CHAPITRE I
l'Homme.
§ I. — I.A COXSClEl\CE : sa définition, son état actuel ; Dieu et la conscience: ses fonctions.
Qu'est-ce que la conscience? Ce n'est pas, comme on l'a trop longtemps définie, la lumière qui nous fait juger du prix de telle ou telle action, envisagée d'une manière abstraite et objective ; dans ce cas, elle paraîtrait variable, incertaine, et dépendante des préjugés locaux. La conscience est cette voix secrète qui condamne tout ce que nous faisons contre notre persuasion intérieure. L. C. 118.
La conscience, élément mystérieux et divin de notre être, élément inséparable de notre nature, élément que rien n'explique, mais que tout atteste, la conscience est ce principe moral qui nous presse d'agir conformément à notre persuasion, et qui nous condamne lorsque nous agissons d'une manière contraire à cette persuasion, c'est, pour ainsi dire, le ressort de l'homme moral. 287.
Or, cette conscience, je veux dire cet instinct qui nous presse d'agir conformément à notre conviction, quelle qu'elle soit, cette conscience est pour l'homme la première des lois, ou plutôt la seule loi véritable. 436.
Le mot conscience s'entend communément de ce sens intérieur ou de cet instinct au moyen duquel nous jugeons du mérite ou du démérite de nos actions. 37 .
Qu'est-ce que la conscience, sinon l'impulsion qui nous porte à faire la volonté de Dieu, à lui ressembler? D. 9.
Il y a dans chaque hom.me, aussi longtemps qu'il n'est pas complètement abruti, un sentiment inexplicable qui, échappant à toute analyse, doit être considéré comme un fait primitif de notre nature; c'est celui de la nêcemtè de mettre nos actions en harmonie avec notre persuasion. Je ne dis pas la nécessité de faire tel ou tel acte déterminé : ceci est déjà un sentiment plus composé, qui suppose de certaines relations et de certaines circonstances. La conscience, conçue de cette seconde manière , n'est pas rigoureusement uniforme chez tous les individus ; elle souffre même d'un individu à l'autre, et aussi d'un pays à l'autre, quelques divergences que les matérialistes et les chrétiens expliquent trés-ditférerament.
On confond la conscience avec la loi morale. La loi morale, corps de notions, objet composé, qui se combine d'une part avec le sentiment, de l'autre avec les choses extérieures, est par là même altérable et a beaucoup souffert depuis la chute de l'homme. La conscience, objet simple, substance élémentaire, est demeurée intacte. Elle n'est autre chose que le sentiment de l'obligation, dans sa plus grande pureté, dans sa plus parfaite abstraction.
Voulez-vous avoir une idée sensible de la conscience dans l'homme ? Un enfant ingrat que l'ivresse de l'orgueil emporte et que séduisent de perfides conseils, s'échappe de la maison paternelle, pour goûter une indépendance ({u'on lui a représentée comme le plus grand des bonheurs. Il s'aventure dans le monde, sans appui comme sans aveu. Ses désordres et ses excès, alors même qu'ils ne provoquent pas la sévérité de la justice sociale, siçrnalent en tous lieux sous ses véritables traits l'enl'ant rebelle et dénaturé. Mais, au milieu de ses écarts, quelque chose rappelle qu'il est sorti de bon lieu ; dans son langage, un heureux choix d'expressions ; dans ses manières, quelque chose de distingué ;
dans sa conduite même, des mouvements honnêtes qui font contraste avec l'ensemble de sa vie, en un mot, un reste, difficile à effacer, des premières habitudes d'un homme bien né, l'accompagne jusque dans les lieux et dans les sociétés où ce mérite est le moins apprécié. D. U9.
La pensée , j'entends la pensée morale , la pensée de la conscience, est l'homme lui-même. E 76.
La conscience et le bon sens ne sont ni tout l'homme, ni toute la religion. S. xiii, 410.
La conscience n'est pas la volonté, elle en est lej'rein et la règle. * L. C. 49i.
La conscience est la racine de toute moralité. D. 391 .
11 est prodigieux qu'il y ait dan^ l'âme quelque chose à côté du Moi. Et à quel titre? et à quoi bon? Et qu'en veut-on faire? Le Moi n'est-il pas tout? A-t-il besoin de ce Non-Moi? II paraît que c'est plutôt ce Non-Moi qui a besoin de lui ; il paraît qu'il ne dépend pas de l'âme de recevoir ou de rejeter cet hôte, ni même de lui demander raison de sa présence. Il est là, c'est un fait; il y sera toujours, nous le sentons ; il veut l'empire, et malgré nous nous y souscrivons. Ce Non-Moi, cet à côté du Moi, lequel s'en passait si bien, cette doublure de l'être humain, cet inconnu qui vient rompre une si belle unité, a donné aux philosophes et leur donne encore plus d'embarras qu'on ne saurait dire. Le problème éternel qu'ils agitent est de concilier le Moi et le Non-Moi. Ils ont avancé là-dessus plusieurs systèmes, mais ce ne sont que des systèmes. P. M. 129.
— Dans un sens, il est impossible de cesser de croire à la vertu, je veux dire, à la nécessité, à la sainteté, à l'inviolabilité du devoir; il est impossible à celui qui l'a une fois exercée, ne fût-ce que dans un acte unique et isolé, il lui est impossible de ne pas trouver, dans l'impression qu'il a reçue de cet acte même, la preuve que la vertu est une réalité, la première des réalités. Mais je dis que plus cette conviction est invincible, plus il est insupportable à l'âme de ne pouvoir se rendre compte des difficultés que soulève la présence de cette grande idée. D. 360.
La conscience , inaliénable propriété qui constate l'identité de
l'homme moral, puisque, privé de cet organe, l'homme ne serait plus homrne, est demeurée inaltérable en lui , pour être le point d'appui de sa restauration. C'est sur cette base que Dieu reconstruit l'homme. L. C. 288.
Quen'a-t-on pas dit sur les divergences et les aberrations delà conscience ! Et elle n'en a point ; elle ne peut point en avoir, telle que nous la concevons. On a cité le sauvage qui fait périr son vieux père, et qui croit remplir son devoir. Cette perversion d'idées fait horreur ; cette dégradation fait rougir : on y voit les sentiments naturels, la loi morale , indignement méconnus. Mais ce n'est point la conscience qui est altérée ; elle a toute son intégrité, mais elle est profanée ; c'est un talent excellent mis à la disposition du crime.
La lumière de la conscience est la même pour tous ; pour tous le chemin du devoir est facile à discerner. La loi morale est une chose simple ; elle entre dans les yeux de l'âme comme la lumière du soleil dans les yeux du corps ; et il ne faut pas, pour ouvrir les uns, plus d'efforts que pour ouvrir les autres. M. 60.
Dans l'état actuel de l'être humain, c'est-à-dire à le prendre aussi haut dans son histoire qu'il nous est possible de remonter, nous trouvons bien en lui des sentiments moraux, la notion générale du juste et de l'injuste, mais, sur les applications, nous le voyons varier de siècle en siècle, de nation à nation et presque d'homme à homme. Ces divergences réclament une règle uniforme et souveraine. L'homme est pressé par sa conscience même de la chercher ailleurs que dans sa conscience, qui ne la lui fournit pas.
Ce n'est pas tout : la conscience est proche voisine du moi, c'est-à-dire de toutes nos affections et de tous nos intérêts. En droit, elle est le gardien logé chez nous à nos frais pour surveiller nos actes et en rendre compti?. ; mais nous le distrayons, nous le subornons, nous le mettons datis nos intérêts ; nous le faisons asseoir avec nous à notre table , nous déridons son front sévère, et lui faisons vider avec nous la coupe de l'étourdissement ; il s'identifie avec nos passions, il les épouse ; oubliant son rôle, de nos affaires il fait les siennes ; de loin à loin seulement il se sou-
vient qu'il en a d'autres. La conscience pouvait être notre régie lorsqu'elle était bien distincte de nous-mêmes et que nous ne risquions pas de mettre la notion du devoir au service de la passion. Mais l'humanité n'a pas été longtemps à reconnaître que la conscience, tantôt né^iiffée, tantôt subornée, rarement obéie, n'était le plus souvent qu'une nue propriété, plus féconde en charges qu'en revenus, et qu'il fallait ailleurs qu'en nous chercher du recours contre nous.
Que faire? car l'homme sentait bien que sa volonté, loin dr pouvoir lui servir de règle, avait besoin elle-même d'être réglée, rectifiée ; que sa volonté, en un mot, n'était pas bonne. Il allait plus loin : il comprenait que toute la question n'était pas là; qu'il ne s'agissait pas uniquement de rendre sa volonté bonne ; que la volonté est mauvaise par cela seul qu'elle se fait son propre objet; que, dans un sens absolu, il ne nous appartient pas de vouloir; que notre volonté n'est là que pour en accomplir une autre ; que c'est dans l'intérêt de cette dernière que nous devons vouloir ; en d'autres termes, que c'est Dieu qui doit vouloir en nous.
La conscience détermine toute notre conduite dans ses rapports les plus divers ; elle est comme l'ouverture de l'angle de la vie humaine ; elle peut suggérer, commander les actions les plus op])osées entre elles ; il est difficile de désigner d'avance, à priori, celles qui ne peuvent absolument pas être rapportées à un principe de conscience ; depuis la chute, la conscience, comme régie de conduite, a cessé, d'un homme à l'autre, d'un lieu à l'autre, d'être semblable à elle-même : il n'est resté de parfeitement identique dans toutes les âmes que le sentiment élémentaire et abstrait de l'obligation, en sorte que l'inviolabilité de la conscience individuelle, dans toutes ses applications possibles, entraînerait, impliquerait même en principe, l'anéantissement de la société. Mais d'un autre côté, dans la négation de la conscience, l'être moral périt tout entier; et il ne reste de l'homme, entre les mains de la société, qu'une espèce de caput mortimm ou de lie insipide, (^ette négation n'aura pas lieu lorsque la société réprimera ou punira quelque acte contraire au principe de son existence, qu'il ait été
commandé on non par la conscience de l'agent, mais lorsqu'elle refusera à la conscience de se professer elle-même en professant les vérités qu'elle croit et qui sont la base de sa vie. E. 187 .
La conscience est paresseuse ; elle s'endort aisément, elle s'éveille avec peine ; il ne faut pas moins, pour la tirer de son sommeil, que le bruit des fortes et grosses eaux de la colère divine. M. 31.
La conscience a besoin d'être aidée ; et la surveiller, la contrôler, la gourmander k propos, c'est l'aider. E. 167.
Chez tous les hommes la conscience est plus ou moins obscurcie; tous, créés droits, cherchent beaucoup de discours; tous ont l'esprit partagé parce qu'ils ont le eœur partagé : pour tous la morale se hérisse de questions difficiles dont la semence épineuse est dans les replis d'un cœur sans droiture. Le bon, le vrai, le juste, ont perdu leur évidence; on ne voit plus, on ne connaît plus avec l'âme ; tout finit par faire question ; et l'homme simple ne saurait s'imaginer tout ce qui, dans un certain monde, devient, entre les gens d'esprit, l'objet de (Uscussions en forme. M. 66.
Il est très-vrai que, chez certains individus, la conscience est mal éclairée ; mais qu'ils valent encore bien mieux que ceux qui n'en ont point! Du moins, sous quelque forme que ce soit, le sentiment de l'obligation morale vit dans leur âme ; il y a quelque chose à faire d'eux ; quand leurs idées seront rectifiées, ils marcheront dans la route des vrais devoirs avec la même fermeté qu'ils marchaient dans celle des devoirs imaginaires ; et leur conscience alors servira la société. Mais ceux qui ne peuvent que lui nuire, ce sont ces hommes très-éclairés peut-être, chez qui tous les principes sont effacés et toutes les affections éteintes, qui joueraient à croix ou pile les questions les plus graves, que les convictions fortes et les sentim.ents intimes font sourire de dédain, pour qui la différence du bien et du mal n'est qu'une distinction scolastique, et qui, dans toute leur conduite, privée ou politique, n'ont d'autre conseiller que l'intérêt, d'autre inspiration que la circonstance.
Une conscience a quelque chose à apprendre à une autre conscience. Toutes, également capables de s'éclairer, ne sont pas
également éclairées ; et, dans cette sphère comme dans toute autre, celui qui sait moins est appelé à demander conseil à celui qui sait davantage. M. 69.
— Puisque l'homme est, Dieu est ; l'image révèle l'original, l'ombre dénonce l'objet, l'empreinte accuse le coin ; dès qu'il y a un être pour penser Dieu, il y a un Dieu : le démon même, qui en tremble, atteste Dieu dans son tremblement. S. xi, 158.
Il n'y a que deux choses réelles : Dieu en lui-même, et la pensée de Dieu dans l'homme. A mesure que cette pensée se retire, la réalité se retire d'autant. D 451,
On reconnaît l'autorité de la conscience ; on dit souvent qu'on l'a entendue ; mais on ne remonte pas plus haut. Chose vraiment inconcevable ! Séparée de la pensée de Dieu, la conscience n'est dans notre nature qu'une bizarrerie, une énigme, un non-sens ; eh bien ! c'est sur ce pied-là que l'admettent la plupart des hommes; vous en verrez même h qui l'idée des jugements de Dieu et d'une responsabilité finale est complètement étrangère, qui la repoussent du moins, et qui toutefois parlent couramment de la conscience comme de leur guide intérieur; oubliant que, si la conscience n'a pas de qui se réclamer, ta qui en appeler, si elle ne relève pas de Dieu, elle n'a rien à dire et rien h commander. 148.
La conscience n'est que l'empreinte subsistante et ineffaçable d'une puissante main, qui, après nous avoir pressas, s'est retirée de nous, ou plutôt d'entre laquelle une force ennemie nous a arrachés ; la main est absente, l'empreinte reste ; cette impression mystérieuse, que nous ne nous sommes point faite à nous-mêmes, ramène vers une idée confuse de Dieu tout homme qui réfléchit ; elle peut lui faire conclure et chercher la main absente ; mais à elle seule, elle ne peut la lui faire retrouver. 149.
Il est bon de le dire et de le répéter : il n'y a qu'une chose sérieuse au monde : le devoir; et le devoir correspond à Dieu ; car, sans Dieu, le devoir est un non-sens, un être de raison, une idée en l'air. Toute chose n'est sérieuse que par là. Hors du principe de l'obéissance à Dieu, talent, science, industrie, prospérité publique, gloire nationale, tout n'est qu'un jeu, un vrai jeu d'enfant.
Si nous vivons, c'est pour Dieu, et ce n'est que pour lui ; si nous ne vivons pas pour lui, nous ne vivons pas. P. M. 253.
Le droit et le devoir nous portent dans le domaine de l'impersonnalité ou de l'idée.
Le droit et le devoir, c'est le point où finit l'homme, où Dieu commence ; avec eux, nous pénétrons dans une sphère où l'homme voit son but hors de lui. L'appétit, c'était lui ; l'affection, sauf un détour, c'était lui encore. Ici, il n'y a plus rien de lui. Le droit et le devoir, c'estun autre, un autre moi qui proclame Dieu. Nous voilà hors des liens de l'univers et de la contingence. Nous voilà libres ; nous sommes passés de la nécessité physique à la nécessité morale. Nous avons trouvé l'essence humaine. L'homme est l'agent du droit et du devoir. R. C. v, 88.
S'il est aisé de dire ou de répéter, après tant d'autres, que ce mystérieux élément est une pure invention des législateurs et des prêtres, il est moins aisé de le prouver. L'homme n'invente pas ainsi ; inventer, pour l'homme, c'est combiner. Il invente des composés, il compose ; il est hors de sa puissance d'inventer des substances simples ; ce serait créer, et il serait Dieu . Or, je prie qu'on me dise de quelles substances est composé le non-moi, ou la notion du devoir ; et s'il faut reconnaître que c'est une substance simple, je prie qu'on veuille bien reconnaître aussi que c'est donc Dieu qui en est l'inventeur ; qu'ainsi nous ne nous le sommes pas donné, mais que nous l'avons reçu; et qu'il n'est pas à nous, mais que nous sommes à lui, comme nous sommes réellement à tout ce qui constitue une partie essentielle de notre être. F. 226.
Qu'est-ce que la conscience sans Dieu? Qu'est-ce que la conscience, sinon l'organe et le ministre résident de Dieu au dedans de nous? Quand nous aurions le malheur de ne pas vouloir entendre parler de Dieu, et que pourtant nous n'aurions pas renié le devoir, il nous faudrait, bon gré mal gré, faire de la conscience une personne et lui conférer un droit. G. 37. 1842 (?)
La croyance en Dieu est tellement inhérente à l'espèce humaine, tellement essentielle à notre raison, que les êtres même les plus dépravé^ ne s'en délivrent qu'à peine. N'est pas athée qui veut ; les démons eux-mêmes croient en Dieu et ils en tremblent. D. 96.
La conscience n'est pas Nous, elle est contre iVows, elle est donc autre que Nous. Si elle est autre que nous, elle ne peut être que Dieu. Si donc elle est Dieu, il faut traiter ce Dieu comme il le mérite, et ne pas respecter moins le roi que l'ambassadeur. Si Dieu nous a assigné un but, ce but ne peut être hors de lui.