Tome viii
5o EâPKIT
ne peut aimer à voir une cho3e sans désirer d'en Toir ttoe autre; et si^nous n'avions pas ce désir pour celle-ci | nous n'aurions eu aucun plaisir à celle-là. Ainsi, quand on nous montre une partie d'un tableau j nous souhaitons de voir la partie que Ton nous cache à proportion du plaisir qua nous a fait celle que nous avons vue.
C'est donc le plaisir que nous donne un objet qui nous porte vers un autre ; c'est pour cela que 1 ame cherche toujours des choses nouvelles et ne se repose jamais.
Ainsi on sera toujours sûr de plaire à lame j lorsqu'on lui fera voir beaucoup de choses ou plus qu'elle n'avait espéré d'en voir.
Par-là on peut expliquer la raison pourquoi nous avons du plaisir lorsque nous voyons un jardin bien régulier » et que nous en avons encore lorsque nous voyons un lieu brut et champêtre : c'est la même cause qui produit ces effets.
Comme nous aimdns à voir un grand nombre d'objets, nous voudrions étendre notre vue j ctre en plusieurs lieux, parcourir plus d'espace : enfin , notre âme fuit les bornes» et elle voudrait, pour ainsi dire y étendre la sphère de sa présence; ainsi c'est un grand plaisir pour elle de porter sa vue au IjDin. Mais comment le faire? dans les villes ^ la vue est bornée par des maisons: dans les campagnes, elle l'est par mille obstacles : à peine pouvons-nous voir trois ou quatre arbres. L'art vient à notre secours , et nous découvre la nature qui se cache elle-même ; nous aimons l'art et nous l'aimons mieux que la nature , c'est-à*dire la nature dérobée à nos yeux : mais quand nous trouvons de belles situations j quand notre vue en liberté peut voir au loin des prés, des ruisseaux , des collines, et cesdispo*
DE l'encyclopédie. Çt
filions ^i sont , pour aîn&i dire , crises exprès , elle .est bien autrement enchantée que lorsqu'elle voil les )arâina de Le Nôtre, parce que la nature ne se copie pas^^ au lieu que Fart se ressemble toujours. C'est pour cela que dans la peinture nous aimons mieux un paysage que le plan du plus beau jardin du monde : c'est que la peinture ne prend la nature que là où elle est belle , là où la vue se peut porter au loin et dans toute son (étendue , là pu elle peut cire vue avec plaisir.
Ce qui fait ordinairement une grande pensée , c'estt lorsqu'on dit une chose qui eu fait voir un grand nombre d autres y et qu'on nous fait découvrir tout d'un coup c^ que nous ne pouvions espérer qu'après une grande lecture*
Florus nous représente en peu de paroles toutes les fautes d'Annibal : (( Lorsqu'il pouvait, dit- il, se servir de la victoire, il aima mieux en jouir : » cwn 'victoriâ posseù uti jfrui maluit.
n nous donne une idée de toute la guerre de Maçi* doin4i, quand il nous dit : « Ce fut vaincre que dy entrer » : inirois^e vicloriafuiù.
Il nous donne tout le spectacle de la vie de Scipion , quand il dit de sa jeunesse : «C*cst le Scipion qui croit pour la destruction de TÀfriquc » : hic erit Scipio , qui in exitiwn jffricç^ crescit. Vous croyoji voir uu enfant qui croît et ^'ftlève çpinrçjp un géant.
Epfîilj iJwi^s f^it ypjrjp gr^nd caractère d'AnnibaU la situatipu 4e Tjinivef $ , et toute }a grfiodeur du peupk IU>i)MÎp , lojgsqïj'il dit : <c Ai^nibal fpgîtif ohejrcbait au peu(^ ]t>pi|iin ^9i99n^i par \Q^i l'univers n : quiprof fugua e^ JiJrifiAi ho»iem popuh Rçm^mQ Mo or&i quoNrehoÂ.
5a KSlMtlT
DêêpiaUirê de Vordre. U ne suffit pas de montrer à Pim* beaucoup de choses ^ il faut les lui montrer avec ordre ; car pour lors nous nous ressouvenons de ce que nous avons TU, et nous commençons à imaginer ce que nous verrons; notre ftme se félicite de son étendue et de sa pénétration : mais , dans un ouvrage où il n'y a point d'ordre y l'âme sent à chaque instant troubler celui qu'elle y veut mettre. La suite que l'auteur s'est faite , et celle que nous nous faisons se confondent; Pâme ne retient rien^ ne prévoit rien; elle est humiliée par la confusion de ses idées, par Pinanité qui lui reste ; elle est vainement fatiguée et ne peut goûter aucun plaisir ; c'est pour cela que , quand le dessein n'est pas d'exprimer ou de montrer la confusion , oi^met toujours de l'ordre dans la confusion même. Ainsi les peintres groupent leurs figures ;* ainsi ceux qui peignent les batailles mettent-ils , sur le devant de leurs tableaux ^ les choses que l'œil doit distinguer, et la confusion dans le fond et le lointain.
lies plaisirs de la variété. Mais s'il faut de l'ordre dans les choses , il faut aussi de la variété : sans cela , l'âme languit ; car les choses semblables lui paraissent les mêmes ^ et siime partie d'un tableau qu'on nous découvre ressemblait à une autre que nous aurions vue, cet objet serait nouveau sans le paraître, et ne ferait aucun plaisir; et comme les beautés des ouvrages de l'art , semblables à celles de la nature, ne consistent que dans les plaisirs qu'elles nous font , il faut les rendre propres le plus que Pon peut à varier ces plaisirs ; il faut faire voir à Pâme des chose» qu'elle n'a pas vues ; il faut que le sentiment qu'on lui doniie soit différent de celui qu'elle vient d'avoir.
C'est ainsi que les histoires nous plaisent par la varicttf
BB l'encyclofédis. jî5
(Ses rëcits , les romans par la vartëtë des.prodige8 , les pièces de thëâtre par la variëtë des passions , et que ceux qui sa« Tent instruire modifient le plus qu'ils peuvent le ton uni* forme de l'instruction.
Une longue uniformité rend tout insupportable ; le même ordre des périodes long-tems continué, accable dans une barangue : les mêmes nombres et les mêmes chutes mettent de l'ennui dans un long poème. S'il est vrai que Ton ait fait cette fameuse allée de Moscou à Pé* tersbourg , le voyageur doit périr d'ennui renfermé entre les deux rangs de cette allée ; et celui qui aura voyagé long-tems dans les Alpes, en descendra dégoûté des sitoations les plus beureuses et des points de vue les plus charmans.
L'âme aime la variété , mais elle ne l'aime^ avons-nous dit, que parce qu'elle est faite pour connaître et pour voir; il faut donc qu'elle puisse voir, et que la variété le lui permette , c'est-à-dire , il faut qu'une cbose soit asseï simple pour être aperçue avec plaisir.
U y a des choses qui paraissent variées et ne le sont point , d'autres qui paraissent uniformes et sont très* variées.
L'architecture gothique paratt très-variée , mais là confasion des omemens fatigue par leur petitesse ; ce qui fait qu'il n'y en a aucun que nous puissions distinguer d'un autre , et leur nombre fait qu'il n'y en a aucun sur lequel Foeil puisse s'arrêter : de manière qu'elle déplaît par les endroits mêmes qu'on a choisis pour la rendre agréable*
Un bâtiment d'ordre gothique est une espèce d'énigme pour l'œil qui le voit, et l'âme est embarrassée, comme <juand on lui présente un poème obscur.
Si BSPKiT
Ii'archilectafe grecque , au contraire , phrail aniforme; sfiaifi eomme elle a les divisions qu'il faut et autant qu'il eii faut pour que Tâme voie précisément ce qu'elle peut voir sans se fatiguer j mais qu'elle en voie assez pour s'occuper ) elle a cette variété qui fait regarder avec plaisir.
Il faut que les grandes choses aient de grandes parties : les grands hommes ont de grands bras , les grands arbres de grandes branchés , et les grandes montagnes sont composées d'autres montagnes qui sont au-dessus et au-dessous; c'est la nature des choses qui fait cela.
L'architecture grecque , qui a peu de divisions et de grandes divisions, imite les grandes choses; l'âme sent une certaine majesté qui y règne partout.
C'esl ainsi que la peinture divise en groupes de trois ou quatre figures, celles qu'elle représente dans un tableau; elle imite la nature: une nombreuse troupe se di- Tise toujours en pelotons; et c^est encore ainsi que la peinture divise en grandes masses ses clairs et ses obscurs,
Dês plaisirs cÎ6 ta symétrie. Xaî dit que l'âme aime la variété; cepenclant dans la plupart des choses , elle aime a voir une espèce de symétrie ; il semble que cela renferme quelque contradiction : voici commuent j'explique cela.
Une des principales causes des plaisirs de notre âme lorsqu'elle voit des objets , c'est la facilité qu'elle a à les apercevoir; et la raison qui fait que la syniélrîc plaît à rame» cehi quelle lui épargne de la peine, qu'elle la soulage y et qu'elle coupe y pour ainsi dire y l'ouvrage par la moitié.
De là suit une règle générale : partout oi\ la symétrie est utile à râmc et peut aider ses fonctions y elle lui est
DE l'enctclopédie. 55
igr&ble; mais partout où elle est inutile , elle est fadey parce qu^elle ôte la variété. Or, les choses que nous voyons successivement doivent avoir de la variété, car notre âme n'a aucune difficulté à les voir ; celles au contraire que nous apercevons d'un coup d'œil , doivent avoir de la symétrie. Ainsi, comme nous apercevons d'un coup d'œil la façade d'un bâtiment, un parterre, un temple, on j met de la symétrie qui plaît à Famé par la facilita qu'elle lui donne d'embrasser d'abord tout Tobjet.
Comme il faut que l'objet que l'on doit voir d'un coup d'œil soit simple, il faut qu'il soit unique, et que les parties se rapportent toutes à l'objet principal ; c'est pour cela encore qu'on aime la symétrie: elle fait un tout ensemble.
Il est dans la nature qu'un tout soit achevé; et l'âme qui voit ce tout , veut qu'il n'y ait point de partie imparfaite. C'est encore pour cela qu'on aime la symétrie : il faut une espèce de pondération ou de balancement, et un bâtiment avec une ailé, ou une aile plus courte qu'une au* tre , est aussi peu fini qu'un corps avec un bras^ ou avec an bras tr<^ court.
Dea contrastes. L'âme aime la symétrie , mais elle aime aassi les contrastes ; ceci demande bien des explications. Par exemple :
Si la nature demande des peintres et des sculpteurs qu'ils mettent de la symétrie dans les parties des figures; elle veut au contraire qu'ils mettent des contrastes dans les attitudes. Un pied rangé comme un autre , un membre qui va comme un autre, sont insupportables ; la raison en est que cette symétrie fait que les attitudes sont presque toujours les mêmes , comme on Iç voit dans les figures
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gothiques , qui se ressemblent toutes par là. Ainsi il n^y a plus de variété dans les productions de l'art. De plus ^ la nature ne nous a pas situés ainsi ; et comme elle nous a donné du mouvement ^ elle ne nous a pas ajustés dans nos actions et nos manières comme des pagodes ; et si le» hommes gênés et ainsi contraints sont insupportable», que sera-ce des productions de l'art?
Il faut donc mettre des contrastes dans les attitudes , surtout dans les ouvrages de sculpture, qui y naturellement froide , ne peut mettre de feu que par la force du contraste et de la situation.
Mais y comme nous avons dit que la variété que l'on a cherché à mettre dans le gothique lui a donné de l'uniformité, il est souvent arrivé que la variété que l'on a cherche à mettre par le moyen des contrastes , est devenue une symétrie et une vicieuse uniformité.
Ceci ne se sent pas seulement dans de certains ouvrages de jlculpture et de peinture, mais aussi dans le style de quelques écrivains , qui , dans chaque phrase , mettent toujours le commencement en contraste avec la fin par des antithèses continuelles, tek que saint Augustin et autres auteurs de la basse latinité, et quelques-uns de nos modernes, comme Saint-Evremont : le tour de phrase toujours le même et toujours uniforme déplait extrêmement ; ce contraste perpétuel devient symétrie , et cette opposition toujours recherchée devient uniformité.
L'esprit y trouve si peu de variété , que lorsque vous avez vu ime partie de la phrase , vous devinez toujours l'autre : vous voyez des mots opposés^ mais opposés de la même manière; vous voyçz un tour dans la phrase» mais c'est toujours le même.
DE î/evcyclopédie. Cyj
Bien des peintres sont tombés dans le défaut de mettre des contrastes partout et sans ménagement , de sorte que lorsqu'on voit une figure , on devine d'abord la disposition de celle d'à-côté; cette continuelle diversité devient quelque cbose de semblable; d'ailleurs la nature , qui jette les choses dans le désordre , ne montre pas l'afifectation d'un contraste continuel , sans compter qu'elle ne met pas tous les corps en mouvement , et dans un mouvement forcé* Elle est plus variée que cela : elle met les uns en repos , et elle donne aux autres dififérentes sortes de mouvemens.
Si la partie de l'âme qui connaît aime la variété , celle qui sent ne la cherche pas moins ; car l'âme ne peut pas soutenir long-tems les mêmes situations, parce qu'elle est liée à un corps qui ne peut les souffrir; pour que notre âme soit excitée y il faut que les esprits coulent dans les nerfs. Or , il y a là deux choses , une lassitude dans les nerfs, une cessation de la part des esprits qui ne coulent plus , ou qui se dissipent des lieux où ils ont coule.
Ainsi , tout nous fatigue à la longue , et surtout les grands plaisirs : on les quitte toujours avec la même satisfaction qu'on les a pris ; car les fibres qui en ont été les organes ont besoin de repos ; il faut en employer d'autres plus propres à nous servir j et distribuer , pour ainsi dire , le travail.
Notre âme est lasse de sentir ; mais ne pas sentir , c'est tomber dans un anéantissement qui l'accable. On remédie à tout en variant ses modifications ; elle sent , et elle ne se lasse pas.
Des plaisirs de la surprise. Cette disposition de l'âme qui la porte toujours vers différens objets, fait qu'elle
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goûte tous les plaisirs qui viennent de la surprise ; sentiment qui plalt à l'âme par le spectacle et par la promptitude de Faction y car elle aperçoit ou sent une chose qu'elle n'attend pas , ou d'une manière qu'elle n'attendait pas.
Une chose peut nous surprendre comme merveilleuse y mais aussi comme nouvelle , et encore comme inattendue ; et dans ces derniers cas, le sentiment principal se lie à un sentiment accessoire fondé sur ce que la chose est nouvelle où inattendue.
C'est par là que les jeux de hasard nous piquent ; ils nous font voir uue suite continuelle d'événemens non attendus: c'est par là que les jeux de société nous plaisent j ils sont encore uue suite d'événemens imprévus , qui ont pour cause l'adresse jointe au hasard.
C'est encore par-là que les pièces de théâtre nous plaisent; elles se développent par degrés , cachent les événemens jusqu'à ce qu'ils arrivent, nous préparent toujours de nouveaux sujets de surprise, et souvent nous piquent ^n nous les montrant tels que nous aurions dû les prévoir. Enfin les ouvrages d'esprit ne^sont ordinairement lus que parce qu'ils nous ménagent des surprises agréables, et suppléent à l'insipidité des conversations presque toujours languissantes , et qui ne font point cet effet.
Là surprise peut être produite par la chose , ou par la manière de l'apercevoir ; car nous voyons une chose plus grande ou plus petite qu'elle n'est en effet , ou différente de ce qu'elle est , ou bien nous voyons la chose même , mais avec une idée accessoire qui nous surprend* Telle est dans une chose Tidée accessoire de la difficulté de l'a- Toir faite , bu du tems où elle a été faite , ou de la ma-
DE l'enctclopédib. 5^
nière dont elle a été faite , ou de quelque autre circonstance qui s'y joint.
Suétone nous décrit les crimes de Néron avec un sang* froid qui nous surprend , en nous faisant presque croire qu'il ne sent point l'horreur de ce qu'il déerit; il change de ton tout-à-coup , et dit : l'univers ayant souffert ce monstre pendant quatorze ans , enfin II l'abandonna : taie monatruni per quatuordecini annoa perpeaaua ierra^ rum orbis landem destituit. Ceci produit dans l'esprit difTérentes sortes de surprises ; nous sommes surpris du changement de style de l'auteur, de la découverte de sa différente manière de penser , de sa façon de rendre en aussi peu de mots une des grandes révolutions qui soit arrivée ; ainsi Tame trouve un très-grand nombre de scntimens diffcrens qui concourent k l'ébranler et à lui composer un plaisir.
Des diverses causes qui peuvent produire un sentie TJtenL 11 faut bien remarquer qu'un sentiment n'a pas ordinairement dans notre âme une cause unique ; c^cst , si j'ose me servir de ce terme , une certaine dose qui en produit la force et la variété. L'esprit consiste à savoir frapper plusieurs organes à la fois ; et si Ton examine les divers écrivains , on verra peut-èlrc que les meilleurs et ceux qui ont plu davantage , sont ceux qui ont excité dans Tâme plus de sensations en même tems.
Voyez , je vous prie j la multitude des causes ; nous aimons mieux voir un jardin bien arrangé , qu'une confusion d arbres 5 1** parce que notre vue qui serait arrêtée ne Test pas ; 2** chaque allée est une , et forme une grande chose , au lieu que dans la confusion , chaque arbre est une chose et une petite chose; S^ nous voyons un arran-
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gement que nous n'avons pas coutume de voir ^ 4' nous savons bon gré de la peine qu'on a prise ; 5^ nous admirons le soin qtie l'on a de combattre sans cesse la nature , qui par des productions qu'on ne lui demande pas , cherche k tout confondre : ce qui est si vrai , qu'un jardin négligé nous est insupportable; quelquefoià la difficulté de l'ouvrage nous plait f quelquefois c'est la facilité ; et comme dans un jardin magnifique nous admirons la grandeur et la dépense du maître , nous voyons quelquefois avec plaisir qu'on a eu Part de nous plaire avec peu de dépense et de travail.
Le jeu nous plaît parce qu'il satisfait notre avarice, c'est-à-dire l'espérance d'avoir ph». U flatte notre vanité par l'idée de la préférence que la fortune nous donne , et de l'attention que les autres ont sur notre bonheur; u satisfait notre curiosité , en nous donnant en spectacle. Enfin il nous donne les différens plaisirs de la surprise.
La danse nous plaît par la légèreté , par une certaine grâce , par la beauté et la variété des attitudes , par sa liaison avec la musique j la personne qui danse étant comme un instrument qui accompagne ; mais surtout elle plaît par une disposition de notre cerveau 9 qui est telle qu'elle ramène en secret l'idée de tous les mouvemens à de certains mouvemens^ la plupart des attitudes à de certaines attitudes.
De la aenaibiïité. Presque toujours les choses nous plaisent et déplaisent à différens égards : par exenap'^» '^ inrtuoai d'Italie nous doivent faire peu de plaisir? 1 parce qu'il n'est pas étonnant qu'accommodés comnae 1 * sont , ils chantent bien ; ils sont comme un instrunoen dont l'ouviici: a retranché du bois pour lui faire produir
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àes sons ; a^ parce que les passions qu'ils jouent sont trop suspectes de fausseté $ 3» parce qu'ils ne sont ni du sexe que nous aimons y ni de celui que nous estimons ; d'un autre côté ils peuvent nous plaire , parce qu'ils conser- Yent très-long-tems un air de jeunesse , et de plus parce qu'ils ont une voi^ flexible et qui leur est particulière ; ainsi chaque chose nous donne un sentiment , qui est composé de beaucoup d'autres , lesquels s'aJBTaiblissent et se choquent quelquefois.
Souvent notre âme se compose elle-même des raisons de plaisir , et elle y réussit surtout par les liaisons qu'elle met aux choses; ainsi une chose qui nous a plu nous platt encore^ par la seule raison qu'elle nous a plu, parce que nous joignons l'ancienne idée à la nouvelle : ainsi une actrice qui nous a plû sur le théâtre nous plait encore clans sa chambre ; sa voix , sa déclamation , le souvenir de l'avoir vue admirer j que dis-rje , l'idée de la princesse jointe à la sienne , tout cela fait une espèce de mélange qui forme et produit un plaisir.
Nous sommes tous pleins d'idées accessoires. Une femme qui aura une grande réputation et un léger défaut , pourra le mettre en crédit et le faire regarder comme une grâce. La plupart des femmes que nous aimons n'ont pour elles que la prévention sur leur naissance ou leurs biens , les honneurs ou l'estime de certaines gens.
De la délicatesse. Les gens délicats sont ceux qui ,k chaque idée ou à chaque goût , joignent beaucoup d'idées ou beaucoup de goûts accessoires. Les gens grossiers n'ont qu'une sensation , leur âme ne sait composer ni décomposer ; ils ne joignent ni n'ôtent rien à ce que la nature
donne , au lien que les gens délicats dans Tamonr, se composent la plupart des plaisirs de Famour. Polixène et Apicius portaient à la table bien des sensations inconnues à nous autres mangeurs vulgaires ; et ceux qui jugent avec goût des ouvrages d'écrit j ont et se sont Cait une infinité de sensations que les autres hommes n^nt pas.
Du Je ne sais quoi. Il y a quelquefois dans les personnes ou dans les choses y un charme invisible y une grâce naturelle , qu on n'a pu définir , et qu'on a été forcé d'appeler \eje ne sais quoi. Il me semble que c'est un effet principalement fondé sur la surprise. Nous sommes touchés de ce qu'une personne nous plait plus qu elle ne nous a paru d'abord devoir nous plaire; et nous sommes agréablement surpris de ce qu'elle a su vaincre des défauts que nos yeux nous montrent , et que le cœur ne croit plus : voilà pourquoi les femmes laides ont trèssouvent des grâces, et qu'il est rare que les belles en aient ; car une belle personne fait ordinairement le contraire de ce que nous avions attendu : elle parvient à nous paraître moins aimable ; après nous avpir surpris en bien y elle nous surprend en mal : mais l'impression du bien est ancienne 9 celle du mal nouvelle 5 aussi les belles personnes font-elles rarement les grandes passions , presque tou-* jours réservées à celles qui ont des grâces y c'est-à-dire des agrémens que nous n'attendions point et que nous n'avions pas sujet d'attendre. Les grandes parures ont rarement de la grâce y et souvent l'habillement des bergères en a. Nous admirions la majesté des draperies de Paul Veronèse; mais nous sommes touchés de la simplicité de Raphaël , et de la pureté du Gorrège. Paul Veronèse promet beaucoup y et paie ce qu'il promet. Raphaël et le
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Corrège promettent peu ;, et paient beaucoup , et cela nous platt davantage.
Les grâces se trouvent plus ordinairement dans Tesprit que dans le visage ; car un beau visage paraît d'abord et ne cache presque rien : mais Tesprit ne se montre que peu à peu y que quand il veut, et autant qu'il veut; il peut se cacher pour paraître, et donner cette espèce de, surprise qui fait les grâces.
Les grâces se trouvent moins dans les traits du visage que dans las manières ; car les manières naissent à chaque instant , et peuvent à tous les momens créer des surprises : en un mot , une femme ne peut guère être belle que dune façon , mais elle est jolie de cent mille.
La loi des deux sexes a établi , parmi les nations poU-> cées et sauvages , que les hommes demanderaient , et que les femmes ne fe^ient qu'accorder : de là il arrive quelea grâces sont plus particulièrement attachées aux femmes. Comme elles ont tout à défendre , elles ont tout à cacher f la moindre parole , le moindre geste , tout ce qui , sans choquer le premier devoir, se montre en elle, tout ce qui se met en liberté , devient une grâce ; et tellç est la sagesse de la nature , que ce qui ne serait rien sans la loi de la pudeur , devient d'un prix infini depuis cette heureuse loi , qui fait le bonheur de l'univers.
Comme la gène et rafTectation ne sauraient nous surprendre, les grâces ne se trouvent, ni dans les manières gênées, ni dans les manières aifectées, mais dai^s uud certaine liberté ou facilité qui est entre les deux extrémi-. tes, et Tâme est agréablement sm'prise de voir que l'on a inXé les deux écueils.
Il semblerait que les manières naturelles devraient être
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(es plus aisées; ce sont celles qui le sont le moins, car l'éducation qui nous géne^ nous fait toujours perdre du naturel : or , nous sommes charmés de le voir revenir.
Rien ne nous plait tant dans une parure , que lors-^ qu'elle est dans cette négligence^ ou môme dans ce désordre qui nous cache tous les soins que la propreté n a pas exigés , et que la seule vanité aurait fait prendre ; et Ton n'a jamais de grâces dans Fesprit que lorsque ce que Ton dit parait trouvé, et non pas recherché.
Lorsque vous dites des choses qui vous ont coiilé^ vous pouvez bien faire voir que vous avez de l'esprit, et non pas des grâces dans l'esprit. Pour le faire voir, il faut que vous ne le voyez pas vous-même , et que les autres , à qui d'ailleurs quelque chose de naïf et de simple en vous ne promettait rien de tout cela , soient doucement surpris de s'en apercevoir. ♦
Ainsi les grâces ne s'acquièrent point; pour en avoir il faut être naïf. Mais comment peut-on travailler à être naïf?
Une des plus belles fictions d'Homère , c^est cette ceinture qui donnait à Venus l'art de plaire. Rien n'est plus propre à faire sentir cette magie et ce pouvoir des grâces, qui semblent être données à une personne par un pouvoir invisible, et qui sont distinguées de la beauté même. Or cette ceinture ne pouvait être donnée qu'à Vénus : elle ne pouvait convenir à la beauté majestueuse de Junon , car sa majesté demande une certaine gravité, c'est-à-dire, une contrainte opposée à l'ingénuité des grâces } elle ne pouvait bien convenir à la beauté fière de Pallas , car la fierté est opposée à la douceur des grâces , et d'ailleurs^ peut souvent être soupçonnée d'affectation.
De l'evoyclopédie, [ 65
Progression de la surprise. Ce qui fait les grandes beautés , c'est lorsqu'une chose est telle que la surprise est d'abord médiocre ^ qu'elle se soutient , augmente , et nous mène ensuite k l'admiration. Les ouvrages de Raphël frappent peu au premier coup d'œil: il imite si bien la nature 9 que l'on n'en est d'abord pas plus étonné que si l'on voyait l'objet même, lequel ne causerait point de surprise : mais une eitpression extraordinaire , un coloris plus fort , une attitude bizarre d'un peintre moins bon , nous saisit du premier coup d'œil, parce qu'on n'a pas coutume de la voir ailleurs. On peut comparer Raphaël à Virgile; et les peintres de Venise, avec leurs attitudes forcées , à Lucain. Virgile , plus naturel , frappe d'abord moins , pour frapper ensuite plus. Lucain frappe d'abord plus , pour frapper.ensuite moins.
L'exacte proportion de là fameuse église de Saint- Pierre, fait qu'elle ne paraît pas d'abord aussi grande tfu'elle Pest; car nous ne savons pas où nous prendre pour juger de sa grandeur. Si elle était moins large , nous Serions frappés de sa longueur; si elle était moins longue, nous le serions de sa largeurw Mais à mesure que l'on examine , l'ceil la voit s'agrandir ^ l'étonnement augmente. On peut la comparer aux Pyrénées , où l'œil qui croyait d'abord les mesurer , découvre des montagnes derrière les montagnes , et se perd toujours davantage.
n arrive souvent que notre âme sent du plaisir lorsqu'elle a un sentiment qu'elle né peut pas démêler elle-* même , et qu'elle voit une chose absolument différente de ce qu'elle sait être ; ce qui lui donne un sentiment de surprise dont elle ne peut pas sortir. En voici un exemple. Le dôme de Saint Pierre est immense; on sait que Michel-
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jAnge voyant le Panthéon^ qui était le plus grand teinpié de Rome, dit qu'il en voulait faire un pareil ^ mais qu'il voulait le mettre eh l'air. Il fit donc, sur ce modèle, le dôme de Saint-Pierre : mais il fit des piliers si massifs ^ que ce dôme , qui est comme une montagne que l'on a sur la tète , paraît léger à l'œil qui le considère. L'âme reste donc incertaine entre ce qu'elle voit et ce qu'elle sait , et elle reste surprise de voir ime masse en même tems si énorme et si légère.
Des beautés qui t^ésultent d'un certain embarras de Fâme. Souvent la surprise vient à l'âme de ce qu'elle ne peut pas concilier ce qu'elle voit avec ce qu'elle a vu. Il y a en Italie un grand lac , qu'on appelle le lac majeur ; c'est une petite mer dont les bords ne montrent rien que de sauvage. A quinze milles dans le lac sont deux îles d'un quart de mille de tour, qu'on appelle les JBorro^ mées 9 qui sont à mon avis le séjour du monde le plus enchanté. L'âme est étonnée de ce contraste romanesque, de rappeler avec plaisir les merveilles des romans , où après avoir passé par des rochers et des pays arides , on se trouve dans un Heu fait pour les fées*
Tous les contrastes nou$ frappent , parce qUe les choses en opposition se relèvent toutes les deu^t: ainsi, lorsqu'un petit homme est auprès d'un grand , le petit &it paraître l'autre plus grand ^ et le grand fait paraître l'autre plus petit.
Ces sortes de surprises font le plaisir que l'on trouve daus toutes les beautés d'opposition , dans toutes les an— tiihèses et figures p^treillq?. Quand Florus dit : « Sore et Algide , qui le croirait? nous ont été formidables ; Satrique et Comicule étaient des provinces : nous rougissons
DE L^BVCYCLOPÉDIE. $7
des Borlliens et des Véruliens ; mais nous en avons triomphé : enfin Tibur notre faubourg , Preneste où sont nos maisons de plaUance étaient le sujet des vœux que nous allions faire auCapitole.» Cet auteur, dis-je^nous montre en même tems la grandeur de Rome et la petitesse de ses commencemensy et Vëtonnement porte sur ces deux choses.
On peut remarquer ici combien est grande la difiSérence des antithèses d^idées » d'avec les antithèses d'expression. L'antithèse d'expression n'est pas cachée, celle d'idées l'est : l'une a toujours le même habit , l'autre en change comme on veut : l'une est variée , l'autre non.
Le même Florus , en parlant des Samnites , dit que leurs villes furent tellement détruites, qu'il est difficile de trouver à présent le sujet de vingt-quatre triomphes : ut non facile appareat materia quatuor et viginti triumphorum. Et par les mêmes paroles ^ qui marquent la destruction de cç peuple, il fait voir la grandeur de son courage et de sou opiniâtreté.
Lorsque nous voulons nous empêcher de rire , notre rire redouble , à cause du contraste qui est entre la situation où nous sommes et celle où nous devrions être : de mèmiç 9 lorsque nous voyons dans un visage un grand défaut, comme, par exemple, un très-grand nez, nous riom , à cause que nous voyons que ce contraste avec les autr^ traits du visage ne doit pas être. Ainsi les contrastes sont cause des défauts , aussi-bien que des beautés. Lorsque nous voyons qu'ils sont sans raison , qu'ils relèvent ou éclairent un autre défaut, ils sont les grands instrumens de la laideur , laquelle , lorsqu'elle nous frappe subitement, peut exciter une certaine joie dans notre âme, et nous faire rire. Si notre âme la regarde comme un n^al-
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heur dans la personne qui la possède , elle peut exciteir là pitiéw Si elle la regarde avec l'idée! de ce qui peut nous nuire ^ et avec une idée de comparaison avec ce qui a cou-^ tume de nous émouvoir et d'exciter nos désirs ^ elle la regarde avec un sentiment d'aversion.
De même dans nos pensées, lorsqu'elles contiennent une opposition qui est contre le bon sens , lorsque cette opposition est commune et aisée i trouver , elles ne plai-^ sent point et sont un défaut , parce qu'elles ne causent point de surprise ^ et si au contraire elles sont trop re-» cherchées, elles ne plaisent pas non plus» H faut que dans un ouvrage on les sente par ce cpi'on a voulu les montrer; car pour lors la surprise ne tombe que sur la sottise de Fauteur»
Une des choses qui nous plaît le plus, c'est le naïf^ mais c'est aussi le style le plus difficile à attraper ; la rai-** son en est qu'il est précisément entre le noble et le bas ; et il est si près du bas, qu'il est très-difficile de le côtoyer
toujours sans y tomber*
Les musiciens ont reconnu que la musique qtti se
chante le plus facilement est la plus difficile à composer ;
preuve certaine que nos plaisirs et l'art qui nous les domie
sont entre certaines limites.
A voir les vers de Corneille si pompeux , et ceux de
Racine si naturels , on ne devinerait pas que Corneille
travaillait &cilement, et Racine avec peine.
Le bas est le sublime du peuple , qui aime à voir une
chose faite pour lui et qui est à sa portée.
Les idées qui se présentent aux gens qui sont bien éle-«
vés et qui ont un grand esprit ^ sont ou naïves ^ ou nobles ^
ou sublimes*
DE l'encyclopédie. 6gi
Lorsqu'une chose nous est montrée avec des circonstances ou des accessoires qui l'agrandissent , cela nous pa"" raît noble : cela se sent surtout dans les comparaisons ou l'esprit doit toujours gagner et jamais perdre; car elle^ doivent toujours ajouter quelque chose ^ faire voir la chose plus grande . ou s'il ne s'^igitpas de grandeur , plus ^ne et plus dëlicate : mais il faut bien se donner de garde de monr (rer à l'âme un rapport dans le bas , car elle se le serait caché si elle l'avait découvert.
Gomme il s'agit de montrer des choses fines > l'âme aime mieux voir comparer une manière à une manière , une action à une action j qu'une chose à une chose , comme un héros à un lion , ime femme à un astre, et im homme léger à un cerf.
Michel-Ânge est le mahre peur donner de la noblesse à tous ses sujets» Dans son fameux Bacchus , il ne fait point comme les peintres de Flandres y qui nous montrent une figure tombante, et qui est pour ainisi dire en l'air. Cela serait indigne de la majesté d'un dieu. H le^ peint ferme sur ses jambes ; mais il lui donne si bien la gaieté de l'i-* vresse , et le plaisir à voir couler la liqueur qu'il verse dans sa coupe , qu'il n'y a rien de si admirable.
Dans la Passion , qui est dans la galerie de Florence , il a , peint la Vierge , debout , qui regarde son fils crucifié , sans douleur , sans, pitié , sans regret , sans larmes. Il la suppose instruite de ce grand mystère , et par -là lui fait soutenir avec grandeur le spectacle de cette mort.
D n'y a point d'ouvrage de Michel -Ange où il n'ait mis quelque chose de noble. On trouve du grand dans ses ébauches même, comme dans ces vers que Virgile n'a point finis.
yo ESPRIT
Jules Romain, dans sa chambre des géans à Manloiie , où il a représente Jupiter qui les foudroie , fait voir tous les dieux effrayés; mais Junon est auprès de Jupiter , elle lui montre d'un air assuré un >géant sur lequel il faut qu'il lance la foudre; par-là il lui donne un air de grandeur que n'ont pas les autres dieux ; plus ils sont prés de Jupiter ,. plus ils sont rassurés; et cela est bien naturel , car dans une bataille ^ la frayeur cesse auprès de celui qui a de l'avantage, . . . ( Fragment de Montesquieu ).
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Goût ( Littérature ). Réflexions sur Tubage et sur Tabus de la philosophie dans les matières de goût. — L'esprit philosophique , si célébré chez une partie de notre nation, et si décrié par l'autre , a produit dans les sciences et dans les belles-lettres des effets contraires^ dans les sciences, il a mis des bornes sévères à la manie de tout expliquer, (jue l'amout des systèmes avait introduite; dans leâ belles-lettres , il a entrepris d'analyser nos plaisirs et de soumettre à l'examen tout ce qui est l'objet du goûU Si la sage timidité de la physique moderne a trouvé des contradicteurs , est- il surprenant que la hardiesse des nouveaux littérateurs ait eu le même sort? £Ue a dû principalement révolter ceux de nos écrivaijis qui pensent qu'en fait dégoût comme dans des matières plus sérieuses , toute opinion nouvelle et paradoxe doit être prescrite, par la seule' raison qu'elle est nouvelle. Il nous semble au contraire que dans les sujets de spéculation et d agrément, on ne saurait laisser trop de liberté à l'indiistrie, dût-elle n'être pas toujours également heureuse dans ses efforts. C'est en se permettant les écarts que le génie
DE l'encyclopédie. ' ' 7 \
enfante les choses sublimes; permettons de même à la raison de porter au hasard j et quelquefois sans succès , son flambeau sur tous les objets de nos plaisirs, si nous voulons la mettre à portée de découvrir au génie quelque route inconnue. La séparation des vérités et des sophismes se fera bientôt d'eUe-méme 9 et nous en serons ou plus riches , ou du moins plus éclairés.
Un des avantages de la philosophie appliquée aux ma-» tières de goût» est de potis guérir ou de nous garantir de la superstition littéraire; elle )a3tifie notre estime pour les anciens en la rendant raisonnable ; elle nous empoché d'encenser leurs fautes; elle nous fait voir leurs égaux dans plusieurs de nos bons écrivains modernes, qui pour s'être formés sur eux, se croyaient, par une inconséquence modeste , fort inférieurs à leurs maîtres. Mais Fanalyse métaphysique de ce qui est Tobjet du sentiment , ne peut-elle pas faire chercher des raisons à ce qui n'en a point, émousser le plaisir, en nou3 accoutumant à discuter froidement ce que nous devons sentir avec chaleur ,. donner enfin des entraves au génie , et le rendre esclave et timide? Essayons de répondre à ces questions.
Le goût , quoique peu commun, n'est point arbitraire; cette vérité est également reconnue de ceux qui réduisent le goût à sentir, et de ceux qui veulent le contraindre à. raisonner. Mais il n'étend pas sonressort sur toutes les beautés dont un ouvrage de l'art est susceptible. Il en est de frappantes et de sublimes qui saisissent également tous les esprits , que la nature produit sans effort dans tous les siècles et chez tous les peuples , et dont par conséquent tous les esprits , tous les siècles , et tous les peuples sont juges. Il en est qui ne touchent que les âmes sensibles et
qui glissent sur les autres. Les beautés de cette espèce tx;. sont que du second ordre, car ce qui est grand est prëfërable à ce qui n'est que fin; elles sont néanmoins celles qui demandent le plus de sagacité pour être produites, et de délicatesse pour être senties ; aussi sont-elles plus fréquentes parmi les nations chez lesqujelles les agrémens dç la société ont perfectionné l'art de vivre et de jouir. Ce genre de beautés faites pour le petit nombre , est proprement l'objet du goût 9 qu'on peut définir , le talent de dé^ mêler dans les ouvrages de Vart ce qui doit plçiire aux dînes sensibles et ce qui doit les blesser.
Si le goût n'est pas arbitraire, il est donc fondé sur des principes incontestables; et ce qui en est une suite né-^ cessaire, il ne doit point y avoir d'ouvrage de l'art dont on ne puisse juger en y appliquant ces principes. En effet , Ija source de notre plaisir et de notre ennui est iiniquement et entièrement en nous; nous trouverons donc au dedans de nous-mêtaes , en y portant une vue attentive , des règles générales et invariables de goût , qui seront comme la pierre de touche , à l'épreuve de laquelle toutes les productions du talent pourront être soumises. Ainsi, le même esprit philosophique qui nous oblige, faute de lumières suffisantes , de suspendre à chaque ii^tant nos pas dans l'étude de la nature et des objets qui sont hors de nous , doit au contraire dans tout ce qui est l'objet du goût , nous porter à la discussion. Mais il n'ignore pas , en même tems , que cette discussion doit avoir un terme. En quelque matière que ce soit, nous devons désespérer de remonter jamais aux premiers principes , qui sont toujours pour nous derrière un nuage : vouloir trouver la cause métaphysique de nos plaisirs , serait un
DE l'encyclopédie. "5
projet aussi chimérique que d'entreprendre d expliquer Taction des objets sur nos sens. Mais comme on a ^u réduire à un petit nombre de sensations l'origine de nos connaissances, on peut de même réduire les principes de nos plaisirs en matière de goût , à un petit nombre d'observations incontestables sur notre manière de sentir. C'est jusque-là que le philosophe remonte , mais c'est là qu il s'arrête , et d'où par une pente naturelle il descend ensuite aux conséquences.
La justesse de l'esprit, déjà si rare par elle- même, ne suffit pas dans cette analyse; oe n'est pas même encore assez d'une âme délicate et sensible; il faut de plus, s'il est permis de s'exprimer de la sorte, ne manquer d'aucun des sens qui composent le goût. Dans un ouvrage de poésie , par exemple, on doit parler tantôt à l'imagination, tantôt au sentiment, tantôt à la raison , mais toi^jours à l'organe; les vers sont une espèce de chant sur lequel l'oreille est si inexorable , quje la raison même est quelquefois contrainte de lui faire de légers sacrifices. Ainsi un philosophe dénué d'organçs , eût-il d'ailleurs tout le reste , sera un mauvais juge en matièrç de ppésie. Il prétendra que le plaisir qu'il nous procure est un plaisir d opinion ; qu'il faut se contenter, dans quelque ouvrage que ce soit, de parler à Tesprit et à l'âme; il jetera même par des raisonnemeus captieux un ridicule apparent sur le soin d'arranger des çiots pour le plaisir de l'oreille. C'est ainsi qu'un physicien, réduit au seul sentiment du toucher, prétendrait que les objets éloignés ne peuvent agir sur nos organes, et le prouverait par des sophismes auxquels on ne pourrait répondre qu'en lui rendant l'ouïe et la vue. Notre philosophe croira n'avoir rien ôté à un ouvrage de poésie , en
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conservant tous l(es termes et en les transposant pour dé-, truîre la mesure , et il attribuera à un préjuge dont il es\ esclave lui-même , sans le vouloir , l'espèce de langueur que l'ouvrage lui parait avoir contractée par ce nouvel état. Il ne s'apercevra pas qu'en rompant la mesure et en ren* versant les mots, il;i détruit THarmonie qui résultait de leur arrangement et de leur liaison. Que dirait -ou d'un musicien qui ^ pour prouver que le plaisir de la mélodie est un plaisir d'opinion , dénaturerait un air fort agréable en transposant au hasard les sons dont il est composé ?
Ce n'est pas ainsi que le vrai philosophe jugera du plaisir que donne la poésie. Il n'accordera sur ce point ni tout à la nature , ni tout à l'opinion : il reconnaîtra que comme la musique a un effet général sur tous les peuples^ quoique la musique des uns ne plaise pas toujours aux autres , de même tous les peuples sont sensibles à l'harmonie poétique, quoique leur poésie soit fort différente. C'est en examinant avec attentioii cette diflFérence, qu'il parviendra à déterminer jusqu'à quel point l'habitude influe sur le plaisir que nous font la poésie et la musique j ce que l'habitude ajoute de réel à ce pjaisir, et ce que l'opinion peut aussi y joindre d'illusoire. Car il ne confondra point le plaisir d'habitude avec celui qui est purement arbitraire et d'opinion; distinction qu'on n'^ peut-être pas assez faite en cette matière , et que néanmoins l'expérience journalière rend incontestable. Il est des plaisirs qui, dès le premier moment , s'emparent de nous ^ il en est d'autres qui n'ayant d'abord éprouvé de notre part que de Féloignement ou de l'indifférence, attendent pour se faire sentir , que l'âme ait été suffisamment ébranlée par leur action , et n'en sont alors que plus vifs. Combien de fois
DE L ENCYCLOPÉDIE. j-S
n est-il pas arrivé qu'une musique qui nous avait d'abord déplu , nous a ravi ensuite , lorsque l'oreille , à force de l'entendre , est parvenue à en démêler toute l'expression et la finesse ? Les plaisirs que l'habitude fait goûter peu- Tent donc n'être pas arbitraires, et même avoir eu d'abord le préjugé contre eux.
C'est ainsi qu'un littérateur philosophe conservera à loreiile tous ses droits. Mais en même tems, et c'est-là surtout ce qui le distingue , il ne croira pas que le soin de satisfaire l'organe dispense de l'obligation encore plus importante de penser. Gomme il sait que c'est la première loi du style , d'être à l'unisson du sujet , rien ne lui inspire plus de dégoût que des idées communes exprimées avec recherche et parées du vain coloris de la versification : une prose médiocre et naturelle lui paraît préférable à la poésie , qui au mérite de l'harmonie ne joint point celui des choses : c'est parce qu'il est sensible aux beautés d'image, qu'il n'en veut que de neuves et de frappantes; encore leur préfère-t-il les beautés de sentiment , et surtout celles qui ont l'avantage d'exprimer d'une manière noble et touchante des vérités utiles aux hommes.
Il ne suffit pas à un philosophe d'avoir tous les sens qui composent le goût , il est encore nécessaire que l'exercice de ces sens n'ait pas été trop concentré dans un seul objet. MalJebranche ne pouvait lire sans ennui les meilleurs vers, quoiqu'on remarque dans son style les grandes qualités du poète, l'imagination, le sentiment et l'harmonie : mais trop exclusivement appliqué à ce qui est l'objet de la raison , ou plutôt du raisonnement , son imagination se i>oniait à enfanter des hypothèses philosophiques , et le <legré de sentiment dont il était pourvu , à les embrasser
y s ESPRIT
^vec ardeur comme des vérités. Quelque harmonieuse que soit sa prose y l'harmonie poétique était sans charme pour lui y soit qu'en effet la sensibilité de son oreille fut bornée à l'harmonie de la prose , soit qu'un talent naturel lui fit produire de la prose harmonieuse sans qu'il s'^ aperçût , comme son imagination le servait sans qu'il s'en doutât , ou comme un instrument rend des accords sans le savoir.
Ce p'est pas seulement à quelque défaut de sensibilité dans l'âme ou dans l'organe , qu'on doit attribuer les faux )ugçmens en matière de goût. Le plaisir que nous fait éprouver un ouvrage de l'art vient ou peut venir de plusieurs, sources différentes ^ l'analyse philosophique consiste ^onc à savoir les distinguer et les séparer toutes , afin ic rapporter à chacune ce qui lui appartient , et de ne pas attribuer notre plaisir à une cause qui ne l'ait point pro* duit. C'est sans doute sur les ouvrages qui ont réussi en chaque genre , que les règles doivent être faites ; Hiais ce n'est point d'après le résultat général du plaisir que cei ouvrages nous ont donné : c'est d'après une discussioi réfléchie qui nous fasse discerner les endroits dont noui avons été vraiment affectés , d'avec ceux qui n'étaien destinés qu'à servir d'ombre ou de repos, d'avec ceu) même où, l'auteur s'est négligé sans le vouloir. Faute dt suivre cette méthode , l'imagination échauffée par quel ques beautés du premier ordre dans un ouvrage mons^ trueux d'ailleurs, fermera bientôt les yeux sur les endroits fsdbles^ transformera les défauts mêmes en beautés et nous conduira par degrés à cet enthousiasme froid c stupide qui ne sent rien à force d'admirer tout; espèc de paralysie de l'esprit, qui nous rend indignes et ix\ capables de goûter les beautés réelles. Ainsi sur une in
DE l'encyclopédie. '^j
)ressioii confuse et machinale, ou bien on établira de aux principes de goût , ou , ce qui n'est pas moins dan- ;ereux , on érigera en principe ce qui est en soi purement irbitraire ; on rétrécira les bornes de l'art , et on prescrira les limites à nos plaisirs , parce qu'on n'en voudra que lune seule espèce et dans un seul genre ; on tracera lutour du talent un cercle étroit dont on ne lui permettra )as de sortir.
C'est à la philosophie à nous délivrer de ces liens ; mais jlc ne saurait mettre trop de choix dans les armes dont die se sert pour les briser. La Motte a avancé que les rers n*étaient pas essentiels aux pièces de théâtre : pour prouver cette opinion, trèssoutenable en elle-même, il I écrit contre la poésie , et par-là il n^a fait que nuire \ sa cause ; il ne lui restait plus qu'à écrire contre la nusique , pour prouver que le chant n'est pas essentiel à la tragédie. Sans combattre le préjugé par des para* doxes, il avait, ce me semble, un moyen plus court de l'attaquer ; c'était d'écrire Inès de Castro en prose ; l'extrême intérêt du sujet permettait de risquer l^innovation , et peut-être aurions-nous un genre de plus. Mais l'envie de se distinguer fronde les opinions dans la théorie, et Tamour- propre qui craint d'échouer les ménage dans la pratique. Les philosophes font 1c contraire des législateurs ^ ceux-ci se dispensent des lois qu'ils imposent, ceux-là se soumettent dans leurs ouvrages aux lois qu'ils oondamnent dans leurs préfaces.
Les deux causes d'erreur dont nous avons parlé jus* qa'ici , le défaut de sensibilité d'une part , et de l'autre trop peu d'attention à démêler les principes de notre plaisir j seront la source éternelle de la dispute tant de