‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 32 sur 81 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

Il y a un christianisme qui fait dépendre le salut de l'assurance même du salut, en sorte qu'on est sauvé purement et simplement parce qu'on croit l'être. — • Pesez bien ces mots, que nous-mêmes nous avons pesés. Ils ne renferment en aucune manière la condamnation de l'assurance du salut ; ils n'en nient aucunement la légitimité ; ils laissent à cet état sa beauté, sa vérité, son droit à être l'objet de nos désirs et de nos prières ; bien plus, ils ne nous empêchent pas de considérer l'assurance du salut comme le complément, le couronnement, la perfection de la foi. Mais l'assurance du salut, considérée dans son principe, c'est l'esprit de Dieu même « rendant témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu » (Rom. viir, 16); il n'y a point d'autre témoignage suffisant et valable ; et le remplacer par un simple raisonnement, par un syllogisme, c'est entreprendre sur ses droits.

En d'autres termes, ce témoignage est du dedans ; il est aussi intime, aussi irrésistible que le sentiment de la vie ; cette perfection de la foi est d'une même nature que la foi , qui est la substance même ou la prise de possession des biens évangéliques : grâce mystérieuse dans son commencement comme dans sa consommation, et dont la foi purement intellectuelle et l'assurance purement logique du salut n'est que la vaine contrefaçon. Il n'est pas de conscience qui, s'interrogeant avec soin, puisse faire d'une telle assurance le gage et la condition du salut. On n'est pas sauvé parce qu'on est certain de l'être ; mais on est certain d'être sauvé parce qu'on est sauvé. Il faut donc renverser les termes ; la logique elle-même et toutes les analogies le demandent ; il n'est pas une sphère où le raisonnement que nous combattons pût être admis par une seule personne de bon sens. Pourquoi ici, et ici seulement, ce raisonnement , mauvais partout , se trouverait-il bon?

Cette doctrine, où l'on a cru trouver le seul moyen de tout donner à Dieu et de ne rien donner à l'homme, a, au contraire, pour effet d'attacher le salut à une œuvre servile, puisque, dans la rigueur du dogme proposé , aucune parcelle d'affection , aucun élément vraiment religieux n'entre dans cette œuvre. Cette doctrine, prêchée par des hommes pieux, pour la plupart, trouve un

1Î5ÎJ

accès facile non-seulemei:L dans les cœurs humbles, qui la confondent avec la soumission implicite de la foi, mais dans des âmes arides et mercenaires, qu'elle ne dérange et ne trouble point dans leurs habitudes intérieures ; et comme elle interdit à l'homme de regarder à ses sentiments, encore moins à ses œuvres « pour connaître qu'il est de la vérité et pour assurer son cœur devant Dieu » (i Jean, m, 19), elle a bientôt annulé, sans la nier, toute la partie de l'Evangile qui tend au gouvernement du cœur et à la réforme de la vie. Je parle de certaines âmes, non de toutes ; car un bon nombre de celles qui croient puiser leur assurance dans la simple et nue acceptation du salut, la puisent , sans le savoir, dans le témoignage de l'Esprit, qui, par sa présence et son action au dedans d'elles, leur atteste avec une force irrésistible, que Christ demeure en elles, et qu'elles demeurent en lui. T. 353.

— Si la porte du salut est la foi, la repentance est le gond sur lequel tourne cette porte. Rien n'est plus important que cette maxime, et si, aux termes de l'orthodoxie, les démons ne peuvent pas être sauvés, c'est qu'ils ne peuvent pas se repentir. Nous serions entraînés trop loin si nous voulions étudier ici ce dogme redoutable de l'impossibilité de la conversion, ni plus ni moins plausible en philosophie que celle de l'inadmissibilité de la grâce. Ne retenons que ceci, mais retenons-le bien : Si les démons pouvaient se repentir, ils pourraient être sauvés, parce que la croix de Jésus- Christ est le salut pour tous ceux qui se repentent. La nécessité, la vertu, la puissance du repentir, voilà, dans le christianisme, la vérité vivante, voilà celle qui rend le christianisme humain, voilà aussi ce qui le rend dramatique; voilà l'élément dont ne se passe point un poëme chrétien, et avec lequel un poëme chrétien est toujours intéressant, et même toujours vrai, au moins d'une vérité morale. L, 19*^. m, 150.

Qu'on dise qu'il est des fautes où le repentir est impossible, c'est une autre question, et c'est une question ; qu'on dise, ce qui n'est que trop vrai, que chacune de nos fautes nous rend pires que nous n'étions, et que, de l'une à l'autre, le repentir est toujours plus difficile ; cette psychologie, qui recèle le mystère même de la perdition, est vraie autant qu'elle est terrible; mais qu'on ne dise

jamais que le repentir étant possible, est en même temps inutile. Le repentir est de la fidélité ; l'absolution accordée au repentir lève le séquestre dont les biens spirituels du pénitent étaient frappés, et nous rend la libre disposition de nos revenus, qui sont les grâces journalières de l'esprit de Dieu. E. F. 284.

Page 1