TOME
la longue en éteindre quelques-unes ; mais parcelles qu'elle éveille, et peut-être par quelques-unes de celles qu'elle endort, elle porte à la société un dommage plus irréparable qu'aucun autre péché.
La volupté tue le bien en nous, et tue, à côté du bien, tout ce qui, provisoirement et partiellement, pouvait en tenir la place. 210.
Comme si la chasteté était le lien qui retînt unie la gerbe de toutes les saintes affections et de tous les saints devoirs, on voit, à mesure que ce lien se relâche, tous les autres liens se relâcher peu à peu. L'impureté est au début de toutes les vies désordonnées ; elle produit, dans tous les genres, plus de crimes à elle seule que toutes les autres passions ; elle donne naissance à mille passions qui dormaient, et qui sans elles ne se fussent pas réveillées ; elle infecte et décompose le cœur sur toutes ses faces ; c'est le plus corrosif et le plus contagieux des poisons. Aussi c'est à elle qu'il faut demander le secret de la lente putréfaction et de la chute des empires ; c'est par elle que commence le sourd procédé de dissolution qui succède aux époques de plus haute prospérité; c'est elle qui commence la vengeance irrévocablement réservée à tout abus de la force: 213.
Sœvior armis
Luxuria incuhnit, victumque ukiscitur orhem.
La chair, traitée comme elle doit l'être, peut se comparer à un esclave qu'il faut gouverner avec sévérité pour n'en pas être gouverné. La chair, dans l'entraînement de la volupté, est l'affranchi qui s'empare de l'oreille du prince, y souffle des paroles empoisonnées, et n'a point de repos que son ancien maître ne soit devenu son esclave. Ceci , qu'on y prenne garde , s'applique à toutes les jouissances ; car rien n'est indifférent et tout se tient. Toute jouissance trop savourée nous appauvrit spirituellement d'autant; et je comprends qu'on puisse dire : Ce fauteuil a gardé dans ses coussins une parcelle de mon âme. 217.
C'est la fin des voluptueux; leur âme s'en va en chair. Les sources de l'amour , de la miséricorde et de la foi tarissent. Le cœur , qui a envoyé toute sa vie aux sens , se dessèche et s'en-
durcit. Un égoïsme féroce y pénètre lentement et s'y assied sur le trône désert des affections généreuses. Les sentiments de la nature même s'émoussent. 11 fait froid, il fait nuit, il fait horrible dans cette âme , tandis qu'autour d'elle , je veux dire dans la chair , tout s'illumine et s'enflamme aux feux de la convoitise. Maison éclairée de mille lueurs comme au soir d'une fête ; maison d'allégresse ; entrez-y, vous y trouverez un cadavre et des démons qui dansent alentour. 218.
Règle générale : tout ce qui est donné à la chair est enlevé à l'amour ; tout ce qui est refusé à la chair grossit le trésor de l'amour.
C'est ici qu'il faut dire une chose terrible,' mais avec crainte et respect. Tout est possible à Dieu : des pierres mêmes il peut faire des enfants à Abraham ; mais quelque chose est plus rebelle que les pierres, c'est le cœur du voluptueux. Loin de moi des classifications, des exclusions téméraires; je mettrais plutôt la main sur ma bouche. Mais il me paraît certain que , selon la nature des choses , le cœur des voluptueux offre plus d'obstacles qu'un autre à la grâce régénérante. Oserais-je dire que, dans les autres pécheurs, elle se prend à quelque chose de plus vivant, elle se prend à une âme, du moins, au lieu qu'à un certain période de la vie du voluptueux, son ânie, ainsi que j'ai dit, a passé dans sa chair. Tout le système de l'Évangile sur la régénération suppose dans le cœur à régénérer une certaine capacité de croire et d'aimer ; elle est morte chez ce voluptueux ; tous les ressorts sont brisés ; c'est tout au plus s'il y reste de la place pour la crainte et le désespoir. Les choses spirituelles n'ont plus pour lui ni couleur , ni saveur, il a perdu le sens par où l'on voit et l'on goûte, je ne dis pas les choses de la religion, mais les choses de l'âme; tout est fadeur, tout est langueur dans son être ; il le sent, il sent qu'il en devrait gémir, il n'a pas la force de gémir ; il prévoit sa perte, et il n'a pas la force de s'en effrayer; il se répète à dessein des mots terribles et ces mots retentissent sur son cœur comme sur un timbre de plomb.
— Cette grande ligue de l'orgueil humain, qui fait de l'humanité un individu chimérique, et réduit l'individu à rien,
rassemble, sans les unir, autour d'une pensée vague et immense, les ouvriers d'une seconde Babel, au pied de laquelle se renouvelle déjà le prodige de la confusion des langues. N. D. 226.
L'orgueil est mauvais gardien , dépositaire infidèle des trésors qui durent vous être confiés ; il les dévore ta mesure ; il consume, dans leur première fleur, la reconnaissance, l'amour et la prière ; il arrive même jusqu'à cette joie qui fut le premier fruit de votre foi nouvelle ; il la ronge incessamment par le doute ; car l'orgueil est aussi plein d'anxiété que l'humilité est pleine d'assurance; l'orgueil n'est pas fait pour espérer, mais pour craindre ; il apprend à l'âme à trembler, en lui persuadant de quitter son véritable appui pour s'appuyer sur elle-même; il lui donne, par intervalles, d'affreux moments d'obscurité, et finit quelquefois par l'envelopper tout entière dans la nuit du désespoir. N. E. 21-22.
L'orgueil peut nous soulever pour un temps au-dessus de l'abjection ; mais il ne saurait nous soutenir à jamais dans le vide ; notre dignité est toute dans l'obéissance ; tout autre appui est perfide. S. xiv, 76.
Le glaçon le plus brillant se résout en eau sale ; il en est ainsi de l'orgueil quand il vient à dégeler : ce sont de nobles âmes, et surtout des âmes humbles, que celles qui, dans l'infortune, conservent tous leurs droits au respect. L. 19«. i, 84.
Qu'est-ce qui corrompt toutes nos œuvres? C'est l'orgueil et la ^justice propre: l'orgueil qui nous persuade que nos forces personnelles suffisent à la tâche qui nous est imposée ; la propre justice qui nous en attribue le mérite et le dérobe à Dieu ; je dis l'orgueil et la propre justice qui, nous empêchant de croire que nous avons besoin de Dieu et que nous dépendons de Dieu, font de chaque homme son propre Dieu et lui érigent un autel dans son propre cœur. Voilà l'athéisme caché de tout homme, avant que la grâce de Dieu lui ait ouvert les yeux. Voilà l'athéisme qui se raêle à toutes nos œuvres et même à nos actes de religion. Voilà l'athéisme de beaucoup de prétendus chrétiens, moins chrétiens peut-être, à cause de cela, que bien des païens. N. D. 102.
Il convient à la noblesse de notre nature corrompue, réduite à choisir entre des misères, de préférer hautement celle de l'orgueil à celle de la cupidité. D. 434.
— Le suicide n'est que l'expression franche et le résumé sublime d'une vie sans Dieu. C'est la logique de tous, plus rapide chez quelques-uns. La plupart, à force de plaisir, de distractions, de crimes peut-être, conjurent la pensée de mort qu'ils portent dans leur sein. Si ces préoccupations leur manquaient, ils voudraient mourir. L'homme ne peut appartenir qu'à Dieu ou à la mort. Entre ces deux abîmes qui le sollicitent, se prolonge une arrête étroite et périlleuse. L'art du monde est de ne la jamais quitter ni du pied, ni des yeux. Si le regard, si les pas s'en détachent, il n'y a qu'une alternative. Toute vie mondaine longe le désespoir. Le suicide est un mondain conséquent.
L'acte dont nous parlons est intéressant sous ce premier point de vue, qu'il fait éclater un des traits principaux de la société actuelle : le désespoir. E. F. 345.
Tout mondain porte en soi le germe du désespoir, toute vie sans Dieu est grosse d'un suicide. D. 466.
La morale humaine, qui se flatte d'avoir contre tous les vices des spécifiques assurés, qui oppose savamment la nature à la nature et l'égoïsme à l'égoïsme, la morale humaine confesse n'avoir aucun principe à invoquer contre le suicide ; à ce dernier degré do la désorganisation morale, elle sent expirer les ressources de son art ; elle trouverait bien de quoi encourager le suicide et le justifier; mais si elle répugne à cet affreux moyen de dissimuler son impuissance et de sauver son amour-propre, il faut qu'elle se confesse vaincue et qu'elle remette son malade entre les mains d'un rival témérairement méprisé, entre les mains de Jésus-Christ.
Le suicide a une valeur apologétique. Il est la réduction à l'absurde de l'athéisme, et par là même du déisme, qui n'est qu'un athéisme édulcorc. 11 dresse le bilan comparatif de la religion de la nature. 344.
Le désespoir tout seul ne fait pas des chrétiens, mais le désespoir peut ouvrir des voies vers la vérité. Le désir n'est pas un argument , mais il n'y a pas de mal que Dieu ait donné à la vérité la figure du bonheur. Il a enduit de miel les bords de la coupe salutaire : trouvez-vous par hasard qu'il eût dû y mettre du fiel ?
Vous l'auriez fait peut-être, âmes stoïques; mais Dieu n'est pas stoïcien. Non, dites-vous, ni fiel, ni miel; rien du tout. Philosophes, vous connaissez tout, excepté l'humanité; mais Dieu la connaît; laissez-le faire, P. 227.
Le désespoir est partout. L'homme, depuis sa déchéance, a deux barrières contre cet abîme : la foi d'abord, et le préjugé, qui est une espèce de foi. Mais quel doit être ce désespoir d'une génération qui est au-dessus des préjugés, car elle comprend tout , et au-dessous de la foi, car elle ne conclut point? Et comment ceux qui ont le moins de préjugés, le moins de foi, avec une imagination très-ardente et une pensée très-active, ne seraient-ils pas les représentants et les victimes privilégiées de cet ennui profond qui n'est qu'une forme ou un prélude du désespoir et dont la conclusion logique est le suicide?
Quand cette disposition se complique d'orgueil , et c'est le cas presque toujours, le mal en devient plus aigu, la catastrophe plus imminente. L. 49^ i, 257.
— La reconnaissance , prise en elle-même, n'est pas précisément une vertu ; elle est du moins le sentiment le plus désintéressé que l'homme puisse éprouver. La morale humaine, que les hommes ont déjà tant mutilée, pourra souffrir encore bien des atteintes avant que la reconnaissance ait perdu son crédit. C'est, de tous les sentiments peut-être, celui à la gloire duquel on renonce le moins. D. 313.
La justice est plus rare que l'amour , parce qu'elle est plus difficile, parce qu'elle coûte davantage, parce qu'elle délecte moins. Une œuvre d'amour n'a pas ce goût amer d'obéissance qu'on croit d'avance sentir dans une œuvre de justice ; tout y est liberté, tout y est joie ; si l'on obéit, c'est sans le sentir, sans le vouloir, sans y penser ; et dans le fait on n'obéit qu'à soi. Mais ce sont les œuvres de justice, quand elles se présentent comme telles, qui sont pénibles, et devant lesquelles notre courage expire le plus souvent. Les grandes lacunes, les grandes taches de notre vie individuelle et sociale, tiennent moins au manque d'amour qu'au manque de justice ; et jamais l'amour, tel qu'il peut se trouver dans l'homme naturel , ne comblera ces lacunes et n'effacera ces
taches. Faut-il vous faire comprendre d'un mot? Quoi de plus nécessaire et quoi de plus rare que la reconnaissance ? On en parle comme d'une chose triviale ; à entendre parler de l'ingratitude, c'est une exception, une difformité rare... Hélas!... ce qui est vrai, c'est que des vertus, qu'on croit beaucoup moins vulgaires et qu'on prise beaucoup plus, la compassion, la libéralité, le dévouement, sont plus faciles et plus communes que la reconnaissance. Pourquoi? c'est que la reconnaissance est justice avant tout, et se présente sous la forme d'une obligation et d'une dette.
— L'honneur, ce mobiles! puissant de la civilisation moderne, usurpe souvent les droits de la conscience, c'est incontestable ; mais si l'on en recherche la filiation, on sera contraint d'attribuer à la conscience et une bonne partie des notions auxquelles il attache son prestige, et le principe même de la force en vertu de laquelle l'homme adhère à l'honneur. C'est une force détournée de sa fonction légitime, mais toutefois, quoique viciée, c'est une forme de ce sentiment de régie et de dépendance qui se trouve à la base du sens moral, et par lequel l'homme rend témoignage à quelque chose au-dessus de lui. F. 318.
Dans un sens relatif, l'honneur est quelque chose ; et l'on veut du bien à l'homme qui maintient des traditions chevaleresques dans un siècle cupide. Mais quelle proportion de cette chevalerie du caractère et des mœurs avec l'ensemble et la profondeur de la vie humaine ! Gomme elle la pénètre superficiellement ! Qu'elle la touche par peu de points ! Que les rencontres de l'honneur avec la conscience sont accidentelles et passagères ! Quelle boussole dont l'aiguille tourne avec le vaisseau même, et montre le pôle partout! Quelle morale que celle qui prescrit, selon les temps, les conduites les plus opposées, et dont la moindre variation des mœurs déplace le centre! Quelle morale, enfin, que celle qui exclut l'humilité, et qui, dans la profession même du christianisme, cherche un refuge pour l'orgueil. L. 19^ i, 442.
— En dehors du christianisme l'amour de l'estime est une des meilleures choses qui se puissent rencontrer dans l'homme déchu.
Le mensonge ne nous plaît que par un air de vérité ; il ne peut nous séduire que par la portion de vérité qu'il renferme. Etrange état de notre âme î nous ne pouvons supporter ni toute la vérité ni tout le mensonge. Il nous faut un peu de l'un pour faire passer l'autre. En morale, de même qu'en littérature, nous nous enchantons de certaines qualités qui ne peuvent nous charmer que par une parenté lointaine avec le bon moral, mais qui nous déplairaient si la parenté était trop proche. Nous avons un goût naturel pour le faux, mais nous avons naturellement besoin de croire que le faux est le vrai. A cela, trop souvent, se réduit l'hommage qu'obtient de nous le bon moral. P. M. 72.
^^L'espérance est une vertu sans l'appui de laquelle il serait doublement beau de tenter de grandes choses, si, sans elle, il était possible de les faire. Elle vit de charité, comme la charité vit d'espérance. U. xiv.
— Tout le monde, au même titre, est inconséquent, parce que tout le monde a des principes qui sont assez hauts, et une conduite qui l'est beaucoup moins. Chacun souffre intérieurement de cette désharmonie ; et chacun y porte remède, soit en haussant sa conduite jusqu'à ses principes, soit en abaissant ses principes jusqu'à sa conduite, ce qui est beaucoup plus facile, et partant beaucoup plus commun. Jamais pourtant les deux termes qu'il s'agit de rapprocher n'arrivent à se toucher ; l'inconséquence est l'état permanent, on croirait même normal, de tous les hommes qui ont des principes ; mais en général elle ne frappe que peu chez la plupart des hommes, soit parce que le dernier procédé étant le plus utile, la distance n'est pas d'ordinaire très-grande entre la profession et la pratique, soit parce que la plupart des gens n'affichent pas leurs maximes. L. ^8^ it, 200.
Dans le monde on élève très-haut les hommes conséquents, et cela est assez naturel ; on sait du moins à qui on a affaire. Mais je reste persuadé que si l'on retranchait le secours de l'orgueil et la violence faite à la nature, on verrait que cette conséquence n'est qu'une tension factice ou une prétention illusoire. Hors de la vérité chrétienne il n'y a qu'une conséquence artificielle. F. 77.
— Il serait bon d'examiner si nous savons écouter ; écouter l
Chose si rare chez les meilleurs ! écouter ! l'une des marques les plus sûres de la soumission et de l'humilité ; écouter sincèrement, ce qui ne signifie pas attendre en silence, et avec plus ou moins de patience, que les gens aient tout dit, pour leur communiquer ensuite ce que nous avons médité tandis qu'ils parlaient ; non, mais sortir de notre pensée pour entrer dans la leur, nous mettre à leur place, compatir à leurs préventions mêmes, et suivre leurs raisonnements ou leurs récits avec toute la naïveté d'une curiosité affectueuse. N. D. 291.
— J'ai connu quelques personnes de qui je suis persuadé que le fond de leur âme, soudainement mis à nu, les eût seulement fait aimer davantage ; il y a même, dans toute vie honnête, des moments où l'homme gagne à être jugé sur le dedans, de ces moments où le repentir, l'humilité, la prière, l'amour, sont flagrants, et où le texte, je veux dire le sentiment intérieur, vaut mieux encore que la traduction, je veux dire les actions. Ceci réservé, pourquoi ne dirions-nous pas qu'il y a dans nos pensées intimes, si elles pouvaient s'écrire d'elles-mêmes à mesure qu'elles se forment, deux fois plus qu'il ne faut pour nous faire haïr? Il est vrai que l'humble courage de la confession peut contre-balancer, corriger du moins cette pénible impression, et que l'aveu de nos fautes peut quelquefois nous faire plus aimer que nos fautes n'eussent pu nous faire haïr : et béni soit celui qui , forçant notre entière confiance, nous aide, en nous arrachant l'aveu de nos misères, à les expulser loin de nous ! E. F. 291 .
Croire à la vertu, à la vue des triomphes du vice, n'est pas plus honorable que d'avoir foi à la vérité dans le débordement général de l'erreur et du mensonge. I.
Ce n'est à nos yeux, ni une petite vertu, ni une vertu commune, que l'obstination dans le bien. S. v, A.
Le mal se commence par tous les bouts, le bien par un seul. Tout péché peut être le premier péché; mais il n'y a qu'une première vertu. 11 se peut qu'il y ait des péchés incompatibles entre eux, tandis que toutes les vertus s'accordent parfaitement, et se prêtent un appui mutuel ; aucun homme ne peut avoir tous les vices. N. E. 314.
L'ordre est l'ornement, la parure, le luxe de la pauvreté. Rien n'est triste comme des simulacres de richesse et des prétentions à l'élégance dans une maison pauvre. Mais, au contraire, l'ordre dans la pauvreté révèle une âme ferme, un caractère sérieux, un cœur paisible ; l'ordre et la propreté chez le pauvre sont presque de la vertu, inspirent un respect involontaire, et leur absence nuit beaucoup à la considération du pasteur pauvre. T. 193.
Ce sont les pauvres qui recueillent et serrent dans leur cœur les exhortations que nous adressons aux riches. S. ix, 379.
Combien la pauvreté que tout le monde hait n'est-elle pas détestée de ceux qui n'ont pas toujours été pauvres ! Combien leur estelle insupportable! et qu'il est difficile, à moins de devenir un homme vraiment nouveau, de s'élever à toute la hauteur, si j'ose dire ainsi, d'une situation pareille ! N. E. 111.
On s'étonne que ce pauvre ait de la fierté : et qui est-ce qui en aurait si ce n'étaient les pauvres? S. ix, 379.
— Tant de gens croient mal à propos à une parenté de sang entre l'esprit et la malignité qu'on est heureux de pouvoir de temps en temps leur opposer l'exemple d'une bonté spirituelle. Q. 351.
La bonté n'est pas nécessairement débonnaire ; ce charme ou cette perfection peut lui manquer. Et cependant il n'y aurait point de bonté dans l'absence complète des éléments dont la débonnaireté se compose ; l'homme débonnaire ne l'est pas parce qu'il a l'humilité du cœur et l'enfance de l'âme, mais parce que ces deux traits dominent dans sa bonté. U. xlvi.
La politesse, qui n'est en elle-même qu'une ingénieuse contrefaçon de la bonté, l'emporte, dans certains moments donnés, sur la bonté même ; et, si vous mettez ensemble, dans un cercle élégant, un homme bon qui n'est que bon, et un homme poli qui n'est que poli, il y a dix probabilités contre une que, dans le même espace de temps, le second paraîtra bien supérieur à l'autre en bonté. N.D. 268.
Il est dangereux pour un sentiment de devenir une fonction; et il est bien à craindre que, quand la charité est érigée en profession, la profession ne dégénère en métier. N. E. 286.
Tout homme sensé se doit compte à lui-même de sa conduite ;
mais lorsque cette conduite compromet le repos, la considération et le bien-être de ses semblables, combien n'est-il pas plus obligé de se demander compte, et un compte sévère des principes ou des préjugés d'après lesquels il agit! Nous tromper sur nos droits serait un petit inconvénient ; mais méconnaître ceux des autres et les froisser par ignorance est un grand malheur; et si l'ignorance est volontaire, c'est une grande faute. L, C. 327 .
Ceux d'entre les moralistes qui décrivent beaucoup et bien conduisent les âmes plus près de nous que les moralistes qui prêchent; si ces âmes n'arrivent pas précisément au point où nous les voulons, c'est que la connaissance qu'on leur a donnée d'ellesmêmes est encore incomplète Le plus habile peintre ne peut
tout représenter parce qu'il n'a pas tout vu ; le dernier fond de l'âme, le dernier mot de l'énigme échappe toujours ; le mot de péché originel ne sera jamais prononcé par le moraliste humain : d'où il résultera que, de moraliste en moraliste, on approchera toujours plus du but, sans l'atteindre jamais. S. ii, 402.
Sans nier que les écrits spéciaux de morale n'exercent de l'influence sur les mœurs d'une nation, nous estimons cependant que le philosophe ou le moraliste est bien plus au service du peuple que le peuple ne l'est au sien. F. 9.
La morale est toujours populaire, et aujourd'hui comme toujours, le peuple, obéissant au plus noble des instincts, ramène toutes les questions de politique à des questions de morale.
Le mal doit se présumer plutôt que le bien? Ah ! la déplorable et inhumaine maxime! Mais quand, dix fois contre une, elle serait vraie, il faudrait dix fois contre une essayer de la trouver fausse, et ne croire au mal que sur des preuves évidentes et à la dernière extrémité. N. D. 393.
On s'humilie profondément d'une sottise qu'on a faite, non d'un péché qu'on a commis, à moins que ce péché ne soit en même temps une sottise. S. ix, 379.
Nous avons ouï dire que c'est le profil qui donne le vrai caractère, et pour ainsi dire l'élément fondamental et constant de la figure humaine : cela n'est pas vrai de la figure seulement. C'est
par le profil que nous recevons, de beaucoup d'objets, et de fait du monde moral, l'impression la plus vive et la plus individuelle. Ce n'est pas en exposant, mais en trahissant sa doctrine, qu'un homme la fait mieux connaître; et ceux mêmes qui exposent leur pensée le plus volontiers et avec le plus de candeur, ne font pas exception à la règle. U. lxv.
Un sentiment moral exquis peut inspirer le vrai bon ton : la fréquentation delà bonne société n'en donne presque jamais le secret à ceux qui n'y sont pas nés. Ch. m, 125.
Il y a des êtres qu'on aime précisément parce qu'ils ne sont pas bons. Il est vrai que, dans ce cas, pour se justifier de les aimer on les appelle bons ; car nul n'aime expressément le mal. Mais ce qu'on appelle bonté chez eux est bien près de la méchanceté.
II est des naturels négatifs, des caractères désossés, dont la bonté consiste aménager tout le monde pour être ménagés, à n'avoir aucune conviction de peur de heurter contre une conviction contraire, à ne jamais s'entremettre pour la justice, de peur de recevoir, comme dit M. Jourdain, « quelque coup qui ferait mal,» à « laisser, » selon le conseil d'un des héros de Rabelais, « le monde aller comme il veut aller, à faire son devoir tellement quellement, et à dire toujours du bien de M. le prieur. )■>
Souvent, on le sait, nous aimons mieux dire du mal de nousmêmes que de n'en pas parler, et ce raffinement se mêle jusque dans notre humilité. Oui, l'humilité même, jusqu'à ce que Dieu l'ait épurée, n'est proprement qu'un égotisme de bon goût.