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CHAPITRE III

§ I. — MORJlLE GEIVERALE.

a) Dé/imtion ; rapports avec l'obéissance, l'intelligence, l'esthétique, la religion.

La morale, c'est la science des mœurs, c'est l'art de vivre, ou plutôt l'art de soumettre sa vie à l'autorité de la conscience, de l'assujettir à des principes assez élevés et assez puissants pour dominer l'existence. F. 1.

La morale est une grande sphère tournant sur un axe dont les deux pôles sont Dieu et la mort. 66.

Considérée dans sa nature, la morale est l'obéissance à la loi du devoir.

L'idée de devoir emporte nécessairement celle d'obligation envers une autorité en dehors et au-dessus de nous. 82.

— Dés qu'on obéit à soi-même, on n'obéit plus, et un devoir qu'on croit avoir directement et purement envers soi-même, n'est pas un devoir. 83.

L'obéissance est en blanc dans le moderne programme de la vie humaine et du progrès social, et nous ne pouvons guère nous expliquer la conservation du mot, à moins de supposer qu'il a trouvé dans le monde quelque application impropre et détournée. On ne

fait pas toujours sa volonté, ni toute sa volonté ; on fait souvent la volonté d'autrui : à cet égard, rien n'est changé, et il y a donc encore de l'obéissance dans le monde, si c'est obéir que de céder ; mais où est le principe même de l'obéissance? qui est-ce qui se fait encore de l'obéissance un devoir? on dirait d'un sens que la génération présente a perdu. On l'a dit aussi : cette perte a d'autant moins profité à la liberté, que la liberté, la vraie et digne liberté, est toujours proportionnée à l'obéissance, leur principe, dans le fond de l'âme, étant un seul et même principe, et les deux courants jaillissant, pour ainsi dire, d'une seule et même source. Cette considération nous donne la mesure du déclin moral de notre époque : l'obéissance se retire à grands pas, entraînant avec elle la liberté, sa sœur ; elles ne sont pas encore, Dieu merci, hors de vue; mais qui veut les atteindre doit se hâter: leurs majestueuses figures ont déjà disparu à moitié derrière la ligne de l'horizon.

Il n'y a point d'obéissance là où il n'y a point de religion ; c'est une vérité d'expérience et de sens commun : la religion est une obéissance et l'unique principe de l'obéissance ; et ce qui peut rester de cette dernière dans un monde ou dans un cœur d'où la religion s'est retirée, n'est que l'empreinte encore subsistante de l'ancien empire de Dieu sur la conscience, un reste, sensible encore, d'une première impulsion qui s'épuise. P. 273.

Le véritable pîincipe de l' obéissance, c'est la liberté. La liberté seule est capable d'obéir; qui n'est pas libre ne saurait prêter à la loi une véritable obéissance ; il cède, il plie, il n'obéit pas ; c'est pour que nous puissions obéir que nous avons été faits libres.

Une volonté qui prétend ne relever que d'elle-même, une volonté qui ne rend compte qu'à soi de ses actes, une volonté qui est employée à autre chose qu'à obéir, fût-elle d'ailleurs utile et bienfaisante, est une volonté perverse. 203.

Le commandement est dans le sens de l'homme naturel, l'obéissance est dans le sens de l'homme surnaturel ; le commandement suit et l'obéissance remonte le cours du fleuve de notre volonté ; voilà pourquoi le commandement est préféré à l'obéissance ; mais voilà aussi pourquoi l'obéissance nous convient

mieux que le commandement. Et si Ton disait que l'esprit de soumission s'exerce d'autant mieux lorsque la soumission est toute volontaire, j'en conviendrais volontiers , et j'avouerais que l'humilité conservée dans la pourpre m'édifie encore plus que l'humilité entretenue sous la bure. Mais l'essai en est périlleux ; et celui qui, aspirant au pouvoir, n'a pas peur du pouvoir, celui dont l'orgueil est doucement chatouillé par la pensée de commander, celui qui, lorsque le pouvoir lui est offert, ne reçoit pas du devoir et de la charité le dernier mot, le mot décisif, celui-là ne fera-t-il pas mieux de demeurer parmi ceux qui obéissent que de prendre une place parmi ceux qui commandent? Que chacun du moins se décide en présence de cette idée : Je suis né pour obéir, et le commandement même ne doit être pour moi qu'une forme de l'obéissance. N. D. 297.

Tout ce que les hommes et les peuples ont jamais fait de grand a porté le caractère de l'obéissance. C'est l'obéissance, c'est la soumission fidèle à une règle prise hors de nous, qui fait la dignité de la vie humaine. L'enthousiasme, le dévouement, l'amour, tirent de l'obéissance leur principale beauté. Détachés du principe du devoir, séparés d'une règle précise et positive, ces principes euxmêmes n'ont aucun caractère moral. Le devoir est, pour la vie pratique, ce qu'est la raison pour la vie intellectuelle ; le devoir est la raison de l'homme moral ; et l'amour sans l'obéissance est aussi peu propre au gouvernement de la vie que le serait au gouvernement de la pensée l'imagination sans la réflexion. Or c'est ce caractère de moralité réfléchie et d'enthousiasme convaincu, ou, si l'on veut, de conviction enthousiaste, qui a marqué de son sceau toutes les époques et toutes les individualités qui ont honoré notre nature, et c'est ce caractère qui manque à notre époque. De toutes parts, aujourd'hui , on crie à l'égoïsme, on redemande l'amour ; mais on oublie combien l'amour, le désintéressement, le dévouement sont intimement liés à la conviction. Ce n'est pas de réflexion intellectuelle que nous sommes pauvres, c'est de réflexion morale. Dans cette sphère, il n'y a plus de règle positive, ni par conséquent de véritable volonté; car, en dehors de la règle, on peut désirer, on ne veut pas. La volonté naît de l'obéissance ; c'est

obéir qui donne la force de vouloir. C'est pour cela que notre époque, qui aura peut-être tous les genres de grandeur, n'aura pas la grandeur morale, excepté dans quelques manifestations de l'élément religieux, qui se confond par un point avec l'élément moral ; car la morale est, dans un sens très-général, une religion ; car c'est un lien, c'est une obéissance, c'est une foi, la foi au devoir.

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