‹ Espèces et Variétés d'Intelligences: Éléments de NoologieChapitre 20 sur 37 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

A différence des esprits éclate surtout dans les hommes de génie, c'est-à-dire chez les inventeurs. L'originalité doit donc se manifester pleinement

dans le processus de l'invention. Mais la psychologie de l'invention est obscure : trop peu d’esprits sont capables de s’analyser et de voir comment ils trouvent, d’autres cachent avec soin la genèse de leurs découvertes. D’après Hamelin (:), Gergonne écrit dans son mémoire inédit sur la Synthèse que « la plupart des savants rougiraient s’ils devaient révéler les subterfuges qui les ont conduits à leurs plus belles découvertes ». La nature dérobe aux regards le mystère de la fécondation des âmes avec autant de jalousie que le mystère de la fécondation des corps.

À première vue, il semble que l'invention oscille autour de deux types extrêmes : le type lucide et le type inconscient (?). Ces deux types ont été décrits respective-

S (:) Article sur l’Znduction dans l'Année philosophique de 1899, p. 52. - Cf. Ravs : article sur la position du problème du libre arbitre, dans Rev. de Méta. de novembre 1904 : «Loin de pouvoir être connue par des conditions antérieures, c’est l'invention qui pose et révèle elle-même ses conditions. Une fois l’idée inventée, on découvre les conditions précises de sa genèse, et l’idée peut, à cause de cela, être communiquée à autrui ou, comme on dit, ” comprise. » (p. 987).

= (2) Cf. la fable du rossignol et du coucou de l'abbé Gazawr (Lettre de Diderot à M" Volland, 20 octobre 1760).

1%4 TYPES NOOUOLOGIQUES

ment par MM. Joyau et Souriau dans leurs thèses sur l'Invention. M. Joyau croit que l'invention est toujours logique et réfléchie; M. Souriau croit qu'elle est irraisonnée et fortuite. Les deux théories sont complémentaires, et non exclusives l’une de l’autre. « Je pense, écrit M. Paulhan, que M. Souriau a trop cru à la généralité du phénomène qu'il décrit avec un sens très rare de la réalité psychique (1). » On ne peut adresser le même éloge à M. Joyau, mais sa thèse est également unilatérale (°).

Les hommes de guerre ont des inspirations soudaines qui décident de la victoire, ou des réflexions méthodiques qui préparent d’admirables campagnes : ainsi s'opposent le génie de Condé et celui de Turenne. Les convertis ont leur vision fulgurante comme saint Paul, ou leur longue et douloureuse ascension comme Newman; on peut en dire autant des conversions à rebours, témoin la nuit de Jouffroy et les tâtonnements de Renan ou de Loisy. Ces deux procédés sont-ils caractéristiques de deux mentalités : les mentalités à explosion et les mentalités méthodiques, ou les esprits inspirés, ceux qui procèdent par intuitions, et les esprits réfléchis, ceux qui sont guidés par le raisonnement? Mais d'abord, qu'est-ce que l'intuition?

Il n’est pas de terme plus employé par les philosophes actuels, surtout par les bergsoniens, et il n’en est pas dont la signification soit plus équivoque. Rappelons que

() F. Paulhan est un de ceux qui ont le mieux analysé la psychologie de l'invention. Cf. E. Le Roy : Sur la logique de l'Invention dans Revue de Méta. et de Mor., mars 1908.

(?) De mème, V. Egger en décrivant sa parole intérieure croit décrire la parole intérieure. Les psychologues qui présentent une particularité vive de l'expérience intime tombent fréquemment dans ce que j'ai appelé ailleurs « le paralogisme du moraliste ».— Depuis, M. Souriau a rectifié sa théorie :

analysant la composition poétique, il distingue la méthode d'inspiration .

et la méthode de réflexion. Dans sa thèse, il avait mis l'accent sur la pre-

mière, sans doute parce que les psychologues et en particulier Joyau l'avaient trop négligée. :

Page 1