‹ Esprit d'Alexandre Vinet. Pensées et reflexionsChapitre 75 sur 81 · L. i9Mi · texte numérisé non relu

L. i9Mi

Le monde en use à l'égard de la vérité comme à l'égard de Jésus-Christ : il ne la nie pas absolument, il la diminue. C'est là son prestige ; c'est par là qu'il éblouit la plupart des hommes, et surtout, sans doute, ceux qui veulent être éblouis Ses mensonges sont des réticences, et seraient bien moins dangereux, ou seraient absolument sans danger, si c'étaient de purs mensonges.

Il y a un christianisme qui n'est, à vrai dire, qu'un mondanisme retourné ; il y a un monde chrétien, qui est monde dans toute la force du terme, et où l'on a porté tout l'esprit de l'autre, ainsi que d'une maison qui menace ruine on déménage dans un nouveau logis tout ce qu'on a pu emporter. 11 est vrai que les meubles de la vieille maison ne paraissent pas faits pour la maison nouvelle, et s'y assortissent fort mal ; mais il y a toujours moyen de s'arranger, et au bout d'un certain temps la maison et l'ameublement semblent avoir été faits l'un pour l'autre. Parmi ces meubles, il y en a eu de trop gros, qui n'ont pas pu entrer ; il a fallu les laisser dehors ; mais ce qui reste suffit, et tout compté, on se sent bien chez soi. De même certains péchés, certains travers n'ont pas pu entrer dans l'arrangement chrétien de la vie; mais, après tout, la porte s'est trouvée assez large pour les choses les plus indispensables, j'entends pour celles dont, en aucun cas, l'homme naturel ne consent à se dessaisir. Faut-il le dire ? de même que, pour les gens d'un certain monde, être de bonne société, c'est faire poliment tout le mal qui se fait grossie; ement ailleurs, pour une espèce de chrétiens, être chrétien, c'est être médisant, égoïste, sensuel avec de certaines gens, avec de certaines formes, avec un certain langage ; c'est, sous le même chef, endosser un autre uniforme; c'est chanter sur un autre air la même chanson; c'est caresser avec sécurité les mêmes faiblesses, les mêmes passions qu'on ne caressait autrefois (ju'en tremblant ; c'est avoir sacrifié une partie de ses goiits pour sauver l'autre. M. 202.

Il ne faut pas se le dissimuler : l'esprit du siècle nous gagne. Ce siècle pratique, matériel ou positif, ainsi qu'il aime à s'appeler (comme si l'esprit était moins positif que la matière), nous a

peu à peu communiqué son froid poison. Grâce à son influence, le christianisme est devenu étroit, méticuleux, et ce caractère se révèle jusque dans les œuvres mêmes par où il s'efforce de remonter aux traditions de son premier âge. Vous demandez pourquoi il n'est pas expansif comme on l'a vu être ; demandez au fleuve à qui sa source refuse des eaux pourquoi il ne déborde pas dans les campagnes ; c'est que les orages qui accumulent au sommet des monts des trésors de neige et de glace ont manqué eux-mêmes à cette source lointaine. A la cime de notre vie, il n'y a pas d'orages non plus; tout est tranquille ; rien n'est violent, rien ne se soulève en frémissant sur l'immense niveau de la morale du grand nombre ; enfin ce je ne sais quoi de tragique, qui est dans l'essence et dans l'idée même du christianisme (car le christianisme, qui commence par im miracle, continue par des miracles), est si peu dans l'esprit des chrétiens de nos jours, que certains faits éclatants de l'histoire leur donnent à peu prés autant de scandale qu'au reste des hommes.... Avec un peu de philosophie, aidée (l'un peu de dogmatique, nous avons bon marché de ces pieuses aberrations. Je ne les veux point discuter. Je veux que la forme fût vicieuse, et même qu'en bonne doctrine le fond ne l'ait guère moins été ; mais n'y a-t-il rien de vrai dans ces œuvres ? Prenezles comme de purs symboles, et dites-nous s'il en est de plus beaux. ' N. D. 194.

Le christianisme, dans ce siècle bourgeois, tend à devenir bourgeois L'élément tragique qui lui est essentiel disparaît peu à peu.

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