‹ Esprit de l'encycloped́ie: ou recueil des articles les plus curieux et les plus interessans de l (volume 3)Chapitre 1 sur 58 · POLITESSE · texte numérisé non relu

POLITESSE

Politesse. ( Morale^ ) Pour dëcouyrir Forigine de la politesse y il faudrait la savoir bien définir , et ce n'est {>as une chose aisëe. On la confond presque toujours avec la civilité et \dL flatterie ^ dont la première est bonne 9 mais moins excellente et moins rare que la politesse; et la seconde, mauvaise et insupportable, lorsque cette même politesse ne lui prête pas ses agrëmens. Tout le monde est capable d'apprendre la civilité, qui ne consiste qu'en certains termes et certaines cérémonies arbitraires , sujettes j comme le langage , aux pays et aux modes ; mais la politesse ne s'apprend point sans une disposition naturelle qui , à la vérité , a besoin d'être perfectionnée par l'instruction et par l'usage du monde. Elle est de tous les tems et de tous les pays ; et ce qu'elle emprunte d'eux lui est si peu essentiel , qu'elle se fistit sentir au travers du style ancien et des coutumes les plus étrangères. La flatterie n'est pas moins naturelle ni moins indépendante des tems et des lieux , puisque les passions qui la produisent ont toujours été et seront toujours dans le monde. Il semble

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que les conditions ëkvëes devraient garantir de cette bassesse ; mais il se trouve des flatteurs dans tous les ^tats : quand Tesprit et l'usage du monde enseignent à ddguiser ce défaut sous le masque de la politesse ^ en se rendant agréable » il devient plus pernicieux ; mais toutes les fois qu^i] se montre à découvert , il inspire le mépris et le dégoût) souvent même aux personnes en faveur desquelles il est employé : il est donc autre chose que la politesse , qui plaît toujours et qui est toujours estimée. En effet , si on juge de sa nature par le terme dont on se sert pour Texprimer, on n'y découvre rien que d'innocent et de louable. Polir un ouvrage, dans le langage des artisans , cW en àter ce qu'il y a de rude et d'ingrat, et y mettre le lustre et la douceur dont la matière qui le compose se trouve susceptible, en un mot, le finir et le perfectionner. Si Ton donne à cette expression un éens spirituel , on trouve de même que ce qu'elle renferme est bon et louable. Un discours , un sens poli , des manières et des conversations polies , cela ne signifie-t-il pas que ees choses feont exemptes de Tenflure , de la rudesse et des autres dé* fauts contraires au bon sens et à la société civile, et qu'elles sont revêtues de la douceur, de la modestie et de la justice que l'esprit cherche , et dont la société a besoin pour être paisible et agréable? Tous ces effets , renfermés dans de justes bornes , ne sont-ils pas bons et né conduisentils pas à conclure que la cause qui les produit ne peut aussi être que bonne? Je ne sais si je la connais bien, mais il mè semble qu'elle est dans l'ftme une inclination douce et bienfaisante qui rend l'esprit attentif, et lui fait décou<* vrir avec délicatesse tout ce qui a du rapport avec cette incUnâtion« tant pour le sentir dans ce qui est hors de soi, que

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pour le produire soi-ittème suivant sa portée) pvrce qu'il me parait que la politesse, aussi bien que le goût, dépend de l'esprit plutôt que de son ëtendne ; et que comme il y a des esprits médiocres qui ont le goût très-sûr dans tout Ce qu'ils sont capables de connaître $ et d'autres très -élevés qui l'ont mauvais ou incertain , il se trouve de même dés esprits de la première classe dépourvus de politesse, et de communs qui en ont beaucoup. On ne finirait point si oti examinait en détail combien ce défaut de politesse se fait ^ntir, et combien, s'il est permis de parler ainM, elle embellit tout ce qu'elle touche. Quelle attention ne frafil pas avoir pour pénétrer les bonnes choses sous une eilveloppe grossière et mal polie? Combien de gens d'un mérite solide, Combien d'écrits et de discours bons et savans qui sont fuis et rejettes , et dont le mérite ne 0e découvre qu'avec travail par un petit nombre de personnes, parce que cette aimable politesse leur manque? Et au contraire, qu'est-ce que cette même poUteêêe ne fait pas valoir? Un geste ^ une parole, le silence même, enfin les moindres choses , guidées par elle , sont toujours àc*compagnées de grâces et deviennent souvent considérables# En effet, sans parler du reste $ de quel usage n'ert pas quelquefois; ce silence poli dans les conversations mêmes les plus vives? c'est lui qui arrête les railleries^ précisément au terme qu'elles ne pourraient passer sans devenir piquantes^ et qui donne aussi des bornes aux discours qui montreraient plus d'esprit que les gens avec qui oti parle n^en veulent trouver dans les autves^ Ce même silence ne supprinie->t-il pas aus fért i propos plttskpui^ réponses spirituelles f lorsqu'elles peuvent de*^ venir riâieules ou dangereuses ^ soit ett prolon^ant trop

les complimens , soit en évitant quelques disputés ? Ce dernier usage de la politesse la relève infiniment , puisqu'il contribue à entretenir la paix , et que par -là il devient, si on l'ose dire, une espèce de préparation à la charité. Il est encore bien glorieux à la politesse d^ètre souvent employée dans les écrits et dans les discours de morale , ceux même de la morale chrétienne , comme un véhicule qui diminue en quelque sorte la pesanteur et l'austérité des préceptes et des corrections les plus sévères. J'avoue que cette même politesse étant profanée et corrompue ^ devient souvent un des plus dangereux instrumens de l'amour-propre mal réglé; mais en .convenant qu elle est corrompue par quelque chose d'étranger , on prouvé 9 ce me semble, que de sa nature elle est pure et innocente.

Il ne m'appartient pas de décider , mais je ne puis m'empécher de croire que la politesse tire son origine de la vertu; qu'en se renfermant dans l'usage qui lui est propre, elle demeure vertueuse; et que lorsqu'elle sert au vice, elle éprouve le sort des meilleures choses dont les hommes vicieux corrompent l'usage. La beauté, l'esprit, le savoir, toutes les créatures en un mot , ne sont-elles pas souvent employées au mal, et perdent-elles pour cela leur bonté naturelle? Tous les abus qui naissent de la politesse n'empêchent pas qu'elle ne soit essentiellement un bien , tant dans son origine que dans ses effets , lorsque rien de mauvais n'en altère la simplicité.

Il me semble encore que la politesse s'exerce plus fréquemment avec les hommes en général , avec les indifférens, qu'avec les amis, dans la maison d'un étranger que llans la sienne, surtout lorsqu'on y est en famille , avec

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son père^ sa mère,- sa 'femi^e, ses enfans. On n'est pas poliayec sa mattressç; on est tendre, passionné ^ galant. Ijâ politesse n'a guère lieu ayec son père, ayec sa femme ^ on doit à ces êtres d'autres sentimens. Les sentimens vifs , qui marquent l'intimité, les liens du sang^ laissent donc peu de circonstances à la politesse. C'est une qualité peiv connue du sauvage. Elle n'a guère lieu.au fond des forêts , entre des hommes et des femmes nus , et tout entiers à la poursuite de leurs besoins; et chez les peuples policés, elle n'est souvent que la démonstration extérieure d'une bienfaisance qui n'est pas dans le cœur.

Diderot.

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