L'ANTIQUITE
Od dirait que l'histoire est jeune y tant elle est militaire et guerroyante. Elle s'enthousiasme pour les combats y s'attache à la vie politique des peuples, et semble laisser dans l'oubli leur vie intérieure, leur vie intellectuelle et leur vie économique , certes tout aussi importantes. En attendant que l'histoire comprenne mieux sa mission , l'Économie, politique se voit appelée à remplir ellemême une tâche négligée, et à faire des recherches, souvent pénibles, pour exposer la marche des richesses chez les dilTérenls peuples et dans les différents temps.
La paix est de nos jours le but /]ue se proposent les liommes, les peuples et les gouvernements éclairés; la guerre n'est à leurs yeux qu'une triste nécessité, qu'un état de choses malheureux, et qui ne saurait finir trop tôt. Dans l'antiquité, au contraire, comme chez tous les peuples vierges et peu civilisés, la guerre était l'état habituel, presque constant et pour ainsi dire normal , l'objet de toutes les idées, le but de tous les efTorts. Le glaive y était tout, la charrue peu de chose, les instruments de manufacture absolument rien. La vertu s'y appelait courage, comme plus tard, chez les Italiens, elle s est appelée l'art de faire de la musique. Aristote, qui disait que les gouvernemenis doivent avoir pour base la vertu, considérait la violence comme un résultat nécessaire de cette même vertu, et Cicéron déclarait que le désir de commander peut faire un juste sujet de guerre.
£n outre, dans nos sociétés actuelles, l'homme passe avant le citoyen; chez les anciens, l'État absorbait l'homme et la famille. Les propriétés des citoyens étaient celles de l'État; mais l'État, à son tour, entretenait souvent le peuple.
A ces deux différences principales s'en joint une troisième : l'esclavage, si général dans l'antiquité, et si peu répandu de notre temps.
La guerre, l'État et l'esclavage, étaient les trois bases principales de l'organisation sociale de l'an-
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ti(|inté, les éiëments de sa vie et le pivot de son économie politique.
La guerre était considérée comme la plus belle occupation de l'homme libre; ie travail était le lot des esclaves que Ton méprisait , et devenait , par là même, indigne du citoyen. L'on n'exceptait de cette flétrissure que le travail qui pouvait rendre rhomme plus propre à la guerre.
I^ principale source des richesses était la guerre, le pillage , le tribut. Le travail ne profitait pas à celui qui l'exerçait , mais faisait vivre ceux qui le détestaient. Méprisant les étrangers, qu'ils appelaient barbares, les anciens, selon l'expression de Juv(> nal , les suçaient jusqu'aux os. I^es colonies , les Métèques et les Clérouquies entretenaient Athènes. Rome eut le monde pour tributaire : la Sicile et l'Afrique furent ses greniers; les cotes de la mer Noire lui fournissaient les cuirs ; la Gaule les vins et l'huile , l'Espagne la cire et le miel , l'Arabie les parfums. Quand les Romains n'eurent plus rien à piller , ils vécurent de bassesses , et les prodigalités des empereurs , devenues les seules sources de la fortune, payaient la servilité et l'infamie.
Après la guerre, venait l'agriculture, qui était la seule industrie en faveur, parce qu'elle servait à soutenir et à relever la force si nécessaire a la dé- (ense du pays, tandis que les autres travaux pav saient pour efTéminer Thommeet le rendre inutile
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à TÉtat, et étaient, comme tels, réputés sordides et infâmes (i).
Auguste condamna à mort le sénateur Ovînius pour avoir dirigé une fabrique, et l'empereur Constantin assimilait les marchandes aux femmes publiques. Cependant, des hommes qui jouissaient de l'estime générale , les Sylla, les Antonin, les Pompée et les Sénèque , n'ont pas cru se déhonorer par l'usure (a).
Les Phéniciens sont le seul peuple de l'antiquité qui, négligeant l'agriculture, se soit adonné exclusivement au commerce. Les Égyptiens se montrèrent, de l&urcôté, les plus éclairés des anciens, en tant qu'ils ne flétrissaient aucune profession.
Moins il y avait de production, plus il y avait de consommation stérile. Crassus et Lucullus dépensaient jusqu'à 5o,ooo francs pour un dîner. L'auteur de «l'Art destimulerl'appétiti) a mangé en repas 600 millions de sesterces , et lorsque sa fortune fut tombée à un revenu de dix millions de francs, il s'empoisonna par peur de la faim.
A l'exception de la Chine , l'esclavage fut une tache commune à toute l'antiquité. En Grèce, on menait les Ilotes boire avec le bétail ; à Rome, on
(1) Xénophon, Économiques, ch. vu et 11.
[%) Le taux de l'intérêt ne descendit jamais , à Athènes, audessous de 10 p. c. ; il s'y est élevé à 37, et à Rome, à 70 p. c.
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faisait déchirer les esclaves par des bétes fauves pour la réjouissance du public, et, à Touverture du Colysée, on vit Titus, le plus humain et (e meilleur des empereurs romains , présider au plus grand de tous les massacres. — On se rappelle Tindignation de César (disons-le à son honneur) contre ce proconsul qui, pour un vase brisé, condamnait ses esclaves à servir de pâture aux murènes de son vivier. Quand un esclave avait tué son maître, tous ses compagnons, complices ou innocents, étaient mis à mort avec lui. Les chaînes à esclave étaient à Rome Tobjet d'une industrie spéciale.
De tous les esclaves, ceux des Hébreux furent les moins maltraités. La loi de Moise portait la peine de mort contre celui qui vendait son frère libre, et ordonnait la mise en liberté de Fesclave, après six ans de service.
L'infanticide, contre lequel les gouvernements actuels sévissent avec plus de rigueur que de succès, était généralement pratiqué^ souffert et même recommandé chez les anciens.
Lantiquité ne nous a laissé aucun ouvrage systématique sur l'Economie politique, et nous n'avons sur ce sujet que des indices superficiels, qui se trouvent mêlés aux œuvres de quelques anciens philosophes. Platon , Aristote , Xénophon et Cicé-
ron, sont les seuls à qui nous soyons redevables de quelques fragments sur cette matière. Malgré le génie qui les distinguait^ ils ne se sont pas mon* très exempts des préjugés de leur siècle.
Aristote trouvait l'esclavage naturel, et ne voyait pas de différence entre l'esclave et la brute, puisque tous les deux nous servent de leurs corps (i). Platon voulait que celui qui s'occupe du commerce fut poursuivi comme un coupable. Cicéron croyait qu'on ne peut s'enrichir honnêtement par la manufacture et le commerce en détail. Il ne faisait grâce qu'à l'agriculture et au commerce en gros, en tant que celui-ci aboutit à la première, en fournissant les moyens d'acquérir des fonds de terre (a).
Les auteurs anciens n'attachaient pas une grande importance à la richesse; ils voyaient le bien-être dans une moyenne aisance et vantaient les privations. Les sages d'Israël ont célébré le mépris des richesses et recommandé l'épai^ne et la charité. Aristote voulait que le gouvernement fût confié à la classe moyenne, qui n'est ni riche ni pauvre : a Si le gouvernement, dit-il, est entre les mains de «ceux qui ont trop ou trop peu, il sera ou une «fougueuse démagogie, ou bien une oligarchie t< despotique (3). »
(i) Polit., liv. I, ch. III.
(a) Cicero, de OfficiiSy lib. I, 4a.
(3) Pol.,Iiv. IV,ch. IV.
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<x Voilà donc deux choses, dit Platon, auxquelles « nos magistrats prendront bien garde de donner « entrée dans nos villes : l'opulence et la pauvreté; « l'opulence, parce qu'elle engendre la mollesse «et la fainéantise; la pauvreté, parce qu'elle pro- <c duit la bassesse et l'envie (i). »
A côté de profondes erreurs, nous trouvons dans les écrits de ces philosophes, des vérités économiques conçues avec une grande sagesse , et exposées avec une clarté que n'atteignent pas toujours les économistes modernes.
Aristote fait une distinction entre la production des richesses et leur emploi : il appelle chrématistique (3^pT)(i.aTt(jTixi^) l'art de produire, et économie (oîxovo(i.ixTi } le mode d'employer. Il définit les richesses : «r l'abondance des choses ouvrées , do- « mestiques et publiques. » — Platon expose dans un de ses dialogues la division du travail avec une clarté qui n'a pas été surpassée par Adam Smith lui-même. 11 appelait le travail intellectuel improductifs et sur ce point, il a été réfuté avec éloquence par son illustre élève. Celte discussion a été renouvelée de nos jours par J. B. Say contre Smith.
L'usage naturel et V usage artificiel d' Aristote est ce que nous désignons par les noms de valeur en usage et de valeur en échange.
Si Xénophon supposait que la masse de la pro*
( i) Ré|i., liv.II.
duction des métaux précieux n'a pas d'influence sur le prix (i), Aristote appréciait l'argent à sa juste valeur. « N'est-il pas ridicule, disait-il , d'ap- <c peler richesse, ce dans l'abondance de quoi on « peut mourir de faim (a) ? »
Les idées des philosophes d'Athènes furent d'une grande utilité pour les créateurs de notre science, de même que l'administration des finances de cet Élat a servi de base à l'organisation des revenus publics chez les nations modernes. Son système de comptabilité était des mieux raisonnes.
On avait, dans l'antiquité, comme presque de nos jours, des notions très-confuses sur le principe de la population. Tour à tour, ou en même temps, on croyait devoir, tantôt la protéger, tantôt en réprimer l'essor et en prévenir l'excès.
Menou , dans ses ordonnances , promettait au père la victoire sur tous, au grand-père l'immortalité, et au bisaïeul la demeure du soleil. Brahma appelait un fils Poutra^ du mot Pout (enfer), parce qu'il délivre son père de l'enfer (3). Lycurgue dispensait de la garde de nuit le père de trois fils, et de toute charge publique celui qui en avait quatre.
(i) Des moyens d'augmenter les revenus de l'Attiqne, ch, IX.
(a) Oper. Arist, Duval; Paris, 1629. T. F. polit., p. 3o6. (3) Joiies's Works, vol. III.
Le jus trium libewrutn , les prescriptions d'An- . guste et de Trajan , se proposaient l'aiiginentalion du nombre des enfants.
Le législateur de Crète, au contraire, a senti la nécessité de réprimer la population par crainte de la misère. — Platon qualifiait de délit la procréation d*uD enfant^ avant Fâge de trente ans pour le père, et avant celui de vingt ans pour la mère. Il sévissait avec la même rigueur contre la conception d'un enfant, passé les cinquante-cinq ans du père, et les quarante ans de la mère. H voulait, de plus , que les magistrats proportionnassent le nombre des mariages aux ressources du pays , et qu'on détruisit les enfants superflus. — Aristote partageait cette dernière opinion a Fégard du fruit de la femme qui avait déjà le nombre d'enfants délerroiné par la loi. — Les lois romaines autorisaient rinfantickle. Cette permission , loin de diminuer le nombre des naissances , ne faisait que Xwk^;menter. On se fiait d'abord sur un droit , dont ensuite on n'avait pas le courage de profiter, itne fois qu'on était père.
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jours. L'esclavage, tout en métrant obsr^^le m% fU-
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premiers besoins de leurs esclaves. — En Egypte comme en Grèce , tout homme était tenu d'e^iister par des moyens moraux et honnêtes. Celui qui pour subsister avait recours à des moyens réprouves par la morale publique ou privée, subissait, en Egypte , la peine capitale , et en Grèce , était voué à rinfamie. Les occupations étaient héréditaires en Egypte , et tout individu y devait déclai*er quels étaient ses moyens d'existence, k Athènes, les parents qui n'avaient pas donné de profession il leurs enfants étaient privés du droit d'assistance dans leur vieillesse.
Legouvernement égyptien, en faisant une loi du travail à chacun, devait en offrir d'immenses movens <lans la construction de ses monuments gigantesques. Joseph avait établi des greniei*s publics qui alimentèrent le peuple pendant la disette de sept ans. — A Athènes , la loi accordait aux indigents jusqu'à deux oboles par jour. — A Rome, le principe du patronage présentait , outre son caractère politique, une base de bienfaisance. Les clients recevaient de leurs patrons des secours en argentet en nature (sporlida). Ceux qui s'appelaient latronés et qui étaient attachés à la personne du patron , recevaient une solde, et les patrons faisaient même des legs et des pensions à leurs clients. Les citoyens libres et pauvres avaient à Rome le droit du panh civilis ^ qui consistait en cinq modi-
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ciis par tête. Du temps de CicéroD, plus d'un huitième de la population libre était compris dans les bénéficiaires. Sou^ l'empire , ce nombre s'accrut considérablement y en même temps quQ les secours devinrent tout à la fois et plus abondants et de meilleure qualité. La charité privée concourut avec la charité publique et institua des legs d'une grande valeur. Valentinien le Jeune punit le mendiant valide par la perte de la liberté. Justi-* nien substitua à cette peine la condamnation aux travaux publics, ou à l'exercice d'un métier, lorsque le mendiant en était capable.
^ JIISTOIAE