ES1»U1T
fois renouvelée sur le mérite des anciens : leurs parti trop enthousiastes font trop de grâce à l'ensemble en veur des détails; leurs adversaires, trop raisonneurs, rendent pas assez de justice aux détails par les vices qu'i remarquent dans l'ensemble. j
n est une autre espèce d'erreur dont le philosophe dol avoir plus d'attention à se garantir^ parce qu'il est plu aisé d'y tomber : elle consiste à transporter aux objets di goût des prindpes vrais en eux-mêmes , mais qui n'on point d'application à ces objets. On connaît le a'Ièbv quil mourût du vieil Horace , et on a blâmé avec raisoi le vers suivant : cependant une métaphysique commuii ne manquerait pas de sophismes pour le justifier. Ce se cond vers , dirait-on , est nécessaire pour exprimer tov ce que sent le vieil Horace ; sans doute il doit préférer 1 mort de son fils au déshonneur de son nom ; mais il doi encore plus souhaiter que la valeur de ce fils le fasse échai per au péril ; et qu'animé par un beau désespoir , il se dt fende seul contre trois» On pourrait d'abord répondi que le second vers exprimant un sentiment plus naturel devrait au moins précéder le premier , et par conséquei qu'il l'affaiblit. Mais qui ne voit d'ailleurs que ce secon vers serait encore faible et froid, même après avoir è remis à sa véritable place? N'est- il pas évidemment inv tile au vieil Horace d'exprimer le sentiment que ce vei renferme? chacusi supposera sans peine qu'il aime miei) voir son fils vainqueur que victime du combat : le se sentiment qu'il doive montrer et qui convienne à l'ét violent où il est , est ce courage héroïque qui lui fait pr férer la mort de son fils à la honte. La logique firoide lente des esprits tranquilles , n'est pas celle des âni
DE l'encyclopédie. 79
vivement agitées : comme elles dédaigueot de Varrèter sur des sentimens vulgaires , elles sous-entendent plus qu'elles n'expriment , elles s'élancent tout dun coup aux sentimens extrêmes ; semblables à ce dieu d'Homère , qui fait trois pas et qui arrive au quatrième.
Ainsi , dans les matières dégoût , une demi-phîlosophie nous écarte du vrai , et une phitosopbie mieux entendue nous y ramène. C'est donc faire une double injure aux belles-lettres et à la philosophie, que de croire qu'elles puissent réciproquement se nuire ou s'exclure. Tout ce i^ui appartient non-seulement à notre manière de concevoir k mais encore à notre manière de sentir , est le vrai domaine de la philosophie : il serait aussi déraisonnable ^ la reléguer dans les cieux et de la restreindre au sys- (éffle du monde , que de vouloir borner la poésie à ne parler que des dieux et de l'amour. Et comment le véritable esprit philosophique serait- il opposé au bon goût? il en est au contraire le plus ferme appui, puisque cet esprit consiste à remonter en tout aux vrais principes , à reconpaitre que chaque art a sa nature propre , chaque situation de l'âme son caractère , chaque chose son coloris ; en un mot , à ne point confondre les limites de chaque genre. Abuser de l'esprit philosophique , c'est en manquer.
Ajoutons qu^il n'est point à craindre que la discussion et l'analyse émoussent le sentiment ou refroidissent le génie dans ceux qui posséderont d'ailleurs ces précieux dons ^ela nature. Le philosophe sait que , dans le moment de la production , le génie ne veut aucune contrainte ; qu'il aime à courir sans frein et sans règle , à produire le monstrueux à côté du sublime , à rouler impétueusement l'or tt le limon tout ensemble. La raison donne donc au génie
8o ESPRIT
qui crée une liberté entière ; elle lui permet de s'ëpuiser jusqu'à ce qu il ait besoin de repos , comme ces coursiers fougueux dont on ne vient à bout qu'en les fatiguant. Alors elle revient sévèrement sur les productions du génie ; elle conserve ce qui est l'effet du véritable enthousiasme , elle proscrit ce qui est l'ouvrage de la fougue , et c'est ainsi qu elle fait éclorre les chefs-d'œuvres. Quel écrivain , s'il n'est pas entièrement dépourvu de talent et de goût , n'a pas remarqué que , dans la chaleur de la composition 9 une partie de son esprit reste en quelque Kianière à l'écart , pour observer celle qui compose et pour lui laisser un libre cours , et qu'elle marque d'avance ce qui doit être effacé ?
Le vrai philosophe se conduit à peu près de la même manière pour juger que pour composer; il s'abandonne d'abord au plaisir vif et rapide de l'impression; mais , persuadé que les vraies beautés gagnent toujom*s à l'examen ^ il revient bientôt sur ses pas^ il remonte aux causes de son plaisir, il les démêle , il distingue ce qui lui a fait illusion d'avec ce qui l'a profondément frappé , et se met en état^ par cette analyse , de porter un jugement sain de tout l'ou^ vrage.
On peut, ce me semble ^ d'après ces réflexions, rëpon-^ dre en deux mots à la question souvent agitée , si le sen^ timent est préférable à la discussion pour juger un ouvrage de goût. L'impression est le juge naturel du premier mo< ment , la discussion l'est du second. Dans les personne^ qui joignent à la finesse et à la promptitude du tact , 1^ netteté et la justesse de l'esprit , le second juge ne fer; pour l'ordinaire que confirmer les arrêts rendus par 1 premier. Mais, dira-t-on , comme ils ne seront pas toujoux
t>K i/EVCYCLOPÉI)1Î5. 8i
d'accord ^ne vaudrait-ii pas mieux s'en tenir , dans tous les cas f à la première décision que le sentiment prononce ?Quelle triste situation de chicaner ainsi son propre plaisir ! et quelle obligation aurons-nous à la philosophie 9 quand son effet sera de le diminuer? Nous répondrons ay€C regret , que tel est le malheur de la condition humaine : nous n'acquérons guère de connaissances nouvelles que pour nous désabuser de quelque illusion j et nos lumières sont presque toujours aux dépens de nos plaisirs* La simplicité de nos aïeux était peut-être plus fortement remuée par les pièces monstrueuses de notre ancien théâtre , que nous ne le sommes par la plus belle de nos pièces dramatiques. Les nations moins éclairées que la nôtre ne sont pas moins heureuses , parce qu avec moins de désirs elles ont moins de besoins , et que des plaisirs grossiers ou moins raffinés leur suffisent : cependant nous ne voudrions pas changer nos lumières pour l'ignorance de ces nations et pour celle de nos ancêtres. Si ces lumières peuvent diminuer nos plaisirs, elles flattent en même tems notre vanité : on s'applaudit d'être devenu difficile , on croit avoir acquis par-là un degré de mérite. L'amourpropre est le sentiment atfquel nous tenons le plus, et que nous somnies le plus empressés de satisftire; le plaisir qu'il nous fait prouver n'est pas, comme beaucoup d'autres, l'effet d'une impression subite et violente, mais il est plus continu , plus uniforme et plus durable , et se laisse goûter a plus longs traits.
Ce petit nombre de réflexions parait suffisant pour justifier Te^rit philosophique des reproches que l'ignorance on l'envie ont coutume de faire. Observons, en finissant , que 9 quand ces reproches seraient fondés , ils ne seraient