‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 36 sur 81 · XV · texte numérisé non relu

XV

La haine générale qu'inspire une apparition morale est tout au moins un indice de sa bonté, parce qu'il est impossible que la bonté pure, la beauté pure, la vérité pure ne soit pas accueillie de cette manière par tous ceux qu'elle ne subjugue pas. P. M. 77.

Le bonheur, la force, la vie ne sont pas le but, mais le moyen d'accomplir la loi morale. D. 111.

La vérité est conséquente, l'homme l'est beaucoup moins ; sans doute on n'obtiendra de lui rien de réel en morale, à moins de le lui inspirer; mais en même temps il faut tout lui commander, même le bonheur ; il faut, non pas une fois pour toutes, mais à chaque instant, créer en lui l'homme nouveau. M. 130.

— Je vois dans le droit et le devoir deux formes d'un même principe ; tout devoir suppose un droit et réciproquement. La morale naturelle ne peut faire abstraction de Dieu ; la science des jurisconsultes a beau faire abstraction de la morale, il ne se peut qu'en éveillant l'idée du droit elle n'éveille l'idée du devoir. Le droit et

ni

le devoir sont une seule et même chose, mais il est trés-vrai que la vie, comme la science, les sépare. R.C. v, 88.

Aux yeux du chrétien, et quant à lui, aucun droit n'est droit s'il n'est en même temps devoir. S. ix, 379.

Le principe du devoir, qui est la loi du monde invisible, reçoit dans le monde visible une consécration solennelle par le fait des hommes généreux qui s'y attachent sans espérance ou contre toute espérance, et qui, sur la foi d'une idée, tentent hardiment l'impossible. Car, dans la condition actuelle de l'humanité, toute restauration d'une vérité morale est empreinte, aux yeux de la chair, du sceau de l'impossible. E. 236.

Tout devoir emporte un droit ; il n'est pas de droit plus sacré que celui de remplir son devoir ; c'est même ici-bas le seul droit absolu; car le droit s'appuie sur une nécessité primitive ; or le devoir est la première des nécessités, et, à la rigueur, la seule nécessité. 183.

Le droit de remplir un devoir est le premier des droits, le seul droit absolu. Il se suppose toujours. On ne le demande pas, on le prend. Q.4i2.

Aucun droit plus sacré que le droit de remplir un devoir. Toute autre manière de concevoir le droit est vulgaire, et n'est qu'une autre forme de l'égoïsme. C. 37. 1842. (?)

il faut que les circonstances ne comptent pour rien dans l'acceptation d'un devoir qui est absolu de sa nature ; ou, si elles comptent pour quelque chose, que ce soit seulement à titre de motifs au devoir, et pour le corroborer. E. 87.

Si à l'idée de droit on ne joint celle de devoir, et si chacun ne met plus d'importance à connaître ses devoirs qu'à connaître ses droits, on a là une triste société ;< c'est une machine où, faute d'huile, tout crie et tout casse ; et mieux vaudrait, si elle était possible, une société où chacun songerait à son devoir et personne à son droit, que celle où chacun songerait à son droit et personne à son devoir. G. 37. 1842. (?)

Le devoir n'est pas de tout souffrir, mais de tout souffrir pour le devoir. Quelquefois même le devoir est de ne pas souffrir.

Il n'est pas trés-difficile d'élever des difficultés contre le devoir, ni très-facile de les résoudre, et, dans ce combat, celui qui réclame le devoir a très-ordinairement le dessous. Il est clair que, pour juger une théorie par ses résultats, il faut avoir devant les yeux non le produit brut des circonstances au milieu desquelles agira le principe, mais leur produit net, je veux dire le degré d'action et d'importance auquel les aura peu à peu réduites l'action même du principe qu'on aura introduit. C'est de cette influence que ces adversaires du principe ou de sa réalisation font ordinairement abstraction. 238.

Il faut le dire, c'est parle sentiment des rapports sociaux que l'homme est en effet conduit à l'idée du devoir, et par elle à la religion. Isolé du contact de ses semblables, il resterait étranger à Dieu, il rentrerait dans la classe desbrutes.

Mais de ce que les rapports de l'homme avec la société ont été pour lui l'occasion de connaître le devoir et Dieu, conclure que nous ne sommes moraux et religieux qu'en vertu et par la grâce de la société, c'est tomber du vrai dans le faux. La pensée de Dieu une fois connue et précisée par la parole, Dieu, pour ainsi dire, une fois créé par la conscience, il est évident que cette grande idée devient la première dans l'homme, et que c'est sur ce rapport divin, non pas antérieur, mais supérieur à tous les autres, que tous les autres doivent se régler. L. 18^ ii, 47.

Rien n'est plus beau que de faire son devoir quand on est le maître. Mais, pour cela, il est nécessaire que chacun se place un moment en présence du maître suprême, du seul et véritable souverain; l'a-t-on regardé, on est illuminé. On a beau faire : ce n'est qu'à cette lumière qu'on voit clair. Q. 544-.

— Dieu n'a point organisé notre nature ni la morale de manière à sacrifier nos devoirs les uns aux autres; et l'accomplissement du précepte ; « Suivez la vérité avec la charité, » n'est jamais impossible. Je ne crois pas que l'intérêt de la vérité puisse jamais exclure ou suspendre les obligations de la charité ; pas plus que la charité puisse jamais nous obliger à perdre de vue les intérêts de la vérité. La charité est une partie de la vérité ; comme la vérité est le moyen naturel, le vrai terrain de la charité, qui ne

peut croître dans un autre sol. L'homme aoit être toujours vrai et toujours charitable, toujours croire et toujours aimer. E. i07.

Il y a des devoirs relatifs, il y en a d'absolus : les premiers, qui ne sont à l'égard des seconds que des moyens, peuvent varier; les seconds sont immuables : il faut bien apparemment qu'il y ait dans la vie quelque chose d'immuable, quelques points fixes, auxquels, à travers les différences et les variations, tout vienne se rattacher. 233.

— • Ce qui caractérise notre époque, c'est l'affaiblissement de l'idée du devoir, presque partout absorbée par celle du droit. Jamais on n'a fait tant d'efforts, ni d'aussi déclarés, ni d'aussi ingénieux, pour se passer du devoir dans l'arrangement de la vie humaine et dans les rapports sociaux. C'est par \h qu'un jour l'histoire philosophique caractérisera notre siècle, ou du moins la période où nous vivons. Sans doute que le devoir correspond au droit, et le suppose, comme un pôle suppose un autre pôle ; proclamer le devoir, c'est sous-entendre le droit quelque part, ou chez quelque homme ou en Dieu ; mais il n'est pas indifférent, quant à la culture de la moralité humaine, de parler à l'individu de son devoir ou de l'entretenir de son droit. Il y a un infini entre ces deux méthodes, ou plutôt entre ces deux systèmes ; car ici la différence est entre les buts, non entre les moyens. La prédication du droit s'adresse à l'égoïsme, celle du devoir à la conscience. L'Evangile n'a parlé à l'homme que de ses devoirs ; nulle part des droits qu'il doit prétendre , mais seulement de ceux qu'il doit reconnaître et respecter en autrui ; et je ne sais même s'il se trouve nulle part dans l'Évangile un mot qui se puisse rendre dans notre langue, par celui de droit, sinon dans un seul passage où ce terme est appliqué à Dieu, de qui seul, en un sens absolu, on peut dire qu'il possède des droits. Qu'on dispute tant qu'on voudra sur cette partialité du christianisme pour le devoir, sur cette étrange balance qui n'a qu'un plateau, sur ces relations où aucune réciprocité n'est promise ni supposée, sur cette loi qui ne parle que de sacrifices et n'assure jamais de compensations. On le peut, et je suis bien aise que ce caractère austère du christianisme soit dûment constaté; si cette religion doit être haïe, au moins qu'on sache pour-

quoi ; cette haine lui vaut mieux qu'un amour sans 'portée comme sans motif; mais qu'on ne chante pas simultanément et tout d'une haleine le triomphe du devoir et les deuils du christianisme; qu'on ne célèbre pas l'avènement du devoir quand le christianisme s'en va. L. \9\ II, 312.

e)Ohservalwns morales : vertu, égoïsme, volupté, orgueil, suicide, reconnaissance, honneur^ amour de l'estime, conséquence, savoir écouter. Pensées diverses, malignité et honte, imitation et singularité.

Il y a trois espèces de force : la force matérielle ou extérieure, qui est tour à tour celle de l'athlète , celle de la multitude , celle du pouvoir politique ; la force de la volonté, j'entends de la volonté pure et simple, abstraction faite du but ; et enfin , la force de la vertu, qui se compose de celle de la volonté et de l'attachement à la vérité morale, ou qui n'est peut-être que cet attachement même affermissant, exaltant la volonté. D'un consentement involontaire et unanime, le rang suprême appartient, entre toutes les forces , à celle de la vertu. Mais la vertu, c'est l'obéissance; l'obéissance est le sceau de la vertu, la vertu même de la vertu. Qui n'obéit qu'à soi-même, n'obéit pas ; qui n'est vertueux que pour se complaire à soi-même ne sait pas encore ce que c'est que d'être vertueux ; et tout ce qui est donné à l'orgueil est pris sur la vertu. Il y a pour l'ordinaire moins de distance qu'on ne croit entre le culte de la vertu et celui de la volonté ; ils se confondent aisément l'un dans l'autre, ils finissent aisément par ne faire qu'un dans la vertu orgueilleuse et païenne ; le stoïcisme , pour en venir là , n'a qu'un pas à faire, et je ne sais si l'on ne doit pas dire que c'est descendre de la force à la faiblesse ; car, séparée de son but, ou le perdant de vue, qu'est-ce que la force de la volonté ? Est-ce vraiment une force? N'est-ce pas plutôt une faiblesse? S xiv, 74.

De la vertu retranchez l'obéissance , vous êtes tout près de donner à la volonté la place qui appartient à la vertu , tout près de prendre la volonté pour la vertu, et quand vous en serez là ,

rien ne pourra vous séparer ni vous distinguer bien longtemps des adorateurs de la force matérielle.

L'homme ne hait pas la vertu pour elle-même , mais pour les empêchements qu'elle apporte à ses désirs; et si sa présence n'amenait aucune contrainte et son aspect aucune humiliation, il ne cesserait jamais, croyez-le bien, de la trouver belle et de l'aimer. Telle est sa disposition au début de sa carrière, et tel est le principe de sa confiance en lui-même. Il aime la vertu sous bénéfice d'inventaire ; et il compte bien que cet inventaire sera à son avantage ; car il compte sans ses passions, qu'il ne connaît pas encore.

La vertu ne doit pas être un accident , mais le développement continu d'un principe déposé dans les profondeurs de l'âme.

Une vie vertueuse , j'entends solidement et généralement vertueuse, esttoujours difficile; mille obstacles s'y opposent au dehors et au dedans de nous. Trop souvent les traits les plus honorables de notre caractère doivent naissance ou à notre tempérament, ou à quelque motif étranger au vrai principe de la vertu. Toutefois ces stimulants , ces encouragements extérieurs sont comparativement faibles dans la vie privée ; la gloire d'être bon ami, bon père, bon voisin, homme de bien , n'est pas bien éclatante , et se réduit la plupart du temps à une bonne réputation négative , à laquelle on met du prix sans doute, mais qui est peu propre à exalter l'âme. Les vertus politiques ont bien d'autres encouragements ; la gloire, le bruit du moins, les suit de prés ; on est incessamment soutenu par des regards, averti par des clameurs, poussé par des applaudissements. L'amour de la patrie, déjà plus poétique en lui-même que toute affection privée, se renforce de l'amour de la gloire ; ils se confondent l'un dans l'autre ; on ne les distingue plus ; celui qui les éprouve sait à peine auquel de ces deux principes il obéit, tant ils se sont mutuellement identifiés. L'importance d'une vertu dont l'univers profite fait aisément croire qu'elle peut tenir lieu de toutes les vertus ; on s'affranchit peu à peu des autres , dont le joug est dur; on n'a plus le temps d'y songer; « la grande morale tue la petite; » il fallait porter celle-ci, au lieu que celle-là vous

porte; ce n'est plus vertu, c'est enthousiasme ; on songe d'autant moins aux devoirs vulgaires, que le monde s'informe peu si vous les remplissez; l'homme d'État lui dérobe le père de famille ; et la nation ne demande pas à celui qui l'électrise, l'élève et l'agrandit, ce qui se passe dans l'intérieur de son ménage. 82.

En morale , aucune erreur absolue ; mais vérité incomplète , vérité exagérée, vérité mal appliquée. F. 14.

Il y a beaucoup d'erreurs en morale ; si l'on y regardait de prés, on verrait, je crois, que ce sont autant de vérités égarées, qui demandent , comme des enfants perdus , qu'on les ramène à leur mère. Il n'est pas au pouvoir de l'homme d'inventer une erreur pure; mais, possesseur d'une vérité, il la déplace, il l'isole, il l'exagère, il la tourmente jusqu'à en faire un mensonge. Cet état de dislocation des idées morales est de tous les temps qui ont suivi la chute de l'homme ; il est frappant, de nos jours , chez tous ceux qui vivent hors du christianisme. Le christianisme appelle à lui, recueille dans son sein toutes ces idées, les range, les coordonne, les balance et en fait des vérités ; mais, jusqu'à ce qu'elles se soient élaborées dans son creuset, elles trompent plus qu'elles n'éclairent. S. i, 26.

On se trompe beaucoup sur la nature humaine, lorsqu'on emploie, sous le nom de crainte, la peur, La peur n'a rien de moral ni de noble, c'est un sentiment tout égoïste. Il n'en est pas de même de la crainte. Les maux que l'on craint peuvent être de telle nature que l'impression que l'on éprouve à leur pensée est plus propre à ennoblir l'âme qu'à la dégrader. H. 245.

— Il y a trois sortes d'égoïsme : celui qui dit moi tout court, celui qui dit : moi et les miens , celui enfin qui dit : les miens et moi. E. F. 531.

L'égoïsme est, plus ou moins , le caractère de tout le monde ; l'égoïsme est quelque chose dont chacun de nous a quelque chose. La différence n'est guère que dans le degré et dans le mode des manifestations. F. 258.

L'égoïsme peut quelquefois contribuer au bonheur, pris dans le sens grossier du mot; mais l'égoïsme est la disposition la plus propice à faire notre malheur quand il se combine avec la sensibilité. L

L'égoïsme a pour caractère distinctif de cherclier sa satisfaction dans l'isolement de l'individu. Et, en effet, l'amour de nousmêmes, dans sa pureté, ne nous empêche pas de nous unir au reste de la création sensible : l'égoïsme nous en sépare ; le premier nous répand, le second nous resserre ; le premier nous laisse aboutir à tous les êtres de l'univers, le second les fait tous aboutir à nous seuls; le premier nous permet de multiplier notre existence par la sympathie, le second nous réduit à notre vie individuelle , qui , ainsi réduite, est une mort ; le premier est une harmonie, le second est un faux son dans l'universel concert ; le premier est vérité, le second est mensonge ; le second, pour tout dire, est un avortement du premier. Tel est l'égoïsme, pour qui tout est instrument, et rien n'est but que lui-même. Ce fds bâtard de l'amour de soi est le père d'une nombreuse et abominable famille. La vanité, l'avarice, la volupté, toutes les passions qui nous retournent sur nous-mêmes, qui nous emprisonnent et nous ensevelissent en nous-mêmes, sont les détestables aînés de cette race impure. Mais ce n'est pas là seulement que l'égoïsme se reproduit et se multiplie. Il est présent dans toutes nos affections purement naturelles; il y domine aisément; souvent il y est seul. Hélas! l'affection qui, sur la terre , est devenue le type de l'amour même , l'amour maternel, n'est pas toujours sans égoïsme, et son égoïsme est quelquefois cruel ! E. E. 346.

— Ceux dont l'attention fouille avec persévérance dans les entrailles de la société ne sont pas tentés de parler à la légère des péchés de la volupté. Pour eux se manifeste dans les faits extérieurs l'unité de l'être moral , et l'intime rapport de toutes ses parties. Pour eux l'être moral n'est pas un archipel dont les îles, invisibles les unes aux autres, ne communiquent entre elles qu'à force de rames, de voiles et de périls ; c'est un vaste et solide continent, traversé dans tous les sens par des chaussées, des canaux et des fleuves ; ou plutôt c'est un fleuve formé par afflux, sur un même point, d'une multitude de ruisseaux. Teignez de sang, mêlez de limon tel de ces ruisseaux qu'il vous plaira , le fleuve s'en teindra aussi et portera cette couleur à la mer.

La volupté n'éveille pas toutes les passions ; elle doit même à

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