EXPRESSION SOMATIQUE DE L'INTELLIGENCE
revue n'épuisent pas sans doute la réalité noologique. Par exemple, il existe peut-être une menta-
lité Aistorique qui n’est pas primitive, mais qui a acquis une certaine importance dans les sociétés civilisées. Cournot a mis en lumière le caractère original du point de vue historique, quise distingue aussi bien du point de vue théorique que du point de vue pratique. Tout objet de pensée peut être envisagé historiquement : les lois naturelles sont conditionnées par des données de fait, et l’élément historique devient prépondérant dans les événements humains. L'évolutionnisme sous sa forme la plus générale, celle que lui a donnée H. Spencer, est un effort pour envisager toutes choses sub specie temporis. L'historien (je n’entends pas le mot au sens ordinaire) est un spéculatif d'un genre particulier, qui s'appuie sur des documents et des textes, c’est-à-dire des idées d'idées, - et qui a de l’enchaînement causal une notion singulière, . souple et complexe à La fois. Il possède à un degré étonnant le sens du relatif, mais il subordonne les relations des choses entre elles à leur relation avec l’époque. L'écoulement des choses est à ses yeux l'aspect fondamental de l’univers et du monde : la philosophie héracli-
Ï ss types intellectuels que nous avons passés en
téenne ou mobiliste est l'expression logique de sa mentalité, comme le volontarisme est peut-être la formule idéale du praticien. L'historien envisage surtout dans les événements ce qu’on a appelé improprement leur couleur locale, et qui serait mieux nommé la couleur temporelle. Il est donc amené à considérer dans les hommes et dans les faits les différences plutôt que les ressemblances, et à particulariser le général.
Le développement considérable qu'a pris l’histoire -depuis un siècle environ indique l’extension de la mentalité historique qui, jusqu'alors, était le privilège de -certains esprits. L'intelligence spontanée croit naïvement -que le train du monde est uniforme, elle suppose que ce -qu’elle voit s’est toujours vu, ou plus exactement elle ne se pose pas les questions d'origine et de but : elle est naturellement actualiste et statique. L’évolutionnisme est ‘une théorie tardive, comme la conception du progrès. Pour l'historien, au contraire, le présent est toujours neuf, -en tant que synthèse du passé et préformation de l’avenir, -c'est tout ensemble un aboutissement et un point de départ, ou plutôt un état transitif, un devenir qui enveloppe ce qui a été et prépare ce qui sera. Mais l'historien -n’écrit pas seulement l’histoire des hommes et des événements humains, il prolonge la psychologie par l’histoire -de l’homme, la biologie par l’histoire des animaux et des plantes, la physique et la chimie par l'histoire de la terre, l'astronomie par la géologie sidérale. En tout il discerne les vestiges du passé et il entrevoit les linéaments de l'avenir. En même temps qu'historien, il est savant et philosophe.
Le type que nous venons d’esquisser diffère notablement du méditatif comme du contemplatif, bien qu'il “utilise les données de la science et de la psychologie. Il ne -diffère pas moins du {héoricien pur, philosophe ou savant,
et du fechnicien homme d’action ou de réflexion (:). Il combine des qualités qui apparaissent isolément dans les autres types, et dont la réunion forme chez lui un assem- - blage délicat et peu stable.
On voit, par ce seul exemple, que les différentes mentalités ne peuvent pas se ranger en série unilinéaire ni même dans un tableau à double entrée. Outre les espèces principales, il existe des types mixtes; chaque espèce, à son tour, se subdivise en variétés; et, en regard des formes saines, il y a place pour les formes corrompues.. Actuellement, il est passablement téméraire de proposer une classification générale des intelligences. Admettons même que la science des esprits soit organisée comme on peut de loin la concevoir : « elle serait toujours si délicate et si mobile qu’elle n’existerait que pour ceux qui ont une vocation naturelle et un talent d'observer : ce serait toujours un art qui demanderait un artiste habile, comme la médecine exige le tact médical dans celui qui l’exerce (?). »
Cependant, nous croyons apercevoir avec netteté trois
(:) C’est peut-être une variété de l’espèce méditative ou spéculative,. variété qui se subdiviserait elle-même en deux ou trois rameaux. Selon. P. Moverorze (Les Problèmes de l'histoire, 4° partie), il y aurait trois écoles d’historiens correspondant aux trois écoles de biologistes : en biologie comme: en histoire, dit-il, l'Allemagne représente le transformisme; l'Angleterre, la sélection; la France, l'adaptation. Les historiens allemands s'intéressent surtout aux faits et à leur devenir, les historiens anglais aux hommes et aux sociétés (êtres concrets), les Français aux choses, au milieu. Peut-être pourrait-on réduire ces écoles à deux en remarquant que c’est tantôt l’explication par le grand homme, tantôt l'explication par les masses qui prédomine (cf. l'opposition Tarde-Durkheim). Et alors, on aurait une classification non pas nationale, mais psychologique : historiens subjectifs et historiens objectifs, historiens du miracle et historiens du déterminisme.…
Le rapprochement des historiens et des naturalistes est intéressant. La classification des historiens de Mougeolle ressemble à celle des naturalistes de Houssay (statiques, cinématiques et dynamiques). Mais nous ne voyons pas suffisamment clair dans la question : si nous en croyons notre expérience personnelle, on peut passer d’un type à l’autre (nous avons tout expliqué d’abord par les masses, puis par l’action des individus).
(2) Sainre-Beuve : Nouveaux Lundis, art. cité, t. III, p. 17.
familles d’esprits ou trois grandes dynasties spirituelles, que le progrès de la science permettra, sans doute, de définir avec une précision croissante : les praticiens, les contemplatifs et les méditatifs. Cette division si simple — comme toutes les idées fécondes — a été souvent entrevue; mais personne n’a su l’exploiter, et elle ne nous est apparue qu'après de longs tâtonnements. La classification aristotélicienne des sciences en {fhéoriques, pratiques et poétiques (:) est, en fait, une nomenclature des principales directions de l'intelligence. C’est, à peu près, la distinction des trois Critiques de Kant, et des trois catégories éclectiques : le Vrai, le Bien et le Beau. Plus récemment, M. P. Lacombe dans son /istoire comme science (*) divisait les productions de l’esprit en trois groupes, correspondant aux trois visées de l’homme, qui cherche : soit à énoncer des vérités (sciences), soit à susciter des émotions (beaux-arts), soit à formuler des règles, à donner des conseils et des ordres (arts pratiques). D'autre part, O. Hamelin dans son Essai sur les principaux éléments de la représentation distingue la représentation théorique, la représentation pratique et la représentation affective. Il divise ensuite la représentation pratique en activité technique, esthétique et morale. Maïs l’activité technique et l'activité morale appartiennent seules à la représentation pratique; l’activité esthétique (sauf peut-être dans le domaine architectural) correspond à la représentation affective. Hamelin, obéissant ici aux préjugés kantiens, a introduit dans son tableau une fausse symétrie.
(*) Cette classification elle-même se rattache à la division platonicienne des facultés (nous, thumos et épithumia); et elle est apparentée à la distinction des vertus cardinales : prudence, courage et tempérance, auxquelles il faut ajouter la justice qui résulte de l'équilibre des trois autres.
(*) P. 112. — Cf. encore la trilogie de Saint-Simon (Beaux-Arts, Science et Industrie), et la distinction par A. Comte des facultés spéculatives, pratiques (vie active) et esthétiques (vie affective).
On peut présenter la même division sous une autre forme. La pensée a pour rôle essentiel de saisir des rapports. Or elle peut être attirée de préférence par les rapports fixes qui existent entre les choses (rapports objectifs de causalité), ou par les rapports variables qui existent entre le sujet et Les objets (rapports esthétiques, associations subjectives), ou encore par les rapports des sujets entre eux et les rapports des choses aux desseins
de l'homme (rapports pratiques de finalité) (‘). Dans le premier cas, nous avons la pensée lucide et scientifique, dans le second la pensée poétique et artistique, dans le troisième la pensée pratique et utilitaire.
Cette division tripartite résume les tendances maïtresses de l'intelligence, ses modalités essentielles, qui caractévisent autant de types intellectuels supérieurs. Ces tendances elles-mêmes sont liées à des propriétés organiques, en vertu de la solidarité fonctionnelle qui gouverne tous les êtres vivants. On caractériserait assez bien le praticien, le contemplatif et le méditatif en disant qu'ils ont respectivement une intelligence musculaire, une intelligence nerveuse (spécialement cénesthésique et viscérale) (?) et
. (:) Dans cette liste de rapports ne figure pas le rapport de principe à conséquence qui est l'instrument du logicien et du mathématicien. Mais ce rapport n'est-il pas sous-jacent aux trois autres ? N’est-il pas inclus dans le principe de causalité (cf. Meyerson) et dans le principe de finalité (la conséquence est antérieure au principe) ? Les rapports subtils (associations subjectives) que découvre le rêveur se ramènent aussi au premier. Nous ne considérons pas l’espace et le temps comme des rapports abstraits, comme des catégories intellectuelles : ce sont des conditions générales de l'existence et de la représentation ; l’espace conditionne les faits sensibles et le temps tous les faits psychiques.
(2) Les progrès de la physiologie nerveuse permettront de préciser davantage. Si l’on s’en tient à l'hypothèse du D' Lange, l’'émotif serait caractérisé par l’excitabilité du système vaso-moleur : « C’est au système vaso-moteur, écrit-il, que nous devons la part émotionnelle de notre vie psychique, nos joies et nos peines, nos heures de bonheur et de malheur. » (Les Emotions, trad. G. Dumas, 2° édit., p. 436.) Mais le D° Dumas 8 montré que cette hypothèse était trop étroite. Lange ajoute que l'importance de la vie affective décroit chez les individus et chez les races à mesure que croit la civi-
une intelligence cérébrale. Pour compléter nos descriptions, il convient d'examiner brièvement les signes physiques de chaque famille d’esprits.
Le noologiste peut puiser des suggestions dans les innombrables travaux qui ont été consacrés à la physionomie, à la main, à l'écriture. Il est peu de ces recherches qui aient une valeur scientifique, mais elles sont susceptibles d’en acquérir une : par exemple, la chirologie prendra la place un jour de la chiromancie, comme jadis l'astronomie a succédé à l'astrologie. Le philosophe ne doit pas mépriserles sciences occultes, qui contiennent des trésors d'observation : Descartes se faisait initier aux secrets des Rose-Croix, et Kant ne dédaignait pas les rêveries de Swedenborg! Sur ce point, nous partageons l'opinion de Vaschide, qui faisait grand cas des sciences psychiques divinatoires ou parapsychiques : « Il a existé dans tous les temps, écrit-il, et il existe encore dans ce monde composé d’aliénés, d’ignorants, de charlatans, de croyants ou d’illusionnés, de remarquables observateurs, des esprits de tout premier ordre qui ont publié et observé des faits d’une valeur incontestable. Leur ingéniosité naïve touche parfois au génie, par leur puissance intuitive (!). »
lisation. Cette diminution serait non seulement proportionnée au développement de la vie intellectuelle, mais encore la conséquence — en grande partie — de ce développement lui-même. En sorte que l'humanité évoluerait vers l'intelligence pure, vers ce type intellectuel qui est pour Kant l'idéal de l’agent moral. Lange se base sur l'opposition vaso-motrice qui existerait entre la vie intellectuelle localisée dans l’encéphale, et la vie affective dont le centre est la moelle allongée (cf. la distinction du D: Sollier entre la cénesthésie cérébrale et la cénesthésie organique). Mais ces considérations sont encore trop vagues pour servir de point de départ à une théorie positive. L'émotif est intelligent à sa façon, et l'intelligence émotive ne s'accompagne pas nécessairement de phénomènes organiques accusés et
apparents. Il y a tout lieu de penser que le contemplatif durera autant que
l'humanité, d'autant plus qu’il est antérieur au méditatif, et que la culture intellectuelle restera toujours l'apanage d'une minorité.
(°) Essai sur la Psychologie de la main, 1909, p. 14; cf. p. 30 et p. 488 Le livre de Vaschide, qui est une mine de documents, est indigeste, mal
à S* se
A. Binet a soumis au contrôle expérimental les connaissances des graphologues et des chiromanciens; mais ses enquêtes, méthodiques et précises, n’ont pas eu toute l'ampleur désirable. On en trouve le résumé dans un mémoire sur es signes physiques de l'intelligence chez les enfants (1). Binet conclut de ses observations que l'intelligence d’un enfant se démontre el se prouve uniquement par ses manifestations intellectuelles, mais il ajoute que les signes physiques confirment souvent le diagnostic d'intelligence. Ainsi, il existe une corrélation entre l’intelli-
. gence d'école et le développement céphalique, corrélation
qui est du même genre que celle du développement corporel avec l'intelligence, mais beaucoup plus forte. Toutefois la céphalométrie, qui peut servir à un diagnostic global, est impuissante à trancher un cas individuel. — L'étude subjective de la physionomie montre que la forme du menton et surtout son avancée par rapport à la ligne générale du profil sont de bons signes de volonté (trait éthologique). Le menton et la couleur des cheveux fournissent des indications de caractère; il reste à étudier les autres traits du visage. — L'étude de la main ne donne que des impressions contestables : si une majorité de ces impressions est juste, cela ne suffit pas pour légitimer des diagnostics individuels.
Les conclusions de Binet sont prudentes, comme il convient à un expérimentateur : le scepticisme est l'aiguillon du progrès. Mais Binet n'avait pas encore acquis assez de sûreté dans le discernement des types intellectuels pour comprendre la valeur des signes
ordonné et parfois obscur, l’auteur n’a malheureusement pas pu le mettre au point. Mais, s’il ne contente pas toujours notre curiosité, il fait souvent venir l’eau à la bouche : le fameux chapitre sur l'image motrice se dérobe quand on croit le tenir.
(:) Année psychologique, 1910.
somatiques. Sa psychologie individuelle elle-même est timide (:) : « La détermination des aptitudes, écrit-il, ne s'établit pas avec des tests mentaux, ou plutôt, on peut la démontrer avec des tests de résultat, jamais avec des tests d'analyse. » Ainsi « l’aptitude au dessin se démontre par le dessin, l'aptitude au chant par le chant, et ainsi de suite » (:). Cela prouve simplement que nos tests psychologiques sont insuffisants; mais, d’une psychologie mal informée j'en appelle à une psychologie mieux informée. Souvent, il m'est arrivé de diagnostiquer dans uve classe un type intellectuel remarquable d’après quelques indices, et de reconstituer sa physionomie mentale à l’aide de ces traits, mais il s’agissait toujours de types nets, considérés après l’époque de la puberté. Binet à étudié surtout des enfants dans les écoles primaires. Or, les visages d'enfants manquent souvent de netteté : les lignes sont encore floues, les muscles ne font pas saillie et Les os sont dissimulés sous la pulpe de la chair; seuls quelques enfants présentent un relief précoce et comme un facies de vieux (ce sont souvent des fils de vieillards ou des êtres anormaux). Les portraitistes sont unanimes pour reconnaitre la difficulté des portraits d'enfants ; c’est un genre spécial dans lequel ont excellé seulement quelques maîtres. « Ils croient, disait Quentin de la Tour en parlant de ses modèles, que je ne saisis que les traits de leurs visages; mais je descends au fond d'eux-mêmes à leur insu et je les remporte tout entiers. » J'en dirai autant de la main : les mains n’acquièrent leur individualité qu’à partir d’un certain âge, et elles deviennent de plus en plus expressives : « La main de mon fils, écrit Vaschide, ne commence à avoir une physionomie que vers
(*) C'est ce qui en fait la valeur à nos yeux, car elle fournit un point de départ scientifique.
(?) dées modernes sur les enfants, p. 291 et p. 292.
six ans et cinq mois (:). » De même, l'écriture de l'enfant est indécise : il faudrait fixer l'époque à laquelle elle devient vraiment caractéristique.
Nous croyons, pour notre part, que l'observation du corps autorise plus qu’un diagnostic intellectuel rapide : les grands psychologues (Balzac, La Bruyère) ne peignentils pas l’homme par le dehors? Le degré d'intelligence est relativement proportionnel à l’ouverture de l'angle facial (angle de Camper) et aux dimensions du crâne Le un front large et haut est un bon signe d'intelligence; par contre un front fuyant est un signe de médiocrité intellectuelle. La vivacité du regard et la mobilité des yeux sont aussi des indices favorables, l'œil endormi et les traits immobiles des signes défavorables. Mais l’intelligence se lit surtout dans la main et dans l'écriture. Rien n’est plus instructif pour un noologiste que la lecture des traités sérieux de physiognomonie, de chirognomonie ou de graphologie. Pour s'initier à ces études on peut lire d'abord des ouvrages conçus dans un esprit scientifique comme Physionomie et Caractère (2° éd. 1911) du D’ P.Hartenberg, comme la Psychologie de la main de Vaschide (1909), comme l'Écriture et le Caractère de Crépieux- Jamain (1896) ou comme Le Traité de graphologie scientifique du D' P. Joire (1906). Mais il ne faut pas s’en tenir là : il faut remonter aux livres des professionnels de l'observation individuelle. On trouve des indications intéressantes dans les œuvres de Gall et Spurzheim (1810-
() Psychologie de la main, p. 481.
() Les anthropologistes distinguent les dolichocéphales et les brachycéphales. Les dolichocéphales, au crâne allongé et étroit, seraient les initiateurs de l’art; les brachycéphales, hommes de petite taille à crâne court, pratiques, ingénieux et laborieux, seraient les iniliateurs de l’industrie (poterie, métallurgie, tissage, navigation, culture des plantes et domestica-
tion des animaux). Cette distinction correspond à celle de l’émotif et du praticien, qui seraient tous deux des types primitifs.
1819) malgré la fragilité de leurs bases, dans l'Essai sur la physionomie de Lavater (1772), dans le 7raité de la physionomie humaine d'E. Ledos (1894), dans les Mystères de La main de Desbarolles (1859) et dans la Science de la main ou art de reconnaître les tendances intelligentes d'après la forme de la main de S. d’Arpentigny (1865, 3° éd. : La 1° édit. est de 1856): je ne cite que des maîtres.
À vrai dire, le psychologue ne doit pas accepter les yeux fermés les classifications, généralement discordantes, de ces auteurs. Mais il rencontre çà et là, dans ces œuvres, des portraits remarquables par la justesse et la finesse de l'intuition (‘), et il doit tenir grand compte des divisions à peu près universellement admises dans le monde des professionnels. Par exemple, les chirognomonistes divisent les hommes en deux catégories d’après l'aspect des doigts, suivant qu’ils sont lisses ou noueux : « Chez les premiers on trouve de l'impressionnabilité, de l'intuition, de la spontanéité, du caprice, du coup d'œil rapide, du goût artistique; chez les seconds, de la réflexion, de la
logique, du calcul, de l'application intellectuelle pré- .
cise (*). » Les chirognomonistes attachent une grande
attention au pouce, cette « antimain », comme disait.
Galien : « A défaut d’autres preuves, disait Newton, le pouce me convaincrait de l’existence de Dieu » ; « l'animal supérieur est dans la main (‘), écrit d'Arpentigny, l’homme est dans le pouce. » Voltaire et Napoléon avaient de grands pouces (1).
(1) cf. dans d’Arpentigny les portraits de Chopin et de La Mennais, deux anomalies du type spatulé : le premier à petit pouce, le second à grand pouce.
() Vaschide, op. cit., p. 93.
0 ce ne nous aurions des réserves à faire : c'est presque une profanation, selon le mot de Richet, d'appeler les singes des qguadr (Préface au livre de Vaschide, p. 4). ; 6 “
(*) V. Vaschide : op. cit. p. 94.
MARRANT
Pour tirer de la lecture de ces livres extra-scientifiques tout le profit qu’elle comporte, il faut prendre certaines précautions. D'abord le vocabulaire de ces auteurs est imprécis; ils abusent de certains termes à signification vague (intuitif), et ils n'utilisent que les ressources de la psychologie courante, banale. Ils reflètent, jusqu’à un certain point, les connaissances psychologiques . de leur temps, mais ils ne les devancent pas. Certains ont des connaissances historiques sérieuses, qu’ils amalgament artificiellement à leurs observations; la plupart ont le sens psychologique, plus précieux que toutes les connaissances: mais l'expression de leurs observations est souvent gauche et emprisonnée dans la terminologie traditionnelle. — En second lieu, ces auteurs assemblent pêle-même les traits intellectuels (rares) et les traits de caractère : ils n’ont pas fait la distinction qui s'impose entre la noologie et l'éthologie. Certains confondent même les déformations pathologiques ou accidentelles avec les types normaux, et ne font pas suffisamment le départ entre les aptitudes naturelles et la profession ou les occupations habituelles qui finissent par modeler la main. — Enfin, on doit chercher chez eux uniquement des suggestions, qu'il faut ensuite contrôler avec soin, car leur méthode est éminemment fantaisiste et verbeuse. Mieux encore, il faut lire ces livres quand on à soi-même des idées nettes sur les types humains, dérivant de recherches personnelles et d’une expérience prolongée. Alors, on découvre chez eux des trésors. C'est la psychologie qui éclaire tous ces travaux; c’est elle qui leur communiquera la clarté et la sûreté sans lesquelles il n'est pas de science véritable. En attendant, le psychologue doit s'inspirer de ces études métapsychiques, au moins à titre de contrôle objectif de ses découvertes subjectives.
Indiquons quelques points qui nous ont particuliè-
rement frappé (‘). Commençons par la tentative du musicologue allemand Ottmar Rutz. Son père, maître de chant à Munich, avait remarqué que les chanteurs n'étaient pas capables d'interpréter également bien l’œuvre de tous les compositeurs, et il en avait conclu que chaque œuvre de musique vocale possède un caractère distinctif, se manifestant par une intonation particulière : 1l s'agissait de trouver la loi de cette intonation. O. Rutz constata que le fonctionnement du larynx est déterminé par la position des muscles du torse et notamment des muscles abdominaux. Il discerna quatre positions : le type abdominal, le type thoracique, le type descendant et le type ascendant. Ces quatre positions, surtout les trois premières, se prêtent à l'interprétation des différentes œuvres musicales, et les œuvres d’un compositeur appartiennent toutes au même type essentiel. Rutz en trouve l'explication dans la position musculaire habituelle de l’auteur. La même loi s’appliquerait aux œuvres littéraires : chaque œuvre, en prose ou en vers, doit être prononcée avec une intonation dominante qui résulte d’une position corporelle précise; chaque phrase a son dessin mélodique. Il y aurait ainsi plusieurs types de poètes, déterminés chacun par un type rythmique. Selon Rutz, les différentes attitudes corporelles modifiant le son dans l'émission de la voix ne sont que l'expression de différents états psychiques : chaque type de station musculaire correspondrait à un état d'âme spécial. Rutz, avec une logique bien allemande, étend sa méthode à la classifica-
(‘) Au point de vue des grandes fonctions organiques, le major Thooris des Invalides classe les conscrits en quatre catégories : les respiratoires, les digestifs (on pourrait fusionner ces deux groupes en celui des végétatifs), les musculaires et les cérébraux (ceux-ci, dans la proportion de 3°/,, ne sont de nécessairement des intellectuels). Il y a là un principe intéressant.
tion des races (‘), mais il faudrait au préalable soumettre ses principes au contrôle scientifique. — J'ai signalé les études de Rutz moins pour leur valeur que parce qu’elles font partie d’un ensemble de recherches très intéressantes sur les gestes humains et la rythmique des mouvements, ensemble qui va des traités sur la danse et la marche (Marey}, sur la gymnastique et la rythmique (Dalcroze), aux études classiques sur l'expression des mouvements (Ch. Bell, Duchesne de Boulogne, Gratiolet, Piderit, Darwin, ete.) et même aux études pathologiques (Cf. les Névroses de P. Janet et les livres du colonel de Rochas) (°). C’est arbitrairement qu’on sépare les travaux sur le langage et l’écriture des recherches plus générales sur la signification des gestes et des mouvements corporels. On ne comprendra bien la fonction si importante de la parole que quand on aura fixé la psychologie du geste : qui nous dotera de cette psychologie du mouvement que Vaschide rêvait d'établir?
Des recherches sur la physionomie, nous ne dirons presque rien, car le visage reflète mieux le tempérament et le caractère que l'intelligence proprement dite. Suivant E. Ledos, qui était un physionomiste étonnant, il existe une correspondance entre les parties de la tête et les principaux organes du corps. Ainsi, toutes les facultés seraient représentées dans le visage (c’est le postulat de tout physionomiste) : le monde intellectuel dans le front, le monde sensitif dans les yeux et les oreilles, le monde végétatif dans le nez et la bouche. Ledos combine cette
(‘) V. les Archives sociologiques de l’Institut Solvay (Bulletin n° 22, 24 juillet 1912, p. 1515). On y trouvera l'indication des principaux ouvrages d'O. Rurz, notamment : Sprache, Gesang und. Kôrperhaltung (chez Beck, à Munich, 1911). :
(2) V. dans Hartenberg les chapitres sur les attitudes expressives et sur les
mouvements expressifs, et dans Vaschide le chapitre sur la poignée de main
Fr
donnée avec la forme géométrique des figures : types carré, rond, ovale, triangulaire, conoïde, et avec la configuration du crâne. Il arrive ainsi à distinguer huit types de physionomie caractérisant autant de types humains : 1° l’homme primitif ou homme de labeur; 2° l'imaginatif à imagination passive et réveuse ; 3° l’affectif qui incarne l'amour, la beauté, la force; 4° l'actif, le combatif; 5° l’intuitif; 6° l'intellectuel réfléchi et. raisonneur, le théoricien, le systématique, le grand volontaire; 7° l’homme de sens pratique, l’homme social complet et pondéré; 8 le rayonnant ou l'olympien, le grand entraineur d'hommes, le fascinateur. Pour leur description, nous renvoyons au mémoire du regretté J. Bulliot sur la Classification des caractères (:). On remarquera que la plupart de ces portraits décrivent des types éthologiques, notamment le 4° (Mars), le 7° et le 8°; mais quelques-uns sont de véritables portraits noologiques (mêlés de quelques éléments éthologiques), notamment le 5° et le 6°.
À l’homme primitif de Ledos, correspond le type de la main élémentaire (admis par d’Arpentigny, Desbarolles, Carus, etc.). La main élémentaire serait celle de- Sancho Pança : large, épaisse, aux doigts forts et gros, rigides, au pouce recourbé en dehors, à la paume ample, épaisse et dure. Outre la main élémentaire qui correspond à l'intelligence indifférenciée du primitif, Carus (?) admet trois autres types de mains : la main motrice (Marius), la main sensible (Le Tasse), la main psychique (Jésus-Christ?). Mais la classification généralement admise est celle de d’Arpentigny en sept types.
Avant de l’exposer, il faut dire quelques mots sur
(*) Congrès de Philosophie (Paris, 1900). (?) CE. Vaschide, op. cit., p. 84.
l'importance intellectuelle de la main (‘), ce « compas à cinq branches » (Blainville). La question de savoir si l’homme est intelligent parce qu'il a des mains, comme le soutenait Anaxagore, ou s’il a des mains parce qu'il est intelligent, comme Aristote le prétendait à l'encontre d'Anaxagore, est scientifiquement oiseuse. Ce qui est certain, c'est que le développement de l'intelligence humaine est étroitement lié à celui de la main : l’habileté de la main est une habileté cérébrale, pour employer l’expression de Richet qui est aristotélicien sans le savoir. Aristote dans Le Traité des parties des Animaux et Galien dans ses Œuvres anatomiques ont écrit sur la main des pages substantielles, dont les données principales devraient être acquises à la science. Les anthropologistes modernes ont repris cette étude sans la pousser aussi loin qu'on le désirerait. Mais on peut admettre avec Vaschide que la main est « le siège principal de la sensibilité motrice ». En d’autres termes, la main serait « l'organe sensoriel de la mobilité, comme la peau est celui de la sensibilité tactile et l'œil celui de La vision » (*). Plus que l’œil même, la main définit l’homme : c’est le sens par excellence, un sens complet et qui se suffit à lui-même, qui n’emprunte rien aux autres sens. Démocrite et Epicure l'avaient déjà compris : leurs atomes sont éactiles (*). Le rôle que joue le « sens musculaire » suffirait à montrer l'importance de la main qui est le plus parfait, le plus précis et le plus
(:) Les mains sont, avec le visage, les seules parties dénudées du corps, où chacun peut lire à son aise. Or, la main n’est pas moins expressive que la physionomie, et sa souplesse est aussi caractéristique que la vivacité du regard.
@) Psychologie de la main, p. 22.
() La géométrie est à base musculaire, et spécialement manuelle. La main se meut dans les trois directions de l’espace; elle permet de juger les surfaces et, grâce au pouce, les volumes. La géométrie à trois dimensions est sous-jacente à toutes les sciences.
menTRÉ. — [Voologie. 18
délicat de nos organes musculaires. La perte des mains est plus grave au point de vue intellectuel que celle de la vue ou de l'ouie, surtout quand elle survient de bonne heure, et que sa disparition ne laisse pas dans le cerveau ces traces motrices qui permettent dans une certaine mesure les suppléances (par les pieds, la bouche, etc.).
Je suis persuadé que la souplesse particulière des mains entraîne la prédominance des images motrices, et que celle-ci, à son tour, est le trait dominant du praticien. Mais je n’ai pas poussé mes recherches assez lom pour oser l’affirmer. Il serait curieux, par exemple, de savoir si le type moteur de la parole intérieure (Strickner) est associé au praticien : en ce cas, le type moteur serait un type noologique complet (‘).
Ceci dit, voici la classification des mains adoptée par d’Arpentigny et confirmée par Desbarolles :
1° la main élémentaire ou grande paume ;
2 ]a main nécessaire en forme de pelle, de spatule ou de battoir;
3° la main artistique, eftilée, conique ;
4 la main utile, anguleuse ou carrée;
5° la main philosophique (?) ou noueuse (ex. Descartes et Pascal); :
6° La main psychique ou pointue ;
7 la main mixte d'une forme intermédiaire.
Il y aurait donc six types différents de mains, la main mixte n'étant pas un type original; et même cinq, si l’on retranche la main élémentaire qui est l'apanage des gens incultes. Quand on lit les descriptions des types 2, 3, 4, 5 et 6 dans d’Arpentigny, on remarque l’analogie qui
(:) Cependant on trouve des moteurs parmi les philosophes : Bergson est, semble-t-il, du nombre, à en juger d’après sa théorie de la perception
extérieure. D'ailleurs, il y a des types mixtes. Je ne crois pas pour mon
compte à l'originalité spécifique du type philosophique.
existe entre 2 et À ainsi qu'entre 3 et 6. D'autre part, la nodosité semble être un caractère secondaire qui peut être associé à tous les autres. En combinant les données
… de d'Arpentigny avec celles de M"° Fraya, il semble que
les types vraiment originaux se réduiraient à trois : Le
ee type carré, le type conique (pointu, effilé) et le type
spatulé. Le premier appartiendrait à l'homme sensé et
Re méthodique, à l'esprit réfléchi et pratique, ainsi qu’au
… grand intellectuel abstrait, savant ou philosophe; le type conique serait propre aux natures impressionnables et aux tempéraments artistiques; le type spatulé aux prati-
ciens et à certaines catégories d'artistes. Aristote (?), Richelieu, Bossuet, Boileau, Turenne, M"° de Maintenon auraient eu des phalanges carrées; Platon (?), Milton,
… Fénélon, Vauvenargues, J.-J. Rousseau, Chateaubriand, - Lamartine, V. Hugo, M°° de Staël et G. Sand auraient
… eu des « mains psychiques » aux doigts effilés; Vaucan-
son, Jacquard, Vauban, Monge, Carnot auraient eu des
- doigts spatuleux, ainsi que certains instrumentistes comme
- Liszt (Cf. le pianiste Ricardo Viñès). La concordance de
ces données avec nos observations psychologiques n’est pas purement fortuite. Mais la classification des mains que nous venons d’ébaucher est très incomplète : nous n’avons tenu compte ni de la largeur des doigts, ni de la forme et
de la proportion des phalanges, ni des ongles, ni de la
conformation et de la grosseur du pouce, ni du rapport des
… doigts avec la paume, ni de la finesse de la peau, etc.
De la main, passons à l'écriture qui traduit fidèlement
les mouvements de la main, dont elle donne une sorte de
photographie rythmique. On rencontre aussi dans l’écri-
ture le type carré, le type arrondi et le type effilé ou an-
… guleux. Mais nous ne sommes pas encore en mesure
- d'interpréter ces types. Contentons-nous d'observations
communes à presque tous les graphologues. L'homme
cultivé a généralement une écriture sobre et une signature simple; au contraire, les esprits incultes aiment les fioritures inélégantes et les signatures à paraphes com- … pliqués; les imaginatifs ont une écriture élégante, aux boucles gracieuses. Une écriture inclinée de gauche à droite indiquerait la sentimentalité, l’affectivité; une écriture droite, la rectitude de l'intelligence. Les graphologues attachent beaucoup d'importance à la liaison des lettres. L'écriture séparée et, d’une façon générale, l’écriture inégale, est essentiellement celle des artistes, des : poètes, des rêveurs, des intuitifs : l'écriture liée, homogène et égale, est celle des savants, des logiciens, des analystes, des praticiens. « Toutes les lettres étant séparées, c’est l'intuitivité pure, l'utopie, la chimère, le para- | doxe. Toutes les lettres unies, c’est la froide raison, la logique inflexible, l'analyse rigoureuse. Entre ces deux extrêmes, se place le type de l'esprit équilibré où intuition et déduction, sentiment et raison se balancent et s'associent harmonieusement » (‘). On sent combien les recherches noologiques éclaireraient la graphologie (°). Il existe de grands artistes, de grands spéculatifs et de grands praticiens, mais il n'y a pour ainsi dire pas d'artiste, de spéculatif ou de praticien purs. Ces grandes fonctions sociales s'exercent d’une façon intermittente et. î s'accompagnent, dans la vie ordinaire, de l’usage moyen