‹ Espagnoles et francaisesChapitre 2 sur 4 · MELENDEZ · texte numérisé non relu

MELENDEZ

Un matin j'étais assis avec Paul au bord du Rhône, sous les magnifiques ombrages qui ceignent Avignon, la vieille cité papale. Le fleuve coulait à nos pieds, et ses grandes eaux semblaient caresser, en fuyant les beaux rivages que chanta Pétrarque. Les îles, couronnées de bocages si frais et si sombres, baignaient dans le flot leurs pentes gazonnées; au delà s'élevaient les remparts crénelés de VilIeneuve-lès- Avignon ; le ciel était d'une pare transparence, et l'air, tout imprégné d'un parfum de printemps.

« Que cette terre est belle ! m'écriai-je, qu'on est heureux de vivre dans ce doux climat ! Ici je comprends les amours pastorales, le bonheur dans une cabane.... »

Gomme j'achevais ces mots, mes yeux s'arrêtèrent sur iine femme en guenilles, qui traînait après elle deux petits enfants, blêmes et bouffis ; puis je vis un peu plus loin un vieillard encore plus souffrant et misérable. Ces 405 14

210 UN MAMAGE.

pauvres gens faisaient des fagots d'osier, ils marchaient nu-pieds sur le sable et les galets; la mère criait fort aigrement lorsque les petits garçons ralentissaient leur besogne : c'était un tableau fort peu poétique.

« Hélas l les pauvres, dis-je tout attristé, ils ne jouissent donc de rien, même sur cette heureuse terre ! Ce ciel, ce doux soleil, cette nature féconde, ne semblent pas avoir été créés pour eux ;. préoccupés sans cesse de besoins matériels, ils n*ont pas un moment pour relever la tête et regarder en dehors de leur misère. Tous les germes de bonheur sont étouffés par la pauvreté. Les plaisirs les plus grands, les plaisirs de l'imagination et de Tintelligence sont pour les riches ; les riches sont les heureux ici-bas; ils sentent, ils comprennent la vie par ses meilleurs côtés ; le bonheur est toujours à leur portée. »

En ce moment une voiture arrivait sous les allées de la porte de TOule, et fuyait légèrement entre les arbres, emportée par deux chevaux fiers et fringants.

La suite .i>aturelle de mes réflexions fut d'envier le sort de celui qui s'en allait ainsi, sans fatigue et mollement bercé, faire sa course matinale, et je dis à Paul :

c Si cet homme-là n'est ni un sot ni un méchant, il doit jouir de la vie par un si beau temps. Il peut, selon sa fantaisie, san$ que rien le presse ou l'arrête, faire une charmante promenade. A sa place j'irais m'asseoir au pied de ces vieilles tours ruinées qu'on aperçoit là-bas, bien loin derrière Villeneuve ; ses chevaux l'y mèneraient en deux heures; ou bien je voudrais passer la grande chaleur du jour à Vaucluse, sous les saules qui bordent la Sorgue, et le soir encore je serais de retour pour entendre les deux derniers actes de la Muette, Que cet homme est heureux 1 »

Je parlais encore lorsque la voilure s'arrêta. Alors je vis ce type de bonheur que mon imagination venait de se figurer. Non rien, jamais rien au monde ne produisit sur moi une telle impression d'étonnement et d'épouvante.

UN MÀIUÂOË. 211

Celui dont j'avais envié le aort était un homme de quarante à cinquante ans, d'une ta^e fort élevée et vêtu de deuil. Son visage, d'une maigreur affreuse , n'avait aucune expression; ses joues, ses lèvres, le blanc de ses yeux, étaient d'une teinte uniforme et livide dont il est impossible de dire l'effet; c'était plus horrible qu'une momie dans ses bandelettes, qu'un mort dans son linceul, qui tout à coup se lèveraient et recommenceraient à vivre. Cet être singulier fit un signe de tôte, et aussitôt deux domestiques le soulevèrent dans leurs bras et le portèrent sur un banc peu éloigné de celui où nous étions assis.

Paul avait tressailli à là vue de cet homme, il détournait la tête et gardait le silence ; puis, comme j'allais l'interroger, il me dit :

« Celui que tu vois là malheureux et mourant est si à plaindre parce qu'il hérita d'un million.

-^ Gomment I m'écriai-je stupéfait.

— C'est une histoire bien triste, que celle-là , reprit Paul, et si tu n'^étais pas étranger au pays,, tu en aurais déjà entendu parler. L'événement est récent; le deuil qu'il fait porter n'est pas encore fini : il y a des gens qui ue s'en consoleront jamais. «

Paul avait les larmes aux yeus^ ; je l'interrogeai d'un regard plein de curiosité, il reprit;

« J'ai assisté à toutes les scènes de ce funeste drame ; j'ai eu ma part de ces douleurs que la mort seule guérira dans le cœur de quelqu'un qui m'est bien cher.

Lorsque j'arrivai ici, il y a deux ans, je me liai d'amitié avecnn réfugié espagnol, nommé don Fernando de Yaldovino. C'était un homme d'environ trente ans, grave comme un Castillan de vieille souche, d'un caractère fier, généreux, et d'un esprit fort cultivé. Issu d'une famille noble, et destiné par sa naissance à l'état militaire, il avait dû à de beaux faits d'armes son grade élevé ; pourtant il n'aimait pas la guerr-e ; l'instinct du soldat luttait chez lui avec des inclinations meilleures ; il estim$iit fort

bas cette valeur brutale qui consiste à ne compter pour rien sa yie ni celle d'aûtrui. Souvent nous parlions de sod pays, de son enfance passée dans les camps, à côté de son père, qui mourut pour l'indépendance de TEspagae, de sa jeui^esse tourmentée encore par les orages politiques; il tournait sans cesse les yeux vers cette patrie qu'il aimait toujours et qu'il désespérait de revoir.

Valdovino m'apprit l'espagnol ; je prenais plaisir à Ten- (endre parler cette langue belle et sonore ; qu'il était éloquent alors , quelle grandeur, quelle poésie il y avait dans ces récits I Nous ne nous quittions plus ; bientôt je l'aimai comme un frère, comme je t'aime, toi, mon plus ancien ami.

Je vivais fort retiré, et Valdovino n'avait pas non plus de nombreuses relations ; pourtant il allait quelquefois dans une maison où j'avais été présenté avec lui. A travers son extrême réserve, je devinai promptement qn'il attachait beaucoup de prix à la bienveillance avec laquelle nous recevait Mme Dujabert. Cette dame était veuve d'un négociant, qui mourut victime des réactions de 1815 ; elle n'avait pas voulu se remarier, et elle passait pour n'avoir jamais eu d'amants ; peu de femmes pouvaient se vanter d'une réputation de vertu aussi bien établie que la sienne ; cela tenait peut-être à ce qu'elle était parfaitement bienveillante, point spirituelle et que sa figure était des moins attrayantes.

C'était du reste une maîtresse fenmié qui gouvernait bien sa maison, et en faisait les honneurs avec beaucoup de grâce. Elle vivait depuis son veuvage avec un oncle de son mari, qui' était venu demeurer chez elle. C'était un vieillard goutteux, égoïste, quinteux, radoteur et riche d'un million. Mme Dujabert administrait k sa fantaisie cette grande fortune, qui semblaifdéjà lui appartenir; l'oncle était comme un enfant gâté, on le choyait, on le caressait, on le faisait taire quand il parlait trop. Il me semble le voir encore, assis dans le salon, l'hiver près de la cheminée, l'été devant la fenêtre, ses lunettes sur le

nez, ùi par contenance un journal à la main. Derrière cette tête branlante et ridée étaient presque toujours groupes trois visages de jeunes filles, frais^ épanouis, brillants comme des roses du Bengale^ C'étaient les demoiselles Dujabert. Les charmantes sœurs ne quittaient guère le vieil oncle ; elles le taquinaient doucement, rembrassaient, lamosaient et folâtraient sans cesse autour de lui. L'aînée avait di^-huit ans, les deux autres étaient à peine adolescentes.

Mme Dujabert recevait trois fois la semaine. Sa maison était fort agréable, t)n y faisait de la musique, on y jouait, on y parlait un peu politique. Nous étions dans y été de 1830, et bien que la crise ne semblât pas immi* nente, certains esprits qui la prédisaient d'un jour à l'autre depuis quinze ans, renouvelaient plus haut }eur.s prophéties. La société de Mme Dujabert avait des tendances fort libérales, elle conspirait le plus innocemment du inonde contre les fleurs de lis, et mettait en circulation des nouvelles de Napoléou IL

Valdovino y était accueilli avec l'intérêt qui s'attache aux proscrits. Mme Dujabert le recevait avec empressement et bonté : tout le monde faisait des frais pour lui ; mais il gardait toujours la contenance triste d*un homme qui ne peut oublier un moment les peines de Texil. Pourtant je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il y avait là quelqu'un dont une parole, un sourire, suffisaient pour éclairer d'un rayon de bonheur le front sérieux de Valdovino. La fille ainée de Mme Dujabert, la belle Laure, était une de ces pures et charmantes figures qui font croire aux anges du ciel. Sans doute le peintre ou le poète qui créa le premier ce type divin, avait rencontré une jeune fille aux sourcils noirs, aux bjonds cheveux, blanche et frêle comme un lis. : telle était Lâure .

Valdovino ne m'avait fait aucune confidence, et je ne Tinterrogeais point, je ne me permettais même pas la moindre allusion sur le, sentiment qu'il dissimulait si soigneusement; mais d'une façon discrète , occult-e, je le ser-

vais de tout mon pouvoir. Un mariage me semblait le dénoûment tout naturel de cette passion.

J'avais la presque certitude que Yaldoviîio était aimé; je ne me trompais pas à Témotion de Laure, au trouble qu'elle dissimulait si mal quand nous arrivions, au silence qu'elle gardait avec Yaldovino, tandis qu'elle m^accueillait avec des paroles pleines d'une bienveillance si franche. Il n'avait pu lui parler de son amour; car jamais il n'était resté une^minute seul avec elle. Mme Dujabert surveillait de près ses filles : son ceil vigilant ne les perdait pas de vùe^ même au milieu du cercle d'amis qui les envii^nnaient, et il semblait impossible de leur dire quelque chose que leur mère n'entendit pas.

Nous venions d'apprendre les événements de Juillet. La révolution prédite depuis quinze ans s'était accomplie en trois jours. Mme Dujabert donna une fort belle fête; son salon, était pavoisé de drapeaux aux trois couleurs; les bouquets, les cocardes, les rubans tricolores, tous les emblèmes proscrits hier, vainqueurs aujourd'hui, étaient arborés; ce fut une solennité pleine d'émotion et d'enthousiasme ; pour la première fois on chanta la Parisienne, de longs applaudissements couvrirent le refrain, deux cents voix le répétèrent. J'étais près de Valdovino; il écoutait la tête baissée et il me sembla qu'une lame brillait dans son regard sr fier.

c Mon ami, me dit-il d'une voix émue , ce chant me rappelle l'Espagne ; il ressemble à l'hymne de Riégo. »

Laure se tourna vers lui, et, dit en le regardant avec émotion :

« Peut-être on l'entendra bientôt de l'autre côté des Pyrénées 1

— Oui, bientôt! murmura Valdovino sans oser lever les y€ux sur elle.

Quelques jours plus, tard Valdovifio vint chez moi de bonne heure, il avait l'air triste et animé d'un homme qui accomplit une résolution douloureuse.

UN MâHIAGE. fil5

K Mon âmi, me dit^il, vous savez ce qui se passe da côté de TËspagne ? Mina va franchir les Pyrénéen.

— On le dit; .mais est-il bien vrai qu'il va entrer en Espagne à main armée ?

— Oui, et je pars demain pour la frontière*

— Ahl m*écriai-je, est-il possible !..• et vous ne m'aviez rien dit d'un tel projet ! . . .

— A quoi bon? Pourquoi vous aurais-je affligé de mes réflexions et de mes tristes pressentiments? Mon ami, je prévois les suites de cette tentative ; elle sera sans succès et coûtera la vie à beaucoup de braves gens. Mais je dois à ceux qui espèrent la liberté de l'Espagne de seconder leurs efforts. L'honneur me commande de partir, et quand même la mort, une mort certaine m'attendrait là- bas, je ne dois pas hésiter. >

J'étais Consterné, il n'y avait rien à répondre, rien à dire contre cette résolution d'un homme qui mettait l'hou'^ neur au-dessus de la vie.

« J'irai ce soir prendre congé de Mme Dujabert, poursuivit-il avec quelque embarras. Si vous voulez, nous nous rendrons de bonne heure chez elle; je voudrais annoncer mon départ avant qu'il vint du monde. »

Bien que nous fussions venus au commencement de la soirée, il y avait déjà plusieurs personnes dans le salon quand. nous entrâmes chez Mme Dajabert. Lattre, debout près du vieil oncle, arrangeait un bouquet; sa petite sœur, agenouillée sur un tabouret devant elle , lui donnait les fleurs une à une ; c'était un groupe ravisSant.

« Mon bon oncle, s'écria-t-elle avec une joie enfantine, voyez quel beau bouquet 1 que j'aime ces roses musquées ! . . . elles ont un parfum de sandal. »

Elle se tut subitement, elle avait reconnu derrière elle les pas de Yaldovino ; un sourire passa sur sa bouche, elle baissa la tête sur son bouquet pour cacher ses joues qu'animait ime rougeur brûlante. Quand son émotion fut calmée , quand elle releva son visage souriant , Yaldovino

216 UN MARUGE.

était devant elle, si pâle, si sérieux^ qn elle tressaillit et détourna la vue.

Mme Dujabert venait de s'asseoir à côté du vieil onde, endormi sur sa gazette.

« Voici M. de Valdovino qui vient vous faire ses adieux, lui dit-elle ; il part demain pour la frontière; il va joindre l'armée de Mina.

— Ah ! oui, je sais, l'armée de Mina ; c'est un brave militaire, répondit le vieillard en rouvrant un œil hébété; je lui souhsdte un bon voyage. »

Laure s'appuya au fauteuil du grand-oncle ; elle était d'une pâleur effrayante, et son regard semblait interroger Valdovino ; je craignais que l'on ne remarquât cette scène muette ; j'eus peur que la pauvre fille ne sût pas retenir ses larmes; mais elle parvint à contraindre ce premier mouvement de surprise et de douleur. Elle essaya d'achever le bouquet commencé, elle sourit aux joyeuses exclamations de ses sœurs ; puis, épuisée par ce cruel effort, elle sortit un moment du salon.

Quand, elle revint, ses yeux étaient humides, et je crus voir des larmes sur le mouchoir brodé qu'elle avait à la nCiain. Elle s'assit un peu k l'écart, et tâcha de se cacher dans l'ombre de la fenêtre; mais un, moment après sa mère l'appela; alors elle se releva vivement, et laissa là son mouchoir et son bouquet. Valdovino était debout devant la fenêtre; il poussa le siège que Laure venait de quitter derrière le rideau ; et, prenant le mouchoir trempé de pleurs, il le pressa sur ses lèvres^ puis sur son cœur, où il liB garda. Personne, si ce n'est moi, n'avait remarqué ce prompt mouvement. Lorsque Laure vint reprendre sa place, son bouquet seul était sur le fauteuil ; elle regarda Valdovino et ne chercha point; elle avait deviné. Alors, lui, d'une main tremblante, prit le bouquet, en respira un moment les parfums, et le rendit avec une lettre.

A minuit il fallut se quitter : Valdovino baisa la main de Mme Dujabert, et s'incUna en passant devant Lanre,

qui s'appuyait défaillante sur sa jeune sœur. Vingt personnes clairvoyantes et curieuses avaient les yeux sur eux; je tremblais : heureusement cette situation ne dura qu'un moment.

Je passai la nuit avec Valdovino, il ne me parla pas de Laure ; mais il me fit promettre de lui écrire souvent et avec de longs détails. Le lendemain matin il partit.

Quand je retournai chez Mme Dujabert, on m& dit que Laure était malade, et qu'elle gardait la chambre : je ne la revis qu'au bout de quelques jours. Je compris alors quelle passion cette jeune fille avait dans le cœur : elle.'était pâle, abattue, sans animation et sans force. Chacun s'étonna d'un changement si triste et si prompt ; mais personne n'en devina la cause. Seul je voyais jusqu'au fond de cette âme souffrante/ seul je comprenais la tristesse de ce regard que j'avais vu naguère si serein, et les douleurs cachées sous ce vague sourire.

Valdoviiio.ne m'avait encore écrit qu'une fois, sa lettre était pleine d'une Sombre exaltation ; il me parlait comme un homme dévoré d'impatience et d'inquiétude, il avait hâte de sortir de cette situation, fût-ce par la mort ; les peines de l'absence racca.blaient; il était décidé'à satisfaire le point d'honneur au péril de sa vie; mais il voulait qu& ce fût tout de suite..

< Mon ami, me disait-il en finissant, je ne vous parle pas de l'expédition qui se prépare ; elle est environnée de difficultés et d'obstacles; ces lenteurs me tuent, tout ce que je demande c'est d'en finir. J'espère que nous entrerons bientôt en Espagne : dans quinze jours, si les

miquelets ne m'ont pas fusilléy je puis être encore près de vous. »

Plusieurs joure s'écoulèrent, et je n'eus pas d'autres nouvelles. J'allais fort assidûment chez Mme Dujabert, Laure était toujours souffrante. On se préoccupait fort autour d'elle des événements qui se préparaient en Espagne : les avis étaient partagés; beaucoup de gens pensaient que l'expédition de Mina n'aurait pas lieu, et ils en parlaient conmie d'une tentative si folle et si désespérée, que le gouvernement français ne souffrirait pas qu'elle s'accomplit.

Un soir je trouvai Laure seule dans le salon avec sa jeune sœur; elle était fort parée et plus gaie que de cobtume.

« Monsieur, me dit-elle tout d'abord, vous devez être content, il y a de bonnes nouvelles de la frontière : on dit que l'expédition est ajournée pour longtemps, et que Mina retourne à Bordeaux; cela sauvera la vie à beaucoup de gens.

— J'attends des lettres i» Valdoviflo , répondis-je ; puissent- elles confirmer cette nouvelle 1...

— Nous allons au bal ce soir, dit Laure avec un sotipir et en jetant un coup d*œil sur sa parure-; pia mère Ta voulu absolument.

— Au bal de Mme D*** ? J'y serai aussi, mademoiselle, je n'avais pas espéré vous y voir. ... '

— Nous ne devions pas y aller, mon oncle n'était pas bien hier; mais aujourd'hui il se trouve beaucoup mieux.

— C'est égal, dit étourdiment la petite sœur, il est de fort mauvaise humeur, il ne veut pas que nous le laissions seul, il s'est f&ché contre maman.

— Mon Dieu! je serais bien volontiers restée, dit Laure ; mais ma mère tient à cette soirée.

— Eh bieni mesdemoiselles, étes^vous prêtes? dit Mme Dujabert en entrant suivie de son médecin ; le docteur assure que mon onde est fort bien.

— II n'a qu'un yiolent accès ^'impatience et d'humeur, dit gravement le médecin, cela se passera cette nuit.

— Monsieur y me dit Mme Dujabert, avez-yous des nouvelles de votre ami ? H paraît que Mina recule au moment d'entrer en Espagne.

— Il n'y entrera pas, soyez-en bien assurés, dit le docteur; il voit ce qui l'attend là-bas; le roi Ferdinand n'est pas un roi de paille, il sait comment on coupe la tête aux révolutions.... Mina n'ira pas se faire fusiller pour l'exemple. -»

Laure regarda le docteur d'un air reconnaissant et rassuré ; ces allégations insignifiantes lui avaient fait du bien; son espoir se rattachait à tout.

Il y avait beaucoup de monde chez Mme D*""" : le bal était charmant ; pourtant je ne me sentis point disposé à prendre part aux plaisirs dé la soirée; je ne sais quel pressentiment douloureux me poursuivait, j'étais tristo comme la pauvre Laure; nous pensions tous deux à Yaldovino. J'allai m'asseoir près d'elle.

« J'attends, d'un jour à l'autre des nouvelles de Fernando, laidis-je; peut-être m annoncera-t-il son prochain retour. -

— C'est probable , me répondit-elle d'un air de confiance;- il ne restera pas plus longtemps là-bas maintenant; qui sait? peut-être veut-il venir vous surprendre.... Il est bien certain à présent qu'il n'entrera pas en Espagne ; si celte dangereuse tentative devait avoir lieu, il vous l'aurait écrit ; nous le saurions. ...

— Sans doute, » lui dis-je, peu convaincu.

Je passai dans la salle de billard; quelques personnes environnaient la table où l'on venait de déposer les journaux qui arrivaient.

« Voilà de mauvaises nouvelles, s'écria un gros monsieur en parcourant YIndicateur de Bordeaux,

— • Est-ce que cela touche ïe.conmierce d'Avignon? interrompit un autre.

— Heureusement non; ce malheur ne nous regarde pas. Mina est entré en Espagne, on s'est battu; c'est une ëchauffourée; les constitutionnels ont été mis en pièces; on a fusillé quinze officiers pris les armes à la main; les miquelets ne font pas de quartier; Minan'est pas arrêté, mais on ne sait. s'il pourra repasser la frontière. »

Je m'emparai du journal, je lus ces horribles détails, j'aurais voulu les cacher ; mais avant la fin de la soirée ils furent connus de tout le monde; Laure les apprît au milieu d'une contredanse.

La pauvre fille, pâle, égarée, le regard pleiû de larmes, continua machinalement de danser. Je m'approchai, elle leva sur moi les yeux, et mit la main sur son visage comme pour se soustraire à la vue du monde qui l'entourait; elle ne me dit rien; mais nous nous étions compris. L'édat, le bruit de cette fête^ étaieiît pour moi un supplice; l'aspect de ces visages heureux, épanouis, me faisait mal; d'horribles images me poursuivaient, je me figurais Valdovino se battant contre les miquelets, blessé, mort peutêtre, et couché sous la terre; je frémissais, en songeant que la femme qu'il aimait, et son ami le plus cher, étaient au bal peut-être le lendemain de ses funérailles.

Laure venait de reprendre sa place après la contredanse ; elle était d'une si grande pâleur que sa mère s'en effraya. Mme Dujabert n'eut aucun soupçon , et sa seule pensée fut que la fatigue -et l'émotion du bal avaient fait mal à Laure.

« Nous allons rentrer, dit-elle, il est deux heures ; ma fille n'est pas bien ; d*ailleurs, je ne suis pas tranquille par rapport à mon oncle ; je ne veux pas qu'il me boude demain ; c'est comme un enfant dont il faut prendre en patience les caprices. »

J'ofi'ris mon bras à Mme Dujabert; Laure s'appuya sur sa mère, et fit quelques pas en chancelant; puis à bout de ses forces, épuisée par les cruelles émotions qu'elle venait de subir, elle défaillit et perdit connaissance. H

fallat la porter jusqu'à la voitnre, où ses sœurs et sa mère montèrent en pleurant; ainsi finit cette fatale soirée, bien fatale, car ce qui venait de se passer n'était que le com- * mencement de plus grands malheurs. ;

Lorsque j'allai savoir des nouvelles le lendemain, j'appris que le vieil oncle était fort mal ; Laure avait passé une fort mauvaise nuit; mais elle se trouvait mieux : on ne recevait personne. Pendant plusieurs jours on me fit à peu près la même réponse. Les terribles nouvelles s'étaient confirmées ; je ne recevais aucune lettre de la fron* tière, et je ne doutai plus que Valdovino ne fût mort. Dévoré d'inquiétude et de regrets, j'allai, malgré la saison avancée, passer quelques jours à la campagne. Au retour je trouvai plusieurs lettres; l'une, que j'ouvris avec un batte* ment de cœur inexprimable, ne contenait que ces mots : « Mon ami, j*ai regagné ce pays désormais le mien. Blessé, mourant de fatigue et de froid, j'ai passé la frontière.... Si je succombe, mes os reposeront en France.... La terre où sont mes affections les plus chères n'est pas la terre d'exil.... Ma blessure est horrible, mais les médecins disent qu'elle n'est pas mortelle.... Dieu le fasse 1 Je voudrais vivre !... Adieu. »

J'allai sur-le-champ chez Mme Dujabert; l'oncle était au plus mal ; on me reçut pourtant. Dès le premier regard que je levai sur Laure, je compris qu'elle avait eu aussi des nouvelles de Yaldovino ; sans doute il lui avait caché son danger ; elle me sourit d'un air de bonheur, de confiance et d'espoir, conime si celui qu'elle avait pleuré lai était déjà rendu. Lorsque je lui dis que je partais le lendenïain pour Bayonne, où était Yaldovino, elle s'écria tout émue : < Il sera heureux de vous revoir : bientôt vous reviendrez ici ensemble. Vous êtes un bon ami, monsieur Paul l... »

Quatre jours plus tard j'étais à Bayonne. Je trouvai Valdovifio dans un état fort alarmant ; une balle lui avait traversé la poitrine. Il fut ému jusqu'aux larmes en me

i22 UN MABIAOE«

Yoyint ; J6 hii fis batnoonp de bien en lui parlant Laore atec mille détails. Alors il me fit une cœifidence entière.

Lanre était parvenue à trôner la surveillance ds Mme Dnjabert : une correspondance existait ; Yaldovino avait reçn les promesses, les serments que font toates les jeunes filles dans la sincérité de leur premier mnoor.

Valdovino voulait partir sur-le-champ, revenir avec moi à Avignon ; mais sa blessure rendait impossible cette résolution ; c'eût été se donner la mort qu'entreprendre un tel voyage. Les médecins lui déclarèrent qu'il ne pourrait, de deux ou trois mois, supporter le mouvement de la voiture.

J'étais depuis quinze jours avec lui lorsque nous apprîmes un triste événement. Le vieil oncle de Mjne Dnjabert venait de mourir, et ses dernières volontés avaient causé unétonnement général. Cet homme, qui de son vivant avait abandonné sa fortune à sa nièce, l'en dépouillait après lui. Resté seul pendant cette funeste soirée de Mme D*^, il avait refait son testament, et, aprè» avoir expressément déclaré qu'il ne voulait point laisser son héritage à des gens qui allaient au bal lorsqu'il était mourant, il instituait pour son légataire universel un parent éloigné.

Valdovino fut peu sensible à cette nouvelle^ la fortune de Laure lui semblait presque un obstacle à son bonheur.

c Mme Dnjabert ne me refusera pas sa fille -sans dot, dit-il, à présent je suis sûr qu'elle sera ma fenmie. >

Quelques jours plus tard je revins ici; Valdovino gardait encore le lit, je devais l'aller chercher dans çix senaaines ou deux mois.

Il est aisé d'imaginer combien Mme Dnjabert avait ressenti le coup terrible qui lui enlevait sa fortune; mais il était' dans son caractère de vouloir et de pouvoir dissimuler cet affreux chagrin. Elle avait écrit elle-même à

rhéritier, et elle Tavait attendu dans cet hôtel qu'elle de* vait quitter pour lui faire place. Au bout de huit jours il arriva. C'était un homme jeune encore, d'un esprit positif et d*un caractère altier. Ses manières manquaient de distinction et de grftce ; mais il avait une fort belle figure. Si je ne te le disais, tu ne le devinerais pas en voyant ce cadavre ambulant. •

Paul se tut, et considéra un moment cet homme dont Taspect m'avait causé tant de surprise et d'horreur, puis il reprit :

« Lorsque j'arrivai, je trouvai M. de Montant établi dans son hôtel, que la famille Dujabert n'avait pas quitté. Chaque soir un petit cercle intime s'y réunissait : j'y fus admis comme par le passé. Laure me revit avec beaucoup de trouble et d'émotion ; Valdovino lui avait écrit que je savais tout ; mais un sentiment de réserve exquise Tempécha de me mettre elle-même dans cette confidence ; jamais une parole ne trahit devant moi les sentiments de son cœur. La pauvre fille était tombée dans une mélancolie profonde, elle souffrait de l'absence de Valdovino, elle avait peut-être déjà d'autres peines.

Mme Dujabert ne parlait pas de quitter la maison de M. de Montant; on s'étonnait devoir leurs relations d'intérêt ainsi confondues, et on en vint à penser qu'entre une veuve et im vieux garçon le mariage ne serait pas disproportionné. Hélas! pour lé malheur de tous, ils n'y songeaient ni l'un ni l'autre.

Un jour, Mme Dujabert dit à sa fille, d'un air qui n'admettait pas d'objection : « Ma chère Laure, il nous arrive un bonheur que je n'osais espérer ; M. de Montant te demande en mariage ; nous avons eu hier ensemble une conversation de trois heures à ce sujet; il te fait de grands avantages; tu sais notre position; j'ai pensé que tu n'hésiterais pas. »

Laure craignait sa mère ; elle eut pourtant la force de refuser cette proposition. Mme Dujabert, irritée et sur-

prise, la pria de réfléchir, et l'envoya le même jour k la campagne, chez une vieille tante, qui fut chargée de la prêcher. M. de Montant ne sut rien de cette résistance ; peut-être eût-il été assez généreux pour renoncer à ses projets si Laure lui eût avoué franchement son amour pour Yaldovino ; mais la pauvre fille garda trop bien son secret.

La tante était une de ces personnes positives, qui voient toujours nettement les choses et vont droit au but. Elle dit simplement à sa nièce : « Puisque tu n'as d'inclination pour. personne, pourquoi refuses-tu ce mariage qui fait le bonheur de ta famille ?

— Ma famille ne sera pas plus heureuse quand je serai morte de chagrin, répondit Laure en pleurant.

— On ne meurt pas de chagrin, mon enfant, répondit tranquillement la tante ; tu vivras heureuse, riche, et avec la satisfaction d*avoir rendu à ta famille le bien-être qu'elle est si près de perdre. Tu ne sais pas ce que c'est que d'être pauvre ! Va, il n'y a pas pire malheur I M. de Montant est un galant homme, il promet de doter tes sœnrs. Ta mère continuera de vivre avec elles, avec toi, dans cette maison dont il vous faut sortir, si tu n'en veux pas devenir la maîtresse. Ton refus vous met toutes dans la misère ; il faudra que ta mère, tes sœurs et toi-même vous travailliez pour vivre.... -^

— Assez, assez, ma tante 1 s'écria Laure en fondant en larmes ; que j e suis malheureuse ! . . .

— Gela se passera, mon enfant, tu prendras ton parti ; quand il le faut!... »

La tante paraphrasa deux heures durant le même thème, puis elle laissa Laure à ses réflexions. Le lendemain Mme Dujabert vint voir sa fille : elles ne se parlèrent presque pas. La mère avait l'air profondément affligée; au moment oii elle allait repartir, Laure lui dit : « Maman, je suis décidée, j'épouserai M. de Montant. »

Mme Dujabert l'embrassa en pleurant de joie; elle

UN MARIAGE. . 2k5

ne s'était peut-être pas attendue à une soumission si prompte.

« Je puis donc donner ma parole k M. de Montaiit ? dit-elle.

— Oui, ma mère.

— Il m'a témoigné un grand désir de terminer promptement.

— C'est à vous de décider, ma mère ; j'obéirai. »

Le lendemain on ramena Laure à la ville, et son mariage fut publiquement annoncé. J'étais indigné, stupéfait; je courus chez Mme Dujabert. Laure trouva un moment pour me parler en particulier ; elle me raconta ce que je viens de te dire. Pendant cet entrelien, le nom. de Valdovino ne fut pas prononcé ; elle ne fit aucune allusion à ses secrets sentiments, elle ne me. dit pas un mot des motifs qu'elle avait pour me faire cette confidence ; seulement, quand je lui dis, pénétré de douleur et de pitié : « Que je vous plains I quel sacrifice ! » elle me répondit avec un triste sang- froid : « Oui, c'est un sacrifice bien grand, bien cruel, mais j'espère en mourir ! »

Le mariage devait se faire dans dix jours ; je n'écrivis pas à Valdovino, j,e crus qu'il valait mieux aller moi-même le consoler quand tout serait fyii. Il était encore à Bayonne pour un mois ; de là j'avais le projet de l'emmener à Paris, et partout où il voudrait aller, pourvu que cène fût pas à Avignon.

Tout le monde était heureux chez Mme Dujabert, excepté la pauvre Laure, qui dévorait ses larmes et lâchait de montrer un visage serein à tous ces gens qui venaient la complimenter sur son mariage. Son sort faisait envie à plus d'une demoiselle sans dot, à plus d'une mère qui avait rêvé un gendre riche à millions. Seul j'avais pitié de ces douleurs, que l'orgueil ni la vanité ne pouvaient consoler. M. de Montant était rayonnant; son cœur de vieux garçon s'était ravivé en présence de cette belle jeune fille; '.05 15

2â6 UN MARIAGE.

lise tronvait le plus heureux des hommes, car il ne s'apercevait pas qu'il n'était point aimé.

Le jour fatal arriva, c'était le 1" de mars ; je m'éveillai le cœur plein d'irritation et d'amertume. Je songeais à cette funeste destinée si près de s'accomplir, à ces terribles nécessités de fortune et de position, à cette triste victime, que l'intérêt, la vanité, un amour égoïste avaient impitoyablement sacrifiée; je songeais au désespoir de Valdovino.

Tout à coup une voix bien connue me fit frissonner; je me précipitai au-devant de quelqu'un qui montait rapidement Tescalier; je ne m'étais pas trompé, c'était lui, c'était Valdovino. Il était pâle, défiguré, tremblant.

« Hélas! m'écriai-je, que venez-vous faire ici?...

— Je sais tout, me dit-il, elle m'a tout écrit.... H faut que je la revoie;... je yeux la revoir encore uiie fois;... j'aurais dû arriver plus tôt, ... il a fallu m'arrêter en route, ma blessure s'était rouverte,... et c'est aujourd'hui!... »

Il se frappa la poitrine avec un profond gémissement et murmura :

tt II fallait mourir à la frontière ! ... »

Je m'assis près de lui, j'essayai de lui parler; mai^je ne trouvais point de consolations pour un tel désespoir. Valdovino demeurait immobile, les mains jointes, mnet, accablé ; quelques larmes, rares et pénibles, roulaient le long de ses joues décolorées; cette morne douleur était plus déchirante que des plaintes et des sanglots.

« C'est le sort, le sort cruel qui la jette aux bras d'un autre, me dit-il, c'est une épouvantable nécessité qui me la ravit.... Ah! je voudrais mourir avant son sacrifice!...

Elle dans les bras d'un antre qui la nommera safenmie I... et cela cette nuit ! ... »

Il regarda la pendule et murmura :

< Encore douze heures!... Dans douze heures elle sera Mme de Montant ! . . . Avant je l'aurai revue. ...

— Hélas! lui dis-je, cette entrevue est impossible;... Sous qael prétexte arriverez-vous au milieu de ces préparatifs?.\. Gomment aborderez- vous Laure en présence de tout ce monde qui ne la quitte pas?

— Je veux la revoir seule ;... je lui ai écrit, j'attends sa répon3e;... elle m'aime.... Oh! oui, elle voudra me dire un dernier adieu;... elle le pourra;... rien n*est impossible quand on a l'énergie d'un tel désespoir;... quand on va se quitter pour toujours.... >

Yaldovino tressaillait chaque fois que des pas s'approchaient; il était dans une anxiété qui à chaque ^noment redoublait; enfin mon domestique monta avec une lettre.

« C'est sa réponse, dit Valdoviflo, auquel la voix et la respiration manquaient.... Oui, g'écria-t-il après avoir lu, encore une heure de bonheur sur cette terre, et puis périssent et ce bonheur et moi-même,... j'aurai assez vécu.,.. »

Il me donna la lettre, elle ne contenait que ces mots : « Oui, j'y consens.. .r Encore un moment d'existence, de bonheur, d'amour, puis l'absence et le désespoir pour le reste de k vie.... La porte du jardin sera ouverte ce soir, à dix heures , et Marthe attendra dans le petit escalier. »

« Gomment! m'écriai-je épouvanté, vous. irez à ce réndez-voiis ?

— Oui, j'irai, répondit Valdovino; j'irai, dussé-je payer de ma vie le bonheur de la voir une seule minute !

J'essayai vainement de détourner Valdovino de sa résolution. Les obstacles, les périls n'étaient rien à ses yeux, il ne voyait que ce dernier rendez-vous ; il y allait avec la volonté jalouse, ardente, implacable d'un homme qui

dispute jusqu'au dernier moment la femme qu'il aime à son rival.

Il était près de neuf heures quand j'arrivai chez Mme Dujabert, Le contrat avait été signé dans l'aprèsmidi ; à six heures le mariage civil avait eu lieu, \ la mairie, devant un petit nombre de parents, et on attendait minuit pour célébrer la cérémonie religieuse.

Mme Dujabert avait invité toute la ville à ce bal de noces. On dansait en attendant l'heure d'aller à Téglise, les salons étaient resplendissants de lumière, de fleurs, de riches parures; on se pressait autour de la mariée, on se disputait l'honneur de danser avec elle; je pus à peine l'approcher, sa physionomie avait quelque chose d'égaré qui m'effraya; son regard et ses paroles semblaient tomber au hasard ; une mortelle pâleur couvrait son visage ; elle était ravissante, pourtant, dans cette parure d'épousée , avec cette guirlande blanche comme son front, ces perles mêlées aux longues tresses noires de sa chevelure. M. de Montant s'épanouissait dans tout l'orgueil de son bonheur.

J'étais horriblement inquiet, dix heures allaient sonner: je m'approchai d'une fenêtre ; le temps était fort sombre, une douza.ine de lampions éclairaient la terrasse, mais une obscurité profonde régnait sous les arbres du jardin; pourtant je crus voir une ombre passer de long des charmilles. Dix heures sonnèrent en ce moment : Laure avait quitté le salon ; elle était dans la chambre de sa mère; on ajoutait à sa toilette de mariée un voile blanc et le bouquet de fleurs d'oranger. Mme Dujabert l'avait suivie , elle commençait à s'inquiéter en la voyant si pâle et si troublée. Alors Laure demanda qu'on la laissât se reposer et se recueillir, seule un moment, avant d'aller à l'église. 8a mère la conduisit à la porte de sa chambre de demoiselle, de cette chambre que dès ce jour elle devait quitter. Laure était défaillante ; ce fut par un signe qu'elle pria sa mère et ses sœurs de se retirer. Valdqvino était là.

On dansait toujours dans les salons : Mmo Dujabert disait que Laure s'était un moment retirée pour se remettre de la fatigue et des émotions de cette soirée. Une heure entière s'écoula; j'étais dans des transes épouvantables, j'écoutais, j'attendais, mes yeux ne quittaient pas Mme Dujabert, elle était toujours là, souriante et gaie.

Tout à coup on entendit des cris du côté de la chambre de Laure, et presque au même instant Julie, la plus jeune des trois sœurs, se précipita dans le salon en criant :

« Au secours!... venez tous!... M. de Montaut a tué ma sœur!... il a tué sa femme 1... »

Personne ne bougea d'abord. Mme Dujabert s'écria : « Mon Dieu ! ... ce n'est pas vrai, cela ! ... » Puis, voyant du sang sur la robe de Julie, elle s'évanouit.

Tandis qu'on la secourait, l'enfant raconta qu'elle était allée, avec M. de Montaut, frapper à la porte de sa sœur, et comme cette porte était fermée en dedans au verrou, ils avaient eu l'idée de passer par une autre petite porte qui donnait dans l'alcôve;... ils étaient entrés sans bruit.... Un chapeau d'homme et une épée étaient posés sur la table.... Le premier mouvement de Laure fut de se jeter au-devant de Valdovino.... M. de Montaut avait saisi Tépéeet frappé sa femme....

Les domestiques étaient accourus les premiers ; j'entrai après eux dans cette chambre; ils avaient relevé Laure, elle était étendue sur le lit, environnée de ses longs voiles blancs, encore couronnée de sa guirlande de fleurs d'oranger, les yeux fermés, pâle et sanglante.

Valdovino, immobile, les yeux hagards, comme foudroyé, était appuyé contre la muraille. M. de Montaut se débattait entre les mains de ceux qui le soutenaient, il avait perdu la tête, il était comme fou; on l'emporta. Je m'approchai de Valdovino :

« Au nom du ciel, lui dis-je, sortons d'ici I... — Pas encore, » répondit-il sans me regarder ;et il se pencha sur Laure en l'appelant d'une voix brisée.

Mme Dujabert se fit jour au milieu des femmes qui voulaient lui barrer le passage, et se jeta à genoux près du lit. Un morne silence régnait dans cette chambre où se pressait la foule, qui, un moment auparavant, dansait dans les salons de Mme Dujabert; ces habits de bal, ces visages consternés, cette noce, cette agonie faisaient un affreux contraste.

Quelques moments après le médecin arriva, chacun attendait en frémissant l'arrêt qu'il allait prononcer. Use pencha sur Laure, il écouta sa respiration inégale, il toucha la profonde blessure qu'elle avait près du cœur, et après il s'assit au chevet du lit sans rien dire.

Alors Mme Dujabert le supplia de lui donner un peu d'espoir; il gardait le silence.

« Ah! s'écria-t-elle, ma fille! ne pourra-t-elle me parler encore une fois!... Monsieur, ne la sauverez-yous pas? elle ne peut, mourir ainsi.... >

On voulait Tenlraiaer, mais elle résista :

« Ma place est ici, dit-elle ; il faut que je reste près de ma fille, que je la sauve.*... Docteur, n'allez-vous pas lâcher d'arrêter ce sang?.,. Mais vous ne faites rien I

— Hélas 1 répondit le médecin, à quoi bon, elle n'a plus que quelques instants à vivre.... »

A ces terribles paroles, Valdovino jeta un cri étouffé et perdit connaissance. Au moment où on l'emportait, Laure expira.

Le malheureux passa deux mois entre la vie et la^mort; je l'avais emmené à Nice, mais il était encore trop près d'Avignon. Il voulut quitter la France et l'Europe. Vers la fin du mois dernier il s'est embarqué pour le Mexique. En partant il me dit :

« J'espère mourir dans la traversée I *>

Je ne suis pas retourné chez Mme Dujabert; mon cœur se briserait en rentrant dans cette maison où j'ai vu la pauvre Laure expirante. On m'a dit que M. de Montant éprouve presque chaque jour les terribles convulsions

qui le saisirent quand le sang de sa femme jaillit sur lui. . . . Il se meurt, et Mme Dujabert héritera de toute sa fortune.... un million !

Paul baissa la tête et demeura un moment absorbé par ces tristes souvenirs ; puis il reprit :

«Eh bien! ne voÛà-t-il pas des gens fort heureux d'être riches et croiras-tu encore que la misère soit le seul obstacle au bonheur ?. . . »

Le soir de la Saint-Jean, en Tannée 16.., les consuls de la bonne ville d'Aix venaient, selon l'ancien usage, de mettre le feu à un tas de fagots et de broussailles élevé en pyramide au milieu de la place des Prêcheurs et surmonté d'an drapeau fleurdelisé. Bientôt une flamme rougeâtre illuminade ses capricieuses lueurs les hautes maisons, les ormes séculaires, et se refléta dans les vitraux plombés en losaDge de l'ancien palais comtal. Alors le peuple battit des mains et se mit à danser la farandoule autour du feu de joie ; de temps en temps quelque pétard tombait au milieu de la foule, qui se séparait avec de grands cris. Dès lors les plus prudents commencèrent à faire retraite.

Vers neuf heures, quand le drapeau fleurdelisé fut consumé, les consuls se retirèrent et la petite guerre commença. Depuis rinvention de la poudre à canon, il ne se passait point d'année qu'on n'en brûlât beaucoup pour la fête de saint Jean ; l'autorité municipale tolérait cette espèce de combat à armes courtoises, dont plusieurs mouraient cependant, roussis et brûlés par l'explosion imprévue de quelque gros serpenteau, de quelque fusée mal lancée.

Aussi, le soir de saiat Jean, portes et fenêtres étaient

closes dès le coucher du soleil dans la bonne ville d'Aix; les gens de bien, retirés chez eux, n'avaient garde de se risquer dans les rues au milieu du feu et de la fumée des milliers de pétards que lançaient les officiers du royalcomtois, les clercs de la basoche, les cadets et les étudiants de l'université. Il y avait comme un feu grégeois sur la place des Prêcheurs, où la basoche et le royal-comtois combattaient depuis une heure. La populace, qui jugeait les coups et applaudissait par de grandes clameurs aux beaux faits d'armes de cette bataille, avait reculé jusque dans les rues voisines. Un homme, couvert d'un ample manteau et le visage abrité sous son grand chapeau rabattu, restait seul, adossé contre un arbre, en face de l'hôtel du premier président au parlement.

c Holà ! maître Loubet, lui cria en passant un clerc de la basoche, vous êtes sans armes. Gare à vous I »

L'avocat se tourna tranquillement.

« Bravo ! Marins Magis, répondit-il : le royal-comtois vous fait rudement ses adieux ; mais vous avez bien riposté.

— Us partiront vigoureusement étrillés, mes petits officiers du roi ! fit le basochien en secouant sa sacoche toute pleine de pétards; mais retirez-vous donc, maître Loubet, vous risquez d'avoir la face roussie ; il fait chaud par

— Un peu de poudre brûlée! ce n'est rien; je suis sous un bon bouclier, répliqua maître Loubet en ramenant son manteau sur l'épaule.

— Dites une égide, interrompit emphatiquement le basochien; égide, c'est le mot.

— Soit ; mais je la trouve tant soit peu pesante en cetle saison. Je vais rentrer, pour me mettre au frais. Bon courage ôt bon rçste de nuit. Marins Magis. >

Il salua du geste le basochien, et gagna une petite maison qui donnait dans la rue du Portalet. La porte était barricadée comme en un temps de guerre civile, et on n'a-

percevait de lumière nulle part sur la^ façade h, trois étages et à deux croisées.

L'avocat ouvrit doucement et se glissa dans une allée étroite qui servait de vestibule et donnait sur une petite cour. Il avait à peine refermé la porte, qu'un pétard creva sur le seuil.

« Quel sot et bruyant divertissement ! » murmura Jacques Loubet en gagnant son cabinet situé au rez-de-chaussée.

Les rideaux de serge bleue étaient exactement tirés devant les fenêtres, une lampe brûlait sur le bureau couvert de papiers et de sacs de procès; des bancs rembourrés et des chaises de paille étaient rangés le long des murs blanchis à la chaux; une centaine de volumes sur deux planches noires et une horloge de bois complétaient l'ameublement de celte pièce où l'avocat, M* Jacques Loubet, recevait ses nombreux clients.

II se débarrassa promptement de son manteau et vint s'asseoir dans le profond fauteuil de cuir rouge, presque aussi ancien que le plus ancien dossier du cabinet; puis il trempa sa plume dans l'écritoire de corne d'où les Loubet avaient, depuis trois générations, tir% de si longs et de si savants factums. Mais cette fois l'inspiration faisait défaut à l'avocat, une invincible distraction séchait l'encre dans sa plume et laissait blanche la grande feuille de papier attachée au pupitre. Il se lassa bientôt de cette lutte entre son vouloir et ridée fixe qui l'obsédait, et, jetant sa plume, il passa la naain dans ses cheveux toufTus et se laissa aller à sa rêverie. Son regard errait sur les paperasses éparses devant lui, il lisait machinalement les titres de ses dossiers : Les hoirs Ghappins contre les hoirs Fouqueteau pour une soulte de vingt livres; le sieur Girard, assesseur, contre la commune deNans, pour un abreuvoir, etc., etc. Mais une tendre et profonde préoccupation animait ses yeux bleus ; il souriait à ses livres, à ses parchemins poudreux, ou plutôt au précieux souvenir qu'il portait en son cœur. Parfois cependant un amer retour venait conlrister cette silencieuse exalta-

236 L'AVOCAT I^UBET.

tion ; alors Jacques Loubet serrait ses mains jointes sur son front et murmurait :

ti Seigneur, mon Dieu 1 quelles pensées ! et i. quoi abontiront-elles ? c'est folie de s*y abandonner!... »

Et il essayait encore de lire ses dossiers; mais l'idée fixe revenait bientôt, ardente, tenace, et Tavocat retombait dans sa rêverie.

<c Cousin Jacques I cria tout doucement à la porte du cabinet une voix de jeune fille; voulez-vous venir souper? »

Il se leva vivement, et tout k coup ramené au cercle habituel de ses occupations, il se mit à arranger ses papiers.

« Ma tante vous attend; venez-vous, cousin?-» dit timidement la même voix.

Alors il prit sa lampe et suivit la jeune fille.

En ce temps-lk les avocats n'étaient pas de graods seigneurs comme aujourd'hui, et leur maison ne ressemblait point à un hôtel ; le cabinet en occupait la plus belle pièce, il n'avait guère d'autre antichambre qu'un corridor, et la famille faisait salon dans la cuisine. C'est là que se tenaient la mère et la jeune coifsine de l'avocat Loubet ; tout y était propre, luisant, bien tenu ; on sentait la modeste opulence de la bonne bourgeoisie dans tous ces détails de ménage que ne perdait pas de vue la maîtresse de la maison.

Un immense dressoir tout chargé de vaisselle faisait face à la cheminée, dont le haut chambranle était orné de tasses de faïence peinte et de pots de fleurs. Sur la table de noyer, où le couvert était mis, il n'y avait point d'argenterie, mais des fourchettes, des gobelets de bel étain et du linge d'une finesse et d'une blancheur éblouissante. Un fauteuil de cuir marquait la place du chef de la famille, de l'avocat Loubet ; la vieille servante avait aussi son escabeau à une distance respectueuse des maîtres avec lesquels elle prenait ses repas.

La mère de l'avocat était une femme pleine de sens et de piété ; on la respectait fort dans tout le quartier pour

sa vie exemplaire et ses bonnes œuvres. Bien qu'elle eût eu trois mille écus de dot, elle n'aurait pas osé se faire appeler madame ; on la nommait tout sbnplement misé Loubet. Sa nièce, Catherine Loubet, avait dix-huit ans; c'était une charmante fille blonde et délicate, une créature si candide et si douce, qu'elle faisait venir de bonnes pensées même aux méchants. Orpheline depuis longtemps, elle était fiancée à M'' Loubet, et elle devait l'épouser à la fin de Tannée.

« Cousin Jacques, dit-elle en arrêtant sur lui ses yeux d'un bleu limpide, vous lisez trop, vous vous donnez trop de mal ; votre pauvre vue est trouble comme si vous aviez pleuré....

— Ce n'est rien, interrompit vivement Tavocat'; j'ai veillé pendant toute la nuit dernière, mais je vais me re* poser, »

La jeune fille se mit à table à côté de misé Loubet, et déploya machinalement sa serviette ; puis, tournant la vue sur une place restée vide près de l'avocat, elle fondit en larmes. .-

« Allons, allons, Catherine, dit-il d'un air triste et presque sévère, c'est assez pleurer pour cette malheureuse fille. Que Dieu lui soit en aide ! nous ne pouvons plus rien pour elle....

— Ma pauvre sœur! interrompit Catherine, qui sait où elle est allée ! Qui sait si elle ne se trouve pas bien à plaindre! Ah! cousin Jacques, si du moins vous pouviez me donner de ses nouvelles ! »

L'avocat et sa mère échangèrent un triste regard.

« Vous ne pouvez pas la revoir, mon enfant, dit misé Loubet, elle est comme morte pour nous. Elle a quitté notre maison étant majeure ; nous ne pouvions la retenir malgré elle. Que Dieu la conduise et la sauve! C'est un bien malheureux don que la beauté du visage, ma chère Catherine, lorsque avec cela il n'y a pas l'amour des devoirs et l'horreur du péché !

— Ne parlons jamais de ceci, ajouta maître Loubet; il faut que le nom de Claire s'oublie dans cette maison; il faut que dès à présent, Catherine, vous pensiez n'avoir jamais eu de sœur : promettez-le, cousine.

— Je promets de ne m'en souvenir que dans mes prières, » répondit-elle avec un soupir.

. Pendant cette conversation un grand tumulte régnait au dehors ; les pétards, les cris, les clameurs allaient crescendo, leur explosion retentissait jusque dans la petite j rue du Portalet.

« Sainte Vierge 1 s'écria la vieille servante, pourvu qu'il n'arrive malheur à personne!...

— L'année de la mort du feu roi, dit misé Loubet, uHj clerc de la basoche reçut un pétard au visage, et il enj mourut. »

En ce moment il y eut une grande rumeur dans la C'étaient des huées et des éclats de rire. Évidemm&l quelqu'un était poursuivi. L'explosion de quelques pet se fît entendre, puis un cri de femme. Presque aumêi instant on frappa vivement à la porte de l'avpcat Loub^ Il se leva, et courût ouvrir à tâtons. A peine avait-il le verrou que quelqu'un se précipita dans la maison, refermant la porte, dit d'une voix éteinte :

a Sommes-nous seuls, maître Loubet?... il faut personne ne me voie céans.... »

U demeura tout tremblant et stupéfait ; sans profé ime parole, il saisit le bras de cette personne et la poi dans son cabinet. Catherine arrivait avec de la lumiè^ L'avocat prit la lampe.

« Allez, cousine, dit-il, allez près de ma mère ; je vi être seul.»

Les cris et les huées continuaient dans la rue. Jac Loubet avait fermé à clef la porte de son cabinet. La ài l\ laquelle il avait donné asile était tombée, comme an^ lie, sur le fauteuil de cuir rouge : elje écoutait, avec horrible angoisse, ces voix qui semblaient la poursuivra

l'avocat LOUBET. 239

ncore. L'avocat, pâle et interdit, restait debout près du ureau. Il y eut un moment de silence ; puis M' Loubet écria :

« C'est vous, madame la marquise!... à cette heure !... lule!... Seigneur, mon Dieu! que se passe-t-il donc chez

. le premier président?

— Rien, répondit-elle d'une voix k peine articulée, rien!... Je yous dirai pourquoi je suis sortie.... C'est une imprudence.... »

Celle qui parlait ainsi était une jeune femme si délicate, si petite, qu'à ne pas voir son visage on l'eût prise pour une enfant; mais ses traits, d'une beauté régulière et frappante, avait plus d'âge que sa taille. Une âme fou- [ gueuse, des passions violentes étincelaient dans ses prunelles d'un brun fauve; une ride déjà profonde plissait son front entre les sourcils, et donnait à sa physionomie un caractère de sévérité qu'adoucissait sa chevelure blonde et soyeuse. Elle était vêtue de deuil et couverte d'une ample mante noire à capuchon.

« Maître Loubet, reprit- elle en tâchait de vaincre son trouble, je me suis heureusement trouvée devant votre ïïiaison. . . . Des insolents me poursuivaient, m'insultaient. . . . Mais ils ne m'ont pas reconnue. . . .

— Madame, mon étonnement. a été extrême en entendant votre voix. Mais comment avez-vous pu sortir, sortir seule?...

— J'avais oublié que c'était le soir de la Saint-Jean, épliqua-t-elle d'un ton bref et rapide en s'arrêtant entre haque parole comme si la vie allait M manquer ; après le

alheur qui est arrivé aujourd'hui, j'ai voulu voir ma sœur.... A la tombée de la nuit je suis sortie par la petite porte du jardin.... sans avertir personne..,. On me croit enfermée dans mon oratoire.... J'ai passé une heure à la Visitation, et c'est en rentrant.... j'ai été rencontrée, on a vQulu me faire peur....

— M. le président fera punir ces insolents !

— Non, non! interrompit- elle vivement, y pensez-vous, maître Loubet?... Mais je serais perdue si on savait que je suis sortie ce soir !... Mon beau-père ne me le pardonnerait jamais!... Son fils, mon mari, mort aujourd'hui!... Le corps dans Thôlel encore, et moi sortie!... Oh! mon Dieu! mon Dieu ! et maintenant comment rentrer?... »

Elle joignit les mains avec terreur et parut écouter ; le bruit s'éloignait; on n'entendait plus personne dans la rue. L'avocat, appuyé contre son bureau, froissait machinalement les papiers épars sous sa main ; il tremblait aussi en regardant la marquise. Tout à coup il s'écria en se rapprochant d'elle avec un geste d'eifroi :

« Ah! ciel! madame, il y a du sang sur votre bras!...»

Un des bras de la marquise, nu jusqu'au coude, avait des taches rougeâtres et mal essuyées ; l'autre, couvert d'une mitaine de soie noire, était tout sanglant. Elle ramena vivement sa mante sur sa poitrine ; son visage devint d'une pâleur livide, et ses lèvres remuèrent sans articuler aucun son.

« Vous êtes blessée ! continua Tavocat; vous êtes blessée au bras, madame la marquise !

— Ce n'est rien; je suis tombée en voulant fuir ces hommes. ... Laissez, laissez, maître Loubet ! je suis bien.... très-bien.... je ne sens point de mal. »

En parlant ainsi elle tâchait d*6ter sa mitaine , mais ses mains tremblantes ne pouvaient y parvenir ; elle semblait saisie d'un horrible vertige. Enfin, arrachant le réseau de soie qui couvrait son bras, elle murmura :

« Ce sang me fait p^url... Loubet, on étoufiFe'ici.... Le cœur me manque.... »

L'avocat s'avança pour la secourir.

a Ce n'est rien, répéta-t-elle en le repoussant avec épouvante, ce n'est rien ! ... une égralignure ! n'en prenez point de souci, maître Loubet!

— Ah! si je savais quel est celui quia osé peut-être mettre la main sur vous, madame! » s'écria-t-il l'œil ardent.

En ce moment l'horloge sonna onze heures : la marquise frissonna en les comptant.

— « H faut que je rentre! s'écria-t-elle, il le faut.... Mais comment traverser la place sous ce feu grégeois? Peu m'importe d'être brûlée I mais si Ton venait à me reconnaître!

— Seigneur, mon Dieu ! dit l'avocat, quelle situation ! Les basochiens et les royal-comtois seront là jusqu'au jour.

— Il faut que je rentre! répéta-t-elle. Oh! je donnerais ma fortune, mon nom, tout ce que je suis, tout ce que je possède, pour être maintenant dans mon oratoire. Il n'y a que cette place à traverser pour gagner la porte de mon jardin.... Mais comment? »

Elle se mit à marcher avec une sorte d'égarement. L'avocat consterné regardait Sans la rue à travers les joints des volets. Au bout de quelques moments la marquise vint à lui avec un prompt mouvement :

« Je suis sauvée! s'écria- t-elle. Loubet, écoutez-moi.... Voyez, je suis petite, vous êtes de très-haute taille : sous ce manteau nous pouvons sortir tous deux. Vous pouvez m'emporter. »

L'avocat pâlit; une émotion poignante fit ployer ses genoux. Sans répondre une parole, il jeta son manteau sur ses épaules. La marquise, tremblante, défaite, le regard fixe et animé, se pencha sur le bras de maître Loubet en s'enveloppant de sa mante, Il la souleva. Elle avait la tête entièrement cachée, et ses petits pieds n'ef* fleuraient pas la terre.

« Allons! dit-elle, allons ! »

Jacques Loubet la serra contre lui dans une craintive étreinte; puis ouvrant avec précaution la porte du cabinet, il gagna le corridor. Catherine traversait la cour,

« Je vais revenir, » lui cria-t-il.

Et, sortant sans bruit, il se trouva dans la rue.

Quelques curieux effrayés se tenaient par là; plus loin,

sur la place, c'était un feu continuel.. Les basochiens avaient pris position sur le gibet de pierre, élevé en permanence en face du palais ; ils s'y défendaient comme dans un fort. Les officiers de royal-comtois donnaient Tassant et se retiraient souvent avec perte. On eût dit que la place était incendiée, et de larges étincelles pleuvaient incessamment entre les arbres.

L'avocat se glissa le long de l'église des Dominicains, et marcha lentement en vue des deux partis. En ce moment comptait-il pour quelque chose d'avoir les cheveux roussis, le visage brûlé, d'être blessé par quelqu'un de ces gros serpenteaux qui éclataient autour de lui? Ce n'était point là son effroi, ni le motif de sa profonde émotion. La marquise était comme ployée sur son bras, il respirait le parfum de ses cheveux, il lui semblait que les battements sonores qui retentissaient dans cette frêle poitrine allaient la briser, il serrait avec une indicible angoisse cette taille si menue, qu'il craignait de la Sentir glisser sous sa main. Une fois il s'arrêta, succombant à ces sensations à la fois douces et terribles. Alors la marquise lui pressa doucement le bras en murmurant d'une voix éteinte :

« Avancez, Loubet I avancez, au nom du ciel ! »

Enfin ils arrivèrent de l'autre côté de la place, k Fenlrée d'une petite rue. La marquise glissa par terre, et, tandis que l'avocat la couvrait de sa haute taille, elle ouvrit promptement la porte du jardin et disparut. Le basochien Marins Magis était à deux pas de là. Il reconnut maître Loubet.

« Holàl dit-il, encore ici! Vous voulez voir la fin de la bataille? Les cadets d'Aix se comportent comme des césars, mais le royal-comtois a de meilleures munitions que les nôtres.

— Il faut sonner la retraite et se retirer en bon ordre.

— Pas encore I maître Loubet, pas encore ! A propos, dites-moi quelle est cette femme que quelques écoliers ont pourchassée et qui s'est réfugiée cho^s vous? »

L'AVOCAT LODBET. 243

L'avocat ne répondit rien.

« J'ai tâehé de la protéger, continua Marias Magis, et &î elle eût voulu accepter mon bras. . . . Mais dites-moi donc qui c'était? »

Mais Loubet hésita, puis il répondit assez sèchement :

< C'était ma cousine, Catherine Loubet.

— Catherine Loubet ï répéta avec étonnement le basechien.

— Oui , Catherine Loubet. Si je connaissais ceux qui Tout ainsi poursuivie^ je leur apprendrais le respect qu'on doit à une jeune fille. ...

— Et savez- vous d'où elle venait à cette heure? interrompit Marins Magis avec un certain sourire.

^ Elle venait du couvent de la Visitation, c répliqua Pavocat d'un air d'autant plus indifférent qu'il était moins tranquille et moins disposé à subir cet interrogatoire.

Le clerc tourna sur son talon et s'écria :

<c Voyez," maître Loubet, comme les bonnes traditions s'en vont I Voilà le cadet Beauregard qui fraye avec M. de Lansac, capitaine au régiment de royal -comtois; ils ne se sont pas quittés ce soir. Un enfant de la ville tirer sa poudre contre la basoche I Le connaissez-vous ce M. de Lansac, msdtre Loubet? »

Il y avait dans la manière dont ces paroles furent dites une intention qui n'échappa point à l'avocat. Il y entrevit quelque allusion malicieuse à sa cousine Claire, jeune fille aux allures vives et coquettes , que la voix publique surnommait la belle Loubette. Il rougit vivement^ et dit, en serrant le bras du basochien :

« Votre langue est une lame k deux tranchants, Marins Magis ; vous avez encore quelque médisance à me rapporter, je vois cela dans vos yeux. A quel propos me parlezvous de M. de Lansac?

— A propos de rien, maître Loubet. Vous prenez feu tout d'abord, comme une mèche d'arquebuse ; il n'y a pas moyen de raisonner avec vous ni dé vous racoûter la moindre

2kk L'AVOCAT LOUBET.

chose. Au reste, il n'y a pas de mal dans tout ce que je pourrais vous dire. M. de Lansac est amoureux de la belle Loubette : ce n'est ni le premier ni le dernier qui contera fleurette k cet objet charmant. Bien qu'elle ait vingt-trois ans passés, c'est encore un bouton de rose , elle est aussi fraîche que sa jeune sœur,...

— Point de comparaison entre elles ! interrompit brusquement l'avocat; l'une est un ange de sagesse et de piété, l'autre.... Que Dieu la garde d'une mauvaise fin! Je la lui ai souvent prédite. »

Marins Magis leva les yeux au ciel avec un certain air de compassion moqueuse; puis, touchant l'épaule de ravocat, il lui dit :

« Mon pauvre Loubet, heureusement que le royalcomtois part demain I Ces petits officiers sont de terribles rivaux! En voilà un qui peut se vanter d'avoir fait tort à la vertu des femmes de la bonne ville d'Aix !»

En achevant ces mots, il désigna du doigt M. de Lausac, et courut rejoindre la basoche sur le champ de bataille.

Un sentiment de honte et de colère vint alors distraire l'avocat des impressions plus douces qui l'avaient dominé pendant cette soirée ; les paroles ambiguës du basochieii réveillaient en son âme un profond souci, une poignante ' humiliation ; il se reprocha de n'avoir pas mieux surveillé la belle Loubette et de n'avoir pas tenté quelque moyen d'empêcher ses coquetteries. La tête pleine de ces pénibles pensées, il s'adossa contre un arbre et regarda machinalement devant lui. Le combat se ralentissait, les sacoches étaient vides; déjà quelques-uns commençaient à faire retraite ; Marins Magîs venait de lancer sa dernière douzaine de serpenteaux ; il courait chercher de nouvelles munitions. En passant près de l'avocat il lui dit :

« La belle Loubette a rendez-vous ce soir avec M. de Lansac ; tenez-vous-en pour averti, maître Loubet. »

L'avocat ne répondit rien ; mais il vint se mettre à dU pas du capitaine. Minuit sonnait.

l'avocat LOUBET. 245

M. de Lansac jeta sa sacoche au pied d'un arbre, et, passant son bras sotis celui du cadet Beauregard, il dit en rabattant son chapeau sur ses yeux :

« J'ai assez brûlé de poudre pour aujourd'hui. Cette petite guerre m'a presque fait oublier l'heure. Au diable la basoche! elle est cause que je manquerai peut-être* ce dernier rendez-vous! Venez avec moi, Beauregard; si j'étais poursuivi par ces soldats de Saint- Jean, vous leur tiendriez tête. »

Le cadet rabattit fièrement son toquet sur l'oreille, et, fermant sa sacoche encore bien garnie, il répondit :

« A vos ordres, capitaine ! »

Us allèrent du côté de la plate-forme, jusqu'aux remparts; l'avocat les suivit de loin. Dans une rue solitaire qui aboutissait au couvent de la Visitation, il y avait un petit jardin clos de murs élevés. Un gros platane débordait au-dessus de la porte cintrée, et ses branches touffues ombrageaient la rue où l'herbe poussait comme en plein champ. De l'autre c5té s'élevaient quelques maisons assez délabrées ; àïne qui vive ne se montrait à cette heure avancée de la nuit. Un silence profond régnait aux environs.

M. de Lansac et le cadet Beauregard entrèrent dans le jardin ; l'avocat, qui s'attendait à les voir aller dans une maison voisine où demeurait la belle Loubette, resta en sentinelle sur la porte.

Il faisait un temps admirable, une de ces belles nuits d'été pendant lesquelles 'le rossignol chante sous les paisibles rayons de*la lune; l'air était rempli de vagues parfums ; un vent léger bruissait dans les larges feuilles du platane. Le jardin ressemblait à une corbeille de fleurs; la rose trémière et l'iris bleu bordaient ses allées étroites ; des grenadiers, des lilas de Perse formaient un sombre berceau au-dessus duquel un jeune cytise balançait ses grappes jaunes. Tout était calme, riant dans cette enceinte, véritable paradis d'amour pour le beau capitaine

Lansac. Il alla tout d'abord vers le petit pavillon qui sëlevait au fond du jardin et cria doucement :

« Loubette, ma belle Loubette, où es-tu? »

Personne ue répondit.

« Elle n'y est pas^ dit Beauregard ; la porte est ouverte et il n'y a point de lumière.

— £ÎIe s'est lassée d'attendre apparemment. Et pourtant elle avait tant à cœur, disait-ellO; de me faire ses adieux. Oh! les femmes!

— Sans doute 1 elle a pensé que vous viendriez chez elle.

— Je n'irai pas, mordieu! me prend-ella pour son trèshumble serviteur? Son amant, à la bonne heure, ce n'est pas tout à fait la même chose, et je lui prouverai.

— Ceci va vous brouiller.

— Je tâcherai de n'en avoir pas trop de regret. D'ailleurs puisque je pars....

— : Mais quand vous reviendrez? »

Lansac se prit à rire pour dissimuler son- dépit.

« Quand je reviendrai, dit-il, qui sait si ce sera pour les beaux yeux de Loubette? Voyez-vous, Beauregard, je suis déjà las des bourgeoises amours. Elle est bien belle pourtant, ma Loubette ! Ah ! je ne lui pardonnerai jamais de ne m'avoir pas attendu ce soir ! a> ■

II se promena un moment dans lé jardjn, comme pour dire adieu à ce joli séjour ; puis revenant vers Beauregard il s'écria :

« Je m'en vais à regret; vous me reverrez bientôt : je ne me soucie pas d'entrer dans quelque garnison sur la frontière du Piémont, et tout d'abord je vais passer mes deux mois de congé dans le comtat Yenaissin.

— Pourquoi pas ici?

— Parce que je ne veux pas rester derrière le régiment. J'avais eu un moment l'idée d'emmener Loubette.

— Mauvaise idée, capitaine, cela aurait pu vous attirer de la part de sa famille....

— Plaît-il? Qujoi donc? iaterrompU Lansac d'un air

dédaigneux.

— Eh I eb I quelque procès.

— Cela me ferait plus peur que vingt duels. Voilà ce qu'on risque dans ces vulgaires amours, un jugement au lieu d'un coup d'épée.

— Un bourgeois comme maître Lonbet ne pourrait guère vous demander raison autrement.

— Pourquoi ? je n'ai jamais refusé satisfaction à personne ; et quand il s'agit d'aller sur le pré, tout ce que je demande, c'est que celui auquel je fais cet honneur sache manier une épée. J'ai déjà eu cinq duels de l'autre côté du Var, et sans les ordonnances du roi, qui défendent de secouper la gorge, sous peine de mort.... Allons-nous-en, Beauregard. Jamais je ne pardonnerai à Loubette de n'avoir pas eu patienco ce soir I »

H fît encore un tour dans le jardin ; puis il entra dans le pavillon pour fermer la fenêtre qui était restée entr'ouverte. La lune donnait en plein dans l'unique pièce du rez-de-chaussée, et formait sur la parquet un grand cadre lumineux, autour duquel, tout restait dans une profonde obscurité. M. de Lansac poussa les volets de la fenêtre; ensuite, fermant la porte au seuil de laquelle s'était arrêté le cadet Beauregard, il dit :

<K C'est singulier ! il y a là dedans comme une odeur de sangl >

Ils s'en allèrent. L'avocat les vit gagner l'hôtel de la Mule-Noire, où demeurait M. de Lansac. Alors, à peu près convaincu que Marins Magis lui avait fait un insolent niensonge, il se décida à rentrer chez lui.

La première chose qu'il vit en ouvrant son cabinet fut la mitaine noire que la marquise avait laissée tomber en s'en allant . Il la ramassa avec une sorte de frisson : elle était toute tachée de sang. Longtemps il la garda sous ses yeux ', puis il la couvrit de baisers et l'enferma soigneusement dans l'Un des tiroips.de son bureau.

Quand l'aube parut, l'avocat était encore assis à la même place; ses yeux, fatigués, se fermaient devant les premiers rayons du jour, et il murmurait comme dans un rêve : c Louise d'Argevilliers 1 que ce nom est grand ! la belle Louise d'Argevilliers, la noble veuve d'un mestre de camp du roi, je l'ai tenue là, serrée contre mon cœur!... Pauvre fou! pauvre Jacques Loubet! aimer la marquise d'Argevilliers!... »

Le lendemain matin, Jacques Loubet se présenta à l'hôtel du premier président ; il était l'homme d'affaires de la marquise d'Argevilliers, et il obtenait à ce titre un plus libre accès auprès d'elle, que la jeune noblesse de robe ou d'épée, qui n'était guère reçue qu'en visite de grande cérémonie. Il y avait dans cette maison des habitudes austères, une morgue qui tenait tout le monde à distance, et une étiquette dont on ne se départait pas, même dans la plus étroite intimité du foyer domestique. Jamais le premier président n'aborda sa belle -fille sans se découvrir; jamais elle ne se dispensa, quand il venait la voir, de le reconduire jusqu'à l'antichambre.

La vie de cette jeune femme s'était écoulée, jusqu'au jour de son veuvage, dans une foule de minutieux devoirs; on l'avait entourée d un triple rempart de dévotion, de grandeur et d'étiquette, qui ne laissait pas grand monde arriver jusqu'à elle. On savait assez généralement que son mari ne la rendait pas heureuse, et qu'elle ne l'aimait point; pourtant sa réputation était demeurée pure de tout soupçon, tant les précautions dont on l'avait environnée semblaient la mettre à l'abri de tout danger. Quant à

M* Loubet, il était trbp roturier pour qu'on pût le trouver de quelque conséquence.

Le convoi du marquis d'Argevilliers défilait sur la place des Prêcheurs, là où quelques heures auparavant la basoche et le royal-comtois se livraient bataille. .L'avocat venait avec l'espoir d'entretenir la marquise pendant quelques moments. Il était horriblement inquiet de l'état où il lavait laissée la veille, et il tremblait en songeant à cette blessure, dont il croyait voir encore les sanglantes traces.

Toute la noblesse de la ville était là en habit de deuil ; il y avait cent personnes dans le salon de la marquise. L'avocat attendit dans l'antichambre, ne sachant s'il devait se faire annoncer.

« Voulez-vous quelque chose, maître Loubet? dit une des femmes de Mme d'Argevilliers en sortant de chez sa maîtresse.

— Je venais savoir des nouvelles de Mme la marquise ; comment est-elle ce matin?

— Mal, maître Loubet, très-mal. Elle n'a pas quitté son lit aujourd'hui, et personne encore, si ce n'est M. le premier président, n'est entré chez elle. »

La suivante regarda autour d'elle, comme pour s'assurer que personne ne pouvait l'entendre ; puis elle dit tout bas :

« Je n'aurais jaAais cru que Mme la marquise prît tant à cœur cette affliction; depuis hier elle est comme folle.

— Seigneur, mon Dieu ! Et que dit le médecin ?

— Elle n'a pas voulu le recevoir. Hier, à la tomb"ée de la nuit, elle s'enferma dans son oratoire, en nous défendant de venir l'interrompre dans ses oraisons. Jésus! je ne sais comment elle a pu rester ainsi toute seule, tandis que le corps de M. le marquis était encore là-haut, environné de cierges!... Nous étions tous en prière dans la chambre à coucher. A minuit, Mme la marquise est sortie de son oratoire. Si vous l'aviez vue, maître Loubet!... On aurait dit une morte, tant elle était blême. Elle avait beaucoup

250 L'AVOCAT LOUBBT.

pleuré; car en la déshabillant, j'ai senii le devant de son corsage tout humide, comme s'il eût été trempé dans l'eau.

— Mais Mme la marquise n'était point malade autrement que de peine?

— C'est assez pour la mettre au même lieu que M. le marquis, si cette douleur continue. J'ai veillé toute la nuit au pied du lit; Mme la marquise ne pleurait plus; mais à chaque instant elle roidissait ses bras et jetait des cris étouffés comme dans un mauvais rêve. Vers deux heures, elle nous a dit qu'elle avait peur, et il a fallu allumertoutes les bougies; c'était conune une chapelle mortuaire. Enfin, sur le matin Mme la marquise s'est assoupie. Je comptais qu'elle allait reposer un peu ; mais tout à coup les tambours ont battu sur la place des Prêcheurs : c'était le royal-comtois qui partait; Mme la marquise s'est éveillée en sursaut. Je suis accourue; j'ai tiré le rideau, et nous avons toutes eu peur en la voyant. Elle était assise sur son lit, échevelée, les bras étendus, les yeux fixes et conune vitrés ; un moment après elle est retombée sur ses coussins; alors elle a pleuré.

— Et depuis, qu'a-t-eUe dit? qu'a-t-elle fait? demanda l'avocat avec une douloureuse inquiétude ; avez^vous averti M. le premier président et mandé le médecin?

— Mme la marquise nous Ta défendu. Maintenant M. le premier président vient de lui dire qu'il fallait ouvrir sa chambre et recevoir tout le monde : c'est l'étiquette. Mme la marquise n'est pas en état de supporter une telle fatigue, mais quand monsieur son beau-père a dit : « U faut! » c'est comme un arrêt du parlement.

— Je reviendrai avant ce soir demander des nouvelles. Vous avez une bonne et généreuse maîtresse, Geneviève, il faut la servir, la soigner avec zèle 1... »

L'avocat avait les larmes aux yeux en disant ces mots; il s'en alla brusquement pour cacher l'émotion qui le saisissait en écoulant ces détails. Son âme était pleine à tendres et mélancoliques pensées.

c Elle souffre ! elle pleure ! pensait-il; que n'ai-je pu lui sauver, au prix de mon sang, les inquiétudes de cette fatale nuit! Ce n'est pas la mort de son mari qui la jette dans ces angoisses : il était de lui-même si peu regrettable ! Ah ! si petit que je sois, si noble qu'il fût, je me sens plus digne d'elle que cet homme! De quelle jalousie j'aurais été dévoré si elle l'eût aimé ! mais ni lui ni un autre ; son cœur n'a jamais battu pour personne.... Hélas! cette nuit je le sentais palpiter d'effroi sous ma main !... »

En traversant la place pour rentrer chez lui, l'avocat aperçut Marins Magis arrêté au milieu d'un groupe nombreux ; il y avait là quelques clercs de procureur et quelques huissiers au parlement avec une douzaine de bourgeois. Tout le monde tourna les yeux vers M« Loubet ; Marins Magis vint à lui :

« Eh bien ! dit-il d'un air affligé, à travers lequel perçait la maligne satisfaction d'annoncer quelque scandaleuse nouvelle : la belle Loubette n'est point revenue du rendezvous que lui avait donné le capitaine Lansac, et ce matin ils sont partis ensemble . . . .

— Comment! que dites-vous! interrompit l'avocat avec un regard qui fit baisser la vue à Marins Magis ; si ceci était un mensonge comme votre langue vipérine en fait souvent, je vous en ferais faire publiquement amende honorable....

— Rendez-moi plus de justice, maître Loubet, je suis votre ami, et c'est pour cela que je vous cherche depuis deux heures, désirant vous avertir de ce qui stf passe; on en parle déjà dans toute la ville....

. — Achevez! par le sang de Dieu! interrompit l'avocat avec une colère concentrée ; un ami tel que vous me renseignera mieux que personne sur le malheur qui vient de jeter le trouble et le déshonneur dans ma famille.

— Ah ! il ne sera pas besoin d'une enquête pour constater le fait! La belle Loubette est sortie hier de sa maison vers la tombée de la nuit et elle n'a plus reparu; sa

serrante l'a cherchée dans tont le voisinage ; on est venu jasqne chez moi, elle ne s'est trouvée nulle part. Ne pensez-vons pas maintenant, comme tout le monde, qa'elle chemine du côté de la frontière avec le beau capitaine Hector de Lansac? ' Ji'avocat croisa les bras et dit froidement : « C'est probable. Je vais aller trouver le cadet Beauregard.

— U est parti aussi; ce n'est pas non plus de ce côté-là que vous pourrez avoir satisfaction.

— Merci de vos bons avertissements, Marins Magis! » dit M* Loubet en saluant le basochien avec une fière ironie.

En rentrant dans sa maison, il trouva Catherine qui l'attendait à la porte du cabinet : elle était en larmes.

« Cousin, s'écria-t-elle d'une voix coupée par ses sanglots, si vous saviez ce qui arrive ?. . .

Elle s'arrêta subitement ; en voyant le visage morne et irrité de l'avocat, elle comprit qu'il savait tout.

« Eh bien ! Catherine, achevez, dit-il en s'asseyant.

— C'est Marins Magis, ce messager de mauvaise nouvelles, qui est venu, il voulait vous voir,... Il a parlé à ma tante....

— Et il lui a tout dit!... Et ma mère a subi en face une telle humiliation! interrompit Jacques Loubet hors de lui.

— Elle n'a rien répondu k Marins Magis ; mais aussitôt qu'il a ét^parti, elle s'est trouvée mal, et il a fallu la porter sur son lit.... Oh! mon Dieu! assistez-nous! »

L'avocat se promenait dans son cabinet avec agitation: Catherine, les mains jointes et adossée contre le mur, pleu- .rait amèrement.

« Si ceci n'était pas vrai ! reprit-elle ; si Marins Magis avait menti!... Ma pauvre sœur! on l'a calomniée peutêtre !

— C'est ce que j'éclaircirai bientôt, dit M* Loubet d'un

air sombre et résolu. De manière ou d'autre, il faut que tout ceci finisse! Ma mère!... quelle humiliation sur sa sainteviel... Heureusement vous êtes là pour la consoler, pauvre chère enfant ! »

Il monta dans la chambre de misé Loubet; la vieille femme ne lui dit que ces mots :

c Jacques, la mauvaise conduite de cette malheureuse fille me fera mourir ; dis-le-lui, si quelque jour tu la revois : alors elle se repentira peut-être! »

D y avait dans la bonne bourgeoisie d'autrefois une sévérité de mœurs aussi inflexible que le point d'honneur de la haute noblesse ; misé Loubet avait été pendant sa longue vie un parfait modèle de cette vertu à laquelle pas une femme de la famiUe Loubet n*avait failli. Le déshonneur puhUc de sa nièce la frappa d'un coup qui devait être mortel. La vieille servante, qui depuis quarante ans faisait partie de la maison, était aussi profondément affligée que sa maîtresse ; elle prenait à cœur l'humiliation des. Loubet, comme s'il se fût agi de sa propre renommée ; elle s'épouvantait déjà des propos, des questions qui allaient l'assaillir quand elle se montrerait dans le voisinage.

L'avocat considéra un monTent avec une douloureuse pitié les larmes que répandait sa vieille mère; puis il dit en s'agenouillant près du lit :

« Je vais partir, j'irai chercher cette malheureuse fille, je la ramènerai; ensuite nous aviserons aux moyens de lui faire changer de conduite.

— Jacques, dis-lui qu'un bon repentir de sa part eflacerait sa faute et notre honte ! s'écria misé Loubet en embrassant son fils. Dis-lui que je me souviens qu'elle est la sœur de cet ange que tu vas épouser ! j»

A ces mots, l'avocat détourpa tristement la vue; la passion cachée dans les secrets replis de son cœur avait absorbé rafi"ection dont il attendait naguère tout le bonheur de sa vie ; il n'éprouvait plus que l'amitié d'un frère pour cette humble fille si confiante en son amour, et il s'épou'*

vantait de l'engagement que les paroles de sa mère venaient de lui rappeler. En ce moment, il désira que quelque catastrophe vint déranger sa vie, pour ainsi dire jetée au moule paf l'exemple de trois ou quatre générations; il le souhaita avec ardeur, sa liberté fût-elle au prix de toute sa position ; enfin, il n'eût reculé pour la conquérir devant aucun de ces actes qui mettent en question la fortune et la vie d'un homme.

L avocat fit ses dispositions comme pour une longue absence, et le même jour il partit sans avoir revu la marquise.

Passé cette fatale fête de la SaintnJean, la maison des Loubet sembla inhabitée ; les fenêtres restaient closes jour et nuit; les voims ne voyaient plus la joli tête de Catherine apparaître à l'étroit balcon entre les branches dun jasmin d'Espagne, dont les fleurs abondantes parfumaient tous les environs. La pauvre fille ne sortait pas de cette maison jadis pleine d'un tranquille bonheur, aujourd'hui triste et déserte.

L'avocat ne revenait point et ne donnait pas de ses nouvelles ; misé Loubet se mourait ; la vieille servante était comme tombée en enfance. Elle se traînait tous les jours jusqu'au cabinet de l'avocat pour mettre toute chose en place, et elle répondait aux clients que M^^ Loubet était à l'audience, oubliant qu'il avait quitté la ville depuis plusieurs jours.

Catherine entourait ces deux vieilles femmes de soins pieux ; son âme, rongée par de si cruels soucis, se reposait dans l'accomplissement rigoureux de ses devoirs ; elle supportait le malheur qui la frappait avecl'ekaltatîon d'une âme tendre et pleine de foi. Elle priait Dieu incessaui"

ment pour sa malheureuse sœur, pour Jacques Loubet ; chaque matin elle s'éveillait avec l'espoir de leur retour, et les attendait tout le jour prèfs du lit de misé Loubet ; puis, quand la nuit revenait, quand elle allait pousser les lourds verrous de la porte par laquelle personne n'était entré, elle disait tristement : « Demain! ... Oh ! mon Dieu ! faites que Jacques ne revienne pas trop tard! »

MiséTjovbet s'alarmait davantage du silence de son jSls; elle redoutait quelque grand malheur; elle disait souvent : « Catherine, je crois que je ne reverrai pas mon fils ! J'ai peur de mourir avant son retour!... Qui sait où il est allé chercher cette malheureuse fille !... qui sait quand il reviendra!... »

Deux semaines juste après là Saint-Jean, misé Loubet mourut.

Le lendemain, entre onze heures et minuit, Catherine veillait seule dans le cabinet de l'avocat. La servante était couchée depuis longtemps, et un silence profond régnait dans cette petite maison, solitaire et sombre comme la chapelle d'un cimetière. Catherine pleurait en songeant à l'événement qui avait en si peu de temps détruit de si longues habitudes de bonheur ; elle pleurait en songeant à la douleur de Jacques Loubet, quand il la retrouverait seule dans ces lieux où il l'avait laissée avec sa mère^

Un coup légèrement heurté à la porte arracha brusquement la jeune fille à ces douloureuses pensées ; elle se leva d'un bond en reconnaissant la manière de frapper de M* Loubet. C'était lui en eiSet. Catherine recula en le voyant; puis, baignée de larmes, elle se jeta dans ses bras en s'écriant :

« Ah ! mon Dieu ! votls avez été malade, cousin Jacques ! comme vous êtes changé I . . . »

Il pleurait aussi,

« Ma bonne Catherine, dit-il en la baisant au front, comment va ma mère ? »

Elle frissonna et serra convulsivement les mains de Ysl"

vocat en levant les yeux au ciel. Il la comprit sar-lechamp.

« Morte! > murmura- t-il en tombant anéanti sur son fauteuil.

Il y eut un long silence, interrompu seulement par des sanglots. Catherine, agenouillée près de M"^ Loubet, ne trouvait point de parole pour consoler une si grande douleur. Il y avait, dans la figure pâle et amaigrie de ravocat, une expression sinistre qui glaçait la jeune fille. Saisie d'effroi, elle n'osait l'interroger ; enfin elle s'écria, après une longue hésitation :

« Et ma pauvre sœur?

— Marins Magis avait menti, répondit-il d'une voix brève; elle n'est point partie avec M. de Lansac.

— Ah 1 s'écria Catherine avec un mouvement cle joie, je savais bien que c'était une infâme calomnie !. .. Ma pauvre sœur 1... Mais elle n'est pas ici pourtant I personne no Ta revue I... Hélas! où est-elle donc? »

L'avocat s'était levé ; il promenait autour de lui un regard morne et fiévreux, et portait les mains sur son front , comme pour réunir ses idées :

« Catherine, dit-il avec effort en revenant vers la jeune fille, vous ne savez pas tous nos malheurs; je suis dans une position terrible : il faut que je quitte le royaume; il y va de ma vie.... Je pars demain.

— Je vous suivrai.

— Non, Catherine, non! c'est impossible. Fugitif, traqué bientôt de toutes parts, qui sait si j'aurai le temps de me sauver! »

Elle récoutait, frappée d'épouvante, ne comprenant point ces étranges paroles et n'osant risquer aucune question.

« Allez vous reposer, Catherine; moi, je reste ici, reprit-il , j'ai besoin de toute la nuit pour mettre ordre à mes affaires. »

Alors elle joignit les mains en s'écriant :

<r Laissez-moi veiller près de vous. Jacques, il y a dans voire air quelque chose qui me fait peur 1 Oh ! mon Dieu ! qu*est-il donc arrivé? Pourquoi ne voulez-vous rien me dire? Mais je ne suis plus une enfant ! Vous pouvez vous fiera moi.

II la fit asseoir près de lui et dit :

« Si vous saviez quel mal me fait votre chagrin I Je suis déjà si à plaindre ! »

Elle se hâta d'essuyer ses larmes; elle tâcha de contenir sa douleur. Mais son cœur débordait; il était brisé par cette prochaine séparation.

c Catherine, dit doucement Tavocat après un silence, parlez-moi de ma pauvre mère. »

Quelle nuit 1 La jeune fille^ affaissée dans le fauteuil, s'abandonnait à un morne désespoir. L'avocat écrivait, accoudé sur son bureau ; de temps en temps une larme coulait le long de sa joue, et il murmurait : « Ma mèrç ! ma pauvre mère 1 »

Quand l'aube parut, il se leva ; et s'approchant de Catherine, il lui dit :

« Cousine, il y a là sur mon bureau des papiers qui vous regardent : le testament de ma mère, qui, à défaut de moi, son héritier de droit, vous institue sa légataire universelle ; d'autres actes encore que les gens de loi vous expliqueront, et l'adresse qu'il faudra mettre à vos lettres pour qu'elles me parviennent sûrement. Maintenant il faut nous quitter, chère Catherine ! que Dieu vous rende heureuse autant que je suis k plaindre ! »

Elle ne pleurait plus, elle priait les mains jointes, agenouillée sur le fauteuil. L'avocat la baisa au front en^di^ sant d'une voix brisée :

« Pauvre ange ! l'ange gardien que Dieu avait donné à notre maison ! tu y restes seule ! Adieu ! adieu I »

L'avocat sortit de la ville et gagna les champs ; il lui restait encore à dire un adieu, et il y allait au péril de sa vie. La marquise habitait, depuis quelques jours, le Pa-

258 L'AVOCAT LOUBhT.

villon; c'était une belle maison de campagne, située à une demi-lieue d'Aix, dans une petite vallée, dont un ruisseau entretenait la fraîche végétation. Là , les eaux murmuraient incessamment «ous de paisibles ombrages; la Flore du Midi avait répandu sa riche corbeille dans ces jardins, le long de ces prairies^ au penchant de ces collines couronnées de pins.

Le Pavillon était caché derrière un rideau de grands marronniers; on.y arrivait par une allée tournante, bordée de cyprès et de genêts d'Espagne.

L'avocat erra toute la matinée dans les bosquets ; sa tête était comme perdue; la fatigue et la douleur émoussaient toutes ses facultés ; il allait machinalement comme poussé par une main invisible. Vers midi, il prit le cbeinin du PavUlon.

La marquise était seule dans un grand salon à I italienne, dont les jalousies baissées brisaient les rayons du soleil ; il y régnait un jour doux, semblable à celui que projette une lampe d'albâtre; les figures peintes en grisaille sur les murs ressorlaient dans ces demi«-clartés comme ime fantastique décoration. La marquise, vêtue de ses grands habits de deuil, était couchée sur une chaise longue. Elle tressaillit quand une de ses fenmies lui annonça TavQcat Loubet ; e|, se dressant subitement, elle dit ; « Que jne veut-il ? »

Il entra. En le voyant si ému et si défait, la marquise fut saisie d'une vague épouvante*

«c Bonjour, maître Iioubety dit-elle en s'efforçantde sourire; il y a longtemps que vous n'étiez venu. » U s'approcha tout tremblant^ et répondit d'une voix sourde:

« J'ai fait un voyage, un fatal voyage, madame la marquise, et maintenant je vais partir encore* ...

— Pour peu de temps, sans doute?

— Peut-être pour toujours. »

Elle le regarda, frappée de son air plus que de ce (ju'il diBait, et balbutia quelques mots inintelligibles

I/aVOGAÏ LOUBET. îz59

« J ai voulu vous faire mes adieux, repril-il; j'ai voulu voufi dire ce que la voix publique vous eût appris dcniaiu , aujourd'hui peut-ôlre ; je fuis, je vais me réfugier en pays étrauger, car je me suis battu en duel, et* j'ai eu le malheur de tuer un homme. . . . >

La marquise fu une faible exclamai ion, et détourna la vue.

« On dira que j*ai tué cet homme pour venger l'honneur de ma famille, continua Tavocat, et je le laisserai croire ; mais à vous, je veux déclarer la vérité tout entière. L'infâme a osé dire devant moi qu'il était votre amant, que vous étiez sa maîtresse Je vous ai vengée^ madame.

— You& avez tué Laiisac! Lansac est mort! » cria la marquise ea se dressant de toute sa hauteur.

Il y eut un mooient de silence. Mme d'Argevilliers vouhj t. encore parler, mais sa voix s'éteignit; un affreux désespoir éclatait dans son geste et dans son regard.

« Ahl murmura l'avocat, frappé d'une horrible stupeur, il avait dit la vérité ! l ! *

La noarquise était tombée sur la chaise longue, le visage caché dans les coussins et le corps raidi par des mouver ments convulsifs. Il la considéra d'un œil stupide; puis il sortit lentement et s'enfuit à travers les champs.

Le même soir, le cadet Beauregard arriva d'Avignon avec la triste nouvelle que l'avocat Loubet avait tué en duel le capitaine Hector de Lansac. »

Marins Magis accourut des premiers à l'hôtel de la Mule-Noire, où bientôt tous les oisifs de la ville se réuni* rent pour commenter les circonstances mystérieuses de cet évéflement. La stupéfaction fut à son comble, lorsque le cadet de Beauregard affirma sur l'honneur que la belle Loubetle, qui avait disparu depuis quinze jours, n'était point partie avec le capitaine Lansac. Les uns disaient que quelque autre officier du Roy al- Comtois devait l'avoir emmenée ; les autres assuraient qu'elle faisait pénitence dans un couvent. Au milieu de ce grand conflit, Marius Magis

se donnait beaucoup de mouvement pour prendre un peu d'importance ; il se mit à la disposition du cadet Beauregard pour toutes les démarches relatives à la succession du défunt. Elle n'était pas magnifique, il laissait tout juste de quoi payer ses dettes.

Dès le lendemain matin, le cadet Beauregard et Marius Magis, accompagnés d'un notaire, montèrent au jardin où personne n'était retourné depuis le jour de Saint- Jean; il s'agissait de dresser un inventaire des meubles du petit pavillon.

« Ce pauvre capitaine ! dit le cadet Beauregard en entrant dans le jardin, que devant Dieu soit son âme! Qui eût prédit une fin si prochaine à sa vie et à ses amours ! >

Il avait plu pendant la nuit ; le feuillage était d'an vert frais et suave ; les fleurs s'épanouissaient plus brillantes ; les oiseaux gazouillaient dans les branches menues du cytise; tout était calme , gracieux , riant^ dans cette en « ceinte .

« Ceci est un ermitage dédié au dieu Gupidon \ s'écria Marius Magis , saisi d'une réminiscence mythologique ; voyons la cellule. »

Il ouvrit la porte du pavillon et recula brusquement en jetant un grand cri; le notaire et le cadet Beauregard plongèrent aussitôt les yeux par- dessus l'épaule de Marius Magis, et s'écrièrent ensemble : « Ohl c'est horrible!... »

Le cadavre hideux d'une femme était renversé, la face contre terre, à l'extrémité du salon; le parquet était couvert de grandes taches de sang desséché. Marins Magis reconnut sur-le-champ, aux vêtements, que ce corps défiguré était celui de la belle Loubette.

« Messieurs, dit-il en refermant la porte, il faut d'abord- aller -chercher les gens du roi ! ... »

Une heure après, la justice informait sur le lieu même oti le crime avait été commis. On trouva près de ce cadavre, percé de plusieurs coups, une mitaine de soie noire

et un couteau à manche de buis, que le cadet Beauregard reconnut pour l'avoir vu déjà sur uue table du pavillon.

Tout le monde était dans Tattente et dans la stupeur ; aucun de ces indices ne révéîait le meurtrier. Quelques voix s'élevèrent pour accuser le capitaine Lansac.

« Je ne l'ai pas quitté de toute la soirée à la fête de Saint-Jean I s'éjîria fermement le cadet Beauregard. Nous sommes venus ensemble pour le rendez-vous que lui avait donné la belle Loubette ; il Ta appelée, il est entré ici, et je me souviens qu'en fermant la porte il m'a dit : « Il y a Ik-dedans comme une odeur de sang ! » Il n'avait rien pu voir dans l'obscurité, mais Loubette était là, déjà morte.... j'en suis convaincu ! » .

Alors Marins Magis s'avança, et, frappé d'un souvenir sQudain, il s'écria, la main étendue, les lèvres tremblantes et au milieu d'un profond silence : . • J ai vu sortir d'ici quelqu'un le soir de Saint- Jean, VQrs les dix heures.... Je sais qui a commis le crime... c'est Catherine Loubet.... et je suis prêt à signer ma déclaration devant messieurs les gens du roi!.....»

Le palais de justice de la ville d'Aix était un vieil édifice dont la plus moderne partie datait de plusieurs siècles. Trois tours antiques dominaient ses sombres murailles ; la plus haute, qu'on appelait la tour de l'Horloge, était un. magnifique mausolée élevé à la ménioire de quelque patricien romain, mort dans la colonie que fonda Caïus Sexr tius« Les anciens comtes avaient enclavé dans l'enceinte de leur palais ce monument que laissèrent debout les hordes barbares, dont l'invasion effaça les dernières traces de la civilisation antique. Mais toutes les splendeurs de

ce séjour qu'élevér.3nt les Béranger, et qui fut habité par le roi René d'Anjou, avaient fini depuis longtemps; et dans ces mêmes lieux où les cours d'amour rendirent leurs galants arrêts, le parlement de Provence tenait ses séances.

Les diverses juridictions avaient leurs prisons dans l'intérieur du palais, sous ces fortes murailles élevées pendant la domination romaine ; la moins horrible était sitaée au second étage de la tour de l'Horloge; le soleil y péné* trait un moment vers midi, et Ton y entendait sonneries heures au sommet de la tour.

ï)epuis longues années, les araignées filaient en paix leurs toiles impalpables aux murs noirâtres de cette chambre; une hirondelle faisait son nid au dedans delà fenêtre que défendait un mince grillage, et entre les pierres disjointes croissait une grêle touffe de giroflier jaune.

G^est là, que Catherine Loubet venait d'être enferîflée après une première nuit passée dans les terribles cachots d'en bas. Cette prison avait été arrangée pour elle. Le lit, dressé dans un coin, ressemblait à une bière posée sur deux tréteaux ; un bénitier et un crucifix étaient attachés au chevet ; plus loin, devant la fenêtre, il y avait une table vermoulue, et sur cette table une cruche de terre, du pain et quelques livres de pi(5té.

La prisonnière était assise au milieu de celte chambre fraîche et sombre comme un caveau ; un rayon du soleil tombait obliquement sur elle et l'environnait d'une lumineuse auréole. Il y avait dans son altitude nû mélancolique recueillement; son front calme et pâle s'appuyait sur une de ses mains; ses lèvres remuaient gans bruit; elle lisait tout bas un livre posé sur ses genoux : c'était la Vie des Saints.

Catherine demeura longtemps tout occupée de sa lecture ; ensuite son regard s'éleva vers le ciel à travers la grille de sa prison. L'hirondelle avançait hors de son nid d'argile sa petite tête noire et son corsage blanc et lustré :

L'AVOCAT LOUBKT. 263

elle se balançait mollement et balayait le mur de sa quene fourchue ; puis elle se glissa entre les barreaux, ourrit ses ailes, et se mit à voleter sotts les rayons du soleil. L'humble giroflier étendait au dehors de la fenêtre cintrée ses rameaux parés de quelques fleurs tardives ; le vent du matin secoua leurs légers parfums et embauma la prison. Alors une larme voila le regard que Catherine levait au ciel.

Un moment après, la porte s'ouvrit arec ce terrible brait de clefs et de verrous qui retentit si douloareusement à l'oreille des prisonniers. La jeune fiUe détourna la tête avec un mouvement d'effroi, et demeura immobile dans une cruelle attente. Elle crut qu'on venait la chercher pour comparaître devant ses juges.

Quelqu'un entra en disant d'une voix grave :

« Que Dieu soit avec vous, Catherine Loubet !

— Père Athanase ! c'est vous ! vous êtes venu I votre charité ne m'a pas abandonnée ! s'écria-t-elle en se levant toute tremblante et les mains jointes ; hélas ! je croyais que personne, pas même mon confesseur, ne pouvait pénétrer dans cette prison. »

Le père Athanase était un vieux trini taire d'un esprit simple et pieux. Il n'avait pas grande éloquence ni beaU" coup de savoir; mais on le respectait pour la sainteté de sa vie.

« Ma fille, dit-il en arrêtant sur Catherine un regard plein de tristesse et de compassion, je savais que vous aviez besoin de moi ; j'ai obtenu de M. le premier président la permission de vous voir avant le jugement. Je viens pour vous confesser. Lorsque vous aurez ouvert votre conscience an tribunal de la pénitence, vous irez plus tranquille devant le tribunal des hommes. Ils n'ont en leurs mains que votre vie; mais votre salut éternel dépend de Dieu.

— Cette pensée est toute ma consolation et tout mon espoir, mon père. Vous êtes venu pour m*entendre en confession; je suis prête. Hélas! j'ai eu le temps ici de faire un long examen de conscience. »

264 I/AYOCAT LOUBET.

Le moine s'assit sur Tunique escabeau qu'il y eût dans la prison; Catherine s'agenouilla près de lui, et, après s'être recueillie un moment, elle récita tout bas le Confiteor, Le père Âthanase priait aussi les mains croisées sur son scapulaire blanc; ses yeux restaient fixés sur la prisonnière dans une attente douloureuse. Il l'encourageait d'un geste muet, en lui montrantie crucifix suspendu à son chapelet d'ébène ; mais elle se taisaif après avoir fini le Confiteor, Alors le moine détourna la vue, et dit avec douceur : flc Ma fille, vous êtes aux pieds d'un Dieu plein dé miséricorde : le repentir des plus grands criminels a trouvé grâce devant lui.

— Mon père, répondit-elle d'une voix humble, voici tant6t un mois que je reçus de vous l'absolution ; c'était le dimanche avant la Saint- Jean. Depuis, je crois n'avoir commis aucun péché mortel. »

Le moine la regarde en face, et dit avec une sorte d'indignation : c Ma fille, vous parlez à votre confesseur, et non à vos juges; Dieu voit le fond de votre conscience; rien n'est caché pour lui !

— Je le crois fermement, mon père, et j'ai mis tout mon espoir en son secours; car, devant lui, je suis sans péché. On m'accuse d'un crime horrible, on me couvre de honte, d'ignaminie ; la justice humaine est près de me condamner; mais, coupable au tribunal des hommes, je suis innocente devant celui de Dieu. »

La jeune fille éleva vers le ciel un regarà calme et doux; elle sembla l'implorer dans une prière mentale. La sérénité d'une conscience pure et fière éclatait sur son front. Il y eut un moment de silence. Le père Athanase avait frémi; l'accent, les paroles de Catherine venaient de changer tout à coup sa conviction, et il oublia son rôle de confesseur pour celui de conseil et d'avocat.

« Mon enfant, dit-il en forçant Catherine à se relever, il y a contre vous de terribles charges, des preuves.... Au nom du Sauveur, ne me cachez rien ! Répondez sans dissi-

mvlation et sans crainte à toutes mes questions ! Oh étiez* vous le soir de la Saint-Jean ?

— J'étais dans notre maison avec ma pauvre tante Jjoubet, je ne l'ai pas quittée.

— Pourtant, vous savez ce qu'a dit Marins Magis ?

— Oui, je l'ai su quand on m'a confrontée avec lui, répondit-elle en rougissant d'indignation ; mais que pouvais-je répondre à cet effroyable mensonge qui me déshonore et m'envoie à la mort? La vérité? je l'ai dite sans pouvoir en donner aucune preuve.

— N'y a-t-il pas quelque témoin qui puisse affirmer que vous êtes restée chez vous le soir de la Saint-Jean?

— Il y en avait ! mais lequel peut élever la voix aujourd'hui pour ma défense ? Ma tante est morte ; Véronique, notre vieille servante, n'a plus sa tête, elle estconmie foUe depuis notre malheur; et mon cousin, Jacques Loubet, a fui hors du royaume. ' .

— Mais cette mitaine, Catherine, cette mitaine toute tachée de sang, et pareille à celle qu'on a trouvée près du corps de votre malheureuse sœur?... On vous en avait vu de semblables.

— Hélas 1 ma bonne tante les avait faites pour moi ! Mais celle qu'on a trouvée dans le tiroir du bureau ne m'appartenait pas. Qui l'avait mise là? Je l'ignore, il y a dans tout ceci quelque terrible mystère : on le découvrira un jour quand il ne sera plus temps. »

Elle mit ses deux mains sur son front, et s'adossa contre le mur dans une attitude accablée. Le père Athanase leva les bras et les yeux au ciel.

< Je me souviens bien que le soir de Saint-Jean on a frappé à notre porte, reprit Catherine ; Jacques courut ouvrir, je vins après lui, et il me renvoya aussitôt. Sans doute alors une femme est entrée dans notre maison. Comment en est-elle sortie ? Qui est-elle ? Jacques seul le sait, et pourrait le dire.

— Il faut que son témoignage vienne éclairer cette ter-

rible affaire ! s'ëcria le père Alhanase ; j'irai chez M. le premier président, chez tous vos juges, vous obtiendrez un sursis....

— Mais Jacques ne peut revenir sous peine de mort ; il s'est baltu en duel, il a tué un homme...

— C'est un grand malheur, c'est un énorme péché devant Dieu; et il faudra^ pour le racheter, toute une vie de pénitence et de bonnes œuvres. Mais Jacques Loubet ne risquerait peut-être pas la vie en venant vous défendre : il s'est battu en terre papale, et les ordonnances du roi ne défendent le duel sous peine de- mort qne sur les terres de France. Si la famille de M. de Lansac ne fait pas de poursuites, cette affaire s'assoupira. Nous obtiendrons un sursis : comme témoin, comme avocat, Jacques Loubet peut vous sauver.

— S'il n*y a pour moi que ce moyen de salut, je le refuse, mon père.

— Mais c'est être homicide de vous-même, mon enfant; c'est une grande faute devant Dieu, de ne vouloir pas employer tous les moyens qui peuvent sauver votre vie.

— Et celle de Jacques, mon père, Dieu peut-il commander que je l'expose pour sauver la mienne? Mon pauvre cousin ! si vous saviez comme il est généreux, dévoué pour ceux qu'il aime ! A la première nouvelle de mon malheur, il reviendrait sans s'inquiéter s'il y a sûreté ponr lui, si la famille de Lansac ne le poursuivra pas comme le meurtrier de ce malheureux homme qui a déshonoré ma sœur et causé sa mort.... Et moi, souâ le coup de la justice humaine, près de subir ses jugements aveugles, je lui livrerais encore la tête de Jacques!;.. Jamais, jamais, mon père.... Je dirai la vérité devant^meâ jugés comme je la dis devant vous, devant Dieu.... Ensuite j'attendrai mon sort.

— Malheureuse enfant! mais la question, la torture!

— Je le sais, répondit Catherine en pâlissant, je le sais, et j'en ai plus de frayeur que de la mort. Sainte Vierge !

Notre-Dame! doBiiez*inoi la force de supporter cette terrible épreuve, et de dire jusqu'à la fin que je meurs innocente!

— Dieu ne permettra pas qu'une si grande iniquité s'accomplisse, il sauvera votre vie, mon enfant, » s'écria le vieux moine en essuyant ses yeux pleins de larmes.

Catherine vint s'agenouiller auprès de lui.

« Mon père, dit-elle, ce n'est pas la mort qui me fait peur, la vie me semble à présent si triste et si misérable!... Quand je considère ma situation, je sens une ardente impatience de m'en aller vers ce monde meilleur, dont mon supplice doit m'ouvrir la porte. Je bénis Dieu qui me rappelle à lui par cette voie ! Au milieu des effroyables malheurs qui ont frappé ma famille, je ne suis pas la plus à plaindre. Ma malheureuse sœur ! c'est pour elle qu'il faut prier ! Morte sans confession ! morte sans avoir eu un moment pour se repentir ! Pauvre âme ! dans quel état aura-t-elle paru devant Dieu! Et Jacques Loubet, lui si bon, sj juste, si honoré, il a tué un homme, à présent il n'y a plus de repos dans sa conscience!... Mais moi, mon père, je suis sans remords. Eh ! qu'importe la prison, le supplice, l'ignominie !. là-haut est mon refage. Je mourrai innocente devant Dieu, devant vous, qui recevrez ma dernière confession. Je ne sens en mon âme aucune crainte, auciine haine ; en mourant, je pardonnerai de bon cœur à mes ennemis, à mes juges, à mes bourreaux! »

En achevant ces mots, Catherine tourna son regard vers le ciel avec une calme résignation; il n'y avait point d'ostentation dans son courage, ni d'orgueil dans sa fermeté ; une douleur secrète lui rendait facile ce détachement complet de la vie.

« Mon enfant, dit le moine touché d'une immense compassion en présence d'une telle infortune, vous trouvez donc que rien n'est digne de vos regrets ici-bas?

— Rien, mon père.

— Et pourtant vous étiez une lieureuse jeune fille avant cet épouvantable malheur? »

Elle secoua tristement la tête, et répondit après un silence :

c Tout mon bonheur était fini depuis longtemps; j'ai éprouvé de grandes peines, que personne n*a dû connaître. » ' .

Le père Alhanase la regarda d'un air surpris.

« Oui, reprit-elle, j'ai bien souffert, j'ai bien pleuré en secret, tandis qu'on me croyait si tranquille et si heureuse. Déjà je voulais, renoncer au monde, et j'étais décidée à entrer en religion avant la fin de l'année.

— Avant la fin de l'année ! mais vous étiez fiancée à Jacques Loubet?

— Notre mariage ne devait pas s'accomplir; Jacques m'eût épousée malgré lui, pour obéir à sa mère. J'avais bien vu au fond de son âme : il m'aimait comme une sœur, mais il ne me voulait plus pour sa femme; je loi aurais rendu sa liberté en entrant au couvent.

— Ainsi vous n'eu«siez pas reculé devant le sacrifice de toutes vos affections en ce monde, et maintenant vous renoncez à défendre votre vie pour ne pas exposer celle de Jacques Loubet? Ma fille, vous l'aimez donc par-dessus tout et plus que vous-même ?

— Oui, mon père, répondit-elle avec simplicité, je me sacrifierais mille fois pour son salut ; ma dernière prière sera pour lui.... »

Le moine se leva.

<c Ma fille, dit-il avec l'autorité que lui donnaient son âge et son caractère. Dieu vous défend un tel dévouement; il ne veut pas que vous abandonniez le soin de votre vie et de votre honneur : il faut que le témoignage de Jacques Loubet sauve l'une et l'autre; une déclaration, écrite et signée de sa main, peut arriver à temps. Vous savez où il est? »

Catherine ne répondit pas.

L'AVOCAT LOUBËT. 269

a Dites-moi seulement en quel lieu je dois adresser la lettre qui l'instruira de votre situation. »

Elle hésitait et baissait la vue, n'osant exprimer un refus.

« Point de vains scrupules, ma fille, reprit le moine ; parlez, je vous l'ordonne.

— Eh bien I mon père, j'obéis ; je lie le soin de tout ce qui regarde Jacques Loubet à votre charité, à votre prudence. C'est à Gênes, chez un négociant nommé Pietro Filomarini, qu'il faut adresser votre lettre, si vous jugez à propos d'écrire. Mais arrivera-t-elle aux mains de Jacques? Qui sait s'il a pu passer la frontière?

— Après ce malheureux duel, il est revenu ici? Vous l'avez vu ? »

Elle fît un geste affîrmatif.

« Et pouvez-vous me dire quel jour?

— L'avant-véille de mon arrestation.

— Il y a de cela cinq jours seulement ; la maréchaussée n'est pas à sa poursuite ; il n'y a pas de n^andat d'amener lancé contre lui; j'en suis assuré. Peut-être n'est-il pas si loin que vous le pensez. Il a pu se cacher d'abord aux environs d'Aix, et, n'étant pas inquiété, attendre là que son affaire fût assoupie.

— En quelque lieu qu'il soit, mon père, commandezlui surtout de ne pas revenir; sa liberté, sa vie avant tout!

— Ma fille, je vous réponds de l'une et de l'autre; on agira en sa faveur près de messieurs les conseillers au parlement. Bien que je ne sois qu'un pauvre moine, le dernier entre les serviteurs de Dieu, j'ai quelque influence sur des gens puissants. J'irai suppliei' une grande dàm«, pleine de vertu et de piété, d'intercéder pour vous. Elle obtiendra un sursis. Que le temps ne^ nous manque pas, et la vérité ressortira des ténèbres qui la couvrent î Ayez bon courage; chaque jour je reviendrai vous voir. »

Le guichetier venait de rouvrir la porte : il attendait debout sur le seuil.

« Je vous laisse en présence de Diea, conlioua le père Athaoase en étendant sa maia vers Catherine pour lui donner sa bénédiction ; priez, jqqu enfant, pour rassurer votre propre âme. Tous les jours, je dirai la messe à votre intention.

— Mon père, que Dieu vous rende tout ce que voU-e charité fait ]>our moi ! »

Quand le moine fut sorti, la triste prisonoière s'assit anéantie an chevet de son lit et pleura longtemps. L espoir de vivre ne ranimait pas cette âme brisée par la perte de tout ce qu'elle avait aimé. Elle se détournait avec une sorte de dédain et d'effroi de ce monde où elle se voyait pour toujours séparée de Tunique objet de son amour.

En traversant la place pour se rendre chez le premier président, le père Athanase rencontra Marius Magis, le cadet Beauregard et quelques autres, qui se promenaient en attendant Theure des audiences ; tons ces gens-là parlaient de Catherine Loubet; depuis trois jours il n'était question d'autre chose dans toute la ville. Le basocbieo formulait, pour la centième fois peut-être, son opinion sur cette affaire, où son témoignage allait jouer un rôle si important. Il éprouvait une certaine satisfaction de se trouver mêlé dans cette terrible procédure, dont on ferait des livres et des complaintes : pourtant il n'avait dans Tâme ni haine ui méchanceté; c'était tout simplement un homme bavard, malicieux, brouillon, et livré à de tracassières habitudes. Il ne se passait rien dans la ville qu'il n'y fût pour quelque chose. S'il survenait une dispute, on était sûr de le voir tomber au milieu comme des nues; s'agissait-il d'un scandale, il en savait de première main tous les détails; incessamment il colportait, commentait, répandait les nouvelles, bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, qu'il découvrait en furetant, pour ainsi dire, nuit et jour, la bonne ville d'Aix.

« INIessieurs, dit-il en s'arrêtantau milieu du groupe qui le suivair, tout ce -que vous venez d'entendre est consigne

dans ma déposition, écrite sur le lieu même où le crime a été commis, et signée de jna main. Dieu m'est témoin de ce qu'il m'en a coûté pour accuser cette malheureuse fille ! . . . mais ma conscience ne pouvait garder un tel poids. Pas une de mes paroles n'a été dite légèrement; en matière criminelle, il ne faut rien affirmer que de visu.

— £t encore qui peut nous répondre que notre vue faible et bornée ne nous a pas trompés I interrompit le père Âthanase en touchant I épaule de Marins Magis. Je viens de voir Catherine Loubet dans sa prison ; elle persiste à dire qu'il y a dans les faits de votre déposition une effroyable méprise. »

Pour toute réponse, Marins Magis leva deux doigts k la hauteur de ses yeux, et fit un geste de triste conviction. Un murmure s'éleva parmi le groupe réuni autour de lui ; l'indignation publique voulait une victime; elle criait vengeance contre l'assassin de la belle Loubette ; et Catherine, que de si formidables preuves accusaient, était condamnée dans l'opinion de tous.

Le moine s'éloigna tristement; cette manifestation l'avait époiivanté ; il trembla de la retrouver en abordant les juges, et au lieu de se rendre directement chez le premier président, il résolut d'aller solliciter Tappui de la marquise d'Argevilliers.

« Au monaent où il entrait à l'hôtel, Geneviève, la première femme de la marquise, arrivait du pavillon.

— Mon révérend père, dit-elle en s'approchanl du moine, la Providence vous envoie ici pour me donner con«seil; je me trouve dans un très-grand souci. -

— Si c'est chose qui doive être dite en confession, allez m'attendra à l'église, j'y serai dans une demi-heure.

— Non, mon révérend père, il ne s'agit pas de moi, mais d'une personne que je sers depuis longtemps, d'une personne pour laquelle je suis pleine d'affection, de respect, et dont vous êtes le directeur.

— Alors je suis prêt à vous entendre ici*

— Si votre révérence voulait entrer un moment dans le jardin, je lui parlerais plus en sûreté que dans cette salle, où quelque laquais pourrait écouter aux portes. Les choses que j 'ai à dire sont secrètes. »

Le père Athanase, fort étonné de Tair triste et mystérieux de cette fenune, la suivit dans le jardin. Quand elle se fut bien assurée que personne ne pouvait la voir ni ^ Tentendre, elle se prit à pleurer en disant :

« Mon révérend père, ma maîtresse, Mme la marquise d'Argevilliers, est devenue comme folle, et je ne sais plus comment cacher ce malheur.

— Sainte mère de Dieu! que dites-Vous là, Geneviève!

— Tout le monde l'ignore encore, même M. le premier président, et je n'ose le déclarer.

— Mais que s'est-il passé? il fallait me faire appeler; Mme la marquise ne m'a-t-elle pas demandé?

— Hélas I non, mon révérend père, elle ne veut voir personne, elle pleure nuit et jour; il y a presque une semaine entière que ceci dure; mais je crois que son mal vient encore de plus loin. Depuis la mort de M. le ma^ quis, madame décline visiblement. Elle se mourait ici dans sa grande chambre tendue de noir. M. le premier président voulait qu'elle reçût toutes les visites d'étiquette ; depuis le matin jusqu'au soir, madame était entourée de figures en grand deuil, qui ne l'entretenaient que de son malheur; cela la tuait. Je crus qu'elle pourrait se remettre, qnand elle eut la permission d'aller passer un mois au Pavillon. Là, elle ne reçoit plus personne; et même M. son beau-père se contente d'envoyer savoir de ses nouvelles sans venir la visiter. Madame commençait à reprendre un peu de courage; elle se trouvait beaucoup mieux lorsque, dimanche dernier, l'avocat Loubet est venu....

— L'avocat Loubet ! dimanche ! chez Mme d'Argevilliers.

— Lui-même. Il avait l'air fort troublé, et je jugeai

tout de suite qu'il lui était arrivé quelque méchante affaire. Madame le reçut dans le graud salon; il ne resta pas seu« lement un quart d'heure, et je ne sais ce qui s'est passé; - mais, quand je retournai près de madame, je la trouvai dans un état pitoyable, toute en larmes et gémissant à haute voix. Je fermai les portes pour que personne ne la vît ainsi; j'essayai de la consoler....

— Et que disait-elle?

— Rien. Je n'en obtins pas une parole; tantôt elle pleurait à en perdre connaissance, tantôt elle restait immobile avec des regards qui me faisaient «peur. Enfin il lui prit une pâmoison, et elle tomba comme morte entre mes bras. J'appelai alors ses autres femmes, qui m'aidèrent à la coucher. Dès qu'elle eut repris ses sens, elle nous défendit d'envoyer chercher le médecin et d'avertir M. le premier président; depuis elle n'a parlé que pour renouveler cet ordre. Elle veille toute la nuit et ne veut d'aucune nourriture ; on dirait que son parti est pris de se laisser mourir. Si ceci dure, je ne crois pas qu'il se passe seulement quinze jours avant qu'elle soit près de M. le marquis dans les caveaux de Saint-Sauveur. Il y a dans cette grande affliction quelque chose d'extraordinaire ; je ne doute pas que l'avocat Loubet n'ait annoncé k Mme la marquise une mauvaise nouvelle, un malheur....

— En tout cas, cela ne pouvait regarder que lui, et malgré sa grande bonté, Mme la marquise n'a pu prendre la chose tant à cœur.... Sait-elle tout ce qu'on a découvert depuis?

— La mort de la belle Loubette et le crime de Catherine Loubet?... Non, mon révérend père, je n'ai pas voulu lui parler de toutes ces choses; dans l'état où elle est, cela lui aurait noirci davantage l'imagination. J'ai essayé au contraire de la distraire par des contes, par des histoires ^aies; mais rien ne m'a réussi. Cette mélancolie qui ronge Mme la marquise ne peut plus se cacher; il viendra

(lu monde au Pavillon, et alors comment-faire? Madame 405 18

274 I/AVOGAT LODBEt.

ne pourra pas rester ainsi enfermée, et ne parlant h âme qni vive. Malgré ses ordres, je venais avertir M* le premier président. Que me conseillez-vous, mon révérend père?

— Je ne puis rien dire avant d'avoir vu Mme la marquise, répondit le moine après un moment de réflexion : on m'attend au confessionnal; mais n'importe, je vais aller sur l'heure au Pavillon. »

Toutes les fenêtres du salon à Titalienne étaient fermées; une obscurité à peu près complète régnait dans cette vaste pièce, oii Ton n'entendait rien que le balancier de la grande horloge de cuivre placée sur la cheminée. La marquise d'Argevilliers reposjiit sur sa chaise longue, les yeux fermés, les mains ramenées sur sa poitrine. Il y avait dans son attitude une sorte de raideur, accompagnée de légers soubresauts, qui décelaient que Tâme veillait encore au milieu de ce sommeil apparent; de douloureuses pensées passaient sur son front endormi, comme ces nuages dont les ombres rapides fuient à travers les campagnes par un temps orageux ; elle avait prié, car son chapelet de nacre était entortillé à un de ses bras.

« Madame, dit Geneviève en s'approchant doucement, le révérend père Athanase demande h vous parler.

— Le père Athanase! s'écria la marquise avec un brusque mouvement ; il veut peut-être de Targent pour ses pauvres : fais-le entrer, et donne-moi ma bourse, Geneviève. »

Le moine s'avança conduit parla femme de chambre; ses yeux ne pouvaient rien distinguer dans robscuriléde ce vaste appartement; il vint s'asseoira tâtons près de Mme d*Ârgevilliers, et dit sans la voir :

lAWOGAT LOUBET. 275

« Que Dieu soit avec vous, madame la marquise! Le séjour de la campagne vous a-t-il été salutaire, comme je lespérais?

— Oui, mon révérend père, je m'y trouve très-bien, et je pense y demeurer longtemps.

— Cependant, madame, il ne faudrait pas vous tenir dans une solitude absolue ; l'isolement engendre la plupart des maladies de l'âme ; il n'y a que des saints qui aient pu vivre au désert. Je me reproche de n'être pas venu plus tôt vous visiter; mais les obligations de mon étal me laissent si peu de loisir!... Toujours des malades à confesser, des malheureux à secourir. Les gens du monde ont du temps de reste pour leurs satisfactions ; mais il n'y a pas un moment de repos pour quiconque se dévoue au soulagement des misérables!...

— Les misérables ! les pauvres ! interrompît la marquise ; on dit que Dieu les aime et qu'ils trouvent, plutôt que les riches, grâce devant lui. Je vais vous donner de l'argent pour eux, mon révérend père; j'ai résolu de consacrer la plus grande partie de mon bien aux bonnes œuvres. Dieu m'en tiendra compte, peut-être! Il faut songer à son salut, même quand on est encore si loin de la mort; »

Gomme elle achevait ces mots, Geneviève poussa le volet d'une fenêtre; le jour pénétra tout à coup dans le salon, et un clair rayon de soleil illumina en plein le visage de la marquise. Elle était d'une pâleur livide, de légères teintes verdâtres s'étendaient autour de ses lèvres décolorées, et, sans le feu sombre qui étincelait dans ses yeux fauves, on eût pu la croire morte. Il y avait dans son aspect quelque chose d'effrayant. La maladie, en effaçant sa fraîcheur, sa beauté de vingt ans, creusait plus profondément cette ride qui séparait les souixils et découvrait une charpente osseuse forte et carréa ; on retrouvait quelque chose de la physionomie du lion dans cette tête, autour de laquelle retombait, en boucles épaisses, une chevelure d'un blond

276 I/AVOGAT LOUBET.

aitient. Le père Alhanase fut saisi de frayeur à la vue d'un chaogement si prompt et si affreux.

« Jésus, mon Dieu! s'écria-rt-il, 7olre santé ne me parait pas bonne, madame la marquise; vous devez avoir beaucoup souffert !

— J'ai été un peu malade ces jours derniers, réponditelle froidement; Geneviève ma fait garder le lit. Cela va mieux à présent; je suis bien.

— La résignation aux volontés de Dieu est le seul remède aux peines de cette vie; il ne veut pas queTainictioii qui vous a frappée vous fasse regarder avec indifférence le soin de votre santé. Il faut consulter les médecins, madame la marquise. »

Elle secoua la tête, et, donnant au moine la bourse que venait d'apporter Greneviève, elle lui dit :

« Ceci est pour les pauvres : qu'ils prient pour moi. Ne leur ménagez pas ces secours, mon révérend père, et chaque fois que l'occasion de faire une bonne œuvre se présentera, venez me trouver; les pauvres sont les membres de Jésus-Christ, on fait son salut en les soulageant. »

D'après un propos si chrétien, le père Athanase jugea que Mme d'Argevilliers avait toute la plénitude de sa raison, mais que sa vie s'éteignait dans une affliction dont il fallait la consoler et la distraire par la pratique des bonnes œuvres. La Providence semblait lui montrer un infaillible secours pour la pauvre Catlierine, et il dit pieusement :

c Si votre charité veut venir à mon aide, madame, elle sauvera la vie d'une malheureuse jeune fille.... •

La marquise leva la tête pour écouter.

« Il s'agit d'un crime, d'un événement terrible que peut-être vous ne savez pas encore, reprit le moine; il est arrivé de grands malheurs dans une des plus respectables familles de la bourgeoisie d'Aix, dai\s la famille Loubet : Claire Loubet est morte assassinée, et c'est sa sœur Catherine qu'on accuse. »

La marquise s'affaissa sur elle-nK*me; sa têle retomba

sur les coussins ; elle ne bougea plus tandis que le moine racontait, sans omettre aucun détail, la découverte du crime et raccùsation qui pesait sur Catherine Loubet.

La marquise ne prononça pas une parole pendant ce long récit; ses yeux entr'ouverts regardaient sans voir, ses mains serrées comprimaient sa poitrine, une sueur froide mouillait ses tempes, dont l'artère battait avec une violence inégale : mais son attitude resta calme, impassible. « Eh bien ! madame, dit le moine en achevant cette lugubre relation , votre crédit tout puissant viendra-t-il au secours de cette pauvre fille? Elle est innocente; vous le croiriez comme moi si vous laviez vue dans sa prison: elle est tranquille, résignée ; ses sentiments sont ceux d'une sainte ; cependant il y a contre elle des preuves qui sembleront évidentes à la justice humaine ; elle sera condamnée si on la juge avant que Jacques Loubet ait pu venir la défendre. Lui seul au monde connaît l'assassin; lui seul peut dire la vérité : pour qu'il la découvre à tous, il faut un sursis; si Catherine l'obtient, elle est sauvée; la sauverez-vous, madame? »

La marquise releva la tête ; cette terrible situation lui rendit un moment toute sa présence d'esprit, toute la netteté de son jugement et de sa volonté.

« Oui, mon père, dit-elle avec force, oui; mais le moyen que vous proposez est incertain, peut-être impossible. Où étes-vous sûr de trouver Jacques Loubet? Reviendra-t-il jamais? Il y va de sa tête.... Non, non, ce n'est pas son témoignage qui sauvera Catherine.... Qu'elle avoue, et je réponds de sa vie sur la mienne, sur ma vie ! entendezvous, mon père? Si une évasion était impossible, j'obtiendrais des lettres de grâce.

— Par ce moyen la vie est sauvée, madame, mais l'honneur!...

— Un sursis ne sauverait ni l'un ni l'autre.

— Seigneur mon Dieu ! soyez en aide à cette pauvre innocente! » s'écria le moine consterné.

Il y eut un long silence. La marquise, le regard fixe, la tète appuyée sur sa main, semblait retombée dans sou anéantissement; on eût dit qu'elle avait oublié la présence du père Âthanase. Enfin il se leva en disant :

« Je reviendrai demain, madame la marquise, lorsque j'aurai instruit Catherine Loubet de ce que votre charité veut faire pour elle. »

Mme d'Argevilliers ne répondit que ])ar un signe de tête. Au moment de sortir, le moine revint sur ses pas; l'état où il laissait la marquise lui inspirait beaucoup d'inquiétude, et sa piété ne voyait qu'un moyen d'y remédier promptement.

« Ma fdle, dit^il avec simplicité, il y a longtemps que vous ne vous êtes confessée ; peut-être votre âme a-t-elle besoin des secours spirituels ; vous savez quelles efficaces consolations on trouve au tribunal de la pénitence. »

Mme d'Argevilliers frissonna, et répondit d'une voix tremblante : •

« Je me confesserai un de ces jours, mon père; j'ai besoin de faire d'abord un examen de conscience. »

Geneviève attendait dans l'antichambre.

« Eh bien I mon révérend père, dit-elle, que pensezvous de la situation de Mme ]a marquise? Elle a parlé enfin en vous voyant!

— Elle me paraît saine d'esprit, quoique fort abattue et changée par la mal adie .

. -—Faut-il, malgré ses ordres, avertir M. le premier président et les médecins?

— Attendez demain, Geneviève; je veux la revoir auparavant. a>

Vers le soir, Mme d'Argevilliers fit mettre sa chaise longue devant une fenêtre qui donnait sur le jardin. La journée avait été ardente; mais la brise qui se levait au coucher du soleil soufflait par intervalles une molle fraîcheur, et murmurait dans les grands marronniers de la terrasse. Les fleurs, que fait éclore si belles le soleil du

midi, exhalaient de suaves odeurs ; le jasmin double, l'hélioLrope, l'œillet couleur de feu, secouaient dans les airs leurs pétales embaumés. Il y a dans le calme d'une belle nuit, dans les vagues harmonies qui résonnent au ciel, le long des eaux, sous le feuillage, de mystérieuses influences qui enchantent les plus profondes douleurs, qui endorment la peur et môme le remords; Mme d'Argevilliers l'éprouva : penchée sur la fenêtre, ellç tourna son visage à la brise et en respira les parfums. Un moment sa pensée s'éteignit; elle s'isola du passé, de l'avenir ; elle oublia les inquiétudes dévorantes du présent; elle se reposa hors des souvenirs qui la tuaient. Un soupir profond s'échappa de sa poitrine ardente; elle se laissait aller à ce bien-être, à ce temps de répit, comme le malheureux dont la torture est un instant suspendue. Elle étendit ses bras amaigris, sa tête s'inclina dans un complet repos, et elle dit tout bas :

« La belle nuitl... »

Geneviève, la voyant ainsi immobile, couvrit la lampe et s'assit à l'écart. Toutes les portes étaient ouvertes ; il n'y avait personne dans l'antichambre; les domestiques faisaient la veillée dans la maison du fermier, à cent pas du Pavillon.

Un silence profond régnait dans la salle ; les clarlés de la lampe tombaient obliquement sur les carreaux de marbre blancet noir; les figures peintes en grisaille ressortaient comme des fantômes entre les panneaux; un faible bruit résonnait au dehors; c'était celui du vent et des eaux qui couraient sous le feuillage.

Tout à coup une figure d'homme se dressa comme une ombre à la porte du salon. Geneviève se leva avec un mouvement d'effroi, et cria aussitôt :

u Qui va là?... »

C'était l'avocat Loubet. Ses habits en désordre, sa barbe hérissée, ses souliers poudreux, lui donnaient l'apparence d'un voleur ou d'un mendiant; son visajge fatigué, bruni

par le soleil, semblait vieilli de dix aunées. 11 s'avança sans rien dire jusque devant la chaise longue. La marquise l'esta immobile ; ses cheveux se dressaient sur son front; il lui sembla qu'une main de fer la saisissait au cou. Au bout'»d'un moment, elle dit :

« Sortez, Geneviève. »

L'avocat alla fermer la porte ; puis il revint vers Mme d'Argevilliers, les bras croisés, le regard morne et terrible. Alors elle se souleva, et passant les deux mains sur sa tête, comme pour la garantir, elle dit :

« Vous venez me dénoncer!... Mais il n'y a point de preuves. Qui vous croira?

— Personne; je le sais. Aussi ce n'est pas vous, c'est moi que je viens livrer. Moi aussi j'ai un meurtre sur la conscience! car j'ai tué votre amant, madame, j'ai tué Hector de Lansac! Il fallait son sang pour venger votre honneur ! .. . Misérable fou ! je vous aimais, je vous adorais comme une femme chaste, vertueuse, grande entre toutes les autres femmes! et vous êtes un monstre d'impudicité, de cruauté!... »

Elle retomla défaillante en murmurant :

« Loubet, ayez pitié de moil ne me parlez pas avec injure, avec menace.... Mon crime a été involontaire, et je donnerais ma fortune, mon sang, tout, hormis ma réputation, pour l'expier.... Vous ne me croyez pas?

— Non, répondit-il en détournant la vue. Je vais donner ma vie pour racheter celle de cette innocente que votre crime envoyait à l'échafaud. Béni soit Dieu, qui a fait arriver jusqu'à moi cette terrible nouvelle!... J'aurais pu ne pas revenir à temps.

— Catherine ne mourra pas ; sa vie est sauve, quel que soit le jugement. Je lui donnerai les moyens de s'évader.... et plus tard elle aura des lettres de grâce. . . .

— Des lettres de grâce! elles abolissent le supplice; mais le déshonneur! l'infamie!... Non, non, c^est une éclatante justification qui doit sauver la tête innocente de

Catherine ! Je viens me dévouer pour elle. L'homicide subira le châtiment dû à l'assassin ; c'est un arrêt de la justice de Dieu, madame. Elle vous épargne aujourd'hui; mais plus fard, il vous faudra comparaître à son tribunal. .. . Vous souvenez-vous des taches de sang que vous aviez au bras le soir de la Saint- Jean? elles reparaîtront alors ! »

La marquise cacha instinctivement ses bras sous son mantelet blanc, et répondit d'une voix creuse, brisée :

« Dieu aura peut-être pitié de moi, Jacques Loubet. S'il me condamne, les tourments de l'enfer ne me seront pas plus douloureux que ceux de celte vie. Ma conscience est mon bourreau, et Dieu me punit par la mort dô celui que j'ai tant aimé.... Vos mains aussi sont tachées de Ce sangpofur lequel j'aurais avec joie donné tout le mien.... Lansac est couché sous la terre!... Jamais, jamais je ne le reverrai!... Ce beau visage n'est plus qu'une tête de mort, et moi, je vis encore ; je vis rongée nuit et jour par cette effroyable douleur ! »

Elle pleura en achevant ces mots.

« Vous l'aimiez bien, cet homme qui vous était infidèle ! dit l'avocat avec une dédaigneuse pitié ; lui ne vous aimait plus, madame. >

Elle serra convulsivement les mains; ces paroles réveillaient encore en son âme des sentiments de jalousie et de vengeance.

ft II faut vous confesser à moi maintenant, continua l'avocat; il faut me dire toute la vérité. Ce meurtre était prémédité ! Vous êtes allée au jardin de M. de Lansac pour tuer votre rivale!...

— Non, non, interrompit-elle, je. le jure devant Dieu qui m'entend!... Je croyais être la seule femme qui fût jamais entrée en ce lieu quand j'y trouvai la belle Loubette.... Elle s'arrêta : ce nom sortit à peine de ses lèvres.

— Achevez! dit impérieusement l'avocat.

— Eh bien ! cette fille me reconnut, elle m'insulta, elle

osa me menacer.... Mon secret, ma réputation, étaient entre ses mains. ... La malheureuse me dit que, dès le lendemain, on saurait notre rencontre.... La marquise d'Argevilliers au même rendez-vous que la belle Loubette!... J'eus peur d'elle.... un couteau se trouva là, je le pris.... Loubette cria.... Je ne sais, j'étais comme folle.... je frappai au hasard.... c'est ainsi que je l'ai tuée.... >

La marquise se tut; la voix et la respiration lui manquaient; elle porta son mouchoir à sa bouche et le retira aussitôt rempli d'un sang écumeux. L'avocat, saisi dhorreur, détournait la tête.

« Depuis ce jour, reprit la marquise d'une voix plaintive, je n'ai plus dormi ! Quelles terreurs ! quel supplice que ma vie I J'espère qu elle finira bientôt.... mais au delà quetrouverai-je?...Mon Dieu! faites-moi miséricorde!...»

— Qu'il pardonne à tous, dit Jacques Loubet avec une sombre résignation; puisse mon supplice expier votre crime! Demain j'aurai pris la place de Catherine. Pauvre fille! elle va rester sans appui en ce monde; que deviendra- telle? Quel homme voudrait l'épouser? Dans quelle communauté religieuse serait- elle reçue? Chacun s'éloignera de la proche parente d'un homme roué en place publique....

Mme d'Argevilliers tomba à genoux en s'écriant avec terreur : « Jacques Loubet, vous ne persisterez pas, vous me dénoncerez!...

— Non, non! ne savez-vous pas que je n'ai point de preuves?... En allant h Téchafaud, madame la marquise, je saluerai de loin la porte de votre hôtel.... Ne serez-vous pas là pour vous assurer que la mort vous a déhvrée du seul témoin qui puisse dire: Louise d'Argevilliers, la noble veuve d'un maître de camp du roi, a tué à coups de couteau la belle Loubette!... >

La marquise cacha sa tête dans les coussins en poussant de profonds gémissements, et fit signe à l'avocat de s'ëloigner. Alors il la saisit au bras et lui dit : « Je vais h. votre

place en prison, à Téchafaud..., Pour que Dieu vous pardonne, au jour de votre mort, réhabilitez la mémoire, du pauvre Jacques Loubet ! ... »

En ce temps-là, les formes judiciaires étaient expéditives en matière criminelle; le procès de l'avocat Loubet ne pouvait traîner en longueur : il s'était constitué prisonnier, et ses aveux avaient fait marcher rapidement l'instruction de cette affaire, dont la fatale issue ne semblait pas douteuse. Les étranges incidents de ce drame avaient causé une profonde sensation dans la ville d'Âix. Le jour du jugement, la foule encombrait, dès le matin, les avenues du palais de justice. Marins Magis pérorait sur la place au milieu de nombreux auditeurs. Ce n'était pas sans une sorte de regret qu'il se voyait privé du rôle important dont les aveux de l'avocat Loubet l'avaient obligé de se désister, et qu'i.1 np jouait plus qu'un personnage très-secondaire dans cette nouvelle procédure, où son témoignage ne pouvait ni condamner ni sauver personne. Mais son esprit ingénieux s'attachait à une supposition, qui trouvait quelque créance dans le public.

— Messieurs, disait-il à une vingtaine de procureurs et d'avocats assemblés autour de lui, je persiste à croire que Jacques Loubet est une victime héroïque de l'amour; il se dévoue pour sauver la vie de Catherine..., Que signifie, je vous le demande, cette circonstance qu'il n'a pu expliquer, et de laquelle j'ai rendu, moi, un témoignage si clair, et si positif? Quelle est cette femme que j'ai vue sortir du jardin où le crime a été commis, et se réfugier dans la maison des Loubet?... Lui-même l'a nommée; la découverte était singulière, et j'en ai sur-le-champ fait part à

plusieurs d'entre vous. Et cette mitaine?... Messieurs, il faudrait n'avoir aucune habitude des débats judiciaires pour ne pas voir clair dans cette affaire-ci. Je me résume: Catherine Lou^et a commis le crime pour lecjuel elle fut d'abord incarcérée ; Tinstruction marchait dans les voies de la vérité, lorsque l'avocat, par un dévouement sans exemple, est venu se mettre sous- le coup de la loi; la procédure entamée contre lui s'appuie sur des faits qui n'ont aucmie vraisemblance, et sa non-culpabilité me paraît démontrée: il sera condamné cependant; mais la vérité se fera jour plus tard, et au lieu d'un procès criminel, nous en verrons deux. Retenez mes paroles, messieurs : bi&ntôt, peut-être, on réhabilitera la mémoire du pauvre avocat Loubet! »

Un murmure d'approbation accueillit la fin de cette tirade embrouillée. Marins Magis, triomphant, reprit, en promenant son regard louche sur l'auditoire :

« Ce n'est pas tout, messieurs! je sais encore quelques détails, je vous les gardais pour la bonne bouche.... »

Le cercle se rétrécit; tous ces visages béants s'avancèrent.

« J'ai vu, ce matin, le paysan chez lequel l'avocat Loubet s'était arrêté de l'autre côté de la Durance ; c'est un brave honmie, un ancien client des Loubet ; il m'a raconté comment l'avocat a appris que Catherine était en prison : un colporteur eu donna la nouvelle, et les bergers en parlèrent le soir à la veillée ; il y aura de cela demain huit jours. Aussitôt l'avocat tomba comme en pâmoison; il voulut partir sur-le-champ ; il criait comme un honmie hors de sens: « Je la sauverai!... je donnerai ma vie!... » et cent autres propos semblables. »

Un grand mouvement à la porte du palais de justice coupa la parole à Marins Magis ; tout le monde courut de ce côté. L'arrêt allait être prononcé publiquement. Le basochien ne se souciait pas d'entrer avec la plèbe dans cette étroite enceinte, où les mieux placés s'élevaient sur les épaules de leurs voisins ; il préféra rester au frais sous les arbres. Une douzaine de cadets, race bavarde et fai-

néante, se groupa autour de lui pour entendre une fois de plus le récit de la procédure commencée contre Catherine Loubet.

Au bout d'un quart d'heure environ, un murmure sourd annonça la fin de la séance. Le cadet Beauregard sortit le premier, et derrière lui la foule émue et bruyante.

< Condamné tout d'une voix, dit-il, condamné à mort!... On dit que c'est pour demain matin. »

A ces paroles, Marins Magis leva les bras au ciel et se mit à parcourir la place en gesticulant.

» On ne me fermera pas la bouche ! s'écria-t-il ; je témoignerai hautement que j'ai vu l'avocat Loubet sur ce lieu même le soir de la Saint-Jean ; il applaudissait aux beaux faits d'armes de la basoche, le pauvre homme! pas un seul cheveu de sa tête ne songeait à aller là-haut, vers le rempart, tuer la belle Loubette I... Il est innocent! et voilà la coupable!... »

A ces mots, il désigna Catherine, qui sortait de la petite rue du Portalet, conduite par le père Athanase ; elle se rendait aux prisons. La pauvre fille était comme morte ; elle n'entendait pas les murmures qui s'élevaient autour d'elle, les menaces qui la suivaient; on l'eût lapidée sans qu'elle détournât la tête..

Le moine, effrayé, l'entoura dW de ses bras, et de l'autre il écarta la foule en disant :

« Messieurs, messieurs ! au nom de Dieu I

— Que me veulent-ils? » demanda Catherine arrêtée par ce tumulte.

Alors une voix cria près d'elle : « Justice ! l'avocat est innocent ! voilà la coupable ! ., . »

Le père Athanase entraîna Catherine aux prisons, dont la porte formidable se referma aussitôt sur eux.

L'avocat venait d'entendre son arrêt de mort : il avait aussitôt demandé son confesseur et Catherine; il pouvait les voir librement, la loi accordait cette consolation au condamné.

La jeune fille se jeta à genoux devant Jacques Loubet, et lui prit les mains. Le père Athanase, tout pâle et troublé, dit à voix basse :

« On crie là dehors; Macius Magis a ameute les cadets; ils disent que vous êtes innocent.... ils ont menacé Catherine....

— Pauvre fille ! s'écria douloureusement Tavocat en la serrant dans ses bras^ je n'aurai sauvé que sa vie!... Catherine, soumettez- vous à la volonté de Dieu! priez-le pour le salut de mon âme ! Je ne veux pas quitter ce monde, sans vous dire, pour votre consolation, que je suis innocent comme vous du crime dont vous étiez accusée 1...

— Il fallait me laisser mourir I interrompit-elle avec véhémence. Jacques, ils vous ont cru ; je ne vous croyais pas, moi! »

Le moine, frappé d'un douloureux étonnement, s'écria: «Vous avez avoué pour sauver cette enfant!... Vous aussi, vous êtes innocent!... Mais quel est donc le coupable?

— Je vais vous le dire en confession, mon père, répondit Jacques Loubet avec calme; quand j'aurai fait mes adieux à Catherine, je vous donnerai ce peu de temps qui me reste. »

Il se tourna vers la jeune fille, et lui parla bas longtemps. Elle l'écoutait à genoux, les mains jointes, les yeux baissés, comme aux pieds de Dieu.

Uù moment il la retint serrée contre son cœur en lui disant :

« Catherine, adieu!... il faut nous quitter; ta présence m'ôte mon courage.... près de toi, je regrette la vie.... Nous eussions pu être si heureux! j'avais méconnu mon bonheur! Oh! s'il pouvait m'être rendu! »

Elle releva la tête à ces mots; un éclair de joie passa dans son regard ; elle sourit faiblement et murmura :

« Je mourrai! je t'irai trouver là-haut avant la fin de l'année....»

Jacques Loubel la baisa au front ; puis, la remettant aux mains du moine, il dit :

« Adieu, adieu, Catherine ! Mon père, qu'elle s'éloigne ! . . . 11 faut que nous restions seuls pour me préparer à mourir. » •

L'avocat n'était point dévot, mais il avait une foi simple et pieuse. Sa confession fut sincère, entière; il dit toute la vérité avant de demander l'absolution au père Athanase.

Le moine l'écouta dans une attention profonde; des larmes coulaient le long de ses joues ridées ; il joignait les mains dans un étonnement plein d'horreur et de pitié. Quand il eut tout entendu, il donna l'absolution in articulo iiwrtis à Jacques Loubet.

« Mon fils, lui dit-il ensuite, je vais maintenant solliciter pour vous un sursis.

— Hélas! dans quel dessein, mon père?

— La Providence ne nous donnât-elle qu'un jour, qu'une lïeure, ce court délai peut suffire au repentir d'une âme criminelle. Le secret de votre confession est sacré ; mais je vais veiller sur les remords de cette malheureuse femme ; sa vie s'éteint. »

« Mon sacrifice devait s'accomplir, dit-il, je suis sans espoir. »

Le père Athanase obtint un sursis de trois jours à rexécution. Dès qu'il en fut assuré, il courut au Pavillon. A moitié chemin, il vit venir une litière entourée de beaucoup de monde; le carrosse du premier président suivait; les domestiques étaient à pied. Le père Athanase frémit en reconnaissant cette livrée noire ; il crut que Mme d'Argevilliers était morte. Le triste cortège avançait lentement; quatre hommes portaient la litière ; le premier président était dans le carrosse. Il fit arrêter en voyant le moine haletant et la tête nue au bord du chemin.

« Montez, mon révérend père, dit-il en mettant la tête à la portière; je ramène à la -ville Mme la marquise

d'Argevilliers: elle est au plus mal, et j'allais vous envoyer chercher. »

En achevant, ces paroles, le premier président se renfonça dans le carrosse, et fit signe au père Athanase de se mettre à soia côté. La (Chaleur était accablante, il ne faisait pas un souffle de vent; il n'y avait pas un nuage au ciel embrasé ; un silence profond régnait dans les campagnes; la cigale seule chantait au soleil, sur les branches immobiles.

a Quelle Thébaïde ! s'écria le moine ; monsieur le premier président, cette ardente chaleur peut faire inourir en chemin Mme la marquise !

---Que Dieu l'assiste ! Il fallait absolument la ramener; dans Tétat où elle est, comment la laisser au Pavillon? sa chambre y est trop petite pour recevoir ; demain, aujourd'hui même, dès qu'on saura son danger, toute la ville viendra la visiter. Je vais faire demander pour elle les prières de quarante heures; l'église les doit à une personne si éminente par son rang et ses vertus. »

Une heure après, la marquise était couchée dans sa grande chambre tendue de noir ; il faisait sombi'e sous les rideaux, au delà desquels un grand christ d'ivoire s'élevait entre un bénitier de cristal et un reliquaire. Cinq ou six dames faisaient cercle devant le lit, et parlaient à voix basse. Le père Athanase et Geneviève étaient au chevet de la marquise, qui tenait son visage tourné vers la muraille. Elle ne parlait pas, elle ne se plaignait point; on entendait seulement son souffle inégal, et parfois une loux sèche.

Le moine lui dit à voix basse : « Vous souffrez beaucoup, ma fille ; prenez courage, la miséricorde de Dieu est grande, il m'envoie pour vous assister, si sa volonté est (jne vous franchissiez ce terrible passage de la vie à la mort.... Ne pensez-vous pas recevoir bientôt vos sacrements? >

La marquise ne répondit rien; alors^ il renouvela sa question deux ou trois fois, et elle finit par lui dire avec

1/ AVOCAT LOÏJBET. 289

impatience : « J'ai encore le teraps, mon révérend p^lxî, demain.

~ Quand vous voudrez, ma fille ; je ne vous quitte plus. »

(reneviève, éplorée, emmena le moine dans un cabinet voisin : «Madame se meurt, dit-elle ; les médecins ont déclaré qu'elle n'avait peut-être pas deux jours à vivre ; d'un moment à l'autre elle peut rendre l'âme dans nos bras, et elle ne s'est pas confessée! c'est une sainte cependant....

—Dieu veuille qu'elle né fasse pas la mort d'une impie! ...»

Geneviève se signa.

« Mon révérend père, dit-elle, c'est la dernière visite de l'avocat Loùbet qui coûte la vie à Mme la marquise; il l'a comme ensorcelée, j'en suis sûre! On dit qu'il sera roué pour les crimes qu'il a avoués ! Si on le brûlait en place publique, ce serait une justice de Dieu!

—Paix! Geneviève, paix! vous blasphémez, » interrompit le moine; et il retourna s'asseoir au chevet de la marquise.

Que de puériles et vaines démonstrations autour de ce lit de mort! Cette chambre était comme une chapelle mortuaire où la foule venait jeter en passant un regard curieux; toute la noblesse de la ville y fut reçue.

La marquise était environnée déjà d'un cérémonial funèbre. Des cierges bénits brûlaient nuit et jour autour d'elle : on lui apporta les reliques de saint Mitre et de sainte Madelaine; un .autel fut dressé dans sa chambre pour y réciter les prières ; elle devait mourir en représentation comme elle avait vécu, pour donner un dernier exemple de la grandeur et de la piété de sa maison; son beau-père mettait un sentiment d'orgueil à rendre publique cette fin édifiante. Mme d'Ârgevilliers n'avait point d'enfants, point de proches parents, point d'autre famille que celle de son défunt mari ; personne dans ce monde, où elle avait tenu une place si haute, si enviée, ne la pleurait sincèrement. Les médecins l'avaient condamnée. Elle figurait déjà comme un corps mort au milieu de ces lugubres honneurs, 405 19

et Ton De comptait pour rien les souffrances de ses derniers moments. Étendue sur son lit, les yeux fermés, les mains jointes, elle ne parlait plus, et semblaitneplosvoir ce* qui se passait autour d'elle. U semblait que les facultés de son âme s'étaient éteintes, et que Tagonie ne disputait plus à la mort qu'undemiersoufQe dévie. Cependant, une fois, au milieu de la nuit, la marquise ouvrit les yeux, et promena autour d'elle un regard encore vivant et lucide; mais ce fut commue la durée d'un éclair, et elle retomba aussitôt dans son anéantissement et son immobilité.

Le père Âthanase ne quitta pas ce lit mortuaire; il exhortait incessamment la marquise ; il attendait dans une cruelle anxiété un geste, une parole; mais rien, jamais rien que de sourdes plaintes et de douloureux frémissements.

La dernière nuit, deux prêtres disaient les prières des agonisants dans la chambre de la marquise ; ses femmes veillaient autour d'elle ; le père Athanase, agenouillé sous les rideaux, murmurait machinalement le Miserere; ses yeux se fermaient, il sommeillait vaincu par ses fatigues. Les cierges allumés aux bras de la cheminée jetaient de pâles clarté? sur toutes ces figures accablées, et les fenêtres en tr 'ouvertes laissaient entrer une humide fraîcheur; au dehors l'air était doux ; les premiers rayons du jour blanchissaient le ciel ; et le vent du matin bruissait dans les ormes de la place des Prêcheurs.

Geneviève arrangea les couvertures de soie qui retombaient autour du lit, et, avançant la main, elle toucha les pieds de la marquise ; ils étaient froids et déjà insensibles. Au même instant Mme d'Argevilliers fit un grand mouvement; des flots de sang baignèrent ses lèvres; ses brasse roidirent.

« Elle trépasse ! s'écria Geneviève ; faites-lui baiser le crucifix!...»

Tout à coup la marquise se souleva, les yeux ouverts, les mains étendues, et elle dit d'une voix rauque et coupée

1/ AVOCAT LOUBKT. 291

par le râle: « Je vais mourir!... il faut me confesser!... M. le premier président! qu'il vienne!... des notaires!... des témoins!... il en faut! Appelez du mondel... le temps presse ! . . . Mon Dieu ! . . . donnez-moi encore un moment ! . . .

— Des témoins! cria le père Âthanase; ma fille, il est temps.... parlez! soulagez votre conscience!... »

Les femmes de la marquise avaient couru ouvrir les portes ; on alla éveiller le premier président ; en un moment tous les gens de l'hôtel furent sur pied. Le père Athanase exhortait Mme d'Argevilliers, et lui présentait à chaque moment le crucifix.

« Ma fille, lui dit-il, courage !... Dieu vous montre la voie pour arriver à lui.... »

Au bout de quelques minutes, le premier président accourut, suivi de plusieurs personnes du dehors ; ces cris avaient attiré du monde ; l'épouvante était sur tous les visages.

« Un notaire ! répéta la marquise avec force, quelqu'un qui puisse écrire mes dernières paroles.... le temps presse ! . . .

— Est-ce pour votre testament, madame ? dit le premier président k sa belle -fille ; mais vous n'avez rien à donner ; tous vos biens sont substitués.

— Non, c'est ma dernière confession ; soyez-en tous lémoins!... »

Elle se tourna vers le moine, et ajouta avec un accent plus ferme, au milieu du profond silence de tous les assistants :

« Mon père, je déclare devant vous, devant ceux qui sont ici présents, que Jacques Loubet n'est pas coupable. . , . C'est moi qui ai tué la belle Loubette.... »

Un cri sortit de toutes les bouches ; le père Athanase étendit la main sur Mme d'Argevilliers, et prononça la formule de l'absolution.

a Ma fille^ s*écria-t-il , votre repentir sauve une tête

innocente.... Quelques heures encore, et il n'était plus temps.... »

Elle retomba, et dit d'une voix si faible, que le moine penché vers elle Tentendit a peine :

« Je ne pouvais parler qu'à l'heure de ma mort !... Béni soit Dieu ! elle est enfin venue ! *»

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