PRÉFACE. II
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philosophique moderne, Vinet part de l'homme pour s'élever ensuite à Dieu. Mais son subjectivisme, très-décidé d'ailleurs, n'est ni arbitraire, ni étroit; ce n'est pas indifféremment à tel ou tel côté de l'esprit humain qu'il s'adresse pour en faire son point d'appui et son levier. Il pense, avec l'apôtre des Gentils, que l'homme est de la race de Dieu, et tout son art consiste à pénétrer jusqu'à ce qu'il y a en nous d'essentiel et de fondamental, de caractéristique et de central, en un mot, de divin.
C'est dans la conscience que Vinet croit avoir trouvé ce point ferme, inébranlable. Elle est dans l'homme ce sanctuaire unique dans lequel il se trouve en tête-à-tête avec lui-même; ou mieux encore, il n'y a pas un seul instant solitude, ni isolement; l'homme ne se saisit pas plutôt luimême, il n'a pas plutôt conscience de lui, qu'il possède instantanément, de la façon la plus immédiate, la conscience de Dieu dont il dépend. C'est donc en nous le lieu dans lequel Dieu et l'homme se rencontrent sans l'intermédiaire d'aucun médiateur, d'aucun raisonnement. Les comparaisons abondent sous sa plume pour décrire ce mystérieux rapport, cette union indissoluble entre Dieu et la conscience humaine. « La conscience, dit-il, n'est que l'empreinte subsistante et ineffaçable d'une puissante main qui, après nous avoir pressés, s'est retirée de nous, ou plutôt d'entre laquelle une force ennemie nous a arrachés; la main est absente, l'empreinte reste; cette impression mystérieuse, que nous ne nous sommes point faite à nous-mêmes, ramène vers une idée confuse de Dieu tout homme qui réfléchit Séparée de la pensée de Dieu, la conscience n'est dans notre nature qu'une bizarrerie, une énigme, un non-sens. r> i, 9.
Voulez-vous avoir une idée sensible de la conscience dans l'homme? demande-t-il ailleurs : « Un enfant ingrat que l'ivresse de l'orgueil emporte et que séduisent de perfides conseils, s'échappe de la maison paternelle pour goûter une indépendance qu'on lui a représentée comme le
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plus grand des bonheurs. Il s'aventure dans le monde, sans appui comme sans aveu. Les désordres et les excès, alors même qu'ils ne provoquent pas la sévérité de la justice sociale, signalent en tous lieux sous ses véritables traits l'enfant rebelle et dénaturé. Mais, au milieu de ses écarts, quelque chose rappelle qu'il est sorti de bon lieu : dans son langage un heureux choix d'expressions; dans ses manières quelque chose de distingué ; dans sa conduite même, des mouvements honnêtes qui font contraste avec l'ensemble de sa vie; en un mot, un reste, difficile à effacer, des premières habitudes d'un homme bien né, l'accompagne jusque dans les lieux et dans les sociétés où ce mérite est le moins apprécié. » 5.
Vinet n'estime donc pas que les rapports entre Dieu et l'homme soient aujourd'hui ce qu'ils étaient appelés à être dans la pensée du Créateur. Mais, qu'on y prenne bien garde, c'est là un fait d'expérience auquel il se borne à en appeler, sans entreprendre le moins du monde d'en rendre compte. Et qui donc ne reconnaît ici la voix désintéressée de la conscience elle-même? Quel serait l'homme de sens rassis, assez préoccupé de l'esprit de système pour oser sur ce point contester avec notre apologète? Si les axiomes mathématiques s'imposent à toute raison saine, les vérités élémentaires de la vie morale s'imposent avec la même force à quiconque n'est pas étranger à cette vie. Il suffit d'avoir une seule fois entendu la voix de la conscience pour être amené à confesser que , pour parler avec l'Évangile, l'homme n'est point juste devant Dieu.
Dans son état normal, autant qu'il nous est permis de présumer quelque chose à cet égard, Thomme devait se voir, se saisir, se sentir comme déterminé à tous égards par Dieu. La conscience était pour lui, sous tous les rapports, la voix même de son Créateur ; il ne pouvait y avoir la moindre différence, ni dans les prescriptions, ni même dans l'accent avec lequel elles étaient promulguées.
Aujourd'hui, chacun le sent à merveille, il n'en est plus
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ainsi. La conscience a deux voix bien distinctes: l'une se faisant entendre lorsque nous nous rapprochons plus ou moins de cet accord absolu avec Dieu, qui a malheureusement pris fm, Tautre retentissant au contraire quand nous continuons à nous en éloigner. Dans la mesure où la première voix tend à dominer, l'homme se sent religieux; plus la seconde se fait entendre, et plus aussi il est averti qu'il court le danger de s'enfoncer toujours plus avant dans les sentiers de l'irréligion.
Telle est la nature à la fois essentiellement morale et religieuse de la conscience. Elle sert pour ainsi dire de trait d'union indissoluble entre l'homme et Dieu. C'est parce que Dieu est toujours présent dans notre conscience, que nous nous sentons malheureux et coupables quand il nous arrive de travailler encore à l'en chasser. C'est enfin parce que Dieu est ainsi présent en tout homme que chaque homme aussi, antérieurement à toute loi extérieure, divine ou humaine, se sent plus ou moins distinctement de race divine, approuvé de sa conscience quand il tend vers son idéal, condamné par elle lorsqu'il s'en éloigne.
Cette base une fois admise, la mission de l'apologète chrétien devient singuUèrement facile. Elle consiste simplement à s'appuyer sur la vérité qui est déjà en l'homme pour le contraindre à recevoir celle qui est encore en dehors de lui. Et comme le christianisme élève la prétention d'être la vérité religieuse définitive, il s'agit d'examiner s'il est réellement préparé, réclamé par la conscience humaine. Yinet ne doute pas qu'il n'en soit ainsi. Plus que personne il a insisté sur le caractère profondément humain du christianisme et sur son admirable adaptation à tous les besoins les plus relevés de notre nature. Marchant sur les traces de son maître Pascal, il étreint l'homme dans les liens d'une dialectique toute psychologique et morale; il lui fait en quelque sorte perdre terre, et il ne lui laisse de choix qu'entre une acceptation franche et joyeuse de la bonne nouvelle destinée à raffermir, à étendre tout ce qu'il
y a en lui de beau ef de grand, de bon et de divin, ou le plus redoutable des suicides : il consisterait, si l'homme avait le triste courage d'être conséquent, à renverser Tune après l'autre ces pierres d'attente qui, jusqu'au glorieux couronnement, forment déjà le plus beau titre de noblesse de la nature humaine.
Cette préface s'étendrait outre mesure si nous voulions signaler tous les points de contact que Vinet relève entre l'âme humaine, vraiment interrogée, et le christianisme, authentiquement interprété. Au fond, toute son œuvre a consisté à ramener sans cesse à ce point de vue. Ce n'est qu'après l'avoir un peu étudié qu'on s'aperçoit que, quoi qu'il fît, ce fut toujours là sa plus constante et sa plus chère préoccupation. Ses travaux, si divers et si nombreux, ont consisté à présenter, sous des faces toujours nouvelles, cet accord profond entre l'âme humaine et l'Évangile. Ne pouvant songer à faire résonner ici cette harmonie dans son éclat et dans sa plénitude, nous ne résisterons pourtant pas au plaisir de signaler quelques-uns de ces tons, en empruntant les paroles mêmes de l'habile artiste.
Les images, toutes plus riches et plus saisissantes les unes que les autres, se pressent sous sa plume, et nous n'avons que l'embarras du choix. Tantôt il nous présente l'humanité comme un aveugle qui se souvient confusément d'avoir vu ; tantôt, semblable aux fils de l'Helvétie sur la terre d'exil, « elle est expatriée, mais de loin en loin quelques fugitives réminiscences l'entretiennent d'une patrie absente ; de même qu'une ou deux notes jetées dans l'air rappellent, sans pouvoir la reproduire, une mélodie qu'on a entendue jadis, certaines circonstances de la vie et certaines impressions intérieures font vibrer dans l'âme des cordes muettes qui réveillent le souvenir de quelque divin concert. »
€ Avez- vous vu, demandait-il ailleurs, des hgnes tracées à l'encre sympathique, raviver, à l'approche du feu, des traits dont la pâleur se confondait avec ia blancheur du
{)apier sur lequel elles furent tracées? Cette écriture invisible est la loi de nature, ranimée par l'amour de Dieu, lequel est ranimé lui-même par un fait prodigieux, Dieu fait Homme, Dieu mourant pour nos péchés. C'est là le feu dont la chaleur fait revivre sur le papier des syllabes, des mots, des lignes effacées. » i, 73. Aussi , tandis qu'ordinairement on se plaît à faire ressortir le caractère extraordinaire et surnaturel du christianisme, Vinet ne se lasse point d'insister sur son parfait accord avec tous les besoins de l'homme et sur sa parfaite humanité.
Un touchant trait de mœurs lui fournit une admirable comparaison pour résumer toutes ses idées sur ce sujet capital : «Vous rappelez-vous les usages de l'antique hospitalité? Avant de se séparer de l'étranger, le père de famille brisant un seau d'argile où certains caractères étaient imprimés, lui en donnait une moitié et conservait l'autre; après des années, ces deux fragments, rapprochés et rejoints, se reconnaissaient, pour ainsi dire, opéraient la reconnaissance de ceux qui se les présentaient mutuellement, et, en attestant d'anciennes relations, ils en formaient de nouvelles. Ainsi, dans le livre de notre âme, se rejoint à des lignes commencées leur complément divin ; ainsi notre âme ne découvre pas, mais reconnaît la vérité ; ainsi elle juge avec évidence qu'une rencontre impossible au hasard, impossible au calcul, est l'œuvre et le secret de Dieu, et c'est alors seulement que nous croyons véritablement. Redisons-le : l'Évangile est cru lorsqu'il a passé pour nous du rang de vérité extérieure au rang de vérité intérieure et, si j'ose le dire, d'instinct ; lorsqu'il nous est à peine possible de distinguer sa révélation des révélations de la conscience ; lorsqu'il est devenu en nous un fait de conscience! »
Ainsi point d'opposition réelle, mais harmonie parfaite entre la nature humaine et la vérité évangélique. Celle-ci s'unit à tout ce que la première a de plus profond et de plus inaliénable. « Elle y remplit un vide, elle en éclaircit les
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ténèbres, elle en lie les éléments désunis, elle y crée Tunité, elle ne se fait pas croire seulement, elle se fait sentir, et quand Tâme se Test appropriée, elle ne se dislingue plus de ses croyances primitives, de cette lumière naturelle que tout homme apporte en venant au monde. »
On le voit, cette nouvelle méthode de devenir chrétien implique nécessairement une nouvelle conception du christianisme. Il cesse d'être un ensemble de prescriptions, d'ordonnances, de doctrines, pour redevenir ce qu'il fut chez son fondateur: une vie nouvelle appelée à transformer tous ceux qui entrent en contact avec elle. Il est incontestable qu'en remontant ainsi vers la source de l'Évangile on ne peut manquer de troubler les combinaisons savantes des docteurs qui ne se sont jamais préoccupés que des besoins de l'intelligence et d'une certaine symétrie extérieure, réclamée par les exigences de la philosophie régnante. Mais Vinet, nous le savons, tout en faisant grand cas de la tradition, est bien décidé à n'accepter que celle de la vérité. Et il est si pleinement convaincu de l'harmonie parfaite entre le christianisme et les besoins de l'homme, qu'il ne redoute pas qu'en s'engageant dans cette voie nouvelle aucun élément essentiel de l'Évangile risque d'être méconnu. « Les premières données du christianisme, ditil, gisent profondément dans toute âme d'homme; sous ce rapport le christianisme, tout surnaturel qu'il est dans son histoire, est, sous d'autres rapports, une chose éminemment naturelle; il ne faut que s'examiner avec candeur en face de l'infini, pour être poussé de conséquence en conséquence vers la nécessité de la religion chrétienne, et tout esprit sincère arrivera par cette route à un point de vue d'où tous les détails du christianisme lui apparaîtront dans une coïncidence si parfaite avec tous les besoins de son âme, avec toutes les données de la nature, que, comme Thomas, à la vue des stigmates divins, il se prosternera en s'écriant : « Mon Seigneur et mon Dieu !... » i, 73.
De fait, en suivant fidèlement sa méthode, Yinet s'est ap-
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proprié librement ce que les diverses communions évangéliques s'accordent tacitement à regarder comme les éléments fondamentaux de l'Évangile. La conscience sérieusement consultée proclame Tliomme pécheur et coupable ; la personne auguste et sublime du crucifié de Nazareth, mourant pour les péchés du monde, lui révèle un Dieu qui, malgré les fautes de l'homme, est toujours demeuré un père: poursuivi par le souvenir de ses péchés et bientôt convaincu de son impuissance à réaliser le parfait modèle que lui offre le juste mourant sur une croix, le pécheur éprouve le besoin de se repentir et de demander grâce ; la foi le régénère et le justifie, en lui faisant saisir par toutes les forces de son âme, celui qui sera dorénavant son maître ; une vie nouvelle et divine a désormais pénétré et Iransformé sa vie : il ne lui reste plus qu'à se consacrer sans réserve au service de ce Sauveur mort pour ses offenses et ressuscité pour sa justification.
Telle est le résumé, sec et incomplet, des riches développements par lesquels Vinet exprime sa conception nouvelle du christianisme. Il est vrai qu'une fois entré dans la voie ouverte par lui on n'est pas nécessairement tenu de le suivre jusqu'au bout. Croyant partir du même principe que notre auteur, quelques hommes animés d'un tout autre esprit que le sien, ont cru devoir ériger, en tout cas particulier, la conscience individuelle comme critère absolu de la vérité. Elle cesse alors d'être un simple organe pour devenir un juge prononçant, à chaque moment et dans chaque homme, des arrêts absolus. Yinet a de bonne heure pris ses précautions contre de pareils écarts dont on voudrait rendre sa méthode solidaire. Il rappelle d'abord « qu'une conscience a quelque chose à apprendre à une autre conscience. Toutes également capables de s'éclairer ne sont pas également éclairées; et dans cette sphère comme dans toute autre, celui qui sait moins est appelé à demander conseil à celui qui sait davantage. ^
^ v^hez ioa>, ajoijii'-t-il anieurs, la coijscieiice e»t plu^
ou moins obscurcie ; tous, créés droits, cherchent beaucoup de discours; tous ont l'esprit partagé parce qu'ils ont le cœur partagé; pour tous la morale se hérisse de questions dilTiciles dont la semence épineuse est dans les replis d'un cœur sans droiture. Le bon, le vrai, le juste ont perdu leur évidence. » i, 8.
Vinet va même jusqu'à prévoir le cas d'un conflit entre la conscience et les prescriptions divines, à tel degré du développement ; et il n'hésite nullement à donner le pas au Créateur sur la créature. « Quelle que soit, dit-il, la dignité de la conscience, dignité qu'elle emprunte de Dieu, Dieu ne veut pas être supplanté par elle. Bien loin de se dessaisir pour elle d'aucun de ses droits, bien loin d'abdiquer en sa faveur, comme on paraît le supposer. Dieu qui ne veut pas que la prescription s'établisse contre ses titres, Dieu a quelquefois ordonné à la conscience elle-même de se taire devant lui. C'est sur l'idée de son droit à l'obéissance que reposent plusieurs des dispensations et des décrets de l'ancienne économie. »
Voilà qui est suffisamment clair. La vérité en dehors de nous, la vérité objective n'est pas sacrifiée un seul instant à la vérité subjective, à la vérité en nous. A ses yeux, a rÉvangile est la conscience de la conscience même. Le christianisme est la conscience elle-même, élevée à sa dernière puissance. » C'est donc, non pas dans une hostilité factice, mais dans une pénétration réciproque et toujours plus profonde de ces deux facteurs que se trouve le développement normal. Vinet n'estime pas qu'à aucune époque de sa vie, pour si savant et avancé qu'il soit, l'homme ait le droit de dire à son Créateur : « Je suis fixé, tu n'as plus rien à m'apprendre ni à me révéler. » L'expérience qu'il a souvent faite, en trouvant finalement claires et parfaitement logiques tant de vérités qui, au premier abord, l'avaient repoussé, l'a rendu prudent et réservé. Il ne se hâte pas ; et si un conflit paraît éclater entre l'Évangile et la conscience, le moins qu'il puisse faire c'est de se recueil-
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lir et d'attendre avant de le déclarer définitif. En tout cas notre auteur n'appartient pas à cette classe d'esprits hardis et pleinement désintéressés qui n'hésitent pas à tenir pour nul et non avenu et même pour faux, tout ce qui, à telle heure donnée, ne tombe pas sous leur rayon visuel, mais gît en dehors de leur horizon. L'œuvre essentiellement réformatrice et positive, accomplie par Vinet dans le sein du christianisme protestant ne saurait en rien être confondue avec telle autre entreprise, ayant avec la sienne un faux air de ressemblance. Quelques hommes qui eussent pu rendre d'immenses services à la cause évangélique, s'ils eussent possédé un génie religieux tant soit peu en rapport avec leur érudition et leur brillant esprit, risqueraient dans ce moment de perdre sans retour la cause du protestantisme, si aux yeux de toute personne intelligente, le mot même de protestantisme n'excluait pas l'absence totale de solidarité entre les diverses fractions qui se réclament de son nom. Ces esprits ardents ont réussi à faire un tel bruit, à soulever de telles querelles de ménage par la hardiesse de leur négation, que quelques hommes du dehors, passants curieux, se sont avisés d'écouter aux portes. Grâce à ces clameurs, certains écrivains protestants ont obtenu une bonne note, un demi-sourire, —on ne sait s'il faut dire ironique ou sympathique — de la part de tel adversaire acharné de l'enthousiasme, en faveur duquel, dans leur inexpérience, ils s'étaient tout à coup épris d'une passion particulièrement vive et désintéressée. Le grand public, habitué à tenir le protestantisme pour une religion, a alors été informé que quelques jeunes savants sont occupés parmi nous, à le réduire aux étroites limites d'une philosophie côtoyant le naturahsme, quand elle n'est pas décidément sceptique.
Vinet n'a rien de commun avec ces modernes Erostrates; et on ne risque guère de donner une fausse interprétation de sa pensée en déclarant que, sans hésiter, il les eût re-
légués dans cette catégorie des esprits et des cœurs étroits qui aiment exclusivement une moitié de la vérité.
Nul travers ne fut plus étranger que celui-là à son esprit large et sympathique. Aussi, tout en faisant fort belle la part de la conscience et de la religion, il ne se croirait pas équitable s'il ne faisait celle de la foi et de la raison tout aussi grande. Il ne connut pas ce dualisme bizarre qui, tout en admettant que la raison et l'Évangile procèdent de Dieu, statue entre elles une antinomie définitive et irréductible. D'après Vinet, la philosophie idéale et le christianisme idéal ne sauraient se contredire sur un seul point. Seulement comme l'un n'a pas plus que l'autre atteint sou développement parfait; comme à côté de l'histoire de la philosophie se trouve l'histoire des dogmes, il renonce à régler, une fois pour toutes, les relations entre deux sciences qui changent sans cesse. Mais il fait mieux que stipuler point par point les articles d'un traité chimérique. Vinet sait à la fois être profondément chrétien et librement philosophe. Pleinement assuré que les résultats définitifs ne sauraient manquer de concorder, il marche, sans hésiter, vers le terme commun en prenant tour à tour des chemins différents. Sans doute nous entendons d'ici les vives réclamations des logiciens intrépides. Mais qu'importe? Tant pis pour la logique si elle en est encore à ne pas savoir tenir compte des faits. Un savant critique, admirablement qualifié pour apprécier Vinet, mais qui ne peut l'avoir eu en vue, s'est tout dernièrement chargé de répondre en son nom.
« Des esprits exclusifs, dit-il, dans les deux camps extrêmes, affirment qu'on ne roussira jamais à unir la philosophie et la religion, la révolution et le christianisme. « Qui se chargera, disent-ils, de rédiger le traité? Quel théologien assez philo^phe, quel philosophe assez théologien saura formuler avec autorité les conditions d'une telle alliance? » Je réponds qu'il n^estpas besoin ici de formules si savamment combinées; ^de vivants exemples, en telle
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matière vaudront toujours mieux que des conditions écrites. Il n'est pas. j'imagine, de traité de morale absolument irréprochable au point de vue de la science exacte La morale existe cependant, les casuistes dussent-ils être en désaccord sur maints détails de la science et fournir des armes aux sceptiques, la vie d'un seul homme vertueux suffirait à réfuter le scepticisme. L'esthétique est-elle une science parfaite comme l'astronomie? Que de systèmes depuis Platon et Aristote jusqu'à Emmanuel Kant et Théodore Joufîroy ! que de théories qui se combattent ! que de détails contestables au milieu des théories les plus savantes ! El cependant Fidée du beau, vivante chez tout artiste supérieur, est vivante aussi chez tous ceux qui sentent le charme d'un ouvrage inspiré. Quand vous admirez un portrait de M. Ingres ou de M. Hippolyte Flandrin, un drame de M. Eugène Delacroix, une scène d'Ary Scheffer, une des pures compositions de Delaroche, une page grandiose de Kaulbach, tous les dissentiments des théoriciens s'évanouissent. La discussion avait pu troubler vos idées; la vue d'un chef-d'œuvre les raffermit, l'exemple d'un seul homme assez noblement inspiré pour accueillir à la fois les dogmes du christianisme et les principes de l'esprit moderne, réfute les intelligences exclusives qui nous crient : Point de milieu entre le christianisme et la révolution * ! »
Pour ce qui tient à la première partie de ce programme, la concihation pratique de la philosophie et de la religion, toute personne intelligente, pour peu qu'elle connaisse Vinet, aura reconnu en lui un de ces hommes assez noblement inspirés pour concilier deux choses que le vulgaire trouve commode de proclamer incompatibles.
Mais notre auteur a-t-il été aussi heureux quand il s'est agi de réaliser l'autre partie du programme moderne, qui n'est au fond qu'une avec la première ? A-t-il réussi à réconcilier la révolution et le christianisme?
* ,]/ Sainf^Réné Taillandier^ préface de l'ouvrage déjà cité-
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A la rigueur il suffirait ici de renvoyer, pour toute réponse, à la solidarité complète que Vinet statue entre le christianisme et la liberté. Le sujet est toutefois trop actuel, trop important et encore entouré de trop de nuages pour qu'il ne soit pas nécessaire d'entrer dans quelques détails. Aussi bien, en ceci comme en tout ce qui précède, nous ne ferons que suivre pas à pas notre auteur. Individualité essentiellement pratique, il ne s'est jamais borné à émettre des théories ; et pour les sujets particuliers qui nous occupent, on peut dire, comme nous l'avons déjà remarqué à l'occasion de son œuvre apologétique en général, que sa carrière entière a été consacrée à prouver cette conciliation parfaite du christianisme etdela révolution. C'est là ce qui constitue l'admirable unité de la vie de Vinet : tout en poursuivant un but unique, la réconciliation de l'Évangile et de la société moderne, il a pu porter son activité dévorante sur une foule de sujets, dont son talent a su faire autant de rayons convergeant vers le centre et augmentant la lumière et la chaleur du foyer, qu'il ne perdait jamais de vue.
Dites-nous si le principe de la liberté fut jamais placé sous une garantie plus sûre que dans cette pensée profonde, dont les faits viennent chaque jour démontrii- la vérité ? « Plus est forte la dépendance où la religion place l'individu, plus elle l'investit, sous tout autre rapport d'une haute indépendance. Toute religion est une liberté. En nous donnant à un maître, elle nous enlève à tous les autres. Si elle n'abolit pas des dépendances d'un autre ordre elle les fait relatives d'absolues qu'elles étaient. » i, 67. Quelle haute idée de la religion et de la liberté un tel langage ne suppose-t-il pas ! Gomment admettre qu'il puisse régner entre elles la moindre antipathie !
Vinet a toujours jugé le christianisme non-seulement compatible, mais admirablement harmonique avec tous les développements de l'individu et de la société. Si vous séparez des qualités accidentelles qui peuvent caractériser l'homme
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dans des circonstances données, celles qui forment le fond général et invariable de l'humanité, vous verrez que le christianisme est parfaitement assorti à ces dernières, et qu'à travers toutes les particularités de caractère, d'âge, de condition, d'état politique, il va chercher et saisir avec force ces points dominants que rien ne peut effacer. Il prouve son universalité par la flexibilité admirable avec laquelle il se prête aux difl'érents caractères, aux différents tempéraments moraux de ceux qui le professent.
Voici du reste son action vivitiante parfaitement bien décrite. « L'Évangile est tellement humain qu'il descend de lui-même, et fait descendre les esprits sérieux et réfléchis avec lui, vers la vie : il établit doucement son harmonie avec la nature ; il constate sans bruit sa parenté avec l'homme ; il s'associe à tout, en épurant, en corrigeant, en organisant tout; il reconstruit dans sa propre enceinte un monde où il y a de l'espace pour toutes nos facultés, de l'aliment pour toutes nos forces; et ce monde de l'Évangile ou de la grâce est, dans un sens excellent, le monde de l'homme et de la nature. Oîi est-il, direz -vous, ce monde? Oîi le chercher? Dans aucune constitution, que je sache, ni dans les mœurs d'aucun peuple pris en masse, mais chez maint individu, dans mainte famille, où il se réalise avec un merveilleux ensemble et une admirable douceur. » i, 75.
L'unique ambition de Vinet a été de consacrer sa vie et ses forces à étendre les limites de ce monde malheureusement beaucoup trop restreint. A cette fin, il a saisi toutes les occasions pour examiner à la lumière de l'Évangile les questions qui, aux yeux de beaucoup de gens, auraient pu lui paraître fort étrangères. Fidèle, autant que personne, à la maxime « je suis homme et rien de ce qui est humain ne saurait m'être étranger, » il a porté son regard scrutateur dans les domaines les plus divers. Un simple coup d'œil jeté sur la table des matières de ces deux volumes suffira pour montrer qu'aucune étude pouvant intéresser
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un homme qui a reçu une culture libérale ne lui est restée étrangère. Et, grâce à la flexibilité de son talent qui servait admirablement son vasteg ('nie,il est peu de branches qu'il ait abordées sans laisser des traces de son passage. D'ailleurs partout nous retrouvons le défenseur de la môme cause; il ne poursuit qu'un seul et même but : le libre développement de toutes les facultés humaines sous l'égide sanctifiante de la vérité, telle qu'elle est en Jésus-Christ. Vinetest ainsi devenu parmi nous l'éloquent apôtre de toutes les libertés.
S'agit-il, par exemple, de la liberté de penser? Il refuse résolument le titre de libéral à l'homme qui n'éprouve pas le besoin de la placer au premier rang. « Je ne puis honorer du titre de libéral un homme à qui la liberté de penser est insupportable. Et comme cette liberté est, historiquement et logiquement, le point de départ de toutes les autres, le titre de libéral convient mal, en dépit de ses opinions et de ses institutions, au peuple qui ne la respecte pas. » lu, 187. Il faut voir avec quelle éloquence sympathique, avec quel enthousiasme, il parle de ces protestants de tous les siècles qui, ne tenant nul compte de cette criminelle prétention à enchaîner l'esprit, ont osé penser tout haut, au péril de leur repos et de leur vie. « Les vrais protecteurs de la société, ceux à qui elle doit de conserver encore quelque cohérence et quelque unité, sont ceux-là même au nom desquels se rattachent, dans l'histoire, des souvenirs de lutte, de persécution et de martyre. » ii, 153.
Le droit qu'il accorde à un peuple de faire prévaloir la vérité, la justice et la liberté contre les prétentions de la tradition, il ne saurait le refuser au simple individu, si, par malheur, il se trouvait condamné à défendre la vérité contre tous. < Une loi injuste, dit-il, doit 'être respectée par moi, quoique injuste lorsqu'elle ne blesse que mon intérêt, et mes concitoyens également lésés lui doivent le même respect. Mais une loi immorale, une loi irréligieuse, une loi qui m'oblige de faire ce que ma conscience et la loi de
Dieu condamnent, si l'on ne peut la faire révoquer, il faut la braver. Ce principe, loin d'être subversif, est le principe de vie des sociétés. C'est la lutte du bien contre le mal. Supprimez cette lutte, qu'est-ce qui retiendra l'humanité sur cette pente du vice et de la misère où tant de causes réunies la poussent à l'envi? » 452.
Tout en déplorant plus que personne cette funeste nécessité qui peut contraindre l'individu à se mettre en état de révolte contre les ordres de l'autorité, tout en lui recommandant de ne pas s'engager à la légère dans de pareilles luttes, qui, même quand elles sont les plus légitimes, sont d'un funeste exemple, Vinet maintient d'une main ferme les droits imprescriptibles de la conscience individuelle. Il fait plus : il sent qu'il y va de la vie même des sociétés, et il proclame la nécessité absolue de ces généreuses résistances. « Oter de la vie des peuples, dit-il, l'obstination de la pensée et l'opiniâtreté des consciences, c'est refuser à la société son lendemain, c'est ouvrira la civilisation un profond et silencieux tombeau. Les vrais protecteurs de la société, ceux à qui elle doit de conserver encore quelque cohérence et quelque unité, sont ceux-là mêmes au nom desquels se rattachent, dans l'histoire, des souvenirs de lutte, de persécution et de martyre. » 153. Le dogme qui, à ses yeux, menace l'existence de l'État, c'est celui qui annule la conscience en prêchant, en tout cas, une obéissance aveugle et passive. Voir 273.
A ceux qui s'alarment des encouragements que de tels faits peuvent donner à l'esprit de révolte il répond : « Supposez une société qui ne rencontre jamais, quelque loi qu'elle porte, quelque obligation qu'elle impose, aucune résistance à sa volonté, et dites-nous si cette obéissance n'est pas un plus grand mal; s'il n'y a pas dans cette unité, tout extérieure, un principe de dissolution infiniment plus actif que celui que vous avez cru apercevoir dans les résistances individuelles ; et si ces généreuses résistances, qui vous paraissent à chaque fois relâcher le lien social,
ne le serrent, pas au contraire, et ne donnent pas à la société son plus haut degré de consistance. Car la force d'une société est essentiellement dans la vigueur de sa morale ; et plus elle compte dans son soin d'hommes de conscience prêts à résister à la loi humaine, lorsqu'elle commande ce que défend la loi de Dieu, ou lorsqu'elle défend ce que la loi de Dieu commande, plus elle comptera de citoyens fidèles, soumis et dévoués. » 154.
Qu'on renonce donc à enchaîner la pensée. Aussi bien à quoi bon ces tentatives criminelles? « Des sophismes peuvent séduire, des raisons peuvent convaincre; des promesses ni des menaces ne peuvent rien sur la pensée. Elle ne peut être modifiée que par elle-même ; elle ne reconnaît de supériorité que la sienne propre ; elle résiste à toute force étrangère ; elle est contrainte par sa nature d'être invincible. L'homme perdrait plutôt la conscience de soimême, que le besoin et le sentiment de sa liberté intellectuelle ; il peut céder, fléchir, abjurer ses idées, les maudire et les combattre publiquement ; mais la pensée n'est jamais complice de l'apostasie, et lorsque la vue des fers a contraint Galilée de proclamer l'immobilité de la terre, la pensée rebelle crie avec d'autant plus de force au dedans de lui : Elle tourne cependant f » 133.
« L'histoire de tous les temps donne un démenti péremptoire à ceux qui s'imaginent qu'on tue les idées. La persécution est une greffe. Inutiles amputans falce ramos, feliciores inserit. Ce latin-là veut dire : que la persécution recrute pour l'ennemi. » 132.
Savez-vous à quoi aboutissent vos attentats? Le penseur se replie sur lui-même, éloigné de la vue des réalités communes de la vie, privé de ce frein que la discussion eût mis à ses fougeux élans, seul avec son imagination, il la livre à de gigantesques pensées : vous vouliez lui interdire d'atteindre le but, il le dépasse. « Il est destiné à vous prouver que nulle contrainte ne peut s'assurer de ravir à l'esprit
humain cette liberté et cette activité que la puissance delà parole a développées en lui. » 133.
Que personne ne s'avise donc de vouloir protéger ou attaquer la vérité par la force; qu'elle soit abandonnée à elle-même ; qu'on lui laisse le soin de faire ses propres affaires. Si ses adversaires restent sourds à cet appel, que ses amis n'y soient pas du moins insensibles, car c'est ellemême qui les supplie de ne pas lui infliger une humiliante protection. «Elle est semblable à ce héros des âges modernes, criant, au fort du combat, à des amis qui la couvraient de leur corps : « ne me cachez pas, je veux paraître t » — « Qu'elle est belle quand elle est menacée! qu'elle rassemble autour d'elle d'amants inconnus et de soudains défenseurs t C'est au moment où on cherche à nous l'arracher que nous sentons peut-être pour la première fois par quelles profondes racines elle tenait à notre cœur, i Essai, 334. ii, 130.
Nous ne pouvons indiquer ici que quelques-unes des pages émues dans lesquelles, en sincère amant de cette divine étrangère, Vinet raconte l'histoire de ses destinées sur cette terre et de ses rapports avec les hommes. « La vérité, dit-il, est une suppliante qui, debout sur le seuil, s'efi'orce incessamment vers le foyer d'où le péché l'a bannie. A mesure que nous passons et repassons devant celte porte qu'elle ne quitte pas, cette figure imposante et triste fixe pour un moment notre regard distrait. Elle réveille à chaque fois dans notre mémoire je ne sais quel vague souvenir d'ordre, de gloire et de bonheur; mais nous passons, et l'image s'efface.... La vérité morale et sociale est comme une de ces inscriptions tumulaires sur lesquelles tout le monde passe en allant à ses affaires, et qui vont de jour en jour s'effaçant davantage, jusqu'à ce qu'un ciseau secourable vienne en approfondir les traits dans cette pierre usée, tellement que tout le monde est forcé de l'apercevoir et de la lire. Ce ciseau est entre les mains d'un petit nombre d'hommes qui se tiennent obstinément baissés vers l'inscription antique, au risque d'être heurtés et
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foulés sur le marbre par les pieds inattentifs des passants; c'est-à-dire que cette vérité, tombée dans l'oubli, ce devoir tombé en désuétude, trouvent un témoin dans la personne de quelque homme qui n'a pas cru, sans autre examen, que tout le monde eût raison, précisément et uniquement parce que c'est tout le monde. » ii, 129.
Toute sa vie Vinet fut penché vers cette inscription antique, et son ciseau secourable a fait reluire à nos yeux étonnés des pages entières du livre oublié. Aussi est-il, mieux qu'aucun autre, admis à nous parler de nos devoirs envers la vérité. Ce n'est pas toutefois qu'il estime que nous puissions lui être d'un grand secours, car, dit-il, « la vérité est plus forte que ses adversaires, car elle les soumet, et plus forte que ses défenseurs, car elle s'en passe. * Mais le devoir n'en existe pas moins, car « ni les faits tout seuls, il faut le dire à notre honneur, ni les principes tout seuls, il faut l'avouer à notre honte, ne suffisent dans le monde à l'établissement de la vérité : les uns les autres s'entr'aidant, elle y prend pied et racine. » ii, 139.
Il va sans dire que la vérité n'accepte que des services avouables. Vinet flétrit, comme il convient, toute manœuvre, tout esprit diplomatique. « Le mystère et les démarches ténébreuses, dit-il, ne caractérisèrent jamais les amis de la vérité. » Aux hommes, plus habiles que forts, qui estiment avoir fait merveille quand ils ont introduit dans les institutions, subrepticement et comme par contrebande, quelques lambeaux de vérité, il rappelle d'abord que c'est < par le gros bout que la vérité entre le mieux, ou plutôt qu'elle entre : » et en second lieu, que « fin, faible et faux marchent de compagnie. » 136, 191.
Après avoir ainsi répudié toute tactique, Vinet est en droit d'insister d'autant plus sur l'emploi des moyens légitimes. Il a écrit un beau livre de philosophie religieuse : VEssai sur la manifestation des convictions, destiné à insister sur le devoir de l'homme envers la vérité. D'un bout à l'autre du volume, il revient sur cette idée qu'elle ne sau-
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rait nous appartenir, mais que nous en sommes débiteurs envers nos frères. Il insiste, avec une éloquence persuasive, sur le devoir pour tout homme de manifester ses convictions quelles qu'elles soient. « Le devoir de qui possède la vérité, dit-il, c'est de la dire avec ou sans espérance; c'est de ne pas laisser aux événements l'honneur de la démontrer ou de l'imposer; c'est de ne pas admettre, en ce qui la concerne, qu'introduite dans le monde par la nécessité comme par une sage-femme brutale, elle naisse morte au lieu de naître vivante. Quiconque est d'avis de laisser la vérité faire toute seule ses affaires, n'est pas son ami; il fait pis que la haïr, il la nie ; car si la vérité n'est prouvée que par les faits, si elle n'a de sanction que l'utilité, elle n'a ni preuve ni sanction; et l'on peut dire qu'étant toute relative, ne conservant plus rien d'absolu, elle n'est plus la vérité.» II, 209.
Ne pouvant essayer de présenter même un simple aperçu des riches développements auxquels donne lieu l'exposition de ce sujet, capital aux yeux de Vinet, nous avons hâte' d'en venir à une autre face de la question, que nous devrons également nous borner à indiquer. Il ne demande pas seulement à l'homme de remplir ses devoirs envers la vérité, il réclame encore à la société les garanties qui rendent l'accomplissement de ce devoir possible pour tous. C'est ainsi qu'il est conduit à examiner les problèmes sociaux et à exposer une théorie qui substitue à la notion païenne de l'Etat, sacrifiant l'individu, la notion chrétienne qui veut que l'Etat se charge de gérer exclusivement les intérêts que les hommes peuvent mettre en commun. L'individualisme chrétien est substitué au socialisme qui, sous diverses formes, a fait invasion dans notre société moderne. « Un gouvernement qui ne se mêlerait que de ce qui le regarde, dit-il, est encore une de ces hypothèses hardies qu'on n'exprime point sans une sorte de crainte. Et toutefois, la témérité n'est point ailleurs que dans l'idée de charger quelques hommes de tout le fardeau des intérêts moraux
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et intellectuels d'une nation. » 292. La hardiesse de notre auteur l'a bien servi. Et s'il avait vécu quelques années de plus, il eût eu la joie de voir, plus tôt qu'on n'était en droit de l'espérer, les meilleurs esprits de ce temps-ci, M. de Rémusat, Laboulaye, Prévost-Paradol, John Lemoinne et bien d'autres marcher à grands pas dans cette voie qu'il a eu l'honneur d'ouvrir parmi nous. Les publicistes les plus éminents, qui ont de nos jours le privilège de se faire écouter, sympathisent tous avec Vinet, lorsqu'il déclare : « Je regarde d'avance comme une époque bénie dans son principe ou bénie dans ses effets, celle où le gouvernement ne serait plus que le protecteur de toutes les libertés. » 450.
Toutefois, dans ce cercle d'écrivains vraiment libéraux, Vinet conserve bien son originalité et sa physionomie à lui. C'est au nom de FEvangile qu'il réclame l'émancipalion de la conscience individuelle, qu'il presse l'Etat de rentrer dans des limites qu'il n'eût jamais dû franchir, et qu'il prétend le contenir dans son rôle, déjà sufïïsamment beau, de protecteur de toutes les libertés, de garant de tous les développements.
Cette circonstance explique aussi pourquoi Vinet insiste vivement sur des points qui, à d'autres publicistes, paraissent d'une importance moindre. En matière religieuse, il réclame la liberté pour tous, même, cela va sans dire à ses yeux, pour ceux qui veulent en user pour ne pas avoir de religion ; sous ce rapport personne n'est allé plus loin que lui, et les plus zélés adversaires de l'intolérance n'auraient rien à lui reprocher. Ce mot même de tolérance est répudié par lui, il ne lui semble pas assez beau. « La tolérance, dit-il, est un palliatif insuffisant, un remède caché au fond des cœurs généreux dans des temps d'oppression et de fanatisme. Mais sa présence annonce l'absence de la liberté ; et son nom, tant beau qu'il semble, est une injure aux droits de l'humanité. Malheureux le peuple où Ton est réduit à prêcher, à invoquer la tolérance 1 Naguère ce
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mot, prononcé par des philosophes, écoulé avec complaisance par les rois, pouvait porter dans les âmes une impression douce et consolante. Aujourd'hui, ce mot ne suffît plus ; et les consciences, devenues plus exigeantes, ne veulent entendre que celui de liberté *. »
* Jusqu'à la veille de sa mort le triomphe de la liberté religieuse occupa la première place dans les préoccupations de Vinet. Il la définit: « la liberté de faire ce qui plaît à Dieu, ou du moins, ce que
nous croyons qui plaît à Dieu. » C'est une liberté désintéressée, la
seule liberté désintéressée, et par conséquent la plus noble de toutes, 11, 19d. Rien d'étonnant donc qu'il en ait fait la pierre de touche pour distinguer le vrai libéralisme du faux. » Le respect d'un homme ou d'un peuple pour la liberté religieuse est l'exacte mesure de son amour pour la liberté en général ; quiconque n'aime pas la liberté religieuse, n'en aime réellement aucune ; car s'il n'aime pas celle qui est un bien de l'esprit et non du corps, c'est une marque que, dans toutes les autres, c'est le corps ou la matière qu'il aime, et non point l'esprit ; ce n'est pas un droit, une vérité, un principe qu'il défend, mais seulement un intérêt, et seulement son propre intérêt; son libéralisme en un mot, n'est que de l'égoïsme. » ii, 187.
Il est important de remarquer que, guidé par un tact sûr, Vinet débuta dans sa carrière de publiciste comme défenseur de la liberté religieuse. C'était en 182-4: la Société de la morale chrétienne avait ouvert un concours sur cet important sujet, et parmi vingt-neuf mémoires, celui de Vinet fut couronné. M. Guizot, chargé de faire le rapport, accueillit en ces termes le jeune lauréat inconnu. <> L'auteur lui-même, disait-il, est évidemment dans l'état moral oîi doit être la société tout entière; la loi qu'il invoque pour le monde extérieur règne dans son âme; le principe de la liberté de conscience y habite à côté des principes avec lesquels il a eu jusqu'à nos jours tant de peine à s'accorder; chrétien déclaré, sa foi est profonde, rigide, fervente, et il porte un respect non moins profond non moins fervent à la foi d'autrui. Ce n'est point par indifférence en matière religieuse, ni par sagesse politique, ni par simple goût de l'ordre et de la paix, ni même par une pure idée de justice distributive qu'il réclame au profit de tous la liberté de conscience ; il obéit à une croyance intime, impérieuse, qui s'associe à tous ses sentiments, qui, loin d'exiger de sa part un effort, un acte de raison, une simple réflexion, l'anime et le dirige spontanément, comme un besoin de sa nature morale, comme la constante habitude de sa pensée ; en sorte qu'à l'autorité des raisons se joint, dans son ouvrage, celle de
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La liberté elle-même lui paraît insuffisante, ou mieux, elle ne sera, pense-t-il, réelle et effective, que lorsque l'Etat, cessant de salarier tout culte, les laissera libres de se livrer à un prosélytisme qui n'aura pour limites que le respect des lois de police, n'ayant elles-mêmes rien de préventif. La séparation complète de l'Eglise et de l'Etat est le dernier mot, la conséquence inévitable de toute sa tendance. C'est là cependant ce qu'ont contesté, en dépit de plusieurs déclarations réitérées, quelques hommes dans le sein du protestantisme; ils ont élevé la prétention, assez étrange, pour dire le moins, de connaître la pensée intime de Vinet mieux qu'il ne la connaissait lui-même. A les entendre, ce serait là une excroissance, un hors-d'œuvre, à prendre ou à laisser, sans que l'admiration pour l'éminent publiciste en fût le moins du monde affectée. Ce langage, qui ne manque pas d'une certaine originalité, montre qu'on peut n'être pas dépourvu d'esprit et de talent sans posséder pour cela la moindre aptitude philosophique. Quant à ceux qui ont la vue moins restreinte, il serait inutile de leur démontrer que Vinet a eu raison lorsqu'il a déclaré : «Quiconque ne partage pas sur ce point notre conviction ne comprend bien ni l'homme ni le christianisme. Qu'on ne nous dise donc pas que nous nous amusons autour d'une question secondaire et de simple organisation : telle que nous l'a-
l'exemple, et qu'il est lui-même la meilleure preuve qu'une parfaite harmonie peut exister entre la foi et la liberté. »
C'est ainsi que Vinet a continué parmi nous la glorieuse tradition de ces quelques chrétiens libéraux qui, avant que les philosophes du 18"« siècle réclamassent la liberté religieuse au nom de TindifFérence, l'ont proclamée au nom du respect dû à la conscience individuelle. Il y a un rapport frappant entre les arguments de Vinet et ceux du puritain Roger Williams qui, pratiquant la théorie du penseur suisse, avant qu'elle fût formulée, fondait, déjà en 1647, la petite république de Rhode-lsland dans la Nouvelle-Angleterre, sur le principe que l'État étant athée doit proclamer la plus entière liberté religieuse sans favoriser spécialement aucune secte. Memoir of Roger Williams the founder of the state of Rhode-lsland y hy J&mes D. Knowles. Boston^ 1834.
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vons conçue, elle n'est ni secondaire ni d'organisation ; eile intéresse le fond même de la religion, et, selon nous, à tel point qu'un doute sur la vérité dont nous osons prendre la défense impliquerait dans notre esprit un doute sur la vérité môme du christianisme. » ii, 265.
C'est bien le moins que puisse demander à la société cet Évangile qui lui a apporté en dot toutes les libertés, d'être libre à son tour. Et cela d'autant plus qu'il ne saurait être iui-même, remplir sa haute mission qu'à cette condition-là.
Il faut lire et surtout méditer les belles pages que cette perspective d'un christianisme vraiment libre et indépendant, protecteur de toutes les libertés et de tous les progrès, et planant au-dessus des intérêts de la terre sans toutefois s'en isoler, inspire à notre auteur. Jamais sa foi à la vérité, à l'idée, ne s'est montrée plus pure et plus complète. Son style se colore, sa parole devient enflammée; malgré qu'on en ait, on se sent transporté dans des sphères supérieures où il fait bon respirer à l'aise. Quant aux habiles, ou aux esprits timides qui se refusent à le suivre, il démasque d'un mot la pensée, honteuse de s'avouer, qui se cache derrière les objections sans qu'on en ait toujours pleine conscience. « Si l'on nous demande : Que voulezvous que la religion devienne sans l'appui de l'Etat? Nous répondrons simplement : Qu'elle devienne ce qu'elle pourra ; qu'elle devienne ce qu'elle doit devenir ; qu'elle vive si elle a de quoi vivre, qu'elle meure si elle doit mourir: sit ut est, aut non sit. » ii, 283.
Voilà les habiles et les incrédules d'entre les croyants éconduits. Ceux qui, au contraire, redoutent la séparation par la crainte opposée, de voir la religion acquérir trop de force et de puissance, ne sont pas oubliés. « Quelle idéea-t-on de la religion quand on craint jusqu'à sa liberté, c'est-à-dire ce qu'on ne refuse qu'au mal avéré et reconnu? On la traite comme un mal avéré et reconnu. Et si, au lieu de l'exterminer comme telle, on la protège, on
Padopte, on Passocie à l'Etat, qu'est-ce à dire que ce mal avéré et reconnu est en même temps incurable, et que les tuteurs de la société, hors d'état d'extirper le fléau , se chargent de l'administrer pour le surveiller, et l'exploitent pour le réprimer, à peu près comme le gouvernement, dans certains pays, prend sous sa garde et sa responsabilité les maisons de jeu et quelques autres établissements?)) ii, 280.
Vinet ne veut à aucun prix de la protection : qu'elle soit inspirée par la perfidie ou la pusillanimité, dans les deux cas, elle est également injurieuse au christianisme pour lequel il ne réclame que le droit commun, le soleil et le plein jour, l'air pur et sain de la liberté. « Toutes les objections que nous avons entendu faire contre nos principes nous ont surtout affligé, en ce sens que nous trouvions enveloppées dans chacune d'elles, bien à l'insu de leurs auteurs, une secrète défiance du christianisme, une implicite négation de sa vérité. Nous avons toujours senti que les principes de nos adversaires lui faisaient injure, et que les nôtres lui rendaient hommage. » 265.
C'est qu'il a prêté une oreille attentive aux leçons de l'histoire et qu'il connaît à merveille ce que renferment les principes qui afi"ectent souvent les allures les ])lus timides et les plus modestes. « Nous ne voulons pas qu'on protège, par la raison même que nous ne voulons pas qu'on persécute. Car du droit do protéger découle irrésistiblement le droit de persécuter. On essaie de hmiter ce droit ; on veut l'arrêter tout court au point où la protection finit; on lui interdit de passer plus avant; mais la limite est arbitraire, et il est impossible de concevoir, en bonne logique, comment on pourrait dénier à la société le droit de persécuter, après lui avoir reconnu celui de protéger. Cette idée est même d'invention moderne. Les temps ne sont pas encore éloignés où la société, non pas plus raisonnable, mais certainement plus logique, s'arrogeait et exerçait le droit qu'on lui conteste de nos jours, en vertu d'une distinction toute gratuite. ^> ii, 269. Et qui donc peut igno-
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rer que, s'il y a rien au monde de terrible, c'est la tyrannie du dogmatisme ? Qui ne sait que rien n'est dangereux comme un théologien puissant ? Ce régime contre nature a précipité dans la violence et dans la cruauté des hommes qui, dans une position ordinaire, réduits aux seules ressources de la prière et de la persuasion, n'eussent été, à l'égard de leurs frères, que des suppliants pleins d'autorité. Toute religion protégée persécutera, et persécutera pour un iota de théologie, pour un atome de métaphysique. » II, 254.
^11 est donc grand temps d'en finir avec un régime que nul, sans doute, ne songerait à inventer aujourd'hui, car tout le monde en souffre. « La politique, en faisant de la religion, a forcé la religion à faire de la politique; mais l'une et l'autre, à ce métier, se sont corrompues, et la seconde plus que la première. » ii, 260. Ainsi, d'où provient ce manque de convictions religieuses que quelques-uns déplorent et que nul ne conteste? En acceptant le sauf-conduit du pouvoir, la religion a déchiré ses lettres de créance. « Ce qui a presque partout amorti le besoin religieux, affaibli le sentiment religieux, ce qui a dégoûté de toute espèce de culte, c'est cette atmosphère étouffante et malsaine des religions d'Etat, cette usurpation de la compétence religieuse par les corps politiques, cette longue profanation dont le monde, plus ou moins, a eu le sentiment; c'est l'idée à laquelle elle a dû donner crédit : que tout cet établissement religieux n'était qu'un instrument de la politique; opinion qui, propagée d'abord par des esprits d'élite, est allée flétrir dans les cœurs l'idée de la religion et de tout ce qui s'y rattache. » ii, 256.
Aussi voyez quelle différence suivant que les vrais rapports entre les deux sociétés sont reconnus ou méconnus, La religion rentre-t-elle dans les attributions de la police générale? La conscience religieuse effarouchée se retire en elle-même, se crée dans le secret une religion qui ne soit qu'à elle, laissant aux âmes sans profondeur la re-
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ligion de forme, on les formes de la religion. C'est bien alors qu'on voit fleurir ce faux individualisme excluant toute idée de société, dans lequel on a voulu voir à tort un fruit du système de la séparation. Ce dernier régime n'est pas plutôt établi que « libre de tout contact impur, le sentiment religieux s'épanche abondamment dans la vie et dans la société, pénètre les masses, filtre jusqu'au pouvoir, forme une nation chrétienne, un gouvernement chrétien, sans convention et sans contrat; le pouvoir s'imbibe et se teint des convictions publiques ; il est aussi l'expression de la société sous ce rapport, le plus précieux de tous; sa morale est chrétienne, sa politique est chrétienne, parce que les mœurs ont écrit cette nécessité dans son mandat. » II, 254.
Ce passage suffirait à lui seul pour montrer ce qu'il faut penser de l'objection qui a imputé à Vinet de s'être fait Tavocat d'une séparation excluant toute action spirituelle de l'Eglise sur la société. Des préoccupations utilitaires, à défaut de parti pris, ou d'une légèreté coupable, expliquent seules qu'on se soit permis de donner une telle caricature des principes d'un homme si profondément chrétien.
« La force morale qui a mis l'Etat à son service, n'auraitelle pas toujours été assez forte sans l'Etat ?...» «L'homme a des besoins dont la satisfaction, des douleurs dont la consolation ne se trouvent que dans le ciel. L'homme sans re- Hgion est un arbre déraciné d'où la sève se retire. Il sera religieux si on lui permet de l'être ; religieux, si l'on veut, d'une manière élémentaire ; du moins, est-il certain que, si la religion se montre à lui toute seule, elle a des chances pour être accueillie, des chances qu'elle perd quand elle se présente à lui en mauvaise compagnie^ » ii, 285.
* C'est avec un vif plaisir mêlé de reconnaissance, que nous empruntons à un auteur déjà cité, M. Saint-Réné Taillandier, un touchant et éloquent commentaire de cette pensée de Vinet. Il montre que notre auteur avait deviné juste et que ses sentiments trouvent toitj'^nrs plus
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Si seulement les hommes en général et surtout ses amis voulaient prêter roreille à la prière instante qu'elle leur adresse ! « Le premier service, ou plutôt le premier hommage que la religion vous demande, le signe auquel elle vous reconnaîtra pour siens, c'est que vous vous gardiez, comme puissances de la terre, de lui offrir vos secours : la secourir ainsi c'est la trahir. » « Quand la religion est puissante, c'est la puissance qui est la religion.» ii, 269, 257.
Ce cri d'alarme de la religion, suppliant ses amis de ne pas lui nuire par une funeste protection, retentit profondément dans le cœur de notre auteur. Il y répondit en s'écriant à son tour : « C'est au désert que nos vœux poussent
d'écho dans les cœurs digues de le comprendre. « Nous savons plus d'un esprit qui pourrait résumer ainsi son histoire intérieure : « J'ai vu le Dieu de mon enfance défiguré par les pharisiens de nos jours, et je me suis détourné avec horreur; j'ai renoncé à mes anciennes croyances pour ne pas me séparer de mon Dieu; je me suis éloigné, j'ai souffert.... et bientôt après que j'eus secoué le joug, j'ai senti ces croyances se relever en moi plus vivaces et, si je l'ose dire, plus joyeuses que jamais. Ce que m avait arraché le despotisme^ c'est la liberté qui me l'a rendu.» «Ah ! s'il était permis d'ouvrir son âme devant la foule, je dirais pour ma part, que jamais je n'ai senti la beauté du Chi'ist plus présente, jamais son action plus efficace, que depuis le jour où la foi chrétienne obscurcie chez moi par les pharisiens, s'est dégagée librement, plus sereine, plus vivace, et associée pour jamais aux immortels principes du IS'"^ siècle. 0 doux Jésus de Nazareth! ô toi dont saint Luc et saint Jean nous ont peint la figure ! Dieu de saint Paul, de saint Augustin, de saint Louis, Dieu des humbles et des forts, maître bien-aimé qui nous parles si doucement dans Vlmitation, dans les Lettres spirituelles de Fénelon, et qui es aussi le Dieu de Newton et de Pascal, si tu n'étais qu'une abstraction pure, qu'un rêve sublime de l'humanité aspirant à l'infini, m'aurais tu si bien consolé lorsque je versais des larmes? M'aurais-tu si vaillamment relevé dans mes défaillances ? Que de fois tu as exaucé mes prièresl Que de fois j'ai senti ton cœur qui réchauffait mon cœur, ta main qui soutenait ma main! et lorsque, tourmenté par le doute, je craignais de tomber, tantôt dans l'indifférence des sceptiques, tantôt dans l'inertie du mysticisme, que de fois tu m'as répondu, par la bouche même du solitaire qui a écrit V Imitation. » L'amour de Jésus est généreux, il fait entreprendre de grandes choses. » Ibid. xix.
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les Eglises ; l'eau jaillira pour elles du rocher, la manne pour elles y tombera du ciel; et une foule d'Egyptiens les y suivront, non plus pour les détruire, mais pour se ranger, les uns du cœur, les autres extérieurement, sous les lois du Moïse de l'alliance nouvelle. » i, 390.
Ce mot d'ordre nouveau n'a pas été du goût de tout le monde ; et les clergés des diverses communions n'ont pas été les moins prompts à s'en formaliser. On affirme même que, çà et là, quelques personnes auraient déclaré, avec une franchise dont il faut savoir tenir compte, que la perspective de la manne du Sinaï ne saurait l'emporter sur les oignons d'Egypte. Ce n'est certes pas qu'on préférât ces derniers ; on s'en défendait hautement. C'était par pure résignation chrétienne, par simple dévoûment qu'on acceptait une position contre nature, en attendant que Dieu lui-même voulût faire lever sur son Eglise des jours meilleurs. Les théories de Vinet ont été assez admirées dans une fraction du protestantisme, mais moins pratiquées. Pour ce qui est du catholicisme, on sait assez, à en juger par les alarmes du moment, ce qu'il en eût pensé si elles fussent parvenues à sa connaissance.
Les principes de Vinet peuvent se suffire à eux-mêmes, mais sans cette indifférence des confessions dominantes, ils eussent manqué d'une éclatante confirmation. Il ne fallait rien moins de la part des Eglises que cette acceptation passive des rapports qu'il plaît à l'Etat de leur imposer, pour démontrer à tous la profondeur du mal et la nécessité d'un prompt remède, si on ne veut voir apparaître un état de société que notre auteur éprouvait une vive répugnance à caractériser par un nom propre. C'est qu'aussi il ne croyait pas à sa possibilité ; sa foi profonde en la vérité du christianisme lui faisait penser qu'il sauverait de nouveau la société, en triomphant de ses adversaires et en se passant de ses amis. « L'établissement politico-rehgieux , disait-il, ne sera jamais quitté , avant sa dissolution, par celte classe d'hommes si nombreuse qui n'acceptent la re-
ligion qu'à titre de juste milieu entre la religion même et l'impiété, ou qui n'ont pas vu de meilleur préservatif contre la religion qu'une religion. » ii, 247.
Mais qu'est-ce à dire ? le dix-neuvième siècle reculeraitil au point de renier sa préoccupation fondamentale ? Il ne saurait en être ainsi. « La distinction des deux sphères, politique et religieuse, fut le besoin, le soupçon de tous les siècles; elle est la découverte et la gloire du nôtre qui, les yeux élevés au ciel, peut légitimement s'écrier, comme le géomètre de Syracuse : j'ai trouvé !"E-jor;xa. » ii, 265.
Alors même que ses théories rencontraient autour de lui autre chose que de la sympathie, Vinet était déjà plein de foi et d'espérance. * Vers le temps des grandes rénovations, disait-il, l'idée d'où elles doivent naître est dans l'air; on la respire avec cet air; elle germe sourdement dans les esprits qui lui sont le plus opposés ; car, s'ils n'ont pas cette opinion même, ils en ont mille qui y aboutissent à leur insu. Il en est ainsi de la séparation du temporel et du spirituel: son triomphe est assuré; et j'ai le droit de dire qu'il ne nous reste plus qu'à adoucir la pente ; mais le seul moyen de l'adoucir est de préparer les esprits. » ii, 262.
Dans l'ardeur de son zèle et dans la vigueur de sa foi, alors même que le moindre nuage ne se montrait pas à l'horizon, en '184-2, le grand penseur déclarait que les événements nous gagneraient de vitesse. Toutefois, il n'en proclamait pas moins hautement le devoir de ne rien négliger pour adoucir la pente ; et sa carrière, consacrée à cette œuvre préparatoire, était à peine terminée que les faits semblaient vouloir lui donner raison. Aujourd'hui encore, après un instant de halte, l'esprit humain s'est remis en marche avec une ardeur indiquant qu'il semble vouloir rattraper le temps perdu. La plus redoutable forteresse de la confusion du temporel et du spirituel demeure seule, isolée, minée jusque dans ses fondements, au milieu des flots frémissants d'une marée montante, qui ne
semble vouloir se contenir que pour accomplir plus sûrement son œuvre. Il est certain que la papauté, une fois débarrassée de ses préoccupations temporelles, et le catholicisme redevenu un fait exclusivement spirituel, le protestantisme, bonteux d'être distancé, n'aurait plus un instant à perdre pour se replacer à la tête du progrès social et religieux.
Plein de foi en la force spirituelle de la religion, Vinet a eu l'immense avantage de pressentir ce dénoûment. Entièrement convaincu que le christianisme et la société seraient condamnés à une mort impossible si leurs rapports ne changeaient pas, il a placé sa confiance à la fois dans la force des choses et dans la Providence. Il faut lire les pages sur l'avenir du christianisme, celles sur ses rapports avec la société, pour se faire une idée de la profondeur de son étude et de la justesse admirable de ses appréciations. Voici le tableau qu'il trace de la situation actuelle : «Jamais attente si universelle, si grave, si anxieuse, ne s'empara d'aucun siècle. Jamais la pensée de l'avenir ne fut tellement présente à tous les esprits, même aux plus vulgaires, même aux plus légers. Jamais vaisseau n'entreprit sous des auspices plus redoutables une plus périlleuse navigation. Le souffle se tait dans les airs; Tâme du monde moral semble retenir son haleine; le navire paraît appelé à labourer à force de rames une mer de plomb ; les croyances ont été laissées sur le rivage ; l'humanité a dit à la matière : « Fais-nous des dieux qui marchent devant nous ;» et ces dieux, comme ceux des peuples antiques, sont de bois, de métal, d'eau et de feu. Mais le chrétien a bonne espérance. Tout cela n'est point l'avenir, mais la condition de l'avenir, le procédé de la rénovation ; la matière prépare à l'esprit un nouveau monde, à la vérité un nouveau sol, à l'Évangile une nouvelle scène, où il déploiera, dans l'immutabilité de ses principes , la féconde variété de ses formes et de ses moyens. Il n'est permis au chrétien ni de se réjouir sans trembler, ni de trembler sans se réjouir. » I, 390.
En somme cependant, l'espérance, soutenue par la foi, demeure bien le ton dominant. C'est le présent qui se détache du passé , mais Dieu lui-môme préside à cette transition. C'est peut-être en vue de la propagation du christianisme que les événements se pressent et que les peuples sont travaillés d'une redoutable crise. Il est vrai, « la charrue de 89 a rencontré une pierre qui l'a fait rebrousser ; mais le soc n'a reculé que pour revenir avec une nouvelle force contre l'obstacle et l'enlever. » ii, 172.
« L'Europe gravite vers une solution religieuse des embarras de la civilisation ; le problème qui préoccupe tous les hommes sérieux , c'est de rétablir entre l'intérieur et l'extérieur, entre la pensée et les faits , un niveau depuis longtemps détruit ; or, ce troisième terme, ce terme dominant et conciliateur, ce n'est assurément ni l'homme , ni les choses : c'est Dieu, c'est la rehgion. Il est merveilleux que la préoccupation religieuse croisse avec la préoccupation des idées politiques et des progrès industriels. Le fait ne saurait être nié que par ceux qui ne regardent point ou qui ne regardent que d'un côté. Là même où rien n'éclate, une fermentation sourde, mais incessante , se découvre à l'attention la moins obstinée. A la vérité , tout ceci est en dehors de tout, si Ton en croit ces hommes qui ont lu, dans dix auteurs différents, l'histoire de la révolution d'Angleterre sans s'apercevoir que c'est la religion qui fit nonseulement cette révolution, mais, on peut dire, l'Angleterre elle-même. » ii, 173.
Toutefois une question délicate se présente toujours. Reste à savoir si la rehgion, énervée par le régime actuel, conserve encore, comme au seizième et au dix-septième siècle , assez de vigueur pour n'être pas en dessous de sa haute mission. Yinet n'en doute pas un instant. D'abord pour ce qui est de la théorie, de l'idéal vers lequel il s'agit de tendre , la religion de la croix ne lui semble nullement disproportionnée à la civilisation; au contraire, celle-ci a beau avancer, elle trouve toujours l'Évangile
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devant elle. Les faits à leur tour lui paraissent rendre un témoignage non moins favorable. « Le christianisme des apôtres et des martyrs, non des philosophes et des beaux esprits, le christianisme tel que Jean Huss le prêchait il y a quatre siècles, et saint Paul il y en a dix-huit, surgit de nouveau des catacombes de l'oubli, et, antique comme il est, paraît jeune et frais au milieu des vieilleries d'hier et d'avant-hier. Il s'apprête à recevoir dans ses bras, à l'issue d'un combat qui se prolongera peut-être, la société meurtrie et sanglante. Que deviendrons-nous s'il ne vient pas à notre aide? Tout le monde se joint à la moitié de notre question, car tout le monde sent qu'un aide est nécessaire. Demandez aux philosophes : ils avouent qu'il faut à tout prix sortir des négations et entrer dans la sphère des vérités affirmatives, les seules fécondes. Mais où sont-elles que dans le christianisme? » ii, 391. Lui seul peut donc venir nous mettre en possession de toutes les libertés après lesquelles nous soupirons, mais c'est à une condition : il doit débuter par être libre lui-môme. La religion peut rendre de nouveau de grands services à la société, mais elle ne les rendra qu'autant qu'elle sera indépendante; esclave, elle ne vaut plus rien ; le sel a perdu sa saveur. L'Église est aujourd'hui dans l'attitude d'une garnison qui ne peut se sauver qu'en faisant des sorties; à tout prix il lui faut un nouvel âge héroïque.
Nous n'en dirons pas davantage. Cette analyse, quoique nécessairement fort incomplète, aura suffisamment montré que Vinet a pris au sérieux la seconde partie du programme moderne : la conciliation du christianisme et de la liberté. Il serait difficile d'imaginer une conviction chrétienne plus franche, plus profonde et plus positive, jointe à un amour plus décidé pour tous les progrès et pour toutes les aspirations de la société moderne. Le vœu de M. Saint-Réné Taillandier, qui est celui de beaucoup de nobles esprits, est exaucé. Nous avons sans contredit devant nous < un homme assez noblement inspiré pour accueillir à la fois le
PRÉFACE. lll*
dogme du christianisme et Fesprit moderne, et pour réfuter par cela seul les intelligences exclusives qui nous crient : Point de milieu entre le christianisme et la révolution ! »
Nous avons enfin trouvé « le christianisme qui doit inspirer nos travaux, un christianisme spiritualiste et viril , un christianisme qui ne craint pas la liberté, qui aime et encourage la science; qui, bien loin d'étouffer les facultés de l'âme, les vivifie, qui, au lieu de proscrire la pensée, la suscite et la réchauffe ; un christianisme enfin qui accueille, pour les élever encore, tous les instincts élevés de l'humaine nature , se rappelant avec un grand poëte que le jour où le divin Sauveur fut attaché sur la croix :
Il ouvrit ses deux bras pour embrasser le monde, Et se pencha pour le bénir «. »
A la vue d'une telle rencontre de deux alliés trop longtemps séparés, et dans la pensée que leur union deviendra toujours plus intime et généralement mieux comprise, on sent le besoin, en dépit de bien des circonstances qui obligent de se réjouir avec tremblement, de répéter ces paroles de Vinet : « Notre force , comme notre devoir, c'est d'espérer. Dieu veut que nous croyions tout possible , et même, dans notre monde vieiUi , la gloire et la force des anciens jours. » i, 394.
Pour celui qui aura eu la patience de lire jusqu'au bout les pages qui précèdent, ou qui même se sera contenté de parcourir la table des matières de ces volumes, il ne sera pas nécessaire d'entrer dans de longs détails destinés à justifier la publication de cette anthologie. L'extraordinaire richesse, jointe à la grande variété des matériaux, justifiera à elle seule cette entreprise. Elle est née du besoin d'avoir
« Voir l'ouvrage déjà cité, page xi.
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SOUS la main, pour notre usage particulier, dans un résumé court et substantiel, la fleur de tout ce que Vinet a écrit sur une foule de sujets. De là à songer au public, il n'y avait qu'un pas, et il a été vite franchi. C'est ainsi qu'est né cette espèce de manuel des pensées de notre auteur. Elles se trouvaient dispersées dans plusieurs volumes qui deviennent journellement plus nombreux, dans des recueils inaccessibles; nous avons estimé qu'il y aurait de l'avantage à les réunir en les faisant converger vers divers foyers, en les rangeant sous plusieurs chefs.
On l'aura déjà compris, ce recueil n'est ni un extrait, ni une analyse des divers ouvrages publiés par Vinet; il ne peut en aucune façon dispenser de les méditer. Se plaçant à un point de vue différent, l'éditeur a voulu uniquement rassembler tout ce qui, dans les nombreux écrits de l'éminent publiciste, serait d'un intérêt général pour tout homme cultivé, amateur des belles et bonnes choses. En môme temps que cette publication pourra être agréable, comme manuel, à ceux qui sont familiarisés avec les écrits de Vinet, peut-être, en faisant ressortir l'immense richesse de leur contenu, contribuera-t-elle à engager à les méditer les hommes qui ne leur ont pas encore prêté l'attention qu'ils méritent. Ces volumes sont donc à la portée de tout le monde. Celui qui voudra se contenter de pensées détachées, propres à faire réfléchir et à devenir le germe d'heureux développements, en trouvera une riche moisson, sur une grande variété de sujets. Celui qui, au contraire, voudra aller plus loin, se rendre compte des choses, saisir dans son ensemble l'œuvre du grand penseur, refaire en quelque sorte à son tour la route par laquelle Vinet est parvenu aux résultats que nous nous sommes bornés à recueillir, trouvera les indications nécessaires pour se livrer à ce travail. Nous avons visé à ce que chaque pensée formât à elle seule un tout complet, et fût placée dans un milieu homogène ; lorsque nous n'avons pu y réussir au gré 4e nos désirs, de peur^d'être troplon^. il sera facile do re-
courir à la monture même, dirai-je, dans laquelle Vinet a délicalemeni enchâssé le diamant. Telle parole qui, à première vue, avait pu sembler obscure, ne manquera pas alors de s'illuminer d'une clarté soudaine. Ce recueil aspire ainsi à nous introduire, toujours plus avant, dans l'intimité d'un auteur dont les pensées, saisissantes et bien frappées, semblent destinées à devenir, pour tout esprit sérieux et libéral, de ces mots familiers et journaliers qu'on médite dans la solitude et qui se présentent comme autant de précieuses illustrations dans le courant de toute conversation quelque peu relevée.
S'il fallait à tout prix une excuse à notre entreprise, nous nous hasarderions à la mettre sous Ja bienfaisante sauvegarde de Vinet lui-même. L'aveu, à la fois spirituel et modeste, qui est placé comme épigraphe en tête de ces volumes semble en effet indiquer, — et cette opinion est confirmée par ses intimes amis, — que, dans son sentiment, il y avait, après lui, quelque chose à faire pour populariser ses écrits. Il est vrai que depuis longtemps plusieurs bons esprits ne s'y épargnent pas, et un des résultats de ce recueil sera de faire voir combien d'idées, déjà populaires, remontent jusqu'à lui. Mais justement dans le but de hâter cette diffusion des lumières dont il est la source, il a semblé qu'il pourrait y avoir quelque utilité à faire converger les rayons épars vers un même foyer. Pour répondre au modeste vœu de Vinet, réclamant un traducteur bénévole, on s'est borné à le citer textuellement : toute autre tentative de le traduire eût été téméraire et ridicule. Un de nos confrères, auquel nous sommes redevable du titre de cette anthologie, — dont par parenthèse tout homme d'esprit nous pardonnera le parfum d'archaïsme sans trop s'enquérir du rapprochement des mots', —justifiait en ces ter-
* Nous avons quelque peu étendu la portée de la maxime bien connue de Pascal qui déclare que, « quand dans un discours se trouvent des mots répétés et qu'essayant de les corriger, on les trouve si propres qu'on gâterait ie discours, il les faut laisser. •> Si malgré une telle autorité, quel-
mes, déjà en 1770, une entreprise du genre de la nôtre : « Comme dans le temps où nous sommes, disait-il, les ouvrages concis, serres, énergiques, sont ceux qui ont le plus d'attrait pour le lecteur, j'ai cru qu'un précis qui mettrait tout d'un coup sous les yeux les sentiments de St. François de Sales, serait lu avec tout l'agrément qu'on aurait à lire ses ouvrages dans leur entier.... On a donc composé cet Esprit, afin qu'ils paraissent tout d'un coup sous un plus agréable point de vue. Il n'est personne, de quelque état qu'il soit, qui n'y trouve de quoi s'instruire et s'édifier '. »
Nous ne craignons pas qu'on nous reproche de citer cette dernière phrase, car c'est avec une très-vive satisfaction que nous pouvons promettre à l'avance un plaisir sans mélange aux personnes qui goûteront ces pages : c'est bien Yinet lui seul qu'elles y trouveront et rien d'autre. L'éditeur ne saurait trop protester contre l'application qui lui serait faite de cette parole de la Bruyère : « Le choix des pensées est invention. » A défaut de considérations d'un ordre plus relevé, le simple souvenir du sourire que nous n'avons pu toujours contenir, en voyant les innocentes rubriques auxquelles on a eu parfois recours pour se faire regarder, à tout le moins, comme l'héritier, plus ou moins direct, de l'illustre penseur, nous eût gardé de tout travers de ce genre. On doit dire de lui ce qui a été remarqué de St. Augustin, qu'il « est comme ces grands empires qui ne se transmettent à des héritiers, même illustres, qu'en se divisant. j> Ceux qui pourraient méconnaître cette vérité auraient oublié un mot de Vinet luimême qui déclare « qu'on ne succède qu'à la condition de n'être pas pareil. » ii, 164.
Si la critique tient à être équitable, elle n'oubliera donc pas qu'elle est en présence d'un auteur et d'un simple éditeur, ou mieux d'un pur copiste qui n'a eu qu'une ambi-
qu'un s'attardait à relever le titre de ces volumes, c'est qu'évidemment ils auraient eu le tort grave de se tromper d'adresse.
* L'Esprit de saint François de Sales^ évêque et prince de Genève.
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tion : celle d'être aussi exact que le réclamait sa profonde vénération pour Técrivain qu'il entreprenait de traduire. Les ouvrages de Vinet ont été lus avec soin, sans aucune idée préconçue, sans la moindre préoccupation d'aucun genre. De ce travail, purement analytique, est résultée une abondante moisson, trop abondante, il faut l'avouer, pour pouvoir être mise en son entier sous les yeux du lecteur. Lorsque le moment du travail, plus délicat encore, de la division est arrivé, les précautions ont redoublé. Qu'on nous passe une comparaison qui rend assez bien notre procédé. Ces précieux fragments ont été traités comme des corps d'une densité différente qu'on déposerait dans un milieu liquide, en leur laissant le soin de se grouper euxmêmes, et de se poser à des hauteurs différentes, conformément à leur pesanteur spécifique. Notre travail s'est borné à surveiller ce précipité, avec tout le soin dont nous étions capable, et à le fixer définitivement. De là, après plusieurs tâtonnements, la grande division en religion, philosophie, LITTÉRATURE, qui a paru imposée par la nature même du sujet.
Nul ne sera surpris que la partie qui traite de la religion occupe la première place. C'est essentiellement du point de vue chrétien que Vinet a examiné toutes choses; il était donc logiquement indispensable que le lecteur commençât par être informé de ce qu'il entendait par là. La subdivision de cette première partie a été elle-même inspirée par l'esprit général qui n'a cessé de présider à tous les travaux religieux de Vinet. Il s'agit avant tout de prendre son point d'appui dans la conscience humaine ; après quoi la vérité se présente, en tout premier lieu, comme évangile; ce n'est que pour l'homme réfléchi et cherchant à se rendre compte des phénomènes spirituels dont sa conscience a été le théâtre qu'elle devient plus tard dogmatique et théologie. L'article sur l'Écriture, qui aurait dû occuper la première place chez un écrivain essentiellement dogmatique, parlant au nom d'une autorité extérieure plus ou moins bien lé^iti-^
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mée, ne pouvait, chez un apologète foncièrement subjectif et spiritualiste, trouver sa place que dans le chapitre où il serait question de justifier le christianisme historique et de défendre sa foi contre les attaques des adversaires. Le divin Volume n'a rien perdu à être placé en quelque sorte à l'arrière-garde , pour devenir la pièce de résistance. Il reste bien aux yeux de Vinet un document, ayant sa valeur spécifique et se trouvant avec l'Évangile dans un rapport auquel nul autre ne saurait prétendre, même de fort loin. Vinet proclame hautement son autorité spirituelle, se gardant à la fois de l'ingratitude de ceux qui semblent prendre plaisir à le déchirer, bien qu'ils lui doivent tout ce qu'ils sont, et du fétichisme ombrageux de certains amis inintelligents et aventureux qui depuis longtemps auraient détruit son prestige , aux yeux de tout esprit quelque peu ouvert , si la Bible n'était heureusement fondée sur le rocher des siècles. On trouvera dans ce volume quelques pensées qui, comme des éclairs, illuminent la Parole de Dieu de ce vif éclat qu'elle a toujours eu pour les cœurs touchés, ayant fait l'expérience de sa divine efficace. Nous n'en citerons qu'une seule qui résume tout le point de vue de Vinet. Elle met fort bien en relief la nature essentiellement spirituelle et religieuse de la Bible qui, dans l'esprit de maint protestant catholique, n'est trop souvent devenue qu'un recueil de formules, de préceptes et de doctrines, digne de figurer dans la bibliothèque du fidèle, tout au plus à la place d'honneur, à côté des compendiums de dogmatique et des formulaires ecclésiastiques. « Dieu soit béni, dit-il, de ce que son livre n'a pas la clarté d'un symbole , de ce qu'on n'est pas forcé de le bien comprendre , et de ce qu'on peut donner plusieurs sens à sa parole î Dieu soit loué d'avoir laissé une part à notre activité dans l'acquisition de la foi, et de ce que voulant que notre croyance fût une action, il n'a pas ajouté à la Bible, suffisante pour les cœurs simples, le dangereux appendice d'un symbole. » i, 309,
Si du reste le droit de subdiviser cette première partie comme nous Pavons fait pouvait être contesté, il est probable qu'une lecture du contenu suffirait pour lever les objections.
On sera peut-être étonné que certaines questions abordées par notre auteur aient paru revêtues d'un caractère philosophique suffisamment marqué pour constituer une des trois divisions fondamentales de l'ouvrage. Sans doute Vinet, qui en rien ne fut systématique, et c'est ce qui a fait son originalité et sa force \ le fut encore moins en philosophie que dans aucun autre domaine. Mais, ici comme dans d'autres branches, il nous a rendu d'immenses services. Moraliste avant tout, il était encore autre chose. Suivant en cela, plus ou moins distinctement, la tradition de Kant, qui n'a renversé la vieille métaphysique, appuyée sur la logique et les raisonnements en l'air, que pour en fonder une nouvelle reposant en plein sur les faits fournis par l'expérience intime, Vinet travaille sans cesse à s'élever de la morale et de la conscience à la science. Si on veut bien considérer cette seconde partie de ce point de vue-là, peut-être verra-t-on que les pensées de l'auteur sur ces matières de philosophie pure valaient la peine d'être recueillies. Il n'a donc pas donné un système nouveau, cela va sans dire. Mais il a fait mieux. Fidèle à une intuition sûre, procédant d'un génie singulièrement étendu % dans cette sphère comme dans toutes les autres, il a
* On doit lui appliquer l'observation qu'il a lui-même faite : « Il est remarquable que la plupart des esprits qui ont donné une vive impulsion à la pensée humaine ont été des esprits peu scientifiques. Ils ont de l'anormal, de l'aventureux : ce n'est pas de la troupe de ligne : ce sont des partisans, des tirailleurs, mais c'est eux qu'il faut envoyer à la découverte. D'un autre côté, il faut convenir que leurs découvertes sont quelquefois imaginaires. » il, 137.
* M. Sainte-Beuve a admirablement bien saisi le trait dominant de l'individualité créatrice de Vinet lorsqu'il l'a rangé parmi « ceux qui vivent d'une vie complète au dedans, et qui, sans rien laisser éclater, arrivent à savoir par expérience tout ce qu'il a été donné à l'homme de sentir. » Derniers portraits.
marqué du doigt, au nom de la conscience, ces vérités, à la fois élémentaires et fondamentales, dont tout système complet est obligé de tenir compte, sous peine d'être condamné, comme tous ses prédécesseurs, à voler en éclats au moindre contact avec ces faits de la vie qui ont le privilège, immémorial et imprescriptible, de triompher de toute philosophie qui ne sait ni les respecter ni leur faire la place qui leur revient. Peut-être estimera-t-on que, dans le désarroi actuel de la pensée philosophique, Vinet peut rendre, sous ce rapport, surtout à la jeunesse, un service qui n'est pas entièrement à dédaigner.
Du reste, il est particulièrement réjouissant de voir ce caractère de l'œuvre de Vinet proclamé par un écrivain appartenant à un monde dans lequel ses amis n'osaient pas même supposer qu'il fût connu. Voici en quels termes, déjà en 1845, un journal catholique désignait notre auteur : « Esprit supérieur, d'une portée philosophique peu ordinaire dans ce temps où la logique est presque toujours mise de côté, logicien consciencieux dans ce temps où la logique n'est guère qu'un instrument mis au service d'opinions préconçues. M. Vinet ne marchande pas avec les conséquences d'un principe posé ni avec les impérieuses dictées de la raison. Chez lui, rien de relatif, rien de secondaire, rien qui se soumette aux variables prescriptions du fait. M. Vinet est écrivain doué de force et de lumière; sa thèse, étroitement serrée {VEssai sur la manifestation des convictions religieuses), est revêtue d'un style que la vérité colore et qui est pittoresque à force d'être juste. Un tel écrit peut servir de modèle à une époque où le mot en général s'inquiète si peu de répondre à la pensée, et où la pensée elle-même s'inquiète si peu d'être quelque chose *.»
On ne manquera pas de nous faire un reproche entièrement différent pour ce qui concerne la troisième partie. Comment! dira-t-on, dans ces deux volumes, c'est là tout
* M. de Champagny, dans la Revue publiée par la société de saiht Paul. Février 1845.
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ce que vous avez su nous donner en fait de pensées de Vinet sur la littérature? Y pensez-vous?— Si l'on veut bien se rappeler qu'il entrait dans notre plan de laisser de côté toute spécialité; si de plus on reconnaît que Vinet fut, non pas tant un littérateur, mais principalement un grand moraliste, appliquant à toutes les branches de la culture humaine, — et spécialement à la littérature, — les nombreuses ressources de son talent , si étendu et si flexible, peut-être cette première impression de surprise n'aura-telle pas beaucoup de peine à se dissiper. Ce caractère de son œuvre explique à merveille pourquoi les pensées, fort nombreuses, que nous avons empruntées à ses travaux littéraires sont allées tout naturellement se classer d'ellesmêmes dans d'autres compartiments de notre division.
D'ailleurs, singulièrement incompétent en ces matières, nous sommes heureux, pour expliquer et au besoin justifier notre opinion, de pouvoir en appeler à des hommes autorisés. M. Sainte-Beuve, que nous trouvons toujours sur notre chemin quand il s'agit de rendre justice à Vinet, a souvent signalé sa haute valeur et son originalité comme critique littéraire. En annonçant un de ses volumes, il déclare « que les moralistes français y sont l'objet d'un examen approfondi, et que l'on pourra reconnaître dans le critique qui les juge le coup d'œil de leur égal et de leur pareil... « C'est un moraliste principalement, c'est par la vie pratique du cœur qu'il avait approfondi la foi. » Après avoir appelé Vinet un critique littéraire des plus éminents, un moraliste des plus profonds, l'auteur de Port-Royal se plaît à signaler le précis d'histoire de la littérature française qui précède le troisième volume de la Chrestomathie. « C'est, dit-il, un morceau très-plein et très-achevé, véritable chef-d'œuvre littéraire de M. Vinet. C'est la lecture la plus nourrie, la plus utile, la plus agréable même, aussi bien que la plus intense. » Enfin il appartenait au fécond auteur des Causeries du lundi de signaler l'originalité de celui qui, placé sur le même théâtre, fût peut-être devenu son émule. « Oui, dit-
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il quelque peu surpris, oui, il y avait en ce temps-ci un critique sagace, précis, clairvoyant, et, quand il le fallait, sévère, qui obéissait en tous ses mouvements à un esprit chrétien de charité. Il en est résulté à de certains moments, sous sa plume, des pages pleines de pathétique et d'effusion. » Derniers portraits.
Le biographe le plus complet de Vinet n'a pas négligé de faire ressortir que ce fut en quelque sorte un événement que cette union du jugement littéraire le plus délicat et de la pensée morale la plus ingénieuse, formant ensemble la plus neuve des expositions du christianisme. Aussi les auteurs le remarquèrent-ils. Les plus distingués sollicitaient l'honneur d'un compte rendu sorti de sa plume autorisée. Quelques-uns lièrent même avec lui des correspondances auxquelles il attachait un grand prix. Sachant qu'ils avaient affaire à un homme étranger à toutes les coteries, ils s'inclinaient devant la double autorité du talent et du caractère qui le distinguait à un si haut degré. On le savait incorruptible et impartial. Car, comme l'a fort bien remarqué le môme biographe, « il est digne d'attention qu'avec une organisation esthétique si impressionnable et une tendance si marquée à l'indulgence, Yinet a su maintenir si incorruptibles les arrêts de l'esprit chrétien. Le sentiment littéraire est facilement païen ; la croyance évangélique est volontiers puritaine; eh bien ! le collaborateur du Semeur a su allier une foi austère avec la passion la plus délicate et la plus vive des choses littéraires, et cela sans qu'aucune roideur marque jamais l'effort. »
« Aussi, poursuit le même auteur, jamais écrivain n'a manifesté une catholicité plus véritable. Sa sympathie s'attache spontanément à tout ce qui est vrai et saint; partout il se plaît à reconnaître les rayons dispersés ou iDrisés de la lumière divine; il se sent gagné dès qu'il voit vibrer la fibre morale dans un cœur d'homme. » Scherer, p. 132 de la Notice.
Dans cette mission» aussi délicate que bienfaisante, Vi-
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net était servi par un style tout à fait à la hauteur de la circonstance. Nous ne nous permettrions pas d'en parler en finissant, si nous ne trouvions ici l'occasion de dissiper un malentendu et de mettre en lumière un des côtés du caractère de notre auteur. Son style est l'image empreinte de son individualité ; de là ses qualités nombreuses et ses ombres, aussi rares que légères, qu'il y aurait de la puérilité à signaler. Vinet nous déclare quelque part, « que la gloire de l'esprit et du bien dire est un des plus terribles démons. » ii, 362. Nous n'oserions soutenir qu'il n'ait jamais eu maille à partir avec cet adversaire qui a le tort de hanter si peu de gens, car il nous apprend que « mal dire la vérité, c'est être injuste envers elle, c'est lui refuser ce qui lui appartient.» -423. Toutefois il sait à merveille « qu'on n'est artiste dans toute la force du terme, qu'au prix d'un désintéressement trop grand peutêtre pour que la conscience y puisse souscrire. » 374. Delà ce style toujours vrai, ce style consciencieux, ce style aussi spiritualiste que l'écrivain, chez lequel vous ne surprendrez jamais le moindre accent qui trahisse le rhéteur. Si à toute force on voulait découvrir de l'art dans son style, il faudrait le placer au bénéfice d'une comparaison qui semble avoir été faite pour rendre l'union intime et indissoluble dans laquelle la parole de Vinet ne cesse un seul instant de se maintenir avec sa pensée : « L'œuvre d'art doit être comme une lampe d'albâtre dont la matière est pure et belle. L'idée de la beauté brûle au dedans comme une flamme et éclaire les dehors. Il faut que cette forme soit travaillée, qu'il n'y ait pas une saillie, un point qui reste dans l'ombre et fasse obstacle au passage de la lumière ; il faut que la matière soit transparente et le regard vif ; que de toute part elle laisse passer et se répandre à travers sa substance la flamme divine qui brûle au dedans *. i>
* Vinet a côtoyé plusieurs fois cette magnifique image (voir en particulier 11, 351) si bien appropriée pour le peindre. Elle est empruntée aux Fragments sur l'art et la philosophie^ recueillis dans les papiers
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Jamais le style d'un auteur ne répondit mieux â ce programme. El c'est justement cette circonstance qui répond d'une façon victorieuse à ceux qui lui ont reproché des obscurités et des longueurs. On trouverait difficilement un écrivain ayant pour ses lecteurs un respect qui approchât même de celui qui inspirait Vinet . Adversaire bien décidé de toute autorité autre que celle de la vérité, il ne vise qu'à une seule chose : vous placer en contact immédiat et vivant avec elle. Une difficulté seprésente-t-elle?soupçonne-t-il que vous lui ferez une objection? Il ne grossit pas la voix, il n'a pas recours aux grands mots; il ne se dresse pas sur ses pieds ; il n'étend pas le bras dans l'attitude du commandement. Ces préceptes commodes, affectionnés des orateurs populaires, ne furent jamais à son usage. Quant à lui, il taille modestement sa plume, il se remet à son travail, toujours consciencieux ; il déroule devant vous les principes, il vous fait parcourir, en sa société, un chemin, quelquefois long et escarpé, mais indispensable dès qu'on aspire à surprendre la vérité dans les abords de son sanctuaire, alors qu'elle se présente, sans nuages, aux yeux assez purs pour la contempler. El son style, fidèle interprèle de sa pensée, en reproduit consciencieusement toutes les nuances, de la façon la plus simple et la plus naturelle. Quoi d'étonnant donc que les disciples de l'autorité, habitués à aller droit devant eux, par monts et par vaux, sur les épaules de ces écrivains hardis et précis, qui voilent d'un mol et d'un geste l'absence de raisons, trouvent pénible le sentier sinueux (c'esl méandres qu'eût dit Vinel) et volontiers un peu long, par lequel, les prenant par la main, au point môme où ils se trouvent, Vinet les attire graduellement, en ménageant leurs forces, avec l'affection et la soUicilude d'un père, jusqu'aux cimes les plus escarpées de la pensée? Ou nous nous trompons fort ou celui qui, après y avoir réfléchi, persisterait à élever de tels re-
d' Alfred Tonnelé et publiés par G.-S. Ueinrich, professeur de langue étrangère à la Faculté de Lyon. I83y.
proches contre le style de Vinet, montrerait évidemment qu'il n'a encore compris ni son individualité si riche, ni sa mission si belle et si bienfaisante *.
Nous avons donc bien devant nous un caractère, c'est-àdire un organisme d'affections, agissant les unes sur les autres, de telle sorte que l'ensemble, l'unité qui surgit de leur rapprochement, n'est pas une somme mais un résultat; une individuahté riche et large, dont l'unité consiste dans un christianisme spirituel que tout, jusqu'au style et à la voix, concourt à servir à souhait ; c'est cette admirable coordination d'éléments les plus divers sous l'action d'une pensée féconde qui a fait l'originalité, la force de Vinet.
Ici nous pressentons une objection : N'y a-t-il donc pas eu
» Voici ce que dit Vinet de son ami Manuel; ou croit l'entendre parler de lui-même. « Il ne raisonne pas tant de la tête que du cœur. Il ne parle pas tant de l'Évangile que conteste l'intelligence que de l'Evangile que conteste le cœur de l'homme. Aussi est-ce â cette tendance psychologique de notre illustre prédicateur que l'on doit attribuer la difficulté qu'avaient bien des personnes à le comprendre et le peu de popularité de ses discours. Il ne pouvait être facile à saisir que par les esprits réfléchis. » Revue Suisse, ii, 601.
Grâce à sa vive sympathie et à son inaltérable bienveillance, c'est assez souvent qu'il arrive à Vinet de découvrir chez les autres, sinon de leur prêter, les qualités qu'il possède lui-même à un haut degré.
iMaint étudiant, introduit dans le cabinet d'étude de l'éminent professeur, aura, dans une confusion profonde, éprouvé exactement les mêmes sentiments qu'il prête lui-même à ceux qui étaient admis dans l'intimité de son maître M. Stapfer. « L'accomplissement du précepte évangélique, dit Vinet, qui nous oblige à regarder chacun de nos frères comme plus excellent que nous-mêmes, ne coûta jamais à personne moins qu'à lui. C'est bien sincèrement qu'il en jugeait ainsi, et sa modestie était aussi prompte qu'habile à découvrir en vous le côté, si étroit qu'il fût, par lequel vous lui étiez supérieur. Vous veniez pour l'interroger, et c'était lui qui vous interrogeait : vous aviez beau vous faire petit, il était plus petit que vous. On a dit de lui (et ce mot peut le peindre) qu'en assistant à une de ses conversations, un étranger eût pu prendre ce savant homme pour l'ignorant le plus aimable et le plus spirituel. » Stapfer, xlv. C'est évidemment devant sa glace que Vinet a tracé ce croquis.
nn développement chez ce penseur? Ses idées ne se sontelles pas modifiées? — Sans nul doute. Il a soin de nous apprendre lui-même que « ceux qui, de vingt-quatre à trentequatre ans, ne modifieraient aucune de leurs opinions, seraient dignes de beaucoup d'admiration ou de beaucoup de pitié. » ii, 32. Il ne saurait, quant à lui, être rangé dans aucune des deux classes ; car il n'a eu garde d'oublier que î le vrai progrès consiste à se renouveler. » 357. Il ne ressemble en rien à ces écrivains dont il a pris au vol la triste silhouette ; ils ont, dit-il, une vie sans histoire, dont tous les faits rentrent l'un dans l'autre, et ne s'additionnent pas. Il serait aussi intéressant qu'instructif de montrer comment son existence entière a été le fruit d'un développement constant et régulier. Mais on comprendra sans peine que la pensée de nous livrer à un travail de ce genre n'ait pas même pu aborder notre esprit. La tentalion de nous départir du devoir que nous nous sommes imposé de ne mêler rien d'étranger à ce recueil, eût été par trop forte. Notre tâche s'est bornée à fournir impartialement les matériaux qui pourront un jour permettre une telle étude. Aussi bien serait-elle aujourd'hui prématurée. Avant qu'une appréciation équitable et désintéressée soit possible, il faut, selon le vœu exprimé par M. Charles Secrétan, « que la vie que Vinet concentrait en lui se soit épanchée, que son esprit soit devenu l'esprit d'un grand nombre *. »
Puisse ce vœu se réaliser toujours mieux ! Si nous n'étions, hélas ! déjà trop loin d'eux pour espérer d'être écouté, c'est surtout aux jeunes gens que nous aimerions le faire entendre, en leur recommandant la sérieuse méditation de cette anthologie. Ils ne sauraient trouver de lecture à la fois plus intense et plus forte, mieux faite pour féconder de jeunes esprits et leur imprimer une de ces impulsions définitives qui font les grands caractères et les belles vies. Dans le désarroi actuel des écoles et des par-
» Courrier Suisse^ 7 mai 1847.
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tis, en présence du vague et de l'incertitude générale, il est particulièrement triste de voir de jeunes talents, qui ne demanderaient pas mieux que de se consacrer à une cause noble et belle, condamnés à llotter entre une négation tarissant les sources mêmes de la vie, et un dogmatisme méticuleux, réprimant tout élan de Tintelligence, pour Tétouffer impitoyablement dans les froides étreintes d'un traditionnalisme à courte vue. Nous dirons, sans hésiter, à ceux qui auraient péniblement lutté contre l'obligation de faire un choix, débutez par vous pénétrer avec confiance de l'esprit du grand penseur chrétien ; laissez couler à pleins bords cette vie spirituelle, cette sève divine qui débordait en lui; respirez à pleins poumons cet air pur et fortifiant qu'on apprend à aimer dans son commerce ; et peut-être serez-vous, un jour, dans la main de Dieu, des instruments destinés à nous tirer de la pénible phase de transition qui menace de paralyser des forces précieuses, en condamnant à une inaction morne et stérile tant de jeunes courages qui avaient rêvé d'un plus bel avenir.
La perspective que nous osons offrir à la jeunesse, au nom de celui qui l'a tant aimée, ne saurait manquer de lui sourire. Elle estime en effet que la vérité peut être recherchée pour elle-même; elle ne suppose pas que jamais on puisse la sacrifier à une position ; elle l'aime comme une vierge pure. Ainsi que le dit excellemment Vinet, « la jeunesse a pour sa part loutes les hardiesses, même les plus justes et les plus saintes; il est des choses nécessaires qui ne se feraient jamais si la jeunesse ne les faisait pas. » ii, 31. Puissent ces paroles aller rendre le courage à quelque jeune esprit, songeant peut-être à retourner en arrière avant de s'être sérieusement jeté dans la mêlée ^ avec cette ardeur, si rare, qui fait que les violents ravissent le royaume des cieux ! « Il est des hommes qui, saisis dès leur jeunesse de quelque pensée grande et forte, l'emportent avec eux à travers toute la vie, comme un flambeau qui doit en éclai-
rer la nuit, et cette nuit plus sombre et plus épaisse, la nuit de la mort. » ii, 32. Qu'on nous pardonne notre ambition ! Si la publication de cette anthologie avait pour résultat de féconder, çà et là, quelques-uns de ces esprits jeunes et saintement désintéressés, qui nous font tant besoin, ce serait notre plus précieuse récompense. Alors nous n'aurions pas seulement goûté la jouissance la plus pure et la plus vive, nous aurions le sentiment, moins égoïste, d'avoir contribué à faire quelque bien en mettant à la portée de tous ceux qui savent goûter les choses grandes et belles, Y Esprit de l'écrivain qui « a sans nul doute donné au monde plus de pensées originales et vraies qu'aucun homme de ce siècle. » Semeur, 1847, p. 158.
Lausanne, 20 novembre 1860.
PBÉFÀCE.