‹ Esprit de l'économie politiqueChapitre 1 sur 52 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Je ne pense pas faire un acte de courage en publiant ce livre. Si c'en était un, je n'y verrais qu'un motif de persévérance et un titre de plus à la faveur du public. Quoique jeune, j'ai assez connu l'adversité pour ne plus être soucieux de l'avenir, et j'aime trop le savoir pour craindre la souffrance féconde en enseignements. J'ai à cœur, au contraire, de prouver que la Russie ne sait qu'aimer et protéger la civilisation dont elle a si grand besoin, et qu'elle n'a que des récompenses pour ceux qui servent cette belle cause.

J'ai supposé que ma qualité de Russe faciliterait auprès de mes compatriotes l'accès de la science qui m'occupe, et en assurerait le

succès dans mon pays, en même temps qu'elle

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ne saurait exciter la méfiance des hommes éclairés des autres nations.

J'ai aussi entrevu dans cette publication l'occasion de donner à l'étranger une idée plus juste , et, par conséquent , plus favorable de la Russie.

Si je devais me tromper dans ces deux suppositions , mon erreur au moins n'aura rien eu de répréhensible.

La France ne refusera pas, j'ose l'espérer, l'hospitalité à mes idées, qui sont en partie ses propres filles. La France devient tous les jours le dépôt fidèle des idées du monde , et sa langue est devenue la langue universelle de la civilisation.

Je respecte trop la liberté des opinions d'autrui, pour qu'on ne me passe pas les miennes. Sachant que du choc des opinions jaillit la lumière, j'ai peut-être parfois heurté les convictions des autres, mais je ne l'ai fait que par ardeur jK>ur la vérité. Volontiers et d'avance, je demande pardon à tous ceux qui |>ourraient s'otTusquer de mes paroles, et je déclare qu'en défendant la vérité, il u*e8t entré dans mes intentions de blesser personne.

PRBfACK. 8

« Qui désespère des hommes ne croit pas « en Dieu, a dit jM. de Lamartine; car, dans <c les temps de lumière, il s'appelle foi, et, (c dans les temps de ténèbres, il s'appelle es- « pérance. » J'ai de la foi et j'espère ; j'espère que mes vœux sincères pour le bonheur de mon pays ne seront pas des vœux stériles; j'espère que les amis éclairés de la Russie accueilleront cet ouvrage avec bienveillance.

L'Économie politique est la science de la richesse des nations.

Chaque mot de cette définition est sujet à contestation. On ne veut pas que cette doctrine soit appelée Économie politique; on lui conteste le nom de science; enfin, l'on ne s'est pas encore accordé à l'appeler science des richesses.

C'est en vain qu'on a cherché à remplacer le nom d'Économie politique par d'autres. J. B. Say indique celui d'Économie sociale comme étant préférable. M. Blanqui la professe sous le titre d'Économie industrielle. Quelques économistes allemands, Jacob, Schoen et Biedel, ont donné à leurs ouvrages le titre d'Économie nationale, tandis que d'autres, comme Lotz et Bau, ont cru mieux faire en adoptant Economie de F État j

6 iutboduction.

Économie du peuple (Staatswirthschaft et Volkswirthschaft). Je trouverais au moins tout aussi heureux le nom d'Economie universelle que me suggère le titre de l'un des ouvrages de M. le comte de Cankrine, ministre des finances en Russie (i). Mais ni les dénominations de sociale^ de nationale, d'industrielle ou d'universelle, ni celle tout aussi proposable de publique^ ni celles enfin qu'on trouverait par la suite, ne pourront s'imposer à notre science. Le nom d'Économie politique est consacré par l'usage constant d'un siècle, et surtout par l'adoption qu'en ont faite la France, l'Angleterre et ritalie , les trois berceaux de cette science.

Le titre de scienfce n*est contesté à TÉconomie politique, ni par les maîtres, ni pai^ les savants, ni par ses disciples. Mais une erreur, pour n*étre (Jue le fait du public , n'en est pas moins une erreur; souvent même elle n'en est que plus dangereuse. On entend tous les jours des personnes, très-éclairées, du reste, nier obstinément qtie l'Économie politique puisse être considérée comme une science, soit qu'elles la trouvent trop moderne, trop jeune, soit qu'elles y voient trop de contradictions et trop d'opinions diverses. A leurs yeux, une doctrine sans défini-

(«) Weltreichchuiit (richesse universelle). Mtinelyen» i8ai.

HmODQCXIOH. 7

tioii, sans limiles, et même sans système reconnui ne saurait être une science.

£n ce qui concerne le reproche d'enfance fait à l'Économie politique , je dirai que l'âge n'a ja* mais été une juste mesure de la valeur. I^a science du moment n'a pas besoin d'être la science des siècles. Si l'Économie politique est la science du moment 9 elle repose d'ailleurs sur l'expérience des siècles qui, à elle seule , vaut certes une science. Et les siècles eux-mêmes ne sont-ils pas à l'éter* nité ce que les vagues sont à l'Océan ? Tdle science peut exister des siècles et rester stationnaire , san$ que l'immolnlité tienne à sa nature; telle autre peut faire d'immenses et rapides progrès, etf grâce k quelques esprits éminents, s'élever en peo d'années à un haut degré de perfection. Notre science est nouvelle, mais la civilisation du monde l'est aussi , et , si dans son état actuel on la codqh pare à sa maturité future, elle n'est encore qu'au berceau. Combien de peuples chez qui elle ne fait que de naître! Combien d'autres chez qui elle n'a pas même vu le jour !

Quant aux contradictions et â la diversité d'opinions qu'on trouve dans les différents écrits sur l'Économie politique, on a évidemment tort de s'en Caire un prétexte pour lui refuser le nom de science, i^es autres sciences sont loin d'être exemples de controverses; la philosophie , la

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médecine et le droit eu fourmillent , sans que personne s'avise de leur contester le titre de sciences. Au lieu de voir dans cette diversité d'opinions la condamnation de TÉconomie politique, on devrait n'y voir que le germe de sa perfection. Il ne faudrait pas lire une sentence de mort dans un symptôme de force et de vie , dans un présage d'avenir et de progrès.

De toutes les objections, la plus grave^sans contredit, est celle qui reproche à l'Économie politique de manquer\de définition y de système et de limites. Mais le manque dont il s'agit n'est pas un manque absolu et total. Loin de là^ notre science souffre de trop de définitions y de trop de systèmes différents. Je vais passer en revue les définitions principales qui en ont été données, en commençant par celle que je rencontre le plus près de moi , dans ma patrie.

Le célèbre économiste russe Storch définit l'Économie politique, la science de la prospérité des nations. C'est là une erreur; elle vient d'un noble cœur, d'un grand esprit, sans doute, mais ce n'en est pas moins une. erreur. Il est beau de se proposer la prospérité des nations pour le but de ses recherches ; il est d'un esprit vaste d'étendre ses investigations au delà de toutes limites, dans les champs de l'immensité. La prospérité des peuples embrasse un univers entier; mais c'est préci-

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sèment là ce qui fait que la définition de Storch est erronée. Quel est en effet le sens imptîcite de ces mots : Prospérité des nations ? Storch les explique avec sa profondeur accoutumée, en disant que la richesse et la civilisation sont ce qui constitue la prospérité des nations. Elles en sont, à la vérité, l^s bases principales , mais elles n'en forment pourtant pas les seuls éléments, et il ny a peutêtre pas de choses qui n'aient de rapport avec cette prospérité , pas de causes dont elle ne soit l'effet plus ou moins rapproché, pas de connaissances humaines dont elle ne ressente l'influence plus ou moins directe. Il s'ensuivrait que l'Économie politique devrait embrasser toutes les branches du savoir humain : la médecine , la mécanique , le droit, la religion , tout devrait être de son domaine, comme contribuant à la prospérité des nations. On ne saurait donc adopter cette définition. Quelque importante que soit du reste la civilisation pour la richesse, elle forme une branche séparée que Storch est loin d'avoir épuisee.

On pourrait définir l'Économie politique, la science de la valeur. Cette définition serait trop vague, peut-être; mais, au surplus, il n'y en aurait aucune à l'abri du reproche.

Les Allemands ont remplacé le mot de richesses par celui de biefis matériels^ afin de pouvoir dire

10 IHTBOBUCTiOR.

ensuite que les biens immatériels ne font pas partie cb fEconomie politique.

Le nom d'Économie politique est, par lui-même et à lui seul, une définition qui vaut bien les autres et qui devrait les rendre superflues. Le mot éco* nomie vient du grec oixoç la maison^ la famille , et de vo{j(.oç la loi ; donc, économie veut dire la direc^^ tiou de la maison (le ménage) y et politique correspond au mot de sociale ou publique.

Les trois mots de J. B. Say, la production , la distribution et la consommation , ont fait faire un grand pas à la science. Ils ont éclairci la définition y ils ont fixé les limites de TÉconomie politique, ils ont rendu possible la disposition systématique du sujet. Néanmoins y je ne considère pas la consommation comme devant faire partie de l'Économie politique, la comsommation ^a^ii^ae étant du domaine des Finances, et la consommation prii^ée étant du ressort de l'économie privée.

Ce n'est guère aux économistes anglais ou français qu'on peut reprocher de ne pas observer les limites de leur science, si ce n'est que plusieurs d'entre eux y ont compris l'impôt qui appartient aux Finances, portées en Allemagne à la hauteur d'une science particulière. En revanche, les éco* nomistes allemands dépassent souvent, sous bien d'autres rapports, les limites de l'Économie politique; ib la surchargent d'éléments qui lui sont

INTBODUCTIOH. tt

jflus OU moins étrangers, en y comprenant des sujets de l'agriculture et de ses immenses branches, des sujets de commerce ^ de technologie, de police administrative, etc., etc. C'est ce qui forme le défaut des ouvrages de Foulda, de Schmaltz, du comte Boucquoy , de Rau et d'autres.

L'Économie politique marche à pas de géant vers sa perfection. Nul doute qu'elle ne parvienne à se dégager des matières étrangères et superflues qui y ont pénétré, pour prendre des formes régulières. L'absence de ces formes effraye encore quelques esprits minutieux et timides, si exclusive*ment attachés à k forme, qu'ils ne voient qu'en elle toute l'essence des choses. L'existence de l'Économie politique est déj ji sanctionnée par un assentiment universel, qui ne fera que l'affermir au rang des sciences d'une importance incontestable. Ce qui lui fait du tort, c'est que, comme elle in^ téresse tout lemonde,chacuns'encroitle juge compétent, et trop de médiocrités ont pensé être appelées à énoncer des opinions qui ont embrouillé la science, bien plus qu'elles ne l'ont éclaircie.

Quant au mauvais vouloir des ennemis de toute civilisation, qui tendraient à abolir l'Économie politique, uniquement pour restreindre le cercle des connaissances humaines, leur opinion ne vaut guère la peine qu'on s'y arrête. La cause de la

fS mTBODUCTtON.

civilisation triomphera de tous les obstacles , car, après celle du christianisme, c'est la plus belle cause de Thumanité. Un gouvernement qui voudrait étouffer la civilisation , ne recueillerait que le blâme et le ridicule. S'il y a des dangers pour le gouvernement, ils sont dans l'ignorance des sujets, non dans leur instruction. La stupidité, l'ignorance et la folie ne sauraient faire du bien , et ont fait plus de mal aux empires, que l'esprit ne peut leur en faire. Ce sont les fautes des rois, et non les écrits des philosophes qui ont perdu l'ancienne monarchie française. La protection des lettres et des sciences honore les souveraine ; mais le progrès poursuit son cours, même en dépit des persécutions. Toute force veut une action, et quand elle ne peut agir en bien, elle agit en mal. Or, de toutes les forces, celle de l'esprit est la plus puissante. Tandis que Sismondi prescrit pour objet à l'Économie politique le bien-être physique autant quHlpeut être V ouvrage du gouvernement ^ Lotz (i) croit qu'on a tort de comprendre l'Économie politique parmi les sciences d'État. Bien qu'en lui refusant cet honneur, on ne lui fît rien perdre de son importance, les raisonnements dont s'appuie l'économiste allemand ne me paraissent pas con-

(i) Handbuch der Staatswirthschaftsiehre. Erlangen, 1837, pag. 10 et 1 1 , S 5.

nmoDucnoH. It

duants. Il n est pas vrai de dire, comme il le (ait , que : « Sous le rapport économique , Tacquisition , la possession et l'emploi des richesses sont possibles, en pratique, pour Fhomme hors de Félat so* dal, tout aussi bien que pour Thomme dans la vie publique. » — L'homme isolé ne saurait devenir riche. Le gouvernement est une des premières conditions pour que les rapports des sujets soient réguliers et fructueux. L'Économie poUtique n'est pas Féconomie privée, et puisqu'dle est publique ou sociale, fdle retombe nécessairement dans le domaine des sciences publiques ou sociales. M. Lotz attache, à mon avis, beaucoup trop peu d'importance aux enseignements que donne et doit donner FÉconomie politique aux gouvernements, ainsi qu'à Fexamen qu'elle fait des mesures et des institutions qui intéressent Findustrie. Personne ne s'avisera d'exclure la physiologie des sciences médicales. Eh bien , l'Economie politique est la physiologie sociale. Rien n'est plus important pour les gouvernements que leur richesse, qui est impossible sans celle de leurs sujets , dont elle tire sa source.

Dois-je insister sur Fimportance du sujet? Le mot richesse ne dit-il pas à lui seul tout ce qu'on peut dire? Qui ne connaît pas Fimportance de la richesse individuelle? Et qui pourrait mettre en doute

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cdle de la richesse des nations? La richesse est la sœur jumelle de la puissance et de la civilisation. Un peuple ne saurait être riche sans être civilisé, et la Suède est peut-être le seul pays qui soit civilisé sans être riche. La force peut ravir les richesses , mais elle ne s'entend ni à les conserver, ni à les utiliser ; elle ne sait ni les apprécier, ni les respecter. S'il est vrai que la décadence des États de l'antiquité ait été contemporaine de leur opulence, ou quelle Tait suivie de prés, on aurait tort d'en conclure que leur richesse a causé leur mine , et de poser en thèse générale , que la richesse désorganise les États ^ qu'elle les entraine et les précipite vers leur chu tel C'est dans le mode d'acquérir et d'employer les richesses, non dans les richesses elles-mêmes, qu'il faut voir la cause de la destruction des États anciens. Ces richesses, ils ne les devaient qu'à la force et à la conquête; te qui s'acquiert par la force ne se conserve que par la force; mais le droit du fort n'est pas sûr lorsqu'il n'est pas le droit du juste. Si la richesse y effet de la force des anciens , est devenue la cause de leur faiblesse, c'est parce que, au lieu de l'employer en bien, ils s'adonnèrent au luxe et à la dépravation, qui firent dégénérer leur force morale et physique, individuelle et publique, et qu'ainsi ils préparèrent leur ruine. Alors, seulement alors, ils furent accablés par dès peuples

iirrJMiDiiCTiaiK. i$

vierges y pauvres, mais qui avaient conservé toute leur vigueur primitive.

D'autres peuples, au contraire , qui s'étaient en* richis par les voies du droit , de la paix et de Fiiidustrie, plus que par la conquête^ ont su faire u« usage utile de la richesse , et, par elle, acquérir la puissance. 11 a Êillu un Alexandre le Grand pour soumettre les Phéniciens, qui, à eux seuls, lui ont opposé une résistance plus opiniâtre que tous les Perses réunis ; et les Macédoniens, qui ne de* vaient leur puissance qu*à la guerre. Font vue s'é* vanouir plus vite qu'elle ne s'était élevée. Carthage la commerçante a fait trembler Rome la guerrière. Pourtant Carthaginois et Phéniciens ont disparu sous les coups d'heureux conquérants. Mais de ce que le brigand assassine pour voler une bourse, faut-il conclure que la richesse cause la perte, s'accuser soi-même, au lieu d'accuser le malfaiteur, condamner un gain légitime et justifier le vol ?

Des temps plus rapprochés des nôtres ont vengé le droit et la justice. I^es républiques italiennes, fortes de leur seule richesse, ont fait plier devant elles des souverains puissants, et ont dicté leurs lois au monde. La puissance colossale de l'Espagne est venue se briser contre une poignée de Hollandais, et nous avons vu l'Angleterre résister seule au conquérant de l'Europe, et, par son or, échapper au fer de ce nouveau Gingiskan.

Grâce au ciel , notre siècle est à Fabri des dangers qui menaçaient le monde ancien. Les scènes que nous retrace son histoire ne se renouvdleront pas de nos jours. Nous n'avons à craindre ni l'en- ▼ahissement des peuples sauvages, ni un retour à la barbarie, détrônée pour toujours. Le règne de la force brutale est irrévocablement renversé. C'est sous les drapeaux du droit et de la civilisation que se rangera désormais la victoire , et c'est avec raison que la richesse s'appelle aujourd'hui le nerf de la guerre.

Cependant le temps est gros de l'avenir; les regards inquiets se portent vers l'Angleterre, et l'on ne sait si elle résoudra les embarras que lui cause sa richesse. Elle les résoudra pourtant , et à son avantage; elle en sortira victorieuse, comme elle est sortie de tant de luttes. Quelque difficulté qu'elle trouve à mieux répartir ses biens, il lui faudra moins de peine pour y parvenir, qu'il ne lui en a fallu pour créer ces mêmes biens et pour trouver le secret de son enrichissement. Les vœux des peuples civilisés et chrétiens doivent l'accompagner dans ses entreprises , ne serait-ce qu'en vue de leurs propres intérêts : les secousses d'un tel pays seraient celles du monde entier.

Il y eut un peuple de l'antiquité, qui crut pouvoir se passer de richesses. Il se mit à la soupe noire; il morcela ses terres pour en faire une égale

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répartition; il bannit les métaux précieux. 11 s est couvert de ridicule aux yeux de la postérité. Notre esprit se révolte à croire qu'un seul homme ait pu imposer à un peuple entier, de toutes les utopies la plus insensée et la plus tyrannique. Ce peuple, c'étaient les Spartiates, et cet homme ^ Lycurgue. En proscrivant la richesse^ ils avaient frappé d'inertie la perfectibilité , le plus bel apanage de l'homme sur la terre , de toutes ses facultés celle qui révèle le mieux la supériorité de sa destination. Tout ce qui fait la dignité de l'homme, tout ce qui le distingue de la brute, tout ce qui contribue au charme et à l'agrément de son exis-^ tence, le sentiment et la pensée étaient bannis de Sparte. A Sparte, ni sciences, ni arts> ni vie de famille, ni propriété. La force brutale était reine; réputée le seul mérite, elle était devenue le but de tous les efforts. Sparte n'était point un État bien organisé : ce n'était qu'un haras de lutteurs et de soldats. On le demande, au surplus : à quoi pouvaient-ils ser3àr, ces soldats, avec leurs vietoires et leurs conquêtes, si le peuple ne pouvait en profiter? A quoi devaient-ils aboutir, ces triomphes, si ce n'est à des massacres inutiles? Un tel édifice n'était-il pas condamné à la ruine dès le premier moment de sa construction, et cela, par la force seule des choses et de la raison ?

En général, les bonnes mœurs, la vertu, la bienfaisance, quoique susceptibles de s'allier avec la pauvreté et même avec la misère, sont cependant plus faciles pour Faisance et la richesse. S'il est des vic^s qui semblent inhérents à la richesse, le crime infeste surtout la misère. Ce qui est vrai pour les individus, est vrai aussi pour les nations ou pour les individus pris en masse; car si les exceptions s'y multiplient, les faits à l'appui de la règle y augmentent en proportion. La moralité des individus, comme celle des peuples, dépend d'une foule de causes : de leur instruction >, des mœurs et des habitudes léguées parles pères, de leur organisation , de leurs dispositions naturelles, de leur religion , des institutions de leurs gouvernements. Mais toutes ces causes, loin d'exclure l'action de la richesse, y sont elles-mêmes plus ou moins subordonnées. Plus un peuple est riche, plus son gouvernement est riche lui-même, et, par conséquent, plus il se trouve à portée de rendre ses institutions meilleures. Celles de l'instruction seront chez lui plus nombreuses, plus répandues, d'un accès plus général et plus facile. Il soldera mieux ses employés. La loi ne se rangera pas chez lui du côté du plus offrant. La propriété est, chez un peuple riche, mieux comprise et mieux respectée, en même temps qu'elle est mieux garantie. Les voies de communication y sont meilleures, les

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hommes plus rapprochés, et, par là même, plus utiles les uns aux autres.

La liberté va de j^ir avec la richesse : la première amène la seconde, et la seconde provoque la première. La richesse émancipe, et l'homme libre s'enrichit plus aisément.

La richesse, la liberté et la civilisation sont trois sœurs jumelles, qui naissent et grandissent, vieillissent et meurent en même temps, entrelacées et inséparables.

a Le développement actuel de la richesse, disais-je un jour à Charles Rotteck , n'est-il pas une garantie suffisante du triomphe futur de la liberté? » — « Vous connaissez mal les souverains, répondit-^il ; ils feraient leurs sujets pauvres, pour ne pas les faire libres. » Depuis, cet homme est mort; mais sa pensée est souvent revenue à ma mémoire, et j'ai acquis la conviction que les bons souverains deviennent tous les jours moins rares ; car déjà, en Turquie même, le gouvernement commence à se diriger d'après l'opinion du monde civilisé, et la plupart des rois préfèrent, malgré tout, les douces joies de la richesse à la brutale vanité de commander à des esclaves.

La liberté subit de nos jours le sort commun des meilleures choses : d'une part, on la décrie beaucoup trop, et d'une autre, on lui attribue des

pouvoirs et des influences qu'elle n'a pas. Les abus l'ont discréditée, même dans l'opinion des peuples. Réduite à sa juste valeur, la liberté n'est que l'usage des moyens des individus et de l'État, pour le plus grand bien de chacun et de tous, sans préjudice pour personne. La richesse donne plus de moyens d'être utile aux autres, et élo igné les séductions que trouve le pauvre à attenter à la personne et aux biens d'autrui. En outre, la richesse augmente la nécessité et le besoin de la sécurité et de la garantie des droits; elle est, en conséquence, l'alliée naturelle de la liberté.

Combien sont différents les effets de la misère! Jja misère démoralise l'homme, l'abrutit et le tue. La misère le foule à ses pieds, brise et démolit tout ce qu'on s'est accordé à appeler beau : l'honneur, elle le vend, et la honte ne va pas trouver celui qui l'achète, mais s'attache à celui ou à celle qui le vend. La femme trafique de sa beauté, le seul bien qu'elle possède, par misère; elle supporte le mépris, le brutal traitement d'un libertin, par misère; la mère vend sa fille, par misère; le juge vend la loi, par misère. Un homme est bas, dégoûtant et vil, criminel, voleur et brigand, souvent aussi par misère. Certes, devant de tels maux , on est prêt à s'écrier qu'il n'y a pas de science humaine à même de les soulager. Mais pourquoi désespérer de la puissance de l'esprit et du

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cœur humain ? La profondeur même de la dégradation donne la mesure de la hauteur où Ton peut parvenir dans la voie du bien. Et si enfin il y a une science qui, bien que ne prétendant pas résoudre tous ces grands problèmes et sauver le monde, annonce vouloir chercher les causes des misères et les moyens de les soulager , et appelle à son aide les efforts et les lumières des hommes de cœur et d'esprit , il y aurait lâcheté , sinon à ne pas se rendre à cet appel , au moins à se détourner de la science ou à la dédaigner.

I^ grandeur et la beauté du but de TÉconomie politique explique et justifie suffisamment l'ardeur avec laquelle on la cultive actuellement dans tout le monde civilisé.

Rendons à César ce qui est à César. L'Économie politique se méprend parfois sur son rôle, et plus souvent encore on s'abuse sur son importance h l'égard des gouvernements. On la croit toujours leur boussole ou leur fanal, tandis qu'elle marche à tâtons sur leurs pas, et s'éclaire de leurs erreurs qu'ensuite elle est si fière de relever. Ces erreurs mêmes, les gouvernements les ont presque toujours senties avant elle, et mieux qu'elle, parce qu'ils sont les premiers à en souffrir. Bien des principes qu'elle étale pompeusement et qu'elle s'atiribue la gloire d'avoir découverts, sont dus

33 IIITfiODUCTION.

aux gouvernements. Les hommes d'État ont peutêtre fait pour la science plus que les hommes de la science proprement dits; les hommes de pratique lui ont renduy pour le moins, autant de services que les hommes de théorie. Les Sully et les Colbert, les Law, les Huskisson, ont, parleurs actes 9 certes plus contribué à l'avancement de \fi science, que la plupart des auteurs par leurs idées. Bien des questions sont parfaitement appréciées par les gouvernements , qui , pour être moins enthousiastes et moins empressés, sont aussi plus circonspects et plus prudents, et auront, par là même, d'autant moins d'erreurs à déplorer. I^ science, d'ailleurs, peut refondre ses systèmes avec bien moins d'inconvénients, qu'un gouvernement ne peut changer ses principes.

Les faits ont toujours existé avant leur explication ; en tout temps et en tout lieu , la pratique a précédé la théorie. Les gouvernements ont fait des routes et des canaux, bien avant que l'Économie politique ait signalé leur influence; ils ont assuré la propriété, bien avant qu'elle en ait démontré l'importance et la nécessité. La liberté du travail est peut-être le seul principe dans lequel les économistes aient précédé les gouvernements.

Ce principe même de laisser faire et laisser passery quelque vrai qu'il soit dans son origine, quelque fécond et bienfaisant qu'il puisse être dans

IHTBODUCTIOI. ti

ses justes limites, est tout aussi faux que dange* reux, à Texcès où on le pousse de nos jours. Qtie serait devenue la Russie, si son gouvernement avait toujours laissé faire et laissé passer? Si son grand homme, brisant les fers de sa barbarie , ne lui eût dit : c Marche, laisse ceci et fais cela! » Elle en serait, hélas! où en est encore TOrient tout entier, et sa nationalité ne l'eût pas consolée de sa barbarie. Si tous les souverains avaient été des nns fainéants^ et n'avaient rien fait pour leurs sujets, les peuples seraient restés pauvres et sauvages. Les écoles et les routes^ qui les crée? Qui a doté la France des mérinos et des soies? Le gouvernement. Qui a acclimaté les plantes exotiques? Qui a couvert le sol d'arbres étrangers ? Qui a établi les haras ? Le gouvernement. Et après avoir, pour ainsi dire, créé Fagriculture, c'est encore lui qui a introduit les fabriques et étabh la navigation qui ne pourra jamais se passer de son appuL Ije gouvemcrment est partout, partout excepté dans le souvenir et dans la reconnaissance des peuples. Justice a été faite de ses erreurs et de ses vices, justice souvent cruelle et aveugle; que justice soit donc aussi rendue aux gouvemeioents pour le bien qu'ils font plus souvent qu'on ne le croit irénéralemeut. L'ésoisme, les mauvaises passions, pniverit fairv tout oublier, peuvent tout renverser, sauf a rétablir plus tard ce qss'iU ont détruit d'aljord , et a fair^^

34 INTBODUCTION.

plus mal ce qu'ils prétendaient faire mieux. Je rougis d'insister sur ces faits ; mais y dans ces derniers temps, l'esprit humain s'est tellement perdu dans les extrêmes 9 il a tant fait fausse route, il est tombé si bas, que nous en sommes, hélas! réduits à devoir prouver ce dont les sauvages n'ont jamais douté : l'existence de Dieu. Et la défense des gouvernements, la démonstration du bien qu'ils font, peut même présenter un attrait de nouveauté, tellement il est à l'ordre du jour, je dirais presque à la mode, d'accréditer leur nullité, et de n'avoir foi qu'au mérite qdi n'est pas le leur. Certes , les destinées des peuples sont souvent régies par infiniment peu d'esprit, mais la faute en est à l'esprit lui-même, à sa nature limitée, aux faiblesses humaines en général, bien plus qu'aux gouvernements.

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