‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 59 sur 81 · U. XXXIX · texte numérisé non relu

U. XXXIX

Le christianisme est une secte, et le vrai chrétien, le chrétien spirituel un sectaire. Q. 569.

L'homme est naturellement sectaire, si les hommes vraiment grands ne le sont pas ; l'esprit humain ne veut qu'une chose à la fois ; il est à la merci des génies véhéments et exclusifs : on fait deux pas en avant, on en fait un en arrière; telle est la marche de l'esprit humain. Ne croyons pas toutefois que les génies sereins et modérés perdent lenr temps et leurs peines. Leur jour vient, ou plutôt c'est éternellement leur jour. Qu'ils se consolent de ne pas recevoir les applaudissements populaires réservés aux cerveaux plus passionnés et plus étroits. L. 18«. i, 392.

Tout ce qui est également profond est semblable ; et s'il est une religion tellement intime et sérieuse qu'elle retentisse dans les dernières profondeurs de l'être, elle y rend essentiellement le même son. Telle est la nature du christianisme. Nulle religion ne doit diviser davantage à la surface, ni unir plus étroitement à la base. Nulle religion ne doit produire plus de sectes, nulle ne doit maintenir entre les membres vraiment religieux de ces différentes sectes une unité plus intime. Il faut se résoudre à l'un, et se réjouir de l'autre. Il faut se fier à ce principe secret et puissant d'unité. Il ne faut pas s'attendre à ne voir finalement, dans la sphère religieuse, que des individus ; toujours, et jusqu'à la fin du monde, la crainte opposée sera beaucoup plus de saison ; mais plutôt, dans sa juste appréhension de voir se reformer à tout coup quelque agglomération factice, il faut éviter la plus grossière et la plus menteuse des formes sous lesquelles puisse avoir lieu cette agglomération. E.371.

Vie et diversité sont, dans ce domaine, étroitement corrélatives. 11 n'y a point de vie où il n'y a point de sectes ; l'uniformité est le symptôme de la mort. 373.

Le vrai christianisme est le réactif le plus puissant contre l'u-

nité factice ; c'est tour à tour et un ciment et un dissolvant. 477 .

Il y aura toujours des sectes étroites, et de l'étroitesse dans toutes les sectes; mais je ne sais si, tout compté, il y a nulle part autant d'étroitesse que dans les sectes nationales. Quoi de plus ordinaire, en effet, dans ces prétendues communautés, et quoi de plus étroit, que d'attacher à des circonstances tout extérieures des motifs de sécurité et des gages du salut? 374.

Certes, nous ne voyons point sans déplaisir les égarements du sentiment religieux; mais nous ne saurions nous associer à la douleur ou au scandale que donne à trop de gens le spectacle de quelques bizarreries. Notre douleur est plus vivement sollicitée par d'autres faits qui ne font pas spectacle. Que nous importent les macérations, les extases, les danses, les convulsions de quelques sectes imperceptibles? Il y a plus de vérité, plus de raison dans ces manifestations, que dans le calme fier et stupide d'un esprit fort, et rien, à nos yeux, n'est plus extravagant que l'indifférence, de même que rien, en morale, n'est pire que l'égoïsme.

Une foule d'hérésies, signalées et définies par les auteurs, ne sont, si l'on regarde au fond des opinions, qu'une seule et même hérésie. La différence des formes et de quelques circonstances abuse les auteurs mêmes de ces hérésies sur leur parenté, ou, pour mieux s'exprimer, sur leur identité ; avec un œil moins prévenu, ils reconnaîtraient qu'à la distance de plusieurs siècles, c'est la même réclamation qui se fait entendre, la même idée qui, ou vraie ou mal réfutée, revient à la charge et demande que son procès soit enfin jugé. La force entreprend-elle de nouveau de terminer le démêlé d'une manière sommaire, c'est un motif pour que l'opinion maltraitée reparaisse un jour, et demande à la raison l'examen impartial de ses titres. Quand la raison aura démêlé et rendu sensible le côté jusqu'alors inaperçu par où pèche cette opinion si souvent reproduite, l'hérésie aura perdu le prestige qui faisait sa force, et cette idée, qui, à plusieurs reprises, avait troublé le monde, s'en ira mourir dans le mépris. L. G. 100.

L'hérésien'insultepas, elle ne nie point, ou, si elle nie, c'est en affirmant. Elle honore la religion, elle ne veut que la perfection-

ner, ou plutôt elle veut la ramener à sa pureté primitive. C'est une respectueuse incrédulité. Que ces hommages ne vous abusent pas. Ne soyez pas assez simple pour vous laisser rassurer. Favorables aux intentions, qu'il faut toujours supposer bonnes, et qui le sont souvent bien plus qu'on ne pense, ne le soyez pas à l'erreur même et regardez à ses actes, non à ses démonstrations. Surtout ne vous laissez pas trop frapper de ce qui se montre de vrai au premier aspect, dans chacune des erreurs qui vont à diminuer la plénitude de Christ, ou la plénitude de sa grâce, ou la plénitude de sa sagesse. Si, pour un côté vrai d'une erreur, vous acceptez cette erreur, vous accepterez toutes les erreurs ; car elles ont toutes de la vérité, et même toutes ne sont que des vérités hors de place. Ne voyez donc pas seulement s'il y a de la vérité dans l'opinion qu'on vous propose : il y en a nécessairement ; il y en a toujours ; mais la question est de savoir si quelque autre vérité, qui devait servir de complément ou de contre-poids à celle que vous remarquez, n'a point été supprimée. Demandez à votre adversaire ce qu'il fait de cette vérité-là dans le système qu'il vous propose ; exigez qu'il lui fasse une place, et voyez avec lui ce qui résulte, quant au mystère de Jésus-Christ, de la restitution de cette vérité égarée. Tenez ferme ce principe, si légitime, si incontestable , et vous verrez se dissiper bien des fantômes .

Comme l'esprit humain se rabougrit dans le sophisme ! mais, par-dessus tout, dans le sophisme religieux ! Il n'y a pas de plus petits esprits que ceux qui abordent les grandes choses avec de petites pensées ; au lieu d'y grandir, ils y décroissent; et sous ce rapport on peut dire que si nulle science n'est propre, autant que celle de la religion, à élever, à agrandir la pensée, nulle région scientifique ne nous offre, parmi les esprits qui l'habitent, des exemples aussi frappants, aussi complets, de niaiserie et de puérilité. Cela est, et cela doit être. La vérité, quand nous l'avons rapetissée, se venge en nous rapetissant. P. 250.

De tout temps on a eu meilleur marché des arguments de l'incrédulité que des subtilités de l'hérésie, et il a toujours été plus facile de défendre la vérité de la religion chrétienne prise en

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