II. — MORALE CHRÉTIEI\KE
a) Son caractère, son principe, — et morale humaine (vertu , morale des honnêtes gens),
La morale des chrétiens n'est pas celle des hommes du monde ; elle l'est si peu, que ceux qui la reconnaissent franchement et qui l'observent fidèlement forment, au sein de l'humanité générale une race à part, et pour ainsi dire une humanité nouvelle ; elle l'est si peu, que ceux qui la professent sont inconcevables à ceux qui ne la professent pas, et que la vie la plus commune, si d'ailleurs elle est chrétienne, ne manque pas de révéler par certains traits un principe extraordinaire et mystérieux dont nul ne sait le nom que celui qui le possède (Apocal. xix, 12). Si haut qu'on veuille élever la capacité de l'homme naturel, il est des vertus qui ne sont à l'usage que des chrétiens , et des sacrifices dont les chrétiens seuls sont capables. Pourquoi? parce que dans leur foi même, dans cette œuvre de Dieu , est compris un sacrifice plus profond , plus total que tous les autres , un sacrifice où tous les autres sont d'avance consommés. Pourquoi encore? parce que l'amour qui naît de la foi est le plus profond, le plus juste, le plus inépuisable, le plus immortel de tous les amours, et que, par cela même que tout amour trouve ses limites dans la nature de son objet, l'amour qui a Dieu pour objet chercherait en vain des limites dans son objet qui n'en a point. N. D. 89.
Tout en accordant à la morale évangélique une supériorité décidée sur les autres morales, nous faisons observer que cette supériorité tient bien moins à la nature des préceptes qu'à leur base, à leurs motifs, en d'autres termes, aux faits mystérieux et divins qui caractérisent le christianisme comme religion positive. L'Évangile n'a pas inventé la morale ; quelques-unes des plus belles ma-
ximes étaient depuis longtemps en circulation dans le monde ; l'Évangile ne les a pas tant promulguées que fondées sur une nouvelle base et vivifiées par un nouvel esprit ; et la prérogative de cette parole divine est bien moins d'annoncer une morale nouvelle que de donner la force de pratiquer l'ancienne. D. 61.
Rien n'est vrai dans le monde moral pour qui ne croit pas en Dieu ; et comme Jésus-Christ est la définitive et dernière formule de la loi en Dieu, il est trés-vrai de dire que , hors du christianisme, il n'y a point de certitude morale. E. F. 347.
Le christianisme est la plus excellente des morales, parce qu'il est autre chose qu'une morale. 11 ne s'adresse pas d'abord à la raison ; il va droit à l'âme, avec toute la puissance d'un fait. Il ne répète pas les vieux arguments de toute morale humaine, arguments qui ne sont pas seulement usés, car ils ont toujours été impuissants, et leur plus habile emploi n'a pas régénéré un seul cœur ; il apporte un nouveau fait, hors de la nature, au-dessus d'elle, au-dessus de la raison. 119.
L'idée mère de toute la morale est déposée dans le sacrifice expiatoire de l'Agneau sans tache; toutes les lignes directrices de la vie humaine partent de la croix, où la justice et la miséricorde se sont donné une satisfaction mutuelle. Ce fait, médité, analysé, donne toute la morale. 125.
La reconnaissance est le seul sentiment évidemment désintéressé dont notre nature actuelle soit susceptible ; et par là même il a été propre à devenir le point d'appui de notre régénération. Le fait de la rédemption, en donnant une énergie extraordinaire et un essor illimité à l'élément le plus généreux de notre être, a commencé par cela seul l'œuvre de notre renouvellement moral. Ensuite, et c'est là le point essentiel, le propre de la reconnaissance ou de l'amour est d'identifier l'âme qui l'éprouve avec l'objet qui a excité ces sentiments. La reconnaissance nous proportionne, nous assimile plus ou moins à notre bienfaiteur, nous perfectionne, s'il est pur, ou, peu à peu, s'il ne l'est pas, nous dégrade. La reconnaissance , et une telle reconnaissance , envers Dieu qui est saint, nous porte à être saints; comment, d'ailleurs,