Tome nii. i
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La gloire fondée sur un faux merveilleux n*a que le règne de l'illusion, et s'ëvanouit avec elle : telle est la gloire de la prospérité. La prospérité n'a point de gloire qui lui appartienne; elle usurpe celle des talens et des vertus , dont on suppose qu'elle est la conipagne : elle eu est bientôt dépouillée, si l'on s'aperçoit que ce n'est qu^un larcin ; et pour l'en convaincre il suffit d'un revers, eripitur persona y manet res* On adorait la fortune dans sou favori ; il est disgracié , on le méprise : mais ce retour n'est que pour le peuple ; aux yeux de celui qui voit les hommes en eux-mêmes , la prospérité ne prouve rien , l'adversité n'a tien à détruire.
Qu'avec un esprit souple et une âme rampante, un homme né pour l'oubli s'élève au sommet de la fortime ; qu'il parvienne au comble de la faveur , c'est un phénomène que le vulgaire n'ose contempler d'un œil fixe ; il admire , il se prosterne ; mais le sage n'est point ébloui ; il découvre les taches de ce prétendu corps lumineux , et voit que ce qu'on appelle sa lumière, n'est rien qu'un éclat réfléchi , superficiel et passager,
La gloire fondée sur un merveilleux funeste , fait une impression plus durable; et à la honte des hommes, il faut un siècle pour l'effacer : telle est la gloire des talens supérieurs appliqués au malheur du monde.
Le genre du merveilleux le plus funeste , mais le plus frappant, fut toujours Téclat des conquêtes. Il va nous servir d'exemple pour faire voir aux hommes combien il est absurde d'attacher la gloire aux causes de leurs malheurs.
Vingt mille hommes , dans l'espoir du butin , en ont suivi un seul au carnage. D'abord un seul homme à la
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tète de vingt mille hommes déterminés et dociles , intrépides et soimiis ^ a étonné la multitude. Ces milliers d'hommes en Ont égorgé , mis en fuite , ou subjugué un plas grand nombre. Leur chef a eu le front de dire^^'ai combattu ^ je suis vainqueur^ et l'univers a répété ^ il a combattu^ il est vainqueur î de là le merveilleux et la gloire des conquêtes.
Savez-vous ce que vous faites^ peiit-on demander à ceux qui célèbrent les conquérans ? Vous applaudissez à des gladiateurs qui s'exerçant au milieu de vous , se disputent le prix que vous réservez à qui vous portera les coups les plus sûrs et les plus terribles. Redoublez d'acclamations et d'éloges. Aujourd'hui ce sont les corps saDglans de vos voisins qui tombent épars dans l'arène $ demain ce seront les vôtres.
Telle est la force du merveilleux sur les esprits de la multitude. Les opérations productrices sont la plupart lentes et tranquilles; elles ne nous étonnent point. Les opérations destructives sont rapides et bruyantes; nous ]es plaçons au rang des prodiges. Il ne faut qu'un mois pour ravager une province; il faut dix ans pour la rendre fertile. On admire celui qui l'a ravagée; à peine daignet-on penser à celui qui la reùd fertile. Faut-il s'étonner qu'il se fasse tant de grands maux et si peu de grands biens?
Les peuples n'auront-ils jamais le courage ou le bon sens de se réunir contre celui qui les immole à son ambition effrénée, et de lui dire dNm côté conune les soldats de César :
Idceai discedere , Cœsar , A rabie scelerum. Quœris terrâque manque
His ferrum Jygulis . Animas effundere viles , Q uôlibet hoste paras.
( LCGAN. )
De l'autre côté , comme le Scythe à Alexandre : « Qu'avons-nous à dëméler avec toi ? Jamais nous n'avons mis le pied dans ton pays. N'est-il pas permis à ceux qui vivent dans les bois d'ignorer qui tu es et d'où tu viens ? »
N'y aura-t-il pas du moins une classe dliommes assez au-dessus du vulgaire , assez sages , assez courageux j assez éloquenSy pour soulever Te monde contre ses oppresseurs , et lui rendre odieuse une gloire barbare ?
Les gens de lettres déterminent l'opinion d'un siècle à l'autre ; c est par eux qu'elle est fixée et transmise ; en quoi ils peuvent être les arbitres de la gloire , et par conséquent les plus utiles des hommes ou les plus pernicieux*
Vixire fortes anie Agamemnona Multi ; sed omnes Ulacrymahiles VrgetUur , ignoUque longà Nocte : carent quia vale sacro,
( HoiâT. )
Abandonnée au peuple , la vérité s'altère et s'obscurcit par la tradition ; elle s'y perd dans un déluge de fables. L'héit)ïque devient absurde en passant de bouche en bouche : d'abord on l'admire comme un prodige ; bientôt on le méprise comme un conte suranné , et l'on finit par l'oublier. La saine postérité ne croit des siècles reculés que ce qu'il a plu aux écrivains célèbres.
DE l'encyclopédie. 5
Louis Xn disait : « Les Grecs ont fait peu de choses , maïs ils ont ennobli le peu qu'ils ont fait par la sublimité de leur éloquence. Les Français ont fait dé grandes choses et en grand nombre , mais ils n'ont pas su les écrire. Les seuls Romains ont eu le double avantage de faire de grandes choses et de les célébrer dignement. » C'est un roi qui reconnaît que la gloire des nations est dans les mains des gens de lettres.
Mais j il faut l'avouer , ceux*ci ont trop souvent oublié la dignité de leur état^ et leurs éloges prostitués aux crimes heureux , ont fait de grands maux à la terre.
Demandez à Virgile quel était le droit des Romains sur le reste des hommes, il vous répond hardiment :
Parcere subjecUs^ et debellare superbos.
Demandez à Solis ce qu'on doit penser de Cortez et de Montézuma 9 des Mexicains et des Espagnols; il vous répond que Cortez était un héros, et Montézuma im tyran; que les Mexicains étaient des barbares , et les Espagnols des gens de bien.
En écrivant, on adopte un personnage , un parti ; et il semble qu'il n'y ait plus rien au monde, ou que tout soit fait pour eux seuls. La patrie d'un sage est la terre , son héros est le genre humain.
Qu'un courtisan soit un flatteur, son état l'excuse en quelque sorte et le rend moins dangereux. On doit se défier de son témoignage ; il n'est pas libre : mais qui oblige l'honune de lettres à se trahir lui-même et ses semblables, la nature et la vérité ?
Ce n'est pas tant la crainte , l'intérêt , la bassesse , que
V^louissement y Tillusion y l'enthousiasme , qui ont port^ les gens de lettres à décerner la gloire aux forfaits écla-' tans. On est frappé d'uue force d'esprit ou d'âme surpre-» plante dans les grands crimes comme dans les grandes ver-» tus ; mais ]à , par les maux qu'elle cause ; ici , par les biens qu'ellç fait : car cette force est dans le moral ce que le feu est dans le physique , utile ou funeste comme lui , suivant ses effets pernicieux ou salutaires. Les imagina-? tions vives n'en ont vu l'explosion que comme un développement prodigieux des ressorts de la nature 9 comme un tableau mag^ifique à peindre. En admirant la cause , on a loué les effets : ainsi les fléaux de la terre en sont devenus les héros^i
Les hommes nés pour \sl gloire j l'ont cherchée où l'opinion l'avait mise. Alexandre avait sans cesse devant les yeux la fable d'Achille ; Charles XII, l'histoire d'Alexandre : de là cette émulation funeste qui , de deux rois pleins de valeur çt de talens, fit deux guerriers impitoyables. Le roman de Quinte-Curce a peut-être fait le mal-i heur de la Suède ; le poème d'^Homère , les malheurs de l'Inde. Puisse l'histoire de Charles XII ne perpétuer que ses vertus !
Le sage seul est bon poëte , disaient les Stoïciens. Ils avaient raison : sans un esprit droit et une âme pure, l'imagination n'est qu'une Gircé , et l'harmonie qu'une sirène.
Il en est de Thistorien et de l'orateur comme du poëte : éclairés et vertueux , ce sont les organes de la justice , les flambeaux de U vérité : passionnés et corrompus , ce ne ^ont plus que les courtisans de la prospérité, les vils adti-. I^^i^r^ du crime.,
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Les philosophes ont usé de leurs droits y et parle de la gloire eu maîtres.
« Savez-vous, dit Pline à Trajan^ où réside la gloire véritable, la gloire immortelle d'un souverain? Les arcs de triomphe 9 les statues, les temples même et les autels ^ sont démolis par le tems ; l'oubli les efface de la terre : mais la gloire d'un héros qui, supérieur à sa puissance illimitée , sait la dompter et y mettre un frein ; cette gloire inaltérable fleurira même en vieillissant. »
<( En quoi ressemblait à Hercule ce jeune insensé qui prétendait suivre ses traces , dit Sénèque en parlant d'Alexandre , lui qui cherchait la gloire sans en connaître ni la nature ùi les limites , et qui n'avait pour vertit qu'une heureuse témérité? Hercule ne vainquit jamais pour luimême ; il traversa le monde pour le venger , et non pour l'envahir. Qu'avait-il besoin de conquêtes^ ce héros, l'ennemi des méchans , le vengeur des bons , le pacificateur de la terre et des mers ? Mais Alexandre , enclin dès l'enfance à la rapine , fut le désolateur des nations, le fléau de ses amis et de ses ennemis. U faisait consister le souverain bien à se rendre redoutable à tous les hommes^ il oubliait que cet avantage lui était commun non-seulement avec les plus féroces, mais encore avec les plus lâches et les plus vils des animaux qui se font .craindre par leur venin. »
C'est ainsi que les hommes nés pour instruire et pour juger les autres hommes , devraient leur présenter sans cesse en opposition la valeur protectrice et la valeur des-tructive , pour leur apprendre à distinguer le culte de l'amour de celui de la crainte, qu'ils confondent le plus souvent.
Il suffit y direai - vous , à lambitieux d*étre craint ^ la
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crainte lui tient lieu d'amour : il domine y ses vœux sont remplis. Mais l'ambitieux , livré à lui-même , n'est plus qu'un homme faible et timide. Persuadez à ceux qui le servent qu'ils se perdent en le servant; que ses ennemis sont leurs frères ^ et qu'il est leur bourreau commun. Rendez-le odieux à ceux-mêmes qui le rendent redoutable, que devient alors cet homme prodigieux devant qui tout devait trembler? Tamerlan» l'effroi de l'Asie , n'en sera plus que la fiable; quatre hommes suffisent pour l'enchaîner comme un furieux , pour le chfttier comme un enfant* C'est à quoi seraient réduites la force et la gloire des conquérans , si l'on arrachait au peuple le ban* deau de l'illusion et les entraves de la crainte.
Quelques-uns se sont cru fort sages en mettant dans la balance , pour apprécier la gloire d*un vainqueur , ce qu'il devait au hasard et à ses troupes , avec ce qu'il ne devait qu'à lui seul. Il s'agit bien là de partager la gloire ! C'est la honte qu'il faut répandre , c'est l'horreur qu'il faut inspirer. Celui qui épouvante la terre est pour elle un dieu infernal ou céleste; on l'adorera si on ne Vabhorre : la superstition ne connaît point de milieu.
Ce rCeat -pas lui qui a aiaincu^ direz-vous d'un cou** quérant : non; mais c'est lui qui a fait vaincre. N'est-ce rien que d'inspirer à une multitude d'hommes la résolu* tion de combattre , de vaincre ou de mourir sous ses' drapeaux? Cet ascendant suit les esprits suffirait lui seul à sa gloire. Ne cherchez donc pas à détruire le merveilleux des conquêtes 9 mais rendez ce merveilleux aussi détestable qu'il est funeste : c^est par là qu'il faut l'avilir.
Que la force et l'émulation d'une âme bienfaisante et généreuse, que l'activité d^un esprit supérieur, appliqué
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au bonheur du inonde , soient les objets de vos hommages ; et de la même main qui élèvera des autels au désintéressement, à la bonté, à l'humanité, à la clémence, que l'orgueil, l'ambition, la vengeance, la cupidité, la fureur, soient tratnés au tribunal redoutable de l'incorruptible postérité : c'est alors que vous serez les Némésis de votre siècle , les Rhadamantes des vivans.
Si les vivans vous intimident, qu'avez-vous à craindre des morts ? vous ne leur devez que l'éloge du bien ; le blâme du mal , vous le devez à la terre : l'opprobre attaché à leur nom rejaillira sur leurs imitateurs. Ceux-ci trembleront de subir à leur tour l'arrêt qui flétrit leurs modèles; ils se verront dans l'avenir; ils frémiront de leur mémoire.
Mais à l'égard des vivans mêmes , quel parti doit prendre l'homme de lettres à la vue des succès injustes et des crimes heureux ? S'élever contre , s'il en a la liberté et le courage ; se taire , s'il ne peut ou s'il n^pse rien de plus.
Ce silence universel des gens de lettres serait lui-même un jugement terrible , si l'on était accoutumé à les voir se réunir pour rendre un témoignage éclatant aux actions vraiment glorieuses. Que l'on suppose ce concert unanime, tel qu'il devrait être, tous les poètes, tous les historiens, tous les orateurs se répondant des extrémités du monde, et prêtant à la renommée d'un bon roi, d'un héros bienfaisant , d'un vainqueur pacifique , des voix éloquentes et sublimes pour répandre son nom et sa gloire dans Punivers : que tout honune qui, par ses talens et ses vertus , aura bien mérité de sa patrie et de rhamanité, soit porté' comme en triomphe dans les écrits de ses contemporains; qu'il paraisse alors un homme in-
)iisie f violent , ambitieux , quelque puissant , quelque heureux qu'il soit , les organes de la gloire seront muets ; la terre entendra ce silence; le tyran Tentendra lui-même, et il en sera confondu* Je suis condamné , dira-t-il j et pour graver ma honte en airain, on n'attend plus que ma ruine.
Quel respect n'imprimeraient pas le pinceau de la poé* sie j le biurin de Hiiâtoire, la foudre de l'éloquence , dans des mains équitables et pures? Le crayon faible, mais hardi, de TArétin, faisait trembler les empereurs.
ha fausse gloire des conquérans n'est pas la seule qu'il faudrait convertir en opprobre; mais les principes qui la condamnent s'appliquent naturellement à tout ce qui lui ressemble , et les bornes qui nous sont prescrites ne nous permettent que de donner à réfléchir sur les objets que nous parcourons.
La vraie gloire a pour objets Futile, l'honnête et le juste ; et c'est la seule qui soutienne les regards de la vérité : ce qu'elle a de merveilleux consiste dans des efforts de talent ou de vertu dirigés au bonheur des hommes.
Nous avons observé qu'il semblait y avoir une sorte de g)ioire accordée au merveilleux agréable; mais ce n'est qu'une participation à la gloire attachée au merveilleux utile : telle est la gloire des beaux-arts..
Les beaux-arts ont leur merveilleux : ce merveilleux a fait leur gloire. Le pouvoir de l'éloquence, le prestige de la poésie, le charme de la musique, l'illusion de la peinture , etc. , ont dû paraître des prodiges , dans les tems surtout où l'éloquence changeait la face des états, où la musique et la poésie civilisaient les hommes, où la sculpture et la peinture imprimaient à la terre le respect et l'adoration.
Ces effets merveilleux des arts ont été mis au rang de ce que les hommes avaient produit de plus étonnant et de plus utile ; et l'éclatante célébrité qu'ils ont eue, a formé l'une des espèces comprises sous le nom générique de gloire, soit que les hommes aient compté leurs plaisirs au nombre des plus grands biens , et les arts qui les causaient , au nombre des dons les plus précieux que le ciel eût faits à la terre ; soît qu'ils n'aient jamais cru pouvoir trop honorer ce qui avait contribué à les rendre moins barbares ; et que les arts y considérés comme compagnons des vertus , aient été jugés dignes d'en partager le triomphe j après en avoir secondé les travaux.
Ce n'est même qu'à ce titre que les travaux , en général 9 nous semblent avoir droit d'entrer en société de gloire avec les vertus , et la société devient plus intime à mesure qu'ils concourent plus directement à la même fin. Cette fin est le bonheur du monde; ainsi les talens qui contribuent le plus à rendre les hommes heureux , devraient naturellement avoir plus de part à la gloire. Mais ce prix attaché aux talens doit être encore en raison de leur rareté et de leur utilité combinées. Ce qui n'est que difficile ne mérite aucune attention; ce qui est aisé, quoiqu'utile , pour exercer un talent commun , n'attend qu'un salaire modique. Il suffit au laboureur de se nourrir de ses moissons. Ce qui est en même tems d'une grande importance et d'une extrême difficulté , demande des encouragemens proportionnés aux talens qu'on y emploie. Le mérite du succès est en raison de l'utilité de l'entreprise et de la rareté des moyens. '
Suivant cette règle , les talens appliqués aux beaux-arts, quoique peut-être les plus étonnans ^ ne sont pas les pre-^