‹ Esprit de l'encycloped́ie, ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l'encycloped́ie en ce qui concerne l'histoire, la morale, la literature et la philosophie (volume 2)Chapitre 41 sur 47 · HIPPODROME · texte numérisé non relu

HIPPODROME

Hippodrome. ( Histoire ancienne. ) Lieu destiné ches les Grecs aux courses de chevaux.

L'hippodrome était composé de deux parties : la première, plus longue que l'autre, était une terrasse faite de main d'hommes, et la seconde était une colline de hauteur médiocre.

Comme les courses de chevaux avaient rarement lieu (^ans les tems héroïques , et qu'on n'en faisait qu'à l'occasion de quelque événement remarquable , on choisissait , pour les faire, des places d'autant plus spacieuses, que ces places demeuraient dans le commerce ordinaii:e des

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hommes ^ et qu'on pouvait toujours également les cultiver : ce ne fut plus la même chose dans les tems postérieurs, quand les )eux devinrent périodiques. Les lieul où on les célébrait furent consacrés , comme les )eux mêmes , à des divinités ou à des héros ; et par cette raison on ne leur donna que l'étendue nécessaire , quoique d'ailleurs on ne voulût rien diminuer de l'apparat des courses que les anciens avaiett imaginées , mais l'on fixa à quatre stade» ( chaque stade était de idS pas) la longueur des places que l'on destina aux courses des chars et des chevaux , et que cette d^tination fit nommer hippodromes.

Cette longueur de quatre stades est eelle que Plu*tarque donne à l'hippodrome d'Athènes , ce qui ne laissai guère de doiite sur la longueur des antres hippodromes | parce qUe si le stade simple , comme on en convient , fut partout la mesure de la course à pied^ il dut aussi ^ quatre fols répété 9 servir dans toute k Grèce de mesure pour les courses à cheval , et pour celles des chars. Un ancien grammairien donne un stade de large à l'hippodrome d'Oljmpié \ et dès qu'une fois ncrus reconnaissons que la longMeur de toutes les place» destinées aux covirses de|i chars fut la même dans la Grèce , rien ne nous empêche de croire qu'elles eurent toutes aussi h même largeur.

Les )iippodromes «vaient une grande enceinte qui précédait la lice au bout de la carrière. A l'un àti côtés de la place étaient les si^s des directeurs des yeux près de la barnère qui fermait la licef de sorte que c'élAt tou- )o«krs en s'arrètant devant ces sièges qu'on terminaiit la course , et qu'on était couronné.

La borne de rkippodrcHne s^appelait en grec -^^^ay de

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V)5ççct) 9 pungo , parce que les chevaux y étaient sourent blessés, et repfxà 9 parce que c'était la fin de la carrière et le terme de la course. Homère a peint cette borne si désirée par les athlètes dans le vingt-troisième livre de ï Iliade y et Virgile nousr apprend qu'il fallait , après y être parvenu y tourner autour, et hngoa circuinflectere cursus ', peut-être parce qu'on décrivait plusieurs cercles concentriques autour de la borne, en approchant toujours de plus en plus, en sorte qu'au dernier tour on, la rasait de si près qu'il semblait qu'on y touchât.

Quoi qu'il en soit, il s'agissait , pour ne se pas briser , d'user de beaucoup &e dextérité dans cette occasion ; et comme le péril devenait plus grand en approchant de la fin de la carrière , c'était surtout alcMrs que les trompettes faisaient entendre leurs fanfares pour animer les hommes et les chevaux ; car cette borne était le principal écueil contre lequel tant de gens eurent le malheur d'échouer*

L'enceinte qui précédait V hippodrome y était une des choses les plus dignes de la Grèce. Gléetus, grand statuaire et grand architecte, en avait donné le dessin.

Cette place a^ait quatre cents pieds de long ; large à son entrée , elle se rétrécissait peu à peu vers l'hippodrome , où elle se terminait eu éperon de navire ; l'abbé Gédouin en a fait graver la représentation dans une planche qu'il a jointe à son élégante traduction de Pausanias. On y voyait dans toute sa longueur, à droite et à gauche, des remises , sous lesquelles se rangeaient les chars et les chevaux , chacun dans celle que le ^sort lui avait assignée $ ils y demeuraient quelque tems renfermés par de longues cordes tendues d'un bout à l'autre : un dauphin s'abattait de deiisus la porte qui conduisait k l'hippodrome; lea

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cordes qai formaient les remises » s'abattaient aussi, et les chars en sortant de chaque côté allaient en deux files occuper leurs places dans la carrière , où ils se rangeaient tous sur une même ligne, et avaient tous à peu près le même espace à parcourir.

n s'agit à présent de déterminer la forme de l'hippodrome. C'était un carré long , à l'extrémité duquel était la borne placée au milieu de la largeur , dans une portion d'un carré beaucoup plus petit , ou si l'on veut , dans un (TSTifxa antique renversé , qui la resserrait tellement, que 6oit à côté , soit derrière , il n'y pouvait passer qu'un seul char de front.

L'exactitude d'Homère ne lui avait pas permis de supprimer deux remarques assez légères ; Fune que le terrain de Yliippodrome était uni , et l'autre , qu'on devait surtout prendre garde à bien applanir les environs de la borne 3 mais une troisième observation plus importante, que nous lui devons , et qui résulte aussi de la description de Sophocle, c'est qu'à la suite du terre-plein de l'hippodrome régnait une tranchée d'une pente douce cpii se terminait dans sa largeur : cette tranchée était absolument nécessaire dans le cas où Fim des chars viendrait à se briser contre la borne , autrement cet accident aurait mis fim à la course.

Ceux c[ui se trouvaient à la suite du char brisé, descendaient alors dans le fossé; et en le parcourant, du moins en partie , ils faisaient le tour de la borne de l'unique manière qui leur fût possible. Ceux qui n'étant pas assez maîtres de leurs chevaux , ou n'ayant pas bien dirigé leurs courses vers la borne , étaient emportés dans cette tranchée , regagnaient le haut le plus tôt qu'ils pouvaient >

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mais ils étaient exposes à se laisser enlever , par ceux qui les suivaient, l'avantage qu'ils avaient eu sur eux dans la plaine ^ c'est pour cela qu'on tâchait de modérer ses che* vaux y et d'employer toute son adresse pour enfiler )usie la borne.

Les hellanodices , qui distribuaient le prix au vainqueur^ étaient assis à l'une des extrémités de l'hippodrome, à côté de l'endroit où se. terminait la course. Toute l'enceinte de la lice était fermée par un mur à hauteur d'appui, ou par une simple barricade 9 le long de laquelle se rangeait la foule des spectateurs.

Les monumens qu'on érigeait dans les hippodromes , n'y apportaient que des décorations, et point de changemens , étant toujours placés aux extrémités» Il y en avait un dans le stade d'Olympie , qu'on disait être le tombeau d'Endymion , mais il était dans l'enceinte qui précédait l'hippodrome. C'était aussi à la sortie de cette enceinte qu'on voyait un autre monument , auquel une folle superstition attribuait la propriété de troubler et d'épouvanter les chevaux, et qu'on nommait par cette raison taraxippua : mais ce trouble , cette épouvante , avait une cause naturelle; il eût été difficile que de fiers coursiers ne s'agitassent pa» en passant de dessous des remiaes et d'une cour étroite dans un lieu spacieux, où la vue de ce monument , érigé en face de la porte 9 les frappait d'abord , et dans lequel on les contraignait de tourner sur les c6tés.

Il ne faut pas juger des hippodromes de la Grèce par le cirque de Rome ^ au milieu duquel ou avait Mge des obélisques et d'autres mtomunens, parce que le cirque différait des hippodromes dans son usage aulaut que dans

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6a disposition générale. Le nombre de ceux qui couraient à la fois dans le cirque était déterminé , d'où vient que Domitien y donna cent courses de chars en un )Our ^ et cette différence pouvait seule en amener plusieurs autres. Ce que nous disons du cirque de Borne , convient également à l'hippodrome de Constantinople, et même à celui d'Athènes, tel que l'a vu M. l'abbé Fourmont; ce qui montre qu'on fit quelques changemens dans ce dernier , pour y observer les mêmes lois que dans la capitale de Fempire.

Au reste , on ne peut qu'être frappé des dangers de la course des chars dans l'hippodrome , surtout quand il s'agissait de faire six fois le tour de la borne ; de plus, avant que d'y arriver , la course en char était une suite de dan*gers continuels : non-seulement Oreste périt à cette borne fatale 3 mais au milieu de cette même course , les chevaux mal embouchés d'un Eniane l'emportent malgré lui , et vont heurter le char d'un Barcéen; les deux chars sont froissés , et leurs conducteurs ne pouvant soutenir un si rude choc , sont précipités sur la place.

Cependant, ceux qui s'exposaient à ces dangers, les envisageaient bien moins que la gloire qui en était le prix; l'honneur qu'ils en retiraient, étaitN proportionné à la grandeur et à la multiplicité des périls; et Nestor ne craint pour un fils qu'il aime que la seule honte , au cas qu'il ait le malheur de briser son char , et de blesser ses chevaux.

HiPPODROSiE DE CoNSTANTiNOPLS. \Antiq.) Cirque que l'empereur Sévère commença et qui ne fut achevé qu)e

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par Constantin ; il servait poUr les courses de chevaux et pour les principaux spectacles. Ce cirque j dont la place subsiste toujours^ a plus de 4oo pas de longueur sur loo pas de4argeur. H {^rit le nom d'hippodrome sous les empereurs grecs; et les Turcs, qui l'appellent atméidan^ n'ont presque fait que traduire le nom de cette place en leur langue; car at^ chez eux, signifie un cheval, et méidan une place*

Les jeunes Turcs , qui se piquent d'adresse , s'assemblaient autrefois à l'atméidan un jour de la semaine , an sortir de la mosquée , bien propres et bien montes , se partageaient en deux bandes , et s'exerçaient dans ce cirque à des espèces de courses , où , comm.e les anciens désalteurs, ils passaient par dessous le ventre de leurs chevaux, et se remettaient sur la selle avec une adresse étonnante ; mais ce qui parut plus singulier à Tournefort , ce fut d'en voir qui, renversés sur la croupe de leurs chevaux courans à toute bride , tiraiei^t une flèche , et donnaient dans Fun des fers de derrière de leur même cheval.

L'obélisque de granit ou de pierre thébaïque dont les historiens ont parlé, était encore élevé dans l'atméidan au conmiencement de ce siècle ; c'est , dit Tournefort , une pyramide à quatre coins , d'une seule pièce , haute d'environ 5o pieds , terminée en pointe , chargée d'hiéroglyphes ; les inscriptions grecques et latines qui sont à sa base , marquent que Théodose la fit élever. Après qu'elle eut resté long-tems à terre, les machines même que l'on employa pour la mettre sur pied^ sont représent ét^s dans un bas-relief, et l'on voit dans un autre la représentation de l'hippodrome , tel qu'il était , lorsqu'on y faisait les courses ehes les anciens^

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A quelques pas de là sont les restes d*un autre obélisque (colossus structilis) à quatre faces, bâti de différentes pièces de marbre; la pointe en est tombée, et le reste menaçait déjà ruine il y a soixante ans.' On donnait 24 coudées de haut à Fobéiisque de granit, et 58 à celui-ci.

Entre les devùs. obélisques, on aperçoit une colonne de bronze de i5 pieds de haut, formée par trois serpens tournés en spirale , et dont les contours diminuent insensiblement jusque vers le col des serpens dont les tètes manquent*

Quelques antiquaires pensent que ce pourrait être le ser * pent de bronze à trois têtes qui fut consacré à Apollon , et qui portait le fameux trépied d'or. Du moins, Zorime et Sozomène assurent que Constantin fit transporter dans Yhippodrome de Constantinople le trépied du temple de Delphes ; d'un autre côté , Eusèbe rapporte que ce trépied , transporté par Tordre de l'empereur , était soutenu par un serpent roulé en spirale. On aime aussi peut-être trop' à croire que la célèbre colonne de bronze , dont on n'osait approcher qu'en tremblant , qui soutenait le trépied sacré , et qu'on avait placé si respectueusement près de l'autel, dans le premier temple du monde, se trouve aujourd'hui toute tronquée et couverte de rouille dans un mauvais manège de Mahométans.

Le Chevalier DE Jaucourt.

Histoire. (^Philosophie.) C'est le rëcit des faits donnés pour vrais ; au contraire de la fable qui est le rëcit des faits donnés pour faux*

U y a l'histoire des opinions , qui n'est que le recueil des erreurs humaines; l'histoire des arts, peut-être la plus utile de toutes , quand elle joint à la connaissance de l'invention et du progrès des arts , la description de leur mécanisme ; l'histoire naturelle , improprement dite histoire , et qui est une partie essentielle de la physique.

L'histoire des événemens se divise en sacrée et profane. L'histoire sacrée est une suite des opérations divines et miraculeuses , par lesquelles il a plu à Dieu de conduire autrefois la nation juive, et d'exercer aujourd'hui notre foi. Je ne toucherai point à cette matière respectable.

Les premiers fondemens de toute histoire sont les récits des pères aux enfans, transmis ensuite d'une génération à une autre ; ils ne sont que probables dans leur origine , et perdent un degré de probabilité à chaque génération. Avec le tems, la fable se grossit et la vérité se perd : de là vient que toutes les origines des peuples sont absurdes. Ainsi les Egyptiens avaient été gouvernés par les dieux pendant beaucoup de siècles ; ils l'avaient été ensuite par des demi^ dieux; enfin, ils avaient eu des rois pendant onze mill^ trois cent quarante ans; et le soleil, dans cet espace d^ téms , avait changé quatre fois d'orient et de couchant.

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liCJi Phéniciens prétendaient être établis clans leur pays depuis trente mille ans ; et ces trente mille ans étaient remplis d'autant de prodiges que la chronologie égyptienne. On sait quel merveilleux ridicule règne dans l'ancienne histoire des Grecs. Les Romains , tout sérieux qu ils étaient , n'ont pas moins enveloppé de fables l'histoire de leurs premiers siècles. Ce peuple si récent^ en eomparaison des nations asiatiques, a été cinq cents années sans historiens. Ainsi il n'est pas surprenant que Romulus ait été le fils de Mars, qu'une louve ait été sa nourrice; qu'il ait marché avec vingt mille hommes de son village de Rome , contre vingt -cinq mille combattans du village des Sabins; qu'ensuite il soit devenu dieu : que Tarquin f ancien ait coupé une pierre avec un rasoir , et qu'une vestale ait tiré à terre un vaisseau avec sa ceinture , etc.^

Les premières annales de toutes nos nations modernes ne sont pas moins fabuleuses : les choses prodigieuses et improbables doivent être rapportées , mais comme des preuves de la crédulité humaine; elles entrent dans l'histoire des opinions.

Pour connaître avec certitude quelque chose de Yhis-^ toire ancienne , il n'y a qu'un seul moyen , c'est de savoir s'il reste quelques monumens incontestables; nous n'en avons que trois par écrit : le premier est le recueil des observations astronomiques faites pendant dix'^neuf cents ans de suite à Babylone, envoyées par Alexandre en Grèce , et employées dans l'almageste de Ptolomée. Cette suite d'observations , qui remonte à deux mille cent trente-quatre ans avant notre ère vulgaire , prouve invinciblement que les Babyloniens existaient en corps de peuple plusieurs siècles auparavant : car les arts ne sont que Fou-

vrage du tems; et la paresse 9 naturelle aux Iiomnies, les laisse des milliers d'années sans autres connaissances et sans autres talens , que ceux de se nourrir , de se défendre des injures de Pair et de s'égorger. Qu'on en juge par les Germains et par les Anglais du tems de César ^ par les Tartares d'aujourd'hui^ par la moitié de l'Afrique, et par tous les peuples que nous avons trouvés dans l'Amérique , en exceptant à quelques égards les royaumes du Pérou et du Mexique, et de la république de Tlascala.

Le second monument est l'éclipsé centrale du soleil , calculée à la Chine deux mille cent cinquante-cinq ans avant notre ère vulgaire , et reconnue véritable par tous nos astronomes. Il faut dire la même chose des Chinois que des peuples de Babylone; ils composaient déjà 9 sans doute, un vaste empire policé. Mais ce qui met les Chinois au-dessus de tous les peuples de la terre , c'est que ni leurs lois , ni leurs mœurs, ni la langue que parlent chez eux les lettrés , n'ont pas changé depuis environ quatre mille ans. Cependant cette nation, la plus ancienne de tous les peuples qui subsistent aujourd'hui , celle qui a possédé le plus vaste et le plus beau pays, celle qui a inventé presque tous les arts avant que nous en eussions appris queU ques-uns , a toujours été omise , jusqu'à nos jours , dans nos prétendues histoires uniperselles : et quand un Espagnol et un Français faisaient le dénombrement des nations , ni l'un ni l'autre ne manquait d'appeler son pays la pre^ mière monarchie du monde.

Le troisième monument, fort inférieur aux deux autres, subsiste dans les marbres d'Arondel : la chronique d'Athènes y est gravée deux.çisiit sôixantc^trois ans avant notre ère$ mais elle ne remonte que jusqu'à Cécrops ,

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treize cent dix-ueuf ans au-delà du tems où elle fut gravée. Voilà dans l'histoire de toute Tantiquité y les seules connaissances incontestables que nous ayons.

U n'est pas étonnant qu'on ii'ait point d'histoire ancienne profane au-delà d'environ trois mille années. Les révolutions de ce globe , la longue et universelle ignorance de cet art qui transmet les faits par l'écriture , en sont cause : il y a encore plusieurs peuples qui n'en ont aucun usage. Cet art ne fut connu que chez un très -petit nombre de nations policées , et encore était-il en très-peu de mains/ Rien de plus rare chez les Français et les Germains, que de savoir écrire jusqu'aux treizième et quatorzième siècles : presque tous les actes n'étaient attestés que par témoins. Ce ne fut, en France» que sous Charles VII, en i4â4, qu'on rédigea par écrit les coutumes de France. L'art d'écrire était encore plus rare chez les Espagnols ; de là vient que leur histoire est si sèche et si incertaine , jusqu'au tenas de Ferdinand et d'Isabelle. On voit par-là combien le très-petit nombre d'hommes qui savaient écrire pouvaient en imposer.

n y a des nations qui ont subjugué ime. partie de la terre sans avoir l'usage, des caractères. Nous savons que Gengis-Kan conquit une partie de l'Asie au commencement du treizième siècle 5 mais ce n'est ni par lui , ni par les Tartares que nous le savons. Leur histoire, écrite par les Chinois , et traduite par le père Gaubil , dit que ces Tartares n'avaient point lart d'écrire.

Il ne dut pas être moins inconnu au scythe Ogus-Kan, nommé JUadies par les Persans et par les Grecs , qui conquit une partie de l'Europe et de l'Asie, si long- tems avant le règne de Cyrus»

Il est presque sûr qu'alors sur cent nations il j en avait k peine deux qui usassent de caractères.

Il reste des monmnens d'une autre espèce, qui servent à constater seulement l'antiquité reculée de certains peupies qui précèdent toutes les époques connues et tous les livres ; ce sont les prodiges d'architecture , comme les py« ramides et les palais d'Egypte , qui oïit résisté ail tenus. Hérodote, qui vivait il y a deux mille deux cents ans , et qui les avait vus , n'avait pu apprendre des prêtres égyptiens dans quel tems on les avait élevés.

II est difficile de donner ù la plus ancienne des pyramides moins de qilatre mille ans d'antiquité ; mais il faut considérer que ces eSbrts de l'ostentation des rois n'ont pu être commencés que long-tems après l'établissement des villes. Mais pour bâtir des villes dans un pays inondé tous les ans , il avait feUu d'abord élever le terrain de vase, et le rendre inaccessible à l'inondation : il avait fallu , avant de prendre ce parti nécessaire , et avant d'être en état de tenter ces grands travaux , que les peuples se fussent pratiqué des retraites pendant la crue du Nil , au milieu des rochers qui forment deu:it chaînes à droite et à gauche de ce ffeuve. Il avait faUu que ces peuples ras^ semblés ' eussent les instrumens du labourage , ceux de l'architecture, une grande connaissance de Parpentage, avec des lois et une police : tout cek demande nécessairement un espacé de ieinsl prodigieux. Nous voyons par les longs détails qui i^ardenf tous tes )Ours nos entreprises les plus nécessaires et les plus petites , combien il est difficile de faire de grandes choses, et qu'il Êiut nonseulement une opiniâtreté infatigable^ mais plusieurs ^^ nérations animées de cette opiniâtreté.

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Cependant, que ce soit Menés, ou Thot, ou Chéops, ou Ramassés , qui aient élevé une ou deux de ces prodigieuses masses , nous n'en serons pas plus instruits de Thistoire de l'ancienne Egypte : la latigue de ce peuple est perdue. Nous ne savons donc autre chose , sinon qu'avant les plus anciens historiens, il y avait de quoi faire une histoire ancienne.

Celle que nous nommons ancienne , et qui est en effet récente , ne remonte guère qu'à trois mille ans : nous n'avons avant ce tems que quelques probaÊilite's : deux seuls livres profanes ont conservé ces probabilités ; la chronique choisie, et Yhistoire d'Héredote* Les anciennes chroniques choisies ne regardent que cet empire séparé du reste du monde. Hérodote, plus intéressant pour nous, parle de la terre alors connue 5 il enchanta les Grecs en leur récitant les neuf livres de son histoire, par la nouveauté de cette entreprise , et par le charme de sa diction, et surtout par les fables. Presque tout ce qu'il raconte sur la foi des étrangers est fabuleux : mais tout ce qu^îl a vu est vrai. On apprend de lui , par exemple , quelle extrême opulence et quelle splendeur régnait dans l'Asie mineure , aujourd'hui pauvre et dépeuplée. Il a vu à Delphes les présens d*or prodigieux que les rois de Lydie avaient envoyés à Delphes, et il parle à des auditeurs qui connaissaient Delphes comme lui. Or quel espace de tems a dû s'écouler avant que des rois de Lydie eussent pu amasser asséz de trésors superflus pour faire des présens si considérables à un temple étranger !

Mais quand Hérodote rapporte les contes qu'il a entendus , soù livre n'est plus qu'un roman qui ressemble aux fables milésiennes. C'est un Candaule qui montre sa

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femme toute nue à son ami Gigès ; c'est cette femme y qui par modestie, ne laisse à Gigès que le choix de tuer son mari , d'épouser la veuve , ou de périr. C'est un oracle de Delphes qui devine que dans le même tems qu'il parle , CrésuSy à cent lieues de là , fait cuire une tortue dans un plat d'airain. Rollin qui répète tous les contes de cette espèce j admire la science de l'oracle , et la véracité d'Â* pollon y ainsi que la pudeur de la femme du roi Candaule; et à ce sujet, il propose à la police d'empêcher les jeunes gens de se baigner dans la rivière. Le tems est si cher j et l'histoire si immense n qu'il faut épargner aux lecteurs de telles fables et de telles moralités.

Uhisioire de Cyrus est toute défigurée par des tradi-^ tions fabuleuses. Il y a grande apparence que ce Kiro qu'on nomme Oyrus , à la tête des peuples guerriers- d*Elam, conquit en effet Babylone^ amollie par les délices. Mais on ne sait pas seulement quel roi régnait alors à Babylonc; les uns disent Balthazar, les autres Ânabot. Hérodote fait tuer Gyrus dans une expédition contre les Massagètes. Xénophon, danç son roman moral et politique , le fait mourir dans son lit.

On ne sait autre chose dans ces ténèbres de l'histoire, sinon qu'il y avait depuis très-long-tems de vastes em« pires • et des tyrans dont la puissance était fondée sur la . misère publique ; que la tyrannie était parvenue jusqu'à dépouiller les hommes de leur virilité , pour s'en servir à d'infâmes plaisirs au sortir de l'enfance , et pour les employer dans leur vieillesse à la garde des femmes ; que la superstition gouvernait les hommes 5 qu'un songe était regardé comme un avis du ciel ^ et qu'il décidait de la paix et de la guerre , etc.

DB L^NCYCLOPÉDTB. 54t

À mesure qu'Hérodote dans son histoire se rapproche de son tems , il est mieux instruit et plus vrai. Il faut avouer que l'histoire ne commence pour nous qu'aux entreprises des Perses contre les Grecs. On ne trouve avant ces grands événemens que quelques récits vagues , enve- Ioppés*de contpuesdriles. Hérodote devient le modèle des historiens , quand il décrit ces prodigieux préparatifs de Xercès , pour aller subjuguer la Grèce , et ensuite TEurope. Il le mène, suivi de près de deux millions de soldats , depuis Suze jusqu'à Athènes. Il nous apprend comment étaient armés tant de peuples diiférens que ce monarque traînait après lui : aucun n'est oublié , du fond de l'Arabie et de l'Egypte , jusqu'au-delà de la Bactriane et de Texlrémité septentrionale de la mer Caspienne « pays alors habité par des peuples puissans j et aujourdliui par des Tartares vagabonds. Toutes les nations , depuis le Bosphore de Thrace jusqu'au Gange , sont sous ses étendards. On voit avec étonnement que ce prince possédait autant de terrain qu'en eut l'empire romain; il avait tout ce qui appartient aujourd'hui au grand Mogol y en-deçà ' du Ganga; toute la Perse , tout le pays des Usbecs, tout l'empire des Turcs , si vous en exceptez la Bomanie ; mais en récompense il possédait l'Arabie, On voit par l'étendue de ses états quel est le tort des déclamateurs en vers et en prose , de traiter de fou Alexandre , vengeur de la Grèce , pour avoir subjugué l'empire de rennemî dés Grecs. Il n'alla en Egypte, à Tyr et dans Hnde, que parce qu'il le devait , et que Tyr, l'Egypte et l'Inde, appartenaient à la domination qui avait dévasté la Grèce^

Hérodote eut le même mérite qu'Homère ; il fut le premier historien comme Homère le premier poëte épique ;

et tous deu^ saisirent les beaute's propres d'un art inconna avant eux. C'est un spectacle admirable dans Hérodote que cet empereur de l'Asie et de l' Afrique, qui fait passer son armée sur un pont de bateaux , d'Asie en Europe , cpl prend la Thrace , la Macédoine , la ThessaKe , l'Achaie supérieure ^ et qui entre dans Athènes abandonnée et déserte. On ne s'attend point que les Athéniens sans ville , sans territoire, réfugiés sur leurs vaissçaux avec quelques autres Grecs , mettront en fuite la nombreuse flotte du grand roi, qu'ils rentreront chez eux en vainqueurs, qu'ils forceront Xercès à ramener ignominieusement les débris de son armée , et qu'ensuite ils lui défendront , par un traité , de naviguer sur leurs mers. Cette supériorité d'un petit peuple généreux et libre , sur toute l'Asie esclave , est peut'être ce qu'il y a de plus glorieux chez les homines. On apprend aussi pfir cet événement , que les peuples de l'Occident ont toujours été meilleurs marins que les peuples asiatiques. Quand on lit V histoire moderne , la victoire de Lépante fait spuvienir de «elle de Salamine, et on compare dom Juan d'Autriche et Colone , à Thémistocle et à Euribiades. Voilà peut-être le *eul fruit qu'on peut tirer de la connaissance de ces tems reculés.

Thucydide, successeur d'Hérodote, se borne à nous détailler l'histoire de la guerre du Péloponèse , pays qui n'est pas plus grand qu'une province de France ou d'Allemagne , mais qui a produit des hommes en tout genre dignes d'une réputation immortelle : et comme si la guerre civile^ le plus horrible des fléaux, ajoutait un nouveau feu et de nouveaux ressorts a l'esprit humain , c'est dans ce tems^ue tous les ^tts florissaient en Grèce. C'est ainsi qu'ils con[imencen^ à se perfectiom^er ensuite à Rome^

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dans d'auircs gjA^res qiv^eA du tems de César, et qu'ils tenaisseut epcore dws notre quîitzième et seizième siècle de l'ère vulgaire, paraii les troubles de llt«lie«

Après cette gigi^rre du Pélpponèse , décrite par Thiicy*dide , vient le tems célèbre d'Alexandre , prince digne d'être élevé par Apistote , qui fonde beaucoup plus de villes que les autres n'en ont détruit , et qui change le compierce de l'univers. De son tems , et de cdiui de ses 8^(;c^sseursJ florisAait Garthage; et la république romaine cpn^pijQnçait à 0zer sur elle les regards des nations. Tout le rfBsIe est enseveli dans la barbarie : les Celtes , les Germains y tous les peuples du nord sont inconnus.

UJUfitoùre de l'empire romain est ce qui mérite le plus notre attention , parce que les Romains ont été nos maîtres et nos législateurs. Leurs lois sont encore en vigueur dans la plupart de nos provinces : leur langue se parle encore ; et long'tems après leur chute, die a été la seule dans laquelle on rédigeât les actes publics en Italie, en Allemagne , en Espagne , en France , en Angleterre , en Pologne.

Au démemhrenaMWt de l'empire romain en occident , commence un B€^vd otdre de choses, et c'est ce qu'on appelle ïhiakii^ du moyen âge ; histoire barbare de p,eu[dea barbares , qui , devenus chrétiens , n'en deviennent p^ moeurs.

PçndaAt que TEurope eat ainsi bouleversée , on voit paraître, au septième siècle, les Arabes, jusque là renfermés dans leurs déserts. Us étendent leur puissance et leur domii^tion d^ns la haute Asie , dans l'Afrique , et envahissant l'Ë^p^s^; les Turcs leur succèdent, et établissent je siège de leur empii*e à Gonstantinople , au milieu du q^^ième sièc^ie.

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C'est sur la fin de ce siècle qu'un nouveau monde est découvert; et bientôt aprës^ la politique de l'Europe et les arts prennent une forme nouvelle. L'art de l'imprimerie , et la restauration des sciences , font qu'enfin on a des histoires assez fidèles , au lieu de chroniques ridicules renfermées dans les cloîtres depuis Grégoire de Tours. Chaque nation dans l'Europe a bientôt ses historiekis. L'ancienne indigence se tourne en superflu : il n'est point de ville qui ne veuille avoir son histoire particulière. On est accablé sous le poids des minuties. Un homme qui veut s'instruire est obligé de s'en tenir au fil des grands événemens , et d'écarter tous les petits faits particuliers qui viennent à la traverse ; il saisit, dans la multitude des révolutions y l'esprit des tems et les mœurs des peuples. D iaut surtout s'attacher à l'histoire de sa patrie, l'étudier , la posséder, réserver pour elle les détails, et jeter une vue plus générale sur les autres nations. Leur histoire n'est intéressante que par les rapports qu'elles ont avec nous , ou par les grandes choses qu'elles ont faites ; les premiers âges^ depuis la chute de l'empire romain, ne sont , comme on l'a remarqué ailleurs , que des aventures barbares , sous des noms barbares , excepté le tems de Charlemagne. L'Angleterre reste preque isolée jusqu'au tems d'Edouard III; le Nord est sauvage jusqu'au seizième siècle; l'Allemagne est long-tems une anarchie. Les querelles des empereurs et des papes désolent six cents ans lltalie, et il est difficile d'apercevoir la vérité à travers les passions des écrivains peu instruits , qui ont donne les chroniques informes de ces tems malheureux. La monarchie d'Espagne n^a qu'un événement sous les rois Visi* fpths, çt cet événement est celui de sa destruction. Tool

DB l'encyclopédie. 346

est confusion jusqu'au règne âlsabelle et de Ferdinand. La France, jusqu'à Louis XI, est en proie à des malheurs obscurs sous un gouvernement sans règle. Daniel a beau prétendre que les premiers tems de la France sont plus intéressans que ceux de Komé ; il ne s'aperçoit pas que les commencemens d'un si vaste empire sont d'autant plus intéressans qu'ils sont plus faibles , et qu'on aime à voir la petite source d'un torrent qui a inondé la moitié de la terre.

Pour pénétrer dans le labyrinthe ténébreux du second âge, il faut le secours des archives, et on n'en a presque poÎDt, Quelques anciens couvens ont conservé des chartes, des diplômes, qui contiennent des donations, dont l'autorité est quelquefois contestée ; ce n'est pas là un recueil où l'on puisse s'éclairer sur l'histoire politique , et sur le droit public de l'Europe. L'Angleterre est, de tous les pays, celui qui a, sans contredit , les archives les plus anciennes et les plus suivies. Ces actes, recueillis par Rimer , sous les aupices de la reine Anne , commencent avec le douzième siècle , et sont continués sans interruption jusqu'à nos jours. Ils répandent une grande lumière siu: 1 histoire de France. Ils font voir, par exemple^ que la Guienne appartenait aux Anglais en souveraineté absolue, quand le roi de France Charles V la confisqua par un arrêt , et s'en empara par les armes. On y apprend queDes sommes considérables et quelle espèce de tribut paya Louis XI au roi Edouard IV, qu'il pouvait combatte; et combien d'argent la reine Elisabeth prêta à Henrile-Grand pour l'aider à monter sur son trône, etc.

De T utilité de F histoire. Cet avantage consiste dans la comparaison qu'un homme d'état, un citoyen peut faire des lois et des mœurs étrangères avec celles de son pays j

546 EsrniT

c^est ce qui excite les nations modernes à enchérir le<; unes sur les autres dans les arts^ dans le commerce, dans l'agridulture. Les grandes fautes passées servent beaucoup en tout genre. On ne saurait trop remettre dçvant les yeux les crimes et les malheurs causés par des querelles absurdes. Il est certain qu' à force de renouveler la mémoire de ces querelles , on les empêche de renaître.

C'est pour avoir lu les détails des batailles de Créci , de Poitiers, d'Azincourt, de Saint-Quentin, de Gravelines, etc. , que le célèbre maréchal de Saxe se déterminait à chercher, autant qu'il pouvait, ce qu'il appelait des affaires de poste»

Les exemples font un grand effet sur l'esprit d'un prince qui lit avec attention. D verra qu'Henri IV n'entreprenait sa grande guerre, qui devait changer le système de l'Europe, qu'après s'être assez assuré du nerf de la guerre, ppur la pouvoir soutenir plusieurs années sans aucun secours de finances.

Il verra que la reine Elisabeth , par les seules ressources du commerce et dV^.^ ^^g^ éconoipie , résista au puissant Philippe n n et que de cent vaisseaux qu'elle mit en mer contre la ilotte invincible , les trois quarts étaient fournis par les villes commerçantes d'Angleterre*

La France , non entamée sous Louis ]SIV, après neuf ans de la guerre la plus malheureuse , moptrera évidemment l'utilité des places frontières qu'il construisit. En vain l'auteur des causes de la chute de l'empire romain blâme-t-il Justinien d'avoir eu la même politifjp^e qus Louis XIY. Il ne devait blâmer que les enipereurs qui négligèrent ces places frontières, et qui ouvrirent les portes de l'empire aux Barbares.

DK l'ekcyclopèdte. 547

Enfin, la grande utilité de l'histoire moderne et lavaniage qu'elle a sur lancienne , est d'apprendre à tous les potentats que, depuis le quinzième siècle, on s'est toujours réuni contre une puissance trop prépondérante. Ce système d'équilibre a toujours été inconnu des anciens , et c'est la raison des succès du peuple romain , qui, ayant formé une milice supérieure à celle des autres peuples, les subjugua l'un après l'autre, du Tibre jusqu'à FEuphrate.

De la certitude de Vhistoire. Toute certitude qui n'est pas démonstration mathématique , n'est qu'une extrême probabilité. Il n'y a pas d'autre certitude historique.

Quand Marc Paul parla le premier, mais le seul, de la grandeur et de la population de la Chine , il ne fut pas cru, et il ne put exiger de croyance. Les Portugais, qui entrèrent dans ce vaste empire plusieurs siècles après, commencèrent à rendre la chose probable. Elle est aujourd'hui certaine , de cette certitude qui naît de la déposition unanime de pille témoins oculaires de diiférentes ïiations , sans que personne ait réclamé contre leur témoignage.

Si deux ou trois historiens seulement avaient écrit l'aventure du roi Charles XII, qui , s'obstinant à rester dans les états du Sultan, son bienfaiteur, malgré lui, se l>attit avec ses domestiques contre une armée de Janissaires et de Tartares , j'aurais suspendu mon jugement ; niais ayant parlé à plusieiu's témoins oculaires , et jamais entendu révoquer cette action en doute, il a bien fallu la croire, parce qu'après tout, si elle n'est ni sage, ni ordinaire, elle n'est contraire ni aux lois de la nature, ni au caractère du héros.

Incertitude de thUtoire. Ou a distingue les tems en fabuleux et . historiques. Mais les tems historiques auraient dû être distingués eux-mêmes en vérités et en fables. Je ne parle pas ici des fables reconnues aujourd'hui pour telles; il nest pas question, par exemple, des prodiges dont Tite-Live a embelli ou gâté son histoire. Mais dans les faits les plus reçus, que de raisons de doute! Qu'on fasse attention que la république romaine a été cinq cents ans sans historiens , et que Tite-Live lui-même déplore la perte des annales des pontifes et des autres monumens qui périrent presque tous dans l'incendie de Kome , pUraque interiere ; qu'on songe que dans les trois cents premières années l'art d'écrire était très-rare, rarœ per eadem tempora litterœ. Il sera permis alors de douter de tous les événemens qui ne sont pas dans l'ordre ordinaire des choses humaines. Sera-t-il bien probable que Bomulus, le petit-fils du roi des Sabins, aura été forcé d'enlever des Sabines pour avoir des femmes? L'histoire de Lucrèce sera-t-elle bien vraisemblable ?. Croirat-on aisément sur la foi de Tite-Live, que le roi Porsenna s'enfuit plein d'admiration pour les Romains, parce qu'un fanatique avait voulu Fassassiner ? Ne sera-t-on pas porté au contraire à croire Polybe antérieur à Tite-Live de deux cents années , qui dit que Porsenna subjugua les Romains. L'aventure de Régulus, enfermé par les Car* thaginois dans un tonneau garni de pointes de fer , mé« rite- 1- elle qu'on la croie? Polybe contemporain n'en aurait-il pas parlé, si elle avait été vraie? il n'cii dit ps un mot. N'est-ce pas une grande présomption que ce conte ne fut inventé que long-tems après pour rendre les Carthaginois odieux? Ouvrez le dictionnaire de Moréfi

DE l'encyclopédik. 349

à l'article Régulas , il vous assure que le supplice de ce Romain était rapporté dans Tite-Live. Cependant la décade où Tite-Live aurait pu en parler est perdue ; on n'a que le supplément de Freinsemius , et il se trouve que ce dictionnaire n'a cité qu'un Allemand du xvij* siècle, croyant citer un Romain du tems d'Âaguste. On ferait des volumes immenses de tous les faits célèbres et reçus dont il faut douter. Mais les bornes de cet article ae permettent pas de s'étendre.

Les monumenay les cérémonies annuelles^ les mé" dailles mêmes sont-elles des preut^es historiques ? On est naturellement porté à croire qu'un monument érigé par une nation pour célébrer un événement , en atteste la certitude. Cependant , si ces monumens n'ont pas été élevés par des contemporains ; s'ils célèbrent quelques faits peu vraisemblables , prouvent-ils autre chose , sinon qu'on a voulu consacrer une opinion populaire?

La colonne rostrale érigée dans Rome par les contem-« porains de Duillius , est sans doute uiie preuve de la victoire navale de Duillius. Mais la statue de l'augure Navius, qui coupait un caillou avec un rasoir ^ prouvait-elle que Navius avait opéré ce prodige? Les statues de Cérès et de Triptolème /dans Atbènes, étaient-elles des témoignages incontestables que Cérès eût enseigné l'agriculture aux Athéniens? Le fameux Laocoon, qui subsiste aujourd'hui si entier , atteste-t-il bien la vérité de l'histoire du cheval de Troye ?

Les cérémonies y les fêtes annuelles établies par toute une nation , ne constatent pas mieux l'origine à laquelle on les attribue. La fête d'Arion porté sur un dauphin , se célébrait chez les Romains conune chez les Grecs. Celle

5jO esmut

de FauQC rappelait son aventure avec Hercule et Oraphale f quand ce dieu amoureux d'Omphale prit le Ut d'Hercule pour celui de sa maîtresse.

La fameuse fête des Lupercales était établie en llionneur de la louve qui allaita Romulus et Rémus.

Sur quoi était fondée la fête d'Orîon, célébrée le 5 des ides de mai ? le voici. Hirée reçut chez lui Jupiter , Neptune et Mercure ; et quand ses hôtes prirent congé , ce bon homme ^ qui n'avait point de femme , et qui voulait avoir un enfant , témoigna sa douleur aux trois dieux. On n'ose exprimer ce qu'ils firent sur la peau du bœuf qu'Hirée leur avait servi à manger ; ils couvrirent ensuite cette peau d'un peu de terre ^ et de là naquit Orion au bout de neuf mois.

Presque toutes les fêtes romaines , syriennes ^ grecques, égyptiennes , étaient fondées sur de pareils contes , ainsi que les temples et les statues des anciens héros. C'étaient des monumens que la crédulité consacrait à l'erreur.

Une médaille, même contemporaine, n'est pas quelquefois une preuve. Combien la flatterie n'a-t*«lle pas frappé de médailles sur des batailles très-indécises , qualifiées de victoires , et sur des entreprises manquées , qui n'ont été achevées que dans la légende ? N'a-t-on pas , en dernier lieu , pendant la guerre de i yéo , des Anglais contre le roi d'Espagne, frappé une médaille qui attestait la prise de Carthagène par l'amiral Vemon, tandis que cet amiral levait le siège ?

Les médailles ne sont des témoignages irréprochables que lorsque l'événement est attesté par des auteurs contemporains ; alors ces preuves se soutenant l'une par lautre, constatent la yérité. ^

t>fi l'encyclopédis. . 55 1

Doit-on dans l'histoire insérer des liarangues , et faire des portraits ? Si dans une occasion importante , un général d'armée , un homme d'état à parte d'une manière singulière et forte qui caractérise son génie et celui de son siècle , il faut sans doute rapporter son discours mot pour mot; de telles liafangues sont peut-être la partie de Thistoirc la plus utile. Mais pourquoi faire dire à un hoiïiAie ce quil n'a pas dit? Il vaudrait presque autant lui attribuer ce qu'il n'a pas fait; c'est une fiction imitée d'Homère. Mais ce qui Est fiction dans un poème , devient à la rigueur mensonge dans un historien. Plusieurs anciens ont eu Cette méthode ; cela ne prouve autre chose, sinon que plusieurs anciens ont voulu faire parade de leur éloquence aux dépens de la vérité.

Les portraits montrent encore bien souvent plus aenvie de briller que d'instruire : des contemporaifis sont en droit de faire le portrait des hommes d'état avec lesquels ils 6nt négocié, des généraux sous qui ils ont fait la guerre. Mais qu'il est à ct'aiudrc que le pinceau ne soit guidé par la passion ! Il paraît que les portraits qu'on trouve dans Clarendon sont faits avec plus d'impartialité, de gravité et de sagesse, que ceux qu'on lit avec plaisir dans le cardinal de Retz.

Mais vouloir peindre les anciens, s'efforcer de développer leurs âmes , regarder les événemens comme des caractères avec lesquels on peut lire sûrement daùs le fond des cœurs, c'est une entreprise bien délicate; c'est dans plusieurs un^ puérilité.

De la maxime de Cicéron concernant Phistoirê , que "^historien rHose dire ane fausseté ^ ni cacher Une vérité. Lu première partie de ce précepte est incontestable: il

553 KSI'iUT

faut examiner l'autre. Si une vérité peut être de quelque utilité à l'état , votre silence est condamnable. Mais je suppose que vous écriviez l'histoire d'un prince qui vous aura confié un secret, d^ez-vous le révéler? Devez-vous dire à la postérité ce que vous seriez coupable de dire en secret à un seul homme? le devoir d'un hbtorien l'emportera" t-il sur un devoir plus grand ?

Je suppose encore que vous ayez été témoin d'une faiblesse qui n'a point influé sur les affaires publiques^ devez-vous révéler cette faiblesse ? En ce cas , l'histoire serait une satire.

11 faut avouer que la plupart des écrivains d'anecdotes sont plus indiscrets qu'utiles. Mais que dire de ces compilateurs insolens , qui se faisant un mérite de médire , impriment et vendent des «scandales , comme Locuste vendait des poisons ?

De rhistoire satirique. Si Plutarque a repris Hérodote de n'avoir pas assez relevé la gloire de quelques villes grecques, et d'avoir omis plusieurs faits connus, dignes de mémoire , combien sont plus repréhensibles aujourd'hui ceux qui , sans avoir aucun des mérites d'Hérodote , imputent aux princes , aux nations , des actions odieuses , sans la plus légère apparence de preuves ? La guerre de 1751 a été écrite en Angleterre. On trouve , dans cette histoire , qu'à la bataille de Fontenoy les Français tirèrent sur les Anglais avec des balles empoisonnées et des morceaux de verre venimeux , et que le duc de Cumberland enifoya au roi de France une boîte pleine de ces prétendus poisons trouvés dans les corps des Anglais blessés. Le même auteur ajoute que les Français ayant perdu quarante mille hommes à cette bataille , le parle-

DE l'encyclopédie. 353

ment de Paris rendit un arrêt par lequel il ëtait défendu d'en parler sous des peines corporelles.

Des mémoires frauduleux , imprimés depuis peu ^ sont remplis de pareilles absurdités insolentes. On y trouve qu'au si^e de Lille les alliés jetaient dans la yille des billets conçus en ces termes : Français , consoIez-Dous , la Maintenon ne sera pas votre reine.

Presque chaque page est remplie d'impostures et de termes offensans<x>ntre la famille royale et contre les familles-principales du royaume , sans alléguer la plus légère vraisemblance qui puisse donner la moindre couleur à ces mensonges. Ce n'est point écrire l'histoire , c'est écrire au hasard des calomnies.

On a imprimé en Hollande, sous le nom d'histoire , une foule de libelles dont le style est aussi grossier que les injures ^ et les faits aussi faux qu'ils sont mal écrits. C'est , dit-on , un mauvais fruit de l'excellent arbre de la liberté. Mais si les malheureux auteurs de ces inepties ont eu la liberté de tromper les lecteurs, il faut user ici de la liberté de les détromper.

He la -méthode , de la manière dt écrire Fhistoire , et du style. On en a tant dit sur cette matière , qu'il faut ici en dire très-peu. On sait assez que la méthode et le style de Tite-Live, sa gravité^ son éloquence sage , conviennent à la majesté de la république romaine; que Tacite est plus fait pour peindre des tyrans , Polybe pour donner des leçons de la guerre , Denys d'Halycarnasse pour développer les antiquités.

Mais en se modelant en général sur ces grands maîtres, on a un fardeau plus pesant que le leur à soutenir. On exige des historiens modernes plus de détails , des faits

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