il a les joues trop vermeilles^ il danse de trop bonne grâce, il sourit trop à toutes les femmes pour en aimer aucone. Est«ce Yalérii? Heureuse enfant, qui n'a jamais pleuré en vous attendant, que jamais le bruit de vos pas ne fit pftlir et frissonner. Et vous-même. ...
— Moi ! interrompit Théobald avec amertume, moi 1 obi vous m'avez bien observé, madame!
— Vous n'aimez pas Valérie, continua-t-elle, vous ne l'aimerez jamais ; elle n'en sera pas malheureuse, parce qu'eUe ne comprend pas ce qui manque à votre bonheur.
— Croyez-vous que je le comprenne, moi? » dit Théobald avec une profonde tristesse. >
Elle garda un moment le silence, puis elle répondit avec un soupir :
« Qui.
— Alors, reprit-iV emporté, vous devez me plaindre ! je suis si malheureux depuis.... »
Elle l'arrêta d'un regard; il se tut subitement, et joignant les mains il murmura avec une douleur qu'il ne cherchait plus à contenir :
« Vous voyez si j'ai soufTert!
— Pauvre Théobald î » dit tout bas Mme de Las Bermejas, et il sembla qu'une larme venait au bord de ses paupières et luisait dans ses cils noirs.
II pàlil d*ttiie poignante émotion; 8a main effleara la main gantée de Mme de Las Bermejas.
«c Mais je ne suis pas marié 1 dit-il d*ane voix brève et frémissante, je suis libre encore! Ah 1 j'ai compris ce soir combien je pourrais être heureux 1 »
Mme de Las Bermejas baissa les yeux et ne répondit pas; ib s'entendaient bien sans plus de paroles. Je cherchai des yeui Valérie ; Theureuse et confiante jeune Rlle dansait dans le salon et souriait de loin à son fiancé.
Mnle de Las Bermejas partit un quart d'heure après. Théobald s'assit à la place qu'elle venait de quitter, et resta là dans une profonde rêverie ; je jouais toujours aux échecs avec Mme de M"**.
A trois heures, quand tout le monde partait, Théobald se leva et vint k moi :
« Monsieur, me dit-il, je voudrais vous voir seul demain naatin.
— Mon ami, lui répondis-je avec calme, quoique j'eusse Tâme navrée, demain c'est impossible; je pars à sept heures pour Beauvais, où je resterai quatre jours. Dimanche prochain, si vous voulez, j'irai, en arrivant, vous demander à déjeuner.
— A dimanche, monsieur, dit-il en me tendant la main d'un air triste et affectueux; à dimanche. »
n allait sortir.
< Bonsoir, monsieur Théobald, dit doucement Valérie en venant à lui. Mon Dieu I vous ne vous êtes pas amusé, ce soirl Ah! moi aussi j'aime mieux le coin du feu et notre cercle intime. »
Au retour de Beauvais, le dimanche suivant, j'allai des* cendre chex Théobald. Je le trouvai seul dans son cabinet. Il vint à moi et me tendit la main d'un air triste, mais parfaitement calme. Je ne m'étais pas attendu à lui trouver cette physionomie ; elle accusait un certain sangfroid qui n'allait pas avec ce qu'il avait à me dire. Nous nous assîmes devant son bureau*
c Monsieur, dit-il en me présentant une lettré ouverte, l'évêque de D..., mon parent, est mort; Anatole est son héritier; j'ai un legs de deux cent mille francs.
— Je vous en fais de grand cœur mon compliment l m'écriai-je, vous ne comptiez pas du tout sur cette succession.
— Non. Elle triple ma petite fortune. J'en suis heureux pour Mlle Valérie, » répondit-il en refernlant la lettre, qu'il jeta brusquement sur le bureau.
Je compris sur-le-champ quel scrupule allait empêcher Théobald de rompre son mariage, et dans le fond de mon cœur j*en remerciai Dieu, car il me semBlâit que cette union devait être très-heureuse. Pourtant, je dis avec une certaine crainte :
<c Théobald, vous aviez quelque chose à me confier ce matin, je suis venu.pour vous entendre.
— Non, rien, monsieur, me répondit-il en apjpuyant ,son coude sur la lettre; ce n'était rien; pardon de vous
avoir laissé venir. »
Je n'eus pas le courage d'insister, seulement je lui dis:
« Théobald, si vous aviez des chagrins, je crois que c'est à un vieil ami tel que moi que vous devriez les confier. »
Il secoua la tête d'un air si réservé, si froid, que cette conversation en resta là. Un calendrier était sur la table, Théobald le prit et me montra une marque à la plume sous la date du 25 novembre.
« C'est dans dix^ours, dit-il; n'avons-nous oubUé aucune formalité?
— Aucune, mon ami, » lui répondis-je, navré du triste sang-froid avec lequel il s'occupait de ces arrangements.
On servit le déjeuner, et la conversation demeura sur le même sujet; nous parlâmes de mille détails relatifs à la cérémonie. Anatole ne pouvait y assister; il venait de partir pour régler les affaires de cette succession qui lui donnait soixante mille livres de rente*
Il était depuis longtemps décidé que le mariage de Valérie se ferait à la campagne, dans une charmante maison près de Meudon. Mme de Pons y avait élevé Valérie, et une sorte de superstition s'attachait pour elle à la marier dans la même chapelle où on l'avait mariée. Sans dire nos motifs, j'avais insisté pour que les noces se lissent tout à fait en famille;, ma sœur me laissait faire, et j'en étais presque étonné , car je savais qu'elle tenait à un peu d'apparat. J'aurais dû me défier davantage de cette condescendance qui me dispensait de donner le prétexte que j'avais imaginé pour exclure Mme de Las Bermejas, dont ma sœur ne pouvait plus se passer.
En sortant de chez Théobald, je me hâtai d'aller chez moi. Valérie accourut, et se mit sur son tabouret près de mon fauteuil.
<t Mon bon oncle, dit-elle, vous ne savez pas le bonheur qui arrive à M. Théobald? Il hérite de deux cent mille francs. Eh bien! j'en suis presque fâchée; on pourra croire que je suis aussi heureuse et fière de sa fortune que de lui-même. Oh ! non, je l'aimerais pauvre 1 »
Elle se tut en rougissant d'avoir dit si haut toute sa pensée et cacha son visage contre moi. Je la baisai au front; elle pleurait.
« Qu'as-tu, ma bonne Valérie? lui demandai-je avec inquiétude.
— C'est un enfantillage, mon bon oncle, me dit-elle en souriant à travers ses larmes, je suis si heureuse, si heureuse, que j'ai peur qu'il ne m'arrive quelque grand malheur....
— Enfant 1 m'écriai-je, ne sommes-nous pas là pour t'en garder? Ton avenir est beau; dans quelques jours il sera fixé; tu seras la femme de Théobald.
— Oui, dit-elle convaincue, il n'y a que la mort qui puisse briser mon bonheur. »
198 THËOBALD.
Le même jour nous partimes pour la campagne. Nous y fûmes absolument seuls ; Théobald ne vint pas une seule fois à Paris. Quiconque n'eût pas su ce qu'il avait an cœur l'aurait cru épris d'amour pour cet ange qui ne vivait que pour lui. Il l'environnait de soins empressés, il semblait tout occupé de l'avenir vers lequel ils marchaient ensemble; mais, hélas! il n'y avait au fond de ces témoignages que la volonté d'accomplir un devoir et l'énergie du parti pris.
Ces dix derniers jours passèrent rapidement pour tous; le 25 novembre se leva radieux comme un jour de printemps; je le saluai avec joie comme le terme de mes inquiétudes et le commencement d'un bonheur tranquille que des passions insensées ne pourraient pas renverser. Mes craintes s'étaient évanouies si près du but de tous mes désirs. Ce fut le cœur tout rempli de bons pressentiments que j'embrassai Valérie lorsqu'elle vint le matin de ce jour solennel s'agenouiller près de mon lit et me demander ma bénédiction.
Nous passâmes la matinée dans la chambre de ma sœur; Théobald resta chez lui, respectaQt ces émotions, ces vagues frayeurs d'une jeune fille que l'amour même qu'elle a au cœur ne rassure point en ces derniers moments.
La marquise de Pons était bonne et frivole, je l'ai dit; elle employa toute cette matinée à s'occuper de la toilette de Valérie, à se tourmenter de mille détails. Elle allait, venait, donnait des ordres, et de temps en temps me souriait d'un air satisfait.
Le mariage devait être célébré à la mairie vers sept heures du soir, ensuite à l'église de Meudon. Les témoins
seuls avaient été invités à y assister» Mme de Pons dé« jeûna chez elle avec Valérie. J'allai retrouver Théobald; il était d'une gaieté qui m'attrista; l'heureuse Valérie se recueillait et priait en face de son bonheur; lui s'étourdis« sait pour achever courageusement son sacrifice. En ce moment ^eus un remords de ne Tavoir pas forcé à s'expliquer dix jours auparavant; maintenant il était trop tard^ Je compris qu'il souffrait beaucoup, que peut-être il sentait le besoin de me parler à moi, son ami, son autre père. Mais à quoi bon ? Dans deux heures il' allait épouser Valérie; et puis il valait mieux que le nom de cette femme ne fût pas prononcé, que ces poignantes douleurs n'eussent point d'écho.
Je laissai Théobald à sa toilette de marié ; au bout d'une demi-heure il vint me trouver dans la bibliothèque. Ja-» mais je ne l'avais trouvé si remarquablement beau ; son vêtement noir, «a physionomie pâle et animée eussent pourtant fait douter s'il a'agissait pour lui d'un jour de mort ou de mariage.
J'étais occupé avec mon valet de chambre. Théobald s'approcha machinalement de la bibliothèque et prit un livre; il l'ouvrit, le rejeta vivement, et vint s'asseoir près du feu en essayant de sourire, mais ses mains tremblaient. Je relevai le volume : c'était un voyage en Espagne que nous avait prêté Mme de Las Bermejas.
Quand nous descendîmes au salon, vers six heures > Théobald était de sang-froid; il alla vers Valérie, qui donnait le bras à sa grand'mère, et lui baisa la main avec émotion. Elle était vêtue de blanc, avec sa couronne de ileurs d'oranger et son voile de mariée. C'était ainsi une pure et ravissante créature, un ange en face duquel s'efTaçaient les mauvaises pensées, les folles passions. Théobald éprouva cette influence, son regard devint plus serein; en ce moment il oublia peut-être Mme de Las Bermejas.
Le salon était fort éclairé, resplendissant decristaux, tout orné de fleurs naturelles, mais nous semblions perdus
dans cette vaste pièce. J'engageai ma sœiir à passer dans le petit salon.
<r Non pasi non pas! fit-ellé d'un air triomphant, car il va nons venir du monde. Croyez-vous que je veux ainsi marier Valérie de Pons sous la cheminée?... »
Elle n'avait pas achevé que les deux battants de la porte s'ouvrirent, et Ton annonça Mme de Las Bermejas, pois vingt personnes de notre connaissance intime, des parents, des amis de nos deux familles.
« C'est une surprise, ma reine, » dit tout bas la marquise à Valérie, qui recevait les compliments, toute rougissante et joyeuse.
J'étais atterré.
Mme de Las Bermejas s'avança tranquillement, et prit place à côté de Valérie. Elle avait une parure toute blanche, des fleurs blanches dans ses cheveux noirs, et une riche mantille jetée a l'espagnole sur sa -tête;* on eût dit aussi une. mariée; elle était belle à rendre un homme fou. Je cherchai des yeux Théobald, il avait le visage caché derrière son mouchoir; je ne vis que son front si pâle, que le blanc de la batiste ne faisait pas contraste.
Il y eut un quart d'heure de félicitations et de compliments, puis on vint annoncer que les voitures étaient avancées. Tout le monde se leva. Dans ce mouvement, Mme de Las Bermejas se rapprocha de Théobald; j'étais derrière elle. Il parut chercher à se rendre maître dune émotion profonde, d'une douleur qui le brisait. Sou. regard était fixe, ses jambes fléchissaient; il appuya sa main tremblante sur le bouton de la porte qui donnait dans la chambre de la marquise.
c Courage 1 lui dit Mme de Las Bermejas en le regardant fixement, courage, Théobald 1
— Ahî je suis un malheureux fou! répondit-il d'une voix étouffée ; car je vous aime ! ... je vous aime ! ... »
L'abominable vanité de cette femme, son atroce coquetterie furent alors satisfaites ; un sourire imperceptible
d orgueil lui éehappa, tandis qu'elle s'éloignait brusquement de Théobald avec un mouvement de surprise et de compassion fort bien joué.
Alors Valérie sortit de la chambre de sa grand'mère, où elle avait été prendre son bouquet et son missel. Je conduisis Théobald vers la marquise de Pons, à laquelle il devait donner la main; il se laissait faire machinalement. Ensuite je m'approchai pour mener Valérie; elle était debout contre la cheminée et si pâle, si émpe, qu'elle semblait près de s'évanouir. Sa main tomba instinctivement sUr mon bras ; nous descendîmes.
Le trajet fut court. Valérie s'était jetée au fond de la voiture, je respectais son silence à l'approché d'un moment si solennel. Quand nous descendîmes à la mairie, sa main tremblait dans la mienne, je la vis défaillir;
« Allons! mon enfant, lui dis-je, faut-il tant de craintes et d'angoisses pour accomplir sa destinée?... une heureuse destinée? »
Nous entrâmes, elle se laissa conduire à sa place près de Théobald, en face du maire, qui allait prononcer l'irrévocable formule ': « Vous êtes unis au nom de la loi. . . . »
Le cercle nombreux et brillant des assistants environnait les mariés : on faisait silence; Mme de Pons pleurait attendrie ^et me serrait la main ; l'Espagnole regardait Théobald.
Le maire lut lui-même le. texte de la loi, ensuite il dit :
oc Monsieur Théobald de Monttnaur, prenez-vous Mlle Valérie de Pons pour votre légitime épouse?
— Oui, monsieur, répondit Théobald d'une voix ferme.
— Et vous, mademoiselle Valérie de Pons, acceptez-vous M. Théobald de Montmaurpour votre légitime époux?
— Non, monsieur, » répondit-elle d'une voix mourante et en essayant de se lever ; mais elle retomba inanimée.
II y eut un cri de surprise dans toutes les bouches. Mme de Pons se précipita vers sa petite-fille, et la prit dans ses bras en disant :
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« Elle est folle, mon Dieu l ma pauvre enfant est folle! mon Dieu ! ayez pitié de nous l . . . Ydérie, ouvre les yeux. . . . Regarde-moi.... Mais tu veux donc me faire mourir?... »
Théojbald avait les yeux hagards, le sourire étrange d'un fou. Il prit les mains de sa fiancée et les tint dans les siennes, en répétant à Mme de Pons :
c. Au nom du ciel, madame^ calmez-vonsl Ceci a été an moment de frayeur, de délire.».. Elle va reprendre ses sens, et nous achèverons la cérémonie. Au nom du ciel, calmez-vous! »
On fit respirer des sels à Valérie, on lui jeta de l'eau froide au visage; enfin elle rouvrit les yeux. Son regard s'arrêta sur Tbéobald, penché sur ses mains; elle essaya de parler, mais la voix lui manqna, et se roidissant dans une horrible convulsion, elle retomba en arrière en pon&« sant de sourds gémissements.
Tous les témoins de cette scène inouïe étaient dans la consternation. Mme de Las Bermejas se tenait à l'écart comme épouvantée. Il fallut emporter Valérie. Mme de Pons monta en voiture avec elle; j'emmenai Théobalj; il était accablé, anéanti.
« Tbéobald, lui dis-je avec des larmes que je ne cherchais pas à cacher, Tbéobald, je vous supplie, par tout ce qu'il y a de sacré, d'être franc avec moi.... Qu'ayez* vous dit h cette enfant?
— Rien, me répondit-il en pleurant aussi sans contrainte, rien, je le jure sur l'honneur 1
— Alors, m'écriai-je, c'est Mme de Las Bermejas! > Il secoua très-vivement la tète.
« Bien non plus, j'en réponds sur l'honneur.
— Alors, dis-je avec des sanglots , cette pauvre enfant est folle! Ah! ceci est une affreuse douleui; pour nos vieux jours.... Tbéobald, hélas! nous serons seuls malheureux, car vous redevenez libre.
— Assez, monsieur, interrompit-il en me prenant la main, assez ! Un autre regarderait ce qui vient de se pas-
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ser comme up affront ; moi, je n*y vois qu'un grand mal* heur, et rien n'est rompu.
— Tout est rompu^ lui répondis-je, mais vous resterez notre ami. »
Quand nous rentrâmes^ on yenait de coucher Valérie. Quelques amis veillaient consternés dans le salon. Mme de Las Bermejas était retournée à Paris sous prétexte d'en« voyer promptement uni médecin.
Quand je^montai dans la chamb^ de Valérie, les con* Tulsions s'étaient calmées, elle semblait assoupie. Je jugeai qu'après cette horrible secousse , il fallait la laisser dans un complet repos, et je ne m'alarmai point de ce sommeil léthargique dont aucune parole ne pouvait la tirer. Ma sœur fit mettre un lit près de celui de sa petitefille, et nous veillâmes près d'^elle toute la nuit. D'heure en heure Théobald venait demander des nouvelles.
Le lendemain matin nous étions tranquilles et rassurés. Valérie donnait toujours, son visage était blanc^ reposé, sans aucune expression de souffrance. J'attendais son réveil.
Théobald ne pouvait rester; il retourna. à Paris; je promis de lui écrire deux fois par jour.
Vers midi le médecin de Mme de Pons arriva. Je lui dis tout, ensuite je le menai au lit de Valérie. J'espérais des paroles rassurantes ; il ne nous dit rien, et passa une demi-heura près de la malade, écoulant sa respiration inégale, soulevant parfois cette tête qui retombait inerte, et ne pouvant dissiper ce sommeil qui maintenant me remplissait d'effroi.
« Docteur, dit alors Mme de Pons en pleurant, je. le vois, ma pauvre Valérie est bien mal !.... «
U la rassura et m'emmena dans le salon.
«c Monsieur, me dit-il, il faut ramener à Paris Mme la marquise.
— Eh quoi 1 m'écriai-je atterré, Valérie !....
— Elle est fort mal. Une inflammation des membranes
du cerveau.... Qui sait ce qu'il y a dans cette tête?.... Ah ! que la science est petite devant ces maîadies foudroyantes, e*t dont malheureusement le diagnostic n'est certain qu'à Tautopsiel... Nous allons essayer quelques moyens, mais je ne vous cache pas que j'ai peu d'espoir. Emmenez Mme la marquise, elle est hors d'état de supporter l'agonie que je prévois. Moi je reste ici. »
Il rentra dans la chambre de Valérie. Ma pauvre sœui' venait de se trouver mal, il avait fallu la porter dans son lit. Au moment où je traversais le salon pour me rendre chez elle, un domestique se présenta ; il venait savoir des nouvelles de la part de Mme de Las Bermejas.
« Ânnoncez-lui, répondis-je, que Mme la marquise et Mlle Valérie de Pons sont à l'agonie. »
Gomment dire les angoisses des quatre jours qui suivirent celui-ci? La pauvre Valérie ne reprit point connaissance, elle ne sortit point de cet affreux sommeil qui, à chaque instant, ressemblait davantage à la mort. Ses yeux fermés n'avaient point de larmes ; son corps était immobile , insensible ; le feu même ne lui causait nulle douleur. Je ne la quittai pas, épiant, attendant un mouvement, une parole. Parfois il me semblait que ses lèvres remuaient et balbutiaient quelques mots. Alors je me penchais sur elle, je l'appelais ; mais jamais elle ne me répondit.
La dernière nuit je veillais près d'elle : le médecin allait de sa chambre à celle de ma sœur; il avait promis de ue plus me quitter pendant ces deux agonies.
c Docteur, lui dis-je avec des sanglots, vous ne les sauverez donc ni l'une ni l'autre!... Hélas! ma sœur, si à bout de ses jours, d'une santé si débile, devait mourir.... La science n'a point de miracles pour reculer ce terme inévitable; mais Valérie! Valérie!... A dix-sept ans.... Rien ne peut-il donc la faire vivre , rattacher les fils de cette existence qui s'en va ?
— Ils sont brisés ! répondit tristement le docteur, elle
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est morte déjà ; sa mémoire, son mtelligence , ses plus nobles facultés ne sont plus ; quelle secousse pourrait la tirer de ce néant ?... Qui pourrait ls( réveiller ?
— Elle no nous répond pas, mais peut-être elle nous entend, » dis-je, frappé d'une idée soudaine.
Le docteur secoua la tête. Je pris une bougie et j'allai près du lit. Elle était là , roide , immobile ; ses mains blanches comme de la cire reposaient croiséea sur sa poitrine; sa tête s'enfonçait dans Toreiller au milieu de ses cheveux épars; elle avait les yeux à demi ouverts, les joues et les lèvres d'une pâleur livide.
« Valérie, lui dis*je en me penchant sur elle, Valérie, voici Théobald ; il est là^ il veut te voir. »
A ce nom , elle n'ouvrit point les yeux , elle ne bougea pas ; mais une faible rongeur monta à ses joues. « Valérie ! mon enfant I m'écriai-je, tu m'entends !... » Elle agita ses mains et tomba dans une affreuse convjilsion ; ses yeux étaient ouverts, et elle les tournait vers moi sans me reconnaître ; sa respiration inégale se taisait par moments.
« Monsieur, retirez-vous, retirez-vous, au nom du ciel I me dit le docteur en la soutenant; ce spectacle vous tue.... »
Valérie se dressa, porta ses deux mains à son front, et dit distinctement :
« Je suis un malheureux fou 1... Je vous aime ! je vous aime Ir... »
Alors je me rappelai que la malheureuse enfant était dans cette chambre à la porte de laquelle se trouvait Théobald, quand Mme de Las Bermejas vint lui parler.
« Je suis un malheureux fou !.... Je vous aime !.... » répéta Valérie en froissant dans ses mains son épaisse chevelure. Puis elle retomba, ses yeux se fermèrent,, et sa bouche n'eut plus ni plaintes ni paroles. Vers le matin elle mourut.
Ma sœur ne sur\'écut qu*une dizaine de jours à sa
peUte-fiUe, 6t je demeurai seul au monde après tant d'années de ce bonheur intime que j'avais trouvé dans notre heureuse famille. Je gardai pour moi seul les dernières paroles de Valérie; elles eussent été un affreux remords pour Théobald, et j'étais sans haine contre lui.
Je quittai bientôt les lieux où je trouvais de si poignants souvenirs , de si cruels regrets^ j'allai en Italie. Théobald m'écrivait souvent; ses lettres m'étaient bonnes, car je l'aimais toujours; il me semblait qu'il n'était pas heureux; il ne me parlait jamais de lui, et m'annonçait des projets de voyage dans tous ses post-scriptum.
En revenant à Paris, il y a quinze jours, j'entendis, pour la première fois depuis trois mois, prononcer le nom de Mme de Las Bermejas ; elle venait d'épouser le comte Anatole de Sainl-Servien. Le lendemain j'allai voir Théobald. Hélas 1 quelles peines profondes l'avaient dévoré ! qu'il était vieilli 1 Nous nous parlâmes à cœur ouvert, et c'est moi qui dus le consoler.
« Je suis un lâche et misérable homme 1 me dit-il avec amertume, car je l'aime toujours, cette femme.
• — Est-il possible! m'écriai-je; elle notis a fait tant de mail... »
Les larmes vinrent aux yeux de Théobald.
« C'est une âme de bronze, continua-t-il ; si vous saviez I Elle melaissait tout espérer, je l'adorais, j'étais son esclave.... Un jour elle m'annonce froidement son mariage avec Anatole. J'ai été lâche alors.... Je l'ai sup* pliée, j'ai pleuré à ses pieds en lui demandant son amour, qui était ma vie, sa main, qu'elle ne voulait donner qu'avec son amour. Un mariage de raison est une odieuse folie, lui disais-je, telle était votre opinion ; on ne doit se marier que par amour. . . .
^ Ou par ambition, » me répondit-elle.
« Et ce fat son dernier mot ; je ne l'ai pas revue.... je ne la reverrai j amais. . . •
— Ceci est un malheur auquel le temps apportera re^
mède^ lui dis-je; tout s'efface au cœur du jeune boimue, car Tayenir est là avec de nouvelles joies et de nouvelles douleurs. Il n'est de regrets durables que chez nous, pauvres vieillards, qui ne pouvons rien ressaisir. »
Théobald secoua la tête.
« Groyez-vous, me dit-il; que je n'aie rien fait pour lépouiller cette odieuse folie ? Ma raison ni ma volonté n'ont pu dompter cet instinct qui fait battre mon cœur à sa seule pensée , qui m'attache à sa beauté , à son ftme sèche, infernale. Vous voyez que je la connais bien. Âh devenir un seul jour le maître de cette femme, la dominer, la voir trembler devant moi, m'aimer ou feindre de m'aimer !.... Je mourrais sans regret pour quelques heures d'un tel bonheur!... Vous le voyez, je suis fou I...
— Il faut voyager.
— Oui , me répondit-il en ouvrant une feuille jetée entre une foule de papiers, voici mon passe-port ; je pars, je vais en Espagne.
— En Espagne ?
-7 Oui ; je vais tâcher de me faire, tuer au service de la reine Christine ; car, voyez-vous, la vie me pèse; je ne pense pas, comme cette femme, que ce soit un si grand malheur de mourir, jeune.... Et puis alors elle me plaindra, et peut-être elle aura un remords.
— Ah î Théobald , m'écriai-je consterné de celte démence, Valérie est trop vengée !
— Pauvre ange ! » dit-il en levant au ciel un morne regard.
Je le quittai l'âme navrée : hier il est parti.
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