L1-:S PROVINCES OBÉISSANTES
Telles étaient les conséquences désastreuses de l'abandon dans lequel Philippe II avait laissé les Pays-Bas, malgré les représentations, les prières, les supplications cjui lui étaient adressées. Alexandre Farnèse, revenant de sa première expédition en France, lui peignait déjà la situation sous les plus sombres couleurs : les soldats mal satisfaits, en révolte, le pays chargé, opprimé de toutes parts, des dépenses excessives laites sans profit, le gouvernement aux prises avec d'énormes difficultés, notamment avec des embarras pécuniaires insurmontables, partout le mécontentement et la crainte d'un désastre général (i). A peu près dans le même temps, le conseil privé adressait au roi une remontrance où il lui signalait le péril dans lequel se trouvait le pa\'s par suite da désordre, de la confusion générale, des abus qui se commettaient dans l'administration. On lui montrait que les énormes dépenses qu'il iaisait pour la défense de la religion et le maintien de son autorité avaient des résultats tout contraires à ceux qu'il en attendait. On le menaçait, s'il ne remédiait
nombreux détails sur le triste état de l'armée et le relâchement de la discipline à cette époque dans les correspondances, les mémoires et les histoires du temps. Nous nous bornerons à renvoyer encore aux Comentarios de Verdugo, publiés par H. Lonchay, notamment aux pagres 175-igi. 245-247. A Namur, en 1594. des soldats espagnols mécontents affichèrent une protestation qui mérite d'être reproduite : elle exprime fidèlement les sentiments entretenus alors dans les armées, réduites à la misère. Nous donnons ce curieux document dans sa forme originale : « Cien pagas nos deuen i me parece que no hacen caso de nosotros. No se espanten por cosas que uieren, pus [sic] ansi nos tratan, pues no nos pagan lo que tanto trabajamos. Aun de una miseria hambre que nos dan nos la uan aîarganLlo de mes a mes. Tanto cargan al asno que a cocas echan la carga, que por uida de Dios que nos lo an de pagar los que mas cerca estuuieren, pues tan poco se aquerdan de nosotros. Juro "[■ ''ç'\. n Revista de Archivas, I (1897;, p. 1 18.
(1) Mansfeld au roi, 22, 28 août, 8, 10, 12, 14 octobre 1590. Archives du royaume^ Correspondance de Philippe II. — Alexandre Farnèse au même, 31 décembre 1390, 17 février, 16 octobre 1591. Ibid. Nous ne citons que quelques-unes des nombreuses dépêches alarmantes envoyées au roi.
pas promptement aux maux qui lui étaient signalés, s'il ne prenait pas pitié des souffrances du pays, d'une explosion de la colère du peuple. « Votre Majesté, lui disait-on, doit la justice à ses sujets et se trouverait indubitablement chargée envers Dieu et le monde si dorénavant elle tardait de prendre la vengeance de telles oppressions et d'user en ce de sa justice et clémence accoutumée... Si le remède va à longue, vient à craindre qu'ils ne tombent en quelque désespoir, se trouvant mieux traités entre les mains des ennemis..., voyant aussi la grande prospérité et félicité des rebelles accroissant de jour à autre en toutes richesses, repos et trantjuillité, et çestuy état... être tout prêt à la ruine et extermination. » Et la remontrance concluait, comme tant d'autres adressées à Philippe II depuis le commencement des troubles, en réclamant le rétablissement de l'ancien ordre de choses (i).
Représentations inutiles. Le roi n'avait d'autre préoccupation que de poursuivre ses intrigues en France. Tout était subordonné à ses visées de ce côté : c'était l'affaire principale; tout le reste en dépendait. II prétendait même et ne cessait de soutenir (}ue le règlement des affaires de France était le véritable remède à celles des Pays-Bas (2). Tel était son aveuglement c[u'il s'étonnait quand un lui parlait d'un mécontentement général dans les provinces al)and()nnées : c'est pour leur bien, leur repos, leur sécurité (|u'il dépensait des sommes
(1/ Le conseil privé au roi, it) juillet i3i)'-. ll^id.
(2) Le roi à Alexantlre l'"arnèse, 4 -.inyM. 13, -j-^ septembre. t'> nnvembre i^iji
LES PROVINCES OBEISSANTES 237
énormes à l'étranger (i). Les abus, les désordres qu'on lui signalait continuèrent donc comme par le passé.
L'obstination du r()i à porter tous ses efforts du côté de la France avait eu pour consécjuence de favoriser les progrès des Provinces-l^nies dans la résistance. Ces progrès, elles les devaient aussi à la divscipline entretenue dans leur armée, à l'esprit d'ordre qui animait les chefs et les soldats et t[ui faisait l'envie des provinces séparées d'elles (2). Tandis que celles-ci s'appauvrissaient, les autres parvenaient à attirer l'argent même de Tennemi, chez qui elles envovaient leurs marchandises. Leurs hommes étaient bien et régulièrement payés; partout où ils passaient, ils étaient bien reçus, pourvus de tout ce dont ils avaient besoin : les habitants savaient qu'ils seraient remboursés de leurs frais. Le même ordre qui existait dans l'armée se remarcjuait dans l'administration en général. Aussi, malgré la longue guerre (ju'elles avaient eu à soutenir, les Provinces- Unies, grâce à la liberté, étaient-elles parvenues à un degré de prospérité merveilleux, et cette prospérité, elles la devaient même en partie aux sujets des provinces obéissantes, qui étaient venus chercher chez elles les ressources et les movens de travail qu'ils ne trouvaient plus au midi.
Il' Le même au même, 4 octobre 15Q1, en réponse à une lettre de Farnèse, du 31 août. IM.
12 1 (( Si on demande aux pauvres villageois s'ils ne sont pas secourus des soldats du roi, ils répondent qu ils sont dix fois plus cruels et difficiles à contenter que les propres ennemis, qui. axant le paiement de la contribution taxée, passent et repassent sans touler personne ; s'ils mangent ou boivent, ils paient constamment, ou, pour le moins, se contentent de ce qu'ils trouvent. » \Villot, Discoiiis, p. 19-211.
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<( Par ainsi, remarque à ce propos V^an Meteren, les provinces et villes de Hollande, Zélande et Frise ont tort flori par la gueire, par laquelle elles ont été privées de la navigation sur Espagne, Portugal et es isles, mais elles ont été aussi délivrées de la servitude espagnole par lacjuelle elle estoient frustrées de leur légitime liberté et franchise de pouvoir aller naviguer par le monde... C'est une bonne récompense des misères que la guerre des Espagnols leur apporte... La misère des provinces réconciliées avec le roi d'Espagne a aussi été cause de la prospérité des Provinces-Unies, à cause que ces provinces se ressentoient le plus de la charge de la guerre par le mauvais gouvernement, nonobstant les grandes richesses que le roi recevoit annuellement des Indes (i), »
Constituées en iS/g, les Provinces-Unies sont assez fortes dix-sept ans plus tard pour entrer officiellement dans le concert des puissances européennes. Par le traité du 3i octobre iSgô, elles s'allient avec la France et l'Angleterre. Deux ans après, leurs commissaires, envovés en France pour négocier avec Henri IV^, déclaraient qu'ils ne traiteraient pas avec le roi d'Espagne parce qu'ils étaient en mesure de lui tenir tête. Ils pouvaient même offrir au roi de France, pour l'aider à continuer la guerre contre Philippe 11, 6.000 hommes de pied, 2.000 chevaux, de l'artillerie et des munitions, 80 navires montés et armés à leurs irais; ils ajoutaient avec fierté (jue
1 ' \'an .Nîeteren, Iltstoiie des Pays-Bas, f"» 322-;:;j4.
LES PROVINCES OBEISSANTES 239
c'était leur opposition qui avait empêché le roi catholique de faire la loi à l'Europe (i).
Tandis que les provinces du nord, affranchies du joug espagnol, prenaient cet essor qui leur permettait de jouer le rôle d'une grande nation, l'ère de l'humiliation et de la décadence commençait pour celles du sud. C'CvSt l'impression qu'on éprouve en parcourant les lettres que les états de ces provinces les conseils collatéraux et les conseils de justice envoyèrent au roi en réponse à la notification qui leur était faite de la cession des Pays-Bas. Tous déplorent l'état misérable du pays; tous prient le roi de continuer à les soutenir d'hommes et d'argent. Le conseil de Flandre ne croit pas que, sans cela, il soit a conseillable de séparer et distraire ces pays de ses autres royaumes, » Le conseil des finances écrit : '( Il nous est à pardonner si nous appréhendons ce changement (2). >'
Leurs appréhensions n'étaient pas sans fondement : l'existence de ces provinces, livrées à elles seules, eût été impossible. On comprend que, dans leur détresse et leur état d'affaiblissement, elles aient redouté jusc[u'à l'ombre de liberté qu'on leur faisait entrevoir et sollicité la protection de la nation même à qui elles devaient leur misère et leur ruine.
(1) Francesco Contarini. ambassadeur de Venise en France, Paris, \-i, mai 1598. Vênetian Calendar, IX, 322.
(21 Réponses des états des provinces obéissantes, des conseils collatéraux et des conseils de justice à la lettre du roi, du 10 septembre 1597, relative à la cession. Gachard, Collection df documents inédits concernant l'histoire de la BilgiqHe. I. 3(13-418.
Philippe II, successeur de Charles-Quint. — Son règne dans les Pays-Bas. — Son despotisme. — Ses moyens de gouvernement. — Les Flamands dans la maison du roi.
La seconde moitié du X\'l<^ siècle est l'époque la plus tourmentée et la plus sombre de l'histoire des Pays-Bas. Pour les provinces qui constituent la Belgique actuelle, le résultat de la lutte engagée alors a été la perte des libertés, la décadence matérielle et morale. Tous les maux qu'elles ont soufferts, on les a généralement attribués à l'intolérance religieuse de Philippe II ; mais un jugement, aussi impartial que possible, ne peut être porté sur cette époque troublée, sur la révolution, les causes qui l'ont provoquée, les violences, les cruautés qui ont marqué la domination espagnole à ce moment, si l'on se borne à n'y voir que l'effet du fanatisme. Le règne de Philippe II, en général, ne peut être bien compris (jue si on le considère dans ses rapports avec celui de Charles-Ouint, dont il est, à beaucoup d'égards, la continuation. C'est Charles-Ouint qui a lancé l'Espagne dans la voie de cette politique d'aspirations ambitieuses dont luimême avait hérité de son aïeul Maximilien ; c'est à
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l'Espagne qu'il confia le soin de maintenir la prépondérance de la maison d'Autriche en Europe; c'est à l'Espagne qu'il légua les Pa3^s-Bas pour être le point d'appui de son action.
En même temps (|u'il avait à sauvegarder cette hégémonie attribuée à la nation espagnole, Philippe II avait à coml attre la Réforme en sa qualité de défenseur attitré du catholicisme. Ce double rôle, il s'en acquitta pendant son long règne avec autant de persévérance que d'énergie. En France, en Angleterre, il intervint dans les luttes religieuses. En Allemagne, son action ne pouvait que difficilement s'exercer ; il trouva pourtant le moyen de se faire écoutera la cour impériale, comme chef.de la maison de Habsbourg. En Italie, son influence se ht sentir directement. Sa prétention à régenter l'Europe s'affirma partout, même dans ses relations avec les papes; car, s'il leur était soumis en tant que fils de l'Eglise, il se montrait intraitable lorsque le saint-siège procédait à l'encontre de son absolutisme royal.
La guerre à la Réforme et le maintien de la suprématie de l'Espagne en Europe sont ainsi les deux idées directrices de sa politique générale. Elles se pénètrent, se confondent, d'ailleurs, si intimement que, pour lui, l'une est la raison de l'autre, et cette unité de vues, soutenue constamment, donne un intérêt particulier à l'étude de son règne. ( )n peut différer dans l'appréciation de sa conduite, des moyens employés dans l'application de son double programme : on ne peut s'empêcher d'être étonné
de la ténacité, de la constance, du labeur énorme qu'il y employa. Sa ligne dé conduite est tracée dès le début; il la suit sans dévier, sans se laisser influencer par des raisons de sentiment ou d'intérêts étrangers à son but.
De là aussi, une supériorité marquée sur les monarques ses contemporains, sur Charles IX, ou plutôt Catherine de Médicis, sa mère, qui le guidait, dont les sentiments religieux s'effaçaient devant les besoins politiques du moment, sur Elisabeth, qui, tout en défendant la cause du protestantisme en Europe, n'hésitait pas à se séparer de ses coreligionnaires quand elle y trouvait un avantage, dont l'action extérieure porte souvent l'empreinte de son caractère ondoyant et fantasque. Nous ne parlons pas de sa duplicité : la mère de Charles IX et Philippe II usèrent de ce moyen autant et plus qu'elle.
L'accomplissement de son double programme fut encore facilité au roi d'Espagne par les embarras que causait à ses rivaux la lutte religieuse à l'intérieur de leurs états, en France, où le protestantisme devenait redcmtable, en Angleterre, où les catholiques restaient une force menaçante.
Enfin ce qui contribua aussi à lui créer un avantage précieux, c'est que ses aspirations étaient celles de ses sujets. Il continua Charles-Ouint, mais avec un tempérament et des moyens différents, appropriés au caractère espagnol. On lui a reproché d'avoir abandonné l'Afrique pour se lancer dans des aventures européennes : l'Espagne aurait dû se
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contenter d'exercer son influence dans la Méditerranée et l'Atlantique (i). Mais ce champ d'action était trop étroit pour les Espagnols du X\'P siècle et surtout pour Philippe II,(iue le prosélytisme attirait invinciblement au nord dans les luttes religieuses, l^ne intervention de ce genre donnait, il est vrai, à la politique espagnole un caractère (pii répugnait à l'ancien esprit castillan ; elle lui imprimait un cachet d' '< absolutisme exoticjue (2). >' Les Castillans, au moins jusqu'au règne de Charles-Ouint, n'aimaient même pas à voir leurs souverains s'éloigner du royaume. Après Charles-Çjuint, il en fut autrement : l'Espagne avait un nMe, une mission à remplir en Europe, et la nouvelle politique répondait maintenant aux aspirations nationales (3). L'Espagnol était avide de gloire; son activité militaire, son besoin d'expansion allaient trouver un aliment dans la lutte pour hi prépondérance (t la guerre à l'hérésie.
Toutefois le théâtre sur lequel Philippe II opérait était si vaste qu'à la longue il devait y consumer vses forces et ses ressources. 11 ne parvint pas à imposer sa volonté à l'Europe; il ne réussit même pas à enrayer les progrès de la Réforme. Les richesses (]ue lui fournissait le nouveau monde devinient
f I ) Picatoste, Estudios sobre la grandeza y decadeiicia de Espana, l\\. j i .
(2) Ibid., p. 18.
(■■;) Cette idée est ainsi exprimée par un liistorien espagnol ; " La politique ()ue le monarque espagi oi trouva tracée et eut à continuer tournait sur deux axes distincts : la ri\alité avec la }''rance et la lutte avec l'islamisme et le protestantisme; elle trouvait son plus solide appui dans l'opinion publique de la nation espagnole, qui, après avoir lutté durant plusieurs siècles pour sa foi, ne se fût pas facilement arrangée d'un changement à ses convictions en face de la révolution (]ue produisaient les nouxelles idées... 11 a pratiqué une politique vraiment nationale. » .Manuel Danvila. Cartes de Castilla. lioUtin df la Actidevna de la historia, VIL ;^ 1 7.
insuffisantes pour subvenir aux dépenses colossales qu'entraînaient des entreprises comme l'expédition navale contre l'Angleterre. Ses expéditions en France achevèrent de le ruiner. A la fin de son règne, il se débattait contre des difficultés pécuniaires insurmontables.
Ainsi s'évanouit le rêve de monarchie universelle qu'il avait caressé.
Plus encore que l'Espagne, les Pays-Bas furent victimes de son ambition : il les tenait, suivant la remarque d'un contemporain, comme une citadelle plantée dans les flancs de la chrétienté, base de sa grandeur, sans laquelle il ne lui eût été possible de faire la guerre ni à la France ni à l'Angleterre (i). La possession des Pavs-Bas était la condition de son hégémonie en Europe. On a commis une grosse erreur quand on a dit qu'il avait donné, longtemps avant 1598, son approbation à un projet tendant à former des dix-sept provinces un royaume qui n'eût relevé de l'Espagne que par le seul lien de la suzeraineté (2). Un projet de constitution d'un royaume des Pavs-Bas fut, en effet, élaboré à Madrid, en 1570, par un ministre de Philippe II, probablement le conseiller Hopperus, cjui résidait alors en Espagne. Mais ce projet n'avait pas le caractère qu'on lui a attribué. La principale raison donnée par l'auteur en faveur de cette création, c'est, au contraire, qu'elle aurait ea pour résultat l'uniticatif^n des
1 , Rapport de Daniel van der Meulen. cnvoxé à Vervins, à l'occasion des négociations pour la paix, l-'ruin, Tienjaten itit den tnchtigiatigiti oorlog, \ijfde uitgaaf. p. ;^47- .;48, note.
2- Kervvn de l.ettenhove. Les Huguenots et les Gueux, 11, 2x4-235.
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provinces et aurait permis d'affermir si bien l'autorité royale que le retour des troubles passés eût été rendu impossible. Les Pays-Bas ne formaient pas un tout homogène ; on proposait de les fusionner en un seul état, et non, comme on l'a cru, de les soustraire à l'action de l'Espagne, encore moins de les doter d'un gouvernement national. Un autre motif invoqué par l'auteur, et ce motif avait déjà été donné quand il avait été question d'une création analogue du temps de Charles-Ouint, c'est que les provinces réunies enuntout compact, possédantplus de cohésion, devaient offrir plus de résistance au cas où on aurait à les défendre contre l'attaque d'une puissance voisine.
On voit que le projet attribué à Hopperus n'avait pas pour objet la création d'une nationalité belge, ni même la restitution aux Pays-Bas de leurs anciennes libertés (i). Philippe II ne le rejeta pas; mais il posa comme condition de son acceptation que la demande d'érection des Pays-Bas en royaume lui viendrait des provinces et que le titre de roi lui serait attribué à lui-même. Il était donc bien loin de vouloir les doter d'une existence indépendante. Cette intention, il ne l'eut même pas en iSgS, quand il signa l'acte de cession. Comment l'aurait-il eue? C'est grâce à la possession des Pays-Bas que l'Espagne maintenait sa suprématie en Europe.
C'est la nécessité de cette conservation qui expli- (jue son despotisme, son mépris des privilèges, sa
;i) Nous avons reproduit le texte de ce document dans notre notice : Piojets d'érection des Pays-Bas en royaume sous Philippe II. Bulletin de l'Académie royale dt Beli^ique, Classe des lettres, 1900, p. 560-5134.
PHILIPPE II, SOUVliRAIN DES PAYS-BAS 247
préoccupation constante de soustraire le gouvernement, autant cju'il lui était possible, à l'action des indigènes. Jusqu'en i567, il respecta les anciennes institutions, au moins dans la forme, car déjà sous l'administration de Marguerite de Parme, le conseil d'état se plaignait du dédain avec lequel il était traité. Après l'arrivée du duc d'x\lbe, la. direction des affaires et le commandement militaire appartiennent, en fait, aux étrangers. Ce sont les Vargas, les Albornoz, les del Rio, les Roda, les Escovedo, les Gonzaga, toute la séquelle d'Espagnols et d'Italiens qui entourent les gouverneurs généraux ([ue l'on écoute. A Madrid, Philippe II eut près de sa personne pendant quelque temps des conseillers flamands qui étaient écoutés, comme Hopperus. Après la mort de celui-ci, les affaires des Pays-Bas furent le plus souvent réglées par Tavis des Espagnols et même avec leur seul concours (i).
La défiance que Philippe II éprouvait pour les indigènes, il la manifesta surtout à l'égard des états généraux, auxquels il se montra constamment hostile : après son départ des Pays-Bas, en iSSg, ils ne furent convoqués que cinq fois, pour délibérer sur des questions de subsides ou d'impôts et pour rece-
(1) « Il n'y a plus auprès du roi personne de conseil de par delà, se résolvant les affaires desdits pays par Quiroja, los Vêles, marquis d'Aguilar. qui ne savent non plus des pavs d'Embas que moy du royauline du Sopiiy.,.. Les Espagnols ne voudroient perdre la commodité qu'ils avoient prins de s'engrc-sser du bien de ceux des pays d'Embas, les pensans réduyre au mesme que Naples et Mdan. •• Granvelle à iMarguerite de Parme, 8 octobre 1577 Correspondance du cardinal de Granvelle, \'I, 171. — • Le cardinal signale au roi le danger d'une pai cille situation ; il est tàcheux que l'on n'ait pas remplacé Hopperus. On est mécontent de ce que les affaires de Flandre se traitent aux cortès et de ce que le roi prenne à ce sujet l'avis des Espagnols. Les affaires sont mal conduites. Le même au roi, Rome, 11 juin 157S. Ibtd., VHI, 102-103.
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voir, en idqS, notification de l'acte de cession des dix-sept provinces aux archiducs. En Espagne, Philippe II se fût bien gardé de témoigner un pareil mépris pour la représentation nationale : il assemblait les Cortès régulièrement, assistait à leurs séances, écoutait leurs vœux, leur promettait un examen bienveillant, qui souvent, il est vrai, aboutissait à un refus plus ou moins déguisé.
Sous Charles-yuint, l'administration des Pays- Bas avait été exclusivement confiée aux indigènes. L'empereur savait qu'y associer d'autres que ses compatriotes, c'eût été agir contrairement à la justice et à ses intérêts, yuand, en i53o, il appelait sa sœur, Marie de Hongrie, pcmr succéder à Marguerite d'Autriche, il lui écrivait : « Cette nation ne voit volontiers les étrangers auprès de celui qui a charge sur eux. » De même, il montra de la déférence pour les états généraux : leur rôle se bornait, en principe, au vote des impots et des subsides; mais il leur lit plus d'une fois des communications touchant quelque point de sa politique. On comprend donc que, malgré le souvenir de plus d'un griet, son règne ait paru aux Elamands opprimés par les Espagnols, une ère de liberté et de prospérité. Aussi, à partir de l'année iSôj, demandent-ils le rétablissement de l'ancien ordre de choses.
Leurs regrets et leurs revendications se produisirent surtout pendant la période qui suivit la mort de KcHiuesens. ( )n les trouxc élociucmmcnt exprimés <lans une remontrance (]ue les états généraux adressaient à IMiilippe 11 au mois d'()Ct()l)re iSyy. <' Nous
.supplions très humblement Votre Majesté, lui écrivaient-ils, qu'elle nous consente que nous soyons gouvernés suivant nos privilèges, droits, franchises et anciennes coutumes, comme \ otre Majesté l'a juré et nous avons été du temps de ses devanciers. Aussi l'empereur susdit aura à jamais gloire immortelle pour avoir pu régir paisiblement
tant de diverses nations, avec amour réciproque
Or, il n'y en saurait avoir nulles qui fussent plus •différentes que celles des Espagnols et des naturels de ces pavs. Même quand les Espagnols auraient domination aussi avant que cela soit, nous voulons bien dire à A'otre ]^Iajesté que nous y mettrons les voies et moyens jusques au dernier, et nous aiderons •de tous ceux que nous pourrons avoir, soit au dedans ou au dehors des pays, à notre très grand regret, si •inconvénient en advient (i). » Comme beaucoup d'autres, ces représentations vinrent échouer contre le mauvais vouloir du roi.
A l'instigation de Granvelle, il ne cessa de prétendre qu'il n'innovait en rien, qu'il voulait tout •conserver comme du temps de son père; mais ses affirmations étaient démenties par ses actes. Pendant tout son règne, il agit au mépris des institutions, des droits, des privilèges, des libertés, qu'il avait juré de respecter. Il l'a fait ouvertement, il l'a lait aussi par des moyens détournés et par les procédés les plus artificieux, car il pratiquait l'art de la dissimulation et la duplicité à un degré qui étonne, même •à cette époque de ruse et de mauvaise foi.
(i) Gacliard, La Bihliothique tiationalt, l. 175-176.
Au début de son règne, il chercha à semer la division parmi les seigneurs, espérant ainsi enrayer l'opposition naissante. Le comte d'Egmont, dont il a aperçu la faiblesse de caractère et la légèreté, parait lui pouvoir servir d'instrument; mais son honnêteté le met en garde contre la flatterie du souverain, qui échoue. Le roi défend à sa sœur de convoquer les états généraux sans son consentement; mais il lui enjoint de tenir cachée sa résolution à cet égard. Il fait croire qu'il a l'intention d'accorder un pardon général aux confédérés, et, dans un acte passé devant notaire, il déclare qu'il n'a pas agi librement et, par conséquent, ne se tient pas lié par sa promesse. Il s'engage à supprimer l'inquisition, et il fait dire au pape que cet engagement ayant été pris sans l'assentiment du saint-siège, il le considère comme étant sans valeur. Les longues négociations qui devaient aboutir à la réconciliation des provinces méridionales révèlent chez lui toutes sortes d'arrière-pensées. Don Juan, son frère, a éprouvé les effets de son caractère soupçonneux et dissimulé. Farnèse en a été la victime.
Sa prétention à vouloir tout diriger par lui-même était cause d'une lenteur extrême dans l'expédition des affaires. Quand une dépêche arrivait de Madrid, souvent la situation, les faits auquels elle se rapportait s'étaient modifiés, et une nouvelle instruction devenait nécessaire. Le roi le savait si bien qu'afin de parer à cet inconvénient, il expédiait parfois en même temps deux dépêches conçues dans un sens différent, pour cju'on en fit usage suivant l'occa-
sion. Son inertie, son indolence désespéraient Granvelle (i).
Quelquefois, il est vrai, cette lenteur était voulue. De même que son père, Philippe II comptait sur le temps comme sur un allié qui finirait par arranger les choses à son avantage. Son projet de voyage dans les Pays-Bas, toujours annoncé, toujours différé, abandonné au moment où, dans toute l'Europe, on croyait qu'il allait s'exécuter, où tous les préparatifs étaient terminés, est un des exemples les plus frappants de cette lenteur, employée ou non à dessein : aujourd'hui encore, il est impossible de dire d'une manière certaine si jamais Philippe II a eu l'intention de revenir dans les Pays-Bas après iSSg (2).
Dans plus d'une circonstance urgente, on le voit manifester une irrésolution qui déroute tout jugement. En 1576, l'anarchie qui suivit la mort du grand commandeur exigeait des mesures promptes et énergiques. Pendant que la situation s'assombrissait, que les soldats mutinés ravageaient le . pays, on délibérait tranquillement à Madrid sur l'envoi du successeur de Requesens. Hopperus, garde des sceaux des Pays-Bas en Espagne, rendait compte fréquemment au roi de ce qui se passait et réclamait, sur un ton de plus en plus pressant, une décision.
(1) « Les remèdes d'Espagne n'achèvent jamais de venir, et avoit raison don Pedro de Toledo, qui fut si longuement vice-roi de Naples, qui disoit que s'il devoit attendre la mort, il voudroit qu'elle vînt d'Espagne, car elle n'arriveroit jamais. » Granvelle à Morillon, Naples, i i mai 1573. Correspondance du cardinal de Granvelle, IV, 558. — Le 7 mai 1580, étant en Espagne, il écrit à Marguerite de Parme : v Aussi veult Sa Majesté entendre en tout et que tout passe par sa main, et se tue. Et peu se fait par ce moyen, et souvent tarde la signature ; et aussi fait dommage grand que l'on escripve sou\ent et que les provisions ne suivent. •' Jbid., VIIL 50.
(2) Voir notre ouvrage : Espagnols et Flamands au XV I^ siècle. L'établissement du régime espagnol, p. i()2-20o.
Le roi, impassible, apostillait ses notes pour constater qu'il réfléchissait (i). Ces tergiversations donnent une idée de la façon dont les affaires des Pays-Bas étaient dirigées à Madrid et de la valeur de Philippe II comme homme d'état.
Dans la répression du mouvement insurrectionnel, il a laissé commettre en son nom des excès et des cruautés inexcusables. Lui-même s'est servi à l'égard de ceux dont il voulait se débarrasser de moyens que la conscience réprouve. Il suffit de rappeler le supplice de Montigny, dont il avait seul réglé tous les détails (2), celui de Genlis, étranglé secrètement par son ordre au château d'Anvers, le meurtre d'Escovedo, le soir, dans une rue de Madrid. Genlis commandait l'armée recrutée en France par Coligny, en 1572, pour joindre le prince d'Orange; fait prisonnier, il fut enfermé dans la citadelle d'Anvers. Le 17 novembre de l'année suivante, le duc d'Albe, conformément aux instructions du roi, le fit étrangler. On répandit le bruit
(il Le 17 septembre, un gentilhomme du marquis d'Havre arrive, apportant les iiiiuvelles les plus lamentables Hopperus supplie le roi de prendre une décision ei de croire ce qu'il lui affirme. « selon la vérité de Dieu, » que le mal ne procède pas <c du bas peuple, » mais de mauvais ministres. Le roi annonce qu'il va examiner ce qu'il y a à faire. Quand on apprend l'arrestation des membres du conseil d'état, Hopperus exprime l'avis qu'il n'y a plus une minute à perdre. Le roi répond ; « .le ne cesse de penser à cette affaire, qui nous cause tani de soucis. Plaise à Dieu de m'éclairer sur ce qui convient le mieux à son service. )> Le garde des sceaux demande que l'on hâte le départ de don Juan. Le roi écrit en marge de sa lettre : <c .lespère que ce sera bien vite, quoique pas aussi vite cjue vous le dites : cela ne m'a pas été possible. » Le 3 octobre. I^hilippe II écrit qu'il ne reste plus qu'à tixer les appointements de son frère. 1.631, nouvelles instances d' Hopperus. Le roi annonce entin que don Juan part. (>opie de rapports de .foachim Hopperus faits à Pnilippe II, avec les apostilles originales du roi. Bibliothèque royale de Belgique, manuscrit i6oyi, M 1 15- !();.;.
(2) Voir notre ouvrage : Espagnols et Flamands au XV [^ siècle. L'élablissement du régime espagnol, p. «j'i-gG.
qu'il était mort subitement (i). Un autre gentilhomme, François de la Noue, faillit subir le même sort sept ans plus tard. Il combattait en Flandre contre les Malcontents, en i58o, quand le marquis de Roubaix, l'ayant fait prisonnier, le livra à Alexandre Farnèse. A la nouvelle que ce vaillant capitaine était tombé entre les mains des Espagnols, après avoir donné sa parole de ne plus servir contre eux, Philippe II exprima l'avis qu'il y avait lieu de l'exécuter, mais en secret (2). Des personnages influents s'employèrent en sa faveur, l'exécution n'eut pas lieu, et la Xoue parvint même à obtenir sa mise en liberté (3).
L'assassinat du prince d'Orange par des moyens cachés ayant été reconnu difficile, on le prépara ouvertement. En lançant contre le Taciturne le décret de proscription, par lequel il promettait une récompense à quiconciue le livrerait vif ou mort, Philippe II invoquait l'exemple de son père, qui avait mis au ban de l'Empire le duc de Saxe et le landgrave de H esse révoltés contre lui. ]\Iais en Allemagne le ban était appliqué en vertu des constitutions existantes, tandis qu'aux Pay.s-Bas le roi
(i) CorrespoTidance de PhiUffc II. II, ji(). — Cohccion de docnmtntos inéditos. Cil. p. 324 et suiv.
[2) « Enteiidida la prision de la Nua. y mirado loque convendrâ hacer del. attenio que ha srdo perjuro de todo lo que jurô en Mons, cuando la otra ve/ fuere preso.... ha parescido ordenaros icomo por la présente lohago ... deis ùrden en acabarle luego, remitiendoos el modo de la exequcion para que se haga publica 6 secretamente y con dissimulacion como vieredcs mas convenir. » En marge, de la main du roi : (( Creo que con secreto séria lo mejor, y assi sea este para vos solo, j) Le roi au prince de Parme, 17 juin 1580. A."chives du royaume, Correspondance de Philippe II.
(3 H. Hauser, François de la Noue. Paris, i8()2, p. iig-138. — Id. François de la Noue njuveaux documents sur sa captivité et sur sa délivrance. Bulletin delà Société de l'histoire du protestantisme français, t. XLV (iSqGi, p. 132-132,251-256.
254 ESPAGNOLS ET FLAMANDS Al' XVI^ SIÈCLE
l'ordonna de sa propre autorité; il ne voulut même pas le communiquer préalablement aux états des provinces réconciliées. Quand l'ordre de le publier fut envo3'é à Alexandre Farnèse, le conseil d'état lit remarquer que ce mode de châtiment n'était pas pratiqué aux Pays-Bas (i),
Charles-Ouint avait la persuasion qu'en proscrivant les deux électeurs, il agissait régulièrement, légalement, et tout autre moyen violent de se débarrasser de ses adversaires lui eût paru odieux (2). Sans être exempt des fautes communes à la diplomatie de son temps, il ne pratiqua pas le système des exécutions dans l'ombre, qu'on peut reprocher à son fils. A ce reproche les apologistes de Philippe II répondent que le roi catholique n'était pas tenu à l'observation de lois ou même de formes qui contrariaient l'exercice de son autorité, qu'il n'était pas astreint aux règles ordinaires de la justice (3), Tel était l'avis d'un de ses confesseurs, fray Diego de Chaves, qui, à propos du meurtre d'Escovedo, ordonné à Perez, écrivait : « D'après mon opinion sur les lois, le prince séculier qui a puissance sur la vie de ses sujets et vassaux, de même (ju'il peut la leur ôter pour juste cause et par jugement en forme, peut aussi le faire sans cela, ayant des témoins,
l\l Alexandre Farnèse au roi, uS janvier I58(j. Correspondance de Guillaume le Taciturne, H. 25.
(2j Un jour, un more lui ayant offert d'empoisonner Barberousse, il répondit que ce serait une honte pour un prince d'employer de tels moyens pour se défaire d'un ennemi, fût-il même ini abominable corsaire comme Barberousse. (iachard, notice sur Ciiarles-Q^uint dans la Biographie nationale, III, col. yp.
'3) Nous renverrons notamment aux deux volumes dans lesquels un écrivain espat^nol. .1 . I^'eniandez Montana justifie tous les actes de Piiilippe II, sans exception; ils constituent une apologie intéressante de l'absolutisme monarchique : Nw^ra Lm^ y juicio verdadero sobre Felipe 1 1 , Ma.trid, iSS'j; Mas Luz de :erdad histortca sobre Felipe II, ibid., i8y2.
puisque le surplus des formes et toute la suite d'un procès ne sont rien pour lui, qui peut en dispenser. Et quand il commettrait quelque faute en procédant sans formes, il n'}^ en a pas de la part d'un sujet qui, par son ordre, en a tué un autre. On doit croire, en effet, que l'ordre a été donné pour une juste cause, car le droit présume toujours qu'il y en a une dans toutes les actions du prince souverain (i). » Ainsi le pensait également Philippe II. Il avait décidé qu'Escovedo mourrait sans l'observation des formalités judiciaires ■ordinaires; et il confia le soin de l'exécution à Antonio Ferez, son secrétaire, qui, en cette qualité, connaissait les motifs (2).
On s'explique que Philippe II ait voulu maintenir son autorité absolue, sans partage et sans concessions; on ne peut excuser les moyens qu'il a employés. Il a été dur, tyrannique ; il n'a pas même reculé devant l'assassinat. On l'a quelquefois représenté comme un souverain sanguinaire. L'expression est exagérée et même injuste : sa nature ne le portait pas à la cruauté. Mais il y avait chez lui deux hommes, le despote, poussé aux mesures les plus violentes par la conviction qu'il accomplissait une mission supérieure comme souverain, comme représentant de Dieu sur la terre (3) ; l'homme privé, qui
(ij Lettre à Antonio Perez. Parez, Relaciones, p. 76.
(2) Ibid., p. 70. — Parmi les pièces du procès criminel instruit plus tard ■contre Perez, se trouvait un billet du roi, en date du 4 janvier 15(10, adressé à
Rodrigo Vazquez de Arce, juL;e de la cause, dans lequel Philippe II reconnaissait que l'assassinat d'Escovedo avait été commis avec son autorisation. Muro, Vida delà i>rincesa de Eboli, Madrid, 1877, p. 75, note.
(3) « Le roi, prince principal de toute la chrétienté, tient entre toutes choses pour la plus honorable le soutien de la religion, que Dieu lui a confié avec la dignité royale. » Fray Francisco de Cordova, chapelain de Philippe H, au troi, Vienne, 4 décembre 1564. Coleccion de documentos inéditos, CL 92,
était plutôt bienveillant. Le second a été gâté par le premier.
Dans les rapports avec les siens, il était doux^ affectueux. On le voit prodiguer à ses enfants de la, tendresse, des soins paternels tout à fait touchants : nous ne parlons pas de don Carlos, qui était un monstre. Les lettres qu'il adressa à ses filles pendant la longue absence que nécessita l'annexion du Portugal révèlent en lui un père soucieux à l'excès de leur bien-être et de tout ce qui pouvait leur donner quelque satisfaction. Il veut être tenu au courant de tout ce qui les concerne, s'inquiète à la moindre alerte, leur témoigne les attentions les plus délicates. Lui qu'on a dit incapable même de sourire, il badine, il plaisante (i). A l'occasion de la signature du contrat de mariage d'Isabelle avec l'archiduc Albert, il y eut au palais, une grande fête. Bien qu'il fût malade, le roi autorisa les dames de la cour à paraître dans sa chambre masquées. De son lit, il donna les ordres et dirigea le bal avec autant d'entrain, dit un ambassadeur présent aux réjouissances, que s'il avait été à la tête de son armée. Il insista pour voir le jeune prince Philippe, son fils, prendre part à la danse (2).
Il se fit aimer de ceux, petits et grands, (jui le servaient. Comme son père, en effet, il était pour
(i) Lettres de Philippe II à ses filles les infontrs Isabelle et Catheyine. écites pendant son voyage en Portugal, 15^(1-15X3. piibliées par M. Gachard. Paris, 1884.
I2) Avec l'infante, pas avec une des dûmes, comme il axait exprimé timidement le désir de le faire. Agostino Nani, ambassadeur de Venise, au doge,. Madrid, 17 mai. Venetian Calendar, LX, 2,-A-
eux aftable, leur maix^uait des égards, de l'attention. « Estoit le naturel de ce prince si doux et bénin, écrit l'un d'eux, que de la moindre indisposition de ses serviteurs domestiques et principalement de ceux de sa chambre, ausquels cognoissoit et hantoit le plus, se condouloit comme de ses propresenfans, les faisant visiter de sa part avec secours d'argent et leur envoyant ses propres médecins de sa chambre pour les curer, qui pour nous tous n'estoit petite consolation, et descouvroit en cecy ce grand prince et monarque un autre thresoir ou minière de vertu non moins estimable que toutes les autres (i) .)>■
Il conquit ainsi l'affection des Flamands qui vivaient dans son entourage, et ils étaient très nombreux. Beaucoup de fils de familles aisées des Pays- Bas allaient, à cette époque, en Espagne chercher une position, même solliciter un emploi dans la maison du souverain. En leur taisant accueil, Philippe II, non seulement trouvait un moyen de récompenser des sujets fidèles, mais il maintenait la tradition introduite à la cour par Charles-Quint : on sait, en effet, que l'empereur recrutait le plus souvent parmi ses compatriotes ses serviteurs domestiques.
C'est pourquoi le roi avait dans sa maison une quantité de Flamands qui, en vertu de leurs charges,., l'approchaient de très près. Ils appartenaient les uns à sa chapelle flamande, chapelains, musiciens, chantres « à la voix mélodieuse (2), » les autres à la
(1) Jehan Lhermite, Passctemps, II, !■.;()- 140. \2) Et Régis dulci cantores vo^e sacellum
Exornant Belg;c, nec habetur in orhe secuiidum ;
Nam gémit Italus et Germaniis \ociti.Tatiir.
Belga canif
Gock, Maiilua Carpeniana. p. -i, 50-51.
compagnie des archers de la garde bourguignonne ; d'autres étaient attachés à la chambre. Le corps des archers qui formaient la garde particulière du roi, au nombre de cent, ne comprenait et ne pouvait même comprendre, d'après l'ordonnance qui l'avait institué au siècle précédent et que Charles-Quint avait appliquée à la cour de son fils, que des sujets natifs de la Bourgogne ou des Pays-Bas ; les places vacantes ne pouvaient être conférées qu'à des gentilhommes de bonne maison ou à des personnes « de bonne famé et renommée, issues de fort ancienne bourgeoisie (i). » On devait pouvoir compter sur leur dévouement, ce La garde des archers, dit Cock, qui fit partie du corps, est la fidèle compagne du roi dans ses voyages, la très diligente garde de son corps, la brave protectrice de tout ce qui le touche ainsi que sa famille; c'est elle qui a les clefs du palais ro^^al, qui en ouvre et en ferme les portes (2). »
Il n'est donc pas étonnant que, parmi les archers de la garde royale, il se soit rencontré des hommes de mérite, comme Henri Cock, de Gorcum, qui nous a laissé plusieurs ouvrages écrits en Espagne, et Jean Lhermite, né à Anvers, de parents wallons, qui fit comme archer ses débuts au service du roi, et dont nous possédons des mémoires intéressants.
Une quantité de Flamands figurent également dans le personnel de la chambre. En i5go et dans les années suivantes, on en trouve parmi les gentilshommes de la bouche, les aides-gentilhommes de la
(1) Lhermite, Passetemps, \,H-.
(2) Cock, Relacion de} n'aie d Zaragoza, p. ()i. 1-a garde existait encore -au XVI le siècle.
PHILIPPE II , SOUVERAIN DES PAYS-BAS 25g
chambre, les barbiers, les concierges des maisons royales (i). C'est un aide-gentilhomme flamand, Pierre van Ranst, qui a la charge des horloges; Jean •de La Huerta (Papenhoven), de Louvain, est premier barbier; Thomas de La Vallée, de Bruxelles, Bernard Cornelissen, de Nimègue, sont aidesbarbiers (2).
Jean Lhermite, qui d'archer de la garde, devint, en iSgo, gentilhomme de la chambre, mérite une mention spéciale. En 1592, il avait si bien gagné la confiance du roi qu'il fut chargé d'enseigner le français et les mathématiques au prince héritier, plus tard Philippe III, La façon dont le professeur faisait sa leçon de langue française est rapportée avec des détails d'une curieuse naïveté. L'étude avait lieu l'après-midi, de deux à quatre heures, presque toujours en présence du roi, « au bout de quelque buffet ou table, de celles de là tout près, luy assiz en un petit tabouret, et moy à son costé, en un genou; et le plus souvent, quand nous nous trouvions escartez de la royale présence, s'assied sur un de mes genoulx, estant moy agenouillé de l'autre..., que Dieu sçait comme je m'en lassoy(3).))
Pendant son séjour en Espagne, ce gentilhomme eut occasion d'entrer en rapports avec un de ses compatriotes dont la vie fut aussi tristement célèbre que la naissance illustre, Philippe-Guillaume de Nassau, comte de Buren, fils aîné de Guillaume <i'Orange, enlevé, en i568, de Louvain, où il
(1) Lhermite, Passetemps, passim.
(2) Ibid., I, 9697.
26o ESPAGNOLS ET FLAMANDS AU XVI^ SIÈCLE
étudiait, et transporté en Espagne. Après avoir achevé ses études à Alcala, il avait été interné au château d'Arevalo, sous la garde d'un capitaine et d'un certain nombre de soldats. En iSgS, Philippe II, absolument assuré de ses sentiments catholiques et de sa fidélité, résolut de le mettre en liberté. A ce propos, Lhermite raconte un incident que nous rapporterons ici pour conclure : il est tout à fait caractéristique.
En même temps que lui était annoncée la nouvelle de la fin de sa captivité, le prince fut invité à se rendre à l'Escurial, afin d'y recevoir, avec le congé du roi, « sa bénédiction « pour le voyage qu'il allait entreprendre. Le comte de Buren était autorisé, en effet, à accompagner l'archiduc Albert, qui se préparait à partir pour Bruxelles. Le roi, assis dans son fauteuil, où il était retenu par la goutte, l'accueillit fort bénignement. Ils conversèrent quelque temps, et, u prenant son congé, luy jecta fort humainement le bras sur ses espaules en forme d'embrassement, dont s'en alloit très content et très satisfaict de Sa Majesté (i). »
Philippe II embrassant le fils de celui qu'il avait fait assassiner! On pense bien que ni l'un ni l'autre. ne firent allusion à la mort du Taciturne.
(i) Ilnd.. -6o2()5.
Intervention de Philippe II dans les affaires de France
Le roi au duc de Parme, 14 mai 1586 (i
Il annonce l'intention d'entretenir le trouble en France. — Secours en argent aux catholiques de ce royaume.
Porque por la dibersion que en otra carta que aqui va se os apunta para en caso que franceses nos quisiesen inquietar, ningun medio puede haber tan bueno como hacerla anticipada sustândoles (il ruido en su casa y no les dejando conseguir la paz gênerai, que no ha de ser sino destruccion de los catôlicos, me ha parecido advertiros que no dejan de hacerse los officios que combiene para animar los catôlicos â que lleven adelante su buena determinacion; mas porque estan faltos de dinero y por falta deel no pueden lo que desean, podrâ ser que seanecesaiio ayudarles con alguna cantidad como se hizo la otra vez, y tan pronta podrâ ser la ocasion que no puedan tomarse de otra parte que de los 600.000 ducados que se os embian en las galeras hasta la suma de 200.000 ô poco mas, los cuales en este caso
(1) Les documents reproduits dans l'Appendice sont tous extraits de la Correspondance de Philippe II sur les affaires des Pays-Bas qui se trouve aux Archives générales du royaume, Cartulaires et Manuscrits, n" 187B
habeis de proveery prestar de la dicha suma, tornandooslo yo -â avisai- que, en la primera provision que a esta se siguiere, mandaré que, demas de la ordinaria, vaya otro tanto dinero como en esto se consumiere; y pues, por la razon que queda apuntada, sera tambien en beneficio de esos Estados y de lo que traeis entre manos, se el buen rostro que â ello hareis, y os lo lie qucrido prebenir para que lo tengais entendido y podais ir tiazando y previniendo con Juan Bautista de Tasis, que esta al cabo de estos negocios y os habrâ informado de ellos la forma ■que sera mas â proposito para hacerse, siendo menester con la disimulacion y secreto que combiene: y de lo que se os ofreciere sobre ello me avisareis^ que lo mismo se harâ de acâ.
Le roi au duc de Parme, 19 octobre 1586
Qu'il empêche la paix de s'établir en France. — Secours pécuniaire aux
catholiques