‹ Espèces et Variétés d'Intelligences: Éléments de NoologieChapitre 33 sur 37 · V. Hugo penseur (l · texte numérisé non relu

V. Hugo penseur (l

des choses et les fait participer à ses propres émotions : ars est homo additus naturæ. Son organisation psychique a pour effet à la fois de le détacher des choses en tant qu’objets utilisables, et de l’intéresser prodigieusement à elles en tant que touts concrets qui ont leur physionomie propre. La plupart des hommes sont absorbés par les nécessités vitales: ils songent uniquement à satisfaire leurs besoins, et n’aperçoivent du monde que sa face positive, ce qui sert à préparer leur action et à régler leur conduite. La figure véritable et globale des choses leur échappe, parce qu'ils en négligent les propriétés inutiles. D’autres, en petit nombre, voient seulement dans l’univers le réseau immense et impalpable du déterminisme, qui jette partout ses mailles inflexibles. L’abstraction fait évanouir les objets concrets, la mesure en dissipe l'originalité, qui troublerait la froide sérénité de leur méditation. Ceux-là sont désintéressés comme l'artiste, mais ils ne sont pas nai/s (:); leurs théorèmes interposent un voile austère entre le monde et eux. Au contraire, le contemplatif aspire la vie avec des sens vierges, et son spectacle Jui est un plaisir toujours nouveau. Car son âme se métamorphose sans cesse, en vertu de la plasticité du sentiment qui transfigure les choses: « Nous vivons extérieurement aux choses, extérieurement aussi à nous-mêmes (ceci est le principe de cela). Maïs de loin en loin, par distraction, la nature suscite des âmes plus détachées de la vie. Je ne parle pas de ce détachement voulu, raisonné, systématique, qui est œuvre de réflexion et de philosophie. Je parle d’un détachement naturel, inné à la structure du sens ou de la conscience, et qui se manifeste tout de suite par une manière virginale en quelque sorte, de voir, d’en-

(*) La naïveté, l'ingénuité est l'attitude naturelle du contemplatif (ef. le témoignage d'A. Chénier et vingt autres).

tendre ou de penser (1). » L'artiste est détaché des choses et des êtres en ce sens qu'il s'intéresse à eux-mêmes, sans souci de leur utilisation possible; mais il leur prête son âme gonflée d'amour, parce qu’elle est plus accessible que d’autres à la mélancolie, au désespoir, à l’enivrement, à l’extase :

… Objets inanimés, Avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme Et la force d’aimer ?..

Le Contemplatif se devine de bonne heure. Îl se révèle par sa faculté d'émotion, par son don de sympathie qui s'étend aux animaux ct aux plantes. On le reconnait à l'enthousiasme juvénile qu'il manifeste pour les belles œuvres, à son goût pour la poésie, à son tour d'esprit original, quelquefois bizarre. Dans une classe, on le discerne vite. Ses devoirs ne sont pas banals. Son sens artistique se traduit jusque dans les soins qu'il apporte à sa toilette et dans l'affectation de son langage. Ce trait est exagéré chez les « rapins », mais il est significatif quand il n’est pas isolé. Le souci que les artistes ont de leur corps est, en effet, bien curieux : ils ne séparent pas leur corps de leur âme, ou plutôt leur corps est leur substance même, et ils ne peuvent s'imaginer que cette substance périra. La mort est le grand effroi de l'artiste, alors qu’elle sourit parfois au spéculatif. L’intellectuel que je suis doit à la fréquentation d’un artiste la révélation de la vie, de la vie vécue et sentie dans sa plénitude, non de la vie appauvrie et diminuée, dont on catalogue les lois ou qu’on perçoit à travers Les livres. — Quelle est la proportion des contemplatifs ? À en juger par mon expérience de professeur (dans le milieu spécial des écoles nouvelles),

(:) H. Benesox : Le Rire, p. 158.

elle est assez faible : quelquefois un sur dix élèves, quelquefois pas du tout.

Nous serons encore plus bref sur le Méditatif, qui a été souvent décrit sous le nom d’intellectuel ou de spéculatif (*). La psychologie classique ne nous entretient guère que de lui. On connaît cette puissante machine à abstraire et à généraliser, caractérisée par une avidité de savoir et de comprendre, par une habitude de réflexion méthodique et suivie, par un sens critique précis et méticuleux, par une attention soutenue et maîtresse d’ellemême, par une raison lucide, parfois sèche, qui bride l'imagination. Le méditatif se demande le pourquoi des choses, il en cherche les raisons et les lois, il manie des idées abstraites et des abstraits d’abstraits, comme le banquier manie le papier-monnaie ; toute sa joie est de penser, de penser toujours plus large et plus profond. « À quoi sert le monde? » disait Ampère. « À donner des pensées aux esprits. » Nous citerons comme exemples de méditatifs dans divers domaines : Spinoza (V. sa Vie par Colerus),S. Mill (V. son Autobiographie), Renan, F. Wæpke (V. l’article de Taine dans ses Nouveaux Essais de critique et d'histoire). Le méditatif sacrifie tout à sa passion intellectuelle, à son appétit de lectures ou d'observations, à sa marotte scientifique ou philosophique. Faut-il rappeler Bordas-Demoulin qui avait consacré sa vie à la métaphysique? « Penser était sa vie, sa profession. » (F. Huet.) Un jour, mourant de faim, il dépense dans un cabinet de lecture les quelques sous qui lui restent, et meurt vierge, « n’ayantjamais trouvé le temps d'aimer » (:). (Généralement, celui qui sait veut communiquer son savoir, etil n'est pas indifférent à la gloire, aux honneurs, à toutes

() V. notamment F. Pauzman : Esprits logiques et Esprits faux, pp. 74-411 (?) V. l'Histoire de la vie et des ouvrages de Bordas-Demoulin, ki F. Huer.

les satisfactions de l'ambition. Mais on rencontre aussi des gens qui veulent savoir pour savoir, pour apaiser leur soif de connaître, sans aucun souci de vanité ou de publicité. « Tel ce Mentelli dont Descuret nous a retracé la curieuse histoire (Médecine des Passions, p. 721 et sq.), et qui, sachant douze langues, très versé dans toutes les sciences exactes, passa plus de trente années à étudier six Jours par semaine et vingt heures par jour sans laisser aucun ouvrage, nimême la moindre trace de ses immenses recherches (‘). » Tel est encore ce Planta dont Cournot nous à conté la passion pour la philosophie allemande. « Tout ce qui paraissait en Allemagne, sur ces matières, il l’achetait, il le lisait, les miettes de l’érudition germanique de cet homme qui n’a rien écrit, auraient suffi pour défrayer à Paris quelques jeunes talents et fonder des renommées littéraires (?). »

Le méditatif intellectualise tout, jusqu'à ses sentiments. De là un détachement qui va jusqu’à la sécheresse du cœur. Il est volontiers ironique, cultive l’épigramme et l'humour, ce sourire de l'esprit ; il verse même dans la grosse plaisanterie. On a souvent remarqué le goût des érudits pour les sujets scabreux; ce travers n’est pas propre aux érudits, il est fréquent chez les intellectuels (Montesquieu, Sainte-Beuve, Renan), qui allient volontiers la polissonnerie aux spéculations les plus graves. C'est comme la revanche de la bête sur l’ange : le pur cérébral a besoin de détente organique, au moins en imagination (cf. le Dieu de Renan, être de volupté et de science, dans les Dialoques philosophiques).

(2) Mazarerr : Les Éléments du Caractère, p. 144.

(2) Courwor : Souvenirs, $ 8, p. 61 de l’édit. Bottinelli. Cf. l'étude de Sainte-Beuve sur Guillaume Favre de Genève, ou l'étude pour l'étude. C'était, dit Sainte-Beuve, un « dilettante de l’érudition » (Zundis, t, XIII, p. 246).

C'est peut-être Le groupe des méditatifs qui comprend le plus de variétés, et il est relativement facile de les déterminer : c’est tantôt la faculté d'observation qui domine, tantôt le pouvoir de systématiser les observations déjà faites (observateur et théoricien); ici c’est la finesse ténue de l'analyse, là l'amplitude de la synthèse (cf. les types é/émentique et massif de Wechniakoff). Le méditatif a la passion de la mesure, du calcul, du chiffre, ou la superstition du fait circonstancié. Il peut être un spécialiste étroit (amateur) ou un esprit encyclopédique (philosophe). Ordinairement, il est philosophe sur Le tard, parce qu’il ne se sent pas l’étoffe d’un savant, ou qu'il a cessé de découvrir et d'inventer (cf. le témoignage de Cournot et l'exemple d'A. Comte).

La proportion des méditatifs dans les classes de l’enseignement secondaire français est relativement assez forte. On les reconnaît à maints indices. D'abord, la version latine est un réactif très net de l'intelligence lucide et ordonnée; pour ceux qui ne font pas de latin, la solution aisée de problèmes variés d’arithmétique est le meilleur indice d’un esprit réfléchi et méthodique. Les rédactions, plus complexes, n’autorisent pas en général un diagnostic aussi sûr. On constate que certains types de devoirs conviennent mieux à certains âges et à certaines catégories d'élèves : aux uns la narration, à d’autres la dissertation (:). La dissertation purement littéraire est un exercice artificiel : elle nous a été imposée par les critiques, qui tiennent dans la littérature moderne une place exagérée, hors de toute proportion avec leur utilité (*). Le

(*) C£. notre article sur l’enseignement du français où nous nous inspirons des analyses de Mendousse sur l'adolescent (Journal de l'E: Roches, de juillet 1941). te

(2) Normalement, la dissertation littéraire suppose la connaissance des textes. Mais bien peu d'élèves s’y reportent, même quand on les leur indique

classement unilinéaire des copies est psychologiquement absurde, chaque copie manifestant des aptitudes et des qualités individuelles. La cote de 0 à 20 ne se justifie que par l’existence des examens de fin d'études. Le correcteur de devoirs français (tâche fastidieuse entre toutes) est immédiatement frappé par la diversité des esprits, mais il ne sait pas toujours les discerner et orienter chacun dans la voie de son type. Puis il y a les copies ternes et insignifiantes, les élacubrations d’anormaux ou de retardataires qui sont brouillés avec la grammaire, les devoirs de paresseux faits de pièces et de morceaux empruntés, les pastiches maladroïits ou les imitations gauches, les essais confus d’intelligences indécises ou mixtes.

A la rédaction (:), je préfère des tests plus simples, comme la notation des états de conscience évoqués par un mot (2), la définition d’une idée ou d’un objet, le résumé

avec précision. Les meilleurs ne savent pas les utiliser : on peut goûter un auteur, sans pouvoir en parler ou dégager les raisons de ses préférences | Certains ne savent que dire : « c’est beau | » Et ce ne sont pas les moins doués.

(@) 11 y a intérêt à distinguer la rédaction avec délai et la rédaction sans délai (Cf. Belot dans Binet : /dées modernes sur les enfants, p. 261).

(2) Certains psychologues ont préconisé surtout l'emploi du test associatif Æt en ont tiré des conclusions sur les types intellectuels. MunsterBerG, par exemple, ayant remarqué qu'un certain mot étant donné, comme œil, certaines personnes lui associent visage, d’autres nez, d’autres encore pupille, estime qu’il y à là trois façons fondamentales de réagir. En effet, dans le premier cas le rapport logique entre l’induit et l’inducteur est un rapport de surordination, dans le second cas de coordination, dans le troisième de subordination. Il s'agirait là de trois tendances intellectuelles bien distinctes : l'induction, la fantaisie et la déduction, d'où trois types intellectuels.

Green se refuse à admettre de telles conclusions, à cause du disparate qui existe entre l’enchainement des idées réalisé dans la pensée normale et celui obtenu dans les expériences artificielles d'associations.

Le D: Ed. Crararàne trouve cette fin de non-recevoir prématurée (L’Association des idées, Paris, Doin, 1903; p. 201 et passim). Il estime qu’en donnant au mot association un sens large (— processus complet de l’enchaïînement de deux idées), on peut obtenir des renseignements sur le type psychologique à l’aide de tests associatifs, parce que l'évocation implique la

d'une page qu’on vient de lire. Certains retiennent des lambeaux de texte ou des mots, d’autres sont frappés par une comparaison ou une image, d'autres encore ont l'esprit accroché par une anecdote, par un fait significatif; bien peu saisissent l’idée générale dans ses rapports avec les idées accessoires. L'esprit est une sorte de crible qui sélectionne les éléments offerts, et la mémoire ne conserve que ceux qu’elle peut assimiler. — Entre parenthèses, l'explication des textes français (je ne parle pas des vieux textes dont la traduction en français moderne est une version simplifiée) est un exercice beaucoup trop difficile pour des adolescents : l’exégèse convient à l’âge mür. Il n'y a pas, d’ailleurs, de méthode uniforme et régulière d’explication : il y a plusieurs méthodes appropriées au genre du morceau et à l’auteur. Il y a des explications verbales et grammaticales, des explications d'idées (logiques), des explications d'images (associations), des explications d'états d’âme (psychologiques), etc. — Je demande aussi parfois à mes élèves : quel est le grand homme que vous préférez ou que vous voudriez être plus tard? Mais ici, il faut faire la part de la suggestion et de la contagion scolaire : les réponses sont rarement sincères, et beaucoup n'ont réellement aucune préférence. — Dans les hautes classes, je recommande les brèves causeries sur un sujet qui plaît à l'élève, auteur favori, question à l’ordre du jour, etc. :

participation de facteurs individuels. Seulement il faudrait expérimenter dans des conditions telles que tous les facteurs autres que le facteur individuel (inducteur, milieu, Stimmung) fussent rigoureusement semblables. Ces conditions sont pratiquement irréalisables, mais on peut, dans une certaine mesure, éliminer les causes d'erreur en multipliant les expériences et en faisant des statistiques basées sur une bonne classification des associations.

Pour notre part, nous estimons qu’il y a une disproportion choquante entre la modeste expérience de Münsterberg et les conclusions qu’il en tire Le test associatif ne vaut ni plus ni moins que les autres; il a besoin d'être complété. Et le plus petit exercice d'invention ou d'initiative est plus révélateur que tous les processus mécaniques.

j'exige l'exposé oral, assez court (dix minutes ou un quart d'heure). Certains élèves adoptent le genre oratoire, d’autres la manière psychologique, quelques-uns citent des chiffres, des statistiques et font des graphiques, d’autres se cantonnent dans l'historique. On ne saurait trop multiplier les procédés et réitérer les sondages.

Un des tests les plus commodes est celui de la description d'objets simples inauguré par Binet (1). Je l'ai repris pour mon compte. Ainsi, j'ai donné à des élèves d'une même classe la consigne suivante : « Décrivez votre encrier », sans leur fournir aucune autre indication. Sur une classe de treize élèves de sixième, j'ai noté un petit bonhomme de douze ans, C. M..., frère de deux élèves plus âgés dont j'ai pu apprécier là valeur intellectuelle (idées générales), qui définit l’encrier, montrant ainsi son aptitude à l’abstraction et à la généralisation : « Mon encrier est en porcelaine. Un encrier est un petit récipient destiné à recevoir de l'encre. Mon encrier contient de l’encre

() Année psychologique, t. II, p. 296 et sq. Rappelons que Binet tirait de ses premiers travaux les conclusions suivantes : 1° l'expérience de description d'objets révèle l'existence de plusieurs types mentaux distincts : le descripteur par énumération, l'observateur interprétateur, l’imaginatif (émotionnel, idéaliste, poétique, esthète) et l’érudit; 2° les différents objets qu’on donne à décrire ne sont pas propres à mettre en relief les mêmes types mentaux; et, pour que l'expérience soit complète, il importe de faire décrire successivement aux mêmes personnes des objets différents.

Cf. les observations de G. Rouwa dans Le langage graphique de l'enfant (Paris, Alcan, 2° éd. 1913). Selon cet auteur, après une période de gribouillage l'enfant manifeste quatre tendances différentes dans la représentation des objets par le dessin : 1° la tendance indicative (croquis qui a le caractère d’une définition); 2° la tendance descriptive (complexité visuelle); 3° la tendance narrative (dessin complété par un récit); 4° la tendance conventionnaliste (dessin abrégé, symbolique, hiéroglyphique).

Me H. Leresz (L'orientation d'esprit dans le témoignage, dans Archives de Psychologie, mai 1914) a cru discerner cinq types d'intelligence d’après le témoignage de cent vingt-quatre sujets sur le contenu de deux images qu’elle leur à présentées : le descriptif, le superficiel, l'intelligent, l'interprétateur, l'ambitieux. Mais intelligent et superficiel sont des termes vagues ; l'ambitieux n’est pas un type intellectuel.

violette. Voici la coupe de mon encrier (un dessin schématique). » Le cas est d’ailleurs unique. Un autre, A. L..., douze ans, est un réveur qui note ses sentiments et ses associations d'idées : « Unencrier est une chose ennuyeuse, car dedansil y a de l'encre, etavec de l’encre on peut faire une tache, une faute d'orthographe et encore beaucoup de choses. » Trois ou quatre sont des utilitaires qui indiquent l'usage des encriers, énumèrent les différents modèles, signalent leurs inconvénients et se plaignent de la saleté des petits godets. L'un d’eux écrit : « Cet encrier est gênant pour les plumes Reverdy. » La plupart sont des observateurs (7 sur 13) qui illustrent parfois leur description par un dessin. L’un d’eux débute ainsi : « Je vois devant moi un cylindre... », et quand je lus devant la classe les rédactions de ses camarades, il s’écria : « Mais X... ne décrit pas son encrier! » Mais il y a l'observateur superficiel qui donne des mesures précises et des indications décousues : tels les deux meilleurs élèves de la classe (A. B., dix ans, et H. C., onze ans), qui m'ont fourni des descriptions courtes et insignifiantes. Par contre, voici les descriptions significatives de deux élèves à l’esprit primesautier, mais paresseux, R. H., douze ans : « Il est en porcelaine commune; il devrait être blane, mais lé dessus est jaune, violet et noir; Le trou s’est échancré; l’encre est violette avec des reflets de pétrole à la surface; la paroi du godet est très épaisse, le rebord petit; le godeta la /orme d’un cône tronqué. » Remarquez l’ordre des observations. — G. S., onze ans et demi, passe son temps à dessiner; il invente intarissablement des histoires

sans paroles et fait des caricatures drôles :ne s’est pas

appliqué à sa description qui est assez banale, à part un trait qui suscite un raisonnement : « Mon encrier est en porcelaine ; à la sur/ace il est couvert de taches d’encre. L'encre qui est dedans est violette. Lorsque je plonge ma

plume dedans, de petites peluches se fixent à la pointe : ce n’est pas étonnant, car en regardant dedans, je découvre des bouts de craie ou des petits morceaux de papier buvard, etc. »

Des descriptions de seconde (1) (huitélèves),je retiendrai seulement deux échantillons caractéristiques (je néglige un coloriste ou chromatique très net : À. B., quinze ans). Voici l'artiste qui, par ailleurs, a des dispositions marquées pour le dessin et le modelage : « Au coin de mon pupitre, à droite, mon encrier. Il n'a rien d'artistique. Est-il pratique? Je n’en sais rien, car je me sers d’un stylo. Il occupe une petite place toute ronde, effleurant à peine de ses bords de faïence blanche salie d'encre le niveau de la table. Il y est là comme à moitié enfoui, laissant apercevoir par son petit trou rond l’encre violette qui n’en laisse pas voir Le fond. Mais, en le retournant, l’abime s'évanouit, et il prend la silhouette d’un chapeau haut de forme blanc qui aurait perdu son ruban. » (H. M. quinze ans.) Voici maintenant le fantaisiste ou littéraire, évocateur et personnificateur très proche du précédent, qui intitule sa description : « De l’encrier du seigneur À. » (R. A., seize ans) : « Que dire de ce rond blanc, taché de noir avec un trou au milieu qui me présente son liquide? C’est, si l’on veut, une petite cuve. Il peut être comparé à beaucoup de choses. Il m'évoque beaucoup de pensées, cet encrier. Je pense au nombre d'élèves qui, pendant des classes ennuyeuses, ont fait des traits sur lui : on y distingue encore la trace d’un nom marqué par un élève qui, probablement, n’avait rien de mieux à faire. Un romantique comparerait peut-être cet encrier à la porte de l’Enfer par laquelle Énée passa. Je trouve simplement que

(:) On remarquera les progrès du style et de la syntaxe.

c'est un plat miniature avec un trou au milieu; je remarque en plus qu’il est sali d’une vieille encre qui à séjourné sur ses bords et qui s’est mise en caillots. » Citons encore la fin de la description lyrique de P. L., quinze ans (c'est le frère de A. L., le subjectif de sixième) : « Depuis quand n'est-il plus lavé? Secret que L. (le garçon de salle) emporta dans la tombe; lui seul le sait, mais, témoin muet, il (l'encrier) garde ce secret pour lui seul.

« Vieil encrier au fond robuste, piqué par les plumes d'acier, combien d'élèves as-tu vu s'’acharner sur un devoir rude, ou bien collés par dévouement à la suite du mardi gras! Mais toi seul et tes confrères, différents de ceux des lycées, n’ont jamais été lancés à la tête du professeur. »

Plus de la moitié des élèves de première (14) sont des interprélateurs, déformés par la rhétorique et la littérature. L'un compare son encrier à un œil qui le fixe, l’autre voit dessinés sur la porcelaine deux yeux qui le regardent bêtement. Une interminable description, celle de F.T., seize ans et demi, est prétentieuse et échevelée. Peu de descriptifs (2 ou 3). Un seul a des impressions tactiles : « Mon encrier est doux au toucher, un peu gras, car beaucoup de mains l'ont tripoté.. » (P. G.-T., quinze ans et demi) : c'est un littéraire très accusé. Les deux esprits les plus bornés de la classe sont des minutieux (l'un d'eux, nul en lettres et en mathématiques, est excellent photographe).

Ces textes et d'autres m'ont permis de reconnaitre quelques intelligences orientées vers la technique, vers l'art ou vers la science. Mais il faut se méfier des réponses des grands : l'épreuve est plus probante avec les petits qui sont plus spontanés. Les grands sont déjà gâtés par le désir de briller, ils veulent être originaux, et leurs représentations sont amalgamées à des souvenirs littéraires ou

scientifiques. Ils ne redeviendront eux-mêmes que plus tard, s’ils ont de la personnalité (!).

(‘) Dans son Étude expérimentale de l'Intelligence, Binet signale en note {p. 300) que les changements apportés par l’âge sont sensibles au bout de trois ans chez ses fillettes. Mais cette note est contredite par une autre des Idées modernes sur les enfants. Pourtant, il remarque (p. 263) qu’on pourrait deviner l’âge des enfants par la syntaxe qu'ils emploient. Un latiniste distingué, M. A. Cartault, a donné une description remarquable de la période de Cicéron et de la phrase de Sénèque (V. L’/ntellectuel, Paris, Alcan, p. 4). Sa description a une portée psychologique générale (cf. Bossuet et Montesquieu). — La distinction pédagogique des enfants en petits, moyens et grands, a son fondement psychologique : il y a un âge d'équilibre sensoriel avant la puberté, un « âge ingrat » pendant la transformation, et un âge juvénile. Les lectures et les goûts de l'enfant varient d’une période à l’autre.

MENTRÉ. — /Voologie. 47

GHAPITRETIII

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