PROPRIÉTÉ DU STYLE
Profui^té du STYJ.E. ( Belles-Lettrea, ) Trois choses contribuent principalement à la perfection d'un ouvrage; le choix du sujets Tordre du plan, et la propriété du atyle : ce n'est pas assez d'un plan qui satisfait^ ni d'un sujet qui affecte dans un ouvrage d'esprit , il faut encore un style qui attache. Mais par où. le style produira-t-il «et effet ? Ce ne sera point précisément par sa correction , ni par sa clarté ^.ni. même par sa facilité et son harmonie ; ces qualités sont nécessaires , mais elles ne sont par toujours intéressantes : sans elles on est sûr de blesser; avec elles on n'est pas sûr de plaire C'est que le style ne platt 1 c'est qu'il n'attache que par sa propriété. Par cette propriété seule il nous transporte « il nous retient au milieu des objets qu'il nous, représente ; par cette propriété seule^ les objets qu'il nous représente, il les reproduit; il leur donne une couleur qui les rend vbibles , un corps qui les rend palpables, une expression qui les. rend parlans; pac cette propriété seule, la scène qu'il nous retrace 5 froide et morte sur le papier , s'en&amme et se vivifie en passant dans notre imagination..
Là propriété du style renferme d!abord la propriété des termes, c'est-à-dire , l'assortiment du style aux idées. Elles doivent être rendues dans leur signification précise, suivant leur acception reçue, selon leurs modifications diverses^ avec leurs nuances caractéristiques^ par leurs
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signes ^quivalens j simples, par des terines simples ; com* plexes 9 par des termes complexes ; mêlés d'une perception et d'un sentiment ^ par des termes représentatifs d'un sentiment et d'une perception; mêlés d'un sentiment et d'une image ^ par des termes représentatifs d'une image et d'un sentiment; nobles dans toute leur noblesse ; énergiques, dans toute leur énergie. Les termes sont le portrait des idées : un terme propre rend l'idée toute entière; un terme peu propre ne la rend qu'à demi; un terme impropre la rend moins qu'il ne la défigure. Dans le premier cas on saisit l'idée ; dans le second on la cherche ; dans le troisième on la méconnaît.
\^2l propriétés du style renferme ensuite la propriété du ton, c'est-à-dire, l'assortiment du style au genre. Le genre est sérieux ou agréable, touchant ou terrible, naturel ou héroïque. Le ton doit être grave et concis dans le genre sérieux, facile et enjoué dans le genre agréable, doux et affectueux dans le genre touchant, consterné et lugubre dans le genre terrible, modeste et ingénu dans le genre naturel , élevé et pompeux dans le genre héroïque.
La propriété du style comprend encore la propriété du tour , c'est-à-dire , l'assortiment du style au sujet. Ce sujet appartient, ou à la mémoire, ou à l'esprit, ou à la raison , ou au sentiment , ou à Timagination. Chacune de ces facultés demande un tour conforme à sa nature. La ' mémoire expose , il lui faut un tour simple , uniforme , rapide ; loin d'elle les réflexions recherchées , les portraits romanesques ; les descriptions poétiques; les artifices oratoires. L'esprit embellit : son tour sera varié , ingénieux, brillant ; c'est pour lui que sont faites Tallusion , l'antithèse, le contraste, la chute épigrammatique. La raison
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)uge : son tour doit être ferme , réfléchi , sévère ; *elle doit analyser avec précisioù^ développer avec étendue, résumer avec méthode , prononcer avec dignité* Le sentiment exprime : que son tour soit libre, pathétique , insinuant 5 qu'il se répande en apostrophes animées, en exclamations Yives^ en répétitions énergiques, en sollicitations pressantes. L'imagination imite : laissez-lui prendre un tour enthousiaste, original, créateur; laissez-lui étaler avec profusion ce que la métaphore a de plus riche , ce que la comparaison a de plus saillant, ce que l'allégorie a de plus pittoresque , ce que l'inversion a de plus mélodietix.
A la propriété du tour ajoutez la propriété du coloris , c'est-à-dire, l'assortiment du style à la chose particulière que vous devez pemdre. Est-elle dans le gracieux ? Que vos couleurs soient moelleuses, tendres, fraîches, bien fondues. Est-elle dans le fort? Que vos couleurs soient pleines, resserrées, tranchantes, hardies. Est-elle dans le sublime? Déployez-en d'éclatantes et de simples en même temsj Est-elle dans le naïf? Jetez-en de négligées et de délicates tout ensemblev
Outre la propriété des couleurs , il y a la propriété des sons , c'est-à-dire , l'assortiment du style au mouvement de l'action qu on décrit. Point de mouvement dans la nature qui ne trouve, dans le choix des mots ou dans leur arrangement, des sons qui lui répondent : à un mouvement lourd et tardif, répondent des sons graves et traînans ; à un mouvement bruyant et précipité , des sons Vifs et rapides; à un mouvement bruyant et cadencé, des sons éclatans et nombreux ; à un mouvement léger et facile , des sons doux et coulans; à un mouvement pénible et profond, des sons rudes et sourds; à un mouvement vaste
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et prolongé y des sons majestueux et soutenus. Gel accord de» sons avec chaque mouvement qu'on décrit , produit rharmonie imitative, et l'harmonie imitative forme^ dans la poésie surtout y une partie essentielle de la propriété du styk.
Une partie plus essentielle encore ^ c'est la propriété des traits^ c'est-à-dire, l'assortiment du style à la passion qu'on exprime. Les différentes passions donnent à l'âme différentes secousses , qui se marquent au-dehors par différentes 6gures, ou ce qui est le même, par diffiérens traits : c'est en quoi consiste l'éloquence du sentiments L'admiration entasse les hyperboles emphatiques , les parallèles flatteurs; l'ironie , le reproche , la menace sont les traits favoris de la haine et de la vengeance. L'envie cache le dépit sous le dédain , prélude «à la satire par l'éloge^ L'orgueil défie ^ la crainte invoque , la reconnaissance adore. Une marche chancelante , un accent ron^u, l'égarement de la pensée, l'abattement du discours annoncent la douleur. Le plaisir bondit, pétille, éclate, se rit ^es obstacles et de l'avenir , se joue des régies et du tems ^ s'é* vapore en saillies, écarte les réflexions, appelle les sentimens. Des traits moins vifs et plus touchant, un épanouis*^ sèment moins subit et plus durable , moins de paroles et plus d'expression caractérisent la joie douce et paisible. La mélancolie se plaît à rassembler autour d'elle les images funestes, les tristes souvenirs , les noirs pressentimens. L'espérance ne s'exprime que par des soupirs ardens, que par des vœux répétés , que par des regards tendres élevés vers le ciel. Le désespoir garde un morne silence, qu'il ne rompt que par des imprécations lancées contre la nature entière; dans sa fureur, il regrette, il invoque le néant»
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Reste enfin la propriété de la manière 9 c'est-à-dire , l'assortiment du style au génie de l'auteur. Le génie est Tenfant de la natureet Pélève du hasard. Il est rare du moins qu'il ne porte l'empreinte des circonstances : celles qui ont sur lui une influence plus marquée , sont le climat où l'on a pris naissance , le gouvernement sous lequel on vit, les sociétés que l'on fréquente , les lectures que Toxi fait. Le climat agit plus particulièrement sur l'imagination ou sur la manière devoir les choses $ le gouvernement sur le caractère ou sur la manière de les^ sentir^ les sociétés sur le jugement pu sur la manière • de les apprécier ; les lectures sur le talent ou sur la manière de les rendre. De toutes ces différentes manière» fondues ensemble , il en sort pour chaque auteur une manière propre qui . caractérise ses ouvrages , qui per sonnifie en quelque sorte son style , je veux dire j qui l'anime de ses traits ^ le teint de sa couleur, le scelle de son âme. Un écrivain qui n'aurait point de manière n'aurait point de style. Un écrivain qui quitterait sa manière pour emprunter celle d'un autre , cette dernière fût-elle meilleure, n'aurait jamais qu'un style dissonant, étranger, équivoque. Il croirait s'élever au-dessus de lui-même, et il tomberait au-dessous.
Quand la manière décèle l'auteur, quand les traits expriment la passion, quand les sons imitent le mouvement, quand les couleurs peignent la chose , quand les tours marquent le sujet , quand le ton répond au genre, quand les termes rendent l'idée ; alors la représentation équivaut à la réalité; alors la distraction cesse , l'attention croît, le style a toutes les qualités nécessaires pour plaire et pour attacher. Le Chevalier de Jaucourt,
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prosaïque.
ïrnosAUQVE. (Littérature.) Dans la très-haute poësie, il est aisé de distinguer un vers prosaï<pe9 et d'en indiquer le défaut. Le caractère de ce genre de poésie est si marqué par le coloris , rharmonie, la pompe de Texpressîon , la hardiesse des tours , des mouvemens , et des images j que , lorsqu'elle descend au ton et au langage de la prose , c'est-à-dire , lorsqu'elle emploie un style dénué d'harmonie et de couleur , faible d'expression ^ languissant, ou timide dans les tours ou dans les figures^ on dit ^ c'est de la prose; et l'on s'y trompe rarement.
Mais lorsque la poésie se rapproche du style familier, comme dans l'épitre et dans la comédie , quel est son caractère' distinetif , et à quoi reconnaître le vers qu'on peut appeler prosaïque? Citons quelques vers sans couleur y sans inversions , sans hardiesse :
On plait moins par l'esprit que par le caractère. lia honte est dans l'offense, et non pas dans Tezcuse» Qui n'a point de désirs est exempt de besoins. L'homme toujours heureux sait-il s'il est aimé ? On affaiblit toujours ce que l'on exagère.
Qu; méprise sa vie est maître de la mienne, v Le malheur n'avilit que les cœurs sans courage. Ifous perdons par degrés les erreurs les plus chères. Il faut rendre meilleur le pauvre qu'on soulage. Les bêtes ne sont pas si bêtes que l'on pense. Chacun croit aisément ce qu'il craint ou désire. Qu'il est dur de haïr ce qu'on voulait aimer 1
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Voîlà certainement dexcellens vers et d'excellentes lignes de prose , à la mesure près : nulle image , nulfe licence 9 nulle métaphore hardie, rien qui ne soit du style le plus naturel et le plus familier. C'est ainsi que l'on parle lorsqu'on parle bien ; et cela même fait encore que ces vers sont meilleurs. Qu'est-ce donc qui distingue un vers prosaïque d'un vers qui ne l'est pas? Un seul défeut. Lequel? le manque d'harmonie? Non, pas encore, n y a de trés«bons vers dont l'harmonie n'est pas sensible.
Quand tout le monde a tort , tout le monde a raison. Tel est devenu fat à force de lecture, Qui n'eût été qu'un sot en suivant la nature. Vu sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.
Nulle harmonie dans ces vers : le dernier même est pénible à l'oreille, et n'en est pas moins bon. Quel est donc le défaut qui fait qu'un vers est prosaïqiiel Le mot latin soluta oratio nous l'indique ; et ces vers de Boileau nous le font sentir encore mieux :
Mandit soit le premier dont la verve insensée Dans les bornes d'un vers enferma sa pensée , Et donnant à ses mots une étroite prison »
Voulut avec la rime enchaîner la raison.-
C'est l'adresse et la précision avec laquelle une pensée est enchâssée dans un vers, dont elle remplit la mesure, sans qu'on y aperçoive ni du vide ni de la gène„ et de manière que l'expression y semble comme jetée au moule; c'est là ce qui distingue essentiellement les vers bien faits des vers lâches, des vers contraints, et enfin des vers prosaïques.
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Ainsi 9 par exemple f les vers de Campistron et de La Grange sont souveni proêàiqueêf bien que le style en soit plus élevé que celui de la prose , parce qu'ils sont diffus et faibles ; ainsi ceux de Racine ne le sont jamais , parce qu'ils sont pleins. Ainsi les beaux vers de Corneille sont les plus beaux vers de notre langue , parce que la nature elle-même semble les avoir faits , et que la pensée qu'ils expriment semble être née dans la tète du poète revêtue de son expression. Quoi de plus semblable â de la bonne prose 9 et quoi de plus beureux que ces vers ?
Borne 9 si tu te plains que c'est U te trahir »
Fais-toi des enneiais que je puisse haïr.
Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes.
Pourquoi nous déchirer par des guerres ci? iles F
Dis-lui que l'amitié » l'alliance > l'amour ,
He pourront empêdier que les trois Guriaces
Hé serf ent leur pajs contre les trois Horaces*
n y en a mille dans ce poète 9 mille dans Racine^ mille dans Voltaire , qui , à la mesure près , sont les même« phrases que Bossuet ou Massillon auraient employées pour exprimer en prose le même sentiment ou la même pensée. Mais cette alliance parfaite de la justesse , de l'élégance^ de la force de l'expression , avec la mesure , la cadence et la rime 9 procure à l'esprit et à loreille en même tems» cette satisfaction mêlée de surprise , qui naît d'une diiBculté ingénieusement vaincue, plaisir expressément attaché aux bons vers.
; C'est par là que ce qui n'est souvent dans les vers de Racine qu'une prose élégante et noble 9 telle que Bossuet l'aurait faite 9 ne laisse pas de former de beaux vers.
FenseK'Voùs être saint et juste impunément F
DE l'bkcyclopâdik. q5
i Ce temple l'imporiuDe , et son impiété
Voudndt anéantir le dieu qu'il a quitté.
Pour TOUS perdre il n'est point de ressort quH n'invente « IJuelquefois il tous plaint, souvent même il vous vante. Celui qui met un frein à la fureur des flots» ■Sait aussi des mécbans arrêter les complots ; Soumis avec respect A sa volonté sainte , Je crains Dieu , cher Abner»et n'ai point d'autre crainte.
Si mon observation est juste , il n'y a point de style poéticjue proprement dit ; et avec de la poësie (ou ce qu'on appelle communément ainsi) on peut faire de mauvais vers, comme on peut en faire d^ezcellens avec de la prose; rien , par exemple, de plus semblable à de la prose 4pie ces vers de Molière, et cependant rien de mieux fait.
Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelu?
Pourvu qu'à la cuisine elle ne manqua pas.
J'aime bien mieux ^ poar moi, qu'en épluchant ses herbes »
Elle accommode mal les noms avec les verbes «
Et edise cent fois un bas et méchant mot»
Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot :
Je vis de bonne soupe » et non de beau langage.
Vaugelas n'apprend pas A bien faire un potage;
Et Malherbe et Balsac , si savans en bons mots ,
£n cuisine peut-être^auraient été des sots.
Au contraire, rien de plus poétique, à ce qu'on dit , que des vers où les inversions , les métaphores, les hyperboles, les épitbètes éclatantes ^ les expressions étranges et hardies sont prodiguées ; mais dans lesquels tous ces mots entassés ne font que gonfler l'expression , et promener , dans un long détour, une pensée faible et commune. Ainsi , ceux qui refusent le nom de poëme aux comédies de Molière , au Tartufe , au Misanthrope ^ à Y École des
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femmes , à Y École des Maris , aux Femmes savantes^ et qui appellent cela de la prose rimée^ et ceux qui se récrient sur la belle versification d'une pièce, qui n'est souvent qu'une déclamation traînante ou qu'un pompeux galimatias , me semblent également ignorer ce qui fait les vers prosaïques^ et ce qui caractérise les bons vers.
Il faut observer cependant que ce qui, dans la prose , est incompatible avec la précision , avec le tour vif, animé, rapide , et de l'expression et de la pensée ; ce qui rend l'une trop diffuse et l'autre languissante; ce qui embarrasse ou retarde leur mouvement et les appesantit ; des formules de transitions et de raisonnemens , de longs mots déhués d'harmonie, des contextures de pbrases enchevêtrées ou prolongées; tout cela, dis-je , doit être exclu des vers , par la raison que, dans ce petit cercle où l'expression est renfermée, tout doit être net et pressé. Le nécessaire y doit trouver place comme dans un navire, et l'inutile en être rejeté ; ou , pour me servir d'une autre image, la versification est une mosaïque dont il faut remplir le dessin ; les pièces en sont presque toutes éparses dans la prose y il s'agit de les discerner, de les chobir, de les mettre à leur place, de les adapter de manière que chacune d^elles porte ime nuance au tableau, et que toutes ensemble, sans laisser aucun vide , sans se gêner , sans déborder l'espace qui leur est prescrit, forment un tout, dans lequel l'industrie et le travail se dérobent aux yeux.
Marmontel.
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DB l'enctclop£dib. 9^