‹ Espèces et Variétés d'Intelligences: Éléments de NoologieChapitre 21 sur 37 · TRE ENT, PCTV RE · texte numérisé non relu

TRE ENT, PCTV RE

H. Poincaré distingue trois sortes d’intuitions. Il y a au moins l'intuition sensible, l'intuition psychologique et l'intuition intellectuelle. Qu'est-ce que cette. dernière ? Voir intuitivement, c'est embrasser d'une seule vue et saisir instantanément un rapport longtemps cherché, c'est le deviner et en être certain avant de l'avoir prouvé. L'intuition s'oppose à la connaissance discursive comme l’appréhension au raisonnement. Mais il ne faut pas exagérer cette opposition jusqu'à faire de l'intuition une révélation de l'instinct ou de la sensibilité, tandis que la connaissance discursive serait le propre de la raison. L’intuition est une perception infellectuelle (‘), mais une perception spontanée, rapide et particulièrement saisissante : c’est son aspect émotif qui l’a fait ranger à tort parmi les opérations sensitives de notre nature. L’intuition abrège le raisonnement, supprime les intermédiaires et condense une multitude de jugements en un seul qu'il faudra ensuite expliciter. C'est une récapitulation anticipée qui projette une vive lueur sur les recherches antérieures et qui, en même temps, éclaire la route à suivre. Mais, pas plus que le raisonnement, l'intuition ne nous fait appréhender l'être en soi : elle ne saisit que des rapports (*). Comme le dit

(*) On peut la rapprocher du schéma dynamique dont Bergson a montré le rôle dans l'effort intellectuel.

(?) « On appelle intuition, dit Bergson, cette sorte de sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu'il a d’unique et par conséquent d’inexprimable. » Sans cesse Bergson revient sur la même idée : « L'intelligence vraie, dit-il, est ce qui nous fait pénétrer à l'intérieur de ce que nous étudions, en toucher le fond, en aspirer à nous l'esprit et en sentir palpiter l'âme... Toujours l’intelligence est ce courant de sympathie qui s'établit entre l’homme et la chose comme entre deux amis qui s'entendent à demi-mot et qui n’ont plus de secrets l’un pour l’autre. » Et encore : « La synthèse est moins une opération spéciale qu’une certaine force de pensée, /a capacité de pénétrer à l’intérieur d’un fait qu'on devine significatif et où l’on trouvera l'explication d’un nombre indéfini de faits. Bref, l'esprit de synthèse n’est qu’une plus haute puissance de l'esprit d'analyse. » Analyse, synthèse, intuition sont

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saint Thomas, c’est la puissance plus ou moins grande de la lumière intellectuelle et la possession à l’état habituel de connaissances plus ou moins étendues (‘) qui rendent l'intelligence plus ou moins capable d’apercevoir dans un principe, d'un regard simple, une conclusion jusque-là cachée (?).

autant de termes pour désigner l'étrange pouvoir qu'aurail l'intelligence de pénétrer à l’intérieur des choses et de coïncider avec elles.

Cette définition ne peut être qu'une métaphore, car l'identification du sujet et de l’objet n’est possible que dans le moi qui se pense lui-même; encore n’atteint-il pas les profondeurs de son être. Entre les choses et nous, il y a accoutumance, familiarité, sympathie, amitié, effort pour comprendre doublé d'amour, mais non identification réelle. Nous ne pouvons pénétrer à l'intérieur des choses, sauf de celles que nous créons; nous rôdons autour des autres, en essayant de surprendre quelqu'un de leurs secrets. D’ailleurs, puisque chaque chose a un caractère sui generis et inexprimable dans son essence, puisque notre esprit lui-même, en tant que chose, est unique en son genre, comment tant d’originalités pourraient-elles coïncider ? Et à quoi servirait ce pouvoir, puisqu'on ne peut exprimer ce qui est intime ? (Cf. notre article sur la Tradition philosophique dans la Rev. de Philosophie du 1° janvier 1911.)

En adoptant la méthode bergsonienne, on risque de prendre les manifestations inférieures de l'être pour sa substance intime. L’intuition psychologique n'est-elle pas une véritable chute du niveau mental, une psycholepsie comme dirait Pierre Janet? On sonde l'inconscient, on écoute le chant de la vie intérieure, on recueille des lambeaux de sensations organiques, et on érige tout cela en absolu ! On s’imagine que l'inconscient est plus profond que le conscient, parce qu’il est obscur. Mais l'intuition organique ne peut pas être la norme de la vérité, car la rêverie est inférieure à l'adaptation au réel. « Il y a, écrit Julien Benda, une différence radicale entre cette jouissance des choses, état purement affectif, qui, de son propre aveu, s'applique à ignorer tout état intellectuel, et la jouissance de l'esprit ou état par lequel l'esprit, délaissant ses procédés de raisonnement et d’analyse, s’installe directement dans l’intérieur de son objet (lequel est toujours Tps et non pas une chose) ». (Une philosophie pathétique, Notes, p. )

(t) « Toujours la valeur pratique des idées intuitives peut se mesurer au degré de préparation intellectuelle du terrain sur lequel elles s'exercent. » (0. Collet : dans Spectateur de janvier 4940.)

(*) C£. la définition de Descartes : « Per intuitum intelligo, non fluctuantem sensuum fidem, vel male componentis imaginationis judicium : fallax, sed mentis puræ et attentæ tam facilem distinctumque conceptum, ut de eo quod intelligimus nulla prorsus dubitatio relinquatur; seu, quod idem est, mentis puræ et attentæ non dubium conceptum, qui a sola rationis luce nascitur, et ipsamet deductione certior est, » (Regulæ, TI, S 12.)

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Les ïintuitions sont accompagnées d'une violente secousse et ont une date précise : c'est la vision de Descartes ou la nuit de Pascal. Képler trouve ses lois astronomiques le 8 mars 1618 et les démontre ensuite le 15 mai 1618 (:). W. R. Hamilton raconte ainsi la naissance des quaternions : « Ils sont venus à la lumière beaux et bien conformés, le 16 octobre 1843, tandis que Je me promenais à Dublin avec lady Hamilton, et que je montais à Brougham Bridge. C'est-à-dire qu'environ à ce moment j'ai senti /ermé le courant galvanique de la pensée, et les étincelles émises furent les équations fondamentales entre ï, j et k, exactement comme je les ai employées depuis ce temps. Je tirai de ma poche le portefeuille qui existe encore, et j'écrivis sur le moment même. Je sentais qu'un problème avait été résolu en ce moment, problème qui se présentait continuellement à moi depuis quinze ans (*). » Les découvertes mathématiques de H. Poincaré se présentèrent à lui avec la même soudaineté automatique (*) : « Ce qui frappe tout d’abord, déclaret-il, ce sont ces apparences d'illumination subite, signes manifestes d’un long travail inconscient antérieur.:. Un soir, je pris du café noir, contrairement à mon habitude, je ne pus m’endormir : les idées surgissaient en foule, je les sentais comme se heurter, jusqu’à ce que deux d’entre elles s’accrochassent, pour ainsi dire, pour former une combinaison stable. Le matin, j'avais établi une classe de fonctions (je ne retiens de la description que les traits psychologiques)... Un jour, en me promenant sur une falaise, l’idée me vint, toujours avec les mêmes caractères

(:) « Depuis trois mois, j'ai vu le premier rayon de lumière, depuis trois mois, j’ai vu le jour, enfin depuis peu de jours, j'ai vu le soleil de la - plus admirable contemplation. » (Conclusion de l'exposé des trois lois.) (2) Dans Carpenter : Mental Physiology, ch. xx, p. 257. (8) L’Invention mathématique, dans Science et Méthode, pp. 50 et sq.

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de brièveté, de soudaineté et de certitude immédiate. » Une autre fois, Poincaré faisait une excursion géologique avec l’École des Mines ; à Coutances, il prit une voiture : « Au moment où je mettais le pied sur le marchepied, dit-il, l'idée me vint, sans que rien dans mes pensées antérieures parüt m'y avoir préparé. Jene fis pas la vérification, je n’en aurais pas eu le temps, puisque, à peine assis dans l’omnibus, je repris la conversation commencée, mais j'eus tout de suite une entière certitude. De retour à Caen, je vérifiai le résultat à tête reposée, pour l’acquit de ma conscience. » Comme le savant, l’artiste conçoit son œuvre dans un éclair, et, ainsi que l’a dit Mathew Arnold, « il remplit à travers des jours d’obscurité les tâches conçues dans des heures de vision ». Aussi loin que cet éclair a illuminé son sujet, il peut travailler comme un manœuvre, sûr de son résultat (!).

L'intuition est donc rapide et excitante. En elle-même, c’est l’aperception joyeuse d’un rapport jusque-là inaperçu, c’est un rapprochement subit, une interférence soudaine entre deux idées jusqu'alors séparées, c’est la conscience instantanée d'une analogie entre formes apparemment dissemblables. Les métaphores dont se servent les inven-

(*) « Un plan, dit Littré dans la Préface de son Dictionnaire, quand il apparaît à l'esprit, le séduit et le captive, il est tout lumière, ordre et nouveauté; puis, lorsque vient l'heure d’exécution et de travail... alors commence l'épreuve décisive. » — Ampère a trouvé la formule fondamentale de l'électrodynamique par une sorte de divination : les expériences qu’il invoque ont été imaginées après coup. Il avait affirmé à priori l'identité des solénoïdes et des aimants. Après avoir développé son idée dans une conférence, il essaie de la prouver expérimentalement: mais l'expérience rate. Au sortir de la conférence, son assistant, D. Colladon, a l’idée d'examiner les solénoïdes, trouve leur mode de suspension défectueux et réussit à le corriger. À onze heures du soir, il vérifie la loi, et va réveiller Ampère qui fournit, devant le même auditoire rassemblé en hâte au Collège de France, la preuve expérimentale de son intuition. Au sortir de la séance, Laplace arrête Colladon et lui dit : « Jeune homme, vous n'avez He le coup de pouce ? » (R. Picrer : La Physique expérimentale, p. 99.

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teurs pour décrire leurs intuitions sont significatives : le courant galvanique de la pensée se trouve fermé, dit Hamilton: les idées s’entrechoquent en moi jusqu’à ce que deux d’entre elles s’accrochent, écrit Poincaré; un autre déclare qu’un voile se lève, que le brouillard se dissipe et découvre la montagne, ou qu'un éclair perce la nuée obscure. Identique par le résultat et toujours accompagnée d'émotion, toujours rapide aussi, l'intuition diffère par son contenu, et elle revêt des formes variées suivant les individus.

[1 faut distinguer comme genres extrêmes : l'intuition simultanée ou extensive et l'intuition schématique ou globale. Mozart nous fournit un exemple remarquable d'intuition du premier genre dans sa célèbre Lettre à un ami, si toutefois elle est authentique; mais elle mériterait de l'être. La composition, dit-il, s'achève tout entière dans ma tête (:) : « Je l’embrasse ensuite d’un seul coup d'œil, comme un beau tableau ou un joli garçon; ce n'est pas successivement, dans le détail de ses parties, comme cela doit arriver plus tard, mais c’est tout entière dans son ensemble que mon inspiration me la fait entendre. Quelles délices pour moi! Tout cela, l'invention et l'exécution, se produit en moi comme dans un beau songe très distinct, mais la répétition générale de cet ensemble, voilà le moment le plus délicieux! Ce qui s'est fait ainsi ne me sort plus facilement de la mémoire, et c'est peut-être le don le plus précieux que Notre-Seigneur m'a fait (*). »

(:) « Le génie, écrit Ed. de Hartmann, reçoit comme un don des dieux qui ne lui coûte rien la conception totale et d'une seule pièce. » G. Sand raconte que chez Chopin la création était spontanée, miraculeuse, qu'elle venait complète, soudaine; mais, après la crise, commençait un travail navrant : pendant des jours et des semaines, le compositeur courait avec angoisse après les lambeaux de l’inspiration disparue.

(2) Jamais Beethoven n’écrivait une note avant d’avoir achevé son morceau dans sa tête (d'après Wilder). Coleridge raconte qu'il a composé deux

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C’est ainsi que Napoléon devait voir d'avance et à la fois tout le dessin d’une bataille et l'emplacement des troupes sur le terrain. Mais cette intuition n’est pas propre au visuel qui saisit partes extra partes, par exemple au peintre qui contemple intérieurement la toile achevée avant d’en entreprendre l’ébauche, ou au physicien anglais qui imagine un modèle mécanique compliqué, ou encore à l'inventeur qui se complaît dans la vision totale de sa machine à l’état de projet : elle est le fait d’un auditif comme Mozart, et aussi bien d’un abstrait, mathématicien ou philosophe. A. Comte, dit-on, rédigeait en entier dans sa tête les leçons de son cours; il en apercevait en même temps l’ensemble et Le détail.

À ce genre d'intuition s'oppose le genre global ou schématique. L'esprit conçoit l’œuvre à créer plutôt qu'il ne la voit réalisée: il en aperçoit les grandes lignes et les grandes directions : c’est comme un peloton de ficelle qu’il s’ingéniera ensuite à dérouler. Sa vision mentale est celle d’un carrefour avec ses flèches, d’un croisement de voies sommairement dessinées, d’un plan que l'exécution rendra concret et modifiera peut-être profondément. L'intuition massive comporte un travail subséquent d’élucidation, de mise au point, de développement, qui est parfois très long. Les rares confidences de Fermat me font supposer qu'il appartenait à ce type. Dans une lettre au P. Mersenne (:}, il déclare qu'il trouve souvent à tâtons et

à trois cents vers de Aubla Khan pendant son sommeil : à son réveil, il n'eut qu’à les écrire. Cf. la composition de Novissima Verba de Lamartine.

(t) Édition V. Cousin des Lettres de Descartes, t. VI, p. 368. Cf. une lettre de Descartes au P. Mersenne du 15 avril 1630 : le philosophe se compare à un homme qui s’est enrichi, et qui, après avoir commencé une maison, change de projet et fait le plan d’une demeure plus vaste, appropriée à sa nouvelle fortune. Descartes regardait comme certain qu’une équation d’un degré quelconque a juste autant de racines réelles ou imaginaires qu'il y a de degrés dans son unité. La première démonstration de cet important

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parmi les ténèbres ce qu'il cherche, et qu'il tâche de débrouiller une imagination qu’il a eue sur la Dioptrique, « laquelle étant encore obscure et embarrassée, je l'éclaircirai peut-être davantage une autre fois ». M. Paulhan à cité des exemples plus nets de ce type d'intuition (1); mais il m'est assez familier : j'ai eu à plusieurs reprises des intuitions schématiques qui contenaient à l’état virtuel une foule de conséquences. Celles-ci ne m’apparaissaient pas toutes sur le moment, mais je palpais en quelque sorte la fécondité de l’idée-mère : c'était l'illumination soudaine de toute une série de recherches. Alors j'étais en proie à une vive surexcitation, les idées affluaient en moi de toutes parts, si complexes que ni l’écriture ni même la parole intérieure ne pouvaient en suivre le mouvement. Je me rappelle notamment une nuit où je fus obligé de me relever pour inscrire sur un cahier une indication en gros caractères, avec des flèches qui rayonnaient tout

théorème a été donnée par Cauchy, deux cents ans environ après la conjecture de Descartes (d’après V. Charpentier). « L'invention, écrit Buffon, dépend de la patience; il faut voir, regarder longtemps son sujet : alors il se déroule et se développe peu à peu; Vous sentez un petit coup de l’électricité qui vous frappe la tête et en même temps vous saisit le cœur : voilà le moment du génie. »

(:) Parlant du Charles Blanchard de Charles-Louis Philippe dont nous possédons trois rédactions successives, comme nous en possédons deux de l'Éducation sentimentale et trois de la Tentation de saint Antoine, M. G. Lanson écrit : « L'invention littéraire est un grand mystère. Charles-Louis Philippe ne se contente pas d’un plan : il commence à exécuter, pour se rendre compte de l’effet. Un plan est une abstraction, une idée d'œuvre : certains écrivains n’ont pas besoin d'autre chose pour voir et juger ce qu’ils feront. Pour celui-ci, rien n'existe littérairement que ce qui est réalisé dans une forme. C’est la phrase et la suite des phrases qui lui révèlent ce qu’il a fait. Aussi pousse-t-il l'exécution. Ses repentirs ne portent pas sur le détail, mais ils changent le caractère de l'ensemble. Il ne corrige pas seulement : il recommence, il met au rebut même ce qui est très bien venu, pour faire non pas mieux la même chose, mais aussi bien une chose meilleure, ou qui, à la réflexion, lui paraît telle. » Les artistes procèdent comme les écrivains, et, tantôt, jugent d’après un projet, tantôt ne conçoivent qu’en exécutant. On trouvera dans le Journal d'un poète d'A. de Vigny quelques documents intéressants sur l'invention.et la rédaction.

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autour dans des directions que je notai rapidement. Mon intuition n'était pas comparable à la victoire du soleil qui perce le brouillard et découvre tout d'un coup le panorama d'une ville endormie, ou au lever de rideau qui dévoile soudain au spectateur plongé dans l'obscurité la scène brillante avec ses décors pittoresques : c'était une sorte d’élan ou de bondissement joyeux des idées se groupant autour d’un centre d'attraction, comme la limaille s'agglomère autour de l’aimant. Égaré dans la forêt, j'apercevais enfin la route qui devait me conduire au but; je pressentais les résultats plutôt que je ne les tenais; j'étais en possession d’une certitude et non des vérités qu’elle enveloppait (:).

L'intuition détaillée serait-elle le propre d'une famille d’esprits et l'intuition globale celle d’une autre famille? Mais la différence entre ces deux genres d'intuition n’est peut-être qu'une différence de degré : à la limite, l'intuition globale deviendrait une intuition détaillée. Faut-il distinguer l’intuitif de celui qui ne l’est point? Mais tout créateur est un intuitif. Certes, la nature des matériaux mis en œuvre par l'esprit (images, symboles, idées) impose à l'intuition certains caractères : il y a entre les intuitions du sensoriel ou de l'artiste, et celles de l’abstrait ou du logicien toute la différence qui sépare une image complexe

(‘) Souvent le matin, avant l’aube, je procède à la cueillette des idées qui répondent aux méditations de la veille. A mon réveil elles affluent, et je n'ai qu’à les ramasser, comme on cueille les champignons surgis pendant la nuit. Je me hâte de serrer ma cueillette dans le grenier de la mémoire, en attendant que je puisse prendre des notes; mais la crainte de laisser échapper quelque idée importante inhibe parfois ma réflexion. Dans la journée, certaines idées qui se sont évanouies le matin me reviennent à l'esprit (J.-J. Rousseau fait la même remarque dans ses Confessions).

Le moment du réveil est donc chez moi l'instant le plus favorable à l'éclosion des idées, surtout à certaines époques de l’année. La promenade solitaire est également propice à l'élaboration. Quand je suis poursuivi par mes idées, je n'ai qu'à me promener avec mes enfants : alors, je ne puis plus penser à mes travaux, ce qui est pour moi un bienfait.

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d’une idée simple. Mais celui qui manie des idées ou des symboles a ses intuitions aussi bien que celui qui combine des images et des réalités. Je dirai plus : chacun à ses heures a des intuitions. L'amour n'aveugle que pour donner de la clairvoyance. Et quels sont ceux qui ne devinent jamais les mobiles des actes d'autrui? Chaque fois que nous résolvons un problème indéterminé, chaque fois que nous pressentons un rapport avant de l'avoir contrôlé, nous agissons en intuitifs. Seulement nos intuitions sont plus où moins vives, plus ou moins fréquentes, plus où moins justes, plus ou moins profondes. Le mécanisme de l'esprit humain est partout le même, depuis ses lueurs les plus fugitives jusqu'aux éclairs du génie.

Le processus des découvertes et des inventions ressemble étrangement à celui de l'amour (!). Tantôt c'est une passion soudaine, immédiate, qui s'empare irrésistiblement de l'individu et qui se révèle par le « coup de foudre ». Tantôt c’est un sentiment qui s'insinue avec lenteur, une douce inclination qui se transforme graduellement en amitié, puis en amour; de l’accoutumance à la passion la chaine est parfois longue et en partie inconsciente.

Ces deux processus sont-ils radicalement distincts ? Entre l'explosion soudaine et la passion progressive y a-t-il une différence profonde ? Remarquons que le second processus aboutit généralement à une révélation qui, pour être moins saisissante, n'en est pas moins brusque que dans le premier cas : l'amant prend tout à coup conscience de l’amour qu'il ignorait. D'autre part, le coup de foudre le plus absolu, celui qui ressemble au coup de

(:) Ce que nous disons de l'amour s’applique, mutalis mutandis, à la croyance : l'amour est essentiellement un acte de foi, la solution par le cœur d’un problème à données incomplètes.

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tonnerre dans un ciel serein, celui-là même a été préparé de longue date. L'âme s'était forgé en silence un idéal qui se trouve comblé par la vue d’une personne : le choc naît de la correspondance inattendue et inespérée entre un long travail d’idéation et la réalité vivante fortuitement rencontrée.

L'invention, elle aussi, a ses coups de foudre et ses conquêtes méthodiques (:) : la visite de la vérité comporte les mêmes stades que la venue de l'amour. Évolution lente ou mutation brusque, les deux processus se retrouvent partout dans la nature. Mais ils ne sont pas aussi distincts qu'on se l’imagine habituellement : le coup de foudre est précédé d’une longue incubation cachée, et l'évolution lente aboutit parfois à une révélation soudaine (:). La discontinuité est plus marquée dans un cas; la continuité l’est davantage dans l’autre, mais pour des gens qui voient du dehors.

Un des partisans Les plus résolus de l'invention réfléchie corrige lui-même ce que sa thèse a d’excessif. Dans sa Cinématique, Reuleaux déclare que l'invention est « la

(*) Ainsi CI. Bernard est un inspiré et Newton un ré/léchi : « L'idée neuve, dit C1. Bernard, apparaît avec la rapidité de l'éclair comme une sorte de révélation subite. » Newton écrit au contraire : « L'objet, éclairé vaguement comme d’un jour crépusculaire, s’illuminait peu à peu jusqu'à briller d’une vive lumière. » Dans le premier cas, l'unité est pour ainsi dire antérieure au travail d’élucidation; dans le second cas, elle est postérieure : c’est un fragment qui se complète peu à peu.

(*) En 1801, A. Ampère (âgé de vingt-six ans) écrit de Bourg ä sa femme : « Il y a sept ans, ma Julie, je m'étais proposé un problème de mon invention que je n’avais pu résoudre directement, mais dont j'avais découvert . par hasard une solution dont je connaissais la justesse sans pouvoir la démontrer. Cela me revenait souvent dans l'esprit; j'ai cherché vingt fois sans succès cette solution directe. Depuis quelques jours mon idée me suivait partout; enfin, je ne sais comment, je viens de la trouver, avec une foule de considérations curieuses et nouvelles sur la théorie des probabilités. » (Journal et Correspondance d'A. Aurèrs, p. 220. On trouvera des indications sur le même sujet, pp. 256, 260, 266, 274, 277. V. Considérations sur la théorie mathématique du jeu, Lyon, 1802.)

<onclusion d’une série de recherches » et Le résultat d'un progrès de la pensée qui a parcouru certains degrés de développement; il ajoute qu'il n'y a rien à attendre de l'inspiration d’un moment ou d’un éclair de l'esprit. Reuleaux, qui est un cinématicien, c’est-à-dire un organisateur d'inventions et non un inventeur proprement dit, met * l'accent sur le processus logique de l'invention. Pour lui, « l'invention d'un mécanisme devient un problème synthétique susceptible d’être résolu par des méthodes bien déterminées, qui ne peuvent présenter que des difficultés d'application ». Il s’agit ici de la combinaison de procédés existants en vue d'obtenir un résultat défini, non de la création de machines simples et originales. Cependant, Reuleaux compare l’enchainement des idées qui prépare V'invention aux divers degrés de chaque création dans la nature : « Nous voyons partout une idée procéder d'une autre idée, comme la feuille du bourgeon, le fruit de la fleur. » Le bourgeon lentement gonflé par la sève éclate un beau matin, et la continuité de son développement n’en supprime pas certaines brusqueries. De plus, Reuleaux complète sa pensée par deux citations : l'une de Gæthe, l’autre (que j'abrégerai) de Schopenhauer. Le premier écrit : « Tout ce que nous appelons inventer, découvrir, au sens le plus élevé, est la réalisation représentative d’un sentiment original de la vérité qui, après s'être longtemps développé en silence, se manifeste inopinément avec la rapidité de l'éclair, en donnant naissance à une notion féconde. » Schopenhauer va encore plus loin : « Nos pensées les meilleures, dit-il, se présentent subitement à notre esprit comme une inspiration et sont évidemment les résultats d’une longue méditation dont on n'a pas conscience. Bien rarement, le mode de procéder de nos pensées forme un enchainement d'opinions nettement for- mulées: en réalité, le plus ordinairement, il se produit

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au fond de nous-même un travail aussi inconscient que celui de la transformation des aliments. IL arrive, par suite, que nous nous trouvons souvent impuissants à rendre aucun compte de la provenance de nos pensées les plus profondes. »

Ainsi, Gœthe ajoute à la description de Reuleaux que le résultat d'un long enchaînement d'idées se manifeste subitement dans un éclair, et Schopenhauer renchérit sur Gœthe en disant que le travail qui précède l'intuition est le plus souvent inconscient. De la thèse de l'invention lente et lucide, nous passons presque sans transition à la thèse de l'invention brusque et inconsciente. L'invention peut, en effet, succéder soit à des réflexions méthodiques, soit à une rumination subconsciente. Mais si, chez les uns, le travail surveillé domine, et si, chez les autres, c’est le travail spontané, le travail conscient est toujours prolongé dans l'inconscient, et l’élaboration inconsciente, amorcée par la recherche volontaire, finit par éclater à la lumière. La différence des deux processus est donc toute relative, d'autant plus que les uns et les autres exagèrent à plaisir leur fréquence ou leur netteté : les uns veulent passer pour des laborieux, les autres pour des inspirés (‘). Au sortir d'une intuition, il se produit un travail de systématisation assez analogue à celui qui suit le réveil quand on veut ressaisir le rêve précédent; méfions-nous de ces reconstitutions où le moi rationnel se substitue au moi spontané ! Nous possédons trop peu de documents sincères

(*) Lamartine a certainement exagéré la facilité avec laquelle il faisait des vers, et les romantiques ont trop dramatisé l'inspiration. D'autre part la genèse logique du Corbeau (V. le document dans Paulhan) ne m'est pas moins suspecte. La plupart des hommes mettent une sorte de coquetterie à dissimuler l’origine de leurs créations pour donner le change sur leur force intellectuelle : ils attribuent à la puissance du raisonnement ce qui est l'effet du hasard, et racontent comment ils auraient souhaité faire leurs découvertes, non comment ils les ont faites.

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