PRÉFACE
crimes de la terre? Et de quoi donc abuserait-on, sinon des choses saintes et sublimes, la religion, la philosophie et la liberté? C'est parce qu'elles sont grandes, qu'elles peuvent devenir le prétexte de grands maux. L'âme humaine ne s'exalte point pour ce qui est bas : sans cesse à la recherche du chemin de sa patrie , toute apparence de grandeur la séduit et l'entraîne; elle a besoin de trouver la gloire dans ce qu'elle aime. Eh quoi ! parce que le nom de liberté fut inscrit par des mains profanes sur l'étendard de la rebelUon , désormais le despotisme serait seul de droit divin, et la liberté ne serait qu'une invention capricieuse et téméraire des hommes? » 184.
Nous voilà donc bien avertis. La vérité et la liberté se donnent la main \ tous les périls seraient dans leur recherche qu'on n'en devrait pas moins se lancer généreusement à leur poursuite. On ne s'étonnera pas maintenant qu'un homme, ayant si résolument pris son parti, ne conservât qu'un respect limité et relatif pour tel ordre de choses en opposition avec des instincts, à ses yeux, si légitimes. Il estime qu'un peuple n'a jamais demandé plus que ses vrais besoins; souvent même il reste volontairement en deçà, préférant longtemps un repos désastreux à des troubles qui pourraient améliorer sa situation. Quand les esprits en sont là, il faut se hâter; il n'y a pas un instant à perdre. En effet, « il faut que d'une manière ou d'une autre, plus tôt ou ^ plus tard, le droit se fasse jour; et alors vient le temps de ' ces luttes déplorables, dont on rend la liberté responsable, tandis qu'il faudrait en accuser le despotisme. » « Le meilleur moyen d'étouffer les murmures, c'est de leur ôter tout prétexte : le seul moyen de prévenir les révolutions , c'est de les faire. « 'îSS.
Naturellement, à son sens, les institutions politiques, eussent-elles en leur faveur l'origine la plus reculée, ne sauraient avoir qu'une valeur très-relative. Il nous déclare, en passant , que « le mensonge et la corruption , même quand ils siègent sur un trône, ne viennent point de Dieu ; »
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l'essentiel pour lui, c'est que les droits de la liberté et de la vérité soient sauvegardés. D'un mot il éconduit les prétentions de nos modernes théocrates qui rêvent un gouvernement renouvelé de Moïse et du Sinaï. « Ce régime de la théocratie, dit-il, vrai et le seul vrai, si l'on ne regarde qu'à l'idée dont il est le symbole , le droit souverain de Dieu, n'est pourtant, si l'on regarde à Tapplication et au détail, qu'un régime symbolique et préparatoire, puisque l'homme ne s'élève à toute sa dignité que parla liberté, et que le régime de la théocratie la restreint et la suspend. » 296. Voici une autre déclaration de Vinet, qui ne manquera pas d'effaroucher beaucoup de bons esprits : « Le monopole du pouvoir par la classe intermédiaire ne léguerait rien de grand à l'histoire, dit-il ; une république i)urement bourgeoise ne ferait que des choses bourgeoises; c'est à l'aristocratie ou à la franche démocratie qu'est réservé le sublime en politique; et s'il est vrai que le temps de l'aristocratie soit passé, la politique bourgeoise ne s'élèvera audessus d'elle-même qu'en devenant, de bourgeoise, populaire, ï 299.
Il importe ici de prévenir toute méprise pour que Vinet ne soit pas classé dans tel parti dont il n'est en rien solidaire. « Nous ne comprenons pas plus le droit divin de tous, dit-il, que le droit divin d'un seul. » 297. -^ Dans bien des cas, le juste et le vrai seraient sacrifiés s'ils pouvaient devenir des questions de majorité. Une chose voulue par le plus grand nombre n'est ni juste ni sociale par cela seul ; elle peut être, au contraire, exécrable et subversive de toute société, et, fùt-elle voulue par tous à la fois contre un seul, elle ne doit point se faire. »
Toutefois, si quelqu'un pouvait être un seul instant tenté de voir dans notre auteur un esprit exclusif et étroit, un révolutio[inaire vulgaire et fanatique, méconnaissant les conditions normales de la société, ce serait ici le lieu de signaler tout un côté de la vérité qu'il n'a eu garde d'oublier dans aucune rencontre. Il a soin de nous avertir
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qu'an homme n'est fort que lorsqu'il porte en lui quelques antithèses fortement accentuées. Une faculté sans la faculté opposée n'est pas un pouvoir, c'est un entraînement; il n'y a de puissance que celle qui se contient. La vie entière de Vinet a été la réaUsation de cette maxime. Libéral progressiste autant que personne, il ne méconnaît pas un seul instant les droits de l'ordre et de l'histoire. Ce qui a fait sa force et son originalité, c'est qu'il est tout aussi décidément conservateur par le cœur que radical par l'esprit. Le même homme qui, il y a un instant, faisait entendre les accents les plus sympathiques en faveur de la liberté, nous avoue sans aucun embarras qu'il a, en ce qui le concerne, un penchant bien décidé pour le passé. « Toute ruine est touchante, ditil, et pour la plupart des hommes l'espérance est moins belle que le souvenir. » Nous sommes de ces hommes-là , remarque-t-il, et il ajoute qu'il se reprocherait tout autant d'avoir manqué de respect à une vieille chose qu'à un vieillard. 262. « Quant aux nations, méfiez-vous, dit-il, des vœux et des espérances du peuple qui veut ignorer ses aïeux; c'est le présent, ou l'avenir prochain et matériel qui l'intéresse; les nobles, les saintes espérances ne sont pas à son usage. » Qu'on se rassure donc , l'ordre et la liberté n'auront jamais , au jugement de Vinet, des intérêts opposés, ni môme distincts. Comme la liberté est la satis-. faction de tous les droits, la liberté c'est l'ordre, et l'ordre produit la paix. La liberté ne tire toute sa dignité et tout son prix que de son union avec l'obéissance. Une liberté qui n'obéit point est un pur non-sens; car c'est pour obéir que nous sommes libres. « On peut sans doute, suivant le temps, et aussi selon son caractère, insister davantage sur ce qui règle le mouvement , ou davantage sur le mouvement lui-même ; mais quiconque aime l'ordre sans aimer la liberté, n'aime pas Tordre, et quiconque aime la liberté sans aimer l'ordre, n'aime pas la liberté. » 194. L'ordre et la liberté, la conservation et le progrès, ne sont aux yeux de Yinet qu'une seule et même chose, deux moitiés d'une
même vérité, qui ne sauraient être impunément séparées. Il nous déclare sans hésiter que « tons les hommes qui aiment exclusivement une moitié de la vérité sont de la même race, malgré les différences tranchées qui peuvent les séparer. Ils sont de la race des esprits et des cœurs étroits. Chacun d'eux est Fennemi de sa propre cause, et l'auxiliaire de son ennemi. » 139.
C'est du triomphe du libéralisme que Vinet attendait la conciliation de ces deux principes trop longtemps en lutte. Il a écrit sur le vrai et le faux libéralisme quelques pages qui ne seront reniées par personne et qui le rangent parmi les représentants les plus ardents et les plus conséquents de cette tendance, qui a l'avenir pour elle, en dépit de toutes les éclipses. Nous n'étonnerons donc pas nos lecteurs en disant que Vinet, jeune encore, salua avec bonheur les événements de 1830. Mais il se réjouit avec tremblement, alors que la joie du triomphe ne permettait pas à sa voix d'être entendue, sa vive sollicitude pour l'avenir de la France lui dictait, déjà en 183^2, les observations suivantes : « Il faut, disait-il, que nous fassions un aveu : nous ne sommes pas encore parvenu à comprendre comment, avec la masse de liberté dont la France a accepté le fardeau, elle pourra marcher avec sécurité à travers les précipices de sa route, tant qu'une religion n'aura pas saisi profondément les âmes des citoyens, et nous ne concevons, pour un peuple sans foi, aucun repos, aucun point d'arrêt que le despotisme. Pensez-y bien ; tant de liberté et point de croyances ! La conscience du droit séparée de celle du devoir! De l'intérêt beaucoup, des affections si peu î Quelles combinaisons ! quelles chances ! quel avenir t Et qu'on n'essaie pas, pour se rassurer, de se citer des exemples analogues : il n'y en a que d'effrayants. La liberté sans la foi a fait crouler les nations; et s'il y a aujourd'hui des peuples libres qui supportent leur liberté, qui en jouissent, qui y retrempent incessamment leur vigueur et qui n'ont rien à en redouter, ce sont des peuples
qui croient. Tout nous persuade que la liberté française est précaire, qu'elle est menacée par elle-même, qu'elle ne saurait se consolider ni se régler tant qu'elle ne pourra pas opposer aux tentatives des ambitieux de toute espèce, à qui la carrière est si largement ouverte par l'état des choses et des esprits, la cohésion d'un peuple éclairé, vraiment civiUsé, uni dans une communauté de convictions morales. » 190.
Ces craintes, auxquelles les événements ont malheureusement donné depuis un certain caractère prophétique, nous présentent le libéralisme de Vinet sous un jour bien nouveau, qui en fait quelque chose de tout à fait à part et qui l'isole singulièrement au milieu des diverses écoles en présence. Il n'est pas seulement décidé, conséquent, aussi avancé que possible, il est en outre moral, religieux, profondément chrétien. Non content de proclamer un libéralisme sachant faire sa place à l'ordre et à robéissance,Vinet veut encore qu'il s'inspire de l'Evangile dans ce que ce dernier a de plus austère et de plus profond. Après avoir comblé l'abîme qui sépare les intérêts de la liberté de ceux de l'ordre, il supprime celui, non moins profond, qui s'étend entre elle et la religion. Liberté, ordre et christianisme sont à son sens trois choses corrélatives et absolument inséparables : l'une appelle nécessairement les deux autres ; aucune ne saurait prétendre exister et faire ses affaires isolément. « La société, dit-il, ne sera vivante et belle qu'à mesure qu'un plus grand nombre-;d'individus auront accueilli et concilié en eux ces deux tendances vers l'ordre et vers la liberté. Mais il ne faut pas croire que deux principes se concilient eux-mêmes, et autrement qu'au moyen d'un tiers-principe, qui les met d'accord en les dominant. Pour aimer l'uiie et l'autre et l'une dans l'autre, ces deux choses distinctes qu'on appelle la liberté, il faut aimer quelque chose de plus que l'ordre et la liberté, qui les contienne, qui soil d'avance leur unité vivante. Toute autre conciliation est impoosibie et chimérique. » 190.
Ce tiers principe, cette unité vivante de l'ordre et de la liberté, c'est donc le christianisme. « Le christianisme est dans le monde l'immortelle semence de la liberté. « Depuis les premiers jours du monde , le combat est engagé entre la servitude et la liberté ; mais ne craignons rien, « la victoire est assurée à la liberté, depuis que le grand chef de l'humanité s'est placé à la tête de. ce bataillon sacré, fort des coups qu'il reçoit plus que de ceux qu'il donne. »
Vinet ne se dissimule nullement qu'en arborant un tel drapeau il soulèvera les colères des ardents dans les deux camps, qui réclament soit l'extirpation du christianisme pour le salut de la liberté, soit l'enchaînement de toute liberté au profit du christianisme. Mais il ne redoute pas de pareils adversaires. Toujours indulgent et impartial, il n'a garde de négliger les circonstances atténuantes qui rendent compte de ce déplorable antagonisme. Il confesse que l'alliance apparente du christianisme avec le despotisme a fondé dans les esprits la plus funeste des préventions, et que le passé a, sous ce rapport, travaillé sans relâche à dépouiller l'avenir. Mais ce grave malentendu ne saurait nous faire désespérer de voir de meilleurs jours. « Les deux parties de la vérité humaine tendent à se rejoindre; elles se rejoindront; ni les faits d'hier, ni ceux d'aujourd'hui n'affaiblissent en moi cette espérance ; l'homme sur ce point ne sera plus scindé , ni la société divisée d'avec elle-même ; et si, de tout temps, les meilleurs amis de la religion ont été les meilleurs amis de la liberté, le temps viendra sans doute où l'on ne croira pas, à mesure qu'on aime davantage la liberté, devoir se défier de la religion.»
Il se met donc, pour sa part, en devoir de faire cesser ce déplorable divorce en rappelant aux partis en présence qu'au lieu de consumer des forces précieuses à se mesurer de l'œil ou à se combattre, ils doivent enfin comprendre qu'ils ne sauraient triompher les uns sans les autres. A ceux qui ne veulent se préoccuper que des seuls intérêts de
la liberté, il rappelle que « partout où le rayon divin n'est pas descendu, le libéralisme n'est qu'affaire de logique ou d'orgueil ; que, tant que le libéralisme des masses ne sera pas du christianisme, il ne sera, sous un nom généreux, qu'un syllogisme grossier, une stérile théorie, une confédération des égoïsmes, et même, en dépit des apparences, un pas rétrograde vers la vie sauvage, en un mot la ruine de l'humanité s'il n'en est le salut, la honte s'il n'en est la gloire. » 186.
Mais, dira-t-on, le christianisme n'inspire-t-il pas aux hommes une résignation apathique? D'où le savez-vous? demande à son tour Vinet. Les faits répondent. « La liberté des âges modernes est toute chrétienne, la religion ellemême est une liberté. Le christianisme est un levain
Qu'une bonté profonde A jeté tout brûlant dans la masse du monde. »
Ceux qui lancent de pareilles accusations contre la religion de Jésus-Christ n'y entendent rien. Quand ils l'auront étudiée avec la moitié de l'attention qu'ils accordent à une théorie chimérique, ils verront que la religion, cet axe du monde moral, a deux pôles comme tous les axes : soumission et liberté, activité et résignation, noblesse et humilité, ardeur et patience, le présent et l'avenir, le visible et l'invisible, l'idéal et le positif, l'habitant de la terre et l'héritier du ciel. En fait, toutes les libertés modernes sont filles du christianisme; elles sont la dot que la religion de Christ a apportée aux États, dot payable en plusieurs termes, et point encore entièrement payée, mais dont, le jour môme des noces, l'humanité a touché un à-compte.
Mais alors comment se fait-il que les chrétiens, de leur côté, regardent si généralement d'un œil inquiet, pour dire le moins, les triomphes de la liberté? Vinet les renvoie au Livre dont ils déclarent relever et les engage à le mieux méditer « Que l'œil d'une fausse orthodoxie, dit-il, et d'une étroite exégèse refuse de lire dans ce message divin
la proclamation de la liberté, le Livre entier repousse ces assertions imprudentes. A la base, sur le front, au faite de rédifice majestueux élevé par le Christ, partout brille ce mot qui réjouit l'espèce humaine dégradée : liberté.» Aussi estime-t-il que, à quelque opinion qu'un homme ou qu'un peuple appartienne, la religion, s'il est chrétien, doit le ramener, tôt ou tard, aux doctrines de la liberté. « Les chrétiens doivent se rappeler qu'ils ont dans leurs mains la solution du problème social, et le double principe, admirablement un, de la liberté et de l'obéissance. C'est là le sel dont, au point de vue social, ils doivent saler la terre, » d93.
Voilà comment, en dépit de beaucoup d'antipathies qu'il ne manqua pas d'éveiller, et malgré plusieurs faits de nature à ébranler un courage moins robuste et une foi moins bien assise, Vinet ne cessa jamais de poursuivre en toutes choses raccord de la hberté et du christianisme. Il a débuté dans sa carrière par un acte de foi au christianisme et à la liberté sans trop savoir quelles seraient les conséquences de l'alliance de ces deux principes. Peu impofle ; il a cru en eux et cette foi l'a sauvé : elle a fécondé son génie ; elle l'a soutenu dans les heures pénibles où la défaillance aurait eu tout droit de venir s'asseoir au foyer. Aussi notre auteur se distingue-t-il à cet égard de beaucoup d'hommes qui ont parfois essayé de défendre la même cause. Jamais il ne recule; jamais il ne bronche, ni n'hésite. Tandis que l'amour de la liberté n'est trop souvent qu'un épisode dans la carrière de beaucoup de personnes, Vinet en fit l'affaire de sa vie ; il ne vécut que pour elle et son triomphe ; plus il avança dans sa carrière, plus aussi il devint large et libéral. C'est qu'aussi cet amour était parfaitement désintéressé; il sait s'inspirer de la belle maxime qu'il nous donne lorsqu'il déclare que « la hberté veut être aimée comme une vierge pure, non comme une courtisane. » 187.
Un trait des derniers jours de sa trop courte vie met
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dans une lumière saisissante cette fusion harmonique dans son cœur des intérêts de la liberté et du christianisme. Quand Vinet dut dire adieu aux préoccupations de ce monde pour entrer dans une existence meilleure, ses regards affaiblis se portèrent pour la dernière fois alternativement sur les belles scènes de la nature et sur les pages brûlantes d'un livre qui racontaient les grandes luttes de la Uberté. Les Girondins venaient de paraître; Vinet était déjà couché sur le lit dont il ne devait plus se relever : n'ayant encore des forces que pour écouter, il se faisait lire les pages qui excitaient tant de colère et de sympathie. Il avait à cœur de dire ce qu'il en pensait. M. de Lamartine, de son côté, attendait avec impatience le jugement de Yinet, qui, disait -il, ferait autorhé pour lui, et le fixerait lui-même sur la valeur de son livre. « Je serais fier, disait à cette occasion le poëte-historien, d'être jugé par un homme pour qui je professe depuis vingt ans autai]t d'admiration et de respect que M. Yinet. » Mais la mort fut plus impatiente encore que l'auteur et moins indulgente que n'eût été le critique. Quelques semaines plus tard, lorsque l'heure du délogement approche, trois jours avant sa mort, Yinet se fait encore lire quelques pages des Girondins, non plus pour les juger, il est vrai, mais pour mesurer par ce moyen ce qu'il lui restait encore de force d'attention sur d'autres objets que ceux de la religion.
Ainsi, le dernier essai qu'il fait de ses forces, c'est en s'occupant de religion et de liberté. En effet, huit jours avant sa mort, le journal le Semeur, qui avait inséré une première note promettant l'article sur les Girondins, en publiait une dernière dans laquelle Yinet rendait compte d'une Vie de Jésus-Christ par Pascal. C'est ainsi que, jusqu'à sa dernière heure, les intérêts de la liberté et de la reUgion ont occupé la même place dans les préoccupations de ce grand esprit.
Si maintenant on désirait faire plus ample connaissance avec ce christianisme qui inspirait à notre auteur une pas-
sion si vive et si persistante pour la liberté, nul ne serait surpris d'apprendre qu'il ne l'avait point reçu des mains de la hiérarchie romaine. Vinet était né dans le sein du protestantisme, dont il est de nos jours la gloire la plus grande et la plus pure. Il appartenait à une de ces nom^ breuses familles huguenotes qui, après avoir été contraintes de fuir la France, se vengèrent des cruautés de leur injuste mère en allant conquérir au dehors une gloire et une renommée qui, au jour des réparations, devait rejaiUir sur ceUe qui les avait reniées.
De bonne heure, l'élite du protestantisme français s'est groupée autour de Vinet avec cette admiration, mêlée de sympathie, que peut seul inspirer un talent aussi modeste qu'étendu et incontesté. Son humilité et sa réserve furent impuissantes pour empêcher cette renommée de se répandre. Gomme l'a fort bien dit M. Sainte-Beuve, << en Allemagne, en Angleterre, en Suisse, Vinet était connu, consulté; le protestantisme, dans ses différentes formes, et à proportion que la forme y offusquait moins l'esprit^ le vénérait comme un des maîtres et des directeurs les plus consommés dans la science et dans la pratique évangéUque. »>
C'est ainsi que notre auteur devint en fort peu de temps le centre d'une petite Église répandue en tous lieux, vraie église catholique, dont les membres n'étaient retenus que par des liens spirituels, mais qui, spontanément, quand notre auteur leur fut enlevé, pleurèrent en lui le pasteur de leurs pensées. Ils éprouvèrent tous, plus ou moins distinctement, le sentiment qui lui a dicté cette réflexion : « S'il y a dans la société , dans l'Église, un homme utile et qui paraisse nécessaire, on dirait que notre estime et notre reconnaissance le désignent, le recommandent aux coups de la mort. A travers une foule d'êtres insignifiants, ce nous semble, qu'elle épargne parce qu'elle les dédaigne, elle marche droit à cet homme et le couche dans la poussière. )> i, 215.
Depuis la mort de Vinet^ son influence n'a cessé d'aller
en augmentant dans le sein du protestantisme de langue française *.
Les plus zélés parmi ses disciples n'hésitent pas à le présenter comme un théologien réformateur, tel que l'histoire de l'Église chrétienne en général en offre très-peu de semblables : St. Augustin, St. Anselme de Cantorbéry, Calvin, Zwingle et surtout Luther, et de nos jours Schleiermacher. Il ne fut pas théologien comme tout le monde , au sens technique et étroit du mot, mais en présentant le christianisme sous des faces trop souvent méconnues, il a remis en lumière des vérités capitales et inauguré ainsi une ère de progrès dans le développement spirituel de l'Église et du monde '\
Du reste, ce n'est plus seulement dans le cercle étroit d'une petite fraction du protestantisme français que ce caractère de l'œuvre de Vinet est reconnu; il suffit de l'étudier quelque peu pour s'apercevoir aussitôt de sa mission réformatrice. Une revue, qui ne se pique pas d'être théologique, s'exprimait il y a quelque temps en ces termes :
« La prévision exprimée le lendemain de sa mort, par un de ses plus intimes amis, s'est bien réalisée, a II fera autorité sans avoir fait école, disait la rédaction du journal Le Semeur en prenant congé de son illustre et fidèle collaborateur; c'est que l'élément purement humain, si puissant en lui, ne se concilie pas avec les tendances qui produisent les coteries littéraires et les sectes religieuses. » SemeuVy mai 1857, p. 158.
2 Un écrivain dont le nom a été quelque peu mêlé aux dernières transactions qui ont, il y a peu d'années, mis un terme au conflit qui avait éclaté entre la Prusse et la Suisse, à l'occasion de Neuchâtel, M. Frédéric de Rougemont, désigne Vinet comme le « chrétien de nos temps dont la vie spirituelle avait le plus d'intimité, le plus de profondeur, le plus d'originalité, et qui a plus puiysamment agi à lui seul sur nos Églises par ses principes, que ne l'ont fait tous ses contemporains ensemble. »
Ce témoignage est d'autant plus précieux à recueillir que, tout en appartenant lui-même à la communion protestante, M. de Rougemont est fort loin de sympathiser avec Vinet dans ce que celui-ci a de plus caractéristique.
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« Qui ne reconnaît aujourd'hui, disait-elle, la beauté du monument élevé par M. Yinet? Quand le temps aura passé sur son œuvre, on avouera qu'il a été le St. Augustin du protestantisme au dix-neuvième siècle; il Ta été par la foi ardente, par l'élévation des sentiments, par la profondeur
du style L'œuvre de M. Vinet est surtout dogmatique;
quelque jour on la connaîtra dans toute son étendue. Les gens du monde ont entendu parler de Yinet comme d'un professeur éloquent, comme d'un écrivain quelquefois classique par la beauté de son langage; ils apprendront avec étonnement qu'à côté du critique profond, à côté du penseur éminent, et au-dessus d'eux, il y avait en Vinet un grand théologien protestant, un si grand théologien qu'il a laissé une école, laquelle compte aujourd'hui dans son sein les hommes les plus distingués du protestantisme français et étranger \ »
Hâtons-nous d'ajouter que nous aurions donné une idée bien fausse de notre auteur si, en l'appelant un théologien protestant et un réformateur, nous avions fait croire qu'il y a en lui de l'aigreur, de l'hostilité ou même la moindre ombre d'injustice à l'égard des autres communions chrétiennes. Nous en appellerions au besoin au témoignage le plus impartial et le plus compétent. M. Sainte-Beuve dit, en parlant des Discours religieux de notre auteur : « Ce qui nous frappe surtout, c'est l'esprit de lumière et de charité chrétienne infinie, qui fait que, pour des catholiques mêmes, bien des choses y restant absentes, aucune peut-être n'est expressément contraire, ni à repousser.... Ils offrent comme un cours complet des vérités évangéUques, déduites dans une méthode tout intérieure. L'impression (et je ne parle d'abord que de l'impression humaine, philosophique et littéraire) qu'on en retire, est celle de quelque chose d'aimable, de modéré, de sensé et d'accessible ; tout y est
* Article de M. F. Lister, dans la Revue Française du 20 janviei?
simple, sans un ornement ni une digresson de luxe, et allant droit au but. Le vif seul des observations morales, ou le touchant des prières qui terminent, ressortent par instants *. » {Portraits contemporains, p. 23.)
Nul esprit vraiment religieux, large et élevé ne doit craindre de rencontrer des pierres de scandale en méditant les nombreux ouvrages de Vinet. Au fond, si quelqu'un avait le droit de se plaindre et de réclamer, ce seraient les protestants, qui du reste n'y ont pas manqué. Car, bien qu'il soit franchement réformé, précisément parce qu'il donne le résultat le plus pur et le plus authentique des principes du seizième siècle, notre auteur se trouve commettre la faute que les partis et les sectes pardonnent le moins : tout en prenant son point d'appui dans le protestantisme traditionnel, il le dépasse. Un écrivain ayant cru devoir expliquer la vivacité des critiques de Vinet par son protestantisme, il se mit à sourire et s'expliqua de la façon la plus catégorique. « Le protestantisme, dit-il, n'est pour moi qu'an point de départ; ma religion est au delà. Je pourrais, comme protestant, avoir des opinions catholiques, et qui sait si je n'en ai pas? Ce que je repousse absolument, c'est l'autorité. » (Semeur, p. 288, année 1842.)
On ne saurait être plus dépréoccupé. Vinet se déclare prêt à accepter tout ce qu'il trouve de bon dans le catholicisme; seulement le contre-seing de la hiérarchie ne lui paraît pas une garantie suffisante; il faut en outre que les principes se légitiment au tribunal de la conscience chrétienne.
* L'auteur de Port-Royal se plaisant, peut-être à son insu, à relever chez les autres un talent qu'il possède à un haut degré, signale une circonstance qui fait très- bien ressortir la largeur d'esprit de Vinet. « Il y eut un jour, dit-il, où lui, l'un des pasteurs du christianisme réformé, il songea à écrire V Histoire de saint François de Sales. Et c'était le même homme qui, dans la Revue Suisse, laissait échapper les pages les plus aimables et les plus fraîches sur Rohinson Crusoé. » Derniers portraits^ page 489.
Grâce à ce point de vue supérieur, qui le place au-dessus des préjugés sectaires, Vinet peut apprécier les deux Églises rivales, tour à tour les louer et les critiquer avec une égale liberté. Les protestants lui paraissent à la fois trop et trop peu catholiques. Quant à lui, sur Farticle si délicat de la tradition, voici sa profession de foi : « Nous vénérons, dit-il , la tradition de la vérité, nous ne repoussons que celle de l'erreur. » Le grand mérite du protestantisme, à ses yeux, c'est d'avoir mis un terme au divorce fatal qui régnait au seizième siècle entre le dogme et la morale. En le faisant, la ré formation, dont le caractère fut essentiellement moral, sauva le christianisme, et par là même le catholicisme, qui n'est qu'une de ses branches. Malheureusement le protestantisme fut bientôt infidèle à sa mission; il y eut déviation funeste de son principe, et Vinet déclare aux ultramontains dé sa communion (car elle n'est pas à cet égard moins riche que sa rivale) que leur Église ne peut pas se défendre contre le catholicisme avec le principe catholique, mais avec le principe protestant. « Le protestantisme, comme tel, dit-il, ne peut être fort qu'à la condition d'être protestant, et à mesure qu'il le sera. » i, 309. On sait déjà que sa grande objection contre le catholicisme, c'est l'autorité, et par conséquent le prêtre. Mais nous ne saurions songer à donner ici un aperçu, même incomplet, des appréciations, aussi élevées qu'équitables, auxquelles Vinet se livre en présence des prétentions des deux communions rivales. On les trouvera réunies dans notre premier volume, pages 290-325. Nous n'en citerons qu'une seule, qui fait la part des deux Églises. < Le malheur du catholicisme, dit-il, est de n'avoir pas laissé la chaîne (de la tradition) attachée à son premier anneau et au roc (la Bible) où il est scellé, en sorte que n'étant plus soutenue, elle traîne dans la poussière et dans la boue; malheur irréparable ; celui du protestantisme, mais c'est un malheur passager, est de faire trop abstraction des quinze siècles qui semblent le séparer de son point de
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départ et qui l'y rejoindraient comme une chaîne électrique et vivante. » i, 313.
Aucune des deux communions ne saurait donc pleinement le satisfaire, et il profite de cette circonstance pour prêcher aux uns et aux autres le support, et le devoir de se rendre mutuellement justice. Pour ce qui le concerne, il avoue bien qu'il est très-difficile de pouvoir se comprendre quand on part de principes aussi opposés que ceux de l'autorité et de la liberté; mais il estime que la charité et Tesprit chrétien doivent planer au-dessus des répugnances les plus légitimes. « Je conçois, dit-il, parce que je le sens, qu'un même cœur puisse entretenir la haine du système catholique et la plus franche sympathie pour les chrétiens, théologiens ou simples fidèles, que réclame cette communion. ? 293.
Pour ce qui est des fanatiques des deux camps qui se ligueraient pour lui reprocher une telle attitude, Vinet leur déclare leur fait, sans le moindre ménagement. « Catholiques et protestants, tels que fhistoire vous a faits, ce n'est pas à vous qu'il appartient de former une ligue dans un but quelconque; la force de cohésion vous manque; vous n'êtes plus que les formes vides d'êtres autrefois vivants ; ni à vous, ni à la poUtique, ni à la science n'appartient le monde. Il appartient à la seule chose qui ait encore de la force dans le moment présent : au christianisme ! Au christianisme, vrai cathoUcisme et vrai protestantisme de l'humanité; au christianisme, qui est tout à la fois la liberté et l'unité, dans toute la vigueur de ces deux nobles termes. C'est lui, puissance spirituelle, lien de foi et d'amour, communauté intime et profonde, c'est lui qui prépare la sainte Église, la confédération sacrée que vous avez rêvée, cette confédération où le catholique, le protestant et le païen régénérés perdent leurs dénominations superficielles, pour n'être tous ensemble que les hérauts de la justice, le sel de la terre, et les messagers de celui qui nous a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière. » 320.
A en croire Vinet, la réformation, comme principe, serait en permanence dans TÉglise. A le bien prendre, c'est le christianisme lui-même, se restaurant spontanément et par ses propres forces. Quelle que soit l'importance de l'événement du seizième siècle, la réformation est encore une chose à faire, une chose qui se fera perpétuellement, et à laquelle Luther et Calvin n'ont fait que préparer un chemin plus uni et une porte plus large. Ils n'ont pas, une fois pour toutes, réformé FÉglise, mais affermi les principes et posé les conditions de toutes les réformes futures.
Il nous reste maintenant à voir à quelle conception du christianisme Vinet est arrivé, en faisant usage du droit qu'il vient de proclamer.
Les tendances de sa belle intelligence s'unissent aux besoins de son cœur profondément sympathique pour l'amener à présenter le christianisme sous une forme essentiellement apologétique. En cherchant à se rendre compte du fait évangélique dont il a personnellement senti la puissance régénératrice, ii n'a garde d'oublier que tous ne sont pas dans le môme cas et que son devoir, comme disciple du Dieu d'amour, est de ne rien négliger pour les amener à faire la même expérience. Mais comment s'y prendra-t-il? Nous savons déjà qu'il repousse la méthode, par trop facile, de l'autorité extérieure qui ne saurait satisfaire que ceux qui sont déjà bien préparés, sinon même convaincus. Son ambition est plus grande : il prétend convaincre ceux qui comme lui ont connu les atteintes du doute et qui ne se déclareront convaincus qu'après avoir été vaincus. Il n'en appellera donc à aucune autre autorité qu'à celle de la vérité même; apôtre dans le meilleur sens du mot, il se borne à rendre témoignage à la vérité, il la montre, au heu d'essayer de la démontrer, et il invite chacun à entrer en contact personnel avec elle par les côtés les plus relevés et les plus nobles de sa nature.
Fidèle à la méthode psychologique qui, après des jours d'éclipsé, tend toujours plus à prévaloir dans la pensée