L. 18^ II
La conscience, séparée de Dieu, ne suffit plus à ses fonctions ; on choisit entre ses prescriptions; on incline vers ce qui est conforme à sa nature individuelle ; on finit par s'obéir à soi-même. Il est aisé de se créer une morale d'après ses goûts et sa fantaisie ; mais l'idée même de morale va peu à peu s'effaçant: il faut donc qu'elle soit remise sur la vraie base. F. 161 .
La voix de la conscience est-elle Nous ou quelque chose au dessus de nous? Ce qui nous lie et nous maîtrise malgré nos vœux, nos goûts, nos intérêts les plus pressants, est-ce le Moi ou le Non-Moi? Si c'est le Non-Moi, comme il est impossible d'en douter, n'est-il pas Dieu? Si la conscience est l'ambassadeur do Dieu, est-il possible d'accueillir l'ambassadeur et de repousser le souverain? et admettre la conscience en écartant Dieu, n'est-ce pas une dérision, puisque quand la conscience n'aura plus de qui se réclamer, quand ses lettres de créances seront déchirées, il nous sera libre de reconduire avec mépris? Nous aurions honte d'en dire là-dessus davantage. P. M. 57.
Admettre la conscience et le devoir, le juste et l'injuste comme des réalités, et faire abstraction de l'être qui seul est la sanction de ces idées, seul leur donne une base, seul en attache la chaîne h un point fixe, seul, on peut le dire, en explique la présence dans l'esprit humain et les rend concevables, c'est une profonde déraison. ' D. 146.
Que si quelqu'un qui ne se soucie point de Dieu persiste à conserver dans son vocabulaire les mots de conscience, de morale et d'obligation, dites-lui bien que cette persistance involontaire lui dénonce un Dieu, qu'il s'en rend témoignage à lui-même, et qu'il ne saurait trop se hfiter de mettre Dieu à la place ou au-dessus de ces idées abstraites. P. M. 58.
Dieu est au-dessus de la conscience, c'est à lui que notre obéis-
sance doit s'adresser, et sa divine jalousie ne se satisfait pas à un moindre prix. D. 151.
Quelle que soit la dignité de la conscience, dignité qu'elle emprunte de Dieu, Dieu ne veut pas être supplanté par elle. Bien loin de se dessaisir pour elle d'aucun de ses droits, bien loin d'abdiquer en sa faveur, comme on paraît le supposer, Dieu, qui ne veut pas que la prescription s'établisse contre ses titres, Dieu a quelquefois ordonné à la conscience elle-même de se taire devant lui. C'est sur l'idée de son droit immédiat à l'obéissance que reposent plusieurs des dispensations et des décrets de l'ancienne économie. 150.
Notre conscience est pleine de ces vérités mortes, qui vivront quand nous vivrons nous-mêmes. Or la vie de l'âme et de toutes les vérités qui sont dans l'âme, c'est Dieu. N. D. 243.
Quel autre siège donnerez-vous à la foi en Dieu que la conscience, c'est-à-dire que le siège de la vie morale? E. 73.
Le Dieu de l'humanité a de prime abord été un Dieu moral, une morale personnifiée ; et ce que l'humanité a cherché avant tout dans les espaces étoiles, où le regard religieux se dirige instinctivement, c'est un législateur et un juge. La religion a donc été tout d'abord et essentiellement une morale ; et dans le fond elle n'est pas autre chose. P. M. 23.
Tout homme suppose à l'Etre suprême les qualités morales dont il reconnaît en lui le germe, ou qu'il reconnaît dans les êtres moraux dont il est entouré ; il ajoute seulement à chacune d'elles l'idée et l'auréole de la perfection. Ce n'est point là, selon nous, ce qui dénature le culte du Dieu éternel. Gomment serions-nous capables de concevoir sa bonté, son amour, sa sainteté même , si les reflets de ses divins attributs ne brillaient parmi les hommes? Oui, dans ce sens, nous faisons Dieu à notre image ; mais c'est parce qu'il a commencé par nous faire à la sienne. L. 18mi, 289.
Tout ce qui tient à la conscience, touchant à la fois à Dieu et à rhomrae, est à la fois sublime et populaire. L. 19^. m, 295.
— C'est dans la conscience, dans le remords, dans l'humiliation, que doit s'ensevelir, pour en sortir plus tard verdoyant et fleuri, le germe de notre résurrection morale. 260.
La conscience est la garde fidèle et vigilante des vérités de conscience. E. 167.
C'est au fond de la conscience, du milieu des idées de devoir et d'obéissance, que naît le vrai sérieux ; celui qui vient d'ailleurs est faux. P. M. 252.
La garantie intérieure d'un devoir ne peut être que dans la conscience. E. 20.
Un devoir n'a cause gagnée que lorsque le cœur y souscrit avec la conscience. 100.
Tous les raisonnements du monde ne sauraient renverser cette vérité ; car cette vérité est une partie de nous-mêmes. Ceux mêmes qui voudraient la combattre la portent en eux, et offrent dans leur conduite mille preuves de son existence. 11 n'y a personne au monde qui ose dire qu'il est permis de contredire sa persuasion par ses actes.
Cette conscience (son nom même l'indique) est au dedans de chacun de nous, et elle y est tout entière. De sorte qu'en lui obéissant nous obéissons en quelque sorte à nous-mêmes, chacun de nous à soi-même. 11 n'y a pas de conscience collective, nationale, officielle ; la conscience est toujours individuelle, chacun agit selon sa conviction et à sa manière.
Ce sentiment inexplicable, intime, individuel, est la hase de la morale. Sans la conscience, l'homme ne se croirait et ne serait effectivement obligé à rien. Sans elle, l'homme, réduit à l'intelligence et aux penchants naturels, ne serait plus dans l'univers qu'une brute d'un ordre un peu relevé , ou plutôt l'homme ne serait plus l'homme.
Sans elle aussi rien ne le lierait à la société ; rien ne l'assujettirait aux lois, excepté la crainte et l'intérêt. Sans elle, il n'y aurait pas plus de devoirs envers l'Etat qu'envers les particuliers, et la morale sociale s'écroulerait avec la morale privée.
Nous pouvons nier la conscience ou la mépriser : beaucoup de soi-disant philosophes nous en ont donné l'exemple, et je ne prétends en empêcher personne ; mais je prétends que si l'on veut la recevoir, il faut la recevoir telle qu'elle est, et accepter son intervention avec toutes ses conséquences. Or, un rôle subalterne n'est
pas fait pour elle ; partout où elle paraît, elle veut paraître en souveraine. Dés que nous l'avons acceptée, c'est à elle seule qu'en toutes choses nous devons obéir ; et les lois humaines n'obtiennent dés lors notre soumission qu'en tant que la conscience nous ordoane de nous soumettre. Et s'il arrivait qu'une loi fût en opposition avec ce que la conscience nous a fait accepter comme devoir, il faudrait de toute nécessité que nous obéissions à la conscience plutôt qu'aux lois, parce que la conscience est au-dessus des lois : il arriverait alors que le même principe moral en vertu duquel nous obéissons à l'autorité humaine nous porterait invinciblement à résistera cette même autorité. L. C. 4.36.
On a prétendu que le témoignage intérieur, l'approbation de la conscience pourrait suffire pour conduire l'homme au bien. Je n'y crois guère ; si , au fond de sa conscience, si , derrière elle, l'homme en butte à la calomnie ne distingue pas un être supérieur à lui, un Dieu, je ne pense pas que les consolations de cette conscience lui puissent suffire. En pareille affaire, il semble étrange de citer Voltaire, et cependant lui-même a dit : « Mon vengeur est au ciel » Oui, il nous faut une approbation en dehors de nous ; il nous faut l'approbation de Dieu. L'harmonie entre notre volonté et la volonté divine, la sympathie entre Dieu et nous, voilà la gloire qui vient de lui, et celle-là ne produira que de bons effets sur notre vertu. Trois pensées l'accompagnent sans cesse : Dieu est parfait, il n'approuve en nous que ce qui tend à la perfection . Dieu voit tout et juge sans erreur ; il pénétre jusqu'au dernier fond de notre être, siège intime de notre véritable valeur. Dieu enfin, est un Dieu jaloux ; il veut que toute gloire retourne à lui ; il refuse tout de la sienne à quiconque ^e la décerne à soi-même et s'approprie la moindre parcelle du bien qu'il lui a été donné de faire. L'humilité est la seule parure qu'il admette en sa présence. Les hommes louent la modestie ; mais quand la modestie est sincère, elle est l'humilité. C'est donc au fond l'humilité qu'ils louent et qu'ils aiment. Et où se trouve-t-elle cette humilité, sinon chez celui qui recherche la gloire qui vient de Dieu?
Ce qu'on a dit de la conscience est irréfléchi et vain : à la Ion-
giie, son témoignage ne suffit pas ; il n'est précieux qu'autant qu'il nous certifie qu'un juge, dont notre conscience n'est que le représentant, est également satisfait ; nous avons besoin d'un approbateur, et que cet approi)ateur soit une personne ; nous ne voulons pas être uniquement les serviteurs, les amis, les enfants d'une idée ; nous voulons nous attacher à quelque chose de plus vivant que l'ordre moral, à un être, à une âme, dans laquelle notre vie aille retentir ; et le nom le plus vrai de la satisfaction à laquelle aspire la véritable vertu, c'est la gloire,
Le remords, admirable mot ! il est heureux que nos pères l'aient inventé, car il n'est pas sur que nous le trouverions. Le remords ! la morsure répétée, perpétuelle, incessante, de la loi outragée ; sa vengeance anticipée ; blessure toujours ouverte, ou plutôt qui se rouvre sans cesse ; dent cruelle qui ne reste pas enfoncée dans son empreinte, mais qui, comme à plaisir, s'en retire pour pouvoir s'y replonger encore, qui laisse la plaie se cicatriser afin de pouvoir en ouvrir une nouvelle, afin de pouvoir, dans tous les sens, de tous les côtés, mordre et remordre dans le cœur du coupable! S. v, 33.
La voix de la conscience dit bien à l'homme qu'il a besoin de pardon ; n'en croyez pas les airs indifférents et superbes de certaines gens; ils vous taisent leurs angoisses; leur lit de mort vous les dira peut-être ; mais fussent-ils parvenus à s'affranchir des terreurs du vulgaire, encore leur a-t-il fallu s'en affranchir ; et comment? en évitant d'y penser; ils n'ont pas peur de ce qui vous effraie, croyez-vous ; mais ils ont peur d'avoir peur ; c'est bien la même chose; et lorsque, en dépit de leur surveillance, un de leurs regards s'échappe vers l'éternité, ce qu'ils entrevoient dans cet abîme les glace d'horreur ; le mot seul d'éternité retentit dans leurs oreilles comme un tonnerre. N. E. 56-57.
La conscience est l'arbitre naturel, nécessaire, dans tous les cas où la raison, où l'intérêt ne nous éclairent pas suffisamment; le bien, le plus grand bien possible, c'est-à-dire ce qui est conforme et le plus conforme à la volonté de Dieu, voilà l'astre qui se lève pour nous montrer notre route quand tous les autres sont obscur-
cis. Il faut donc que ce soit le seul que tous les yeux puissent voir, et dont aucun nuage ne puisse intercepter les rayons. Il faut que ce qui est destiné à tout simplifier soit simple. M. E. 62.
% II. — c©:%D a:?ix iTio:^ et besoins oe LnoMifiE
Dieu ne séparera point ce que Dieu lui-même a uni. Or il a uni, par leur dernier fond, par leur essence même, le péché et le malheur comme le bonheur et la vertu. Il a fait ces choses de telle manière qu'elles s'entre-répondent, comme l'œil et la lumière, comme la poitrine et l'air. Il a mis dans notre conscience le besoin de cette correspondance et la conviction qu'en définitive il faut que le malheur et le péché se rejoignent, que le bonheur et la sainteté se retrouvent. N. D. 61.
L'union entre le malheur et le mal est si étroite, leur convenance si intime, que l'homme semble avoir pris en main les intérêts de la justice divine, et, en buvant l'iniquité comme l'eau, boire dans la même coupe la peine de l'iniquité. 62.
Si chaque péché produisait instantanément la calamité qui lui est assignée, si chaque homme était malheureux à mesure et à proportion qu'il s'éloigne de l'ordre divin, le péché, victorieusement réprimé à sa naissance, écrasé dans son ternie, n'éclorait jamais ; mais parce que le péché serait impossible, la vertu le serait aussi : entre l'abîme delà misère et l'abîme de la félicité, séparés par le seul espace où se posent ses pieds, l'homme ne choisirait pas; la conscience aurait été donnée en vain, la loi tracée en vain, et il se trouverait, selon la pensée d'un grand esprit, que Dieu se serait mécompte, et qu'il aurait plus entrepris qu'exécuté. Mais l'arrangement actuel du monde n'a rien d'éternel ni de nécessaire, tandis que la correspondance du péché et du malheur est nécessaire et éternelle. 63.
Il faut que ces deux moitiés d'un même tout se retrouvent et se rejoignent. Le méchant a été fait pour le jour de la calamité , il faut que ce jour se lève. Aux foudroyantes clartés de cette aurore tardive, l'unique exception à la loi universelle disparaîtra, et l'on
verra, dans le monde moral comme dans le monde physique, s'entre-répondre toutes cliosos. Comme une dig'ue qui séparait deux fleuves, le monde des seiis et de la vanité sera soudainement enlevé, et les deux fleuves du péché et du malheur se précipiteront l'un dans l'autre pour se confondre à jamais. Rien ne troublera l'intimité, rien n'interrompra le tête à tête du péché avec le malheur. Incorporés l'un h l'autre, ils ne feront qu'un. Le péché n'aura d'autre aliment que le malheur, de même que le malheur d'autre objet que le péché. Et ainsi s'accomplira sans réserve la parole du prophète : « La malédiction entrera comme de l'eau dans le corps du méchant, et comme de l'huile dans ses os. » 65.
Dans le monde moral, aussi bien que dans le monde physique, l'idée de loi emporte celle de nécessité absolue, d'absolue inviolabilité ; et il est aussi rigoureusement nécessaire qu'une loi soit satisfaite ou vengée, qu'il est nécessaire que l'homme physique aspire l'air ou meure, que la pierre, abandonnée à son poids, tombe, que le feu rencontrant un combustible le dévore ; en un mot, vous avez senti qu'une loi qui ne se venge pas n'est pas une loi. S. V, 33.
Il y a dans la justice quelque chose de vénérable, mais de sévère et d'impérieux ; là, ne fût-ce qu'à l'endroit de la conscience, nous trouvons un maître ; nous sommes tentés de lui marchander notre obéissance, et trop souvent nous le faisons; nous doublerions volontiers les sacrifices qu'on ne nous demande pas, pour réduire d'autant ou pour réduire à rien ceux que le devoir nous impose ; et l'on ne voit que trop de gens généreux et injustes, obligeants et ingrats, magnifiques et sordides, prodigues de ce qu'ils ne doivent pas, avares de ce qu'ils doivent; dévoués aux objets de leur préférence, durs pour qui a des titres sur eux ; odieux peut-être dans la sphère où la Providence les a placés, admirables dés qu'ils en sortent ; volontaires de l'affection et déserteurs du devoir ; et s'imaginant surpayer par des sacrifices spontanés et peut-être inutiles la violation de leurs obligations les plus positives et les plus prochaines. N. D. 426.
En lui-même, le péché ne doit pas être; il ne doit pas être puisqu'il est péché. Il ne peut pas faire partie du monde moral, puis-
qu'il est la négation même de l'ordre moral, où tout a été calculé pour la vertu et non pour le péché. Il est précisément une de ces choses qui ne répondent à rien et à ({ui rien ne répond ; ii ne doit pas être, mais il est. Vous ne |jouvez pas dire qu'il n'est pas, sans le ranger au nombre des choses indifférentes, puisque vous ne voulez pas, je le suppose, en faire une chose méritoire ; et dès qu'il est indifférent, la vertu l'est aussi, et l'ordre moral n'est donc qu'un mot. Mais vous ne le prétendez pas , et vous avouez, d'un même temps, que le péché ne doit pas être, mais qu'il est. Or, si vous accordez qu'il est, et si vous n'ajoutez rien, il faut vous résoudre à voir se démentir sur un point, mais sur le plus grave de tous, la divine pensée qui a fait toutes choses de manière quelles s'entre-répondent. Voilà, je le répète, un fait qui ne réponde rienetà qui rien ne répond.
L'auteur des Proverbes, xvi, 4, n'admet pas cette unique et monstrueuse anomalie. D'un mot il rétablit l'ordre et fait justice de l'exception insolente qui prétendait entamer la loi universelle. Cette loi se maintient de point en point, car, dit-il, le méchant a été fait pour le jour de la calamité. 26.
Le mal est mal en soi et indépendamment de toutes les conséquences qu'il peut avoir ; mais il n'en est pas moins vrai que si, dans ce monde et dans l'autre. Dieu n'avait pas marqué le péché du sceau de sa colère ; si rien, dans le sort du méchant, ne constatait à nos yeux la haine de Dieu pour le mal, nous ne serions point assurés qu'il le hait ; nous pourrions même être assurés qu'il ne le hait pas. Je dis même que, quand Dieu aurait déclaré qu'il le hait, s'il n'avait rien fait de plus, ou si cette déclaration n'apportait pas avec elle un gage d'infélicité pour ceux qui en sont les objets ; si cette déclaration n'était pas elle-même un malheur commencé, elle ne mettrait point encore au-dessus de vos doutes la haine de Dieu pour le mal. Pourquoi? parce que cette même conscience qui nous a dit que ce n'est pas la peine qui fait le péché, cette même conscience nous a dit que le malheur est inséparable du péché, et doit s'y proportionner exactement. C'est que nous portons en nous un tel besoin d'expiation qu'après le péché commis nous cherchons par instants si nous ne pourrions point échapper
aux châtiments de Dieu en nous châtiant nous-mêmes; c'est que le remords, qui est déjà une punition, nous en dénonce une autre; c'est (jue nous sentons que le malheur et le péché se cherchent comme le bonheur et la vertu ; que ces deux choses sont laites l'une pour l'autre , que l'une existe pour l'autre, et que le péché est la vraie raison de la souffrance. Aucun raisonnement n'arrachera cette conviction du sein de l'humanité ; ce ne sont pas les religions qui la lui ont donnée, c'est elle qui l'a donnée aux religions, lesquelles n'ont fait que la consacrer et lui donner une forme. Gomment ne se trouverait-elle pas écrite dans la religion chrétienne? Nous ne croyons pas cette religion vraie parce qu'elle parle ainsi, car toutes ont parlé de même ; mais comment serait-elle vraie à nos yeux, si elle ne parlait pas ainsi? Et si nous pouvions nous persuader que Dieu ne punira pas la méchanceté, comment dés lors pourrions-nous croire qu'il la hait? Et si nous pensions que Dieu ne la hait pas, comment pourrions-nous la haïr nous-mêmes ? Et, réciproquement, comment pourrions-nous la haïr sans être certains que Dieu la hait, et sans croire qu'il la punira ? 50.
Si Dieu aime le bien, il doit haïr le mal, et, réciproquement, s'il ne hait pas le mal, il n'aime pas le bien ni les bons. 52.
Le mal ne serait point mal s'il n'engendrait le malheur, et en livrant le péché au malheur Dieu ne fait que rendre un objet à sa nature, le marquer de son vrai sceau, et dire que le mal est mal.
Tels que nous sommes, nous avons besoin de voir le malheur naissant du mal, et le pécheur puni par son péché. Dieu lui-même a voulu qu'il en fût ainsi ; il a laissé volontairement à nos mauvaises oeuvres la plus grande part dans l'exécution de la sentence prononcée contre elles, et rien ne nous empêche de croire ou plutôt tout nous entraîne à penser que la peine du mal, ici-bas et ailleurs, sera tout entière tirée du mal lui-même, en sorte que le dessein de miséricorde que Dieu a conçu en notre faveur se trouve accompli tout entier dans notre régénération ou dans notre délivrance int.'rieure, qui, eile-même, a pour principe la bonne nouvelle du pardon. Dieu, qui nous connaît et qui sait ce qui nous est nécessaire, a voulu que cette correspondance entre le mal et le
malheur fut constante, et qu'elle ne put point nous échapper, et sou? mille formes, à mille différentes reprises, sa parole a proclamé à l'homme la dispensation que le passage suivant formule avec tant d'énergie : « Ta malice te châtiera, et tes iniquités te reprendront, afm que tu saches et que tu voies que c'est une chose mauvaise et amère que tu aies abandonné l'Eternel ton Dieu. » Jér. 11, 19. L. 19«. 1,254.
— Quels sont, en matière de religion, les besoins de l'homme? Il est ignorant des choses divines : il lui faut une religion qui l'éclaire II est triste des maux de cette vie et de l'incertitude de son sort à venir ; il lui faut une religion qui le console. Enfin, il est pécheur : il lui faut une religion qui le régénère. D. 4.
L'homme, qui, selon la Parole sacrée, ne vit pas de pain seulement, ne vit pas non plus de gloire et de liberté. D'autres besoins plus profonds, plus immenses, le travaillent : il a soif de Dieu et d'immortalité. La civilisation, la science ne changent pas le fond de notre nature ; elles peuvent, dans quelques âmes, faire diversion au sentiment de ces besoins ; mais à tous les degrés de civilisation, et dans toutes les formes d'existence sociale, l'homme se sent involontairement étranger et voyageur sur la terre.
S. Il, 156.
On peut, contre les maux de la vie humaine, invoquer la philosophie. Mais la philosophie n'est ici que le grand nom d'une chose très-vulgaire. Tout ce qu'elle peut dire, en le retournant de mille façons, c'est que le monde est ainsi fait, que nos plaintes ne nous en feront pas un autre, qu'il vaut mieux supporter ce qu'on ne peut changer, et que nos cris ne font qu'élargir notre plaie. L'habitude en sait là-dessus tout autant que la philosophie, et il est peu glorieux à la sagesse humaine d'aboutir, par des détours plus ou moins prolongés, à une l'ésignation stupide. Toute vraie consolation est une joie ; il n'y a point là, et ne peut y avoir de joie ; toute vraie consolation doit nous élever, et celle-ci nous dégrade. Ne devons-nous pas, au nom de notre dignité, comme dans l'intérêt de notre bonheur, chercher d'autres consolations?
Jusqu'à ce que l'homme, à une tout autre école que celle de la
philosophie, se soit reconnu indigne de tout, il n'apprécie pas ce qui lui reste ; mais seulement ce qu'il a perdu. 1 36.
La plupart des hommes ne transigent pas avec le besoin de consolation ; rien ne leur en tient lieu , rien ne leur donne le change. Pour émousser l'aiguillon de la douleur, le temps vaut mieux que l'orgueil , car le temps use tout ; mais il use l'âme comme tout le reste ; la puissance d'oublier n'est qu'une faiblesse; la vie en est moins douloureuse, mais elle en est moins sérieuse, moins noble ; et encore qu'on ait oublié à mesure tout ce qu'on a souffert , elle n'en a pas moins perdu son prestige ; ce n'est jamais impunément qu'on a souffert; l'illusion est dissipée pour toujours ; on sait à quoi s'en tenir sur les promesses de la vie, et quoi que fassent les événements, ils ne nous prendront plus à espérer une impossible félicité. 137.
§ III. — CULTE ET COeRLPTÎOa î ÎScstes de limage de Dieu, liberté, divers degrés de moralité.
Qui veut fonder la vie humaine sur Dieu , ne pourra tarder longtemps, s'il ne veut réduire ce Dieu à la valeur d'un nom, à reconnaître que les rapports entre l'homme et Dieu sont rompus, n'y ayant plus aucune proportion entre ce que l'idée même de Dieu réclame, et ce que le cœur de l'homme lui offre, entre ce que Dieu veut et ce que veut l'homme. C'est de cette idée, ou plutôt de ce fait, que la morale doit partir, sous peine, comme j'ai dit, d'être fausse. L. 19^ m, 73.
Dans la personne d'Adam, l'humanité a commis un crime que chacun de ses membres répète et confirme pour ainsi dire autant qu'il est en lui. Et quel est ce crime? C'est celui de nier Dieu. Que dis-je? C'est bien pis. Ce crime consiste à dire : il y a un Dieu et je ferai comme s'il n'y en avait point. Ce crime est fondamental ; il est le père de tous les crimes, et tout comme, si l'homme ne l'eût pas commis, il n'en eût commis aucun autre, l'ayant commis, il est capable de tous, car tous en sont issus. N. E. 205.
Cette doctrine de la déchéance humaine, qui voudra la recevoir?
Personne et tout le monde. Elle irrite l'orgueil humain, mais elle trouve un écho dans la conscience humaine. La conscience finira par être plus forte que l'orgueil. — Mais les Césars et leur puissance? leur persécution, comme un marteau, ne fera que forger le fer sur l'enclume ; l'obstacle deviendra moyen. E. 239.
Il y a deux penchants dans l'homme : l'un qui le porte vers la vérité, quand la vérité ne lui nuit pas ; l'autre qui l'entraîne vers le mensonge, quand le mensonge le sert ou le flatte. Dans le détail , la corruption humaine est bien reconnue ; on la suppose même là où l'on ne la voit pas ; mais quand il s'agit de rassembler tous ces traits épars pour en former un jui?ement général et collectif, les censeurs de l'humanité en deviennent les louangeurs les plus intrépides, parce que, dans un blâme qui atteint expressément Y humanité, ils se sentent nécessairement enveloppés et compromis. C'est à eux à s'accorder s'ils le peuvent. P. M. 120.
L'homme ne peut renoncer ni à ses péchés ni à Dieu ; sa corruption l'enchaîne à ce monde, un instinct mystérieux l'élancé vers le monde invisible. D. 2.
Si, dans ses dispensations générales, traitant les peuples et l'humanité même comme un seul homme, Dieu paraît tenir si peu de compte des individus, les rendre confusément solidaires les uns des autres, et demander seulement, sans nul souci de la répartition, un certain total de malheur au-dessous duquel sa justice ne peut descendre, tout, jusqu'au moindre soupir, est secrètement noté dans sa mémoire divine; les larmes de chacun, ainsi que parle l'Écriture, sont mises dans des vaisseaux à part ; aucune souffrance individuelle n'est sans raison ni ne va au delà de son but, et, de toutes ces douleurs, rien n'est oublié ni perdu ; l'ordre subsiste dans ce désordre apparent, et triomphe peir ce désordre même. N. D. 57.
Pour que l'homme fût un être moral, pour que l'homme fût homme, il fallait que le péché fût possible, et Dieu y a consenti ; et, puisqu'il a agi librement, il n'a point été vahicu. xMais en créant pour l'homme la gloire et les périls de la liberté, il fallait que d'avance Dieu mît sa propre gloire à l'abri. Il devait être éternellement, invariablement gloritié, ou dans l'obéissance de l'être rao-
rai ou dans les résultats de sa désobéissance. L'ordre devait se retrouver tout entier dans la volonté de l'homme ou dans sa destinée. Volontairement ou involontairement l'homme devait fléchir sous la loi ; ainsi, ou accomplie ou réparée, la loi demeurait intacte, et l'homme, quoi qu'il put faire, y satisfaisait de point en point. Donc, avec la punition du mal, Dieu n'est point vaincu par le mal; mais, dans l'impunité du mal, Dieu serait vaincu; Dieu serait moins fort que le prince et l'auteur du mal, et dans cette lutte, dont la seule pensée est impie, Satan serait le vainqueur de Dieu! U.
Dans les premiers jours de la vie morale, quelle opinion de la sainteté du devoir, et, pour ainsi dire, de l'impossibilité de l'enfreindre ! quel goût de la pureté ! quel dégoût de tout ce qui la blesse ! quel étonnementà la vue de la bassesse et de la perversité humaines ! Le mal pourtant est déjà là ; l'idéal est déjà entamé ; nos premiers pas ont été des chutes ; mais à cette époque d'irréflexion, on compte moins les chutes qu'on a faites que celles qu'on ne fera pas. Age fortuné! fêtes de l'espérance! que vous êtes prompts à vous obscurcir ! D. 367 .
L'une après l'autre, les passions se présentent ; on résiste d'abord, et puis l'on transige. Dans cette discussion inégale, tout ce qu'on obtient pour l'ordinaire, c'est de simplifier sa défaite et sa honte, c'est de succomber sous une seule passion qui prend la place de plusieurs passions incompatibles ; on est vaincu, mais on n'a qu'un vainqueur ; et l'on fait honneur à sa conscience d'un résultat qui n'est que celui de la nécessité; et l'on ne veut pas voir que la passion à laquelle on a soumis sa vie a hérité de toute la force de toutes les passions qui lui ont cédé leurs droits, en sorte que pourtant on a été vaincu par toutes ensemble !
Ce qu'il y a d'étonnant dans l'homme, c'est la place vide d'une foule de grandes choses ; ce sont ces élans sublimes qui aboutissent à des chutes, ce sont ces infinis désirs qui s'assouvissent sur un néant ; c'est la recherche des vrais biens où ils ne sont pas ; c'est le caractère d'un être déplacé, égaré, perdu : la disproportion entre les moyens et la fm. P. 12.
Il y a en nous, quoique nous fassions, un témoin de la vérité,
témoin timide et tardif, mais qu'une force supérieure arrache à sa retraite et oblige enfin de parler. N. D. 10.
Mille et mille disti'actions qui se succèdent et qui font de notre vie entière une longue distraction, notre légèreté naturelle, quelque passion obstinée, nous protègent contre notre conscience. Nous franchissons de nuit, du pas le plus ferme, mi sentier qu'au lever du jour nous contemplerons en frémissant; car ce sentier n'était qu'une étroite arête entre deux abîmes ; c'est notre témérité même qui nous a sauvés, et nous avons échappé au danger en ne le voyant point. Mais quand nous sommes contraints de le voir, quand, au fond de nos préoccupations mondaines, une cause quelconque nous arrache à notre illusion ; quand la vanité de tout ce que nous avons désiré, admiré, aimé, nous accable de son évidence; quand le sens de la vie nous échappe ou quand il nous apparaît terrible ; quand, redescendant au fond de notre conscience, nous n'y trouvons que le péché ; quand notre raison troublée nous fait douter de Dieu, ou quand notre raison réduite à ses lumières naturelles nous dénonce un Dieu vengeur; alors, dans cette immensité, ou vide de Dieu ou pleine de sa colère, une agonie du cœur nous saisit, noire esprit se confond et s'égare, ce vaste univers n'est plus qu'un cachot dont les portes de 1er résistent à tous nos efforts, le passé et le présent nous font horreur, l'avenir nous épouvante ; et cependant, comme pour le hâter, mais plutôt parce qu'à tout prix nous voulons échapper au présent , nous nous jetons dans les bras de la mort, sans nous demander si ce sommeil prétendu ne sera point un réveil, un réveil plus complet, et par conséquent un plus complet désespoir. Notre sommeil nous protégeait, notre réveil nous a perdus. D. 465.
L homme ne prend pas sitôt son parti de sa dégradation, et ne s'y résigne jamais eiitièrement. A chaque pas qu'il fait dans la vie, il a besoin de se persuader qu'il marche droit ; et du besoin d'illusion naît l'illusion même, qui, impossible quant à l'ensemble, est toujours possible dans le détail. On se connaît bien en général, mais à chaque instant l'on s'ignore. On se méprise dans la somme totale de ses actions, et l'on s'adore dans chacune d'elles. 368.
La faculté d'espérer, de se flatter, ne se perd pas tout d'un coup ; on se prend bien des fois encore au piège des apparences , on mord souvent à l'appât, mais toujours avec moins de confiance et d'abandon, jusqu'à ce qu'enfin, enseigné par l'expérience , on se fait une philosophie, on prend son parti d'accepter comme exception, comme bénéfice inattendu, ce qu'on avait d'abord prétendu comme régie; on se désenchante avant, pour ne passe désenchanter après ; on n'espère plus rien, afin de pouvoir se réjouir de quelque chose. Comme toute cette révolution s'opère insensiblement, elle ne crée pas un état violent de l'âme ; ce ({ui , resserré dans une description de quelques lignes , ressemble au désespoir, répandu sur des années, n'est qu'un lent refroidissement de nos espérances; la plupart des hommes s'aperçoivent à peine du choingement qui s'est opéré en eux ; il leur semble presque avoir toujours pensé de même ; aucune souffrance bien vive n'accompagne la perte graduelle de leurs illusions ; on appelle cela un esprit qui se calme, une jeunesse qui se passe , un bénéfice de l'âge ; il s'en faut peu qu'on ne s'en félicite et qu'on ne s'en applaudisse. Cependant , pour certaines personnes , les circonstances rendent cette môme révolution extrêmement douloureuse, l'indignation bouillonne incessamment dans leur sein, s'imprime et se fixe dans leur accent et dans leurs regards ; un ressentiment amer devient comme le tempérament de leur âme. Ils ont tort dans leur amertume, comme les premiers dans leur résignation. S'il ne faut pas se féliciter de ces mécomptes, il nefautpas davantage s'en irriter. De quel droit, en effet, s'irriter de ce que les autres hommes sont ce que nous sommes nous-mêmes? La douleur serait ici à sa place, non pas la colère. Mais dans cette première période de nos expériences, ce que nous connaissons le moins , c'est nous-mêmes ; et nous avons encore un autre désabusement à subir avant d'arriver h ce dernier désabusement. 355.
Quand l'âme n'aurait pas besoin d'un aliment, elle aurait besoin d'une poursuite ; et ce besoin d'action la précipite vers tous les buts à la fois. Détrompée, elle n'est pas guérie; elle ne peut pas l'être; le jour qu'elle léserait, il lui faudrait mourir. Elle espère tant qu'elle peut ; a-t-elle cessé d'espérer, elle cherche