‹ Espagnoles et francaisesChapitre 4 sur 4 · TII · texte numérisé non relu

TII

Aussitôt après VAnfiehis y Yinianie s'était retirée dans sa chambre à coucher. Cette vaste et somptueuse pièce ressemblait plutôt à une chapelle qu'à l'asile mystérieux ou une jeune fille se plaît à endormir ses rêves. Les chefs-

(l'œuvre de Velasqiiez et de Murillo couvraient les panneaux encadrés de dorures; les vastes candélabres avançaient entre les boiseries leurs bras chargés de bougies; de tous côtés semblaient sortir d'austères figures de martyrs et de saints, dont les regards veillaient sur ce sanctuaire. Un dais de velours xouge, empanaché de longues plumes blanches et brodé aux armes de Gastille, ^rmontait le lit placé siir une estrade devant laquelle il y avait un fauteuil et un prie-dieu. La toilette, recouverte d'un tapis frangé d'or et toute jonchée de fleurs artificielles, ne ressemblait pas mal à un repo^oir. On ne voyait d'ailleurs autour de la chambre point d'autres sièges que des coussins : l'étiquette voulait que, chez Tinfante, personne ne pût s'asseoir autrement que par terre. D'épais rideaux, devant lesquels retombait encore une double jalousie, arrêtaient le jour, et ne laissaient pas pénétrer un rayon de soleil dans £ette chambre fraîche et sombre comme une vieille église.

L'infante venait de se mettre au lit pour faire la sieste; Ritta, debout à son chevet, agitait lentement un large éventail de plumes ; quelques dames jasaient ou sommeillaient à l'autre extrémité de la chambre. Un petit chien lion était couché sur le carreau du prie-dieu ; de temps en temps il secouait ses longues soies blanches, et s'agitait avec un sourd grognement : alors Ritta lui imposait silence d'un coup d'éventail, et regardait les dames d'honneur en mettant un doigt sur sa bouche. Bientôt elles crurent que la princesse s'était endormie : elle pleurait tout bas, les mains jointes, le visage tourné vers un christ d'ivoire suspendu à son chevet. Tout à coup elle se tourna, et attirant la menine, elle la fit asseoir au bord du lit; elles étaient ainsi cachées toutes deux sous les vastes plis du velours, et leurs voix pouvaient murmurer sans écho entre les oreillers de satin.

Alors Imfante dit tout bas :

« Je ne veux pas aller en Allemagne, Ritta; je ne le veux pas. »

La menine ouvrit ses grands yeux et hocha la tête d'un air inquiet et effrayé qui allait mal à sa riante figure.

« Hélas! continua la princesse en répondant à cette muette interrogation, je t'avais caché quelque chose, ma Bitta. Combien de fois, quand tu me demandais la cause de mes tristesses, j'ai eu sur les lèvres le récit de ce qui s'est passé pendant ce voyage de TEscurial, où tu ne m'as pas suivie. Oh! si tu savais !... Ces dames n'écoutent-elles pas, Ritta? »

La menine jeta un coup d'œil dans la chambre et fit un geste négatif; puis elle se pencha sur la princesse; leurs joues se touchaient. Elle attendait avec une naïve anxiété quelque grande* confidence ; mais d'abord elle n*ouït, entre des sanglots étouffés, que ces mots étranges :

« Je n'irai pas en Allemagne ; je veux entrer au monastère de las Heulgas!.,, D'autres infantes d'Espagne y sont mortes.... Que ces bienheureuses prient pour moi ! »

La jeune duchesse de Sandoval avait une de ces bonnes âmes qui compatissent facilement aux peines d'autriii. Elle se prit à pleurer aussi et à baiser les mains de l'infante, en disant :

« Seigneur Jésus! qu'est-ce donc que ceci? Votre altesse va se rendre malade avec ce grand chagrin. »

Puis, rapprochant dans son esprit l'événement du matin et cette mystérieuse explosion de larmes et de résolutions étranges , elle ajouta , n'osant faire la moindre question :

« Votre Altesse a été si effrayée à la vue de ce cavalier.... »

L'infante se souleva, joignit les mains avec angoisse, et dit d'une voix brisée :

« Il est là maintenant î Que faire, mon Diea ! que faire? Ritta, il court risque de la vie ; il faut le sauver, il le faut ! mais comment?...

— Hélas! je n'en sais rien, répondit la menine toute déconcertée. Il y a des corps de garde à chaque porte, et 405 20

quant à passer par-dessus les murs, à moins que son ange gardien ne lui prête ses ailes....

— Tu crois que c'est impossible? Mais, Ritta» on se sauve de la plus étroite prison, on trompe la plus vigilante sentinelle. Des prisonniers d'État ont pu s'échapper de la tour de Ségovie....

-* L'entrée du palais et mieux gardée que la porte d'une prison, observa naïvement la menine. Dans les livres que j'ai lus, il y a bien des exemples de cavaliers qui s'échappent de cap^vité ; mais ils ne sont pas enfermés dans des jardins clos d'une grande muraille. Us ont des cordes, des échelles de soie ; ils passent par-dessus des balcons....

— Hitta, interrompit l'infante, avec de l'or, beaucoup d'or, il sera aisé de gagner quelque valet de pied. Blomberg, revêtu de sa livrée, pourrait passer sans être remarqué*

-^ Blomberg ! répéta la menine, comme si elle eût cherché dans sa mémoire quelque parenté espagnole à ce nom étranger; mais il ne lui revint pas que de près on de loin il appartint à la grandesse.

— N'y a-t-il pas ici un homme à qui l'on puisse se fier? continua la princesse. Ne connais-tu personne, Ritta?

— Peut-être Périco, ce grand nègre qui sert dans les ap* partements de Votre Altesse. Ge matin, il portaitle coussin de Mme la gouvernante. Je lui ai parlé une fois.

— Eh bien l il faut le gagner. Tu lui donneras cent, deux cents doublons; tu lui feras jurer par son baptême de garder ce secret , même en confession. Il cherchera Blomberg, il lui mettra sa casaque galonnée, son chapeau monté, et ce soir, ce soir encore....

— Et si je m'adressais plutôt k quelque valet allemand? dit la meninB avec intention ^ Ce cavalier est Allemand.

— Non, non 1 interrompit vivement la princesse , ils sont tous des créatures du père Nitardho ; et que Dieu me garde qu'il vienne à savoir ceci ! Blomberg est son parent, son proche parent.

— Eh bien alors ! que craint Votre Altesse ? dit la menine qui ne devinait absolument rien.

*- Ah ! Ritta, le père Nitardho est un homme ambitieux I

— Il est dévoué aux intérêts de l'empereur; il désire passionnément le mariage de Votre Altesse.

— Hélas ! ma pauvre Ritta, dit tristement la princesse, moins que tu ne crois ; mais sur iin soupçon de oe qui s'est passé, il sacrifierait Blomberg pour se justifier. Tu es trop simple et trop candide pour voir le fond de ces grandes menées politiques, au succès desquelles Un homme ambitieux sacrifie tout, tout, jusqu'aux liens du sang, et ses plus chères affections. Oh I que de malheurs je vois venir sur moi ! Mais que Blomberg soitsauVé, et je saurai avoir une volonté, Ritta.... Je resterai en Espagne.

— Le roi est si faible et si souffrant! fit la menine avec un soupir qui n'était point trisle.

— Reine! reine d'Espagne ! dit l'infante, dont les yeux s'animèrent. Mon frère ! pauvre enfant ! Dieu lui donne longue vie! Mais s'il venait à mourir!... Ritta, ma sœur de France songe déjk à son héritage. Mais sur mon âme ! je ferais comme la reine Isabelle, je soutiendrais mon droit à la tête des miens, et la couronne d^Espagne ne passerait pas sur une tête française.

— Dieu et le testament du feu roi nous préserveront de ce malheur, dit la menine avec gravité.

— Si j'étais reine ! interrompit l'infante avec émotion, si j'étais reine! Va, Ritta, je n'oublierais pas ceux qui m'ont bien servie, ceux qui m'ont aimée. Le coeur dés souverains doit avoir bonne mémoire, il doit être fidèle à ses amis et à ses ennemis. »

En ce momentj on entendit sous les fenêtres comme un bruit de pas et de voix qui venaient des jardins. L'infante pâlit et sert-a le bras de Ritta , toutes deux écoutèrent un moinent, le bruit passa.

« Qu'efet-ce donc? demanda la menine en avançant la

tête avec précaution hors des rideaux ; ces gens qui viennent de passer ont failli éveiller Son Altesse.

— C'est Tinfant don Juan d'Autriche qui se rend chez la reine, répondit une dame à voix basse.

— Commentî par les jardins?

— Il aurait dû, selon Tusage, entrer par la grande galerie ; mais une contestation est survenue au sujet de la préséance ; et, pour ne pas faire brèche au cérémonial, le prince est entré au palais par les jardins. »

La menine rentra sous les rideaux, et sourit d'un air rassuré.

« Quel supplice I murmura Tinfante, si on ravaitval... Ritta, il faut se décider.... Gomment vas-tu faire? >

Elle se leva.

< Je vais, dit-elle, me glisser dans la première salle, et de là j'aviserai m moyen de parler à Périco ; je lui donnerai une grosse somme.

— Tout ce qu'il te demandera, Ritta; paye bien sa discrétion, que je puisse y compter.

— Oui, madame, avec de l'or, beaucoup d'or, je l'aurai corps et âme. Je vais l'aller trouver, le temps presse.... ■

Elle s'interrompit subitement, passa ses mains dans les laides poches de sa jupe, les secoua d'un air consterné, et dit après un moment de silence :

« Mais je n'ai pas un maravedis, ni Votre Altesse non plus I »

L'infante se souleva vivement et s'écria :

« Que dis-tu? et la bourse de mes aumônes, et l'argent qui sert à payer mes vêtements, mes bijoux.?... la caisse de mes dépenses?...

— Mme la gouvernante en a la clef ; jamais Votre Altesse n'a manié une seule pistole, ni moi non plus....»

La princesse baissa la tête sur ses mains, et dit avec amertume :

« C'est vrai!. . Au milieu de la souveraine puissance, une complèfe pauvreté, une dépendance continuelle....

' -..jn^ ^ LES DEUX PERLES. 309

Des trésors sous ma main, autour de moi des gens qui me parlent k genoux, et je ne peux disposer de rien, et je subis la loi de tous ces respects qui m'environnent ! . . . Ritta, ceci changerait, je le jure, si jamais.... »

Elle s'interrompit, porta les mains à sa tête, et détachant les deux perles qui retenaient derrière l'oreille les houcles dorées de ses cheveux , elle les donna à la menine en disant : ^

« Ceci vaut bien plus de deux cents doublons. Va trouver Périco, et dis-lui que c'est moi, moi l'infante, qui paye ainsi sa discrétion .... »

— Sainte Vierge ! de si riches bijoux! J'ai ouï dire que ces perles étaient d'un prix inestimable. ...»

Un bruit soudain fit taire la menine, les fenêtres s'ouvrirent tout à coup, le grand jour pénétra dans la chambre, et la voix de Mme la gouvernante s'éleva, exacte et monotone comme la sonnerie d'une horloge.

« Quatre heures viennent de sonner, dit-elle ; Votre altesse va s'habiller pour se rendre chez la reine. »

Ritta tira les rideaux d'une main; de l'autre elle serra vivement les deux perles. L'infante resta assise sur son lit, les cheveux en désordre, les yeux fatigués de pleurs. On la revêtit d'une robe de satin gris et d'une espèce de manteau noir qui retombait par derrière en s'arrondissant comme une chasuble ; sa longue chevelure fut emprisonnée sous un toquet de velours que surmontait une magnifique plume de héron ; une chaîne de pierreries, attachée autour de son colletfermé, soutenait un précieux reliquaire. Quand les meninès eurent achevé sa toilette , sa gouvernante lui présenta les gants, l'éventail et le mouchoir ; jpuis donnant son dernier coup d'œil d'inspection, elle s'écria : « Jésus, Maria ! Votre Altesse est sans boucles d'oreilles ! . . .

— Je mettrai mes boutons d'opale.

— Votre Altesse*portait ce matin ses perles.

— Je les ai quittées.

— Cherchez-les, dofia Séraphina, » dit la gouvernante

à une dame qui ft*empressa de regarder sur la toilette et sur le lit.

L'infante s a\'ança viveinent.

« Assez! dit-elle, et son regard irrité fit baisser la vue à toutes ses dames, assez! Suis-je un enfant à la lisière, qu'on veuille me diriger ainsi dans les plus puériles actions?... Ne m'est-il pas même permis de choisir entre deux parures?... Silence! Mme la gouvernante; je défends qu'on reparle de ceci. »

Ritta s*empressa d'apporter les opales ; Tinfante les mit elle-même, et dit en serrant la main de sa menine :

« Je te dispense de me suivre chez la reine ; va m'attendre dans la grande salle. »

On ouvrit les portes; Tinfante sortit avec sa suite; la menine se glissa derrière le nègre ^ qui vint prendre le chien-lion de la princesse, et lui dit rapidement :

« Dans une heure, au grand salon.... j'ai des ordres à te donner.... à toi seul. >

L'infante traversa lentement la grande galerie qui séparait ses appartements de ceux de la reine. H y avait dans sa contenance quelque chose de résolu, de profondément triste, qui frappa tout le monde. Quand elle fut à la porte du cabinet de la reine, elle commanda à sa suite de s'éloi* gner, et resta seule en face de la camarera-mayor, qui se tenait debout contre la porte entr'ouverte du cabinet. Be cette place, on pouvait voir et entendre tout ce qui s'y passait.

La reine était assise devant une table, et sa main fouillait avec distraction un monceau de lettres et de papiers; ses traits sombres et mesquins étaient comme encadrés dans les amples barbes noires de sa coiffe ; elle portait le deuil rigoureux que l'étiquette impose pour la vie au veuves des rois d'Espagne. Don Juan d'Autriche, le bâtard légitimé de Philippe IV et de la Galderona, était debout à son côté. C'était l'homme du monde qu'elle haïssait et redoutait le plus ; il l'avait blessée dans son orgueil et dans ses affections; le testament du îéu. roi lui donnait.

malgré elle, place au conseil, et il s'était hautement déclaré contre le père Nitardho.

Don Juan représentadt un parti puissant qui avait résolu de rabaisser rinfluence étrjangère, et de renvoyer le confesseur de la reine; sa popularité était grande; les madrilenos Taimaient pour sa bonne mine ; car il n'avait pas la taille chétive et le visage étiolé des derniers princes de la maison d'Autriche ; ce sang dégénéré se ravivait en lui ; il était brun et beau comme sa mère. La reine le comparait, malgré elle, aux enfants issus de son union avec le feu roi, et s'étonnait que la plus noble souche eût produit de si pâles rejetons.

Don Juan avait longtemps sollicité cette audience que redoutait la régente ; les premières paroles furent de part et d'autre politiques et mesurées ; mais il s'agissait d'intérêts trop présents, d'inimitiés trop vives, de prétentions trop tenaces, pour que l'entretien pût se passer en vagues propos. Don Juan posa nettement la question, et demanda le renvoi du père Nitardho, au nom du conseil, de la grandesse et du peuple.

« Que Votre Majesté y prenne garde, dit-il, elle perdra son autorité si elle persiste à maintenir des étrangers dans le gouvernement de l'État; l'empereur Charles-Quint, de glorieuse mémoire , ne fit que cette seule faute ; elle lui suscita des années de guerre intérieure. On ne veut que des Espagnols en Espagne. Que le bon père retourne en Allemagne, et son départ pacifiera cette cour où il n'a que des ennemis.

— Des ennemis! interrompit la reine, jusqu'ici il ne s'en est déclaré qu'un seul, et c'est vous....

— J'ai porté la parole pour tous devant Votre Majesté, personne ne me démentira : Gastrillo, Loyola, Penaranda, Oropeza, tous les grands du conseil, demandent l'exil du père Nitardho; ils l'exigent....

— Ils l'exigent! 'interrompit la reine en dissimulant mal sa colère et ses inquiétudes sous une froide hau-

teur; ik rexigent!... Et c'est à moi, la reine régente, qu'on ose parler ainsi ! . Le conseil de Gastille outrepasse ses prérogatives ; il va jusqu'à l'insolence et à la rébellion,...

— A Dieu ne plaise^ Madame ! tel est son respect pour les décisions de Votre Majesté, que si elle persiste, messieurs du conseil se démettront de leurs charges, et laisseront le père Nitardho seul à la tête du gouvernement. »

Cette menace épouvanta la reine; elle l'avait déjà pressentie dans la fîère attitude que les membres du conseil prenaient avec son confesseur. Un profond dépit perçait k travers sa contenance impassible; elle froissa le papier qui se trouva sous sa main, et dit après un silence :

« On s'est expliqué par votre voix ; on prétend que je choisisse entre mon confesseur et le conseil de CastiUe; je m^explique à mon tour, et je dis que si je me vois forcée d'éloigner l'homme de ma confiance, celui dont les conseils me soutiennent dans les peines amères de ma grandeur, j'abdiquerai mon titre de régente, et je me retirerai en Allemagne. 9

— Votre Majesté a mal réfléchi sur un tel projet, répliqua don Juan peu ému de cette menace ; elle oublie que les reines veuves ne sortent pas d'Espagne : si le séjour de la cour, si le soin des affaires leur semblent trop pesants, une retraite leur est ouverte ; le couvent de las Descalsas reaies a été fondé pour les recevoir. »

La reine se leva ; son visage ordinairement si pâle s'était animé ; elle dit d'une voix brève :

oc J'aviserai.... Bientôt le conseil saura ma décision, et vous aussi, monsieur le grand prieur de Malte.... Allez. >

Mais don Juan n'était point homme à ne pas achever ce qu'il avait à dire, et, au lieu de se laisser congédier, il répliqua d'un ton respectueux :

« Quelle que soit la volonté de Voire Majesté, elle me trouvera toujours soumis. J'ai parlé au nom du conseil, et je la supplie de croire qu'aucune inimitié personnelle ne

m'anime contre le père Nitardho. Je ne me plains que de son élévation et de ses menées pour éloigner une alliance que toute TEspagne désire. Je sais tout ce qu'il a fait pour rompre le mariage de l'infante....

— Ceci est une calomnie insigne! interrompit la reine; tous les jours le père Nitardho me presse d'accomplir mes promesses à l'empereur.

— Alors pourquoi a-t-il environné la princesse de gens qui ne lui parlent que de la mauvaise santé du roi? Pourquoi lui. a-t^il donné pour professeur de langue allemande un certain Blomberg, son parent^ qui a osé entretenir Son Altesse des droits que lui donne, au préjudice de sa sœur aînée, le testament du feu roi ?... »

A ces mots il se fit un léger bruit dans la galerie, et don Juan, levant les yeux, vit l'infante à dix pas devant lui ; elle s'avança et vint se prosterner aux pieds de la reine qui se hâta de la relever.

c Madame, dit-elle en lui baisant les mains, que ne dépend-il de moi qu'il ne vous soit fait aucun déplaisir!.... »

Puis, se tournant vers don Juan, elle le mesura d'un regard qui semblait le défier.

Alors il ajouta sans s'émouvoir :

c Toutes ces intrigues ne sauraient influencer Son Altesse ; elle sait que ce n'est pas en Espagne qu'il y a pour elle une couronne : le roi, Dieu garde sa vie ! régnera sur nous longtemps... I»

Don Juan n'avait pas achevé ces mots, qu'un gentilhomme de la chambre accourut tout pâle et troublé; il s'adressa à la camarera-mayor, qui entra sur-le-champ chez la reine. Le roi venait d'être saisi de convulsions entre les bras de sa gouvernante^ la marquise de los Vêlez.

A cette nouvelle, l'infante et don Juan se regardèrent ; tous deux avaient pâli. La reine s'écria :

« Jésus! mon Sauveur l cette croix est-elle la dernière ?

Vous m'éprouvez , mon Dieu ! que votre volonté soit faite!....»

Elle retomba affaissée sur son fauteuil. Don Juan s'inclina devant Tinfante, et lui dit d'une voix émue :

c Dieu protège TEspagne, il nous conservera le roi.... Si sa volonté nous Tôtait^ la grandesse et le conseil de Castille prouveraient à Votre Altesse quel est leur dévoue* ment au bien de TÉtat....

— La grandesse, oui, elle est loyale et fidèle, interrompit l'infante ; mais le conseil !.... Ses prétentions sont une injure à la Majesté royale , et vous avez été bien hardi de vous en faire l'interprète.... Point de réplique, don Juan! songez devant qui vous parlez, et souvenez-vous que le moment est peut-être venu où il faudra que l'on m'obéisse. »

Le sang de Philippe II venait de se révéler dans Tattitude et dans la menace de cette jeune fille ; son front calme et hautain, ses prunelles sombres et changeantes rappelaient les traits de son bisaïeul. Don Juan baissa le regard devant elle ; mais ce mouvement de crainte passa comme la rougeur subite qui était montée à son front. linprudente ! pensa-t-il, tu m'as menacé trop haut !

Et, saluant fièrement, il sortit pour se rendre dans les appartements du roi.

A minuit, personne encore ne dormait dans le palais; le roi était à l'agonie. Cette fatale nouvelle n'avait pas encore transpiré au dehors ; mais les geni attachés à la cour étaient dans l'inquiétude d'un événement qui eût troublé la paix de toute l'Europe, et changé en Espagne l'ordre de succession.

L'infante veillait dans sa chanibre k coucher. On n avait pu la décider à se mettre au lit; de quart d'heure en quart d'heure elle envoyait demander des nouvelles du roi. Assise devant son prie-dieu, les mains jointes sur un livre de prières, elle reposait sa tête sur l'épaule de la menine genouillée à ses côtés ; plus loin , deux dames parlaient

à voix basse. Une profusion de bougies éclairait la chambre comme une chapelle ardente , et ieurs clartés mouvantes semblaient donner la vie k ces pâles figures de saints qui se dressaient entre les lambris. Â travers les fenêtres entr'ouvertes on sentait le parfum des fleurs ; un silence profond régnait au dehors , et depuis longtemps l'oreille attentive de la menine n'entendait plus rien que le bruit du vent et le murmure lointain des fontaines.

Tout à coup le chien-lion qui sommeillait aux pieds de rinfante hérissa ses longues soies, et, s'élançant sur le balcon, il aboya avec fureur. Au même instant il sembla qu'un chapeau d*homme passait devant les persiennes entr'onvertes; ce fut comme une apparition.

c Qu'est-œ? qui va là? cria une des dames eifrayées.

— Personne ; il n'y a absolument personne, » dit la me* nine en allant au balcon.

Une pftleur subite avait couvert le visage de l'infante. « Es*tu folle, Sëraphina, avec tes visions? dit-elle d'une voix fort émne ; tu m'as fait peur....

— Que Votre Altesse se rassure, dit l'autre dame en souriant ; s'il y a par ici quelque fantôme, don Juan va le conjurer; le voilà qui passe sortant de chez le roi. »

Alors la lueur des flambeaux et le bruit des pas arrivèrent jusqu'à Tinfante, qui s'était levée; puis, après dix minutes, elle entendit comme une plainte éloignée. Ritta quitta le balcon, elle était tremblante.

c Jésus ! Maria! fit -elle, j'ai froid. Il va pleuvoir, la nuit est si obscure, qu'on ne voit rien k deux pas devant soi....

—Fais fermer les fenêtres, Ritta, » dit la princesse en se mettant à genoux sur sou prie-dieu.

Charles II fut, pendant plosîeurs jours, entre la vie et la mort, et, qnand une pénible convalescence succéda à cette agonie , il parut k tous que jamais ce débile enfant, rejeton sans sève de la vieillesse du feu roi, ne pourrait devenir un homme. Toutes les ambitions restèrent éveillées devant sa succession ; le parti français, qui prenait pour chef don Juan d'Autriche, tournait ses regards vers la reine, épouse de Louis XIY, et voulait marier Tinfante en Allemagne, afin qu'épouse d'un souverain étranger elle devint étrangère aussi aux Espagnols ; le parti allemand allait par la même voie à un but différent, il voulait donner l'infante et la couronne d'Espagne à l'empereur Léopold. Au milieu de ce conflit d'intérêts passionnés, de sourdes menées, le père Nitardho, ostensiblement dévoué au parti allemand, agissait secrètement pour rompre cette alliance; la volonté de la reine, l'opinion nettement formulée du conseil, avaient forcément entraîné son adhésion, mais il comptait sur la résistance de l'infante. Dès que le danger de son frère lui eut montré le trône si proche, eUe avait en effet supplié la reine de rompre les négociations du mariage. A cette déclaration toute la cour s'était émue; elle mécontentait également les deux partis. Alors le père Nitardho, fort de la volonté de l'infante , se déclara pour elle et se disposa à la soutenir près de la reine, dont il gouvernait toutes les décisions. La maladie du roi avait fait trêve aux hostilités du conseil, et le père Nitardho profitait de cette espèce de répit ; mais sa position devint très-difficile quand le danger du roi fut passé ; les deux partis se réunirent contre lui, ils l'accusèrent de la résistance de l'infante et n'attendirent qu'un prétexte pour ten-

1er ouvertement de détruire son influence ; les courtisans étaient unanimes dans leur haine, la reine seule le soutenait contre tous.

Cependant Tinfante vivait plongée dans une morne langueur ; ni les graves intérêts , ni la sourde lutte qui s'engageait autour d'elle ne pouvaient la tirer de son abattement ; elle se laissait conduire à travers les devoirs minutieux que lui imposait l'étiquette, avec une docilité indifférente qu'on ne lui avait guère connue ; elle ne parlait volontiers qu*à Ritta, et passait chaque jour de longues heures en prières. La menine avait tout à coup perdu son insouciante gaieté ; elle portait au cercle de la reine une contenance aussi grave que celle de Mme la gouvernante, et donnait une attention inquiète & toutes les nouvelles qui y circulaient ; souvent son regard troublé interrogeait la physionomie plus contenue de l'infante et elle semblait se rassurer en la trouvant fière et tranquille. Il y avait alors entre ces deux jeunes fiUesle poids d'un terrible secret et les anxiétés d'une incertitude que rien ne venait éclairer. Depuis cette fatale nuit qui suivit le jour des Rogations, len^re Périco avait disparu, et qui pouvait dire comment il avait accompli les ordres qui lui avaient été confiés ?

Don Juan d'Autriche n'était pas retourné dans son prieuré de Gonsuegra; la maladie du roi lui servait de prétexte pour rester à la cour; il s'y posa fièremeot contre le père Nitardho. La reine s'en vengeait en le traitant publiquement avec une froide hauteur, et parfois en l'attaquant d'amères paroles. Don Juan opposait une impassible opiniâtreté k ces dépits de femme ; il se montrait assidu au cercle de la reine, et semblait ne pas s'apercevoir qu'elle ne l'y voyait qu'avec une secrète colère.

Un soir d'audience, la reine était avec beaucoup de gens de la cour dans la grande galerie. Cette magnifique pièce, qui servait à la réception des ambassadeurs, donnait sur les jardins. Le plafond, peint en bleu d'outremer et sillonné d arabesque d'or, s'appuyait sur une cor-

318 LES D£UX P£RLES.

niche, aa*dessoas de laquelle retombaient les laides plis d'une tenture de damas. On n'y trouvait point cet admirable péle-méle de sujets sacrés et profanes que les grands maîtres de l'école espagnole jetèrent sur les mars du Buen-Retiro. Une longue file de portraits régnait seule sur les lambris dorés: c'étaient tous les rois et les princes de la monarchie. DonPelayo, le brave mcmtagnard, commençait cette noble série^ qui finissait à Philippe lY. Le génie de Yélasquez avait admirablement rendu le mélancolique visage du dernier roi ; il semblait sortir de son cadre et présider encore aux fêtes cérémonieuses de cette cour, sur laquelle il régna si longtemps.

L'infante était assise à 1^ droite de sa mère ; le cercle de dames qui les environnait se tenait à distance; plus prèSy don Juan et le père confesseur entretenaient alternativement la reine. Il y avait dans le silence qu'ils gardaient Fun envers l'autre une singulière expression de hauteur et de mauvais vouloir. Don Juan, avec son beau visage et son habit de cour écrasait la figure commune et blême du père Nitardho. Parfois ses yeux se tournaient avec une attention marquée sur la duchesse de Sandoval assise derrière l'infante. D'abord la jeune fille ro*ugit sous ce regard , puis elle le soutint fièrement. Dans sa pensée elle défia don Juan ; elle sentait en lui l'ennemi de t(»is ceux qu'aimait sa souveraine; mais que pouvait-elle craindre de cette haine qui faisait peur à un favori parvenu, comme le père Nitardbo, elle, la marquise de Dénia, duchesse de Sandoval , grande d'Espagne? Sa position n'était pas de celles que fait ou détruit la faveur des princes.

Don Juan saisit le moment où la reine était eH ctmvei^ ^tion avec le père Nitardho et l'archevêque de Tolède pour se rapprocher de l'infante. Il passa derrière son siège et sembla attendris Toccasion de lui adresser la parole; Inais elle détourna obstinément le regard et ne sortit de son attitude immobile que pout dire quelques mots à la

meniae. Alors don Juàn se tourna vers le comte de Castiillo, et lui dit en souriant :

€ Diea sait de quelles nouvelles le bon père confesseur entretient en ce moment la reine I Mgr de Tolède en a Tair triomphait. J'en sais une, moi^ qui ne serait pas des moins curieuses k entendre, si je voulais la raconter.

—Quelque nouvelle de Portugal? dit le comte finement; c'est vieux de ce matin. Deux espions arrêtés dans une hôtellerie de la Puerta del Sol y où ils étaient descendus habillés en femmes. Votre Altesse voit que je suis informé.*.»

— Eh ! non, interrompit don Juan. Il s'agit d'une aventure qui ne s'est pas ébruitée dans le cabinet de Valcade de Cùrle^ Je veux t'en raconter quelque chose sous le secret, Gastrillo; note que je n'en suis pas le héros.

— Votre Altesse en est alors le confident.

— Ni l'un ni l'autre. Hier, passant par les allées basses du Prado avec don José de Malades et quelques autres gentilshommes, j'avisai devant moi un homme qui cheminait lentement. Son manteau, rejeté sur l'épaule, Tenveloppait à la mode des étudiants de Salamanque, qui n'ont ni chausse ni pourpoint; les rebords de son chapeau plat battaient sur son collet ; un large bandeau noir traversait son visage et ne faisait pas tacho sur sa joue couleur de suie* Je le reconnus sur-le-champ , quoique je ne l'eusse vu que de nuit, à la lueur des flambeaux; mais mon épée lui avait mis sur le sourcil droit une marque qui devait me le faire retrouver. »

A ces mots, la menine, qui écoutait avec une vagtle épouvante, serra imperceptiblement le bras de la princesse.

« Votre Altesse avait blessé ce cavalier dans ses campagnes d'Italie ou de Portugal? dit le comte de Gastrillo.

— Non, ce n'est pas feur un champ de bataille que je lai rencontré: c'est la nuit, dans un jardin, au bord d'une pièce d'eau.

— Hum ! fit le comte, voilà qui est fort mystérieux. Sans doute le galant se promenait pour les beaux yeux de quelque dame, et Votre Altesse a interrompu sa sérénade. »

Don Juan haussa les épaules et répliqua : « C'était un nègre de la plus horrible figure. Se sentant blessé, il se mit à mes genoux et confessa qu'il rôdait la nuit dans ce jardin pour sauver Thonneur d'une dame. Je l'emmenai dans ma propre litière, et remettant au lendemain pour l'interroger, tant il semblait soufi'rant, je commandai qu'il fût couChé dans une salle basse du palais neuf. La même nuit il s'échappa. Je l'ai retrouvé hier. Le misérable a fait semblant de ne pas me reconnaître ; il est resté muet à toutes mes questions. Alors j'ai ordonné qu'on le dépouillât, et dans ses poches, où il n'y avait pas un maravedis , s'est trouvé un trésor , deux perles, qui m'ont appris quelle est la dame dont il devait sauver l'honneur. Cette aventure ne te paraît-elle pas étrange ?

— Fort étrange ! dit le comte, qui n'y avait rien trouvé que de très-obscur. Je n'ai pas tout à fait compris...,

— C'est que je n'ai pas achevé, » répliqua don Juan en abaissant un regard profond sur l'infante.

Elle était pâle comme une morte. La menine atterrée s'était réfugiée à ses genoux.

Don Juan leur laissa un moment de réflexion; puis, s'inclinant vers la princesse, il lui dit k demi-voix :

« Faut-il que j'achève? »

Elle comprit qu'elle était à la merci de don Juan, et, pliant devant cette terrible situation, elle murmura :

— Que voulez -vous de moi, monsieur le grandprieur?....

— Dites mon frère, interrompit-il fièrement; je m'appelle don Juan d'Autriche.

— ■■ Mou frère , reprit^elle avec terreur, plus bas !.... On nous écoute ! »

Don Juan était vain, irascible, rusé ; mais il n'avait pas rame méchante. L'appui que l^infante accordait au père confesseur l'animait seul contre elle. En ce moment il oublia son ressentiment, et dit plus doucement :

« Ayez-vous confiance en moi, Mai^erite ? »

Elle baissa la tête ; la menine tourna un regard suppliant sur don Juan.

« Le nègre a tout confessé, dit-il à l'oreille de l'infante, tout confessé à moi seul, et sa confession est morte avec lui....

— H est mort!....

— Oui, répondit froidement don Juan, il y a des secrets sous le poids desquels un homme ne peut pas vivre. Tout est fini, il est muet maintenant ; les deux perles que lui donna la duchesse de Sandoval vous seront rendues ; mais il faut auparavant me dire quel est Thomme qui a osé pénétrer d^s les jardins, comment il en est sorti.

— Gomment ! répéta l'infante en frémissant, comment ! je ne le sais I Le nègre ne vous l'a-t-il pas dit?....

— Le nègre Vy a laissé, répondit don Juan en observant la princesse avec un étonnement mêlé de défiance, ne le saviez-vous pas, Marguerite? »

Elle secoua la tête, joignit les mains et s'écria : « Il est encore là 11

— Plus bas ! fit don Juan, plus bas ! la reine écoute....

— Mon frère , dit l'infante en contenant son désespoir sous les regards qui l'observaient, mon frère, qu'exigezvous de moi, pour qu'à mon tour je puisse exiger et me fier à vous?»

Il tourna lentement les yeux vers le père Nitardho. « Oui, dit-elle, je l'abandonne.

— Le consentement que vous refusiez....

— Je l'accorde. Est-ce tout ?

— Oui.

— Eh bien 1 mon frère, jurez maintenant de faire ce que je vais vous demAder.

— Je le jure.

— Cette nuit même vous irez dans les jardins, vous chercherez, vous trouverez Blomberg. . . .

— Blomberg! c'était Blomberg 1..,

. — Plus bas 1 mon frère y plus bas ! le père Nitardho vous a entendu.... »

Don Juan se releva vivement. La reine, que ce nom avait aussi frappée, dit à son confesseur : « Le cavallero Blomberg est-il à Madrid ou à Galatrava ?

— La charge dont Votre Majesté Ta honoré le retient à Galatrava, répondit froidement le père Nitardho ; il y est depuis les Rogations. »

Il était deux heures du matin. Une seule lampe éclairait la chambre à coucher de Tinfante, et ses dartés indécises tombaient sur la menine, assoupie au pied du lit. Les rideaux étaient fermés, et Marguerite d'Autriche, accoudée sur ses oreillers, les cheveux épars, les mains jonites, attendait la fin de cette longue nuit. Deux dames dormaient profondément à quelques pas : selon Tusage, elles étaient couchées au seuil de la porte, et il aurait fallu passer sur leur corps pour entrer dans la chambre.

L'infante se leva sans bruit : chaque heure avait pesé sur elle comme un siècle de torture. En vain elle essaya de prier pour celui dont la vie avait peut-être fini pour elle dans une si terrible agonie : la parole mourait sur ses lèvres immobiles. £n vain elle élevait son regard vers le Christ, elle ne voyait que Timage de Blomberg hâve, défiguré, mort de faim au milieu de ces jardins embaumés, sous ces bosquets devant lesquels, la veille encore, elle passait environnée des dames de sa cour.

Elle éveilla la menine ; le silence de cette vaste chambre lai faisait peur.

c Ritta, dit-elle, ne sauraiMu pas ouvrir une de ces fenêtres?

— J'essayerai, madame, répondit la menine en lui jetant im manteau de nuit sur les épaules ; Jésus, mon Dieu 1 Votre Altesse ne résistera pas à ces angoisses. ... Au nom du ciel 1 qu'elle prenne courage.... Tout est fini sans doute....

— Ouvre cette fenêtre, murmura la princesse ; si tu ne peux, je t'aiderai. »

La menine essaya doucement; après quelques efforts, ses faibles mains parvinrent à tourner les lourdes espagnolettes. La princesse gagna en chancelant le balcon, et son regard troublé plongea dans les jardins. La lune éclairait leur enceinte immense, le noir feuillage des charmilles encadrait ces parterres oii s'épanouissaient des monceanx de roses, et les tilleuls de la grande allée avançaient leurs ombres jusque sur la blanche façade du palais ; puis, au delà des bosquets et des parterres, la grande pièce d'eau étincelait au milieu des gazons , conmie une glace limpide dans un cadre d'ébène. Partout régnaient le silence et la solitude ; la voix plaintive du rossignol se mêlait seule au murmure lointain des fontaines. ^

« Mon Dieu ! don Juan l'a-t-il trouvé Vivant ? murmura rinfante en élevant vers le ciel un morne regard ; un mois entier d'un tel supplice 1 La faim, Ritta, la faim ! Mon Dieu, je fais vœu de jeûner tous les jours de ma vie en expiation de ce qu'il a souffert !

— B y avait quelques oranges dans le jardin , dit la menine, il les aura mangées ; on peut vivre un mois entier en ne prenant qu'un peu d'eau ; le bienheureux saint Jean de la Croix faisait ainsi le carême. »

L'infante s'agenouilla, et, appuyant son front sur la balustrade de marbre, elle regarda et écouta encore longtemps. Il n'y avait personne dans l'espace où sa vue plongeait, et le vent seul gémissait à la cime des arbres.

Tout à coup le chien-lion couché dans la chambre aboya sourdement ; la menine, effrayée, se pencha hors du balcon ; elle vit comme des ombres se mouvoir au delà du parterre.

« Don Juan 1 voilà don Juan ! dit-elle en le reconnaissant à la longue plume noire de son chapeau ; il y a un autre cavalier avec lui.... C'est Malladès.... Jésus! que portent-ils ainsi ! ... »

La princesse se leva , ses yeux secs et fixes suivirent le groupe qui se dirigeait vers la grande pièce d'eau. lin nuage passa, et pendant quelques moments toutes les ombres se confondirent ; puis un rayon de lune perça encore les nuages. Alors Tinfante retrouva don Juan et Malladès au bord de la pièce d'eau ; ils étaient penchés sur quelque chose de blanc étendu sur le gazon.

« C'est Blomberg! » s'écria-t-elle tremblante.

La menine leva les mains au ciel avec terreur ; sa vue plus nette distinguait un- corps immobile que Malladès roulait dans un manteau, et elle se souvint de ces paroles de don Juan : « Il y a des secrets sous le poids desquels un hoinme ne peut vivre. »

« C'est Blomberg l répéta l'infante, c'est lui! évanoui, mourant 1 Ils le secourent.... ils le soulèvent! Ah!... »

Elle jeta un cri étouffé et tomba en arrière ; le corps de Blomberg venait d'être lancé au fond de la pièce d'eàu.

Deux mois plus tard, l'infante dona Marguerite d'Autriche quittait pour toujours l'Espagne. Lps galères qui l'emmenaient sortaient du port de Barcelone saluées par les canons des forts et les acclamations de la multitude. Debout' sur le pont pavoisé de drapeaux aux armes impéricales, elle recevait les adieux de sa maison et de ses ser-

viteurs. La duchesse de Sandoval se jeta la dernière à ses genoux; son visage était inondé de larmes.

« Hélas 1 madame; s'écria-t-elle en lui baisant les mainSy c'en est fait !.. . pour toujours. . . . en Allemagne ! . . .

— Ne pleure pas, Ritta, dit la nouvelle impératrice avec un triste sourire, j'y njourrai jeune 1.... »

LAZARILLA.

Un soir d'été, en l'année 17.., tout ce que Madrid renfermait de monde élégant était réuni au Prado. Cette promenade de prédilection des belles madrUenas ne présentait pas, à cette époque, le coup d'ceil varié de nos promenades françaises. Les modes parisiennes ne paraissaient pas en public sous le règne de Charles III; à peine si quelques femmes élégantes se les permettaient dans les tertulias. Au théâtre, dans les rues, à l'église, elles ne portaient que le noir, partout du noir : robes noires, mantilles noires, blondes et dentelles noires jetées sur les plus belles têtes de l'univers : tella était la mode en Espagne il y a cinquante ans.

Malgré cette uniformité de costume et la gravité passée en proverbe des Espagnols, il régnait ce soir-là au Prado un certain air de fête et de gaieté; le comte d'Artois, frère de Louis XVI, s'y montrait pour la première fois, et on eût dit que tout Madrid s'y était rendu pour lui en faira les honneurs.

Le comte d'Artois était alors jeune, brillant, aimé des dames, admiré de tous. Le peuple battait des mains et criait Viva sur son passage, la cour d'Espagne était à ses genoux.

328 LAZARILLA

Il parcourut les allées en carrosse découvert ; son royal cousin, le prince des Asturies, était assis à ses côtés, et cette jeune noblesse si empressée d'imiter ses manières françaises, si jalouse de sa faveur, se pressait autour de lui. Les carrosses, la suite et les gardes-du-corps défilèrent lentement sous les regards de la foule. A ^ heures^ le comte d'Artois rentra au palais : c'était l'heure du coucher de Charles III, et tous les membres de sa famille se faisaient un devoir d'y assister.

Quand le royal cortège se fut éloigné, la foule quitta la porte d'Alcala et se dispersa' dans les allées. Les groupes se formèrent autour des tables où Von servait des glaces et des sorbets, et les chanteurs prirent place.

Un Andalous vêtu du costume de majo s'arrêta devant une société nombreuse ; il accorda sa guitare , mit sa montera sur l'oreille^ et entonna d'une voix retentissante la vieille romance mauresque du Desafio de Tarse.

Une femme fort mal vêtue, une pauvresse, -se tenait à quelques pas de là; on ne voyait pas son visage sous la vieille mantille noire dont il était couv.ert, mais on l'entendait dire piteusement : Por Dios I senores mioSj un pedacito de pan! Et cette voix argentiiie révélait une jeune fille, presque une enfant.

Quand le majo eut achevé sa romance, la mendiante se glissa derrière lui ; et, à mesure qu'il passait, roide comme un tambour-major ef tendant sa montera, où pleuvaient les offrandes , elle le suivait et avançait furtivement la main en répétant : Senores, por Dios! Elle recueillit ainsi quelques aumônes, mais le majo s'aperçut enfin de ce manège. C'était un homme âpre au ^gain et fort colérique ; furieux que l'on osât ainsi participer à ses profits, il lâcha un effroyable jiiron et asséna un coup de poing sur la tête de la mendiante. La pauvre enfant chancela et tomba sur ses genoux. Sa mante s'était détachée dans ce mouvement et laissait voir un visage ravissant, des yeux veloutés et pleins de larmes, une rare créature enfin.

LAZARILLÂ. 329

Un cavalier qui venait de lui faire Taumône la soutint d'une main, et de l'autre il appliqua un vigoureux soufflet sur la joue du majo. Alors ce fut une rumeur générale. L'Andalous criait qu'il était noble et qu'il aurait raison de cette insulte ; les dames disaient que ce n'était pas la peine de s'emporter ainsi pour une petite gueuse^ et les hommes s'empressaient autour de la mendiante à demi morte de frayeur.

La foule grossissait , le tumulte allait croissant , et bientôt on ne sut plus de quoi il était question; chacun criait et se disputait pour son compte. Heureusement Talcade de Barrio arriva avec ses hommes, il fit saisir le majo et l'envoya coucher en prison. Pendant ce tumulte, la mendiante avait disparu^ entraînée par le cavalier qui l'avait si lestement vengée. Il la fit entrer dans un petit café borgne des environs, et, sur un signe qu'il adressa au garçon, celui-ci les introduisit dans une pièce attenant à la grande salle.

Le cavalier demanda une tasse de chocolat et une bou-> teille de vin des Canaries. La mendiante, toute confuse, s'assit, après bien des façons, sur un vieux tabouret rembourré. On les servit, et ils demeurèrent seuls dans ce salon enfumé et mal éclairé par une lampe accrochée au mur.

La pauvresse avait avancé sa mante sur son visage, elle sanglotait et ne touchait point à sa tasse de chocolat. Le cavalier se versa du vin, alluma son cigarittOy et entreprit de la consoler.

ce II n'y a pas là de quoi se noyer dans les larmes, mon infante, dit-il en aspirant une bouffée entre chaque phrase de son discours, le brutal a eu plus de mal que vous, j'en réponds. Jésus Mariai je sens encore sa joue sous cette main-là. Allons, séchez ces beaux yeux, charmante désolée. Voulez-vous un verre de ce vin des Canaries? Il est excellent; ce vieux coquin de Pedro Badillo assure qu'il a dix feuilles; je n'en crois rien, mais c'est égal, il se laisse

330 LAZARILLA.

boire. Savez-vous que vous êtes merveilleusement belle, mi aima? Quand nous aurons mis quelques bagues à ces petites mains, elles pourront faire honte à celles^ d'une grandesse. Vous pleurez toujours! Mais que faut-il donc pour vous consoler, mon infante 1 Tenez, embrassez-moi. »

A cet impertinent propos, suivi d'un geste plus impertinent encore, la mendiante jeta un cri et voulut sortir. Le cavalier courut fermer la porte et se prit à rire.

« Ah çà! dit-il, qu'est-ce que c'est que ces manières-là, princesse? Te ferais-je peur, par hasard, moi, don Antonio Golosia y Campillo, un des plus jolis garçons de toutes les Espagnes? »

Et comme elle cherchait h. ouvrir la porte, il cessa tout à coup de rire, et ajouta d'un ton brutal :

« Finiras- tu avec tes minauderies? Allons, mets-toi là, bois ce verre de vin, sinon, por vida mia! je te le jette au visage. »

Apparemment cette grossière menace fut proférée trèshaut, car on frappa à la porte-fenêtre qui s'ouvrait sur la promenade. La jeune fille ouvrit à l'instant, malgré l'opposition de don Antonio Golosia y Campillo. Un jeune cavalier entra.

a Cavallero! dit-il, cette femme est-elle la vôtre? »

Don Antonio répondit seulement par un geste négatif et dédaigneux.

« Est-elle votre maîtresse?

' — Peut-être. Mais qu'est-ce que cela vous fait?

— Seigneur, ne le croyez pas 1 s'écria la mendiante ; avant ce soir je n'avais jamais rencontré ce visage de malheur. On m'a frappée, j'ai eu peur, et je l'ai suivi jusqu'ici ; voilà tout !

— Allons, marche devant moil » interrompit don Antonio en saisissant la jeune fille par le bras.

Elle lui échappa et courut se réfugier près du jeune homme, dont elle implora la protection par un geste suppliant et' muet. Il se mit devant elle, et dit :

LAZÂRILLA. 331

« CavcUlero ! cette femme se place sous ma sauvegarde, et je ne souffrirai pas qu'elle soit insultée !

— Valgame Bios! interrompit don Antonio, vous vous faites le champion de cette drôlesse! Elle ne vaut pas, en vérité, la peine que deux gentilshommes se coupent la goi^e pour elle. »

Puis, passant fièrement au milieu des spectateurs que cette scène avait attirés, il sortit du café.

Le jeune homme tira de sa poche une poignée de réaux et les donna à là mendiante, qui alla s'asseoir hors du café ; là elle demanda encore l'aumône pendant quelques instants*

Au bout d'une demi-^heure environ, on entendit des cris dans une contre-allée : il était déjà tard, et il n'y avait plus personne dans le café, si ce n'est le jeune cavalier, qui s'y était arrêté pour prendre un sorbet. Il tira son épée et commanda aux garçons de le suivre avec des flambeaux. A vingt pas sous les arbres, ils trouvèrent la mendiante se débattant contre don Antonio, qui cherchait à l'entraîner.

« Misérable 1 laisse aller cette enfant! » lui cria le jeune homme.

Don Antonio tira aussi son épée ; on entendit les fers se croiser, puis un cri perçant. La mendiante avait été touchée, elle tomba aux pieds de don Antonio, qui lâcha son épée et s'enfuit à toutes jambes. Tout cela s'était passé en un clin d'œil, sans que personne pût comprendre comment ce malheur venait d'arriver. Le jeune homme passa son gant de peau sur la pointe de son épée, elle était teinte de sang.

« Dieu me soit en aide i s'écria-t-il, c'est moi qui ai tué cette femme i

— Un homme, mort à quatre pas de chez moil s'écria^ le cafetier en arrivant tout essoufiSé. Santos cielos! c'est une femme 1 la mendiante de tantôt 1 Don Antonio aura fait ce coup^ le scélérat!

— C'est un hasard! un hasard funeste 1 interrompit le

332 LAZARILLA.

jeune homme; persomie n'est coupable d'assassinat ici. Il faut sur-le-champ prendre soin de cette malheureuse enfant. Avez-yous une chambre à lui donner? »

Le cafetier hésitait à répondre ; l'inconnu reprit :

« Je suis don Manuel de Villa Yiciosa^ capitaine dans la garde wallone.

— Toute ma maison est à la disposition de Votre Seigneurie, » s'écria le cafetier.

Don Manuel aida lui-même à relever la mendiante. On la transporta dans le café, et bientôt elle reprit connaissance. Sa blessure était légère, la peur seule lui avait' ôté l'usage de ses sens. L'officier la laissa aux soins du. cafetier et de sa femme. •

« Voici ma bourse, dit-il en sortant, prenez bien soin de cette enfant. Quç rien ne lui manque; je reviendrai savoir de ses nouvelles dans quelques jours. »

Le lendemain, il suivit la cour à Aranjuez, où son service l'appelait;, et plusieurs semaines s'écoulèrent avant qu'il retournât k Madrid.

Don Manuel de Villa Viciosa était, un beau cavalier, plein d'honneur, de bravoure et de générosité. Un majorai de dix mille écus de rente, dont il avait récenmient hérité, ne contribuait pas peu à rehausser son mérite, et tous ses amis étaient fort pressés de le marier, tant on était généralement persuadé qu'il rendrait une femme heureuse.

Il y eut, pendant le voyage d' Aranjuez, de grandes négociations à ce sujet; et, quand don Manuel reviiit à Madrid, il était à peu près engagé.

*Le comte de Montepino lui donnait sa fille unique, à la

LAZARILLA. 333

senle condition qu'il prendrait le nom et les armes de sa nouvelle famille.

C'était un grand parti que dona 'Luisa de Montepino. Héritière, par sa mère, d'un beau majorât, elle apportait à son mari, avec le titre de comte, cent mille réaux de rente. On l'avait élevée au couvent des bénédictines de Madrid, et elle ne devait en sortir que le joui^ de son mariage; car son père résidait dans une cour étrangère, où il représentait Sa Majesté catholique, et sa mère était morte depuis longtemps.

En quittant Aranjuez, don Manuel et le comte de Montepino convinrent que leur visite au couvent des bénédictines aurait lieu le lendemain.

Le même soir, don Manuel alla seul au Prado. Gomme un mois auparavant, la promenade était animée et brillante ; la lune blanchissait de ses rayons les feuillages immobiles ; pas un souffle de vent, pas un nuage au ciel,, et sous les arbres le murmure des fontaines, les voix sonores mariées aux accords de la guitare, des femmes voilées, des hommes cachés [sous leurs larges chapeaux rabattus ; quelque chose de galant, de mystérieux, d'espagnol enfin.

Don Manuel se promenait sans but parmi cette foule. Une sorte d'inquiétude et de douloureuse impatience le saisissait "Ses qu'il venait à se souvenir de cette visite fixée au lendemain .

Son imagination se plaisait à créer la dona Luisa qui lui était destinée; il la fit belle, gracieuse, toute charmante, et il se prit presque de passion pour ce portrait de fantaisie, sans songer que sans doute le lendemain il n'«n retrouverait pas l'original.

Au milieu de ces rêves, de cette préoccupation si ordinaire aux caractères indolents et passionnés, don Manuel se rappela tout à coup la scène du café et la mendiante blessée par lui sous les allées du Prado ; il s'assura que sa bourse n'était pas vide et entra chez Pedro Badillo.

334 la^;arilla.

Don Antonio Goiosia y Gampillo était dans la grande salle ; le majOy debout dans un coin, raclait négligemment sa guitare.

Don Manuel passa gravement, mit la main à son chapeauy sans avoir l'air de reconnaître personne, et entra dans la seconde salle.

ff Que Votre Seigneurie soit la bien venue, dit le cafetier ; j'étais impatient de lui rendre compte de ses bonnes œuvres. La mendiante est presque guérie. Sur mon âme, je ne l'ai laissée manquer de rien, Votre Seigneurie y avait pourvu.

— C'est bien, c'est bien, interrompit don Manuel; je veux voir cette enfant.

— A la minute, fit le cafetier en prenant un flambeau; vais lui dire de descendre.

— Non, j'irai moi-même là-haut. »•

Ils montèrent cinq étages. Au bout d'un corridor en« combré de vieux meubles et qui était le rendez-vous de tous les chats du voisinage, se trouvait un galetas à peu près clos. Des paquets detabac en feuilles, suspendus aux solives, y répandaient une certaine odeur chaude et pénétrante, qui d'abord montait à la tête. Derrière la porte il y avait un petit lit assez propre ; plus loin un fauteuil de cuir rouge qui datait au moins du règne des derniers princes de la maison d'Autriche, et près du fauteuil une table boiteuse.

La mendiante était assise au pied du lit; elle se leva vivement en voyant entrer don Manuel, précédé de Pedro Badillo, et le salua de cet air humble et piteux qu'elle avait en demandant l'aumône,

« Asseyez-vous, mon enfant, » lui dit l'officier.

Et comme elle s'obstinait à rester debout, le cafetier ajouta, en la poussant vers un vieux tabouret :

« Asseyez- vous donc, Lazarilla; Sa Seigneurie vous le commande. »

Elle se mit, toute confuse, au bord du tabouret; don

LAZABILLA. 335

Manuel prit le fauteuil , et Pedro Badillo resta debout avec son flambeau à la main.

Alors l'officier se demanda si la rare beauté qu'il trouvait dans ce taudis était bien cette même mendiante sauvée par lui des insultes de don Antonio Golosia y Gampillo ; il hésitait à la reconnaître. C'est que pendant un mois de réclusion il s'était fait un merveilleux changement dans l'extérieur de Lazarilla : son teint , bruni par le soleil, avait repris une suave blancheur; ses longs cheveux^ au lieu de retomber en mèches inégales sur son visage , étaient soigneusement tressés, et ses traits fins et charmants, qu'elle ne cachait plus sous une mante en guenilles, s'étaient embellis d'une expression ineffable de^ calme et de mélancolie. Une robe de serge, assez propre, faisait aui^i valoir la taille la plus svelte que don Manuel eût jamais admirée.

« Mon enfant, dit-il enfin en jetant un coup d'œil sur le bras que Lazarilla portait encore en écharpe, il a failli arriver un grand malheur, et quoique ce fût sans mauvaise intention de ma part, je ne m'en serais jamais consolé. Enfin vous voilà presque guérie, par la grâce de Dieu.

— Et les soins de votre serviteur, ajouta Pedro Badillo. J'ai été barbier avant de tenir un café, et je me souviens encore un peu de mon ancien métier. Demandez à la petite. Depuis hier je l'ai déclarée en convalescence, et d'ici à un mois elle pourra faire de ses bras tout ce qu'elle voudra.

— Àh ! vous êtes bien bon, seigneur, s'écria Lazarilla, les larmes aux yeux; un mois encore, c'est trop. Je me sens déjà guérie.... Me voici en état de gagûer ma pauvre

vie.

— C'est ça, c'est ça! tuez-vous pour sortir un mois plus tôt, interrompit le cafetier. Seigneur, elle ne pense qu'à retourner à la porte de San-Francisco pour s'y morfondre tout le jour, la main tendue.

— Mon enfant, dit don Manuel sans pouvoir détacher

336 LAZARILLA.

ses regards de Lazarilla, vous mendiez donc à la porte de San-Francisco?

— Oniy seigneur, à la petite porte; et le soir, quand il fait beau, je vais au Prado.

■— Et vous avez des parents? Quel est votre père?

— Un brave aveugle, bien connu autrefois à la Puertadel-Sol. Ma mère le menait, et elle chantait tandis qu'il jouait du violon. Us sont morts tous deux, quand je n'avais encore que six ans.

— Et qui prit soin de vous?

— Ma grand'mère, une sainte femme. Elle est morte aussi, et maintenant je suis toute seule. »

' Sa voix s'altéra en prononçant ces derniers mots, et une larme vint au bord de ses longs cils.

c Et pour vivre, vous demandez l'aumône, dit don Manuel avec un intérêt profond. Ah! pauvre, pauvre fille ! Il faut apprendre à travailler, Lazarilla; c*est le seul moyen de rester toujours une sage et honnête fille. Dès que vous saurez faire quelque chose, je vous procurerai une bonne condition, et voici de quoi payer votre apprentissage. »

La bourse tomba dans la main de Pedro Badillo, et la mendiante ouvrit de grands yeux. Cette proposition de travailler lui sembla fort étrange ; mais elle n'osa rien

dire.

« Voilà un bonheur! s'écria le cafetier; tous les jours de votre vie, Lazarilla, rendez grâce à Dieu de ce coup d'épée : il aura fait votre fortune. Puisque Sa Seigneurie a la générosité de payer votre apprentissage , moi je me charge de trouver une maîtresse ouvrière qui vous enseignera la couture. Ce sera long, peut-être; car vous ne savez faire œuvre de vos mains. Allons, remerciez Sa Seigneurie. » *

Lazarilla murmura quelques mots inintelligibles, et regarda don Manuel avec des yeux pleins de larmes.

« Qu'elle est belle l pensa don Manuel ; quelle éloquence dans cette muette expression de sa reconnaissance !

LAZARILLA. 337

— Allons, grande niaise, disait tout bas Pedro Badillo, dites donc quelque chose d'agréable à Sa Seigneurie. »

Mais Lazarilla ne trouva pas une parole.

« Je reviendrai d'ici à quelques jours, dit l'officier en se levant. Bonsoir, Lazarilla ; prenez courage ; je vous aiderai, et, si Dieu veut, le reste de votre vie sera meilleur que le conunencement.

— Que Notre-Dame de Guadalupe et le grand saint Jacques, patron de l'Espagne, vous récompensent, seigneur! » dit la mendiante d'un ton haut et pénétré.

C'était ainsi qu'elle remerciait quand on lui faisait l'aumône ;nutis elle était trop belle pour que don Manuel fût choqué de ses manières humbles et vulgaires, et il s'en alla fasciné, troublé^ presque honteux, car de mauvaises pensées lui étaient venues.

Don Antonio était encore dans le café, et il prêta l'oreille en entendant l'officier qui, au moment de sortir, disait à Pedro Badillo :

< Il faut que votre femme garde de près cette enfant, qu'elle ne paraisse jamais en bas surtout : si belle et si abandonnée, elle serait bientôt perdue.

— C'est vrai, car elle est innocente comme l'enfant qui vient de naître, la pauvre créature, et puis béte, mais bête.... »

L'officier sortit; don Antonio se rapprocha du majo, et ils causèrent à voix basse.

c Voilà un brave et charitable seigneur! dit le cafetier à haute voix; je voudrais qu'on mît des traits comme ceuxlà dans la gazette. Une pauvre fille est blessée devant ma porte.... je ne sais comment ni par qui; il faisait noir sous les arbres comme dans un four.... Je vais porter du secours; un officier se trouve là, il me donne sa bourse sans compter ce qu'il y a dedans.... trois doublons et une trentaine de réaux ; c'est pour payer le chirurgien et les frais de chambre. ... Aujourd'hui l'officier revient, il trouve la pauvre créature presque guérie.... Croyez-vous qu'après

338 LAZÂRILLA.

lui avoir donné uno si grande marque de générosité il en reste là?... Non, non, masseigneurs» encore une poignée de réaux, recommandations et promesses.... Cette pauvresse, toute déguenillée il y a un mois, est maintenant vêtuey elle a une chambre chez moi, elle apprendra la couture, et enfin elle entrera dans une bonne maison.... Et le plus beau de toute cette histoire, messeigneurs, c'est que le diable n'en rira pas et que personne ne pourra dire : < Après la charité, le péché ; » car ma femme garde et surveille la jeune fille. Chacun connaît Theresa Badillo; elle peut servir de caution; je m'en flatte.... »

Pendant ce flux de paroles, don Antonio s'était levé; il vmt se mettre en face de Pedro Badillo et lui dit en manière de réponse :

« Cette péronelle, à laquelle ta femme sert de caution, a été courtisée par tous les cochers de la Puerta-del-SoI; dis-le de ma part à son protecteur. »

Chacun se prit à rire ; don Antonio sortit d'un air goguenard, et Pedro Badillo s'écria avec indignation :

< Mensonge I messeigneurs, mensonge ! Voyez un peu la lai\gue des hommes l Don Antonio avait d'abord amené ici la mendiante, et même elle s'y refusait, non sans raison, car il est brutal, querelleur, laid de visage, comme chacun peut voir, et pauvre comme un rat d'église.... Je le sais, moi qui vous parle.... La jeune fille est sage, j'en réponds, et valgame Dios! je le dirai en feice de don Antonio en le priant de ne plus mettre les pieds céans 1...

— Là, là ! fit le rriajo en sortant du groupe où il était caché, ne vous animez pas tant ; moi aussi, je pourrais vous donner des nouvelles de cette colombe que vous êtes chargé de tenir en cage. Je l'ai gardée trois mois dans mon appartement de la place Santa-Barbara, et je l'ai ensuite confié à un musicien de mes amis. »

U s'en alla en achevant ces mots, et Pedro Badillo, confus et stupéfait, demeura en butte aux mauvaises plaisanteries de tous les oisifs qui hantaient son café.

LAZARILLA. 339

Le lendemain, de bonne henre, don Manuel était déjà chez le comte de Montepino : Sa Seigneurie expédiait quelques affaires, elle fit prier son futur gendre de l'attendre dans une galerie contiguê au salon.

Beaucoup de tableaux ornaient cette magnifique pièce , la plupart représentaient des traits de Tancien et du nouveau Testament. Le martyrologe avait aussi fourni plusieurs sujets à l'imagination mélancolique et sombre des peintres espagnols, et tous les supplices que le fanatisme des païens inventa pour les adorateurs du Christ étaient reproduits dans ces admirables compositions.

Don Manuel parcourut la galerie d'un regard distrdt; ces saintes^ ces madones, lui rappelaient de loin le type de beauté qu'il avait rencontré la veille, mais nulle part il ne le trouvait aussi parfait et aussi frappant ; ces têtes de vierges, autour desquellea brillait une auréole, n'étaient pas aussi divines que celle de Lazarilla.

Étonné, confus de se rencontrer sans cesse en face de ce souvenir et de cette comparaison, don Manuel s'efforça de tourner ses pensées vers dona Luisa ; il essaya de retrouver les agitations qui le bouleversaient la veille en songeant à cette première entrevue ; il voulut ressaisir le portrait de fantaisie qu'il s'était créé sous les arbres du Prado, mais sa mémoire infidèle ne lui rendait que les traits suaves de Lazarilla.

Il s'assit en face d'un tableau de Murillo. C'était la Vierge des douleurs ; ses yeux noirs s'élevaient vers le ciel; on sentait des larmes sous ses paupières, et sa bouche entr'ouverte semblait exhaler un soupir de sainte résignation.

340 LAZARILLA.

« Oh I combien cette divine image lui ressemble ! mii> mura don Manuel absorbé dans une tendre contemplatioD.

— Je suis aux ordres de Votre Seigneurie, » dit le comte de Montepino en entrant.

Don Manuel se leva brusquement ; il rougit comme si le comte eût pu deviner quelles pensées le préoccupaient, et

se hâta de répondre :

« Si Votre Seigneurie est prête, nous partirons sur-lechamp.

— Mon cher Manuel, dit le comte en pe.rdant subitement le ton grave et cérémonieux qu'il avait eu jusque-là avec son futur gendre, allons tout de suite, puisque vous êtes si fort impatient de voir dona Luisa. Elle est prévenue de notre visite, et, d'après, tout le bien que je lui ai dit de vous, elle est toute disposée en votre faveur. Dona Luisa n'est pas une beauté achevée, mais elle a tant de bonté, d'amabilité I c'est un trésor que je vous donne. » \

Le bon père s'arrêta tout ému; don Manuel se sentit glacé jusqu'au fond de l'âme; il ne trouva point de paroles et ne put que s'incliner en manière d'approbation et de remercîment.

« Ce n'est pas une beauté ! pensa- t-il ; ah ! mon Dieu! elle est même laide, peut-être.... »

Depuis la veille, don Manuel tenait singulièrement à la beauté.

Pendant le trajet, il ne fut question que de la dot; le comte de Montepino appuya beaucoup sur cet article; il fit le détail de sa fortune, elle était si claire, si liquide, si soigneusement constituée, qu'un procureur n'y eût rien trouvé à mordre. Don Manuel en fut presque effrayé; tous ces grands avantages, lâchés à bout portant, lui semblèrent une manière de compensation.

. Us arrivèrent. Don Manuel tremblait presque en montant l'escalier, et l'émotion très-visible qu'il essayait de dominer remplissait de satisfaction le vieux comte.

Il n'y avait personne dans le parloir. Tandis qu'on allait

LAZARILLA. 341

prévenir dona Luisa, le comte de Montepino entama une dernière explication sur certaines salines qu'il possédait dans le royaume de Valence, et dont il n'était pas éloigné d'abandonner la propriété à son gendre. Cette fois^ don Manuel ne l'entendit pas ; toute son attention était tournée vers l'immense grille qtii divisait le parloir. Derrière le rideau noir, dont les plis nombreux arrêtaient sa vue, il avait entendu des pas et un murmure de voix.

Le rideau s'ouvrit. Deux religieuses et une duègne se présentèrent de front ; trois têtes de Méduse, jaunes, ridées, affreuses ; derrière elles se tenait dona Luisa. Don ^Manuel jeta un regard devant lui, puis il détourna la vue, et le comte de Monte|)ino dit gravement :

« Mafille, je vous présente don Manuel de Villa Viciosa, capitaine aux gardes de Sa Majesté. »

DonaLuisasalua très-bas et s'assit près de la grille, les religieuses et la duègne se mirent à quelques pas derrière elle.

Alors la conversation la plus embarrassante, la plus vide et la plus cérémonieuse s'engagea. Le comte de Montepino y mit une bonne volonté parfaite, dona Luisa une grande timidité, et don Manuel un courage désespéré. L'aspect de dona Luisa l'avait anéanti tout d'abord, et, le premier moment passé, il se comportait en homme qui veut prendre son parti.

Qu'on se figure une petite femme si frêle, si délicate, qu'elle semblait perdue dans les vastes plis de sa robe de satin noir à grands ramages. Un rang de perles entourait son cou, et remontait par derrière dans des touffes de cheveux d'un blond très-hasardé. Ses traits, sans être difformes, n'étaient point d'accord, et formaient un ensemble bizarre et malheureux. Telle était dona Luisa. Don Manuel n'osa la regarder qu'une fois, et en la comparant à cette figure ravissante dont le souvenir l'occupait si obstinément, il ressentit un mouvement de dégoût et de colère tout à fait injuste.

342 LAZARILLA.

Dona Luisa parla peu ; sa voix était douce, ses expressions choisies, et peut-être une âme généreuse et bonne, un esprit fin et cultivé se cachaient sous cette disgracieuse enveloppe ; maid don Manuel ne se soucia pas de le deviner.

Au bout d'une heure, le comte de Montepino se leva. II était dans Tordre que don Manuel sollicitât la permission de revenir; il fallut pourtant que son beau-père futur le lui rappelât. Dona Luisa consentit par une simple inclination, mais ime secrète joie perça dans le sourire qu'elle adressait à son père, et ses petits yeux gris tournèrent ti« midement sur don Manuel un regard que fort heureusement il ne recueillit pas.

En sortant du couvent, le comte de Montepino se crat* obligé de recommencer Ténumération des qualités de sa fille, et les détails sur la dot qu'il évalua encore plus magnifiquement ; cette fois, le système de compensation était palpable.

Don Manuel était un Espagnol de bonne race ; sa parole une fois donnée, il ne songea pas même à cherdier quelque biais pour la retirer et se résigna. Pendant un mois, il alla très-régulièrement, deux fois la semaine, au couvent des bénédictines; le comte de Montepino ne raccompagnait pas toujours, et souvent c'était la duègne seulement qui se trouvait en tiers dans ses entretiens avec dona Luisa.

Don Manuel ne put se dispenser de convenir que sa future épouse avait beaucoup d'esprit, une grande douceur de caractère et des manières nobles et gracieuses; pourtant il se trouvait le plus malheureux des hommes. Sa répugnance pour ce mariage s'augmentait de tous les efforts qu'il faisait pour la vaincre; nulle considération d orgueil ou de fortune n'aurait pu le décider à un tel sacrifice; mais il tenait son honneur pour engagé, et dès lors, dût-il lui en coûter tout le bonheur de sa vie, il était décidé à épouser dona Luisa. Le comte de Montepino n'eut aucun doute à cet éga^d, et il agissait en conséquence.

LAZARILLA. 343

L*ëpoqiie du mariage n'était pasiencore fixée ; mais chacnn la regardait comme très-prochaine, et dcm Manuel en recevait chaque jour les compliments. Il aurait fini sans doute par apprécier le bonheur d'être uni à une femme aimable^ d'humeur égale, de haute condition, et qui n'avait d'autre défaut qu'une certaine laideur, sans le souvenir de cette ravissante figure dont il cherchait malgré lui la ressemblance.

Il avait compté sur le temps pour effacer cette impression rapide et profonde; mais, quoiqu'il n'eût pas revu Lazarilla, il sentait au fond de son cœur qu'elle n'était point oubliée, et que son image se mettait sans cesse entre lui et dona Luisa.

Un jour que don Manuel était allé seul au couvent des bénédictines, il lui sembla que doAa Luisa le recevait d'un air plus sérieux et plus triste que de coutume. Au bout de quelques instants, elle fit signe à la duègne de s'éloigner.

Ils restèrent ainsi comme seuls, séparés par la grille, mais assez près l'un de l'autre pour s'entretenir à voix basse sans être entendus de deux religieuses qui se tenaient à l'autre bout du parloir.

« Seigneur don Manuel, dit la jeune comtesse d'une voix émue, mais avec une certaine 'décision, j'ai une grâce à vous demander, et j'ose croire qu'elle ne me sera pas refusée, car notre bonheur à tous deux en dépend. »

Don Manuel sentit comme un frisson ; il baissa la vue et s'inclina sans pouvoir articuler une seule parole; ces mots : « Notre bonheur, » lui avaient fait mal.

« Quand vous m'avez honorée de votre choix, continua doîia Luisa avec gravité, j'ai demandé un mois pour réfléchir sur cette proposition qui me flattait, mais à laquelle je n'étais point préparée. Malgré cette restriction, mon père crut pouvoir compter sur mon consentement; il s'est trompé. »

Ces derniers mots, prononcés avec une émotion profonde, faillirent arracher une exclamation de surprise et

344 LAZARILLA.

de joie à don Mannel; il regarda dona Luisa comme s'il eût craint de l'avoir mal comprise^ et elle reprit d'un« ym plus calme :

c J'ai résolu de ne pas sortir de cette maison où se sont écoulées si doucement les premières années de ma vie. C'est à moi de faire connaître à mon père cette détermination : tout ce que je vous demande, don Manuel, c'est de ne pas vous croire obligé de montrer trop de déplaisir de cette rupture. Les regrets de mon père s'augmenteraient de tous ceux que, par procédé, vous lui témoigneriez; puis-je compter qu'il vous trouvera aussi indifférent que je le désire? »

Don Manuel, tout abasourdi, promit de grand cœur mie modération parfaite. Il fut convenu que dona Luisa écrirait à son père le même jour sa résolution, en lui annonçant qu'elle en avait déjà instruit don Manuel. Quaniitout fut ainsi réglé, elle rappela sa duègne et se leva en disant :

ç Don Manuel, j'espère que les relations qui existaient entre vous et mon père resteront les mêmes..*.. Je me flatte aussi d'avoir acquis un ami. Plus tard, quand vous serez marié, vous reviendrez quelquefois ici.... En vous revoyant heureux, comblé de toutes les joies qu'on goûte ici-bas, je pourrai du moins me dire : J'ai contribué à son bonheur autant qu'il était en moi.... et maintenant, adien, don Manuel. »

V II se sentit une telle reconnaissance, il aimait tant dona Luisa <&n ce moment, qu'il lui jura presque avec passion d'être son ami le plus dévoué, son ami pour la vie.

Elle avança la main, leurs doigts se touchèrent à travers la grille, puis elle fit une profonde révérence et se retira. Don Manuel remarqua avec étonnement qu'elle avait les larmes aux yeux.

Il quitta le couvent des bénédictines la joie et l'espérance dans le cœur, comme un pauvre captif qui voit s'ouvrir la prison où il avait cru traîner le reste de ses jours. Sans se rendre compte de ce qu'il attendait, il jouissait de sa

LAZARILLA. 345

liberté, il songeait à Lazarilla avec transport. C'était un honnête homme que don Manuel, il n'avait pas encore ridée de séduire cette enfant, mais son cœur battait à l'idée de la revoir, de lui faire du bien sans que personne eût le droit de lui demander compte d'un si tendre intérêt.

Le même jour, quand l'heure de la promenade fut venue, don Manuel se rendit au Prado.

Pedro Badillo était sur la porte de son café.

« Que Votre Seigneurie soit la bienvenue, dit-il en allant au devant de don Manuel, j'aurais déjà dû me rendre chez elle, et si j'eusse connu son nom et sa demeure, c'est un honneur que je me serais fait....

— J'ai un peu tardé à venir savoir comment va cette enfant, interrompit don Manuel ; en avez-yous pris bien soin, Pedro Badillo? »

Le cafetier croisa les bras, secoua la tête d'im air indigné, et dit :

— Ah ! seigneur, sur quelle terre ingrate étaient tombés vos bienfaits I Cette petite Lazarilla est une drôlesse ! Elle s'est échappée un beau matin, et ma foi je ne sais ce qu'elle est devenue. »

A cette réponse si inattendue, don Manuel sembla d'abord stupéfié; ensuite l'indignation, la colère > une sorte, de jalouse rage, qu^il n'avait jamais connue, firent bouillonner son sang.

« Elle n'est plus icil s'écria-t-il ; quelque homme, quelque scélérat l'a peut-être enlevée....

— J'ai tout lieu de croire qu'elle est partie seule. Ame qui vive ne lui a parlé tant qu'elle est restée dans ma maison. Dieu m'est témoin que je la traitais comme ma propre fille.

346 LÂZÂRILLÂ.

Il y a eu.dimanche quinze jours, Thérésa montait pour lui dire de venir à la messe; il n'y avait plus personne dans la chambre....

— L'avez*vous cherchée? interrompit don Manael.

— Non, seigneur; mais je suppose qu'elle se tient dans les mêmes parages qu'autrefois , dans la rue d^Alcala, à la Puerta-del'Soly et Dieu sait pour quelles œuvres. »

Alors Pedro Badillo raconta ce que lui avaient dit le majo et don Antonio Golosia y Gampillo.

c Fiez-vous à ces minés hypocrites, à ces yeux baissés! s'écria-t-il en manière de conclusion ; cette petite fille, que je croyais une sainte, m'a tout Tair d'une drôlesse indigne de la charité des bonnes âmes.

— C'est possible 1 » fit don Manuel, et il s'en alla^ D'abord Û parcourut toute la rue d'Alcala, puis il revint

an Prado et chercha dans les allées. Beaucoup de men* diantes lui tendirent la main; d'autres créatures, encore plus misérables, malgré leurs mantilles de dentelles et leurs chaînes d'or, lui lancèrent de tendres œillades, mais il ne reconnut point Lazarilla parmi elles*

Enfin, comme il passait à la porte d'Alcala, une voix dit derrière lui :

« Senor por Bios! »

Il se tourna brusquemeut, et Lazarilla, confuse, stupéfaite, fit un pas pour s'enfuir.

« Que fais-tu là? lui dit- il en la retenant par le bras et avec une sorte de jalousie méprisante.

Elle le regarda tout étonnée, et répondit :

« Je demande mon pain, seigneur, je suis une pauvre

fille ! >»

Et elle se prit à pleurer, car elle se sentait comme un remords d'avoir été ingrate envers don Manuel, qui fîit si bon pour elle.

« Yiens avec moi, » lui dit-il plus doucement.

Elle le suivit sans résistance, et ils allèrent s'asseoir dans une allée solitaire. Don Manuel écarta la mante de la

LAZARILLA. 347

pauvresse et contempla un moment, aux rayons brillants de la lune, ce visage candide et charmant dont la beauté le fascinait. Elle tremblait sous son regard.

c Lazarilla, lui dit-il, en essayant d'être calme, pourquoi as-tu quitté la maison de PedroBadillo? Est-ce qu'on ne t'y traitait pas comme je l'avais recommandé?

— Oh ! si, mon Dieu si ! Rien ne me manquait, seigneur!

— Et pourtant tu t'en es allée? »

Elle ne répondit pas. *

c On dit que c'est pour mener une damnable vie? » continua don Manuel.

Lazarilla joignit les mains; apparemment elle comprit le mépris amer qui accompagnait ces paroles, car elle dit d'une voix altérée :

« Je suis une honnête fille, seigneur.

— Alors pourquoi as-tu quitté l'asile que je t'avais donné? Pourquoi es-tu ici? s'écria don Manuel; dis-lemoi. Lazarilla, dis-le-moi tout de suite, et, sur ton ftme, ne me cache rien ; car» tu le vois, je suis bon pour toi. Ne crains rien; allons, enfant, confesse-moi tout,

— Hélas I seigneur, que voulez-vous que je dise? Ce n'est pas un grand péché que j'ai sur la conscience. Mon seul regret, c'est d'avoir été ingrate envers vous et envers le seigneur Badillo, que je vénère de toute mon âme. Mais je serais morte dans cette maison. Oh! quelle vie ! toujours enfermée^ assise, avec Pouvrage à la main l Je ne faisais que pleurer en regardant la rue. Un jour je suis partie. Voilà tout. ^

— Et qu'as-tu fait depuis?

— J'ai demandé la charité à la porte de San^Francisco, et le soir je venais ici.

— N'avais-tu pas peur d'y rencontrer ce don Antonio qui te maltraitait un soir?

-~ n m'a suivie plus d'une fois; mais je me tenais dans les allées où il y a du monde, et il ne m'a pas parlé.

348 LAZARILLA.

— Il y a aussi un autre homme qui te suit et qui te connaît bien; il dit que tu as demeuré avec lui pendant trois mois.

— II dit un mensonge insigne ! fît vivement la mendiante. Sainte Vierge, protégez-moi contre ces honmies méchants! »

Elle baisa le scapulaire suspendu à son cou, puis elle se leva avec inquiétude, en disant :

« Votre Seigneurie m'excusera, il îaut que je m en aille, voilà que le^s allées deviennent désertes.

— Je vais t'accompagner, dit don Manuel en se levant aussi, prends mon bras. »

Elle recula stupéfaite.

« Prends donc mon bras, continua-t-il ; est-ce que tu crains quelque chose avec moi?

— Oh I non, non, seigneur, s'écria-t-elle, vous ne me voulez pas de mal, vous ne sauriez insulter une pauvre fille. Je marcherai à côté de vous. »

Il la contraignit à s'appuyer sur son bras^ et se laissa guider par elle. Après une demi-heure de marche, ils atteignirent les environs de la place de la Cebada. , « Seigneur, dit la mendiante en s'arrêtant au milieu d'une rue étroite, sombre et puante, que, par une triste ironie, on nommait la Calle de los Hidalgo^, nous voici arrivés ; que Dieu vous récompense de votre charité ! Je dirai tous les jours un rosaire à votre intention. »

En achevant ces mots, elle disparut dans une allée obscure ; don Manuel s'élança après elle et la rejoignit au bas de l'escalier délabré qu'elle allait franchir.

ç Je veux te laisser chez toi, dans ta chambre, dit-il; mais est-ce bien ici que tu demeures ? »

Cette maison avait Tair d'un véritable coupe-gorge : la porte en restait ouverte nuit et jour. Au bout de l'allée, il y avait une petite cour à laquelle aboutissaient plusieurs passages obscurs ; l'escalier, ouvert à tous les vents, montait en spirale dans un coin, et les premières marches

LÂZÂRILLA. 349

étaient fûblement éclairées par un lumignon placé devant une niche, où la statue de saint Joseph semblait près de tomber sur la tête des passants.

Lazarflla parut effrayée de l'air et de la résolution do don Bfanuel.

c Seigneur, dit-elle avec un geste suppliant, lainuoit" moi, je suis en sûreté ici.... A présent, j*ai preaquo peur de vous. Seigneur, je suis une pauvre fille ; mail Jttmaiii homme n'est entré dans ma chambre.

— Je te donne jua parole de gentilhomme de n'y r»«toi' qu'une minute; mais je veux monter, Lazarilla. »

Elle fit le signe de la croix, et alluma un bout da clmi^ délie au lumignon ; ils commencèrent à monter ; LaxnrilU allait la première. Quand ils eurent atteint le troiiùènm étage, une porte s'ouvrit, et la figure de parcliemiu d*uuM vieille pauvresse se montra de profil. Lazarilla, debout Hur la plus haute marche, cacha don Manuel derrière elUi et se hâta de dire :

« C'est moi ! c'est moi, mère Hortigaz ; bonsoir, Je n'ai besoin de rien.

— Je t'ai porté une écuellée de soupe fameuse, va! iit la vieille ; je l'ai eue chez les pères de la Merci. Elle est sur ta tahle. Je te l'ai montée encore chaude ; mais tu es revenue tard ce soir, prends garde à toi, petite. »

La vieille chouette rentra dans son trou en achevant cette recommandation, et Lazarilla, mettant un doigt sur sa bouche, fit signe à don Manuel de se retirer ; mais il ne tint pas compte de cette prière, et s'obstina à suivre la mendiante.

Au dernier étage de cette maison, sale et délabrée, il y avait un petit taudis sans cheminée ni volets à la fenêtre : c'était la chambre de Lazarilla. Une lourde porte en défendait l'entrée, et le verrou fermait soUdement en dedans. Tout le mobilier ne valait pas trois réaux; une exacte et minutieuse propreté en dissimulait pourtant la pauvreté. De vieilles images de saints tapissaient les murs, des roses

350 LÂZARILLA.

s'épanouissaient dans une crache cassée; la table, l'unique chcdse, étaient frottées et luisantes ; le lit, mince comme celui d'un chartreux^ avait une couverture blancbe.

LazariUa restait debout et toute tremblante ; don Manuel jeta un rapide coup d*œil autour de lui, et redescendit aussitôt en disant : « LazariUa, demain nous nous reverrons au Prado. »

En rentrant, don Manuel trouva ime lettre du comte de Montepino; il avait quitté Madrid le soir même, fort en colère contre sa fille, et ne se sentant pas le courage de faire ses adieux à celui qu'il s'était flatté de nommer son gendre.

Le lendemain, don Manuel fut de bonne beurre auPrado; LazariUa y vint vers la nuit; Us allèrent s'asseoir dans une allée solitaire, sur le chemin de Notre-Dame d'Atocha.

Alors don Manuel fit connaître à la mendiante ce qu'il pouvait et ce qu'U voulait faire pour eUe ; il lui proposa d'être sa maîtresse ; elle refusa sans dédain ni colère, mais avec une fermeté froide. Don Manuel, irrité, stupéfait, la quitta en lui disant qu'U ne la reverrait jamais.

Le lendemain, il la chercha et la suivit de loin ; le surlendemain il lui parla, et bientôt il passa toutes ses soirées à épier le moment de lui dire qu'il l'aimait, qu'il était malheureux de son indifférence et de ses refus. Il excusa ses caprices, ses manières vulgaires, il la respecta, il souffrit de la voir pauvre et rebutée, il l'aima véritablement enfin. Sans se soucier d'un tel amant et d'une si grande passion, LazariUa continuait de mendier, et le moment vint où évidemment les propositions de don Manuel la fatiguaient au lieu de la flatter et de la séduire.

Cependant ces fréquents entretiens piquaient vivement la curiosité de don Antonio Golosia y GampiUo. Comme il passait sa vie au Prado, il avait eu tout le loisir d'espionner la mendiante, et ses mauvaises passions s'étaient éveillées quand il en était venu à supposer qu'un autre demeurait

LAZARILLA. • 351

ràeoreux amant de cette femme qui l'avait dédaigné. Un soir il dit au majOy qui était* devenu son confident et son intime ami :

«Pèpe^ mon fils, il faut que j'aie le casuv net de cette affaire-ci. Ce bel officier m'a tout l'air de prendre Lazarilla sous sa protection définitive.

--- En tout cas, il ne [la protège pas magnifiquement, fit le majo; Jésus! elle va plus déguenillée que le bienheureux saint Jean-de*Dieu I Je la tiendrais comme une princesse, moi, si elle m'appartenait; mais mon opinion est qu'elle n'appartient à personne.

— Je donnerais, la 'moitié de mon nom pour savoir ce qui en est 1 Pèpe, mon fils, ne pourrais-tu pas trouver quelque moyen, en la surveillant de près et lui aussi?

-1- Bien obligé, interrompit le majo ; au bout de ces fatigues-là, il n'y a que des coups de bâton. Je ne me soucie pas que l'officier me fasse houspiller par ses laquais. Il en a toujours deux derrière sa voiture.

•— Il y a du vrai dans cette observation, ami Pèpe ; mais, vrai Dieu! j'irais me couper la gorge avec l'officier, si ces gens touchaient à un seul cheveu de ta tête.

— VouSs^tes bi^n bon, dit le majOy qui savait à quoi s'en tenir sur les rodomontades de don Antonio ; mais cent coups d'épée dans le ventre de l'officier ne guériraient pa8 une égratignure sur mon dos. Pourtant, comme je vous suis très-dévoué, je me sens capable de prendre un

parti.

— Lequel? Achève donc, au lieu de baisser les yeux comme si tu comptais les raies de tes bas.

—F- C'est que je me sens saisi de confusion en songeant combien je dérogerais. Ici le majo fit la pantomime d'un homme qui essuie et présente une assiette.

— Tu veux redevenir laquais ? s'écria don Antonio..

— Oui, chez l'officier aux gardes, si c'est possible.

— Je comprends I Aussi bien, ami Pèpe, ce n'est pas <l'aujourd'hui que tu endosserais la livrée.

352 • LAZARILLA.

— J'ai porté celle d'une grandesse, interrompit vivement le majOy mais nous étions toiis gentilshommes dans cette maison-là ; il fallait faire preuve de noblesse pour entrer dans les antichambres. Je déroge, vous dis-jel mais c'est égal! »

Le même jour, Pèpè coupa sa moustache et ses éiiormes favoris ; il revêtit la veste boutonnée, le chapeau monté que lui prêta don Antonio, et il se mit à rôder chez toutes les personnes qui, de près ou de loin, pouvaient l'aider dans son projet. Un mauvais sort voulut que, sur ces entrefaites, don Manuel renvoyât son valet de chambre ; au bout de huit jours^ Pèpe l'avait remplacé.

Six semaines plus tard, don Antonio Golosia y Gampillo et le majo se rencontrèrent au Prado.

« Ah çà ! d'où diable sors-tu ? dit don Antonio. Depuis plus d'un mois je me fatigue à te chercher, je me morfonds à t'attendre; tu as disparu conmie une vision. Voyons, qu'as-tu à me dire ?

— Rien I fit le majo d'un air froid, rien ou presque rien. Seulement je vous annonce mon mariage.

— Ah ! ah 1 Et quelle est la femme abandonnée de Dieu et des hommes qui consent à t'épouser?

— Lazarilla, je m'en flatte. Tenez, seigneur don Antonio, je suis un homme franc, moi ; j'ai voulu vous avertir. Je suis amoureux de cette petite, et je vais de ce pas lui proposer de devenir ma femme.

— Pèpe, dit don Antonio en modérant la colère qui lui faisait monter le sang au visage ; Pèpe, mon ami, expliquons-nous tranquillement. Tu veux épouser cette péronnelle, la maîtresse de don Manuel?

LAZARILLA. 353

— Elle n'est la maîtresse de personne, interrompit le majo; valgame Diosl je ne suis pas un don Quichotte redresseur des torts I La mendiante est une fille sage; elle a refusé l'argent et les présents de don Manuel, elle ne veut pas de lui. Depuis un mois vous ne l'avez pas vue au Prado; elle ne quitte pas la porte de San-Francisco ; c'est là que je l'ai gardée à vue de loin par l'ordre de don Manuel. L'amour m'est venu en la regardant. Elle n*a pas voulu être la maîtresse d'un grand seigneur; mais elle se trouvera trop heureuse de devenir la femme d'un pauvre diable; je l'épouserai à la barbe de don Manuel.

— Très-bien 1 Et puis après ?

-<- Après je l'emmènerai à Almunecar, un bon pays qui est le mien, et où il est d'usage de porter à la ceinture un petit poignard, avec lequel on coupe la parole aux galants.

-r- Je te conseille de partir tout de suite après ton maris^e, dit don Antonio d'un air railleur, car ici ton honneur ne serait peut-être pas en sûreté, quand même tu ferais jouer le petit poignard. Ami Pèpe, je veux te faire savoir une chose que tu ignores sans doute, c'est qu^hier soir Lazarilla est restée jusqu'à onze heures avec don Manuel dans l'allée des Deux-Fontaines. »

Le fnajo mit la main sous sa veste et lâcha un gros juron; puis il dit:

«c C'est égal! elle est sage, jusqu'à présent j'en suis sûr.... » Et il s'en alla sans dire adieu à don Antonio.

C'était l'heure de la dernière messe, et le maji^ courut à la porte de San-Francisco avec la certitude d'y trouver la mendiante; elle n'y était pas pourtant. Alors il se décida à l'aller chercher dans son taudis : il en savait le chemin pour y avoir été de la part de don Manuel.

Quand le majo frappa doucement à la porte, Lazarilla était assise, les coudes appuyés sur la table, le visage caché dans ses mains. Elle semblait plongée dans une rêverie profonde, mais il eût été difficile de deviner si cette préoccupation naissait de chagrin ou de joie. Quand le majo

354 LAZARILLA.

entra, elle le salua de k tête, et attendit ce qu'il allait Ini dire, comme s*il se fût agi de quelque message dont elle était prévenue.

Pèpe fut un moment interdit; il regarda autour de lai pour chercher une chaise, car il ne trouvait point commode d'entamer debout la proposition solennelle qui l'amenait.

Gomme il ne vit pas un moyen de s'asseoir^ il croisa les bras et dit gravement :

« Lazarilla, je suis ici pour vous parler d*une chose qui va faire le bonheur de toute votre vie. »

Elle sourit légèrement et baissa la tête, comme sachant d'avance de quoi il s'agissait. « Lazarilla, reprit le majOy qui augura bien de ce début, avant de vous dire tout ce que j'ai sur le cœur, il faut que je sache si vous vous souvenez de m'avoir vu, il y a trois mois environ, un soir que je chantais au Prado. »

Elle le regarda et secoua la tête d'un air étonné.

« Je m'en souviens, moi, continua^-t-il; mais puisque le fait est passé de votre mémoire, il est inutile de le rappeler. Aussi bien cela ne signifiait pas grand'chose. »

Elle le regarda de nouveau, et frappée d'un souvenir subit, elle s'écria :

« C'est vous qui un soir m'avez battue 1

— Hélas, oui, fit-il, et je voudrais qu'avant de faire une si méchante action cette main se fût desséchée. Je veux réparer cette brutalité par l'offre de tout ce que je possède, mon cœur et ma main que je mets à vos pieds. Voulezvous épouser Pèpe Cadalso en légitime mariage? Il vous donnera son travail, son sang, sa vie, s'il le faut, pour vous rendre heureuse. »

Après C(B beau mouvement oratoire, le majo se mit k genoux, et dit après un silence : « Eh bien 1 ne consentezvous pas? Je vous aime et j'ai des économies. Six cents réaux.... Je suis un bon parti, Lazarilla, vous vivrez sans rien faire. Voyons, quand nous piarions-nous?

LAZARILLÂ. 355

— Jamais, car cela n'est pas possible, répondit-elle tranquillement.

— Pas possible! Et pourquoi? dit-il en se relevant avec un geste de colère et de mépris ; vous trouvez que je ne vous vaux pas peut-être ? Voyez un peu ces airs ! Comptezvous donc devenir la femme d'une grandesse avec vos jambes nues et votre mante en guenilles? »

La mendiante était une bonne créature, elle se contenta de répondre simplement :

« Pèpe, je ne puis pas vous épouser, parce que j'ai promis mariage à un autre. Allez* vous-en bien vite, car ceci pourrait vous attirer quelque désagrément. Allez, je ne me souviendrai jamais de ce que vous venez de me dire. » Le majo.ne répondit à ces paroles bienveillantes que par un geste menaçant, et il sortit la rage dans le cœur, sans daigner demander le nom du rival qu'on lui préférait.

« Quelque mendiant sans doute, pensait-il. Oh I j'avertirai don Manuel, et nous verrons. »

Une semaine plus tard, don Manuel donna sa démission de capitaine aux gardes. Depuis quelque temps il vivait fort retiré du monde, et annonçait le projet de faire un voyage en France. Bientôt le bruit courut qu'il venait de se marier, mais personne ne reçut de lettre de faire part.

Dona Luisa fut la seule à laquelle dpn Manuel écrivit en partant. Cette lettre ne contenait que quelques lignes. Elle coûta bien des larmes à celle qui la reçut. Don Manuel, en lui faisant ses adieux, avouait son étrange mariage. La jeune comtesse écrivit à son père pour solliciter la permission de prendre le voile de novice, mais le comte fut ferme dans ses refus : il avait décidé que sa fille n'entrerait en religion qu'à sa majorité.

356 LA2ARILLA..

Don Manuel^ en partant, n'avait emmené que deux domestiques. Le majo était resté à Madrid, chargé de la surintendance de l'hôtel; et on peut dire qu'il s'y regardait copime chez lui.

Son ancien ami, don Antonio Qolosia y Campillû, avec lequel il s'était raccommodé sincèrement, le visitait tous les jours.

Environ dix-huit mois après le dépi^ de don Manuel, Pèpe et don Antonio son ami soupaient avec deux ou trois laquais et une vieille duègne qui leur faisait la cuisine. II était bien près de minuit, et ces messieurs se trouvaient déjà fort en gaieté quand on frappa brusquement à la grande porte.

« Saint Jacques et saint Joseph ! qu'est-ce que ce troublefête? » s'écria Pèpe.

La vieille courut à la fenêtre, et vit un coche chargé de malles et de cartons, avec deux laquais à cheval aux portières.

« C'est Sa Seigneurie, s'écria-t-elle, c'est Sa Seigneurie qui revient. Peut-on arriver ainsi comme si on tombait des nues! Rien de prêt, pas une chambre balayée, point d'autres rideaux aux fenêtres que des toiles d^araignées. Si l'on m'avait prévenue un jour d'avance. .. . Mais il semble que les maîtres prennent plaisir à être qial servis. »

Cependant don Antonio avait disparu, et Pèpe alla ouvrir la porte, précédé de deux laquais qui portaient des flambeaux. La voiture roula dans le vestibule; don Manuel descendit, puis il donna la main à sa femme pour la conduire dans la grande salle 4u premier étage, tandis qu'on allait décharger les paquets .

LA2AJULLA. 357

C'est uiie triste chose de se retrouver chez soi sans y être attendu, après une longue absence. Ces lieux dont on revient prendre possession ont un aspect vide et désolé ; on se trouve comme étranger dans sa propre maison, et il faut, pour ainsi dire, refaire connaissance avec tout ^on entourage. On était au mois de février, il faisait froid; don Manuel fit allumer du feu,' il traîna un fauteuil près de la cheminée, et Lazarilla s'y reposa, roulée dans sa pelisse.

Deux bougies brûlaient sur la table et rendaient seulement visibles les baguettes dorées qui encadraient les tentures de damas du salon ; les immenses glaces jetaient de sombres reflets au plaibnd peint à la fresque, et un rayon de lune passait à travers les fenêtres dégarnies de rideaux. Lazarilla jeta un coup d'oeil autour d'elle, puis elle s'enfonça davantage dans son fauteuil, et ferma les yeux comme pour dormir. Mais une larme brillait sou6 ses longs cils, et don Manuel se dit pou^ la centième foiis en la contemplant avec amertume : « Elle n'est pas heUreuse ! mon Dieu, pourquoi? Je Tàime cependant, et je ne vis qtie pout son bonheur. »

Don Manuel aurait pu se demander aussi pourquoi il n'était pas heureux de la possession de cette femme. La rare beauté qui l'avait séduit brillait alors en elle de tout son éclat ; elle avait acquis par les soins de la toilette, par les recherches d'une vie aisée, le peu qui manquait à sa perfection. Du reste, c'était toujours Lazarilla, une bonne créature, timide, bornée, toute pleine d'humilité. Jamais elle n'était sortie du respect et de la reconnaissance qu'elle devait à don Manuel, mais, au milieu des prévenances dont il la comblait, et de toutes les jouissances du luxe, elle se consimiait de tristesse et d'ennui. Elle eût donné volontiers ses magnifiques robes, toute sa vie de prodigalités et d'ostentation, pour la vieille mante d'autrefois et un seid jour d'indépendance et de pauvreté.

Don Manuel annonça le projet de passer le reste de

358 LAZAaiLLA.

rhiyer à Madrid. Gomme à Tordinaire, sa femme assura qu'elle était fort contente de cet arrangement. S'il Teût défait à l'instant, elle aurait dit de même qu'elle était trèssatisfaite.

Cette complète indifférence faisait le tourment de don Manuel ; il s'y prenait de toutes les manières pour rompre cette égalité d'humeur, cette abnégation de toute volonté; mais Lazarilla ne savait que plier et se soumettre : d'ellemême elle ne voulait jamais rien.

Pèpe ne tarda pas à s'apercevoir combien ce ménage était tristement heureux, et il en éprouva une grande joie; tout l'amour qu'il avait eu pour Lazarilla s'était changé en une jalouse haine. Sans se rendre compte de ce qu'il voulait, il se sentit porté à lui faire du mal ; et, par une sorte d'instinct plutôt que dans l'espoir de quelque vengeance, il devint l'espion de ses actions les plus innocentes. Elle, toujours bonne et indifférente, le traitait comme si elle ne l'eût jamais vu avant d'être la femme de don Manuel.

Quelques semaines s'écoulèrent ; Lazarilla passait tout son temps enfermée dans sa chambre, sans recevoir aucune visite, et sans faire œuvre de ses mains, selon son ancienne coutume; elle avait une profonde aversion pour toute espèce de travail, et jamais elle ne put se résoudre à apprendre à lire ; les talents et les connaissances qui occupent si doucement les loisirs des gens riches lui manquant tout à fait, elle dormait la moitié du jour, ou bien priait Dieu pour tuer le temps; elle ne sortait que pour, aller à la messe, toujours suivie de Pèpe et de la duègne; un vieux franciscain, son confesseur, était la seule personne qui la visitât de loin en loin.

Insensiblement, don Manuel prit l'habitude de passer toutes les soirées hors de chez lui ; il ne retourna pas dans le monde, mais il revit quelques-uns de ses anciens amis. Un jour il alla au couvent des bénédictines, et bientôt ses visites se renouvelèrent souvent. La jeune comtesse devina

LAZABILLA. 359

bien vite que don Manuel n*était pas heureux. Avec son tact et sa délicatesse ordinaires, elle lui donna indirectement de bons conseils , elle le consola de ce que sa position avait d'embarrassant et de bizarre ; enfin elle fut pour lui une indulgente et véritable amie.

Souvent don Manuel, de retour près de la pauvre Lazarilla, se disait en la regardant : « Elle est bien belle, mais il lui manque l'esprit et le charme de dona Luisa.... Qu'elle est aimable, dona Luisa ! »

Don Manuel se remit à fréquenter le théâtre ; Lazarilla ne pouvait souffrir ce genre d'amusement, et, quoiqu'elle ne le témoignât point, son mari voulut lui épargner le mortel ennui de bâiller chaque jour à ses côtés pendant trois heures.

Ordinairement il sortait en voiture vers le soir, et Pèpe suivait avec un autre domestique. Lazarilla restait seule à l'hôtel avec ses gens ; la duègne et deux suivantes ne quittaientpas la chambre de leur maîtresse; un vieux domestique, presque aveugle, se tenait dans l'antichambre; les autres domestiques restaient dans l'office.

Quand le printemps fut venu, Lazarilla prit goût à descendre tous les soirs dans le jardin de l'hôtel ; elle y passait des heures entières, absolument seule, car le vieux domestique qui la suivait s'endormait sur la terrasse, et parfois rentrait de peur du serein.

Il y avait au fond du jardin un petit paviUon que don Manuel fit décorera neuf pendant les premiersjours.de son arrivée à Madrid. D'abord il prenait plaisir à s'y tenir avec Lazarilla ; mais depuis quelque temps il le lui avait tout à fait abandonné. Dès qu'elle y fut seule, elle prit ce lieu en grande affection ; elle s'y renfermait aussitôt que son mari sortait pour se rendre au théâtre, et elle n'en bougeait plus jusque vers minuit.

Quand don Manuel rentrait, il la trouvait presque toujours couchée, et disant dévotement son rosaire.

« Elle est bien simple, elle est niaise même 1 > pensait-il

860 LAZARILLA,

souvent, ptds tout de suite il ajoutait, en manière de compensation : > Mais elle est si belle et si sage !... C'est un rare trésor qu'une femme sage ! »

Un jour, Pèpe, qui depuis longtemps avait conçu certains soupçons, s'assura que Lazarilla sortait tous les soirs par la petite porte du jardin qui donnait sur la rue des Récollets. Le lendemain, il alla faire part de cette découverte à son ami don Antonio ; celui-ci fut d'avis qu'il fallait tout d'abord avertir le mari. « Je m'en charge, dit-il, et quand il sera prévenu, nous verrons comment il s'y prendra. »

Le même soir, comme don Manuel descendait de voiture devant VOpéra^Buff'a, im commissionnaire remit une lettre à Pêpe et disparut aussitôt. « C'est pour Votre Seigneurie, » dit le majo.

Don Manuel prit la lettre, la parcourut et la froissa arec dédain, comme un homme qui méprise une lâche et calomnieuse dénonciation.

£n entrant dans sa loge, il relut pourtant cette fatale lettre ; elle ne contenait que ces mots :

« Lazarilla sort tous les soirs de cheî elle, depuis huit heures jusque à minuit. C'est à Votre Seigneurie de s'assurer pour qui sa femme la trompe et lequel des nombreux amants qu'elle eut jadis est rentré dans ses anciens droits. »

Don Manuel déchira cette lettre et s'assit. Au bout de cinq minutes, il se leva et courut à sa voiture; elle était encore sur la place; il s'y élança en criant : « A l'hôtel !

— A l'hôtel ! » répéta le wo/o, et il se mit sur le siège à côté du cocher.

Les fchevaux brûlaient le pavé; en dix minutes, don Manuel fut chez lui. Il descendit de voiture devant la porte et dit au cocher qui resta sur le siège : « Attends-moi là, je revienis dans quelques minutes.... et toi aussi, Pèpe, attends-moi dehors. »

Au fond du vestibtde, il y avait un passage voûté qui con-

LÂZÂRILLÂ. 361

doisaît à la terrasse et au jardin; don Manuel le traversa saas lumière.

Le vieux domestique était appuyé sur la balustrade de la terrasse ; il se leva en sursaut quand il entendit ftdn maître lui dire d'une voix altérée et tremblante : « Sais^tu où est ta maîtresse, Roque?

— Là, dans le pavillon, répondit le domestique ; elle n'attendait pas si tôt Votre Seigneurie. »

Don Manuel respira comme im homme subitement soulagé d'un poids énorme. « C'est bien!» dit-il; puis comme le domestique semblait tout étonné de cette brusque demande et de cette réponse insignifiante, don Manuel ajouta : c Édaire-moi jusqu'au pavillon ; j'y vais un moment avant de ressortir.

— Si tout autre que Votre Seigneurie me donnait cet ordre, dit le vieux Roque, je n'obéirais pas ; madame m'a absolument défendu de la déranger pour qui que ce soiti... mais Votre Seigneurie fait exception.

— Marche, bavard! fit don: Manuel en souriant, je suis pressé. »

Tandis que Roque rentrait pour prendre un flambeau, don Manuel franchit l'allée couverte qui le séparait du pavillon; on voyait de la lumière à travers les jalousies fermées; la clef n'était pas dans la serrure. Don Manuel frappa à la porte et appela Lazarilla à plusieurs repiises ; personne ne répondit. Pendant ce temps Roque arrivait, un flambeau à la main.

« Tu dis que ta maîtresse est là? s'écria don Manuel pâle et troublé.

— Je l'y ai vue entrer un peu après que Votre Seigneurie est montée en voiture.

— Sur ton âme 1 dis-tu vrai? »

Le domestique mit la main sur sa poitrine et s'iticlina d'un air étonné en signe d'affirmation.

Don Manuel frappa et appela encore, puis il s'appuya contre la porte et dit à haute voix :

362 LAZARILLA.

< J'entrerai dans ce pavillon, j'y entrerai sur l'heure^ et malheur k qui j'y rencontrerai! »

Il écouta encore; personne ne bougea, personne ne répondit. Alors il commanda à Roque d'aller chercher dans son secrétaire une double clef du pavillon.

Roque rencontra Pèpe dans le passage. '

« C'est singulier ! dit le vieillard tout troublé, il me semble qu'il va arriver céans quelque grand malheur. . . . Ami Pèpe, montez avec moi, Sa Seigneurie m'a commandé de venir chercher les doubles clefs.... Madame est enfermée dans le pavillon et elle ne veut pas ouvrir. »

Pèpe arracha le flambeau des mains de Roque; en un clin d'œil il eut franchi l'escalier et trouvé les clefs ; ce fut lui qui les porta à don Manuel.

« Bien, Pèpe ! dit celui-ci d'une voix rauque et tremblante de rage ; maintenant tiens-toi à cette porte^ garde-la bien tandis que je serai là-dedans; il faut que personne ne puisse s'échs^per.... entends-tu, Pèpe? »

Le majo ne répondit que par un signe; il se colla contre le mur et mit une main sous sa veste.

« Point de coup de couteau^ dit don Manuel, je veux tout faire par moi-même. »

Il ouvrit la porte et entra brusquement l'épée à la main; le pavillon était vide.

Deux bougies brûlaient sur une table, la robe damassée de Lazarilla, son collier de perles, son fichu de blonde noire, étaient sur une chaise avec ses gants. Don Manuel chercha, fureta partout ; rien.

n sortit du pavillon et en referma la porte à clef; puis il dit à Pèpe :

c Prends le flambeau, et marche devant moi. > ' Ils allèrent au fond du jardin et visitèrent la petite porte. Le verrou était ouvert en dedans, et l'herbe, foulée sur le seuil, annonçait que récemment quelqu'un y avait passé.

Don Manuel retourna sur la terrasse et interrogea Roque. Le pauvre vieillard jura que sa maîtresse le met-

LAZARILLA. 363

tait de planton chaque soir, avec la consigne de ne laisser arriver personne jusqu'à elle, et qu'il n'en savait pas davantage.

« C'est égal, dit don Manuel, tu vas me suivre ; Pèpe, assure-toi si personne ne nous a vus entrer. >

Le majo descendit à Toffice; il trouva tous les domestiques réunis autour de la duègne qui leur tirait les cartes.

€ Personne, dit-il en remontant, ne pourra avertir madame que Sa Seigneurie ne l'a pas trouvée ici ce soir.

— C'est bien! prends Hoque avec toi... mais, non, pauvre vieuxl... il montera dans le carrosse... Monte, Roque, monte; je le veux!

— Ah ! mon Dieu 1 sommes-nous à la fin du monde, que les choses sont ainsi bouleversées? » s'écria Roque stupéfait.

Don Manuel cria à son cocher d'aller chez don Diego Yasconcellos. C'était son plus proche parent. Depuis deux ans ils ne se voyaient plus ; mais don Diego, tout en désapprouvant l'étrange mariage de son cousin, avait dit hautement qu'il restait son ami, et qu'en toute occasion il le lui prouverait.

Pendant le trajet, don Manuel interrogea encore le vieux Roque, et il en obtint les mêmes réponses.

• Virgen santissima! quel mauvais jour! s'écriait le pauvï'e homme ; vous vous croyez offensé, seigneur ; soyez miséricordieux!... 'Une si belle et si bonne dame!... Je ne puis pas croire qu'elle ait fait injure à Votre Seigneurie. En tous cas, nous sQmmes tous de grands pécheurs, et dans l'Oraison Dominicale, nous demandons tous les jours à Dieu de nous pardonner comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés!...

— Pardonner! ah! jamais! jamais!» fit don Manuel, que l'indignation et ime rage jalouse dévoraient. En ce moment il n'entrevit de consolation que dans la vengeance; mais cette vengeance, il la lui fallait prompte, sûre et complète.

364 LAZÂRILLÀ.

En arrivant ché2 doh Diego, il avdt l'air si malheiMiiSL, sa physionomie était si décomposée, que son ami i^ecula d'étonnement.

« Santos âelos! s'écria-tJ, que vous est-il donc arrivé? Quelle mauvaise nouvelle vient-on de Vous donnef?

-^ Oh ! ce n'est rien, rien que de fort ordinaire, » fit don Manuel avec une espèce d'éclat de rire.

Il ferma la porte et s'assit, Car ses jamhès trenablaient si fort qu'elles ne le soutenaient plus.

« n vous est arrivé quelque grand malheur^ è'écria don Diego. Mon ami, vous avez bienfait de venir ici. Que puis-je pour vous aider? Vous le savez, ma bourse et mon épée sont à votre service.

^— Met-ci, cousin, répondit doti Manuel ; je sais que je puis compter sur vous, et c'est pour cela que je suis venu. Je vais tout vous dire ; mais avant, donnez des ordres pour que nous soyons seuls. Je me sens dans im état à n'être vu de personne. »

Don Diego sortit un moment poul* défendre sa porte. Quand il rentra, don Manuel examinait la lame de son épée, qu'il avait tirée du fourreau.

« Demain, dit-il avec amertume, il se peut que je ^ois mort ; mais à coup sûr il y aura du sang au bout de ce îetAh. . . . Écoutez-moi bien, don Diego ; vous savez par quel excès de passion, de dévouement, je devrais dire de lâche faiblesse, j'ai épousé une mendiante. Par ce mariage, je me suis volontairement exilé du monde où j'étais appelé à vivre; je me suis éloigné de mes plus chers amis; je me suis peut-être couvert de blâme aUx yeux de tous. Je devais naturellement attendre une compensation à de tels sacrifices; l'amour et le respect de la femme à laquelle je les fiis devaient en être le prix.... Eh bien! cette femlne me trompe, elle me trahit, elle me déshonore. J'ai la certitude qu'elle sort furtivement le soir, seule, déguisée. Elle est hors de chez moi en ce moment. Âh I si je fusse resté pour l'attendre, elle eût payé de sa vie cette infamie I Je

LAZARILLA. 865

su|a vmxjif ne me fituit pas à moiTQiéjme daps upe telle extréwté. T)Q^ Diego, doimea(-iUQi vos bons oçaseijs : que dois-je faire?

-T- n n'y a pas deuK m^nièTes d'enyisager ceci, dit don Diego. Lazarilla, enfe^^mée dans un couyenti doit y faire pénitence le reste de sa vie. Si son autant est de votre rang, vous vous battrez avec lui : la t^cbe que souffre votr« honneur est de celles qu'on efface avec le sang ; si cet homme est un misérable auquel vous ne puissiez pas donner un coup d'épée, eh bien I vous ]e livrerez à vos laquais pour qu'ils le fassent mourir sous le b^ton. »

Don Manuel fit un signe de plein assentiment, puis il dit : « Maintenant il ne me reste plus qu'à connaître cet homme. Qui me mettra sur sa trace?

-— Gomment ! interrompit don Diego, vous n'avez pas même un soupçon? »

Alors don Manuel raconta à son parent tous les détails de cette fatale soirée. Évidemment, Lazarilla n'avait point de complices dans sa maison^ et si une fois elle était avertie des soupçons de son mari, il semblait probable qu^çUe ne s'exposerait pas à une catastrophe. Don Diego fut d'avis que son cousin ne rentrât pas chez lui ce soir-l&, et que, pour augmenter la sécurité de Lazarilla, il annonç&t un voyage de deux ou trois jours.

ic Écrivez-lui, ajouta don Diego, que vous allez partir avec moi pour Qcana, parce que notre vieille tante dona Maria est à toute extrémité. C'est un ipoyen bien usé ; mais n'importe ! elle vous croira. »

Don Manuel fut forcé d'avouer qu'il ne pouvait pas écrire à Lazarilla, attendu qu'elle ne savait pas lire.

« Je lui enverrai Pèpe, dit-il; c'est un garçon qui m'est dévoué : d'ailleurs je payerai bien sa discrétion.

— Soit, fit don Diego : il est onze heures passées; envoyez tout de suite.

-^ Rien ne presse, répondit don Manuel avec ainertume : souvent elle ne quitte le pavillon qu'à minuit. »

366 LAZARILLA.

Qaand Pèpe fut à Thôtel pour remplir son message, la duègne, qu'il rencontra sur Tescalier^ lui dit que leur maltresse venait de rentrer dans sa chambre.

Le majo entra doucement et s'arrêta à la porte. Lazarîlla était tranquillement assise devant une petite tahle ; elle comptait et serrait à mesure dans un vieux sachet de cuir des pièces de menue monnaie, étalées sur le tapis. Au bruit que fit Pèpe, elle leva la tête et se hâta de cacher le sachet dans un tiroir.

< Madame^ dit Pèpe en fixant sur Lazarilla son regard fauve et perçant, je viens, de la part de Sa Seigneurie, vous avertir qu'elle est allée à Ocaôa avec don Diego Vasconcellos. Sa tante dona Maria est à toute extrémité. Sa Seigneurie sera de retour après-demain. »

Lazarilla parut un peu étonnée; mais elle ne témoigna ni joie ni tristesse de ce départ subit.

« Pourquoi ton maître ne t'a-t-il pas emmené? demanda-t-elle.

— Parce que le vieux Roque est avec lui. »

A ces mots, Lazarilla rougit légèrement, et s'écria : « C'est une chose étrange que Roque soit ainsi parti sans mot dire ! En sortant du jardin, je ne l'ai plus trouvé, et personne n'a pu me dire ce qu'il était devenu.

— Le bonhomme n'a pas plus de mémoire qu'un lièvre, dit Pèpe d'un air indifférent ; pour peu qu'il eût de tête, il aurait averti madame que Sa Seigneurie lui avait ordonné d'aller ce soir chez don Diego YasconceUos pour avoir des nouvelles de dona Maria. Il est ensuite venu^ rOpéra , avertir Sa Seigneurie que si elle voulait voir encore une fois en ce monde sa respectable tante, il fallait partir sur-le-champ.

— C'est bien; je comprends, fit Lazarilla en s'enfonçani dans son fauteuil. Avant de me coucher, je dirai le rosaire pour l'heureux voyage et le prompt retour de Sa Seigneurie. Pèpe, avertis Ritta au'elle peut entrer. Ahl je suis fati|;uée !

LAZARILLA. 367

La camariste était dans le salon, d'où elle avait tout entendu.

« Ami Pèpe, dit-elle en passant, puisque Sa Seigneurie vous a laissé ici, nous ferons gala ensemble demain soir,

— Grand gala 1 fit Pèpe. Bonsoir, Ritta. »

Le lendemain, vers la brune, trois hommes se tenaient en embuscade sous la petite porte de l'église des Récollets. Il ne passait personne par la rue déserte, et bordée d'un côté, dans toute sa longueur, par les murs de quelques jardins.

« Elle a dîné de bonne heure, disait le majOy et, sur le tard, le padre Miguel est venu la voir ; il était visible que cette visite la contrariait ; enfin, Sa Révérence s'en est allée, et elle est descendue tout de suite dans le jardin, en nous donnant carte blanche pour ce soir ; même elle a dit à Ritta que nous pouvions sortir. \

« Chut ! ! ! fit don Manuel en se mettant devant le mo/o, la voici ! »

La petite porte du jardin s'était ouverte, une femme en sortit seule; au premier coup d'œil, il semblait impossible de reconnaître Lazarilla, sous l'ample mante noire qui la cachait; pourtant don Manuel ne s'y trompa point. Elle referma la porte, et, après s'être assurée qu'il n'y avait personne aux environs, elle s'éloigna rapidement.

Don Manuel la suivit de loin avec son cousin; Pèpe resta en arrière. Elle traversa plusieurs rues en courant ; mais, vers la rue d'Âlcala, son pas se ralentit, et elle chemina tranquillement vers le Prado. Devant Tacadémie de peinture^ don Manuel remarqua, en frémissant de rage,

368 LAZARILLÂ.

qu'elle fuwstait un homme ; mais une minute après ils se séparèrent^ et elle poursuivit sa route vers le Prado.

La foule était grande sous les allées. Au moment où don Manuel pressait le pas pour rejoindre sa femme^ elle disparut au milieu d'un groupe nombreux. Pendant une heure, don Manuel, désespéré, furieux, fou de jalousie, parcourut le Prado, heurtant tous ceux qui se trouvaient sur son passage, et regardant sous le nez toutes les femmes couvertes d'une vieille mante noire.

En vain don Diego le suppliait de renoncer à cette poursuite inutile, il ne voulait rien écouter.

Ils étaient devant le café de Pedro Badillo, quand le majo accourut en disant :

c Elle est là ! dans cette allée ! ... il y a un hoipme avec elle, mais il fait si noir, que je n'ai pu le reconnaître. »

Don Manuel mit l'épée à la main et marcha guidé par Pèpe; comme ils avançaient à tâtons dans cette a}lée sopibre et solitaire, tous deux reconnurent la voix de don Antonio Golosia y Gampillo qui disait :

« Tu es, ppr Dieul une charmante créature, et il ne sera pas dit que don Antonio t'a mesquinement traitée ! Ah! ahl ajouta-t-il avec un grand éclat de rire, ce pauvre don Manuel I

— Seigneur, au nom du ciel, fit Lazarilla d'une voix suppliante, ne me perdez pas ! »

Pon Manuel était en ce moment derrière elle, il la saisit psu* les cheveux et lui enfonça son épée dans le sein en criant :

fc Infâme I tu mourras de ma main{ A moi don Diego I à moi, Pèpe 1 1 :p

Lazarilla était tombée en poussant un sourd gémissement ; son mari la laissa pour attaquer don Antonio. Us luttèrent un moment corps à corps, sans jeter un cri, sans proférer une n^^^^ape ; Vun se comportait en homme qui veut mourir ou avoir la vie de son ennemi ; l'autre se dé-

• LAZARILLA. 369

fendait avec la résolution désespérée d un lâche, et le hasard seiil dirigeait tous ces coups portés dans Tombre.

Pendant ce terrible duel, don Diego et le majo appelaient à grands cris du secours.

On vint en foule avec des flambeaux, mais il était trop tard : don Antonio se roulait par terre avec une blessure dans le côté ; il expira au moment où on essayait de le relever. Lazarilla respirait encore ; don Manuel, immobile, la tête baissée, ne répondait rien aux instances de son parent, qui le suppliait de profiter de ce premier moment de confusion pour s'échapper.

On accourait de tous côtés, la populace se serrait autour des victimes avec une âpre curiosité; elle criait en se ruant contre V alcade de Barrio qui arrivait avec ses hommes :

« Laissez I laissez ! c'est uu mari qui a tué sa femme ! Le digne seigneur a tué aussi lamant de sa femme! il a fait justice l! justice, justice pour tous 1 1

— Au nom du roi, retirez -vous ! » cria Talcade, et ses gens dispersèrent aussitôt la foule avec leurs piques.

On releva Lazarilla, et dans ce mouvement elle reprit connaissance; son regard éteint s'arrêta sur don Manuel, et elle fit signe qu'elle voulait parler.

Don Manuel, le front pâle, l'œil égaré, et peut-être déjà un remords dans le cœur, s'approcha.

« Seigneur, dit-elle avec effort, j'étais innocente , je le jure devant Dieu qui va me recevoir. »

Un sentiment de colère et d'indignation se réveilla dans l'âme de don Manuel ; il ne put souffrir que cette femme le trompât jusque à son dernier moment, et s'écria :

« Malheureuse ! alors que faisais-tu ici?

— Hélas! seigneur, je mendiais! » dit- elle en retombant dans les bras de Pèpe qui la soutenait.

Don Manuel poussa un cri d'étonnement et de douleur, et le majo murmura avec un atroce sourire :

ce Je m'en étais douté ! »

370 LAZARILLA.

Environ six mois plus tard , on lisait dans la Gazette de Madrid Tarticle suivant : « Hier, à Tissue du baise-main, Sa Majesté Catholique a aigné le contrat de mariage de don Manuel de Villa Yiciosa, son envoyé près des États de Hollande, avec dona Luisa de Montepino. Ce matin, monseigneur révêque de Carthagène a donné la bénédiction nuptiale aux deux époux. »

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