‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 76 sur 81 · S. IX · texte numérisé non relu

S. IX

c) Avenir du christianisme .

Le christianisme est jeune comme au premier jour, et, dans son immortelle espérance, toujours prêt à recommencer. Qui sait si un de ces grands succès populaires, qu'il obtient d'époque en époque, ne lui est pas réservé dans un avenir prochain? Si ses disciples comprennent toujours mieux leur époque , l'acceptent

toujours plus franchement, s'ils l'écoutent, s'ils lui répondent, s'ils ne lui ollrent pas de la théologie au lieu de la religion qu'il leur demande, s'ils ne s'obbtinent pas à voir la force du christianisme où elle n'est pas, s'ils ont le courage d'être de leur temps, dans le sens chrétien que cette expression peut avoir, s'ils sont, en un mot, ce qu'ont été leurs devanciers à toute époque où le christianisme est devenu populaire, le monde, une fois encore, leur est promis, leur est livré. 28.

Par la liberté à l' unité! telle va être la devise du christianisme. Cette idée renferme tout un monde. Q. 92.

Il y a partout, dans la chrétienté, au sein même d'un paganisme qui fait peur, quelques filets de ce christianisme dérivé ou de seconde main, qui ne sauve pas, qui ne régénère point, mais qui renferme une partie, une émanation de la vérité, et par là même ce quelques-unes des promesses de la vie présente. » Dieu est trés-miséricordieux ; et quoiqu'il soit trop vrai « qu'il ôte à ceux qui n'ont pas, » il ne leur retire pas tout à la fois. E. F. 282.

On peut hardiment le prédire : le christianisme ne peut s'élever, dans le monde, au rang qui lui appartient et à l'autorité qui lui est dévolue, que dis-je? il ne peut même se conserver qu'à condition de devenir extraordinaire. Et si l'on nous arrête en nous disant qu'il est de foi pour un chrétien que le christianisme ne peut périr ; si l'on nous rappelle la promesse foitc à l'Église, que « les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle, » nous le savons bien et nous ne l'oublions pas ; mais cela n'affaiblit point ce que nous avons dit. La condition a été prévue avec le résultat ; le moyen a été voulu en même temps que l'effet; le christianisme ne périra point, parce que l'élément de l'extraordinaire qui est dans son essence ne périra point ; mais si cet élément pouvait disparaître, rien ne pourrait empêcher le christianisme de disparaître également. N. D . 1 97 .

C'est au désert que nos vœux poussent les Eglises ; l'eau y jaillira pour elles du rocher, la manne pour elles y tombera du ciel ; et une foule d'Égyptiens les y suivront non plus pour les détruire, mais pour se ranger, les uns de cœur, les autres exté-»

rieiirement, sous les lois du Moïse de l'Alliance nouvelle. Q. 554.

Les regards du chrétien se portent, comme tous les regards, vers ce désert qui nous sépare de la terre promise ; il frémit d'espoir et de terreur à la vue de ces brûlantes solitudes, où « la nuée et lumineuse et sombre, » n'a pas encore distinctement paru. Cette époque éveille son attention au plus haut degré, car dans l'histoire du monde il n'en est point dépareille. Jamais attente si universelle, si grave, si anxieuse, ne s'empara d'aucun siècle. Jamais la pensée de l'avenir ne fut tellement présente à tous les esprits, même aux plus vulgaires, même aux plus légers. Jamais vaisseau n'entreprit sous des auspices plus redoutables une plus périlleuse navigation. Le souffle se tait dans les airs ; l'âme du monde moral semble retenir son haleine; le navire paraît appelé à labourer à force de rames une mer de plomb ; les croyances ont été laissées sur le rivage ; l'humanité a dit à la matière : « Fais-nous des dieux qui marchent devant nous ; y> et ces dieux, comme ceux des peuples antiques, sont de bois, de métal, d'eau et de feu. Mais le chrétien a bonne espérance. Tout cela n'est point l'avenir, mais la condition de l'avenir, le procédé de la rénovation ; la matière prépare à l'esprit un nouveau monde, à la vérité un nouveau sol, à l'Évangile une nouvelle scène, où il déploiera, dans l'immutabilité de ses principes, la féconde variété de ses formes et de ses moyens. Il n'est permis au chrétien ni de se réjouir sans trembler, ni de trembler sans se réjouir. L. 19«. t, 371 .

Le christianisme des apôtres et des martyrs, non des philosophes et des beaux esprits, le christianisme tel que Jean Hus le prêchait il y a quatre siècles, et St. Paul il y en a dix-huit, surgit de nouveau des catacombes de l'oubli, et, antique comme il est, paraît jeune et frais au milieu des vieilleries d'hier et d'avantliier. Il s'apprête à recevoir dans ses bras, à l'issue d'un combat qui sera long peut-être, la société meurtrie et sanglante. Que deviendrons-nous s'il ne vient pas à notre aide ? Tout le monde se joint à la moitié de notre question, car tout le monde sent qu'une aide est nécessaire. Demandez aux philosophes : ils avouent qu'il faut à tout prix sortir des négations et entrer dans la sphère des

vérités affirmatives, les seules fécondes. Mais où sont-elles que dans le christianisme? P. M. 203.

Le christianisme est toujours haï quand il n'est pas méprisé. La tolérance qu'on lui accorde ne contredit point cette assertion, si cette tolérance est enracinée dans le mépris. Le christianisme bien connu est haïssable ou adorable ; et j'ai vu telle âme hésiter longtemps flottante entre la haine et l'adoration. Et, quelque médiocre, ou quelque caché, ou quelque prudent, ou quelque heureux que soit un chrétien, il faut presque toujours qu'il reçoive quelque éclaboussure de cette haine. Mais c'est un péché que de la chercher. « Il faut, autant qu'il dépend de nous, avoir la paix avec tous les hommes. » C'tst, de plus, une grande déraison que de mesurer sa valeur chrétienne à la haine dont on jouit ; cette haine n'est pas si soucieuse des proportions. D'ailleurs il faut bien s'assurer si c'est Christ qu'on hait en nous ou nous qu'on hait en Christ. 81.

Les chrétiens n'ont été envoyés dans le monde que pour les combats et les dangers. Il leur est bon de voir sans cesse autour de leurs demeures la fumée du camp ennemi ; leur foi, leur courage et leur patience s'exercent dans ces glorieux hasards ; et ces mêmes dispositions s'assoupissent et s'éteignent dans l'absence des périls. Les églises trop riches, trop paisibles, trop protégées sont toutes tombées dans l'engourdissement et dans la tiédeur.

La condition normale du christianisme n'est ni absolument dans le trouble, ni absolument dans la paix ; il n'a pas proprement besoin de paix ; Dieu la lui donne, pour le retremper. Mais un long calme pourrait lui être funeste : il lui faut du trouble et de la tempête. T. 55.

Il faut à l'Église un nouvel âge héroïque ; et si, comme à d'autres époques, elle n'en trouve pas les éléments tout préparés dans la haine ardente et frénétique des rois et des nations ; si cette arène lui manque, il faut qu'elle en trouve une autre ; elle à qui l'Esprit de Dieu apprend, quand il le faut, à trouver la paix dans la guerre, il faut à cette heure qu'elle sache trouver la guerre au

sein de la paix... L'âme humaine semble vacante. Au milieu des grands spectacles qu'il se donne à lui-même, l'homme s'ennuie. 11 ne sait pas d'avance tout ce qu'il verra , tout ce qu'il fera , il sait déjcà tout ce qu'il éprouvera ; ne l'a-t-il pas éprouvé, et comme épuisé du premier coup? Le christianisme, au milieu de tant de choses épuisées, est la seule chose nouvelle, jeune, inépuisable. Le christianisme est l'éternelle jeunesse du genre humain ; mais c'est à condition d'être chrétien, je veux dire extraordinaire.

Il y a sans doute encore un peuple de Dieu ; mais ce peuple, formé par l'association volontaire des âmes croyantes, est moins l'œuvre que le résultat de l'œuvre,* la somme des conquêtes du divin monarque, un moyen de les conserver, de les affermir et de les multiplier. N'y eût-il qu'un chrétien sur la terre, il fixerait, de préférence à tout le reste du genre humain, les regards de l'Éternel ; et si l'on veut savoir de quel prix est aux yeux du Maître la possession d'une seule âme, qu'on se rappelle qu'il y a plus de joie parmi les anges du ciel pour un seul pécheur qui s'amende que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont point failli.

La piété dont la sincérité est constatée, est encore la chose qu'on respecte le plus, la seule peut-être que l'on respecte. Le christianisme, à travers le mépris qu'on affecte pour lui, est encore la chose la plus puissante, la seule puissante peut-être. Ce n'est pas lui qui t st faible, ce sont les chrétiens. E. 162.

Tant que, dans la chrétienté elle-même (je laisse de côté les païens) , les vrais fidèles seront en minorité, il y aura lutte et souffrance. L'Église n'a pas jeté ses racines dans le terrain des intérêts de ce monde. Elle leur est, il est vrai, très-favorable, elle les sert à leur insu ; mais elle procède de l'Esprit, non de la chair ; du ciel , non de la terre ; de Dieu, non de l'homme. Elle ne se présente pas comme l'alliée et la complice, mais comme l'ennemie des passions humaines ; et le premier dessein qu'elle annonce n'est pas de nous revêtir, mais de nous dépouiller. Il y a inimitié entre elle et les vices du monde, entre elle et les vertus

du monde. Les sages, qui ne sont pas sages de sa sagesse, ne la haïssent pas moins que les insensés ; ils la haïssent comme insensée. Éternellement étran?;ére dans ce monde, malgré les apparences (car ce n'est pas elle, mais son fantôme qui reçoit les hommages de la multitude), elle est sans cesse obligée de conquérir la place qu'elle y occupe ; elle vit, si l'on ose ainsi parler, non d'un revenu assuré , mais du butin qu'elle fait au jour le jour ; elle n'est pas établie dans le monde, elle y est campée ; son existence est toujours en question ; et tandis que tout homme, en venant au monde, appartient à la société, aucun n'appartient d'avance à l'Église ; elle n'a de citoyens que ceux qu'elle arrache au monde ; à peine peut-on dire qu'elle vit : sa vie est une perpétuelle résurrection ; elle sort incessamment du tombeau. A force de vérité, et par conséquent à force de convenance avec la nature des choses et la nature de l'homme, elle a imposé aux nations modernes plusieurs de ses maximes, une civilisation nouvelle, et jusqu'à son nom ; et le temps peut-être n'est pas éloigné où, dans un certain sens, le monde entier sera chrétien ; mais alors même ce ne seront pas les principes fondamentaux, mais les idées secondaires, les applications du christianisme, que le monde aura adoptées;... les vérités qui sont à la base de la foi de l'Église n'en seront pas moins contraires et odieuses à l'homme naturel, et tant que cet homme naturel, dont le chrétien même trouve si longtemps des restes au dedans de lui, formera la majorité dans le monde, il est clair que l'Église devra combattre, disputer sa vie, souffrir par conséquent comme son chef a souffert.

Quelle idée se font-ils de la condition de l'Église, quelle intelligence ont-ils de ses principes, comment se représentent-ils les rapports du corps avec la tête et des membres avec le corps, ceux qui, de leur pleine autorité, relèguent dans les premiers temps du christianisme, comme dans un âge héroïque et presque fabuleux, tout ce qu'il y a de tragique dans le christianisme et dans sa profession? Veulent-ils, puisqu'enfm il n'y a pas d'autre alternative, veulent-ils qu'on dise que le christianisme a commencé par la tragédie et continue par la comédie? Toute vie qui a cher-

ché son principe ailleurs que dans les intérêts matériels ne peut être qu'un combat ; et qu'est-ce que le christianisme, sinon la vie par excellence, et ainsi donc le combat par excellence, le combat avec toute sa gravité, tout son danger, toutes ses angoisses, tout son acharnement, toute sa sanglante horreur? E. E. 140. Notre force, comme notre devoir, c'est d'espérer. Dieu veut que nous croyions tout possible, et même, dans notre monde vieilli, la gloire et la force des anciens jours. 109,

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