‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophie (volume 2)Chapitre 15 sur 47 · GRANDEUR · texte numérisé non relu

GRANDEUR

ÇylLAKDB^Ji. {PhUoêOphie , Morale. ) €^ terme en physique et en géométrie est souvent absolu , et ne suppose nucune comparaison ; il est synonyme de quantité y à*é^ tendu0. En morale il est relatif, et porte IHdëe de supërioritë« Ainsi quand on l'applique aux qualités de l'esprit ou de l'âme, ou collectiyement i la personne , il exprime un haut degré d'élévation au-dessus de la multitude.

Mais cette élévation peut être ou naturelle , ou factice; et c'est-là ce qui distingue la grandeur réelle de la gran-* deur d'institution. Essayons de les définir.

La grandeur d'âme , e'est"-â«-dire la fermeté , la droiture , l'élévatioA des sentimens , est la plus belle partie de la grandeur personnelle. Âjoutez-^y un esprit vaste, lumineux , profond , et vous aurez un grand homme.

Dans l'idée collective et générale de grand homme j il semble que Ton devrait comprendre les plus belles proportions du corps ; le peuple n'y manque )srâais. On e$t sui^pris de lire qu Alexandre était petit ; et l'on trouve Achille bien plus grand lorsqu'on voit dans l'/Ziade qu'aucun de ses compagnons ne pouvait remuer sa lance. Cette propension que nous avons tous à mêler du physique au moral dans l'idée de la grandeur , vient i° de l'imagination qui veut des mesures sensibles ; a** de l'épreuve habituelle que nous faisons de Tunion de l'âme et duj

qorps , de kur dépendance et de leurs actions réciproques , des opérations qui résultent du concours de leurs facultés. Il était naturel sur-tout que dans les tems où la supériorité entre les hommes se décidait i force de bras , les avantages corporels fussent mis au nombre des qualités héroïques^ Dans des siècles moins barbares on a rangé dans leurs classes ces qualités qui nous sont communes avec les hétes , et que leô bétes ont au-dessus de nous. Un grand homme a été dispensé d'être beau , nerveux , et robuste.

Mais il s'en faut bien que dans l'opinion du vulgaire l'idée de grandeur personnelle soit réduite encore à sa pureté philosophique/ La raison est esclave de l'imagination et l'imagination est esclave des sens. Celle-ci mesure les causes morales à la grandeur physique des effets qu'elle^ ont produites | et les apprécie à la toise.

Il est vraisemblable que celuv des rois d'Egypte qui avait fait élever la plus haute des pyramides , se croyait le plus grand de ces rois ; c'est à peu près ainsi que l'on juge vulgairement ce qu'on appelle les grands Iwmmes,

Le nombre des combattans qu'ils ont armés ou qu'ils ont vaincus , l'étendue de pays qu'ils ont ravagée ou conquise , le poids dont leur fortune a été dans la balance du monde , sont comme les matériaux de Pidée Ae grandeur que l'on attache à leur personne. La réponse du pirate à Alexandre , quià tu magnâ classe imperator , exprime avec autant de force que de vérité notre manière de calr culer et de peser la grandeur humaine.

Un roi qui aura passé sa vie à entretenir dans ses états l'abondance , Tharmonie , et la paix , tiendra peu de place dans l'histoire. On dira de lui froidement , il fut bon ; ou

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ne dira jamais , il fut grand. Louis IX serait oublié sans la déplorable expédition des croisades.

A-t'On jamais entendu parler de la grandeur de Sparte, incorruptible par sqs mœurs , inébranlable par ses lois j invincible par sa sagesse et Faustérité de sa discipline? Est-ce à Rome vertueuse et libre que l'on pense , en rappelant sa grandeur? L'idée qu'on y attache est formée de toutes les causes de sa décadence. On appelle sa grandeur , ce qui entraîna sa ruine ; l'éclat des triomphes , le fracas des conquêtes , les folles entreprises , les succès insoutenables y les richesses corruptrices , l'enflure du pouvoir , et cette domination vaste ^ dont l'étendue faisait la faiblesse j et qui allait crouler sous son propre poids.

Ceux qui ont eu l'esprit assez juste pour ne pas altérer par tout cet alliage physique l'idée morale de grandeur y ont cru du moins pouvoir la restreindre à quelques-unes des qualités qu'elle embrasse. Car où trouver un grand homme j à prendre ce terme à la rigueur ?

Alexandre avait de Fétendue dans l'esprit , et de la force dans l'âme. Mais voit-on dans ses projets ce plan de ]ustice et de sagesse , qui annonce une âme élevée et un génie lumineux ? ce plan qui embrasse et dispose l'avenir , où tous les revers ont leur ressource , tous les succès leur avantage , où tous les maux inévitables sont compensés par de plus grands biens ? Détecta fine terraruni , fer suiim reditùrua orbem , tristis est, ( Senec. ) Les vues de César étaient plus belles et plus sages. Mais il faut commencer par l'absoudre du crime de haute trahison , et oublier le citoyen dans l'empereur , pour trouver en lui un grand homme. Il en est à peu près de même de tous les princes auxquels la flatterie ou l'admiration a donné le nom de

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grands. Us Tont été clans quelques parties, dans la législation , dans la politique ^ dans l'art de la guerre , dans le choix des hommes qu'ils ont employés ; et au lieu de dire il a telle ou telle grande qualité , on a dit du guerrier , du politique > du législateur , c'est un grand homme. Mue et illuc accédât , utperfecta virtus sit , œquaUtaa ac ténor vitœ , per omnia constans sibL ( Sénec. ) Nous ne connaissons dans l'antiquité qu'un seul homme d'état , qui ait rempli dans toute son étendue l'idée de la véritable grandeur , c'est Ântonin ; et un seul homme privé ^ c'est Socrate.

Il est une ^ra/z^<ez^r factice ou d'institution qui n'a rien de plus beau que la grandeur personnelle. Il faut des grands dans un état , et l'on n'a pas toujours de grands hommes. On a donc imaginé d'élever au besoin ceux qu'on ne pouvait agrandir ; et cette élévation artiGcielle a pris le nom de grandeur. Ce terme au singulier est donc susceptible de deux sens , et les grands n'ont pas manqué de se prévaloir de Péquivoque. Mais son pluriel (les^nandeurs ) ne présente plus rien de personnel ; c'est le terme abstrait de grand dans son acception politique ; en sorte qu'un grand homme peut n'avoir aucun des caractères qui distingue ce qu'on appelle les grands , et qu'un grand peut n'avoir aucune des qualités qui constituent le grand homme.

Mais un grand dans un état , tient la place d'un grand homme ; il le représente : il en a le volume y quoiqu'il arrive souvent qu'il n'en ait pas la solidité. Bien de plus beau que de voir réunis le mérite avec la place. Us le sont quelquefois à beaucoup d'égards ; et notre siècle en a des exemples ; mais sans faire la satire d'aucun tems ni d'au-

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cira pays , nous dirons un mot de la condition et Àéê mœurs des grands , tels qu'il en est partout, en protestant d'avance contre toirie allusion et toute application personnelle.

Un grand doit être auprès du peuple l'homme de la cQur , et à la cour lliomme du peuple. L'une et l'autre de ces fonctions demandent ou un mérite recommandable , ou pour y suppléer un extérieur imposant. Le mérite ne se donne pmnt , mais l'extérieur peut se prescrire ; on l'étudié , on le compose. C'est un personnage à jouer. L'extérieur d'un grand devrait être la décence et la dignité.

La décence est une dignité négative qui c<»siste à ne rien se permettre de ce qui peut avilir ou dégrader son état , y attacher le ridicule , ou y répandre le m^ris. H s'agit de modifier les dehors de W grandeur suivant le goût , le Garaclére , et les mœurs des nations. Une gravité taciturne est ridicule en France ; elle l'aurait été k Athènes. Une politesse légère eût été ridicule à Lacédémone ; elle le serait en Espa^gne. La popularité des pairs d'An- ^terre serait d^dacée dans les nobles Vénitiens. C'est ce que l'exemple et l'usage nous enseignent sans étude et sans réflexion. Il semble donc assez facile d'être grand avec décence.

Mais la -dignité poskive dans un grand est l'accord parfait de ses actions , de son langage , de sa conduite en un aot^ avec la place qu'il occupe. Or cette digiûté suppose le mérite j et un mérite égal au cang. C'est ce qu'on appeUe payer de sa personne^ Ainsi les preiniens hoBimes de l'état devuraient îdixe les plus .grandes choses^ condition toujoaurs pénible, souvent impossible & rempUr.

U a ^knc fallu suj^léer à la dignité par la ^décoration

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û cet appareil a produH son effet. Le Tulgaire a pris le fantôme pour la rèaliié. Il a confondu la personne avec la place. C'est une erreur qu'il faut lui laisser ; car Pillusion est la reine du peuple.

Mais qu'il nous soit permis de le dire , les grands sont quelquefois les premiers à détruire cette illusion par une hauteur révoltante.

Celui qui dans les grandeurs ne fait que représenter , devrait savoir qu'il n'éblouit pas tout le monde , et mé-» nager du moins s^ confidens pour les engager au silence. Qu'un homme qui voit les choses en elles-mêmes ^ qui respecte les préjugés , et qui n'en a point j se montre à laudience d'un grand avec sa simplicité modeste : que celui-ci le reçoive avec cet air de supériorité qui protège et qui humilie , le sage n'en sera ni offensé , ni surpris ; c'est une scène pour le peuple. Mais quand la foule s'est écoulée, si le grand conserve sa gravité froide et sévère y si son maintien et son langage ne daignent pas s'humaniser , l'homme simple se retire en souriant , et en disant de l'homme superbe ce qu'on disait du comédien Baron : il joue encore hors du théâtre.

n le dit tout bas ^ et il ne le dit qu'à luiniaéme ; car le sage est bon citoyen. Il sait que la grandeur, même fie-* tive , exige des ménagemens. Il respectera dans oehii qui en abuse, ou les aïeux qui la lui ont transmise, ou le choix du prince qui l'en a décoré, ou , quoi qu'il en soit, la constitution de l'état, qui demande que les grands soient en honneur et à la cour, et parmi le peuple.

Mais tous ceux qui ont la pénétration du sage, n'en ont pas la modération. PaucU imponit leviter extrinaecùa induta faciès. . . tenue est ntendacium : perlucet y sidi^

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ligenter inspexeris, (Sénec.) Dans un monde cultive ^ surtout 9 la vanité des petits humiliée a des yeux de lynx pour pénétrer la petitesse oi^ueilleuse des grands ; et celui qui en faisant sentir le poids de sa grandeur en laisse apercevoir le vide j peut s'assurer qu'il est de tous les hommes le plus sévérexnent jugé.

Un homme de mérite élevé aux grandeurs ^ .tâche de consoler Fenvie , et d'échapper à la malignité. Mais malheureusement celui qui a le moins à prétendre ^ est toujours celui qui exige le plus» Moins il soutient la grandeur par lui-même , plus il l'appesantit sur les autres. H s'în-' corpore ses terres , ses équipages , ses aïeux ^ et ses valets » et y sous cet attirail , il se croit un colosse. Proposez-lui de sortir de son enveloppe , de se dépouiller de ce qui n'est pas à lui , osez le distinguer de sa naissance et de sa place , c'est lui arracher la plus chère partie de son exis^ tence ; réduit à lui-même , il n'est plus rien. Etonné de se voir si haut , il prétend vous inspirer le respect qu'il s'inspire à lui-même. Il s'habitue avec ses valets à humilier des hommes libres , et tout le monde est peuple à ses yeux.

AspeHus nihll est humîU qui suigii in attum.

( Clos. )

C'est ainsi que la plupart des grands se trahissent et nous détrompent. Car un seul mécontent qui a leur se*' cret , suffira pour le répandre } et leur personnage n'est plus que ridicule dès que l'iUusion a cessé.

Qu'un grand qui a besoin d'en imposer à la multitude ^ s'observe donc avec les gens qui pensent , et qu'il se dise à lui-même ce que diraient de lui ceux qu'il aurait reçus avec dédain^ ou rebutés avec arrogance.

v. Qui es- tu donc pour mépriser les hommes? et qui l'élève au-dessus d'eux? tes Services, tes rertus? Mais combien d'hommes obscurs plus vertueux que toi , plus laborieux y ^lus utiles? Ta naissance? on la respecte : on salae en toi l'ombre de tes ancêtres ; mais est-ce i l'ombre à s'enorgueillir des hommages rendus au corps? Tu aui^is lieu de te glorifier , si l'on donnait ton nom à tes aïeux ^ comme on donnait au père de Caton le nom de ce fils ^ la lumière de Rome. ( Cic. offi ) Mais quel orgueil peut l'inspirer un nom qui ne te doit rien , et que tu dois au hasard? La naissance excite l'émulation dans les grandes âmes, et l'orgueil dans les petites. Écoute des hommes qui pensaient noblement , et qui savaient apprécier les hommes. Point de rois qui n'aient eu pour aïeux des esclapes ; point d'esclaves gui n'aient eu des rois pour aïeux. ( Plat. ) Personne n'est né pour notre ghire : ce qui fut avant nous T^est point à nous. ( Sënec. ) En un mot , la gloire des ancêtres se communique comme la flamme ; mais comme la flamme , elle s'ëteint si elle manque de nourriture 9 et le mérite en est l'aliment. Consulte-toi, rentre en toi-même : nudum inspice^ animant intuere , qualis quantasque sit alieno an suo magnus, {Ibid.)y^

U n'y a que la véritable grandeur , nous dira-t-on , qui puisse soutenir cette épreuve : la grandeur factice n'est imposante que par ses dehors. Hé bien , qu'elle ait un cortège fastueux et des mœurs simples , ce qu'elle aura de dominant sera de l'état , non de la personne. Mais un grand, dont le faste est dans l'âme, nous insulte corps à corps. C'est l'homme qui dit à Thomme , tu rampes audessous de moi : ce n'est pas du haut de son rang , c'est

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