TOME
masse que chacune des vérités dont elle se compose. L'hérésie a des discours plus spécieux, des prestiges plus sûrs que l'incrédulité, et le premier de ces prestiges c'est de n'être pas l'incrédulité. E.E.i93.
§ m PROTESTAIVTISIflE ET CATHOLICISME.
a) Catholicisme; Sa caractéristique^ — et jésuitisme .
A voir les choses au fond, Vautorité^ dont on fait l'essence môme du catholicisme, n'en est que le moyen. Son but même, son esprit, c'est le triomphe de la forme sur le fond, de l'œuvre des mains sur l'œuvre du cœur, de la matière sur l'esprit, de l'image sur la réalité. Il a voulu perpétuer ce qu'au prix de son sang le Christ était venu abroger, le régime temporaire des rites et des symboles. S. xv, 116.
Ce n'est point parce que St. Pierre est venu à Rome que Rome est le centre de l'univers, c'est parce que Rome est depuis longtemps le centre de l'univers que St. Pierre a dû y venir. S'il n'y avait point de Rome, il n'y aurait point de papauté : à cette idole il fallait ce piédestal. L. 19«. m, 367.
Le catholicisme n'est point un système, mais un fait historique et moral ; il puise sa force dans les faits, et nul symptôme plus prononcé de décadence ne saurait se révéler en lui que son consentement à relever d'un système métaphysique. Les vrais chefs de la catholicité ont bien l'instinct de cette vérité ; ils ne se sont laissé surprendre ni à l'éclat du talent, ni à la lueur des analogies ; et ce n'est ni par eux ni sous leurs auspices que l'Eglise sera retrempée dans des abstractions métaphysiques. Un édifice fondé sur les siècles et sur la nature humaine n'a rien à gagner à s'aller asseoir sur une base philosophique. S. iv, 395.
Le catholicisme a pour auteur l'homme lui-même ou la nature humaine, qui, ne pouvant tarir le fleuve, a tenté de le détourner, et, plus ou moins, y a réussi. Un mélange délicat d'autorité et de condescendance, l'autorité paraissant toujours, la condescendance se faisant seulement sentir, ménage habilement les masses, et même,
toi
ec qui paraissait plus difficile, les âmes d'élite. Sublime et vulgaire à volonté, le catholicisme se fait a tout à tous » d'une manière dont St. Paul, à qui ces mots peuvent servir de devise, serait probablement étonné. Dans le sens inférieur du terme, le catholicisme est plus humain que l'Évangile. Une multitude d'hommes du monde, pour qui les enseignements de cette religion sont des fables et ses pratiques des simagrées, lui veulent du bien toutefois, prennent au besoin sa défense contre l'hérésie, et l'acceptent comme une barrière contre l'invasion de quelque autre religion qui les obligerait à la fin, affirmativement ou négativement, à prendre Dieu au sérieux. xv, 146.
C'est une chose à laquelle on ne peut refuser son admiration que la suite et l'enchaînement des idées dans le catholicisme, et rien ne peut mieux confirmer ce que nous avons dit du caractère de la spontanéité de cette œuvre et de son développement par intussusception. Jamais quelque chose de si vaste à la fois et de si bien lié n'eût pu être prémédité : toutes les œuvres parfaites à ce point de vue sont involontaires. D'un bout à l'autre du système, point de reprises, point de nœuds ; il n'y en a qu'aux extrémités. En particulier, les dogmes internes ou la théologie du catholicisme, sont dans un intime rapport avec le grand dogme externe, je veux dire la doctrine sur l'Eglise. Soit qu'ils aient été conçus pour l'amour de cette doctrine, soit que cette doctrine leur doive sa naissance (et ces deux suppositions ne s'excluent pas), il est certain que l'on ne peut concevoir ni eux sans elle, ni elle sans eux. L'Eglise d'autorité doit croire à Yopus operaUim ; l'ÉgHse où triomphe Vopus operatiiîn doit être une Église d'autorité. J'entends sous le nom à'opiis operatum la vertu intrinsèque de l'acte ou du fait, la séparation tranchée du subjectif et de l'objectif, le faire substitué à Vêtre et, par conséquent, le principe de l'arbitraire dans la morale et dans la religion. Si cette doctrine n'implique pas nécessairement celle du mérite des œuvres, elle y connive du moins et lui prépare les voies, attendu que l'idée du mérite s'attache plus aisément à celle du faire qu'à celle de Vêtre: on peut dire à un être moral : Faites puisque vous êtes ; on ne peut en sens absolu lui dire ; Soyez. Quoi qu'il en soit, ces deux
dogmes, si visiblement connexes, sont deux traits caractéristiques de la théologie catholique, et ce fait vient à l'appui, si même il ne constitue la preuve, de ce que nous avons dit ailleurs : que le catholicisme est une grande transaction avec l'homme naturel ; car à quoi tient de toute sa force l'homme naturel, sinon d'abord à substituer le faire à Vêtre, ou les œuvres à la foi, et puis le mérite à la grâce, ou l'homme lui-même à Dieu? Ce que l'Évangile est venu lui arracher, le catholicisme veut le lui rendre. De là le sacrifice, de là le prêtre, la hiérarchie, l'Église, le système tout entier ; d'autres renversent les termes, mais toujours le rapport subsiste. XII, 372.
Etrange antithèse, dont pourtant on verrait les termes se rejoindre et se confondre dans l'idée mère du catholicisme : le catholicisme, qui efface autant qu'il est en lui le consummatum est, le catholicisme, avec lequel tout est sans cesse à recommencer, est en même temps la théologie de Vopiis operatum ou du fait accompli ; commencer une seule fois et continuer sans cesse, voilà la pensée de l'Évangile ; mais ce n'est pas celle de l'homme naturel, et nous l'avons dit, le catholicisme est, à plusieurs égards, le christianisme de l'homme naturel. 374.
Mourir est le premier et le dernier mot de la philosophie chrétienne de Rancé. Je n'ai garde de m'en étonner. Ce qui m'étonne, ce que je ne puis assez admirer, c'est que ce mot, aussi, n'ait pas été le premier et le dernier de l'enseignement apostoHque. Toutes les religions, toutes les philosophies n'avaient su que maudire la matière ou la diviniser. Au milieu de l'effroyable et universelle corruption des mœurs, l'ascétisme outré semblait commandé à la religion nouvelle. Ne voulant pas chercher ses moyens de succès dans l'extrême licence ( le polythéisme d'ailleurs ne lui laissait rien à faire dans ce genre ), elle devait les chercher dans l'extrême rigueur. Elle n'a fait ni l'un ni l'autre. Elle a osé, d'un même coup, d'un même mot, dompter et réhabiliter la chair. Que d'autres admirent uniquement la force du christianisme, c'est sa modération qui me paraît miraculeuse ; c'est sa modération qui me révèle sa force et m'atteste sa divinité. Ce point de vue a peu occupé l'apologétique : il le méritait pourtant, et il est grand temps qu'il l'obtienne. L. 19M, 457.
Tout se tient par des liens mystérieux, dans Terreur comme dans la vérité. Il n'y a dans le catholicisme, non plus que dans le christianisme, rien d'oisif, de fortuit et d'une origine purement individuelle. Les éléments les plus divers, les plus disparates y sont les branches d'un même tronc. Cette tendance à rendre la chair responsable de tout est une erreur dont le catholicisme ne peut guère se passer. Cette malédiction de la matière n'est pas sans rapport avec le matérialisme dont il est infecté. Ce n'est pas autre chose qu'une des applications du principe en vertu duquel cette Église veut, avant tout, se rendre visible, remplacer par un culte sensuel l'adoration en esprit et en vérité que Jésus-Christ avait inaugurée, et perpétuer le symbolisme en face de la réalité. Car, de même que le corps est le symbole de l'esprit, l'ascétisme est le symbole de la piété. S. xi, 236.
C'est une des forces du catholicisme d'avoir traduit toutes ses idées en institutions; chaque goutte d'eau s'est cristallisée : la religion du catholicisme a pris position sur tous les points de la vie humaine, comme la puissance navale de l'Angleterre à tous les passages des mers ; chaque moment, chaque circonstance grave d'une vie catholique a son rite ; le drapeau saint flotte partout: cette religion est tangible, saisissable ; elle a un corps, une forme, une couleur. Le protestantisme a pour corps des temples nus, un culte simple, froid pour lésâmes froides, le toit du presbytère et quelques souvenirs intérieurs. Q. 322.
La religion du catholique oscille sans cesse entre un sensualisme subtil et un ascétisme outré. P. 210.
Si quelque chose peut relever le catholicisme, ce ne sont pas, n'en déplaise à M. de La Mennais, ce ne sont pas des ouvrages, mais des œuvres; c'est la religion qui doit sauver l'Église ; mais quand la religion aura fait la tâche à laquelle les métaphysiciens perdent leurs sueurs, alors, ô surprise ! au catholicisme légué par l'histoire se sera lentement substitué un catholicisme spirituel, dont Rome et Genève réunies auront élevé les murs. S. iv, 396.
Je conçois, parce que je le sens, qu'un même cœur puisse entretenir la haine du système catholique et la plus franche sympathie pour les chrétiens, théologiens ou simples fidèles, que réf lame cette communion. xii, 24b.
Le catholicisme repose sur le pyrrhonisme, puisqu'il n'est que le désespoir de la raison. F. 23.
L'époque présente ne saurait être, pour le catholicisme, une époque de sommeil ; il faut qu'il se réveille ou qu'il meure, et réveiller le catholicisme, c'est réveiller le prêtre. E. F. 316.
— Le jésuitisme, qu'on s'obstine à distinguer du catholicisme et même à lui opposer, n'est que le catholicisme concentré, comme le catholicisme , diraient les chimistes , n'est que le jésuitisme étendu. Le jésuitisme ne fait que reproduire, dans des proportions réduites, et par là même plus distinctement, l'antique et instinctive politique de Rome. C^tte politique n'est écrite nulle part, car si elle était écrite, elle serait impossible ; elle n'est pas même, elle est du moins à peine avouée entre adeptes, et il se trouve, si l'on peut s'exprimer ainsi, de la bonne foi dans cette tromperie. Mais n'importe : il en est du catholicisme comme de ces lutteurs de la palestre antique, dont les membres, frottés d'huile, glissaient entre les mains de leurs adversaires. Le catholicisme est toujours prêt à désavouer ce qu'il tolère, à tolérer ce qu'il a désavoué ; la diversité des mets dont il laisse, en fermant les yeux, se couvrir sa table splendide, flatte les goûts les plus divers et lui attire de nombreux convives ; mais, le festin est-il épié, les viandes malsaines disparaissent, et l'on nie, avec une espèce de sincérité, qu'elles aient été comprises dans le menu du repas. Qui veut des aliments plus sains et une nourriture frugale, pourra, s'il le veut, s'y réduire, et celui dont le goût blasé en demande d'autres, n'a qu'à les chercher au bout de la table, où ils ont été placés on ne sait comment, ni quand, ni par qui. La vérité est accueillie, mais le mensonge n'est pas exclu ; et il y a place dans cette Église pour toutes les doctrines, ainsi que dans l'antique Panthéon romain il y avait place pour tous les dieux. Aucune erreur n'est formellement exclue ; et, quant aux vérités, un tact merveilleux a fait exclure ou diminuer celles qui menacent directement le dogme de l'autorité. L'attachement à ce dogme fondamental, une condescendance attentive et mesurée pour les inclinations de l'homme naturel, expliquent tout dans la dogmatique romaine et la résument peut-être. Du moins n'est-il aucune
des doctrines différentielles de la théologie romaine, qui ne frappe l'observateur par sa coïncidence, impossiblement fortuite, avec ces deux principes. Le jésuitisme n'est donc qu'une aggravation du catholicisme. S. xii, 244 .
Le jésuitisme, ou ce qu'on est convenu d'appeler ainsi, n'était pas particulier, tant s'en faut, aux disciples de Loyola. L'initiative même ne leur en appartient pas ; il est juste qu'ils aient passé pour les pères, mais ils ne furent en vérité que les parrains d'un bien vieil enfant; ils n'ont pas plus inventé le jésuitisme que les sophistes grecs n'ont inventé le sophisme; et de même que toute escobarderie n'est pas jésuitique, tout jésuite n'est pas un Escobar.
Pascal n'est pas conduit à remarquer que les jésuites ne sont que les parrains, et non les véritables pères du système qui porte leur nom ; que ce qu'on a, justement ou injustement, appelé le jésuitisme, date des premiers jours du monde ; que l'art des interprétations, de la direction d'intention, et des réserves mentales, a été pratiqué de tout temps par les plus ignorants des mortels, et que, si le mot de jésuite avait le sens que les jansénistes lui eussent donné volontiers et qu'il a reçu d'un usage assez général, il faudrait dire que le cœur humain est naturellement jésuite. Qu'est-ce que le prohahilisme , si ce n'est le nom extraordinaire de la chose du monde la plus ordinaire : le culte de l'opinion, la préférence donnée à l'autorité sur la conviction individuelle, aux personnes sur les idées, au hasard des rencontres sur les oracles de la conscience ? L'esprit du temps, l'opinion publique, la marche des idées, qu'est-ce que tout cela, sinon le probabilisme encore, dans des noms modernes et populaires ? Le probabilisme était sans nom lorsque Satan aborda nos premiers parents ; mais Satan fut-il à leurs yeux autre chose qu'un docteur grave, bien capable, après tout, de rendre son opinion probable ? Tout cela n'excuse pas Escobar, Molina, ni le père Bauny, s'ils ont, en effet, des suggestions infiniment diverses du malin, composé tout une morale ; seulement l'honneur ou la honte de l'invention ne leur appartient en aucune façon. P. 247.
Nous disons donc sans y attacher l'odieux d'un attentat ou d'un maléfice : le catholicisme et le jésuitisme sont un ; et le point où
ils se confondent est le dogme de l'autorité, dont le jésuitisme n'est qu'une édition plus compacte, une réforme analogue à celles* qui rappellent les ordres monastiques à la rigueur de leur régie. Au point de vue de la sympathie, c'est une restauration ; de l'antipathie, une recrudescence. S. xii, 263.
Chaque idée, les circonstances aidant, doit arriver un jour à son expression complète, et se personnifier ou dans un corps ou dans un individu ; et alors elle a l'air de se surmonter elle-même, tandis que tout simplement elle se met debout, d'assise qu'elle était. Ainsi a fait, au 16^ siècle, l'idée romaine ; les compagnons d'Ignace ont prolongé jusqu'à l'extrémité toutes les lignes commencées ; en théologie, en morale, ils ont dit le dernier mot de leur Église ; ou plutôt, ils lui ont révélé sa pensée, ou plutôt encore, ils lui ont révélé les inévitables conséquences de ses principes. L'Église s'en est émue ; ses plus illustres docteurs ont protesté, ont désavoué ; le catholicisme n'a voulu être ni jésuite, ni ultramontain : il est pourtant l'un et l'autre en germe, et je ne sais comment, sans se renier ou se détruire lui-même, il pourra jamais se défaire de ces immondes et dangereuses excroissances. P. 249.
L'Église romaine aurait beau supprimer l'ordre ; il est immortel : aux jésuites succéderont des jésuites. S. xii, 263.
h) Protestantisme ; caractère de la réformation ; réformation et renaissance ; déviation du principe protestant. Son avenir.
La réforme n'était, dans son principe, ni littéraire, ni philoï-ophique, mais morale. S'adressant, dans l'homme, au principe de l'action, la réforme fut une action. Elle ne s'occupa des idées que dans leur rapport avec la vie. L. 19^ m, 451 .
Il faut apprendre aux réformés eux-mêmes à apprécier la réformation. Elle fut religieuse dans le sens le plus élevé et le plus complet du mot; religieuse, non-seulement par son opposition dogmatique à la religion du temps, mais par son opposition à l'incrédulité, tous les jours plus fière et plus hardie. 420.
Si grande qu'on fasse, et à bon droit, la part du sentiment mo-
rai dans l'événement de la réforme, ce sentiment aurait beaucoup plus tardé à se réveiller sans l'éveil des intelligences. La vertu sans doute n'a pas son principe dans le raisonnement ni dans le goût ; mais tout un siècle enseveli dans l'erreur morale n'en sort pas sans un peu d'aide de la part de l'intelligence. Le sentiment q«i ne peut pas devenir une idée reste longtemps confus et inerte; il y a de la pensée dans la vertu, au plutôt il n'y a pas de vertu sans pensée ; la pensée est l'instrument de la morale, comme les sens eux-mêmes sont l'instrument de la pensée, et l'on n'est pas plus vertueux sans le concours de la raison qu'on ne peut raisonner sans le concours du cerveau. 45 i.
La réformation littéraire se constitua autour des modèles antiques ; la renaissance religieuse ne fit qu'opposer à une autorité une autre autorité, à l'ancienneté une ancienneté plus reculée, au commentaire le texte, à l'Église l'Écriture. Les deux mouvements, religieux et littéraire, n'eurent pas lieu en sens inverse. Le libre examen, dans l'acception absolue de cette expression, fut réclamé en philosophie par un petit nombre d'hommes, et en littérature par personne. Le 16« siècle put produire Montaigne et Charron, il n'eût pu supporter Descartes. Que Descartes fût enfermé dans Luther, que toute la pensée humaine dût un jour pénétrer par cette brèche, qu'une seule autorité niée dût conduire à mettre en question toutes les autorités, c'est une autre affaire ; mais toujours est-il certain que la réformation fut la recherche d'une autorité, plus haute que celle qui réglait la croyance des peuples, et que, sous ce rapport, son mouvement et celui de la renaissance littéraire furent exactement parallèles. On peut même prétendre que la réformation, en niant l'Église de Rome, se disposait à en créer une autre, à laquelle il eût fallu croire aussi d'une foi implicite ; mais si les hommes sont inconséquents, l'humanité ne l'est pas, et la logique, cette nécessité de l'esprit, suit imperturbablement son chemin. 450.
La réformation, comme telle, avait un côté négatif par lequel elle fut contiguë et put paraître continue avec le scepticisme du 1 6« siècle. Il y eut un moment de pêle-mêle, et l'on sait assez qu'à la cour de François !•' le libertinage, pendant quelque temps, arbora
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les couleurs de la réforme. La liberté, aimée par les uns comme but et par les autres comme moyen , mais enfin aimée par les uns et par les autres, les associa pour aussi longtemps que l'illusion fut possible ; mais il y a tant de différence entre ceux qui font de la liberté leur but et ceux qui n'y cherchent qu'un moyen, ou, si l'on veut, entre ceux qui la veulent pour eux et ceux qui la veulent pour Dieu, que l'illusion ne peut être de longue durée, et que ceux qui voulaient la liberté dans un sens se déclarèrent bientôt, et d'une manière efficace, contre ceux qui la voulaient dans un autre. 421.
En réhabilitant la morale dans la religion, les réformateurs remirent le christianisme à l'usage de la vie. F. 1 7.
La réaction de la morale contre le rite est le vrai fait de la réformation, sa gloire, le titre qui lui appartient. 16.
La réaction contre le catholicisme a deux formes au seizième siècle : l'une irréligieuse, qui va du premier bond à l'athéisme, l'autre, religieuse, qui est la réforme ; cette dernière, opposée tout ensemble au catholicisme et à l'incrédulité. Sans la seconde de ces réactions, que fût devenu le christianisme, et par conséquent le catholicisme lui-même ? Il n'est pas moins exact que singulier de dire que le catholicisme est redevable du dix-septième siècle au seizième, et de Bossuet à Luther. En sauvant le tronc, la réforme a sauvé la branche. Mais c'est à la branche, dorénavant, à se sauver elle-même. E. 511.
La réformation, qui pouvait n'être que négative, se fit positive; la réformation, qui pouvait n'être que liberté, se fit religion. Ou plutôt ce fut son premier but, son premier caractère, et sa gloire fut de résister à toutes les tentations qui l'attiraient hors de sa voie. Il y eut, au seizième siècle, deux sortes de réformateurs : les uns, ménageant plus ou moins la forme, c'est-à-dire le catholicisme, mais, à l'abri de cette forme qui les recouvrait, rongeant sourdement le fond, c'est-à-dire le christianisme; les autres, résolus de sauver le fond aux dépens de la forme, sous laquelle, privé d'air et de lumière , il pourrissait de jour en jour. La guerre n'est pas moins, elle est même bien plus entre ces deux espèces de réformateurs qu'entre les réformateurs proprement dits
et les défenseurs de la hiérarchie . En un mot, la réformation a été le salut du christianisme ; sans elle le catholicisme, non-seulement ne se serait point épuré ou n'aurait eu aucune halte dans la dégénération, non-seulement c'est à la réformation que le dixseptième siècle a dû Bossuet, Fénelon, Pascal, comme il lui a dû Abbadie, et Saurin, mais je dis davantage, sans elle le catholicisme n'existerait plus, parce que les branches, telles quelles auraient péri avec le tronc. Rome prétend qu'il n'y aurait plus de chrétiens s'il n'y avait plus de catholiques, et nous disons, nous, que, sans la réformation, il n'y aurait plus de catholiques parce qu'il n'y aurait plus de chrétiens. L. 19*^. m, 4?2.
On a voulu reconnaître dans les développements du scepticisme de Montaigne les conséquences de la réformation de Luther ; quand on a vu le protestantisme ployer en même temps que l'Église de Rome sous le poids du dix-huitième siècle, on a dit que le mal de l'une des Églises venait de l'autre; on n'a pas su distinguer entre le chêne massif, mais cassant, et la plante qui plie et ne rompt pas ; on a voulu rendre responsable une religion des abus de l'irréligion, parce que la liberté, réclamée par la première, avait servi aux desseins de la seconde : on n'a pas compris que, s'il n'y a pas de liberté sans abus, il n'y a pas non plus de religion sans liberté, et que supprimer la liberté, en haine de l'impiété qui s'en prévaut, mais au préjudice de la religion qui ne s'en passe pas, c'est être content de périr pourvu que notre ennemi périsse avec nous ; on n'a pas vu que le protestantisme et le catholicisme souffraient (mais non pas aussi à fond l'un que l'autre) des attaques d'un ennemi commun, et que l'effervescence de la théologie du libre examen était bien moins grave et bien moins funeste que la lente consomption où le catholicisme périt. A la vue de ces théologiens protestants qui s'en tiennent aux premiers rudiments, comme parle St. Paul, qui, trois siècles après Luther, en sont encore à la liberté d'examen, et, prenant une des conditions de la vie pour la vie elle-même, partent toujours et n'arrivent jamais, à cette vue, oh'â dit: Voilà la réformation! C'était prendre le milieti où vit"u>î objet pour cet objet lui-même, et l'atmosphère pour le globe qu'elle entoure. Revenons au vrai. La réformation peut, selon qu'on le
voudra, être un principe de liberté ou un hommage à la conscience ; la réformation, au sens abstrait, pour les uns est la place d'une religion, pour les autres une religion ; mais, de fait, elle fut, à sa naissance, mieux qu'une réformation, elle fut une restauration. Elle l'est encore, elle le sera toujours, par cela seul qu'elle a rendu à l'individu toute sa responsabilité, et que, le soustrayant au régime commode de la foi d'autorité, elle lui a imposé la plus sévère des lois, la loi parfaite de la liberté dont parle St. Jacques. Ne vous y trompez pas, ceux qui la haïssent le mieux la haïssent à cause de cela ; non parce qu'elle est liberté (au sens naturel du mot), mais parce qu'elle est religion ; il a été favorable à leur haine qu'elle soit née sous ces auspices et qu'elle soit entrée en matière sous l'invocation de la liberté ; ils lui imputent et lui imputeront jusqu'à la fin, c'est-à-dire jusqu'à leur fin, tous les torts de la liberté, ou plutôt de ceux qui séparent la liberté de l'obéissance, le moyen du but. Mais croyez-moi, c'est à meilleur escient qu'ils la haïssent, et la sévérité, la profondeur de sa dogmatique, son caractère exclusivement sérieux, son inflexible conséquence, ne sont pas moins un grief aux yeux du catholicisme que la carrière illimitée qu'elle a semblé ouvrir à la liberté de penser. 423.
Vers le seizième siècle, le dogme et la morale, qui forment un tout dans la religion, puisque la religion n'est que la fusion de ces deux éléments, se trouvaient déplorablement scindés, l'un allait d'un côté, l'autre de l'autre. Croire et vivre étaient devenus deux choses distinctes et indépendantes. Ainsi séparés, le dogme n'était plus qu'un chiffre sans clef; la morale, qu'une loi sans véritable sanction. Là-dessus, il y avait à choisir entre deux partis : ou rétablir l'unité détruite, ou consommer la scission. Les réformateurs se fixèrent au premier parti ; de hardis penseurs choisirent le second. Ceux-ci commencèrent par faire une réserve solennelle en faveur du vieux culte, qu'ils voulaient pouvoir trouver à l'heure du besoin, et auquel d'ailleurs les liait l'habitude ; semblables à des gens qui, voulant courir à travers champs, commencent par bien fermer la maison, et, pour y pouvoir rentrer en cas d'orage ou de danger, emportent la clef dans leur poche, ils
se mirent à philosopher et à moraliser aussi librement que si la religion qu'ils professaient n'eût rien statué sur les objets de leurs recherches ; toujours bons catholiques, ils ne laissent pas d'être, dans leurs écrits, déistes, matérialistes, quelque peu athées; le tout sans conséquence ; il y avait dans le même individu deux êtres qui se faisaient place l'un à l'autre et avaient grand soin de ne se pas coudoyer : l'homme d'habitude et de calcul qui était catholique, et l'homme de pensée qui était tout autre chose. On en voyait même quelques-uns pousser tour à tour leur parole dans deux directions opposées ; la soutane de l'ecclésiastique couvrait parfois un philosophe, qui démolissait en habit séculier ce que le premier avait établi en robe noire ; et cela sans scrupule, sans la moindre conscience de la contradiction des deux rôles. P. M. 61 .
Le seizième siècle avait légué au dix-septième un préjugé funeste. Il n'avait explicitement nié ni la religion, ni la politique, ni la morale, mais il en avait méconnu l'unité. Au lieu de former, à ses yeux, trois cercles concentriques, tournant d'un même mouvement sur un même pivot, c'étaient trois sphères voisines, qui s'échancraient et s'embarrassaient mutuellement. La politique, la religion, la morale avaient chacune des principes à part et un domaine séparé. La morale ne relevait pas de la religion ; la religion, toute rituelle, ne réclamait en quelque sorte qu'une obéissance symbolique ; et ni la religion ni la morale ne pénétraient dans le domaine du gouvernement. Ce fut une des gloires de la réformation (et comment se fait-il qu'on l'ait si rarement signalée) que de reconstituer, du moins en principe, cette unité méconnue.
La réformation , comme principe, est en permanence dans l'Eglise, comme le christianisme. Ce sont les idées fondamentales du christianisme considéré à la fois comme religion individuelle et comme établissement, qui redemandent constamment leur place. En deux mots, c'est le christianisme lui-même, se restaurant spontanément et par ses propres forces. En sorte que, aujourd'hui même, quelle que soit l'importance de l'événement du seizième siècle, la réformation est encore une chose à faire, une chose qui se refera perpétuellement, et à laquelle Luther et Calvin n'ont
fait que préparer un chemin plus uni et une porte plus large. Us n'ont pas, une fois pour toutes, réformé l'Église, mais affermi le principe et posé les conditions de toutes les réformes futures.
Sans rien vouloir exagérer, on peut dire que la réforraation fut essentiellement ce qu'aujourd'hui nous appelons un réveil ; ce fut une conversion en grand. Les premières discussions sur l'autorité ne lui enlevèrent pas ce caractère, que Luther maintenait avec force parce que ce caractère était le sien même. Mais ce qui est curieux à remarquer, c'est que, quand, sous les auspices des pouvoirs civil et spirituel, on ouvrit des discussions publiques sur l'autorité, le principe de l'autorité fut par là même abandonné ; tous les arguments qu'on employa contre elle ne valaient pas une concession de fait aussi importante ; l'autorité se nie lorsqu'elle discute. 403.
L'univers entier est persuadé que la réformation a consisté précisément à ôter du monde l'idée de l'infaillibilité et à remettre à chacun le soin de sa religion. Q. 542.
L'imperfection de l'œuvre réformatrice du seizième siècle tient à ce que la doctrine de l'Église ne fut point approfondie ou la question ecclésiastique nettement résolue, alors que toutes les autres l'étaient. Ce que les réformateurs, qui ne pouvaient tout faire ni tout voir, ont laissé à nos soins, c'est précisément cela. Sans doute qu'une Église où l'on parle beaucoup d'Église, n'en est pas pour cela plus vigoureuse ni plus saine ; mais une Église qui ne réalise pas l'idée d'Église, qui ne se soucie pas de la réaliser, qui n'en sent pas le besoin, n'est pas non plus l'Église la plus désirable. 594.
On ne se sépara point pour se séparer ; la séparation n'était qu'un remède^ que plusieurs ont pris pour un aliment. Etrange régime, il faut l'avouer! E. 175.
L'Église de l'individu chrétien a reparu avec le protestantisme, et le plus beau signalement de la réforme, le plus beau nom qu'on puisse lui donner c'est, à mon avis, celui-ci : l'individualité religieuse réformée, la Bible remise dans les mains de chacun et cette parole adiessée à chaque homme : ton maître est au ciel ! N. II, 272.
Si l'Église protestante n'a pas le courage d'accepter le principe qui lui a donné naissance ; si, après avoir nié toute autorité visible, elle se met, pour les choses spirituelles, sous le joug d'une autorité visible, alors elle ment à son origine, et redevient, autant que son principe le lui permet, catholique, mais d'un catholicisme équivoque et bâtard, qui a, du catholicisme proprement dit, la soumission mais non la foi. Le protestantisme fut jeté, dés sa
naissance, dans une voie qui n'était pas la sienne mais son
principe est plus fort que lui-même. Jamais le protestantisme n'oubliera qu'il est la proclamation du droit ou plutôt du devoir de l'individu, de communiquer immédiatement avec Dieu et sa parole. D'ailleurs les autorités spirituelles qu'il se donne successivement sont si dépourvues d'autorité, les titres leur manquent si absolument, il est tellement impossible que l'obéissance qu'elles obtiennent soit jamais une obéissance de foi, tellement impossible que cette obéissance s'arrête et se fixe jamais, que le principe vital du protestantisme ne saurait périr, et reparaît toujours.
Cependant le protestantisme n'aura jamais une forme convenable à son principe, une forme vraie, que quand il réalisera l'idée d'association. Et cette idée ne sera réalisée que sous les auspices de la liberté, c'est-à-dire autant que les individualités qui ne se conviennent pas ne seront pas forcément réunies, et que celles qui se conviennent auront pu se réunir. m, 576.
c) Différence entre catholiques et protestants : tradition; autorité et liberté ; prêtre et ministre ; confession ; culte de la Vierge; christianisme intérieur; nécessité de compléter les deux tendances l'une par l'autre.
Le catholicisme, non en ce qu'il a de chrétien, mais en ce qu'il a de catholique, est l'Église du sens commun ; c'est par le sens commun qu'il triomphe : le protestantisme , qui en a l'air, mais l'air seulement, a des bases plus idéales ; et il s'est placé dans la position périlleuse et sublime , ou de périr s'il ne veut pas remonter, comme protestantisme, au delà du sens commun, ou de jeter ses ancres au delà du voile s'il ne veut pas périr.
Toute vérité religieuse est en même temps une vérité philosophique et même une vérité littéraire ; toute vérité est d'accord avec toutes les vérités; celui qui croit au protestantisme doit croire que le protestantisme a ajouté quelque chose aux trésors de l'esprit humain, et qu'il a restauré quelque vérité, même dans le domaine de l'art. Le reste, je veux dire le nombre et l'éclat des chefs-d'œuvre, le plus ou moins de largeur de la route , le plus ou moins de liberté du mouvement, est une question subordonnée. Le protestantisme a pu subir les conditions de son rôle, qui est de protester ; il faut en tenir compte : sur combien de points la position du catholicisme ne resserre-t-elle pas sa voie dans la littérature qui lui appartient ! Mais il n'en est pas moins vrai que l'appréciation de la littérature protestante fait nécessairement partie de l'apologétique du protestantisme. L. 19«. m, 449.
A Dieu ne plaise que nous ne fassions entre les époques , les positions, les caiactéres, les intelligences, les éducations, aucune différence ! Mais il serait vraiment dangereux d'affirmer que Bossuet ni Calvin n'ont pu trouver dans l'Évangile ce que nous y trouvons tous aujourd'hui, le principe de l'individualité reHgieuse et de la liberté de conscience. Soyons équitables envers les hommes, mais ne soyons pas injustes envers la vérité! S. xiii, 198.
On a voulu faire des réformateurs du seizième siècle les champions de la liberté de conscience. Jamais avec ce dogme abstrait ils n'eussent remué les masses ; jamais aussi ce dogme abstrait ne leur eût, à eux-mêmes, inspiré tout ce qu'ils ont fait. Un intérêt plus intime, plus personnel, si l'on peut ainsi parler, mit en mouvement l'Europe du seizième siècle. On ne commença pas par réclamer la liberté religieuse, mais par en faire usage. P. M. 45.
Le libre examen se trouva impliqué, à cette époque, dans une œuvre dont il n'était pas l'objet ; l'objet de cette œuvre, ainsi que l'a fait observer M. Mignet, était l'idée du salut par la foi, c'est-à-dire de la réhabilitation de l'homme par la seule adhésion de son cœur aux miséricordieuses prévenances d'un Dieu . S . xv, 1 1 6 .
L'Église du libre examen ne saurait être qu'une société des consciences. Il faut qu'elle abjure son principe ou qu'elle consente à la liberté. Son chef est à Rome ou dans le ciel. E. 482.
Le protestantisme, à piendrc ce mot dans son sens propre, n'est pas une religion ; on n'a pas une religion pour le seul fait d'en avoir abjuré une autre ; à côté du principe négatif qui nous a séparés de l'Église romaine, il y a un principe positif qui nous réunit les uns aux autres ; ce principe positif n'est autre qu'une croyance commune ; c'est en vertu de ce principe que nous formons des Églises , attendu qu'une Église qui ne croirait rien serait une chose absurde et contradictoire. Autour de quoi se réunit-on, si ce n'est autour d'une croyance ou d'une idée commune?