TOME
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serions-nous reconnaissants d'une expiation, sans cesser d'aimer ce qui a rendu cette expiation nécessaire? 123.
L'Évangile a simplifié la morale, en lui donnant pour centre, en donnant pour objet à tous les devoirs, pour but à toute la vie, la volonté d'un Dieu dont il nous a révélé tout le caractère, et qu'il nous a fait aimer en nous le faisant connaître. L'Évangile a simplifié l'œil de notre âme, c'est-à-dire qu'il a donné au regard de cet œil une direction constante, fixe et unique ; le chrétien, s'il nous est permis de suivre cette image, ne voit pas double ; le devoir se présente à lui dans sa simplicité ; il a renoncé à chercher beaucoup de discours . M. 63.
Pour le chrétien, en un mot, toutes les questions sont plus simples, la lumière qui les éclaire est plus vive ; l'Évangile a, en quelque sorte, popularisé la morale, et tout ce qu'il y a de plus haut et de plus délicat dans la morale. 64.
La morale de l'Évangile n'est pas la restauration partielle et successive de l'homme ; elle n'ajoute pas vertu à vertu jusqu'à ce que le cadre soit rempli; mais elle jette dans le cœur de l'homme un nouveau principe de vie et d'action , l'amour de Dieu ; et comme ce mot, si facile à articuler, est le nom d'un fait moral jusqu'alors jugé impossible, et qui l'était en effet, elle donne pour principe à ce principe, pour base à cette base, un fait d'une portée incommensurable, d'une nature mystérieuse à la fois et profondément sympathique avec nos besoins moraux, un fait qui seul complète la vie, ordonne le monde, organise le chaos, pacifie l'âme; elle nous produit Dieu lui-même se faisant homme pour le salut des hommes ; seul levier qui pût descendre assez avant dans l'âme pour ébranler, mouvoir et déplacer la vie ; oserai-je le dire, découverte psychologique qui n'appartenait qu'à Dieu, et dont l'application lui rend notre volonté en subjugant notre cœur.
Le christianisme est radical au plus haut degré, radical en morale. Il déracine une vie, il en plante une autre. Seul entre toutes les religions, il est en hostilité directe avec la nature humaine en ce qu'elle a de déchu, comme aussi seul il coïncide avec cette même nature en ce que le péché n'a pas atteint; le plus humain
â la fois et le moins humain de tous les systèmes ; paraissant à la fois nous accorder tout et nous refuser tout, et en effet accordant tout à l'humanité et refusant tout au péché. Nulle religion, par conséquent, ne détermine plus à fond l'être moral ; en sorte qu'il y va de tout, quant à la vie, d'être chrétien ou de ne l'être pas, et de l'être d'une façon ou de l'être d'une autre. 83.
Le point de départ de la vérité morale est celui-ci : Rien à moi ; je ne suis digne de rien ; je ne possède rien que par la tolérance de Dieu ; il est juste et naturel que j'en sois privé ; et mon service raisonnable, ainsi que s'exprime l'Évangile, est de me sacrifier. M. 211.
Le bien, dans la créature humaine, c'est l'union intime et réfléchie de la volonté de l'homme avec la volonté de Dieu. 159.
C'est déjà, sans doute, une force que de croire à notre force; mais c'en est une plus grande, dans la majorité des cas et pour l'ensemble de la vie, que de croire à notre faiblesse, lorsque, d'ailleurs, nous croyons à une force étrangère, toute prête, si nous le voulons, à devenir la nôtre. Même dans les âmes d'élite, la puissance et la résistance, la volonté et le devoir, sont bien loin de se balancer, et notre état moral n'est autre chose qu'un déficit permanent. Cette vérité, qui est la donnée première de l'Évangile, n'a pas, à ce qu'il nous semble, énervé la moralité humaine ; elle a donné à de simples principes le caractère et la valeur de motifs puissants ; elle a balancé les désirs par d'autres désirs, les espérances par d'autres espérances.
Elle nous a pourvus, si on l'ose dire, d'une passion contre nos passions ; et si l'on objecte que c'est dénaturer l'essence de la morale que de substituer des motifs à des principes, nous répondons que, dans tous les systèmes possibles, nous n'agissons que sous l'impulsion de motifs, et que tout motif est un intérêt. 11 resterait à prouver qu'il n'en est point d'aussi pur ni d'aussi élevé que le motif chrétien. S. v, 354.
La vertu, dans la morale ordinaire n'est que le moyen, dans la morale de l'Évangile elle est le but. D. 173.
La vertu chrétienne n'a toute sa vérité et n'exerce tout son attrait que lorsque , sortant de l'âme sans effort , elle semble en
faire partie , ou du moins être devenue la plus intime et la plus douce de nos affections. xM. 135.
Les mêmes personnes qui taxent le christianisme de misanthropie et d'exagération lorsqu'il proclame le néant des vertus humaines, sont souvent, dans la pratique de la vie, les plus incrédules à toute vertu. D. 131.
Il est bien rare, au surplus, que l'homme arrive à un point où la vertu ne lui soit plus qu'un plaisir. Elle l'était dans son état d'innocence, avant que sa volonté se fût détachée de la volonté divine. Il se peut que celui qui, à l'entrée de sa carrière chrétienne, ne s'acquittait de son devoir qu'avec répugnance, parvienne plus tard à l'accomplir avec amour ; mais il est possible aussi , et le plus souvent il arrive, que jusqu'au bout le devoir lui soit pénible en lui-même, quoique rendu agréable dans le sentiment de sa reconnaissance envers Dieu. Avant la chute, il n'y avait pas d'obéissance proprement dite, pas d'obéissance du moins qui eût le sentiment d'elle-même ; l'amour absorbait tout ; l'âme humaine se mouvait dans la communion de l'âme divine. Maintenant l'idée et le sentiment , le devoir et l'affection sont deux choses distinctes. Mais le grand but du christianisme est de nous unir à Dieu de nouveau, de transformer le devoir en sentiment, de nous apprendre à aimer ce que nous devons faire et à faire ce que nous devons aimer. L'harmonie parfaite suppose deux êtres distincts , mais tellement unis, qu'il n'y ait plus de séparation. L'homme ne pouvait seul retrouver l'harmonie perdue entre le devoir et Tafïection ; l'œuvre de Jésus-Christ a été de la rétablir. Sa vie et sa mort ont accompli l'hymen mystérieux de la loi et du sentiment. Par son exemple il a sans doute rendu la loi plus auguste ; mais ce n'est pas seulement pour la promulgation d'une loi nouvelle qu'il a paru sur la terre. Il y est venu pour présenter Dieu à l'homme sous une face nouvelle , pour lui faire comprendre et sentir que Dieu est le vrai nom du bonheur, et qu'aimer Dieu, c'est aimer le bonheur. Suivant la belle expression de l'Écriture, Jésus a rendu la loi de Dieu « bonne , agréable et parfaite. » Bonne et parfaite, la raison nous le dit ; agréable, c'est l'amour seul qui nous la rend telle. Quand je rencontre une âme que la
reconnaissance pousse à accomplir la volonté divine, une âme qui agit parce qu'elle aime , je le répète , pour cette âme la loi n'est point abolie. L'obéissance, quoique facile et spontanée, n'en demeure pas moins l'élément fondamental de la vertu.
Mais parmi les sectateurs de la morale humaine , les uns refusent leur cœur et ne veulent qu'obéir, les autres ne veulent qu'aimer et refusent l'obéissance. Ce sont deux erreurs égales, moitiés toutes deux de la vérité, moitiés belles sans doute ; mais en morale les erreurs sont d'autant plus dangereuses qu'elles sont plus rapprochées de la vérité. Un esprit un peu droit ne se laisse pas facilement abuser par les erreurs grossières ; il a bien plus de chance à être séduit par les belles erreurs. L. 4 S'', i, 286.
La nécessité d'être vertueux en général manque dans le système de la morale naturelle ; cette morale peut, je l'avoue, rédiger un système plus ou moins complet par voie de juxtaposition , mais ce système, pour être complet, n'est pas un, n'est pas organique; la morale ordinaire connaît des devoirs et non le devoir, des vertus et non la vertu. F. 3.
L'obéissance à Dieu , je dis à Dieu immédiatement, est seule capable de produire la vertu. D. 152.
Les vertus sociales , poursuivies comme but par le moraliste ordinaire, ne sont aux yeux du moraliste chrétien que le déploiement de la vertu intérieure , le signe et la manifestation de sa présence dans l'âme. La morale humaine , dans son état le plus parfait, est une mosaïque ingénieuse dont la moindre secousse fait un monceau de débris bigarrés ; la morale chrétienne est la puissante pyramide dont chaque partie trouve le même app«i dans son immense base , inébranlable comme le sol qui la porte.
La vertu est-elle un mot ou une chose , une fiction ou une réalité? Si elle est une chose, une réalité distincte, il faut qu'elle soit une dans son principe, une à son origine. Si elle a plusieurs principes, elle est plusieurs choses à la fois ; elle est l'assemblage factice de plusieurs phénomènes auxquels on a imposé un nom collectif et dont la nature intime demeure, par cela même, inexplicable. Il faut nécessairement admettre qu'au-dessus de la piété
filiale, de la justice, de la bienveillance, de la véracité, de la chasteté, il y a une chose qui n'est aucune de ces choses en particulier et qui les embrasse toutes à la fois, un principe d'après lequel nous sommes non-seulement fils respectueux , ou hommes justes , ou bienveillants , ou sincères , ou chastes , mais tout cela à la fois , mais tout ce qu'il faut être; une force générale qui doit fléchir notre âme à l'ordre moral dans toute son étendue et nous le faire aimer dans toutes ses applications , en un mot , qui crée en nous non des vertus^ mais la vertu. 152.
L'homme le plus distingué par son caractère ne tire de sa conscience que des vertus^ il n'en tire pas la vertu.
C'est que la vertu ne saurait être cherchée moins haut qu'en Dieu, qui en est la source suprême et unique. C'est que l'amour de Dieu est la vertu. 153.
La vérité et la vertu qu'on cherche à diviser, ne sont, en principe, qu'une même chose. La vertu, qui n'est que la réalisation de nos vrais rapports avec l'auteur de notre être, suppose nécessairement la connaissance de ces rapports. Pour accomplir la dernière fin de son être, il faut que l'homme la connaisse; et pour cela il faut qu'il connaisse Dieu. Coupez le nœud vivant par où la vertu tient à la vérité , s'en abreuve , s'en nourrit , la vertu n'est plus qu'un instinct moral, très-facile à dénaturer, une vague tradition, qui, délayée avec les pensées d'un cœur corrompu, s'affadit, se décolore et s'efface. N. E. 98.
— Il s'est formé dans le monde moderne, à l'ombre du christianisme, une morale qui n'est cependant pas chrétienne , mais qui emprunte au christianisme quelque chose de ce qu'il a de tendre. Un mot de Quintilien pourrait servir à caractériser cette morale : Quod decet, ce qui convient. h. 18^. i, 190.
L'hommage rendu aux principes comme tels et antérieurement à l'expérience , c'est une chose qu'on respecte froidement , mais trop rectiligne toutefois pour ne pas manquer de bon goût et de grâce. Observer , analyser, expliquer les faits moraux , s'acquitter envers le bien et le droit par un peu d'ironie tournée du bon côté, quelquefois même par une bouffée d'indignation solennelle, mais ne jamais en appeler expressément aux principes , et
se garder surtout de les poser jamais , voilà la façon dont les honnêtes gens ménagent la bienséance lorsqu'ils ont à se prononcer sur quelque sujet de morale. Pas de dogmatisme, encore moins d'effusion, l'air contenu, ou plutôt l'air d'une supérieure indifférence, tel est, pour de semblables occasions, le rituel tout négatif d'un écrivain qui sait son monde. E. F. 253.
Ces gens honnêtes, de quelle manière le sont-ils? A quoi se réduit leur morale? Et quand vous en aurez soustrait les affections naturelles, la crainte des lois, le respect de l'opinion, un reste de traditions et d'habitudes , que demeurera-t-il pour des principes plus élevés? Bien peu de chose, en vérité. 89.
h) Amour.
1° — Amour en général: Sa définition, son essence, son principe; — et intelligence, charité, justice, devoir, joie, humilité.
Si l'on a compris du premier coup que la vie de l'intelligence est de penser, il ne paraît pas si évident que la vie du cœur soit d'aimer. Et cependant il est certain que si l on reconnaît la vie du cœur comme une vie à part, qu'on ne peut confondre ni avec la vie du corps ni avec celle de l'intelligence, aussitôt qu'on voudra dire ce que c'est que cette vie du cœur, sans l'avoir prévu, sans le vouloir, on nommera l'amour. Chacun peut voir s'il lui est possible de donner de la vie du cœur une idée dans laquelle l'idée d'amour n'entre pas. E.E. 68-69.
La vie du cœur, s'il en a une, c'est donc l'amour. Et cette vie a deux contraires, ou, si vous voulez, elle est sujette ta deux morts, dont l'une s'appelle l'égoïsme et l'autre la haine. Si la vie du cœur est d'aimer, le cœur est mort quand on n'aime que soi, le cœur est mort quand on hait. 72.
Après tout, qu'est-ce qui élève l'âme humaine à toute la hauteur qu'il lui est donné d'atteindre? Qu'est-ce qui la rend, selon un apôtre (2 Pierre, i, 4), « participante de la nature divine.^» Ce n'est pas la joie, c'est l'amour. 29.
L'homme, fait pour aimer, l'homme, dont l'amour est la desti-
nation, aurait beau sentir, aurait beau penser : s'il n'aime pas, il ne vit pas. 75.
Le véritable empire est celui des pensées, la véritable puissance est d'être aimé, et le vrai, le seul roi est celui qu'on aime.
La vraie récompense d'aimer, c'est d'aimer davantasje encore.
La vraie richesse de la vie, c'est l'affection ; sa vraie pauvreté, c'est l'égoïsme. Nous vivons à proportion que nous aimons ; l'égoïsme est une consomption, une mort, un suicide. Qui voyezvous ici-bas serein et joyeux, sinon ceux qui ont transporté leur vie hors d'eux-mêmes? Qui voyez-vous mécontent, sombre, ennuyé, sinon celui qui ne pense qu'à soi? Le plus profond ennui, c'est celui de l'égoïsme ; l'ennui même n'a pas d'autre principe ; pour ne pas s'ennuyer, il faut, à défaut des personnes, aimer au moins des idées ; il faut se répandre, il faut se communiquer, il faut sortir de soi. C'est dans ce contact de l'âme avec l'âme qu'on peut vivre avec plénitude ; toute autre vie n'est qu'une mort ; et les mouvements qu'elle occasionne sont les secousses que le galvanisme communiquer un cadavre. N. D. 414.
On ne s'ennuie jamais quand on aime. L'amour est la plénitude dans le vide, et la mélancolie chrétienne n'a rien de commun avec le dégoût de la vie. R. C. v, 755.
La place de la charité, comme la place de Dieu, est partout ; et autant vaudrait dire qu'un rayon de soleil se salit en tombant sur des immondices, que de supposer que Jésus-Christ puisse être souillé, même dans l'opinion des hommes, par aucune société. Eh! s'il pouvait perdre quelque chose de son adorable pureté, ne serait-ce pas tout d'abord, et une fois pour toutes, en se mêlant avec les hommes ? N.D. 139.
11 n'y a pour l'âme que deux principes, toujours actifs, toujours envahissants : l'égoïsme et la charité ; il faut que l'un croisse et que l'autre diminue ; l'un ne s'enrichit que des pertes de l'autre. Entre ces deux pentes qui la sollicitent, l'âme n'a pas où se poser. Il faut qu'elle se porte vers l'une, ou qu'elle se livre à l'autre. D'où il résulte que, même en n'agissant point, elle agit,
et que, par cela seul qu'elle ne travaille point pour la charité, elle travaille pour l'égoïsme. Cela doit vous expliquer pourquoi la simple inaction à l'égard des malheureux n'est pas seulement criminelle, mais corruptrice, et comment la première punition de quiconque ne fait pas le bien est d'être toujours moins en état de le faire. 360.
On peut trop jouir, trop agir, trop connaître : on ne saurait trop aimer. Cette prétendue exagération est l'âme de toutes les grandes actions, le mobile de toutes les belles vies ; l'enthousiasme pour ce qui est grand et bon est le plus noble état que l'âme puisse connaître, une disposition où il faudrait qu'elle pût se maintenir habituellement ; le fanatisme même a sa grandeur; et soit qu'on s'enflamme pour la patrie, pour la science ou pour les beautés de la nature et des arts, on honore par ce transport la nature humaine, qui ne retombe que trop aisément vers les choses communes et vers les intérêts matériels. D. 309.
Aimer, c'est se dévouer ; et le martyre, en tout temps, fut la couronne et le sceau d'un amour sublime. L. i9^ ii, 304.
La charité contient à sa base le sacrifice du principe même qui s'oppose en nous aux sacrifices : la consécration générale de notre volonté et de tout notre être à la gloire de Dieu et au bien des hommes; un vœu qui nous lie plus étroitement à ces deux buts que le vœu du religieux ne le lie aux autels, et que celui de l'épouse ne la lie à son époux. En un mot, la charité est, pour le chrétien, la raison, le but, l'objet, l'intérêt de la vie.
On pourrait définir la charité une disposition ou un principe qui nous rend serviteurs les uns des autres ; et ce n'est pas seulement une maxime de religion qu'on aurait exprimée : c'est le principe et la condition des vertus sociales qu'on aurait posés. Ceci semble un paradoxe au premier coup d'œil, mais ce n'est que la vérité. Si l'homme social n'adopte pas la perfection pour principe, il n'en aura point de fixe et de constant. 287.
L'amour est le souverain bien ; il est donc aussi, dans le malheur, la souveraine consolation, et c'est lui, plus encore que la foi, plus encore que L'espérance, qui prête à la lumière de notr^