CHAPITRE FREMIER
u seuil de cet historique, nous rencontrons les analyses de Pascal sur les différentes sortes d’esprits, analyses plus célèbres que comprises. Aussi
y insisterons-nous tant à cause de leur importance que de leur obscurité. L’exégèse en est ardue, parce que les textes sont épars et datent d'époques différentes, difficilement assignables (:). Quand on confronte tous ces textes, on constate entre eux des variations notables, aggravées par l'emploi des mêmes mots (géométrie, justesse, droiture) pour désigner des réalités distinctes. Voici, en gros, l’évolution des idées de Pascal sur le discernement des esprits, idées qui, à notre connaissance, n’ont pas été pleinement élucidées.
A trente ans, Pascal était un « intellectuel » féru de science et surtout de géométrie, c’est-à-dire de raison raisonnante. Alors, il fait la connaissance du chevalier de Méré, qui lui révèle l'importance du sentiment dans les
(:) V. le Discours des Passions de l'amour (Br. p. 123), l'opuscule de l'Esprit géométrique (Br. D. 164), plusieurs fragments importants des Pensées (Br. n° 1, 2, 3 et 4) auxquels il faut joindre les considérations sur l’honnéte homme (Br. n°* 35, 36, 37, 38, 39), le développement sur les trois ordres (Br. n° 460 et 793), et les réflexions éparses sur l’ordre (cf. notre article du 16 mars 1906 dans la Quinzaine). — Je citerai d’après l'édition classique Brunschvicg (Hachette), et d’après le t. III de la petite édition in-48 des Œuvres de Pascal, chez Hachette (œuvres scientifiques).
choses de l'esprit. Son voyage en Poitou (en juin 1652) avec le duc de Roannez, Miton et Méré, dont la relation a été découverte en 1848 par M. Collet, est un moment décisif dans sa formation spirituelle. De là date la vraie « conversion » (:) de Pascal, ses retours religieux n'étant pas des conversions à proprement parler. Il fut vite « désabusé » de la logique par les raïlleries de Méré, qui le convainquaient qu’un savant « a tort d’être superbe » (2), et par les conversations de cet « honnête homme » (*) quilui enseigna la supériorité du jugement spontané et l'infirmité de l'entendement qui use de règles artificielles. Jusque-là, Pascal avait été un pur géomètre ; il aspire aussitôt à être un esprit fin, et, au bout de quelques jours, il entre dans les vues de Méré. Cet hemme « entre les deux âges » (?), vieilli par le travail et la maladie, était « un grand mathématicien qui ne savait que cela... Il n'avait ni goût ni sentiment ». Mais il se met à écouter ou à interroger, et il note ses observations sur des tablettes. « Cela fut bien remarquable qu'avant que nous fussions arrivés à Poitiers, il ne disait presque rien qui ne fût bon et que nous n'eussions voulu dire, et sans mentir, c'était être revenu de bien loin. Aussi, pour dire le vrai, la joie qu'il nous témoignait d’avoir pris un tout autre esprit était si visible que je ne crois pas qu’on en puisse sentir une plus grande (‘). » Pascal venait, en effet, de découvrir un monde nouveau, qu’il portait en lui à son insu. Sa secousse intellectuelle fut comparable à celle
(:) Br. n° 144. Pascal avait 34 ans.
(2) Br. n° 460.
() L'honnête homme est universel et il ne se pique de rien : il n’a pas d’enseigne. Il comprend toutes les catégories d’esprits, et il met chacun à son rang.
(*) Br. p. 115. Contrairement à Br., je crois que les vers cités par Méré sont authentiques. (Cf. ceux cités dans le Pascal de Boutroux, p. 57, qui datent de la même époque.) E
DST ANN A LOYSE S DE. P AS C:x L 68
que S. Mill dépeint dans son Autobiographie, où à celle d'A. Comte découvrant le monde de la beauté après celui de la vérité ; et ce voyage en Poitou eut les mêmes suites que le voyage aux Pyrénées de Taine, que le voyage en Italie de Gæœthe ou de Renan, que le séjour en Algérie de L. Bertrand.
M. Boutroux qualifie Méré de fat (!) : celui-ci le prend, en effet, de haut avec Pascal, mais cela s'explique suffisamment par la différence de condition des deux personnages. Quant aux idées de Méré, elles ne sont certes pas d'un sot. Méré est un esprit fin qui n’est que fin, mais c'est un type remarquable d'intelligence : « Il a très bon esprit, écrivait Pascal à Fermat le 29 juillet 1654, mais 47 n'est pas géomètre », car il ne comprend pas qu'une ligne mathématique soit divisible à l'infini. Pascal venait sans doute de recevoir une longue lettre où Méré cherche à le « guérir des mathématiques ». — « Il vous reste encore, lui disait-il, une habitude que vous avez prise en cette science à ne juger quoi que ce soit que par vos démonstrations qui le plus souvent sont fausses. Ces longs raisonnements tirés de ligne en ligne vous empéchent d'entrer d’abord en des connaissances plus hautes qui ne trompent jamais... Vous croyez que, pour avoir l'esprit juste et ne pas faire un faux raisonnement, il vous suffit de suivre vos fiqures sans vous en éloigner, et je vous jure que ce n’est presque rien, non plus que cet art de raisonner par les règles, dont les petits esprits et les demi-savants font tant de cas... On trouve mieux la vérité par le sentiment naturel que par vos démonstrations. Un grand esprit comme vous devrait être au-
(*) A cette époque, la fatuité de Pascal était plus grande que celle de Méré, qui était homme du monde. Pascal était alors un pédant, et c’est ‘ pourquoi il admire tant « l’honnête homme ».
MENTRÉ, — /Voologie. 5
dessus des arts (:) et des sciences, bien loin de s’y laisser empêtrer et d'en être esclave. » Ge n’est pas à dire que Méré dédaigne les mathématiques : il se vante même d’avoir posé, en 1653, le problème des partis qui devint l'origine du caleul des probabilités. « Je ne conseille à personne, écrit-il à Pascal, de mépriser cette science, et, pour dire le vrai, elle peut servir pourvu qu'on ne s'y attache pas trop... » Dans le Discours de la Conversation, Méré distingue l’éloquence naturelle de l’éloquence artificielle : l’une qui suit l’art et Les règles, l’autre qui obéit à l'expérience, au sentiment, à l'instinct, et qui est irréfléchie ; or « ce qui réussit vaut mieux que toutes les règles » (2). Dans le Discours des agréments, Méré fait une autre distinction, qui n’est pas réductible à la précédente. Il distingue deux sortes de justesses : l'une qui dépend de l'esprit et de l'intelligence, et qui « consiste à voir les choses comme elles sont et sans les confondre »; l’autre qui vient principalement du goût et du sentiment, et qui « paraît à juger de la bienséance et à connaître en de certaines mesures jusqu'où l’on doit aller, et quand il se faut arrêter ». La première justesse ne se ramène pas à l'esprit géométrique qui avance en droite ligne : elle suppose une imagination ample, une vue nette et réaliste des choses, « un esprit vif et des yeux fins »; elle est done de l’ordre de l'intuition. La seconde justesse est le taet psychologique qui inspire le diplomate et le mondain, qui les préserve des pires maladresses; c’est celle qui doit guider l’amoureux. En définitive, Méré distinguerait l'esprit rigide du mathématicien, l'esprit net du concret
(") Ce trait est à noter. Ce que Méré combat en Pascal, ce n’est pas
seulement le géomètre, mais le praticien qui a inventé la machine arithmétique et qui sent trop son homme de métier, bref l'esprit mécanique. (5) Cf. Pensées (Br. n° 4 et n° 45).
et l'esprit souple du fin (‘). IL admettait, comme Platon, l'existence de deux mondes : l’un corporel qui tombe sous les sens et le calcul (*); l'autre invisible et véritablement infini, où résident les vrais originaux des choses. La raison et l'imagination nous font pénétrer dans le premier; le second n'est accessible qu’au sentiment. Les analyses de Pascal vont donner aux vues ingénieuses de Méré une précision et un relief incomparables.
IL ne faut pas oublier que Méré a rendu à Pascal un grand service en lui ouvrant de nouveaux horizons, outre qu'il lui a inspiré sa distinction des géomètres et des fins. Cette distinction, Pascal l’approfondira sans cesse, et il finira par la dépasser, parce qu'il en aura découvert l'insuffisance. Les vues de Méré concordaient d’ailleurs avec celles de Montaigne, que Pascal découvre à la même époque et qui devient pour lui « l’incomparable auteur de l’art de conférer ». Quand Pascal décrivait l'esprit de finesse, il songeait à Méré et à Montaigne, qui étaient des fins ou des psychologues, et qui n’étaient que cela.
Vraisemblablement peu de temps après sa rencontre avec Méré (en 1652 ou 1653), Pascal, initié à la vie mondaine, écrivait dans le Discours des Passions de l'amour : « IL y a deux sortes d'esprit : l’un géométrique (:), et l’autre que l’on peut appeler de finesse (‘). Le premier a des vues lentes, dures et inflexibles, mais le dernier a une souplesse de pensée qu'il applique en même temps aux diverses parties aimables de ce qu'il aime. » C’est de cette
(2) Pascal aboutira à la même classification : est-ce réminiscence ou choc ea retour ? Les dates ne permettent pas d’en décider.
(?) I ne distingue pas le monde des sens de celui du calcul.
() Géométrie est ici synonyme de mathématique et désigne à la fois le genre et l'espèce (Esprit géom., Br. p. 173). ;
(#) L'expression est de l'invention de Pascal : la finesse du mondain s'oppose à la grossièreté du géomètre.
expérience affective que date chez Pascal la différence de l'ordre de l'intelligence ou ordre déductif, et de l'ordre du cœur ou ordre discussif. Au lieu d'amour, il dira plus tard charité; mais il ne variera pas sur la définition de cet ordre sinueux et insinuant que suit saint Paul, et qui « consiste principalement à la digression sur chaque point qui a rapport à la fin pour la montrer toujours » (‘). C'est l'ordre qu'a voulu suivre Montaigne, mais il n'y a pas toujours réussi et il est tombé dans la confusion : « Il avait bien senti le défaut du droit de méthode (°),il l'évitait en sautant de sujet en sujet, il cherchait le bon air. »
Nous retrouvons exactement la même distinction, développée et justifiée, dans l’opuscule sur l'Esprit géométrique et dans Pensées n° 1 et n° 3 : tous ces textes appartiennent à la même période et ne doivent pas être de beaucoup postérieurs au Discours, c'est-à-dire à 1653 (*).
L'Esprit géométrique, malheureusement inachevé, traite successivement de l’art de « convaincre » et de l’art de « persuader ». Pour le comprendre, il faut modifier légèrement l’ordre du texte (passer de la p. 184 à la p. 188), et ne pas perdre de vue Méré auquel Pascal se réfère constamment, et avec lequel il engage un duel émouvant (p. 175 à 184). Pascal définit d’abord l'esprit géométrique (— mathématique), après avoir indiqué qu'il s'occupera uniquement de la démonstration des vérités et non de leur découverte (ou analyse). La démonstration
(‘) Br. n° 283.
(?) Br. n° 62. Je préfère le texte du manuscrit « du droit de méthode » (droit est synonyme de droiture : directum) à la leçon Faugère-Brunschvicg : « d’une droite méthode ».
(°} Brunschvicg date l'Esprit géométrique de 1658, mais ses raisons ne sont pas déterminantes. Pour plusieurs motifs, je tiens ces fragments pour antérieurs aux Provinciales, en tout cas, au miracle de la sainte épine (24 mars 1656). Peut-être sont-ils de 1654 ou de 1655.
consiste essentiellement à prouver chaque proposition (!). La méthode parfaite définirait tous les termes et prouverait toutes les propositions; mais elle est impraticable à la raison qui se sert de mots primitifs el s'appuie sur des principes clairs et constants (*) par la lumière naturelle. La géométrie ne définit point ses principes (notions d’espace, de nombre, de mouvement, principe des deux infinités) et ne démontre point ses axiomes, quoiqu’elle le puisse tenter. Elle se borne à assurer la liaison des propositions avec leurs principes, et à convaincre par la force invincible des conséquences. La méthode géométrique consiste donc essentiellement à définir par des définitions claires tous les termes qui ont besoin d’être définis et à substituer toujours mentalement dans les démonstrations les définitions à la place des définis, afin de demeurer ferme en ses principes (*). Ainsi se caractérise l'esprit de géométrie ou de netteté (Br. p. 171). Pascal le met à son rang, qui n’est pas le premier, car il fait « peu de différence entre un homme qui n’est que géomètre et un habile artisan » (*). Cependant, il concède qu'entre esprits égaux celui qui a de la géométrie l'emporte sur les autres.
(:) Pascal ne traite que ce point : il s’agit aussi de disposer toutes les propositions dans le meilleur ordre; mais Pascal n’a point parlé de l’ordre en géométrie (Br. p. 191). À cet égard, il serait peut-être intéressant de comparer l’ordre traditionnel à l’ordre suivi par Arnauld dans ses Nouveaux Éléments de Géométrie.
() A compléter par les Pensées : nous connaissons les premiers principes non par la raison, mais par le cœur ou par l'instinct : « Les principes se sentent, les propositions se concluent. » (N° 282.) D'ailleurs, la méditation des deux infinis inspire à Pascal des réflexions « qui valent mieux que tout le reste de la géométrie même ».
(°) Chemin faisant, Pascal essaie de définir ceux qui ne sont pas géomètres, quoique habiles, parce qu’ils n’ont pas assez d'imagination pour comprendre les hypothèses de la géométrie (p. 184 et p. 188). Moins clairvoyants encore sont ceux qui, ayant oui estimer les pensées des autres, les empruntent et s’en parent sans en connaître l'excellence (p. 194) : ce sont les esprits routiniers qui ne pensent pas par eux-mêmes.
(‘) Cf. la lettre de Pascal à Fermat, du 10 août 1660.
Mais l’art de convaincre n’est qu'une partie de l'art de persuader, lequel relève non de la raison ou de l’entendement, mais de la volonté ou du jugement (‘), car « tout ce qu'il y a d'hommes sont presque tous emportés à croire non pas par la preuve, mais par l'agrément ». Pascal ne parle ici que des vérités de notre portée, non des vérités divines, qu'il faut aimer pour les connaître : «là on n'entre dans la vérité que par la charité ». Les principes de la volonté sont de certains désirs naturels et communs à tous les hommes, comme le désir du bonheur ou de ce qui nous plaît et qui nous paraît conduire au bonheur. Les choses qu’on veut persuader : ou bien se tirent par une conséquence nécessaire des principes communs et des vérités accordées (*) (celles-là peuvent être infailliblement persuadées, dès qu’on a pu les enrôler aux vérités admises); ou bien elles ont une union étroite avec Les objets de notre satisfaction (celles-là encore sont reçues avec certitude quand l'âme aperçoit une chose qui peut la conduire au bonheur) ; ou bien elles ont cette liaison tout ensemble et avec les vérités avouées et avec les désirs du cœur (celles-là sont si sûres de leur effet qu'il n’y a rien qui Le soit davantage dans la nature). Mais il est des cas où les choses qu'on veut persuader, bien qu'établies sur des vérités connues, sont contraires aux plaisirs qui nous touchent le plus : alorsil se produit entre la vérité et la volupté, entre la connaissance et le
(*) Br. n° & (très important) : le sentiment appartient au jugement, comme les sciences appartiennent à l'esprit. Cf. les n° 274 à 283. Ici Pascal est cartésien.
(°) Pascal ne songe pas seulement aux démonstrations géométriques, mais à toutes les formes de la dialectique qu’il maniera si habilement dans les Provinciales : « Il y a un art pour faire voir la liaison des vérités avec leurs principes, soit de vrai, soit de plaisir. » Plus tard, son disciple Leibniz montrera la similitude de l'esprit juridique avec l'esprit géométrique Cf. Cournor : Æssai, 268.
sentiment, un combat dont l'issue est incertaine. Aussi, quand on veut persuader une chose, il faut d’abord connaître la personne à qui on s'adresse, c’est-à-dire Les principes qu'elle accorde et les choses qu’elle aime; il faut ensuite remarquer les rapports de la chose qu'on veut persuader avec les principes qu'elle admet et avec les objets délicieux qui la charment. En sorte que l’art de persuader consiste autant en celui d’agréer qu'en celui de convaincre. « IL existe des règles aussi sûres pour plaire que pour démontrer. » Mais ces règles sont très délicates, à cause de la diversité des principes du plaisir. La manière d’agréer, dit Pascal, est, sans comparaison, plus difficile, plus subtile, plus utile et plus admirable que la méthode géométrique, mais « je n’en traite pas parce que je n'en suis pas capable »; si quelqu'un en est capable, ajoute-t-il, ce sont des personnes que je connais (entendez Méré). De fait, Pascal n’a jamais traité la question ex professo, mais il ne l’a jamais perdue de vue; toute son Apologie aurait été inspirée par l’art d’agréer, et on peut relever dans les Pensées quantité de réflexions qui s’y rapportent (!). Pascal voulait convaincre les savants (c'est à l'intention des géomètres qu'il a rédigé le pari) et persuader les libertins, les sceptiques (comme Miton), les charnels, bref toutes les catégories d’esprits.
En somme, dans l'EZsprit géométrique, Pascal distingue deux sortes d’esprits : l'esprit de géométrie ou de netteté (°) et l'esprit de finesse ou de discernement. IL définit le
(:) Surtout dans les sections I et IT de l'éd. Brunschvicg. (Cf. n°*.4, 9, 10, 44, 45, 40, 81, 82, 99, 100, 105, 106, 111, 112, etc.)
() L'esprit géométrique, tel que le définit Pascal, est identique à la méthode mathématique de Descartes, qui combine le meilleur de la logique, de l’analyse des anciens et de l'algèbre des modernes. (V. les ÆRegulae et le Discours de la Méthode : 2° partie.) Descartes veut l’ériger en méthode universelle, et c'est ce contre quoi Pascal s'insurgera. (Cf. ses réflexions sur
Descartes.)
premier avec une grande clarté, et il laisse soupçonner en quoi consiste le second, plutôt qu'il ne l'analyse (1). Mais cette distinction n’est pas simple. Il existe de purs géomètres, capables de saisir dans un principe une suite admirable de conséquences (Descartes était probablement du nombre, aux yeux de Pascal), et il existe des esprits fins qui ne comprennent rien à la géométrie (Montaigne et Méré). Mais il y a aussi des esprits à la fois géomètres et fins (comme Pascal, alors plus géomètre que fin) et dont la finesse éclaire la géométrie. En effet, l’art de convaincre est sous la dépendance de l’art de persuader; la justesse de la liaison n’est pas propre à l'esprit, à l’entendement, à la raison, à la connaissance (tous termes synonymes), elle s'applique aussi aux choses de la volonté, du sentiment, du cœur, du jugement. La finesse enveloppe une certaine dose de rigueur: il existe une netteté et une droiture du sentiment comme de la raison.
Maintenant, les pensées n° 1 et n°3 sont faciles à interpréter. Dans n° 1, Pascal complète surtout la description de l'esprit de finesse. Les principes de la géométrie sont palpables, « nets et grossiers », au sens d’évidents (pas au sens concret du mot, celui de sensibles), mais éloignés de l'usage commun : Pascal songe sans doute à son initiation à la géométrie qui, d’après son père, est l’art de faire les figures justes et de trouver leurs rapports. Au contraire, les principes de l'esprit fin sont dans l’usage commun et devant les yeux de toutle monde (sentiments) : il suffit d'avoir bonne vue pour les voir, mais ils sont si déliés et en si grand nombre, qu'il est presque impossible qu’il n'en échappe : « On les voit à peine, on Les sent plutôt
() V. Delbos définit l'esprit de finesse : « L'art de percevoir d'ensemble l'ordre qui échappe au raisonnement abstrait, l’art de discerner jusqu'où la logique doit aller et quand il faut qu’elle s'arrête. » Mais cette définition est surtout négative.
qu’on ne les voit; on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes : ce sont choses tellement délicates et si nombreuses, qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir (toutes) et (ensuite) juger droit et juste selon ce sentiment, sans pouvoir le plus souvent le démontrer par ordre, comme en géométrie, parce qu'on n’en possède pas ainsi les principes et que ce serait une chose infinie de l'entreprendre. Il faut tout d’un coup voir la chose d'un seul regard, et non pas par progrès de raisonnement, au moins jusqu à un certain degré. » Remarquons combien cette description est nuancée. Il est rare que les géomètres soient fins, parce qu’ils ne voient pas ce qui est devant eux et qu'ils veulent traiter les choses fines par définition et par principes, ce qui est ridicule. Il est non moins rare que les fins soient géomètres, parce que, habitués à juger d'une seule vue, ils se perdent dans le détail des démonstrations, et ne peuvent se tourner vers les principes de la géométrie, qui sont choses spéculatives et d'imagination, qu'ils p’ont jamais vues dans le monde et tout à fait hors d'usage. Les esprits faux ne sont jamais ni fins ni géomètres. Les géomètres, qui ont l’esprit droit mais seulement sur les principes bien éclaircis, sont ailleurs faux et insupportables. Les fins qui ne sont que cela, sont incomplets, mais jamais faux. La pensée n° 3 résume et confirme le 58 AUS
Quant à la pensée n° 2, elle est bien différente de celles que nous venons d’analyser, et elle est certainement postérieure au groupe précédent, parce qu'elle procède d’une expérience scientifique plus étendue. Résu-
(:) La Bruyère songeait à la première distinction de Pascal, quand il écrivait au début du Discours sur Théophraste : « Entre ceux qui lisent, ceux-ci aiment à être forcés par la démonstration, et ceux-là veulent entendre délicatement ou former des raisonnements et des conjectures. »
mons-la d'abord, puis nous essayerons de l'mterpréter. Il y a, dit Pascal, diverses sortes de sens droit, valables chacun dans son ordre : « Les uns tirent bien les conséquences de peu de principes... Les autres tirent bien les conséquences de choses où il y a beaucoup de principes. » Par exemple les uns (les physiciens) comprennent bien les effets de l’eau ou de la pesanteur de l'air, où il ya peu de principes; mais les conséquences en sont si fines que seule une extrême droiture peut les suivre jusqu’au bout (de façon à constituer une science comme l’hydrostatique). Les autres sont les géomètres ou analystes, « parce que la géométrie comprend un grand nombre de principes » (‘). Concluons : il y a deux sortes d’esprits, « l’une, de pénétrer vivement et profondément les conséquences des principes, et c’est là l’esprif de justesse ; l’autre, de comprendre un grand nombre de principes sans les confondre, et c’est là l'esprit de géométrie. L'un est force et droiture d'esprit, l’autre est amplitude d’esprit. Or l’un peut bien être sans l’autre (’), l'esprit pouvant être fort et étroit, et pouvant être aussi ample et faible ». Il est évident que cette distinction ne se ramène pas à la précédente, car le renversement du pour ou contre dans les expressions (ou définitions de mots) ne se justifierait pas (*). Ce que Pascal appelait l'esprit de géométrie est devenu l'esprit de justesse ou de déduction, mais ce qu'il appelait auparavant l'esprit de finesse n’est pas devenu l'esprit de géométrie. En réalité, la nouvelle distinction complète la précédente, au lieu de l’abolir (:).
(*) CE. n° 252. « La raison agit. sur tant de principes, lesquels il faut qu’ils soient toujours présents, qu’à toute heure elle s’assoupit ou s’égare manque d'avoir tous ses principes présents. » ;
() C'est-à-dire qu'ils ne s’excluent pas nécessairement.
(°) On peut supposer que Pascal n’a pas confronté ces différents textes pour les harmoniser.
(*) Une autre solution consisterait à prétendre que Pascal ne veut plus